LE LOUP , SON HISTOIRE ET SES MOEURS
u ionp esi répandu Le loup a été connu de toute antiquité, puisque Pline et Àristote
pirtmjl 1 i i J.
en ont parlé longuement, et qu'Oppien, dans son ouvrage de Venaiione, en a décrit cinq sortes. — Il est à peu près répandu dans le monde entier, en Asie, dans les deux Amériques et dans toute l'Europe, sauf l'Angleterre et l'Ecosse, où il a été complètement détruit. L'Afrique seule n'en possède pas , à ce que je crois, et cependant il paraît avoir existé autrefois en Egypte. Description du loup Le loup commun a de la ressemblance avec le chien mâtin, et certains rapports avec le renard; mais il est de plus grande taille que le mâtin ordinaire, et a surtout beaucoup plus de force dans la mâchoire et dans les muscles du cou et des pieds. Sa tête, qui a de l'analogie avec celle du chien de berger, est oblongue, plus grosse, et a moins de dépression entre le nez et les yeux que celle du chien, et se termine par un museau assez pointu ; ses oreilles sont droites, quelquefois assez longues et larges (elles varient beaucoup). Mais la plus grande différence existe dans la position des yeux, qui sont placés encore bien plus obliquement que ceux du renard, tandis que chez les chiens l'ouverture des paupières est horizontale. L'iris des yeux est d'un jaune fauve, et les dents sont plus fortes, proportion gardée, que celles des chiens de la plus forte race ; il en a le même
nombre, quarante-deux ou quarante-quatre. La gueule est fendue beaucoup plus loin que chez le chien. La queue est droite, presque toujours portée basse, assez touffue et chargée d'un poil droit et long. Enfin le corps et les pieds ont assez de rapport avec ceux du chien, si ce n'est qua l'œil l'arrièrc-main paraît toujours faible, traînant, et plus bas que Pavant-main, il a moins de souplesse que le chien; quand il se retourne, c'est presque tout d'une pièce. Quand le loup marche, il traîne un peu le derrière, la queue basse, les jarrets se louchant; presque toujours au galop, quelque peu vite qu'il marche, et tout cela lui donne une allure particulière qu'on ne peut oublier quand on l'a vue une fois.
Il a tant de force dans le cou, qui est gros, assez court et garni de muscles puissants, qu'il emporte facilement un mouton, et renverse par terre le bœuf le plus fort. Les poils qui recouvrent sou corps sont assez rudes, et fourrés en dessous d'un autre poil plus doux; leur couleur, qui varie souvent, selon les individus, est généralement, pendant l'hiver, d'un gris jaunâtre varié de noir à l'extrémité des poils, avec une raie plus noire sur les jambes de devant. 11 n'a jamais d'ergots aux jambes de derrière. Sa taille varie suivant satauieei son poids l'espèce et les pays, pays de plaines et de montagnes. La longueur de son corps est généralement de l'",15 (3 pieds et 1/2); celle de sa queue, de 0ra,50 (18 pouces). Sa hauteur varie de 0m,60 à 0m,8() (24 à 30 pouces). Son poids atteint ordinairement de 35 à 45 kilogrammes (70 à 90 livres), quelquefois même il passe 50 kilogrammes (100 livres). J'en ai tué un de 54 kilogrammes (109 livres). Les deux fameux grands loups du Soissonnais et de la Saintonge pesaient 65 kilogrammes (130 livres), et celui du Gévaudan 75 kilogrammes (150 livres). Tout le corps du loup répand une odeur par-
ticulière, en horreur à tous les animaux, et qui leur inspire toujours la plus grande crainte.
Le loup est doué des sens les plus fins; il a l'ouïe très-bonne, la vue perçante et l'odorat exquis. Ses yeux étincellenl et brillent pendant la nuit. Il hurle au lieu d'aboyer, ou fait quelquefois entendre un petit aboiement qui ressemble un peu a celui du chien qui sa roraciu ci ?a rêve. Il mange beaucoup plus gloutonnement que le chien, avalant
rigueur. ° r .
d'énormes quartiers de viande sans les mâcher, et boit en lappant de même que le chien Sa marche, beaucoup plus uniforme et régulière que celle du chien, est plus prompte, quoiqu'à l'œil elle puisse, au contraire, paraître plus lente. Il était parfaitement connu, autrefois, que, dans les accourres, quand les lévriers avaient manqué un loup dès leur premier élan, ils ne pouvaient jamais le rejoindre. La vigueur du loup est extraordinaire; son tempérament, de fer. Dans les grands froids de l'hiver il traverse les cours d'eau et, tout couvert de glaçons, se couche dans un buisson; cependant peu d'animaux aiment autant le soleil, dont il cherche presque toujours les rayons quand il choisit sa demeure.
L'armure de sa gueule est redoutable ; il tranche, d'un seul coup, la jambe d'un poulain ou d'une génisse, attaque et déchire des animaux beaucoup plus gros que lui : le cheval, la vache, le cerf, le daim, l'àne, le cochon et presque tous les autres animaux deviennent sa proie ; il ne redoute guère que le sanglier quand celui-ci est dans toute sa force ; mais il se venge sur les marcassins et les vieux solitaires à la suite desquels on le trouve presque toujours. Dinvrenies espèces Oppien comptait jadis cinq espèces de loups , maintenant on n'en compte plus guère que quatre ; il est vrai que le loup argenté a , je crois, disparu. Ces quatre espèces sont : le loup commun d'Europe, le
loup noir, qui habite généralement le Nord, le loup rouge d'Amérique, d'un roux cannelle avec une petite crinière noire le long de l'épine dorsale, et le loup du Mexique, qui a le ventre et les pieds blanchâtres.
En France, il n'v a guère que deux variétés de loups; les grands, n y a errance deux
J ° T- . variétés.
généralement des pays de plaines et de pâturages , et les petits ordinairement loups de montagnes. La grande variété comprend des individus tantôt forts et épais, tantôt hauts, étriqués et levrettes ; c'est incontestablement la plus belle, car on y rencontre des animaux remarquables de construction et de vigueur, ne craignant pas d'attaquer les plus gros bestiaux et dont la force est telle, que je me rappelle en avoir vu deux qui, après avoir étranglé une énorme vache, l'avaient traînée plus de cent pas.
La petite variété vigoureuse, sournoise et méchante, n'attaque guère que les veaux, les poulains, les chiens, les moutons, les oies pour lesquelles tous les loups ont, du reste, tant de goût. Les loups-garous ou cerviers ne sont autre chose que des loups ordinaires qui, ayant suivi les armées dans les campagnes meurtrières, ont pris goût à la chair humaine, et faute d'hommes morts finissent par attaquer les enfants, les femmes et les hommes.
Dans le nord de l'Europe, on trouve des loups blancs et des loups uups noirs et loups
r 1 1 blancs de France
noirs. — En France, on en trouve aussi, mais les loups blancs, ou du moins, ceux qui sont d'un jaune si pâle qu'ils paraissent presque blancs, me paraissent être simplement une bizarrerie. M. le marquis de Nanteuil, il y a vingt ans, en prit un fort beau ; M. César de Moreton, aussi; moi-même, en Champagne, je forçai un louvart à peu près blanc, et tous ses frères, que j'avais déjà pris successivement, avaient la couleur ordinaire. — En Normandie, j'en
ai pris quelquefois d'un jaune nankin pâle, sans la moindre variété de noir au bout du poil.
i.es < Quant aux loups noirs qu'on trouve quelquefois en France, ceux
que j'ai vus m'ont paru provenir d'un croisement avec un chien, ou être issus de métis; cependant, comme il parait certain qu'il y avait autrefois, en Normandie, une race de loups noirs que détruisit le marquis d'Enneval , il est possible que les loups noirs actuels en viennent ou en rappellent, d'autant plus qu'on les trouve généralement en Normandie. 'M. Thélu, bon chasseur de loups, de Neufchâtel , en tua plusieurs il y a quelque vingt ans. La fameuse louve de M. le baron de Lareinty, dont je parlerai plus tard, était noire. Il arrive, du reste, aux chasseurs de loups de prendre quelquefois des loups qui ont du métis, comme des loups nankins à téte de dogue, ou ayant du blanc au cou et au ventre, et des oreilles un peu tombantes, ce que j'ai vu. M. Delisle du Moncel en prit plusieurs d'une variété particulière, mais je n'en ai jamais vu de pareils. Dégâts que commet Les quadrupèdes sauvages, grands et petits, biches, faons, chevreuils, marcassins, lièvres, lapins et même renards, les oiseaux qu'il peut attraper, sont la pâture du loup; mais il préfère surtout exercer ses ravages sur les animaux domestiques, plus faciles à saisir : le mouton, l'âne et l'oie sont ses mets de prédilection. Il emploie ordinairement la ruse pour approcher des troupeaux ; mais, s'il est pressé par la faim, il attaque hardiment le bétail, même sous les yeux du gardien. Il n'est point, du reste, d'animal qui sache aussi bien reconnaître là où il y a du danger pour lui; tandis que, s'il croit pouvoir commettre le méfait impunément, il montre alors une hardiesse et une assurance incroyables, traversant tranquillement des travailleurs dans les champs, passant même
en plein jour dans des cours habitées, ainsi que j'en ai eu connaissance plusieurs fois. Je me rappelle surtout un certain jour famé™ des u,,* où deux loups entrèrent, à deux heures, dans la cour d'une ferme, pendant que tous les hommes étaient au travail, burent et se baignèrent dans la mare, se roulèrent sur le fumier, sans se troubler des cris des femmes et des enfants, et ressortirent paisiblement en franchissant une haie. Le loup rôde autour des habitations, cherchant a entrer dans les bergeries en grattant sous les portes; s'il y entre, il y fait un terrible carnage. Le long des rivières et des marais il fait une grande consommation de grenouilles, qu'il aime beaucoup, et, poussé par le besoin, il mange même des rats, des mulots, et souvent de la terre glaise.
Les loups recherchent les charognes, qu'ils éventent a des distances considérables, enlèvent les chiens qui rôdent et qui, à leur vue, restent souvent paralysés pendant qu'ils les abordent doucement à la façon du chat. Leur tempérament ardent et l'habitude du sang les altèrent tellement, qu'ils ont besoin de boire fréquemment ; du reste, ils lappent souvent, en courant, la rosée qui reste sur les feuilles et les herbes.
Ainsi que les chiens, les loups sont sujets à devenir enragés; on Les loups déviennem en connaît plusieurs exemples terribles : il y a à peine cinquante ans, un énorme loup enragé fit de terribles ravages dans l'arrondissement de Morlain, où il mordit au moins vingt personnes, femmes et enfants, qui, conduits à Avranches, y moururent hydrophobes.
11 y a un vieux proverbe qui dit que « les loups ne se mangent ns se «un-em em™ pas entre eux. » Pris au pied de la lettre, il n est pas exact, car les loups ne craignent pas de manger du loup; Clamorgan , qui en avait fait l'essai , l'a déjà signalé, et moi-même je m'en suis assuré
plusieurs fois, en faisant manger du loup à des loups privés que va îouveuan 8e la j'avais chez moi. Je chassais un jour, dans la forêt de Lyons, une portée de louveteaux assez forts; le grand loup, attaqué dès le début, alla se faire tuer à deux cents pas de l'attaque ; nous attaquâmes ensuite un louveteau , et les chiens, après une assez jolie chasse, le prirent. Étant arrivé assez à temps pour l'empêcher d'être étranglé, je m'en emparai de suite, et ne sachant où le mellre, j'eus l'idée de l'attacher par un couple à son père mort , qui, pesant bien près d'une centaine de livres, ne devait pas être un poids facile à entraîner. A la fin du jour, quand nous eûmes pris le dernier louveteau et que nous vînmes chercher celui-ci , nous fûmes fort étonnés de voir qu'il avait mangé tout le ventre et les entrailles de son père; il mourut deux jours après, et je ne répondrais pas que ce ne fût d'indigestion, tellement son père lui avait paru bon. Manière Lorsqu'un loup veut enlever un animal, il cherche à le sur-
dont les loups 1 1 « ^ «\i ■» \ r> • i
i"™'"'"1 prendre a la manière du renard et a I atteindre par quelques
les, animaux 1 i i i
élans; s'il le manque, il lui donne la chasse jusqu'à ce qu'il le saisisse ou que l'animal s'échappe par la vitesse de sa fuite. S'il ne peut le prendre, il le saisit à la gorge et l'étrangle sur place ; et, si l'endroit ne lui paraît pas sûr, il emporte sa proie dans un bois voisin, s'en repaît, et enterre les restes à la manière du chien; mais je crois qu'il en fait rarement la recherche. Ainsi je me rape^jeBl la pelle que, dans un bois, en Champagne, où habitaient beaucoup de loups qui n'avaient, je crois, jamais été chassés, mon limier déterrait à tous moments des quartiers de viande dont plusieurs étaient évidemment enterrés depuis fort longtemps. Plusieurs de ces caches, dont je marquai les places, restèrent intactes pendant toute la durée de mon déplacement.
Le loup suit la piste d'un animal ou d'un gibier qu'il veut prendre absolument comme un chien courant, ou plutôt comme un chien ns suivent une piste
1 comme le? chien?.
d'arrêt ; il suit une voie, sentant, quêtant, remuant la queue comme un chien; je l'ai observé plusieurs fois avec un loup privé que j'avais commencé à dresser comme limier, j'en parlerai plus loin, mais j'en veux citer un autre exemple : Un jour mon piqueux, Pierre Nenen, faisait le bois pour loups, en Morvan. En arrivant au sommet d'une ,onpg petite colline, au coin d'un bois, il aperçut tout à coup deux loups qui sortaient du même bois, à trois ou quatre cents pas de là , et qui avaient l'air de quêter, allant, revenant, le nez bas et flairant la terre et les branches, comme s'ils suivaient une voie. Nenen , curieux de savoir ce qu'ils faisaient, attacha son chien et monta en haut d'un arbre pour mieux les suivre de vue dans les landes. Il les vit qui suivaient toujours leur voie, remuant la queue, écrasés dans leur marche comme un chien d'arrêt qui rencontre ; ils entrèrent ainsi dans un champ de genêts, puis ressorlirent plus loin, et tout à coup, s'aplatissant sur terre, restèrent d'abord immobiles, puis se mirent à ramper de nouveau en descendant vers un petit ravin où Nenen ne pouvait voir ce qui allait se passer; mais au même moment des cris : « Au loup, au loup ! » se firent entendre de ce côté; ils étaient tombés sur un troupeau de moutons dont ils suivaient la piste depuis longtemps à travers le bois et les landes.
Les loups suivent ainsi , souvent à la tombée du jour, un troupeau attardé, et, aussitôt qu'ils arrivent dans un endroit convenable, près d'un petit bois ou d'un ravin, ils tombent sur le troupeau , et enlèvent un animal , souvent sans que le berger s'en aperçoive.
La constitution du loup est très-vigoureuse. On prétend qu'il peut vigueur a fond du
faire 40 lieues dans une nuit. Je ne citerai pas à l'appui de cela les chasses extraordinaires qui se sont faites , et où des loups ont parcouru des distances fabuleuses; je ne citerai pas le fait, souvent répété, de dix valets de limier ayant connaissance d'un même loup parcourant dans sa nuit plus de 10 lieues de pays ; mais je raconterai un fait que j'ai vu et qui peut montrer le fond et l'énergie que doit avoir un grand loup. Désirant avoir un loup pour l'élever, j'avais dit à mon piqueux Nenen d'emmener un jour ses deux limiers et de lâcher de me prendre un louveteau dans une portée
vigueur ei fond d'un de loups que nous connaissions. C'était au mois de septembre. A peine arrivé dans le bois, il trouve la voie des louveteaux et met ses deux limiers dessus. Les deux chiens attaquent un louveteau, le chassent une heure un quart, et finissent par le prendre non loin d'un endroit où mon homme s'était caché, ayant observé que le louveteau y repassait toujours. Il se saisit de suite de l'animal qui n'avait pas grand mal, et le rapporta à la maison. Le louveteau avait donc environ quatre ou cinq mois , et était gros comme un chien d'Artois; nous le mîmes dans un chenil abandonné. Là, pendant douze jours, nous ne pûmes rien lui faire manger, ni de force, ni autrement, et pendant douze jours et douze nuits il ne cessa de galoper autour de la cour , au point qu'il avait les pieds tout usés et sanglants. J'allai souvent exprès la nuit pour voir s'il se reposait, et je le trouvai toujours continuant son éternel galop. Quelle distance aurait parcourue cet animal , et quelle résistance à la fatigue chez une bête de cinq mois qui ne mangeait pas I Jugez, d'après cela, du fond que peut avoir un grand loup.
Marche des loups Si le loup n'est pas tourmenté par la faim, il se retire dans les
la nuit. , .
bois, y passe le jour a dormir et n en sort que la nuit pour aller
rôder dans la campagne. Il marche alors avec circonspection, évitant toute lutte inutile ; sa marche estfurtive, légère, au point qu'à peine l'entend-on fouler les feuilles sèches ; il visite les collets pour s'emparer du gibier qui peut s'y trouver pris, parcourt le bord des ruisseaux et des rivières pour se nourrir des immondices que les eaux rejettent sur le sable. Son odorat est d'une finesse telle, qu'il lui fait découvrir un cadavre a plus d'une lieue de distance. Aussitôt que le crépuscule rougit l'horizon , il regagne l'épaisseur des forêts. S'il est dérangé de sa retraite ou si le jour le surprend avant qu'il s'y soit rendu, sa marche devient plus insidieuse : il se couche derrière les haies , dans les fossés et parvient souvent à gagner un buisson solitaire sans être aperçu.
Quand le loup est poursuivi par la faim, il oublie sa défiance naturelle, et devient aussi audacieux qu'intrépide, sans toutefois renoncer à la ruse quand elle peut lui être utile. Il se détermine alors Marche a à sortir en plein jour ; mais, avant de quitter le bois, il ne manque jamais de prendre le vent; il s'arrête sur la lisière, évente de tous côtés et reçoit ainsi les émanations qui doivent le diriger dans sa dangereuse excursion; il parcourt la campagne, s'approche des troupeaux avec précaution pour ne pas en être aperçu avant d'avoir marqué sa victime, s'élance, sans hésiter, au milieu des chiens et des bergers, saisit un mouton et l'emporte avec une légèreté telle, que ni les chiens ni les clameurs des bergers ne peuvent l'arrêter. S'il découvre un jeune chien inexpérimenté, il s'en approche avec effronterie, prend différentes attitudes, fait des courbettes , des gambades, se roule sur le dos, et, quand celui-ci se laisse surprendre et approcher, il est aussitôt saisi, étranglé et entraîné dans le bois voisin. On a vu souvent un loup affamé entrer en plein jour dans
un hameau , saisir un chien à la porte d'une maison , une oie au milieu de la rue ou un mouton près d'une bergerie, et l'entraîner dans le bois, malgré les cris des habitants. Souvent, pendant la nuit, s'il rencontre un voyageur accompagné d'un chien, I le suit d'abord d'assez loin , s'en approche ensuite peu à peu , puis d'un bond se jette sur l'animal effrayé, le saisit presque entre les jambes de son maître, l'emporte et disparaît.
Dans les forêts retirées où résident des charbonniers, qui entretiennent beaucoup de chevaux pour transporter le charbon de bois iis prennent d.ns îe ou des mines, les loups attaquent souvent ces animaux et les étran-
bois • • .
les chevaux gris glent; mais , chose bizarre, ils tombent toujours sur les chevaux préférence auxautres. gr]s (je préférence aux autres. J'ai été à même de me renseigner plusieurs fois à cet égard, et cela m'a toujours été confirmé. De son côté, M. Le Masson, pendant un séjour de cinq ans au milieu de la forêt de Mayenne, a pu s'assurer qu'il en était de même, et que les loups attaquaient toujours les chevaux gris que les voiluriers des forges y lâchaient le soir après le travail de la journée. Je présume que cela tient uniquement à la plus grande facilité de voir et de suivre à travers le bois un animal à poil blanc, ns se réunissent pour Si les loups sont plusieurs réunis dans un même pays, ils ont assez
faire des abats. 1 1
l'habitude de hurler le soir pour se rassembler. Ils vont alors assaillir ou un haras de chevaux, tâchant de se saisir de quelques-uns des poulains, ou des troupeaux de bœufs et de vaches dans les pâturages ; ou bien ils vont dans les villages enfoncer la loge du porc pour le prendre, ramasser les oies et les canards sur les mares. S'ils trouvent une étable et qu'ils puissent y faire une ouverture, ils entrent, tuent vingt, trente, quarante, même cinquante moutons, ainsi que je l'ai vu une fois en Normandie; mais, excepté la proie que
chacun emporte en partant, ils n'en prennent guère que le sang. S'ils ne peuvent entrer dans l'étable, et qu'elle ail des murs enterre, ils y font souvent un trou par où ils saisissent les moutons et les tirent en dehors.
Quand les moulons sont au parc dans les plaines, les loups, comment
* ils attaquent les parcs
s'accompagnant, vont assaillir les chiens de ces parcs el y mettent » moutons
une telle ruse que, tandis que l'un d'eux, se laissant approcher
et presque atteindre par les chiens de ces parcs, les entraîne au
loin , les autres se jettent avec roideur sur les claies du parc , les
font tomber ou effrayent tellement les moutons, que ceux-ci, se
précipitant tous ensemble sur les claies opposées, les renversent,
se dispersent dans la plaine courant çà et là, et sont alors, en grande
partie, pris ou étranglés. Il n'y a ni boucher, ni écorche UT qUl dc Comme ils feorchent
• 11 -1 i)i îi i les allimauï
pouille un animal avec autant d adresse que le loup, surtout le chevreuil, dont il redoute d'avaler le poil. Lorsqu'un loup a dévoré sa proie en parfaite sécurité, comme dans une forêt, on trouve ordinairement ses laissées tout auprès.
Le loup est ennemi de toute société et ne fait même que rarement compagnie à ceux de son espèce, car, lorsqu'on en voit plusieurs ensemble, ce n'est point une société pacifique, c'est un rassemblement de guerre formé dans le but d'attaquer quelque gros animal ; c'est une réunion de brigands assemblés pour faire un mauvais coup. Ainsi , excepté le moment des louveteaux , les vieux loups pillent, mordent et chassent les jeunes, voulant garder leurs quartiers et pays, qui tiennent à peu près 4 lieues en rond, et où ils n'en souffrent guère d'autres que des loups de passage; mais, s'ils sont tués, ils sont généralement bien vite remplacés.
Combats de loup»
avec
dos sangliers et des bœufs.
Ils s'apprivoisent aisément
Exemples de loups apprivoisés.
La louve lie M le baron de Lareintj
Dans les grands pays de chasse, couverts de bois et de forêts où les sangliers abondent, les loups leur livrent souvent des combats acharnés; quelquefois même, réunis en troupe et poussés par la faim , ils s'attaquent à des hardes de sangliers, et ces combals sont souvent terminés par la mort de plusieurs combattants; j'ai vu, dans la Haute-Marne, des gardes qui, étant la nuit a l'affût de sangliers, assuraient avoir été témoins de ces combats. Dans le Morvan, les loups se réunissent de même quelquefois pour attaquer des bandes de bœufs parqués dans les bois, et ces hardis et vigoureux bœufs du Morvan leur livrent des combats terribles où des loups périssent souvent.
Les loups, mais principalement les louves, sont susceptibles de s'apprivoiser; seulement, en vieillissant, ils deviennent ordinairement plus méchants. J'en ai eu deux que j'avais apprivoisés; c'était d'abord une louve qui habitait au chenil avec les chiens, allait au couple avec eux et les accompagnait partout; elle aimait beaucoup les chiens, mais ceux-ci ne le lui rendaient guère et se souciaient peu de se coucher auprès d'elle. Le second était un loup dont je voulais faire un limier ; il me suivait sans être attaché et commençait même à ne pas mal travailler au bois, lorsqu'il mourut subitement; on pouvait lui reprocher seulement d'être un peu musard sur les voies, mais il suivait lestement la piste d'un de ses confrères.
Dans l'équipage du prince de Condé, il y eut longtemps un loup qui servait de limier, et avec lequel on détourna maintes fois des cerfs. Il paraît même qu'il faisait très-bien le bois, et qu'il était rare qu'il surallàt une voie. Une des louves apprivoisées les plus extraordinaires que l'on puisse citer fut celle qui appartenait à M. le baron de Lareinty, il y a une dizaine d'années. Cette louve, presque noire,
accompagnant toujours les chiens, chassa quatre ans avec l'équipage. Le chevreuil était sa voie de prédilection ; au commencement de la chasse elle était toujours en queue, mais, aussitôt que le chevreuil commençait a être malmené, elle prenait la tête de l'équipage, et c'était alors toujours à elle qu'on avait à rallier; chose plus étonnante encore, elle chassait loup. C'est un des seuls exemples authentiques que j'aie d'un loup chassant libre avec des chiens. Le loup, de même que le chien çt plusieurs autres animaux , est lis savent où sont les
11 1 endroits
doué du sixième sens, c'est-à-dire du don de savoir où est un oùils veulent alIei endroit où il veut se rendre, sans en connaître la route. Ainsi, beaucoup de chiens, transportés dans des voitures ou dans des boîtes loin de chez eux , à peine lâchés, retournent de suite à leur domicile; il en est de même des loups; comme exemple, je citerai un loup appartenant à Claude Thuyer, ce bon piqueur de loups, exis- deCla^e%b .er tant encore, qui mena longtemps l'équipage de M. de la Carelle : il transporta un jour son loup dans une boîte à 5 lieues de chez lui et le fit chasser à ses chiens; l'animal retourna droit à la maison, comme s'il avait toujours fait ce chemin qui lui était pourtant parfaitement inconnu.
Jl n'est point, du reste, de bête plus rusée, ni qui ait l'odorat plus fin, ni qui prenne de plus justes mesures pour ne pas s'exposer, soit en éventant, soit en écoutant avant de sortir du fort. S'agit-il d'un abat difficile, s'ils ne sont pas assez de deux pour Manière
, , .. , . , «r» , j dollt lls chassent un
en venir a bout, ils s associent un nombre sutlisant de compa- animai
gnons; s'il est question de prendre un cerf ou une biche, ils le
chassent et se relayent; l'un attaque et poursuit la bête, tandis que
ses camarades postés lâchent de la surprendre au passage. Ainsi
j'eus connaissance, une fois, au bois de Gournay, d'un renard qui ^p,ISant
avait été chassé et pris par des loups. Le revoir était magnifique, et le drame pouvait se lire écrit sur terre. Le renard, poursuivi dans un petit sentier par deux loups, était sorti du bois pour gagner son terrier, situé à cinquante pas de là; mais au bout du sentier, au coin de la plaine, deux autres loups, postés en sentinelle de chaque côté et qui l'attendaient au passage, étaient tombés sur lui et l'avaient étranglé, puis mangé. On voyait l'endroit où avait eu lieu le meurtre ; le poil et la queue du renard étaient restés en témoignage.
us prennent j] arrive souvent au loup, quand il est chassé et qu'il ne sent à ses
lnens en chasse. I ' l T
trousses qu'un petit nombre de chiens sans piqueux et sans trompe (instrument qu'il n'aime pas), de se remettre au bout d'un petit retour; il saisit alors à la gorge le premier chien qui arrive sur la voie, ou souvent il revient en queue surprendre les traînards. 11 y a un certain loup boiteux, en Bourbonnais, qui, je pense, existe encore, que j'ai chassé plusieurs fois, et qui ne manque jamais cette manœuvre ; je crois qu'il a déjà étranglé sept ou huit chiens à M. le comte de Barrai. A la fin de la journée, quand les chiens, commençant à se fatiguer, s'espacent davantage, il prend de l'avance, revient en queue suivre la meute et enlever les traînards. Je me souviens aussi qu'en Champagne, étant à la suite d'un grand loup qui s'amusait à se faire chasser au milieu des chiens, à tel point même qu'aux débuchers il y avait des chiens qui sortaient du bois avant lui, il me prit un chien à cent pas de moi; à ses cris, j'accourus et le loup le lâcha; mais le chien, qui était jeune, fit plusieurs chasses sans vouloir chasser loup.
J'ai dit que, dans nos pays, le loup n'attaque presque jamais l'homme, à moins d'être poussé par la faim , comme dans les grands
hivers de neige; cependant j'en connais un exemple bien rare :
« Au mois d'octobre 1859, aux environs de Mordeuille (Calvados), ExemKPnrare
plus de trente individus se mirent en campagne pour cerner un attaquant u" hcmme'
loup qu'on avait vu entrer dans un bois. L'animal, cerné, devint
furieux, et, forçant la ligne des rabatteurs, s'enfuyait à toutes
jambes , lorsqu'il se trouva tout à coup en face d'un nommé Cha-
veau , bûcheron; il s'élance aussitôt et lui saute au cou. Quoique
saisi par cette attaque imprévue, Chaveau , doué d'une vigueur
herculéenne, saisit le loup dans ses bras, et, lui étreignant les
reins et les flancs, finit par le jeter mort à ses pieds. L'émotion
causée à cet homme par cette agression subite avait été si violente,
qu'il fut saisi d'un tremblement nerveux et en proie à des accès de
délire qui firent craindre pour sa raison. »
De tous les animaux , le loup est certainement le plus gourmand et le plus vorace, mais jamais il ne perd sa méfiance; aussi ne va-t-il guère à un carnage que la troisième nuit, et quand les mâtins y ont été avant lui. Il arrive alors, en arrache brutalement un morceau et se sauve à toutes jambes le manger à deux ou trois cents pas de là, précaution qu'il ne prend pas quand il se remplit d'une bête qu'il a lui-même abattue.
Le loup se prend rarement et difficilement au piège, et dans ce cas, s'il est pris par une jambe, il n'hésite pas à se couper la patte prisonnière.
Dans les battues, le loup est loin de s'effrayer du bruit comme n échappe
1 * ordinairement aux
les renards ou les lièvres; il raisonne son affaire, et comprend fort batluesbien que c'est le côté silencieux qui est le plus à craindre ; aussi , presque toujours, au lieu de fuir devant les rabatteurs, rebrousse-t-il tranquillement sur eux, et la battue est manquée.
Les loups s'accouplent avec les chiens.
Les louves portent comme les chiennes.
11 lappe comme le chien
Antipathie 'in loup et du chien.
Les anciens auteurs avaient fait du loup une espèce particulière, tandis qu'il est parfaitement prouvé aujourd'hui que le loup n'est qu'une variété de l'espèce canine. Il résulte de nombreuses expériences faites à la ménagerie et chez quelques amateurs que les loups s'accouplent avec les chiens, que les métis qui en résultent sont féconds et se multiplient soit entre eux, soit avec des chiens et avec des loups. C'est évidemment pour appuyer leur erreur que ces auteurs, contrairement aux assertions des savants naturalistes de l'antiquité, Arislote, etc., ont écrit et soutenu que la louve portait trois mois. Aristote avait déjà écrit que les loups s'accouplent comme les chiens, que les louves portent comme les chiennes et le même laps de temps, et font leurs petits de même qu'elles; qu'elles ne sont en chaleur et ne reçoivent le mâle qu'à un certain moment de l'année, qui est la fin du mois de janvier et le mois de février, pour mettre bas au printemps vers le mois de mai ; qu'enfin les loups s'accouplent et produisent avec les chiennes. Clamorgan avait appuyé cette opinion en la reproduisant, et je ne sais pourquoi beaucoup d'auteurs naturalistes et cynégétiques ont soutenu la gestation de trois mois, laquelle est fausse, la louve portant, comme la chienne, de soixante- trois à soixante-six jours. Beaucoup de ces auteurs prétendaient aussi que le loup ne lappait pas en buvant, et que, dans toutes les portées, il y avait un chien-loup; ce sont autant d'erreurs, ainsi que je m'en suis assuré moi-même, car le loup lappe comme le chien, et il n'y a de chien-loup que dans les portées de métis.
Mais, si le loup et le chien sont d'une même espèce, il existe entre eux une haine et une antipathie qui peuvent s'expliquer, du reste, par la connaissance des mœurs des animaux sauvages. En effet,
tout animal des forêts réduit à la domesticité et vivant en bonne intelligence avec l'homme est, par ce seul fait, répudié par les animaux sauvages de sa race ; s'il veut reconquérir son indépendance, il trouve, dans ses semblables, des ennemis implacables qui, loin de le recevoir, l'attaquent, le poursuivent, le chassent ou le tuent. D'ailleurs, le chien domestique, à l'instigation de l'homme, a déclaré une guerre implacable au loup; il le harcèle, le combat, et cette lutte incessante a amené une haine atroce entre les deux races, haine devenue héréditaire et instinctive ; mais, comme, dans ces combats, le loup est toujours plus fort que n'importe quel chien, le chien a fini par le redouter comme son plus cruel ennemi. Tout chien qui n'est pas de la race créée petit à petit et à grand'peine pour chasser le loup frémit au seul aspect de cet animal ; l'odeur L-odenrduioup seule du loup, quoique souvent nouvelle pour lui, lui répugne si àtJsïœcwens. fort, qu'il fuit en tremblant près de son maître. Aussi, comme le disait fort bien Clamorgan : «Il y a, en France, 100,000 chiens « courants qui ne sauraient avoir mis un loup hors du bois, là où, « avec un seul de mes chiens, je les ferai vider; il y a plus, c'est « que les chiens n'étant pas dressés pour loup, s'ils entrent dedans « le bois ou buisson, se retirent incontinent hors du bois, ayant le « poil hérissé; et le plus souvent le loup en ravit deux ou trois. »
La durée de la vie du loup est proportionnée à sa croissance, et, owéeàe sa vie. comme il croît deux ans, il vit environ jusqu'à quinze ans.