LA CASSETTE DE BOIS D'EBENE
Les chovau-légers ct los hussards du prince Eugène avaient disparu comme par enchantement, I] faisait nn clair soleil d'été, de petits nuages blancs, plus doux à locil que le duvet des cygnes, clissaient dans lazur du ciel comme les ailes aériennes d’un sylphe voyageur, le calme profond de la nature contrastant avec les scè. nes de sang et de Carnage que les deux aventuriers vonaiest de traverser, reposait leur esprit. Paul-Emile rit son chapeau Coquettement et s’en servit comme d’un éventail, —Voilà une petite expédition qui m'a fort échaufté, dit-il, mais je ne lui en veux pas.
—Vous êtes bien bon, répondit ITector.
—Parbleu ! je vous trouve Charmant! Vous que rien ‘'émeut, vous qui restez impassible en face de tous les “énements comme Jes dieux aquatiques des bassins de ailles, il serait su 'prenant que quelque chose vous iYât où vous attendrit! Mais moi qui suis une sentiirritée au moindre contact, une feuille agitée au léger souffle, je ne cache pas que l’expédition à Île vous m'avez invité ne nait fort réjoui.
Tant mieux. Ainsi, par extraordinaire, vous n’êtes point trop mélancolique ce matin ?
—Non vraiment! peut-être même suis-je presque heureux.
—Ah bah!
Voilà un aveu qui a le privilège de vous tirer de votre stoïque indifférence... J’en suis fort aise. Ce que je vous en dis est pour vous prouver que je suis d’une excellente nature et qu’un peu de bonheur suffirait à me rendre heureux.
—Ta modestie est incroyable.
N'est-ce pas! T1 est merveilleux que le sort s’obstine à ne vouloir pas me faire ce cadeau.
—Cest un malappris.
—Après ça, il faut être philosophe! Contentons-nous de ce qu’il nous envoie! Mon âme est comme un printemps fleuri et je ne sais pas pourquoi je m’imagine qu'il en rejaillira quelque chose sur fous.
—J'en accepte l’augure.
—ITenez, voilà que vous riez comme une jeune fille à qui l’on parle de mariage... c’est déjà quelque chose.
De propose en propos et de plaine en plaine, on arriva à l’auberge du Broc d'Argent.
Un homme était sur la route. planté comme un pieu et raide comme une cigogne qui veille à la pointe d’un clocher.
__A cette tournure de monolithe, il est facile de reconnaître Coq-Héron, dit Paul-Emile.
Hector presse son cheval, et le digne soldat fit di son côté quelques pas en avant.
Si vous vous imaginez, M. le marquis, que les conimissions que vous donnez aux gens sont agréables à rem jlir, vous vous trompez étrangement, s’écria Coq-Héro! dun air bourru.
Tu nes point blessé, mon vieux? répondit Hect: : sans prendre garde À la mauvaise humeur du soldat.
T1 s’agit bien de blessure, vraiment. Et le mor” que j'en attrape avec les précautions que vous pren
On se bat, les Coups pleuvent, et au plus beau de la fête, voilà qu’il plaît à monsieur de m'envoyer aux cinq cents diables !
—Le procédé n’est pas délicat, dit Paul-Emile.
—Je ne sais pas d’abord Pourquoi vous accusez mon Maître. Qui vous dit qu'en me faisant déguerpir 1! n’ait Pas eu son projet ? répliqua Coq-Héron en s'adressant à M. de Fourquevaux.
— Voyons, mon vieux Coq, pas de paroles inutiles ; les circonstances sont graves, dit Hector, j'ai fait ce que je devais faire ; ainsi, réponds-moi,
Coq-Héron connais ait M. de Chavaille de longue main, et savait à merveille quand il fallait agir sans longs discours.
—Frésent ! dit-il, comme un soldat qui répond à Pappel de son chef.
—La cassette est-elle on lieu de sûreté 2 reprit Hector.
—Dans une Chambre dont J'ai la clef,
—Es-tu bien sûr de l’aubergiste? Le bon Flamand st homme à faire bien des métiers.
— N'ayez aucune crainte ; l’aubergiste de céans ct " Coquin, soit, mais un coquin poltron,
NE Compensation, dit froidement Paul-Emile.
—Je lui ai montré mon épée en lui faisant remarïer qu’elle est de belle taille et fort pointue. Il m'a compris.
—Alors, conduis-moi.
—Voilà une cassette qui vous tient bien au coeur, lil M. de Fourquevaux.
—Parbleu! jai joué ma vie pour l'avoir.
—Vous êtes prodigue !
—Ma foi! je m'imagine que ce sera pour moi Ja lite de Pandore. Et vous Savez, l’espérance est an
fond,
Eh! monsieur, il Y à encore autre chose, dit Coq-
Héron en tirant par la manche M. de Chavailles, qui s’en allait du côté de l’auberge.
—Autre chose! Et quoi donc?
—Une lettre.
—Pour moi?
—Je ne le pense pas.
—Alors, qu'est-ce que ça me fait? Laisse ta lettre et courons à la cassette.
—Ün instant, de grâce! vous prenez le mors aux dents aussitôt que l’on vous parle! ne pouvez-vous écouter les gens tranquillement ?
—Parle, ms sois bref.
Vous souvient-il, M. le marquis, de ce marchand qui vous a paru ressembler au chevalier ?
—QOui.
I] est venu tout à l'heure à l'auberge.
Et tu ne l'as pas arrêté?
—Le pouvais-je? j'étais à pied, il était à cheval; il était sur la route, j'étais là-haut dans la chambre.
fl fallait sauter! s’écria Paul-Emile.
—I] serait parti et je serais resté par terre à le regarder courir. Je me suis tenu derrière le volet et j'ai écouté.
—Qu’as-tu entendu ?
—il à appelé l’aubergiste, qui est accouru le bonnet à la main. “ Prends ce billet, lui a dit le marchand, tu le remettras à une personne qui viendra le chercher de la part du baron de Klein. Voilà une pistole pour là peine. ‘Tu me connais, aussi prends bien garde à « que tu feras.” Là-dessus notre hôte s’inclina et ! marchand partit. Il n’était pas à trente pas que Je vais fait le raisonnement que voici: Mon maître passé toute une nuit à écouter la conversation de &: deux marchands, dont lun est baron, après quoi il livré bataille au prince Eugène; c’est donc qu'ilyac
grands intérêts engagés là-dessous ; Mais si la -onver- Sation de ces Marchands est curieuse, leur Correspondance ne peut pas l'être moins, En conséquence, je vais prendre la lettre,
—Voilà qui est merve Enile.
—Le raisonnement fini, je tolet et descendis sur Ja route core à tourner Ja lettr qu’il regardait un peu
—Le curieux! qit Paul-Emile,
—Je fus droit à Jui, la bourse d’une m tolet de laure... « Regarde bien ces lui dis-je, et Choisis. Dans l’un il y a de dans l’autre, En échange, je te de bout de Papier que tu cherches
illeusement raisonné, dit Paul.
pris une bourse et un pis- + L’aubergiste y était ene entre ses doigts je
crois même en écartant le
S plis du Papier.
ain et le pisdeux objets-là, l'or, du plomb, mande seulement ce
à cacher dans ta poche.” L’aubergiste hésita,
—Ah bah!
-—Oh! l'émotion qu’excite position...
—A la bonne heure !
—La bourse dansait devant ses Jeux, et l’or brillait
travers les mailles de soic.
Spectacle r'éjouissant !
toujours une pareille pro-
{ g SE ISERE a
Le
—Le pistolet ouvrait son tube à la hauteur du nez.
’aubergiste regarda le pistolet, et prit la bourse,
—C’est un homme d'esprit.
—Et il me re du traité .
—On ne saurait, de part et d’autr loi plus loin,
—Oh! moi, je suis nant, donnant.
—As-tu la lettre ? demanda
—La voici.
mit la lettre Pour obéir aux conditions
6; pousser la bonne à cheval sur les Principes. Don-
M. de Chavailles.
Hector prit la lettre des mains de Coq-Héron, et l’ouvrit. Elle ne contenait rien que ces quelques mots:
“ Maître Pierre Simon, rue de l’Arbalète, à l’auberge du Roi David.”
Hector retourna le papier en tous sens; il n’y avait rien de plus.
—Voilà qui n’est pas clair, dit Coq-Héron.
—Oui, mais c'est court; et c'est bien quelque chose, répondit Paul-Emile.
Tout à coup Hector se frappa le front comme un homme saisi d’une idée subite.
—KEh! dit-il, ce nom de Pierre Simon, cette rue de l’Arbalète, cette auberge du Roi David, rien de tout cela ne m’est inconnu! C’est l’adresse et le nom du personnage mystérieux qui m'écrivait en se parant du nom de Christine.
—Un corbeau qui se pare des plumes de la fauvette! murmura M. de Fourquevaux.
—Je vous ai conté cette histoire; vous en souvenezvous ?
Parfaitement. Gardez la lettre, elle nous aidert à couper les oreilles à lindiseret.
Vous avez raison, reprit Hector, je mets l’adressi dans ma poche, et, dans l’occasion, je rendrai de nou veau visite à maître Pierre Simon.
—A propos! poursuivit-il après qu’il eut fait que:ques pas du côté de l’auberge, à présent qu’il fait jour. as-tu remarqué si le marchand ressemblait au chevalier :
__]} avait bien dans la voix quelque chose du ch.valier, mais rien dans le visage.
__Allons à la cassette, et voyons si elle parle plis clairement que le billet.
Quand on fut à l’auberge du Broc d'Argent, Paul- Emile arrêta M. de Chavailles, comme celui-ci 5e posait à monter l’escalier.
Je me sens là d’affreux tiraillements, dit-il en ;-
sant la main sur sa poitrine; je pense qu'ils proviennent de l’exercice violent auquel je me suis livré, grâce À vous, depuis ce matin. Si vous le permettez, tandis que vous irez là-haut, J'irai faire un tour à la cu sine, et à votre retour vous trouverez le déjeuner prêt.
—Füites, dit Hector en riant,
—Oh! vous, l’on suit que vous n'avez d'estime que pour les choses immatérielles ;—moi, j'ai la faiblesse d'avoir quelque considération pour mon corps, —cette guenille, comme disent les philosophes ;—Mais, pour si guenille qu’il soit, il me sert, et je m’en contente.
—Allez donc! ma £guenille rejoindra bientot la vôtre ct lui tiendra tête.
Paul-Emile emmena Coq-Héron, dont il avait eu mainte fois l’occasion d'apprécier le talent culinaire, et M. de Chavailles courut à la chambre où la précieuse cassette avait été déposée. Il s’enferma soigneusement et l'examina. Des cercles et des coins d'argent garnis de clous Iluisants l'entouraient de tous côtés; elle était petite, à pans coupés, et coquette comme une boi à serrer des bijoux. Hector s'était muni d’un ciseau et d'un marteau; il appliqua le ciseau dans l'interstice du couvercle, fit sauter la serrure et ouvrit la cassette. Elle ‘tait pleine à moitié de papiers pliés et entourés de rubans qui en formaient des liasses séparées. M, de
‘havailles en prit une au hasard, la défit, et parcourut les notes et les lettres qu’elle contenait, Une émoon incroyable le saisit à cette première lecture; de
‘ile liasse, il passa à une autre, puis à une troisième, qui se trouva composée de papicrs écrits en chiffres ; sclques lettres qui étaient dans un compartiment de
cassette attirèrent ensuite Vattention Hector; il
en empara et les dévora du regard.à mesure qu’il pasait d’une ligne à Paütre, on le voyait pälir. Quand il ‘at terminé le paquet, on aurait dit, tant il étaii livide, ie tout le sang s'était retiré de son visage. Ses joues
et son front avaient la blancheur mate de livoire. Il referma le couvercle de la cassette, enfonça deux pitons dans le bois, passa la branche d’un cadenas dans leurs anneaux et ferma à clef.
La voix de M. de Fourquevaux, qui gourmandait sa paresse depuis cinq minutes, le forçait de quitter la chambre. Hector donna deux tours de clef à la porte et descendit.
—Enfin vous voilà! s'écria Paul-Emile qui était au bas de l'escalier; je croyais que vous n’en finiriez jamais.
—Ma foi, dit Hector qui cherchait à dissimuler son trouble, je craignais de vous déranger dans vos importantes fonctions.
—Bah! mais dites-moi, les papiers que vous avez découverts sont-ils bien importants ?
—Assez! répondit Hector d’un air négligent.
—Eh bien! si vous n’avez pas perdu votre temps, je n'ai pas gaspillé le mien. Venez vite.
Paul-Emile entraîna M. de Chavailles sous une tonnelle et lui fit voir une table assez proprement servie, sur laquelle fumaient de compagnie des lapins en gibelotte, une omelette ax lard et des poulets rôtis, flanqués de quatre bouteilles.
Voilà le fruit de mes travaux, dit Paul-Emile, fier comme un triomphateur; j'ai mis la cave et la bassecour au pillage, et le brave Coq-Héron s’est chargé d’accommoder les prisonniers de guerre.
—Du vin en Flandre! s’écria M. de Chavailles à la vue des bouteilles.
—C’est le produit d’un miracle; vous voyez devant vous une sorte de contrefaçon de Moïse.
—Expliquez-moi ça, dit Hector en s’asseyant.
—La broche était chargée, mais les bouteilles étaient vides, et vous savez que j'ai, comme la nature, le vide en horreur, En furetant partout, j’avise un tonneau
vénérable qui gisait dans le coin d’un bûcher, “ C’est de la mauvaise bière de Louvain toute gâtée,” me dit l’auberygiste, qui me suivait, “ Ah! c’est de la mauvaise bière ? dis-je, ch bien ! je vais vous en débarrasser, ” Je tire mon épée, J'en frappe le tonneau, et voyez le prodige, il en sort du vin,
—Il est certain que la baguette du prophète n’eût pas mieux fait,
—L’aubergiste, ébloui, tremblait de tous ses membres. “ N’ayez Pas peur et remerciez-moi, lui dis-je, j'ai changé votre bière en vin, et jen prends quatre bouteilles pour ma peine, ”
—1l y a consenti?
—Parbleu! Et, en retour, j'ai consenti à lui payer sa volaille. Ce procédé l’a touché, et, depuis qu’il a vu des pièces d’or à l'effigie de notre souverain, c’est un homme qui m'est dévoué. Voulez-vous que je lui demande des truffes ou quelque faisan? 11 va nous les trouver.
Tandis que M. de Fourquevaux parlait et mangeait, Sans que les paroles lui fissent perdre un coup de dent, ni les coups de dent une parole, Hector griffonnait quelques mots sur le coin de la table. Quand il eut fini, il appela Coq-Héron. ;
—Tiens, dit-il, prends ceci, monte à cheval, et cours à Saint-Wast: tu demanderas M. de Lobrégat, et tu lui remettras cette lettre.
—Et puis? dit Coq-Hiéron.
—Est-ce enco-e une expédition ? s’écria Paul-Emile.
——Peut-être,
Coq-Héron voulut raisonner, Hector s’offrit de porter la lettre lui-même, et le soldat partit sur-le-champ. Quand on fut au dessert, M, de Fourquevaux se cou- Cha sur lherbe.
—Çà, voyons, dit-il, cette expédition, dont vous avez égayé ma pensée, est-elle sérieuse ?
—Très sérieuse,
—Tant mieux, répondit le gentilhomme en se frottant les mains.
—Après ça, il n'est pas certain que vous consentiez à en tre.
—Laissez donc! vous savez bien que je vous suivrai partout, fût-ce au fond des enfers!
—Oh! je ne prétends pas aller si loin.
—Alors, dites-moi où vous comptez vous rendre.
—AÀ Versailles.
—A Versailles! répéta Paul-Emile, qui se releva.
—Et je me mets en route aujourd’hui même.
—Vous en avez donc reçu l'autorisation cette nuit?
—Non vraiment.
M. de Fourquevaux regarda M. de Chavailles bien en face.
—Vous n'êtes pas homme, reprit-il, à prendre un tel parti sans de graves motifs. Lesquels avez-vous de vous rendre à Versailles? Mon amitié me fait un devoir de vous les demander.
—Des motifs tels que je ne dois pas attendre une heure pour monter à cheval.
—Je devine! s’écria Paul-Emile en se frappant le front; c’est la cassette.
—Justement.
—Mais ne pouvez-vous pas l'envoyer ?
—M'en dessaisir? Mais je ne la confierais pas à Coq- Héron lui-même.
—Tout à l'heure vous en parliez d’un air si négligeant !
—Ah! tout à l'heure je n’avais pas dîné, et des résolutions de la gravité de celles que je vous confie ne sc prennent pas à jeun.
—C'est juste. Ainsi done cette cassette contient de: papiers d’une haute importance.
—$i haute, que j'en suis responsable devant Dieu. Je
les défendrai comme un tigre ses petits, et on ne les aura qu'avec ma vie.
—S"'il en est ainsi, je vous suis.
— Venez donc! s’écria M. de Chavailies en serrant la main de Paul-Emile; vous verrez peut-être d'étranges choses,
Coq-Héron, qui était parti au galop, revint au galop.
—M. de Lobrégat à reçu la lettre, dit-il; il m'a dit qu'il ferait ce que vous lui demandiez, et que vous pouviez compter sur lui.
—Bien! à présent, selle nos Chevaux; moi, je vais prendre la cassette,
Hector monta dans la chambre, roula la cassatte dans son manteau, l’assujettit sur Ja croupe du cheval et sauta en selle,
—Maintenant, dit-il, à Versailles!
Quatre jours après, M. de Chavailles frappait à la porte du petit entresol que M. de Riparfonds occupait dans le palais de Louis XIV. Le duc se jeta dans ses
bras en l’apercevant nt le cc un cabinet reculé. Quant à M. Es ‘était séparé d'Tector pour rendi | veu é
—Qui vous ramène ? (ji 1. do Riparfonds à Hector, lorsqu'ils furent, toutes portes closes, assis en face l’un de l’autre,
—Avant de vous répondre, laissez-moi vous demander comment vont mes affaires ici; vos lettres sont très \plicites déjà, mais peut-être n’osez-vous pas encore me dire toute la vérité.
M. de Riparfonds secoua la tête.
—Vos affaires vont très mal, reprit-il; il faut que ‘‘us ayez dans l'ombre un ennemi implacable et tout- Puülssant,
——Je m’en doute assez.
—Tous mes efforts Pour arriver à le découvrir ont été ïfructueux, N’en doutez pas, c’est lui qui vous a fait
partir, c’est lui qui vous a retenu en Flandre, c’est lui qui a prévenu les ministres et le roi.
—Quoi! Louis XIV aussi ?
—On a prononcé un mot terrible, un mot capable de perdre des hommes plus puissants que vous, et qui fait courber toutes les plus hautes têtes comme un ruseau.
—Quel mot?
—On a dit que vous étiez janséniste !
—Moi! Mais Jansénius et sa doctrine me sont tout autant inconnus que le Grand-Lama!
—Eh! qu’'imporie que vous ne soyez pas janséniste, on a dit que vous l’étiez, et cela suffit.
—Eh bien, je parlerai au roi!
M. de Riparfonds pressa fortement le bras d’Hector.
—Et comment arriverez-vous jusqu’à lui? dit-il; ne savez-vous pas que ceux-là seulement qui ont des affaires capitales à traiter peuvent l’entretenir tête-à-tête ?
—C’est précisément une de ces affaires qui me ramène à Versailles.
Hector ouvrit la cassette qu’il avait posée sur un meuble en entrant et prit une liasse de papiers.
—TI1 y a là-dedans un secret d'Etat, dit-il d’une voix grave, un secret si formidable que j’ai peur de le savoir; pardonnez-moi done de ne pas vous dire: Prenez et lisez; mais dans ma conscience, je crois que le roi seul doit le connaître.
—Vous me faites trembler! dit le duc; ces secrets-là sont dangereux pour quiconque les sait; et peut-être serait-il à désirer que cette cassette ne fût pas tombée en votre pouvoir.
—Je l'ai prise dans la tente du prince Eugène, à St- Wast; elle coûté la moitié de ma compagnie; j’en tirerai ou la vie ou la mort.
—Ainsi, votre projet irrévocable est de parler au roi?
—Demain, si je le puis.
—Cest une partie pleine de périls. Le roi est prévenu contre vous; il ne s'attend pas à votre retour, et il n'aime pas qu'on l'oblige à passer dans son cabinet,
—Je braverai tout.
— Vous y êtes bien décide ?
—Tout à fait.
—Alors laissez-moi vous donner un conseil; si vous réussissez à obtenir un entretien du roi, attachez-vous à lui parler fermement : la franchise, Ja force, la netteté, la chaleur du langage ne lui déplaisent pas. Il ne vous interrompra pas, ce n’est jamais dans ses habitudes. Exposez-lui clairement les faits ; témoignez-lui, avec tout le respect qu'on doit à une tête couronnée, l'attachement que vous portez à sa personne. La timidité, l'embarras, Phésitation, vous perdraient; mais trop d’audace, trop d'emportement auraient le même résultat. C’est une moyenne à prendre.
—J’essaycrai, et Dicu m'inspirera.
— À demain done! Mais Prenez-y garde ct pesez bien vos paroles; il y va pour vous de la fortune ou de l’exil,