LA FERME DES HOLLAIN
Dix heure» et demie du soir vouaient de sonner à Fontainebleau lorsque les princes arrivèrent au château, où la Vénerie ne rentra qu'à une heure dans h nuit; et c'est ainsi que s'est, terminée une chasse qui, fort heHe et fort hahileraent conduite depuis le commencement jusqu'à la fin, fait le plus grand honneur à Lombardin,-dont elle a on ne peut mieux inauguré les débuts dans ses nouvelles fonctions de premier piqueur.
On estime à plus de vingt-cinq lieues le terrain parcouru dans ce brillant laisser-courre; et, certes, il faut des chevaux qui aient du fonds pour avoir supporté sans broncher les fatigues d'une expédition aussi rude.
Chantilly calomnié el vengé. — Physionomie des courses. — Les beaux esprits de la galerie pendant la représentation. — La chasse du 21. — Le vainqueur inattendu du prix du Jockey-Club.
Quoi qu'en dise la correspondance de Sophie Dawes, cette intrigante aventurière dont la filiation est désormais assez bien établie pour l'appeler par son nom, sans compromettre celui d'un galant Itomme, Chantilly n'est point précisément un horrible séjour; et, si laitière favorite n'eut jamais le don de s'y plaire, une cause toute particubère explique chez elle ce sentiment d'antipathie, c'est le mépris général dont elle y fut toujours l'objet, on pourrait même dire l'aversion profonde que sa tyrannie sur l'esprit faible du prince, ses manières hautes et disgracieuses, envers les habitants du lieu, lui avaient justement attirée. Trouvez-moi, je vous prie, à la i même distance de Paris, sur une rouie pins corn mode et pins
belle, une petite ville aussi heureusement dotée de la nature, des eaux plus vives, de plus verts gazons, de plus mystérieux ombrages. A l'aspect de ces écuries grandioses, derniers débris de la royale magnificence de toute une race de héros ; de celte pelouse immense qui déroule à perte de vue le plus riche tapis de verdure; de ces longues allées de forêt taillées la plupart en charmille, et où les chevaux ne foulent qu'un sable fin ou bien une herbe courte et non moins douce, on conçoit sans peine que les amateurs du Turf aient songé avec amour à profiter de tous ces avantages pour faire de Chantilly le théâtre de leurs plus nobles luttes équestres. Comme terrain de courses, il n'est pas en France un seul hippodrome qui soit comparable à celui-ci, encore agrandi cette année par une concession généreuse de S. A. R. le duc d'Aumale : et, sans appartenir précisément par ses goûts à la famille des jockeys ou des gentlemen riders, quand vient la réunion du printemps, «lont l'époque est si merveilleusement choisie ; ne fût-ce que pour jouir à son aise de ces beaux jours de mai, si tristes à passer à la ville ; ne fût-ce que pour oublier un instant Paris, respirer cette brise parfumée que le vent tiède exhale au sein des bois, entendre chanter l'oi>eau sur la branche, se faire un lit de mousse sous ces futaies ombreuses, admirer le calme de ces eaux qui jadis ne se taisaieut ni jour ni nnit, suivant l'expression du grand Bossuet, mais dont aujourd'hui rien ne trouble lelo<|uent silence; ne fût-ce enfin que pour voir rassemblée sur un même point, et cette fois dans un but utile, l'élite au grand complet du c jeunesse désœuvrée et frivole, juger par soi-même toute cette vie, tout ce mouvement, toute cette surexcitation fébrile qui fermente et S'agite quatre jours entiers, lâchant la bridera ses folles pas-
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sioiis, tout juste assez pour ne pas changer La fête en orgie ; il n'est pas pardonnable, à qui n'a rien de mieux à faire, de ne |>as suivre l'impulsion générale, et de ne pis franchir gaiement les dix lieues qui séparent de la capitale cet autre Epsorri) vers lequel s'acheminent tant d'espérances diverses.
Cependant, confessons-le tout de suite, à la honte du public parisien, qu'effraye le moindre déplacement, à moins qnc la distance ne lui permette d'aller et de revenir en un jour, Chantilly n'a pas vu cette année une grande aflluence de curieux. Le programme des fêtes brillantes dont nous avons donné la descriplion au mois de mai dernier, et que Son Altesse madame la duchesse d'Oréans sut présider avec une grâce toute charmante, avait beaucoup contribué à l'éclat des courses de l'an passé. Annoncez un feu d'artifice, une joute sur l'eau, un ballon qui s'enlève, un concert où l'instrumentation fasse grand bruit, et vous verrez aussitôt la foule se ruer avec avidité pour assister à un spectacle qu'elle a déjà vu cent fois, mais qui néanmoins semble, toujours nouveau pour elle. Or, cette fois, il n'y avait en perspective aucun* de ces attraits puissants, irrésistibles, auxquels nous nous laissons tous prendre, de père en fds, comme de grands enfants que nous sommes : Annetla, Muse, Léopold, Adolphus, Ambassadeur, Plover, etc. , étaient les seuls acteurs qui figuraient d'avance sur l'affiche; et, malgré leur célébrité, il faut le dire, les représentations, réduites, les deux premiers jours, aux applaudissements d'un petit nombre de spectateurs, les intéressés et les fidèles, ont été d'une froideur excessive. On ne voulait pas convenir qu'on s'ennuyait : c'eût été de mauvais goût, et, en risquant un semblable aveu, on eût passé pour un vrai profane. Mais, à bien consulter les physionomies aux
différentes heures de la journée; à voir, le matin, le déshabillé sans façon de nos sportsmen, se promenant en robes de chambre et en pantoufles sur la pelouse ; à examiner aux fenêtres les figures méditatives des Lorettes, je vous demande pardon . du mot, mais sans lui je serais fort embarrassé pour vous nommer ces dames; à retrouver l'après-midi aux courses tous ces visages généralement tristes et maussades, cherchant le soir • à se créer quelque distraction bruyante, et s 'enivrant d'une gaieté factice, il n'était pas difficile de se convaincre combien toute cette société blasée se battait les flancs, pour n'avoir pas l'air de périr d'ennui, tète à tète avec ses propres ressources.
Deux accidents, qui se sont succédé à peu de distance, ont été les seuls épisodes qui soient venus rompre l'uniformité de ces deux premières journées; mais, certes, ce n'étaient pas là des distractions de nature à dérider la galerie, et, cliose honorable à penser et à dire, en pareille circonstance, les vainqueurs auxquels ces hasards malheureux ont aidé ont trouvé eux-mêmes qu'ils payaient cher leur triomphe.
Le jeudi 19, une charmante pouliche de deux ans, appar- , tenant à M. Anthony de Rothschild, Chantilly, noble fille de Hoyat-Oak et de Kermesse, s'est cassé la jambe par suite d'un faux pas, en menant une course dont elle était favorite : . . la fracture jugée incurable, le propriétaire a donné l'ordre d'abattre l'animal, nécessité cruelle, mais dont l'humanité même faisait une loi; et, comme un gladiateur tombé dans l'arène doit, pour mourir applaudi par le peuple, tendre la gorge au glaive du vainqueur qui le frappe, de même Chantilly, nom fatal ! trois fois a présenté fièrement le poitrail à l'ignoble couteau d'un étalier du lieu.
CHANTILLY ET SES COURSES EN 1842, 179 Le vendredi 20, l'écurie ayant payé sa dette, est venu le tour des cavaliers, qui ne sont pas moins exposés que leurs généreux coursiers aux vicissitudes de la fortune. Il s'agissait de disputer le prix de Sylvie, destiné cette année à remplacer le prix de la Reine-Blanche, qui n'a pu être couru faute du nombre d'engagements exigé. Deux chevaux étaient inscrits : l'un, Midnight, à M. le comte de Grefïulhc ; l'autre, RhinopUistie, au prince Royal. Deux gentlemen riders, écuyers rivaux, aussi intrépides qu'adroits, W. de Pontalba et M. le Oouteuh, avaient bien voulu se charger, sans intérêt personnel, de jouer l'honneur de cette importante partie : bien lancés tous deux, ces deux messieurs se suivaient d'assez près, lorsque, par une fatalité déplorable, en descendant la. pente placée au tournant des éeuries, les étrivières de Rhinaplastie ont cassé, et l'on a vu avec terreur son cavalier, M. le Couteulx, disparaître, précipité de cheval, avec toute la violence qui résulte d'une course aussi rapide. En un instant, la pelouse a été envahie par toute une foule inquiète, volant au secours du désarçonné ; c'était à qui s'élancerait le plus vite du haut des pavillons et des tribunes, et chacun, confondu, pele-méle, nobles et manants, bourgeois et Altesses, était en un clin d'œil Sur l'hippodrome. Relevé presque sans connaissance, la figure couverte de sang, M. le Couteulx, qui n'avait miraculeusement ni forte contusion, ni fracture, a été transporté dans une voiture au château, et là une abondante saignée, pratiquée sur-le-champ par les soins d'un habile docteur, a prévenu des accidents plus graves. Perdre ainsi, n'est pas ce qu'on appelle une défaite ; et si, victime d'un ac* rident imprévu, M. le Couteulx a fait une chute que personne n'eût évitée- à sa place, ce fait exceptionnel note rien à son
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habileté bien comme comme homme de cheval, et l'intérêt universel dont le blessé s'est vu entouré dans cette circonstance fâcheuse a été beaucoup trop flatteur, suivant nous, pour ne l'avoir pas amplement consolé.
11 fallait entendre chacun, lorsque, le public de retour à ses places, circulaient de bouche eu bouche les différents bulletins relatifs à l'événement. Les hommes plaignaient le cavalier ; les femmes, qui s'apitoient facilement, se montraient encore plus sensibles. L'une d'elles, que nous écoutions par hasard, causait avec l'un de nos plus spirituels étourdis : — Quelle folie! disait-elle assez judicieusement, quelle folie à des jeunes gens de bonne maison, et dont, après tout, ce n'est point le métier, de se transformer ainsi en jockeys, souvent sans autre intérêt qu'un amour-propre mal placé et puéril !
— Quand on est garçon!... objectait stoïquement M. D**% assez peu touché des paroles de la dame.
— Garçon, soit, concédait son interlocutrice : oh ! quand on est garçon, que l'on soit un vrai casse-cou si l'on veut, on s'appartient: et M. leCouteulx aurait vécu à l'heure qu'il est, requiescat iv pace ! il n'avait de comptes à rendre à personne. Mais M. de Pontalba, mon cher monsieur, un homme marié, là, voyons, entre nous, la main sur la conscience, sa témérité est-elle excusable? Aller de gaieté de cœur s'exposer à se tuer et |>our le compte d'autrui ! Jugez un peu quel malheur s'il était tombé et qu'il fût mort sur place! Non, franchement, cela n'est pas raisonnable, car enfin n'est-il pas père de famille, monsieur? N'a-t-il pas là, dans cette calèche découverte que vous voyez devant nous, une jeune iemme charmante, des enlauts . .
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— Ah ! bah ! ils sont si petits, reprit M. D* M . Et la conversation en resta là, coupée court par celte naïveté adorable...
On a prétendu que ce qui avait pu déterminer la rupture des étrivières de Rhinoplaslie, et par conséquent la chute de son cavalier, c'était un saut qu'avait dû faire la pouliche, en voulant franchir une espèce de petit sentier blanc, qui traverse en cet endroit la pelouse et monte tout droit aux écuries. 11 se peut que l'observation soit juste ; mais, puisque quatre ou cinq événements malheureux sont venus, dans le courant de ce mois, attrister nos courses de chevaux, qu'il nous soit permis, pour prévenir autant que possible le retour d'accidents on ne peut plus nuisibles à leur popularité, de dire ici deux mots sur les causes les plus probables de ces mêmes accidents, dout quelques-uns ont eu des conséquences si funestes. Il est évident pour nous que la seule et véritable source à laquelle il faille remonter, sans accuser injustement la maladresse des cavaliers ou des jockeys, c'est l'état pitoyable de nos terrains de course qui ne sont point entretenus en France avec assez de soin.
Puisque nous copions les Anglais en tout, nous traînant servilement à leur remorque en fait de modes tout aussi bien qu'en politique, puisque nous poussons l'extravagance jusqu'à répudier notre langue, pour adopter la leur, affichant pompeusement dans le moindre village des dénominations barbares de prix que l'on est tout surpris de voir disputer plus tard sans spectateurs, le two yeard old stakes, le the new betlwg room stakes, les trial et les foal stukes; pourquoi du moins ne pas imiter les modèles que nous nous sommes farts, dans leurs mesures de prudence, dans leurs précautions
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les plus sages? En Angleterre, chaque hippodrome, confié aux soins d'un inspecteur particulier, est l'objet d'une surveillance toute spéciale. Grâce aux soins intelligents de cet homme, pas un trou qui ne soit comblé, pas une motte de terre qui ne soit aplanie, pas un caillou qui ne disparaisse du sol, et, si quelque accident arrive par suite du mauvais état du terrain, c'est à ce gardien que l'on s'en prend, c'est lui qu'on en rend responsable. Un pareil service, bien lait, restreintiridubitablement beaucoup les chances fâcheuses et pour les chevaux et pour les coureurs, et nous pensons qu'il serait de la plus grande urgence d'en organiser un semblable en France. Quand, au moyen d'une souscription faite entre les éleveurs, on nommerait à Chantilly, par exemple, comme inspecteurde l'hippodrome, J. l'aimer, cet entraîneur si recommandable ; quand au Champ de Mars, à Paris, pour la pelouse de Satory, à Versailles, et ainsi de suite, on affecterait quelques hommes spéciaux plus ou moins rétribués, suivant l'importance de leurs fonctions; croit-on que ce sacrifice nouveau ne serait pas encore un immense bénéfice, à côté des pertes souvent irréparables qu'il aurait pu empêcher et prévenir? Tout le monde y gagnerait : les cavaliers qui feraient moins de chutes ; les éleveurs qui, plus sûrs du terrain, n'hésiteraient point à engager leurs produits ; les chevaux dont la vie est assez précieuse pour qu'on avise à ne la point compromettre, et enfin les spectateurs eux-mêmes qui, sachant le danger moins grand, donc, l'esprit dégagé de toute crainte, ne jouiraient ainsi que de l'émotion d'une belle course. Nous soumettons ces réflexions aux personnes qu'elles intéressent : nous les croyons de nature à mériter quelque peu d'attention ; l amé» lioration de nos hippodromes est nécessaire, indispensable ; et,
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quelque moyen qu'on emploie pour parvenir à ce but, le mal est assez sérieux, assez grave, pour qu'on se bâte d'y porter remède
Mais revenons aux faits, et continuons notre narration en historien fidèle. Le samedi 21 était un jour de trêve accordé aux ambitions chevalines. De même que, la veille d'un grand tournoi, les champions, retirés sous leurs tentes respectives, entourés de leuisécuyersetde leurs hommes d'armes, se préparent par quelques heures de repos à la lutte solennelle du lendemain, de même, renfermés dans leurs écuries, avec leurs entraîneurs et leurs jockeys, les nombreux concurrents du prix du JoSckey-CAub se disposent à huis-clos pour cette importante journée. 11 ne s ? agit donc plus de courses : cette fois les piqueurs sont en tenue, les trompes résonnent, les chiens hurlent; toute la vénerie princière est sur pied, et, à l'heure du rendez-vous, fixé, dit-on, à la Table, chaque allée de la forêt devient une véritable promenade où s échelonne bruyamment toute une processiou de curieux, les uns à cheval, les autres en voiture, la plupart à pied, se dirigeant chacun pour voir passer le cerf dans la direction des refuites les plus probables. Nous n'entreprendrons point de vous conter ce laissercourre, que du reste nous n'avons pas suivi. Le départ pour l'attaque a présenté un coup d'œil magnifique parla quantité de monde entassé à ce vaste carrefour, à peine assez grand pour contenir la foule; mais la chasse, en elle-même, a offert fort peu d'intérôt. L'animal, descendu aux étangs, n'ayant pu prendre de l'eau tant la multitude qui les bordait était compacte, les nombreux défauts occasionnés alors par le bruit des promeneurs et la sécheresse, le mutisme presque complot des chiens anglais du prince, plus chiches encore de voix que
de coutume, ont dégoûté prompteraent la plupart des ve- . neurs, et, à partir de ce moment, la chasse, abandonnée, perdue, n'a plus été le but de toute cette assistance nombreuse. On a souhaité bonne chance aux piqueurs et à la . meute, pour se disséminer en joyeuses cavalcades sur tous les joints de ces bois enchanteurs ; et, lorsqu'à six heures ctactùi s'est retrouvé sur la pelouse, se demandant en riant des nouvelles du cerf, grande a été la surprise lorsque l'on a appris, de la bouche d'un valet de chiens, que l'animal, suivi avec persévérance par S. A. R. le duc de Nemours, venait d être porté bas proche la queue de Senlis, et que le soir il y aurait curée aux flambeaux pour célébrer cette noble victoire.
L'année dernière, dans notre compte rendu des fêtes de Chantilly, nous avons déjà exprimé notre opinion sur cette petite nouveauté nocturne qui ne nous a pas paru la partie la plus brillante du programme. La seconde représentation d'une mauvaise pièce satisfait encore moins que la première ; aussi, disons-le franchement comme alors* le succès de cette scène sans intérêt, qui n'est qu'une triste parodie, n'a-t-il pas été fort brillant. Peut-être, cette fois, néanmoins existaitil un motif assez plausible qui atténuait d'autant ce fait de lèse-vénerie. Pris, non pas comme l'an passé, au milieu des étangs de Gommelles, au vu et au su de trois mille spectateurs, mais forcé à l'autre extrémité de la foret, et en présence de quatre ou cinq veneurs intrépides, l'animal avait besoin d'être montré au public pour que l'on crût à cette fin de chasse miraculeuse; et, sous ce rapport, pour l'honneur de la meute, il fallait bien trouver un moyen de convaincre les incrédules.
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C'est à neuf heures, dans la eour d honneur lia château dominée par un public peu nombreux, range au haut d une terrasse supérieure et fort enfumé par les vapeurs culinaires du lieu, que s'est passé, à la hieurde torches, ce spectacle plus lugubre qu'amusant, en dépit de l'accompagnement à grand orchestre des piqueurs, et des chœurs plus ou moins discordants de la meute. Les princes survenus, accompagnés de leur suite, se sont rangés en un demi-cercle qui faisait face à l'équipage ; et, à un signal donné par le commandant, M. de Cambis, l'impatience de tous ces chiens dévorants, longtemps contenus sous le fouet, a reçu enfin carte blanche : bn a enlevé rapidement la nappe du cerf, recouvrant quelques lambeaux informes et sanglants, et tout a bientôt disparu englouti sous la dent affamée des convives, à la grande satisfaction d'un groupe de marmitons, sortis des cuisines du château, dans des costumes assez peu pittoresques. .
Nous souhaitons sincèrement, à l'honneur de la Vénerie de Son Altesse, -que ce soit là le dernier essai de ce genre ofTert en spectacle à la foule peu satisfaite. Toute cette cérémonie est d'une pauvreté si mesquine, malgré l'espèce d'apparat dont on veut l'entourer, c'est un passe-temps si pauvre, si insignifiant, tellement peu digne d'un veneur, qu'en dépit du vieux duc de Bourbon lui-même, auquel on peut reprocher ce monstrueux abus, il est temps d'en foire justice. ; * "
Mars enfin le grand jour est venu... Malgré la pluie qui tombe dès le matin, tout juste assez pour arroser l'hippodrome, et lui rendre cette élasticité souple comprimée jusqu'alors par la sécheresse du sol, un mouvement, un fracas . 1G.
m JtBAîmUY ET SES COURSES EN 1842.
inusité annonce à Chantilly toute une alBuence de joyeux hôtes . • ■* ».
Les fouets des postillons qui se croisent, le bruit du pavé qui gémit sous les roues des voitures, les hennissements des chevaux qu'on dételé, ont mis aux fenêtres toutes les figures que vous connaissez déjà depuis trois jours, et que saluent bruyamment au passage une foule de figures non- Telles. Les hôtels regorgent; les maisons bourgeoises s'emplissent; la pelouse elle-même voit une longue file d'équipages s'aligner devant les tribunes : peu à peu l'enceinte du pesage se garnit, et, trop vaste les jours précédente, menace de devenir trop étroite. Sur toute la lisière de la forêt règne, étagée, une multitude compacte. Une symphonie annonce l'arrivée de LL. AA. RR. les ducs d'Orléans ot de Nemours, accompagnés cette fois de leur frère Mgr le duc d'Aumale, ce jeune héritier des Condés, dont l'absence aux fêtes de 4841 avait été vivement regrettée. Bientôt la cloche a sonné et donne aux jockeys le signal de la première course : les deux épreuves sont courues, successivement gagnées par Nautilus contre Dash, et la seconde course, un prix offert par le prince Royal pour chevaux de chasse et gentlemen riders y voit triompher le pur sang dans Lantara, habilement monté par M. le vicomte E. de Perregaux. Alors succède un nouveau prix, celui de la Morlaye, autre don d'un éleveur généreux, If. Anthony de Rothschild ; et cette course, également disputée par des amateurs, est suivie avec d'autant plus d'intérêt, que trois réputations rivales, trois excellents écuyers, MM. C. lbbetson) Mackensie Grieves et Moggridge, se préparent à entrer en lice. Disons rapidement qu'aux deux manches, c'est M. C. Ibbetson qui arrive le premier au but, avec
•Evelyn à lord Henry S-ymour... Et maintenant, attention, silence ! car voici le moment fatal, et tout un drame palpitant commence. - ^ v Prêtez l'oreille, ouvrez les yeux, examinez cette agitation bruyante, fiévreuse : écoutez ces paris fous fliits et défaits en un moment ; voyez le jeu de toutes ces physionomies diverses qui dissimulent mal leurs craintes sous les dehors d'un calme factice. Nous voici a l'instant solennel, à la crise importante de ce grand jour : on va disputer le prix du Jockey -club.
Parmi les intéressés, les uns s'inquiètent franchement; les autres affectent un air indifférent et tranquille, contenance d'emprunt à laquelle il ne faut point se fier, car tous s'étourdissent, tous tremblent, et jamais émotion plus saisissante n'a communiqué à leur pouls des pulsations plus vives et plus rapides. . . Cependant les chevaux ont paru dans l'enceinte réservée, et y sont l'objet d'un examen attentif, examen dont les plus fins connaisseurs courent grand risque d'être dupes, comme chez les hommes. Ce n'est plus ici une lutte ordinaire entre deux ou trois rivaux d'inégale force : quinze brillants coursiers sont tour à tour introduits dans la lice; et, montés par autant de jockeys aux couleurs éclatantes et variées, vous les voyez bientôt se placer chacun à son rang, impatients de franchir l'espace.
Malgré sa défaite du vendredi qui a fait perdre ce jour-là bien des paris, et embrouillé encore plus ceux du dimauche, Annetta est toujours à 4, Plover a l à 5 au lieu d'être à 25 comme daus la première quinzaine du mois, Calembourg à 0. Muse, retirée, fait faute à quelques-uns, et ne porte plus ombrage à d'autres. Mais un des favoris sur lequel on compte le plus, c'est le cheval du colonel Fridolin, Léopold : d'é-
normes sommes reposent sur lui, dit-on, et, si les chances lui' sont favorables, on nous cite tel parieur auquel certaines combinaisons rapporteront près de 40 mille écus bien comptés. Enfin l'incertitude va cesser, tous les apprêts de ce départ difficile sont réglés. M. de Dertolacci a dit : Partez ! et, le mot à peine achevé, voilà l'escadron tout entier qui se précipite bien ensemble. Vertugadin a la corde ; bientôt un concurrent se dérobe, c'est Mèdocain à M. de la Salle : le reste du tourbillon passe comme un éclair, se suivant dans un ordre admirable ; et, à voir ce vol fendant l'air, chaque spectateur, l'œil ébloui, retient son souffle et son baleine ; l'on n'entend au loin que le pas des rapides coursiers qui frappent en cadence le sol élastique et sonore. Les places sont difficiles à assigner au miheu de cette avalanche compacte. Cependant les rangs s'éclaircissent : vis-à-vis les écuries, la course, toujours menée à fond de train, voit s'espacer Vertugadin, Lawton, Calembourg , Corsaire : Judith et Romanesca lâchent pied; Ambassadeur et Slane les imitent; et c'est un groupe de quatre rivaux, Annetta, Léopold, Plover et Angora, entre lesquels la lutte se maintient encore indécise. Léopold a la tète, suivi par Plover et Angora qui fa hri disputent; mais, au dernier tournant, à ce Cap si difficile à doubler, et où tant de réputations font naufrage, Plover justifie son nom, il ne court pas, il vole : c'est en vain qu' Angora et Annetta redoublent d'ardeur, tandis que de leur côté les jockeys se consument en efforts inutiles; au moment où ils touchent au poteau, des applaudissements bruyants retentissent, et, d'un dernier élan, Plover a dépassé le but que franchissent après lui Angora, Annetta et Uopold. . Le vainqueur, ramené dans l'enceinte du pesage aux ae-
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cla mations do la foule, y jouit un instant de l'ovation qu'on lui décerne; on le trouve magnifique, accompli, digne en tous points du triomphe éclatant qu'il remporte. Son expropriétaire, M. Aumont, reçoit pour M. le vicomte de Per* regaux auquel il a vendu son cheval la veille ou le matin même, mille félicitations importunes qu'il n'entend pas sans regrets ; car ce sont pour lui autant de compliments de condoléance. Quant aux joueurs, dans cette circonstance, dame Fortune a tellement déjoué tous leurs calculs, que la plupart s'abordent en se demandant non pas quel est leur gain, mais leur perle.
C'est au milieu de ces émotions diverses que la dernière course s'organise, et, quoiqu'il s'agisse d'une course de baies entre deux concurrents déjà connus, M. Moggridge et M. Mackensie Grieves, c'est à peine si ces préparatifs font •diversion aux conversations animées du public. Ce n'est que quand les claies sont dressées, lorsque Lêporello et Lauretta sont au poteau, montés par leurs hardis cavaliers, que la foule s'intéresse à cette dernière représentation qu'on serait tenté de regarder comme le vaudeville après la grande pièce, si deux tours à parcourir et huit haies à sauter ne pouvaient en faire un drame des plus tragiques. Heureusement il n'en est rien : le premier, Lêporello, monté par M. Grieves, qui a une revanche à prendre pour se dédommager de l'acquisition de Sally, franchit admirablement tous les obstacles. Lauretta les saute à son tour sans accident, et ce dernier épisode termine à la satisfaction générale les courses de la réunion du printemps; réunion à coup sûr plus curieuse qu'amusante, peut-être au fond aussi décousue que la société de notre époque bâtarde, mais à laquelle, somme toute,
la part faite de bien des petits mécomptes, ou aurait tort de ne point assister, dès que la mode le commande, le veut, l'exige, et qu'on a pour promenade la forêt de Chantilly, pour couche la mousse parfumée des bois de Sylvie, pour compagnon le rossignol qui module sous la feuillée ses notes plaintives, le tout brillamment éclairé par les rayons du soleil de mai.
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