‹ La chasse et les chasseurs Léon BertrandChapitre 20 sur 90 · D'UN ROI DB LA FINANCE · texte numérisé non relu

D'UN ROI DB LA FINANCE

les tortures de la plus effroyable question quait jamais imaginée l'Inquisition eue-mèmc. .. Une heure après, tout se taisait, même le chien du berger, dans la ferme redevenue silencieuse et solitaire. Le tonnerre ne grondait plus qu'au loin et à de rares intervalles. Mais aussi, quand l'aube j>arut, quelle horrible scène de désordreetde carnage! Treize cadavres sanglants et mutilés, gisaient étendus pêle-mêle au milieu de la cour de la Hotte; treize, nombre fatal, le fermier, sa femme, ses cinq enfants, cinq domestiques attachés à sa maison, et un misérable savetier ambulant que l'orage avait surpris en route, et que sa mauvaise étoile avait guidé vers un si funeste asile.

La Sablonnière et la Hotte payées, sautant à pieds joints par-dessus mille à douze cents arjœnts qui dcvai ;ut infailliblement lui revenir un jour, M. de Rothschild acquit de MM. Athanase et Armand Fouché la superbe terre de Pontcarré et de Ferrièpes, dont la superficie contient plus de six cents hectares, tant en bois qu'en prés et plaines; propriété niagniiique que les anciens maitrcs avaient négligée, comme cela arrive toujours dans une succession en' partage, et qu'il adopta, lui, de préférence à toute autre, pour en faire sa maison des champs, et s'y venir reposer à loisir de l'ennui des choses et des hommes.

Il faut voir comme ici, de même que partout ailleurs, tout prit bientôt, sous cette main puissante et féconde, une forme et une vie nouvelles. En moins de deux ans la métamorphose fut complète; et quand on songe aux immenses travaux qu'il a fallu exécuter pour en venir là, aux changements heureux qu'ont subis les anciennes constructions, ainsi qu'à cette foule de bâtiments modernes qui ont surgi comme par enchante-

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ment du milieu de ces ruines, pour faire de Ferrières la plus balle terme modèle où la Société agricole se soit encore réunie jusqu'à ce jour, on serait tenté de demander la fée dont la baguette magique a pu créer d'aussi merveilleux prodiges, si Ton ne Savait d'avance que l'admirable industrie qui a dirigé la plus grande partie de ces travaux, est la même qui gouverne à son gré la question financière de l'Europe.

Le château, qui s'élève modestement sur deux étages, au milieu d'une cour carrée d'environ deux arpents, est un simple corj« de logis, flanqué d'iui pavillon en retour sur chaque aile, et qui n'offre par lui-même rien de fort remarquable. On y voit, à la suite du vestibule, une galerie, ornée de trophées de vieilles armures, dont l'ensemble ne manque pas d'une certaine originalité. Mais, à mon avis, cela vise un peu à l'effet, et rappelle trop une décoration de théâtre. Ce que je préfère pour mon compte dans Ferrières, et bien d'autres, j'en suis sùr, penseront comme moi, c'est la ferme nouvelle, avec sa jolie maison bourgeoise et ses innombrables dépendances; la ferme qui, comme une bonne grosse Flamande, s'est parée de ses plus beaux habits de l'été, et dont l'aspect < joyeux et animé parle en même temps et au cœur et aux yeux. Ce que je préfère encore, c'est l'écurie, avec ses chevaux de labour si bien portants et si bien nourris; c'est la vacherie, construite à la hollandaise, et où vingt-deux vaches, les plus belles du département, ne regrettent rien, pas même la Suisse d'où la plupart sont venues; c'est la bergerie et ses moutons mérinos, au nombre de huit ou neuf cents, s'ils ne sont pas davantage; ce sont enfin les granges si vastes et si bien remplies; ce manège conduit par des bœufs; cet abreuvoir en pierre, creusé dans un seul bloc pesant dix-huit à

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vingt mille; la boulangerie et la laiterie, si propres, si aérées, si bien tenues; jusqu'à ces remises où trente voitures se mettraient à couvert, et à ces ateliers du maître charron, mieux établis que ceux des premiers ouvriers de Paris, et où toutefois la charrue passe de droit avant 1 équipage.

Le parc se divise en deux parties : Tune d'une centaine d'arpents environ, que l'on distingue sous le nom de Petit- Parc, et qui contient, outre la faisanderie, un charmant pavillon gothique, construit sur l'emplacement du tombeau de madame Fouché la mère, et dont S. A. R. le duc d'Orléans a admiré il y a un an l'élégante simplicité; l'autre, d'une étendue beaucoup plus considérable, que Ion appelle le Grand-Parc, et dont les limites ne sont pas encore fixées. M. de. Rothschild embrassant chaque jour de ses deux bras de géant quelque propriété nouvelle.

Quant au reste du domaine de Ferrières, il est réparti moitié en bois, moitié en terres et prairies; et si maintenant, sans daigner vous arrêter avec moi à une multitude de terres partielles, qu'il serait impossible de compter, à moins d'avoir le cadastre sous les yeux, vous joignez à lénumération de tous ces biens la nomenclature encore plus longue de ceux achetés depuis, savoir :

Le château de la Taifarette, à M. Delanoix; La ferme du Génitois, à mademoiselle Fouché (le plus riche faire-valoir de la Rrie, loué par bail jusqu'à trente-huit mille francs par an, net d'impôts) ;

Les bois de l'Archevêché et ceux de Villeneuve-Saint-Denis, à l'État, les uns, sur la lisière d'Armainvilliers, les autres sur celle de Crécy ; La ferme de Mauny, au général Reille;

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1rs bois de Matiny, aux MM. Chahannot de tagny; Et dernièrement enlin, la lerme de la Parenterie, à M. Desi osnes ;

Gela fait, vous aurez un aperçu assez exact de tout ce dont se compose aujourd'hui la propriété de M. de Rothschild, propriété gigantesque, immense, qui, embrassant en ce moment une étendue de plusieurs lieues, représente en biens-fonds un capital de huit ou dix millions, et pourrait le disputer comme chasse, tant par la variété du gibier que par l'heureuse disposition du terrain, à tous les domaines royaux du monde, si M. le baron était aussi bon chasseur qu'il est bon financier et habile économiste.

Mais, par malheur, et je me hâte de le dire, tant il m'en coûte, c'est là la partie faible, la partie essentiellement vulnérable d'un homme qui, livré à tant d'autres intérêts beaucoup plus graves, ne comprend absolument rien en fait de sport, et qui, par suite de son inexpérience complète dans cette spécialité, n'a pas su, avec tous les éléments de succès possibles, tirer parti de ce que la nature et ses prédécesseurs ••

avaient si bien préparé avant lui.

Oui, je le déclare tout haut, et je lui en demande pardon d'avance, son parc contînt-il tous les élèves de l'ancienne faisanderie de Versailles, ses bois renfermassent-ils plus de lapins que n'en comptent Saint-Germain et Saint-Cloud, sa plaine enfin fût-elle couverte de compagnies de perdreaux et parquée de troupeaux de lièvres, plus nombreux que ceux du grand-duché de Bade, quoi qu'il advienne et quoi qu'il fasse, M. de Rothschild est et sera toujours un détestable chasseur, ce qui ne lui ôte pas d'ailleurs son incontestable mérite.

J'en appelle à vous, lecteurs ! Si dernièrement vous vous êtes

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