‹ La chasse et les chasseurs Léon BertrandChapitre 32 sur 90 · Digitfëed by G · texte numérisé non relu

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se passèrent ainsi. Enfin le printemps vint, le printemps et ses premiers beaux jours, et, un soir, on eut beau les appeler et les attendre, ni l'une ni l'autre ne reparurent plus a" la maison. Le lendemain, le surlendemain, même absence. En vain on les chercha de tous cotes, il fut impossible de savoir ce qu'elles étaient devenues; on fut donc réduit à les pleurer, et Dieu sait combien d'oiseaux de proie, combieu de chats payèrent de leur vie cette disparition douloureuse et cruelle! Le mois de mars s'écoula, avril aussi, puis vinrent / . mai et juin : mai avec ses roses et ses lilas, juin avec ses riantes prairies. Comme, une après-dinée, tonte la famille » . était réunie au verger, chacun payant encore un juste tribut de regrets aux mânes des deux perdrix absentes, voilà-t-il pas, tout â coup, qu'un chant bien connu résonne au*, oreilles de ces dames. Plus de doute... ce sont elles... à deux pas de là, dans le sainfoin ou dans le trèfle. Et, en ; effet, car le cœur a un instinct qui ne le trompe jamais, c'étaient bien les deux fugitifs, plus caressants, plus beaux et mieux portants que jamais, qui amenaient aux pieds do leurs anciennes maîtresses toute une couvée de petits perdreaux, éelos à deux portées de fusil de leurs fenêtres.

Il y avait, déjà trois semaines que j'étais à la campagne; vingt fois on m'avait conté tous les détails que je viens de trauscrire ici, et comme je n'étais pas plus mauvais cœur qu'un autre, et qu'en définitive j'avais acquis la preuve qu'on ne me négligeait pas plus qu'autrefois, cette aventure m'était - restée présente, el, loin d'en vouloir à ces pauvres oiseaux, je les aimais presque autant que les chérissaient mes cou- \ sines. Nous avions fait connaissance ensemble ; je leur don- • nais du nain, de» œufs de 4'ounuis, des. mmiehcs, du plant do

m LA PERDRIX,

salade, dont les perdreaux sont très-friands, et, grâce à ces petites attentions qui ne me coûtaient rien, nous étions devenus les meilleurs amis du monde. Deux jours avant mon départ, arrive de Paris mon cousin Alfred, jeune garde du corps de la conqjagnie de Nouilles, escorté d'un superbe clnen anglais qu'il avait acheté, au moment même de monter en voiture, à l'un de ces honnêtes fripons qui ne vous pren- ' draient pas dans votre poche un mauvais foulard de trois francs, et qui ne se font aucun scrupule de vous voler aujourd'hui un chien payé par vous vingt-cinq louis la veille. Kes oreilles longues, le poitrail large, le fouet de la queue mince et fin, Phanor était un braque magnifique; il avait le rapport des plus beaux. Restait donc à décider un seul point, point capital, essentiel : il s'agissait de savoir s'il avait le ne* bon et l'arrêt ferme. Nous convenons, Alfred et moi, de l'essayer le lendemain. Mais où, comment? telle lut la question que nous nous fîmes, et qui m'eût embarrassé toute la nuit, si je ne me fusse arrêté sur-le-champ, et sans en souffler mot à personne, à un projet absurde, funeste, pour l'exécution duquel je me levai avant le jour, et qui amena, comme cela ne pouvait manquer, la plus épouvantable catastrophe.

A six heures du matin je frappai doucement à la porte à'Àlired.

— - Allons, cousin, allons!

— Quoi ! déjà?

— Oui, debout.

— Tu sais où il y a des perdrix?

— A deux {las, au bout du clos Mercier, j'en ai entendu qui rappellent... .., . ,

Et l'instant, d'après nous partions tous trois, Alfred, son chien et moi... moi, malheureux! qui m'applaudissais tout bas en route de mon esprit d'invention et de ruse.

Nous arrivons au pré Mercier; le regain était grand, l'iierlie fournie et haute. A peine entré en quête, le chien rencontre et s'en rabat; mais, ô douleur ! au lieu d'avancer sagement et de marquer l'arrêt, le voilà parti comme un trait. Cris, jurements, sifilet, coups de fouet, rien ne l'arrête... 11 ne court pas, il se précipite, il pille. Deux perdrix s'enlèvent : inutile effort, toutes deux retombent, se débattent et sont prises, pauvres infortunées que je n'ai pas besoin dénommer, et qui, attachées l'une et l'autre par moi au milieu de ce maudit pré, ensanglantèrent bientôt le sol de leurs dépouilles, sans qu'il nous fût possible de les arracher vivantes de la gueule

implacable de leur ennemi.

'.Les couvées des perdrix grises sont habituellement plus nombreuses que celles de perdrix rouges ou des bartavelles; elles pondent de quinze à vingt œufs, qu'elles déposent indifféremment dans le premier couvert venu, presque toujours au milieu des champs, et quelquefois aussi sur le bord des taillis qui avoisinent la plaine. La durée de l'incubation est de trois semaines environ; cependant, à deux ou trois jours près, il n'y a là-dessus rien de bien fixe, la saison influant beaucoup sur le plus ou moins de temps que la femelle reste à^ouver.

Il est peu d'oiseaux qui soignent leurs petits avec plus de courage, de dévouement et de tendresse. « Si un cbien s'emporte, dit Buffon dans son admirable style, et qu'il les approche de trop près, c'est toujours le mAle qui part le premier, en poussant des cris particuliers réservés pour cette seule cir-

Mi . '\ LA PERDRIX.

constance. Il ne manque guère de se poser à trente ou quarante pas (souvent beaucoup plus près), et on en a vu revenir 1 plusieurs fois sur le chien en battant des ailes : tant l'amour maternel inspire de courage aux animaux les plus timides ! Mais quelquefois il inspire encore à ceux-ci une sorte de prudence, et des moyens combinés pour sauver leur couvée. X)n a vu le mâle, après s'être présenté, prendre la fuite, mais fuir k pesamment et en traînant l'aile, comme pour attirer l'ennemi par l'espérance d'une proie facile; et fuyant toujours assez pour n être point pris, mais assez pour - décourager le chasseur, il l'écarté de plus en plus de la couvée. D'autre côté, la femelle, qui part un instant après le mâle, s'éloigne beaucoup plus et toujours dans une autre direction; à peine s'estelle abattue qu'elle revient sur-le-cbamp, en courant le long des sillons, et s'approche de ses petits, qui sont blottis, chacun de son côté, dans les herbes et dans les feuilles; elle les i-assemblc promptemcnt, et avant que le chien, qui s'est emporté après le mâle, ait eu le temps de revenir, elle les a déjà emmenés fort loin, sans que le chasseur ait entendu le moindre bruit. » Telle est en effet cette scène touchante, que cha-. cun de nous a dù voir, pour peu qu'il ait habité la campagne, et que la Fontaine a encore mieux décrite que Buflbn, dans ses inimitables fables.

Pëut-étre serait-ce ici l'occasion de donner quelques préceptes pour la chasse de la perdrix grise, qui offre toujours une grande variété; ^indiquer comment il faut s'y prendre pour la tirer au chien d'arrêt ou en battue, en tète, en travers ou bien quand elle file droit; d'inventorier enfin tous les différente cas, depuis le coup simple et le coup double jusqu'au coup du Roi, de tous le plus difficile. Mms outre <nie

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jaûrais eh ceci le tort de venir après un maître, Deyeux, qui, dans son Vieux Chasseur, s'est acquitté si spiritueflenient (le rette tâche, surtout lorsqu'il nous dit, avec son flegme et son «rag-froid :

, Le plus grand des Rois de ta terre

A tort de tirer par derrière...

je suis d'avis que, quelque habiles que soient ces |eçons, ce sont des leçons dont on ne profite jamais, la théorie, en fait de chasse au moins, ne remplaçant jamais la pratique. Bien des gens vous diront : « Ajustez la tête, ajustez le bec ou les pattes ; » moi, je vous dirai simplement : h Visez où vous voudrez, ntais visez bien, et probablement la perdrix sera morte. »

Un conseil bien plus utile à donner aux propriétaires chasseurs, c'est de planter de distance en distance dans leur plaine quelques remises d'un quart d'arpent, où les perdreaux trouvent un refuge contre lepervier et le tiercelet, et surtout depiner soigneusement chaque champ, afin que les panneauteurs n'y puissent venir la nuit exercer leur coupable industrie.

Gomme cette chasse est un objet de spécidation pour les braconniers, ils ne manquent pas de la pratiquer souvent avec un vas*;» filet que l'on nomme traîneau, et qu'ils appellent, dans leur langue à eux, drap mortuaire. Ils attendent ordinairement la fin de la moisson, et choisissent, pour cette expédition, une nuit sombre et obscure. S'étant assurés, au coucher du soleil, des pièces de terre où les perdrix se réunissent, ils s'y rendent entre onze heures et minuit, en ayant soin d'observer le plus grand silence et de faire en marchant-

le moins de bruit possible. Là, ils commencent par étendit leur filet a terre, puis quand ils l'ont garni des bâtons qui le soutiennent, ainsi que des bouchons de paille qui doivent pendre sur le milieu et les côtés, afin de foire lever le gibier, ils le relèvent et se mettent en marche, en ayant soin de le tirer assez pour le tendre. Les bouchons de paille qui traînent à terre forcent les perdrix à s'envoler; alors les braconniers, ouvrant les mains, lâchent le filet, qui quelquefois, en tombant, couvre la compagnie entière.

Ils ont entre eux certains signaux dont ils se servent pour s'entendre; pour quelques-uns, par exemple :

un coup de sifflet signifie baisser,

deux, — — étendre,

Irois, — -- lever,

quatre, — — que le filet est arrêté,

cinq, — — qu'on entend quelqu'un.

Mais souvent le vocabulaire varie afin de dérouter les gardes; aussi est-il impossible de préciser au juste un langage tout de convention.

C'est dans la Beauce, et surtout dans le pays chartrain, que l'on trouve en France le plus de perdrix grises; il y en a beaucoup dans les chasses gardées aux environs de Paris, où elles fournissent la meilleure part du gibier que l'on y couserve. Je connais un chasseur qui, étant l'an passé à Mantes, a tué, le 8 septembre, par conséquent une semaine aprè$ l'ouverture des chasses, jusqu'à dix-neuf perdreaux gris, et qui, sans la présence d'esprit d'un camarade, faillit payer cher cette brillante victoire.

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H était sorti sans port d'armes sur Jcs instances réitérées d'un ami auquel il ne manquait rien pour être en mesure, et qui l'avait assuré avant de partir contre les gardes et les gendarmes. En effet, la journée finissait, et la chasse avait été bonne, quand, au moment où nos deux imprudents battaient, non loin d'un taillis, une dernière pièce de luzerne r débouchent tout à coup, à l'extrémité de la plaine, deux de ces uniformes à cheval qui font pâlir tant de chasseurs. Les deux nôtres avaient la fièvre, et l'un des deux se sauvait déjà.

— Que fais-tu? lui dit son ami, auquel vient une inspiration soudaine, fie-toi à moi, continue ta chasse. Il n'y a qu'une portée de fusil d'ici au bois. Observe-moi, prends ton temps, et je me charge du reste.

Et là-dessus le voilà qui s'élance à travers chaumes et labours, fuyant de toute la vitesse de ses jambes, comme un homme qui aurait commis un crime. Mes deux gendarmes l'aperçoivent : l'un se sauve, donc il est en délit; l'autre chasse, c'est qu'il est en règle. Un temps de galop, et leste à la jKHirsuite du fuyard !

Il était déjà bien loin quand, leurs chevaux couverts de sueur et d'écume, ils l'atteignent et l'interpellent :

— Votre permis de chasse, faim? dit l'un d'eux d'un air goguenard.

— Le voici, répond sans se déconcerter notre homme...

— Comment! vous avez un permis de chasse ?

— Eh ! mais, sans doute !

— Pourquoi donc vous sauver alors?

-— Pourquoi? pour donner à mon ami, qui n'en avait pas, le temps de gagner le bois où il vient d'entrer, et où

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