A. R. tt DUC D'ÀNGQULÊME
dents de lâchasse; mais ii suivait intrépidement, sans cesse à la queue des chiens comme un véritable piqueur, et n'hésitant jamais, sur les simples indications de son guide, à enlever son cheval pour franchir toute espèce d'obstacle. L'animal une fois sur ses fins, si le prince, en retard, se trouvait un peu en arrière, il était d'usage que tous les chasseurs placés en tête, ralentissent l'allure de leurs chevaux, de manière à le laisser, sans affectation, arriver l'un des premiers à la mort du cerf. Plus jaloux, sous ce rapport, que M. le duc de Bourbon, dont le principe, une fois enchâsse, était : Cliacun pour soi, saint Hubert pour tous, M. le duc d'Angouléme se montrait fort sensible à cette marque de déférence, et, par contre-coup, ne manquait jamais de témoigner un peu d'humeur aux veneurs qui s'en dispensaient. Il était, du reste, aux hallalis, d'une simplicité charmante, et confondu parmi les spectateurs, le plus souvent appuyé familièrement sur l'épaule du commandant de la Vénerie, le baron d'ffanneucourt, il aimait à Iwimir, en ce moment, toute espèce de contrainte ou d'étiquette.
Froid et réservé, on pourrait même dire timide avec les étrangers, le Dauphin n'aimait pas les nouvelles figures. Mais il s'entretenait volontiers, en revanche, avec les officiers de sa maison et affectionnait beaucoup les gens attachés à son service ; c'est à un tel point, qu'il ne mariait jamais un piqueur ou un simple ramasseur de gibier, sans lui donner une somme de dix à douze mille francs, à titre de cadeau de noces. C'était un excellent maître, ayant toutes les mauières de l'ancien régime, que nous en sommes à regretter aujourd'hui ; humain, généreux, charitable, incapable de faire le moindre
mal et toujours disposé à foire le bien; un vrai seigneur, en
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vii root, familier avec les siens, très-aft'abic pour sa noblesse à lui, mais se tenant à distance du tiers-état, probablement par la difficulté qu'il éprouvait ù aborder un visage inconnu.
Dans les chasses à tir, M. le duc (TAngouleme se servait de lunettes, et, bien qu'il fût bon tireur, c'est .sans doute a ce désavautagt réel qu'il a dû de n'avoir jamais atteint, sous cè rapport, l'adresse et le coup d'œil de Sa Majesté Charles & Les jours de grandes chaleurs, il montait un clicval d'arquebuse, attendu que, mauvais marcheur, il supportait difficilement Li fatigue d'un tiré. Le cheval, parfaitement dressé, suivait au pas le mutin de chasse, ayant à ses cotés un vaJet lie pied; derrière venait une voiture où l'on plaçait le gibier, et sur le devant de laquelle était une banquette destinée an . conducteur, poste que le prince usm<pait quelquefois dans les temps de brouillard ou de pluie. On sait que, dans les grands tirés du ïîoi, à Versailles, le maire de la ville, présent, avec
préfet et les autorités militaires, pour recevoir Sa Majesté à sa descente de voiture, touchait toujours un billet de mille francs pour les pauvres. Les. jours de petites chasses, c'cstsV dire quand le Dauphin venait seul, un de ses officiers remettait au main*, dans le même but, cinq cents francs pris sur la propre cassette du prince, celui-ci ne voulant pas remplacer son père dans ses plaisirs sans l'imiter dans sa Royale munificence. Se* libéralités ne se bornaient pas là; car ilétait tlans ses habitudes de n'oublier personne, et les gardes employés à ces tirés particuliers, recevaient, chaque année, suivant l'importance de leur grade, des gratifications de trois à quatre cents ' irancs, données directement par le premier valet de chambre.
D'une grande déférence -envers son auguste père, auquel £\ n'adressait la parole en public qu'à la troisième personne, il
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ne tirait jartiais une pièce dans sa direction, et s'empressait de lui faire remettre, sans la moindre contestation, celles que Sa Majesté lui envoyait réclamer. C'était un modèle de soumission aveugle aux volontés paternelles, toujours prêt I gnspendre ou à continuer la chasse, suivant que le Roi en té-'moignait le désir.
Nous ne savons pas pertinemment si M. le duc d'Angoutèmea eû occasion, dans les premiers temps de son troisième exil, de cultiver sa distraction favorite. 11 est plus que probable que lors de son séjour en Ecosse, cette terre classique du gibier, le prince ne s'est point privé du plaisir de k\ chasse. Mais ce qu'il y a de certain, et ce que nous pouvons af6rmer positivement parce nous le tenons de bonne source, c'est que M. le Dauphin et Sa Majesté Charles X ont chassé plusieurs fois en Allemagne, notamment chez MM; les princes de Rohan, qui, dans leurs magnifiques domaines de la Bohème, se sont efforcés de rappeler à leurs illustres hôtes les tirés de Saint-Germain et de Versailles. Depuis la mort du Roi son père, M. le duc d'Àngoulème, par un sentiment de piété filiale facile à comprendre et auquel on ne saurait trop applaudir, n'a pas, une seule fois, touché un fusil ou monté im cheval de chasse, et pourtant le parc de Kirchberg, trèsgiboyeux, est peuplé d'un grand nombre de daims, les bois voisins abondent en chevreuils et la plaine elle-même est eonverte de lièvres. Mais si, tout entier à sa douleur et concentré désormais dans ses amers regrets, M. le Dauphin s'était condamné physiquement à une inaction Volontaire, il n'en avait pas moins conservé un goût très-vif pour les histoires de chasse, ainsi qu'une parfaite estime pour les francs veneurs, dont le contact et la conversation semblaient le ra-
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jeunir en faisant un moment diversion à ses pénibles souvenirs. •
Bien que d un caractère naturellement timide, quelquefois même irrésolu et indécis, M. le duc d'Angoulème devenait très-ferme et même très-énergique, ainsi que la fort bien observé l'honorable duc de Liancourt, quand il était maître de ses décisions, quand il était libre et responsable. Nos lecteurs nous permettront, en terminant ces quelques lignes^ de leur raconter, à l'appui de cette assertion, un épisode de la guerre d'Espagne, que nous a rapporté un témoin oculaire et que nous répétons avec d'autant plus de plaisir que nous ne l'avons vu cité nulle part.
Lors du siège du Trocadéro, le prince visitait quelquestravaux avancés, exposés au feu du fort. On s'aperçut du danger que Son Altesse courait, et quelques officiers supérieurs, parmi lesquels se trouvait celui qui nous a raconté le fait, l'engagèrent vivement à ne pas continuer son inspection et h gagner un poste disposé d'avance, d'où l'on pouvait tout voir sans nul péril : « Messieurs, qui commande ici? » demanda le prince. Tous se regardèrent, un peu surpris d'une interpellation aussi brusque. Enfin le général Obert, portant la main à son chapeau, répondit en balbutiant : « Mais, monseigneur... c'est Votre Altesse... -— Eh bien! Messieurs, w c'est moi qui commande, veuillez, je vous prie, me dispenser d'obéir. »
Le mot est historique et il est digne. •
Influence des chemins de fer sur la chasse. — Boisginnult en Sologne. — Aspect du château. — Ses hôtes. — Le parc et ses ressources giboyeuses. — Un mot du baron de Sahune, conservaleur des forêts de la Couronne. — Opinion de M"*" la marquise de Gasville sur les dégâts du gibier, question d'économie forestière. .
On répète tous les jours, et je crois que ce mois-ci le Vieux Chasseur, qui n'est pas un alarmiste, tant s'en feu*, «prime à son tour la même crainte :
Les chemins de fer consommeront avant 'peu la IKtll du gibier en France.
C'est possible : je ne soutiendrai pas le contraire ; mais en attendant que cette triste prédiction s accomplisse, qu'il me soit permis d'applaudir au progrès; et sauf à le regretter plus tard, à devenir esprit rétrograde, qu'on me laisse payer
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ici au nom du chasseur parisien, du véritable chasseur bien entendu, si souvent, si injustement calomnié par la plume ou le crayon île nos Grandville, un légitime tribut de reconnaissance à cette immense conquête, à ce bienfait inespéré de la civilisation et de l'industrie, la Vapeur.
Allons! veneurs, debout! ce matin, le rendez-vous donné, mes braves, n'est ni à Marly,à la place Royale; ni à la Muette, forêt de Saint-Germain; ni à Senart, aux taillis de Montgeron; pas même à Fontainebleau, au carrefour du Grand-Veneur, ce témoin de tant- d'assemblées brillantes. (Test au delà d'Orléans, c'est à Boisgibault, entre Olivet et Ardon, plein Loiret, que nous attend cette fois la meute impatiente. Sept Jieures sonnent au délwrcadèrc comme nous quittons l*aris, tout l>ottés, fouet en main, cape en tête. Déjà sont bien loin derrière nous Saint-Michel, Étréchy, Étampes, ïoury lui-même. Voici Chevilly; voici Ccrcottes avec sa forêt toujours peuplée de loups ; Orléans enfin dont la cathédrale marque onze heures et où nous ne faisons qu'entrer, passer et disparaître. A midi et demi nous sommes enchâsse': à quatre heures notre dixcoi-s est pris ou manqué ; et à cinq heures précises un nouveau convoi nous ramène dans la capitale, tout juste assez à temps pour changer de costume et raconter au café de Paris ou bien au foyer de l'Opéra, dans un entr'acte, la supériorité incontestable des chiens anglais dans les longs débuchers de la Sologne. , . : *
Qu'en dites-vous, messeigneurs, dans un siècle ou la vie s'use si vite, est-ce la connaître le prix du temps et bien employer sa journée? Eh bien! ce tour de farce -qui tient du prodige, et que n'eût pu vous faire accomplir, il y a un an à peine, la baguette magique d'une fée, est à coup sur possible
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aujourd'hui, grâee à la seule impulsion de deux locomotives, il est évident, et je tiens le pari quand on voudra, que toutes les dispositions Voulues, bien prises d'avance, un amateur parti de l'aris par le premier convoi d'Orléans peut, sans tr<>p se gêner, forcer son cerf à trente et quelques lieues d'ici, et se remettant immédiatement en route, applaudir encoi-e le soir la Carlo i dans la Pérù
En présence des résultats inappréciables que nous offrent cette célérité merveilleuse, cette rapidité de communication qui permet désormais en quelques heures, et sans trop de fa* tigues bien mieux, l'accomplissement de faits jadis matériellement impraticables, même en deux jours, ne nous alarmons donc point d'avance, hors de propos : jouissons des avantagés du présent, sans nous affliger prématurément des suites désastreuses dont on menace l'avenir ; car qui nous dit, après tout, que la ruine du gibier par les chemins de fer ne soit pas longtemps encore une de ces vérités à ranger au nombre des éventualités probables?
L'Angleterre a vu bien avant nous les wagons comïr sur leurs rails; planez uu instant à vol d'oiseau sur ces comtésj paires immenses et giboyeux, confisqués, là encore, au profit de la seule Aristocratie : ils sont autrement sillonnés que nos provinces par la vapeur, ce vaste réseau industriel dont les ramifications, semblables à autant de vaisseaux artériels, por* tent d'un bflut à l'autre du royaume et le commerce et la vie : et nonobstant, aucun propriétaire ne s'y plaint que son gibier .ait sensiblement diminué depuis ces dernières années. 11 y pullule au contraire plus que jamais, puisque, à en croire les relations du Stm, dernièrement un digne sports* mon, l'honorable Francis Baring, assisté de sept chasseurs
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de ses amis, a tué en six jours, tant sur ses domaines que sur les terres contiguës de sir Fr. Godrick, un total de cinq mille pièces, abattis monstre, que le journal anglais appelle avec raison grande boucherie.
Au surplus, qui vivra verra. Le pour et le contre de la question que je ne m'amuserai pasplus longtemps à débattre, n*empecbe pas que le 9 octobre dernier, après avoir déjeuné au calé Anglais et essayé un fusil an parc de Monceaux, chez Bryon, je me trouvais, grâce au chemin de fer d'Orléans, à dîner à Boisgibault, chez M. le marquis de Gasville, qui pour ia plupart de nos lecteurs est déjà une vieille connaissance. Arrivé depuis deux jours de la Beauce, où l'année dernière, au mois de septembre j'avais passé dans l'intimité de la plus agréable réunion, toute une semaine si bien employée, mon hôte, qui avait fixé au lendemain 10 l'ouverture de sa chasse en iSologne, s'était empressé, par une courtoisie aimable, de me comprendre au nombre des invités.
Boisgibault est sans contredit l'une des plus belles réserves qu'un particulier puisse offrir en France, même à des loisirs princiers; et si jamais ce toit hospitalier avait l'honneur qu'a eu en Ecosse le noble manoir de Burton, Mgr le comte de Chambord n'y regretterait point assurément les fox-hunting de sir Clifîort Constable. Placée à une lieue et demie d'Olivet, au centre de près de deux mille cinq cents hectares do bois ou de terres labourables, riche en gibier de tou% sorte, attenante à un parc d'une contenance de six cents arpents environ où vous trouvez réunies toutes les espèces de gibier connues, depuis le cerf jusqu'au lapin, cette admirable propriété, inférieure à Meslay comme habitation, lui est beaucoup supérieure, à mon avis, comme
de Gasvitle, avec cette charmante simplicité qui dénote si . éminemment chez elle la femme d'esprit, appelle modestement Boisgibault son ermitage. En Angleterre, on en ferait un délicieux cottage; mais, par ses dépendances plus qu'aristocratiques, il mérite bien le nom de château.
A peine est-on entré dans le vestibule, que la vue est d'abord Irappéc par un spectacle qui réjouit l'œil du veneur, en éveillant ses plus chères sympathies. Aux quatre angles, au pied de murs tout tapissés de glorieux trophées, sont couchés à la reposée quatre magnifiques dix-cors, l'oreille dressée, la téte haute, les naseaux ouverts, dans l'attitude enfin d'animaux prêts à bondir, lorsqu'ils perçoivent vaguement dans le lointain le rapprocher des chiens d'attaque et les premiers trôlements de la trompe. Très-convenablement montés par un naturaliste d'Orléans, qu'on croirait élève de Perrot, ce grand maître, ces rois déchus de la forêt, ont eu tour à tour l'insigne honneur de succomber noblement en faisant tête à une meute entière, et servent aujourd'hui tout uniment, ô vanité des grandeurs de ce monde ! l'été, à former pour les dames des sièges dignes de Diane chasseresse; l'automne, à recevoir, suspendu à leur majestueuse empaumure, l'attirail superflu des chasseurs. Tout le reste de l'ameublement trahit plus ou moins à Doisgibault la passion dominante du maître. Dans le salon, devant les fauteuils et les divans, se groupent, mollement couchés en rond, le renard argenté et le renard charbonnier, tapis moelleux d'un nouveau genre, auxquels plus d'une jolie visiteuse, justement effrayée à l'aspect d'une double rangée de dents, n'a dù\ confier son pied qu'avec crainte. A chaque croisée, *n guise de |jatèrcs, se dressent de belles tètes de brocard dont les cous
gracieusement arqués supportent les embrasses des draperies. Enfin dans les chambres à coucher, chaque descente de lit uniformément représentée par une tête de loup, atteste glorieusement que l'ex-louvetia* du Loiret h' a point failli au mandat dont il se trouvait naguère encore investi.
Le iO au matin, nous étions, sans compter M. de Gasville, huit tireurs réunis au château : son neveu, M. de Sesmaisons, MM. de Raueogne, de Longthuit et moi, ses hôtes; MM. de Tristan, de Morogues, de Fricon et de Potrat, gentilshommes des environs, appartenant à la première noblesse de la contrée. La journée s'annonçait bien : point de vent, un soleil radieux, un tenqis tel que nous aurions pu le commander pour le genre de chasse projeté. Il avait été décidé dès la veille, qu'après un tour en plaine et dans quelques taillis du voisinage, nous rapatrions sur le parc où, nous formant eu front de bandière* nous marcherions ainsi en ligne, le centre et les ailes occupés par les gardes. De ma fenêtre, donnant sur un parterre, et à travers un treillage en fil de fer de trois mètres de haut destiné à protéger le jardin contre des invasions hostiles, j'avais cru entrevoir au point du jour, sous la futaie voisine, quelques chevreuil s errants comme des ombres; un peu plus tard, il. m'avait semblé entendre a plusieurs reprises le faisan jeter ce cri rauque et sauvage si harmonieux à l'oreille du chasseur; descendu de ma chambre pour m assurer de plus près du fait, une rapide inspection des lieu* m'avait convaincu que je ne faisais pas un rêve et que ce séduisant tableau n'était point une décoration d'Opéra, une illusion d'optique, produite par une gaze trompeuse. Un premier enclos* retourné de fond en combleTpar toute une compagnie de sangliers j un second enclos plus vaste encore,
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occupé par une horde île daims et de biches, véritables liaras établis pour la reproduction de l'espèce ; des fiarquets spacienx sous les filets desquels se poudraient pèle-mêle près de trois «cents faisans, coqs et poules; d'immenses terriers, tout gris de nombreux habitants, disparaissant l'un après l'autre à mon approche : n'était-ce point là un spectacle plus que suffisant pour lever tous mes doutes et me dire de bien préparer me* armes?
Mes armes... arrêtons-nous ici, le mot est prétentieux et peu juste : je n'avais apporté à Boisgibault qu'un seul fusil ; mais un bijou, un véritable chef-d'œuvre, patiemment élaboré, depuis quatre mois entiers, par cette triple puissance aujourd'hui en arquebuserie qu'on appelle Bernard, Renard et De visme. Ces trois maîtres s'étaient réunis pour travailler ensemble à ce meuble de luxe, réservé, entre les mains de votre serviteur, à de fréquentes et rudes épreuves. Bernard avait forgé les canons, Benard s'était chargé de la gravure, et Devisme avait monté le tout avec ce fini qui n'appartient qu'à lui, et qui en a lait, en dépit de la jalousie de quelques confrères, le fournisseur presque exclusif de tous les vrais amateurs de la province et de la capitale. La veille, sorti pour la première fois de sa boîte, mon fusil, passé de niain en main, avait subi l'examen d'appréciateurs compétents, qui tous, d'un commun accord, lavaient déclaré une arme parfaitement établie, irréprochable. Mais il était tout neuf ; vierge encore, il n'avait pas reçu le baptême de sang; et son calibre quatorze, le jeu souple et liant de ses batteries, les délicieuses gravures qui embellissent ses corps d# platine, sa plaque de couche, le pontet de sous- garde, la pièce de bascule attenant aux culasses,
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tout cela ne prouvait absolument rien en faveur de sa justesse ou de sa portée. On était content de l'ouvrier : restait au cliasseur à faire valoir l'œuvre. I ■
La chasse à tir, dans cette partie de la Sologne, exige une certaine étude. Protégés par d'épaisses et hautes bruyères, le lièvre et le lapin surtout, qui est le gibier dominant, s'y tirent les trois quarts du temps" au juger. La charge, presque toujours amortie et divisée, demande donc à être trèsforte. J'avais apprécié au premier coup d'oeil ce désavantage de terrain, et quatre-vingt-dix grains de poudre des princes contre une charge en proportion de plomb numéro six, le seul dont je fasse usage au bois en octobre, me réussirent, dès le début, à merveille. 11 était midi environ lorsque, après quelques légères escarmouches en plaine pour manœuvrer les perdreaux et les rejeter au parc, nous entrâmes sérieusement en chasse; et à quatre heures, notre tournée, fort bien dirigée par Armand, le piqueur, un gaillard, ma foi ! qui vous tire un coup de fusil aussi adroitement qu'il détourne un cerf, était à peu près terminée. Cent cinquante pièces, dont cent et quelques lapins, le surplus en faisans, lièvres, perdrix et chevreuils, tel fut, si je ne me trompe, le résultat de cette première journée. Pour l'honneur de Devisme et de mon fusil, je dois confesser, toute fausse modestie à part, que j'eus ce jour-là l'avantage d'être le roi de la chasse. Il est vrai qu'un peu souffrant d'un récent accès de goutte, M. deGasvi!lc,qui est un tireur excellent, s'était contenté de nous suivre en amateur, c'est-à-dire sans quitte les allées.
Un peu moins étendu que celui de Meslay, dont j'ai donné l'an dernier la description à nos lecteur^ le parc de Boisgibault renferme cependant une Quantité de gibier plus consi-
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dérable; et comme la surveillance et les soins sont les mômes dans l'un et dans l'autre endroit, il faut en conclure que cela tient à la nature même du sol. Le terrain, à l'exception de quelques parties plantées en futaies où de beaux et de grands arbres bien filés annoncent un bon fond (comme ces parties touchent au château, peut-être là les terres ont-elles été rapportées), le terrain, dis-je, est généralement léger, sablonneux, et convient parfaitement au lapin, qui, malgré les destructions énormes qu'on en fait, s'y multiplie dans une proportion effrayante. Des terres labourables, semées en sarrasin, qu'on ne récolte jamais, en pommes de terre que les daims, les cerfs et les sangliers se disputent, en ayant soin de ne laisser tout juste, à chaque saison, que la semence de la saison suivante; des prairies marécageuses, des étangs couverts de roseaux; une petite rivière enfin qui, dans son couis capricieux, traverse le parc d'un bout à l'autre, tantôt serpentant en plaine, tantôt longeant des massifs de bois, tel est l'aspect superficiel de la partie la plus pittoresque. Quant à la partie boisée, si le chasseur n'y peut foire un pas sans y éprouver une jouissance, le forestier, en revanche, n'y promènerait qu'un regard attristé : déjà peu favorisé par le sol, le taillis, rongé jusqu'à l'aubier, miné dans ses racines, n'y pousse çà et là que quelques brins rabougris, et dans certains cantons les ravages sont tels, que le bois, tout à fait mort, en est réduit à l'état de véritable squelette. Je connais pour mon compte personnel un homme qu'un pareil spectacle affligerait bien profondément, et qui, à la vue de cette désolation, de ce mépris complet pour les saines idées d'économie forestière, aurait bientôt fait prompte justice de tous les coupables, enveloppant sans appel dans la môme prc-
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scriplion, bêtes noires, liâtes fauves, ruminants, rongeurs et autres. Cet homme, c'est le Mès-digneet très^xcelknt conservateur des forêts de la Couronne, l'ennemi le plus acharné que je sache du gibier, quel qu'il soit, — M. le baron de Sahune. Dernièrement nous avions l'honneur de lui montrer la collection d'animaux qui compose notre musée. Il y a là parmi les quadrupèdes, dont la classe est presque complète à l'heure qu'il est, le grand loup de M. le comte du Laz, monstre de taille colossale qui ne manque jamais d'attirer sur-le-champ les regards du visiteur et de le faire s'apitoyer sur le nombre de moutons qu'un pareil paroissien a dû dévorer dans son existence de loup. Le premier, le seul animal qui ait frappé en entrant les yeux de M. de Sahune, e'est un superbe daim dix-cors, tué par nous l'an passé dans la vente des Matelots, à Versailles. « Voilà, me dit-il, en l'envisageant d'un air de satisfaction et de triomphe, un gaillard qui devait faire bien du tort au bois. » Le mot est caractéristique. , A Boisgibault, du reste, il est une personne qui ne voit pas précisément d'un œil aussi stoïque que le propriétaire, les dégâts toujours croissants que le gibier y occasionne : c'est la charmante et gracieuse châtelaine du Heu, madame la marquise de Gasville, femme d'un grand sens et d'un rare mérite, dont la simplicité, la bonté feront toujours pour ceux qui ont le bonheur de la. connaître une maîtresse de maison accomplie. Mais, plutôt que de contrarier dans son goût, un mari qu'elle adore à juste titre, elle laisserait, je crois, volontiers la maison entière menacer ruine, contre-minée de foud en comble par les terriers, comme autrefois la ville de Saragosse Dans sa malicieuse gaieté, toutes ses épigrammes contre -une passion de chasse qui, chez M, de Gasville ne fait que
croître et embellir avec l'âge, se bornent à répondre en riant, quand on lui parle par hasard de 1 état déplorable des bois ; « Avec la meilleure volonté du monde, comment voulez-vous qu'ils poussent? Le pied est rongé par les lapins, le milieu brouté par les clievreuils et les cerfs, la cime, par les écureuils. ». /
Et en 'effet c'est à la lettre, .fumais phrase plus juste n'a mieux peint la situation de ce parc entièrement consacré à h chasse, où vous pouvez, variant vos plaisirs, forcer aujourd'hui un daim, un cerf, un sanglier, et demain tuer devant vous tout le gibier connu qu'arrête un chien couchant, depuis le perdreau rouge jusqu'à la bécassine et au canard sauvage; car, $râce aux prairies marécageuses ainsi qu'aux étangs dont j'ai parléplus haut, grâce surtout aux nombreux appelants qu'on a soin d'éjointer et de laisser en liberté toute l'année, chaque printemps cette dernière espèce se reproduit d'elle-même à Boisgibault par de nombreuses couvées; elle y est fixée, sédentaire, et à la fin d'août dernier, M. de Gasville avait déjà tué pour sa part plus de soixante halbrans nés chez lui.
Année commune, on compte dans cette réserve, mont dit les gardes, de quatre-vingts à cent chevreuils, une vingtaine de grands animaux, et on y tue près de deux mille lapins : oest donc, renfermé dans quelques cents arpents, autant et plus de gibier que n'en contient la foret de Marly tout entière. H est vrai que tout autour du parc s'étendent des bois immenses qui font partie du domaine, et que grâce, au système de clôture consistant en palissades de planches, soutenues par dés arcs-boutants, le lapin peut aller et venir, émigrant au. fur à mesure, suivant que les besoins de la population augmentent, jusque dans les landes voisines. La seule chose
que j'ai regrettée, à Boisgibault, surtout «après avoir chassé à Meslay, c'est la rareté du faisan qui, en dépit des soins les mieux entendus, ne réussit point là comme dans la Beauce. Tous les étés, cependant, on y fait de nombreux élèves; mais la saison des chasses arrivée, c'est-à-dire le mois d'octobre, puisque M. de Gasvillene vient qu'à celte époque en Sologne, U faut se bâter de les reprendre pour les remettre en parquets, sans quoi une migration complète, qu'on ne sait à quoi attribuer, les ferait bientôt disparaître l'un après l'autre. Peutêtre la trop grande quantité de lapins, race remuante, sans cesse sur pied à toute heure de jour et de nuit, tourmente- Mie le faisan qui par lui-même est un oiseau inquiet et sauvage. Peut-être aussi ce sol, couvert de bruyères, mais où les fourrés manquent, où il n'y a point de ronces, par conséquent point de mûres sauvages; point de grandes herbes, par conséquent point d'abri pour réchauffer l'oiseau qui n'aime point à brancher dans les nuits froides par les temps de gelée ou de neige, ne convient-il pas à cette espèce, et l'empêche-t-il de s'y acclimater.
Tout l'art de l'homme a beau faire : la nature qui n'obéit que difficilement à ses caprices est plus forte encore qu'une éducation factice. Maître exigeant et égoïste, il veut soumettre à ses lois, à ses appétits, à ses plaisirs, tous les êtres de la création. Quelque temps esclave, la nature plie et cède; mais un beau jour, un je ne suis quoi, un instinct secret se réveille; la nature se révolte et bientôt elle reprend tous les droits qu'elle n'a que momentanément aliénés.