CHAPITRE II
ÉTAT DE LA VENERIE PENDANT LES QUATORZE SIECLES DE NOTRE MONARCHIE. — ESQUISSE RAPIDE
La chasse a été de tout temps la passion favorite de nos ancêtres gaulois : ils ne se contentaient pas, armés de l’épieu, du glaive à courte lame, du javelot rapide, aidés de leurs chiens courants à la gorge sonore, à l’odorat exquis, de forcer les cerfs et les sangliers; Arrien nous apprend qu’ils chassaient le lièvre à cor et à cris, et que, la plupart de leurs chasses, ils les faisaient à cheval.
Un savant aussi aimable que distingué, M. l’abbé Baudry, curé du Bernard, dans la Vendée, a eu la bonne fortune et l’intelligence de découvrir une grande quantité de puits funéraires d’origine gauloise; j’ai eu la curiosité de visiter le musée de M. le curé du Bernard ; à 25 et à 30 pieds sous terre, ces hypogées de chefs gaulois contenaient un nombre considérable de dépouilles de fauves, des bois de cerfs dix cors de toute beauté admirablement conservés , de longues défenses de sangliers, des sifflets en os, des ossements de chiens, de loups et de renards, etc., etc.
Les peuples conquérants, les Francs, apprirent vraisemblablement des Gaulois, déjà civilisés, l’art de la vénerie.
Dès le vi° siècle, la reine Frédégonde possédait de grands équipages de chasse.
Charlemagne entretenait quatre grands veneurs ; ses meutes se trans-
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portaient de cantons en cantons, suivant les saisons : ses chiens étaient, paraît-il, de la race dite de Saint- Hubert.
Ce fut saint Louis qui, en nommant le premier grand veneur, organisa la vénerie royale. De son règne datent les premières traces qui nous aient été conservées de cet art charmant dans lequel nos pères ont toujours excellé. Il y a longtemps qu’on a dit : cc Nil novi sub sole », rien de nouveau sous le soleil : je crois que les Gaulois, et les Francs ensuite, ont été d’aussi bons veneurs que les plus célèbres chasseurs des temps modernes; car, pour prendre cerfs, sangliers, lièvres et loups, nos vaillants ancêtres ont dû suivre les règles qui sont encore généralement adoptées de nos jours.
Quoi qu’il en soit, et bien que cette glorieuse tradition se soit perdue, nous savons que, sous saint Louis, on connaissait la manière de rembucher un cerf, l’art de mener le limier au trait, la science du pied et des fumées, le lancer, le laisser courre et la prise, plus quelques tons de chasse; six, dit M. Le Couteulx de Canteleu : (( L’appel, le bien-ailé, le requêté, la vue, l’appel forcé, la prise. »
J’emprunte encore à ce veneur érudit les lignes suivantes :
Sous Charles le Bel paraît le livre du roi Modus : on connaît le cerf par ses fumées, son frayoir, sa reposée, sa tête ; on le détourne au limier; le rapport se fait à l’assemblée. La langue de la vénerie se forme et s’enrichit ; cinquante couples de chiens suivent le limier du roi. Gasse de la Bigne, chapelain du roi Jean, pour charmer sa captivité, compose en 1 359 son roman des Déduicts de la chasse, où il cite les bonnes meutes de France.
Le nombre des veneurs ayant des chiens courants dans le royaume s’élevait alors à vingt mille. Entre tous florissait Gaston, comte de Foix, surnommé Phœbus, le premier veneur de son temps : cc Ses chiens sur (( toutes choses il aimait, d’armes et d’amours devisait. » (Froissart.) Deux cents chevaux et douze cents chiens ravissaient les illustres chevaliers
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qui venaient à sa cour, au château d’Orthez. Huet de Nantes et le sire de Montmorency rivalisaient avec lui par leurs beaux langages , belles consonnances de voix, belles maniérés de parler aux chiens.
Quatorze tons de chasse étaient connus. Le Miroir des dèduictz des bêtes sauvages est bien supérieur au livre du roi Mo dus. Gaston Phœbus chassait surtout dans les forêts du Béarn, et c’est en venant de tuer un ours, qu’il avait pris à force de chiens, qu’il fut frappé de mort subite.
Alors le chien et le faucon suivent partout le chevalier, et, si l’Europe s’ébranle vers la Terre-Sainte, les chiens suivent les Croisés qui resteront frappés d’admiration devant les six mille chiens de Bajazet.
Sous Charles VI, la vénerie du roi compte six veneurs et quatrevingts chiens courants pour le cerf, sans compter les limiers ; on chassait alors le sanglier avec des lévriers et des cornuaux, ces derniers issus d’un mâtin et d’une lice de race. Pour ma part, je préférerais encore ce croisement pour la prise du sanglier au chien anglais fox-hound. Les cornuaux, créés spécialement pour l’attaque du sanglier, devaient avoir plus d’intelligence, de voix, d’action, que le chien anglais.
Jusqu’à Louis XII on ne connut guère, dans la vénerie du roi, que les chiens de Saint-Hubert et les chiens gris de Saint-Louis; par le croisement du fameux Souillard, chien blanc donné à Louis XI par un pauvre gentilhomme bas-poitevin, avec une lice appartenant à Mmo Anne de Bourbon, et s’appelant Baude, on obtint alors la belle race des chiens blancs ou bauds , dits depuis chiens blancs greffiers du roi. A notre Poitou appartient donc l’honneur d’avoir donné le jour à Souillard, le père de ces chiens de chaise de race royale conservés avec tant de sollicitude et d’orgueil dans les équipages royaux, et dans nombre de meutes de gentilhommes, notamment dans le bas Poitou.
En 1561, Jacques du Fouilloux dédie son célèbre traité de vénerie au roi Charles IX ; désormais nous avons un code presque complet ; tous les principes de l’art sont correctement expliqués, dans un style naïf par-
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fois, mais parfaitement clair. Les chiens de Saint-Hubert, les chiens gris de Saint-Louis sont à peu près abandonnés; la nouvelle race, fille de Souillcird et de Bande intelligemment suivie, est bientôt fixée, c’est-àdire qu’elle se reproduit avec ses qualités héréditaires. Les chiens blancs greffiers sont dans toute leur faveur.
L’énergie de ces admirables chiens était telle que le roi Henri IV, écrivant à la marquise de Verneuil (juin 1608), lui disait : « J’ai pris hier deux cerfs. ))
Sous Louis XIII, on abandonne définitivement le chien gris ; le comte de Soissons eut la dernière meute de chiens gris pour le cerf. Les équipages de la vénerie royale se composaient uniquement de deux meutes : les grands chiens blancs du roi, et la meute des petits chiens blancs.
La grande vénerie comprenait alors : un grand veneur, quatre lieutenants et quatre sous-lieutenants.
La sagesse de ces équipages était remarquable : au laisser-courre, un seul valet de chiens conduisait les chiens d’attaque, et arrêtait la meute à quelques pas de la brisée ; les chasseurs prenaient connaissance du pied pendant que les valets de limiers frappaient à la brisée ; les chiens d’attaque attendaient découplés derrière le cheval du piqueur l’ordre du maître d’équipage. Ils ne ralliaient pas à la voix des chiens de lancer avant que le piqueur eût abaissé la baguette qui les maintenait; aussi de tels chiens, créancés de la sorte, gardaient-ils merveilleusement le change, dans les vastes forêts de France, très-peuplées de grands animaux.
Le vautrait se composait uniquement de bâtards, issus de lices d’ordre et de forts mâtins.
Robert de Salnove publie sous Louis XIII son traité de chasse (( la Vénerie royale, )) ouvrage très estimé, plein de faits et de sages principes, comprenant en outre le dénombrement des forêts de France avec l’indication des lieux où l’on doit disposer les relais.
Louis XIV porta l’institution de la vénerie royale au plus haut point
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de splendeur. Le grand veneur, François de la Rochefoucauld, avait, sous ses ordres, sept équipages distincts :
i° Le grand équipage du cerf, composé de cent magnifiques chiens blancs ;
2° L’équipage du chevreuil ;
3° L’équipage du daim ;
4° L’équipage du lièvre avec des chiens d’Ecosse ;
5° L’équipage du renard ;
6° Un vautrait pour sanglier ;
7° La grande louveterie.
Ce dernier équipage se réunissait presque toujours à la célèbre meute pour le loup du grand dauphin. Cette meute comprenait cent chiens, plusieurs limiers et soixante chevaux de selle.
La vénerie du grand dauphin, restée si célèbre par ses prises de vieux loups, était montée avec un soin remarquable : six lieutenants, dont les noms méritent de passer à la postérité : M. de Bernaprez, de Boisfrant, de Villognon, de Doudeauville, de la Grandière, le chevalier d’Hendicourt, grand louvetier du roi; puis quatre piqueurs, douze valets de limiers et quatorze valets de chiens.
En 1726, neuf ans après l’avènement de Louis XV, la meute royale compte cent trente-deux chiens blancs.
En 1730, le prince de Toulouse donna au roi son équipage de chiens anglais, plus rapides, mais moins criants ; cette seconde meute comprit bientôt cent vingt chiens. Ces chiens anglais, appelés alors chiens du roi et, de nos jours, chiens de la reine (Victoria), descendaient des fameux greffiers blancs donnés par Henri IV à Jacques Ier; le climat d’Angleterre les avait rendus plus gros, plus forts, plus vifs, plus gourmands ; les éleveurs anglais avaient dû infuser dans leurs veines un peu de sang de la vieille race de leurs chiens de cerfs, stag-hounds ; le chien tout blanc avait fait place au chien blanc et orangé; de nos jours, il a été importé
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d’Angleterre, en 1838, toute une meute composée de chiens de cette couleur par le général de la Rochejaquelein. C’étaient sans doute les descendants des chiens blancs greffiers d’Henri IV ; depuis lors, nous en avons vu en Vendée quelques rares sujets, dits chieîis de la reine. L’un d’eux, Pharaon, devenu la propriété de M. de la Débutrie, célèbre éleveur et veneur vendéen, a été la souche d’une race excellente. Les chiens du Nord, fox-hounds, employés de nos jours dans nombre d’équipages, ne ressemblent en rien à ces chiens donnés au roi par le comte de Toulouse, et à ces types dont je viens de parler, importés récemment en France.
Le règne de Louis XV fut l’époque du célèbre chasseur normand Le Verrier de la Conterie, un des meilleurs maîtres de l’art, auteur immortel de la Vénerie normande.
Ce fut aussi l’époque des grands équipages et des plus célèbres veneurs de France :
En Normandie, des d’Œuillançon, des Bernay, des Courcy, des Pierrepont, etc;
En Poitou, des Guerry de Beauregard, dernier président de la célèbre société de la Morelle, des la Rochejaquelein, des Béjarry, dont le plus illustre fut le chevalier de la Louherie, et de bon nombre de francs compagnons et de gais veneurs.
En Limousin et en Saintonge, des Saint-Légier, des Larye, des Foudras, etc., etc.
C’est alors que Goury de Champgrand écrit son Traité de chasses, et enfin que d’Yauville, commandant des équipages du roi Louis XV, veneur consommé, publie son Traité de vénerie, dont les principes généralement adoptés sont, à bon droit, regardés comme la perfection de l’art.
Louis XVI comprend la vénerie dans ses grandes réformes ; il crut bien faire en ouvrant là, comme ailleurs, la voie aux concessions ; c’était, hélas ! le chemin de l’échafaud. Le chenil royal ne compta plus que deux meutes, une pour le cerf, et l’autre pour le chevreuil.
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Le cataclysme de 93, qui a tout détruit en France, la monarchie, les mœurs, les nobles usages, les vieilles traditions, l’esprit de devoir et de sacrifice, ne respecta pas davantage la vénerie française.
La révolution dispersa et perdit nos races, guillotina nos veneurs, et c’est à peine si, dans quelques provinces, leurs rares survivants purent conserver quelques débris de nos grands équipages.
Napoléon, qui n’aimait pas la vénerie par goût, comprit que la chasse favorisait l’élevage du cheval de guerre ; qu’elle formait des hommes robustes et courageux, des cavaliers accomplis; que le train des équipages de chasse faisait vivre nombre de familles ; aussi remit-il la vénerie en honneur. Il voulut même que ses préfets encourageassent ce noble goût; en Vendée, nous avons vu, sous le premier empire, M. Merlet entretenir une excellente meute de chiens courants.
La vénerie impériale compta trois cents chiens, quatre-vingts chevaux, et un nombreux personnel richement galonné, grassement rétribué.
Malgré tout, la vieille science cynégétique des Bourbons et des gentilshommes de France avait disparu ; les chasses de l’empire étaient plutôt un luxe, une parade, qu’une école de vénerie.
Il faut savoir gré néanmoins à Napoléon d’avoir relevé cette grande institution, et d’avoir fait tout son possible pour l’encourager.
Avec la Restauration, la vénerie renaît de ses cendres : sous M. de Girardin, ce fut un vrai ministère, remarquable par l’ordre, l’économie, la beauté du service. Le budget le plus élevé des chasses du roi monte à 650,000 francs ; sur cette somme vivaient plus de cent familles ; grâce à cet exemple donné de haut, plusieurs branches très importantes de notre production trouvèrent, dans les vaillants chasseurs qui surgirent en France à cette époque, de nombreux clients et de sérieux profits.
Le vieil uniforme du roi, illustré par tant d’hallalis, était l’habit à là française bleu galonné, boutons d’argent, gilet écarlate, culotte de velours bleu, chapeau galonné, ceinturon deux tiers or sur un tiers argent.
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Le duc de Bourbon, nous l’avons dit, avait alors à Chantilly le premier équipage du monde ; ses laisser-courre resteront inscrits dans le livre d’or de la Vénerie moderne.
Dans l’introduction au Traité de vénerie de Le Verrier de la Conterie, édition de 1845, nous lisons ce qui suit : « Aux scènes brillantes de l’ancienne vénerie française qu’opposer de nos jours? Le dernier des veneurs n’est-il pas mort à Chantilly? Nous avons laissé derrière nous, en toutes choses, les croyances, les mœurs, les goûts, et peut-être, hélas ! le bonheur de nos pères. Plus de vénerie, école de cette science modèle, où venaient puiser à l’envi toutes les autres nations, qui forma les Sélincourt, les d’Yauville, les Salnove et tous ces maîtres d’un art dont les règles disparaîtront peut-être à jamais avec les forêts séculaires, leur antique apanage; plus de Saint-Hubert, qui sera rayée de nos fêtes comme son nom l’est déjà de nos calendriers, et nos neveux ne sauront plus ce qu’était la vénerie de nos pères. »
N’oublions pas que ces pages ont été écrites sous Louis-Philippe, où fut supprimée la vénerie royale.
Plus loin, cependant, l’auteur ajoute :
« Devant les nouveaux intérêts, les traditions s’effacent. Les veneurs s’en vont comme les dieux des anciens et les rois de nos pères. Seuls, les chasseurs de provinces éloignées gardent encore une étincelle du feu sacré. »
Grâce à Dieu, cette étincelle de feu sacré a été soigneusement entretenue par les descendants et les imitateurs de nos grands veneurs du temps jadis, ruraux du xixc siècle , restés au fond de leurs provinces, dédaignant la vie de Paris et l’oisiveté de ce milieu énervant.
Si, dans un avenir prochain peut-être, la vénerie française doit sombrer avec le reste, ce sera, grâce à eux, tout d’une pièce, avec ses nobles traditions, ses fidèles principes et ses grands souvenirs, religieusement conservés jusqu’à nos jours.