‹ La chasse royale [microforme]Chapitre 35 sur 42 · TOUT OU RIEN · texte numérisé non relu

TOUT OU RIEN

Le lendemain dès l’aube du jour, Hector se jeta à bas du lit; il n’avait pas pu dormir de la nuit. Mille pensées avaient tenu son âme éveillée. 11 sentait bien qu’il allait entreprendre une partie de laquelle dépendait son sort. Selon que le roi l’écouterait, selon qu’il lui permettrait de séjourner à Versailles, il pouvait rattacher son coeur à espérance et consacrer tous ses soins à poursuivre les traces de Christine. Mais si Louis XIV, malheureusement prévenu, se refusait à l’entendre et l’obligeait à retourner à l’armée, il n’avait plus qu’à se jeter au devant d’une batterie pour y trouver la mort. Hector sortit au soleil levant et s’enfonça dans le parc. Ta fraîcheur de laurore et le calme de ces neux rendirent un peu de paix à l’esprit troublé de M. de Chavailles. 11 s’arrêta au bord d’une fontaine dont les ondes fugitives s’échappaient du creux d’un rocher et disparaissaient de rive en rive en bondissant sur le gravier. L'eau semblait dormir dans le creux du rocher, limpide comme du cristal, puis, tout à coup epanchée au flane de la cascade, elle se précipitait avec mille frémissements ai travers des herbes et des cailloux pour courir aux plages inconnues qui l’ailiraient. N’était-ce pas image de si vie, si douce et si paisible au commencement, puis tout à coup tourmentée et chassée vers un avenir qu’il igno-

rait? Hector suivit du regard l’eau qui filait en chantant et soupira.

—Faisons comme elle, dit-il, et que Dieu me conduise !

Quand il rentra au château, il était résolu fermement à tout braver, dût-il être certain de passer du cabinet du roi à la Bastille. C'était ordinairement à la sortie de la messe et au moment d'entrer chez madame de Maintenon, que Louis XIV donnait ses audiences aux Scigneurs qui les sollicitaient. 1] s'agissait seulement de venir au roi et de réclamer lhonneur de l’entretenir °n son particulier. (Cétait fort simple en soi, mais Louis XIV avait dans ces occasions une facon de regarder les gens qui embarrassait les plus audacieux, et il fallait un motif bien pressant pour qu’on osât s’aventurer à prendre cette licence. L’hcure venue, M. de Chavailles se plaça tout contre l'entrée des petits appartements du roi; il était en compagnie de M. de Riparfonds et de M. de Fourquevaux. 11 Y avait si longtemps qu’il avait quitté la Cour, que beaucoup de courtisans ne le reconnurent Pas; quant à ceux qui le reconnaissaient, ils n’en faisaient rien paraître, sachant ’ien que M. de Chavailles était tombé en disgrâce. Le ocur battait fort au jeune capitaine, et il était un peu Pâle. Enfin on vit paraître le roi. Il s’avançait gravenent, répondant à toutes les révérences de la foule des courtisans et s’arrêtant quelquefois pour écouter les :tntilshommes qui avaient à lui parler. T’âge se voyait bien sur son visage, mais il conservait dans sa vieillesse la forme apparence, la majesté naturelle et la grâce nolle de ses jeunes ans.

Hector regardait le roi et semblait compter les pas ‘1 le séparaïent encore de la porte de son cabinet,

—-Tenez, mon cher, dit Paul-Emile à l’oreille du mar- As, je vous aïme bien ; mais Dieu m’est témoin que si lon m’offrait de monter à l'assaut d’une batterie ou

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ces

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d'affronter le roi dans la situation où vous êtes, je prendrais résolument le premier parti.

M. de Riparfonds pressa silencieusement la main d’Hector, et le roi parut devant eux, le front couvert et sa grande canne à la main.

—S$ire, dit M. de Chavailles en s’inclinant, Votre Majesté daignera-t-elle accorder à l’uz de ses plus dévoués soldats l’honneur d’un entretien ?

Le roi regarda vivement le marquis et le reconnut.

Il fronça légèrement les sourcils. M. de Fourquevaux,

qui s’était reculé discrètement, mais qui ne perdait pas de vue les deux interlocuteurs, poussa M. de Riparfonds du coude.

—Voyÿez, voyez, murmura-t-il tot: bas, je vous demande un peu si des boulets de canon ne valent pas mieux que ces regards-là ?

—Vous avez à me parler, monsieur ? dit le roi d’une voix claire.

—Oui, sire, répondit Hector.

—Faites donc, monsieur, je vous écoute.

—Ce que jai à dire à Votre Majesté demande le secret d’un entretien particulier, reprit Hector avec fermeté.

Le roi hésita et battit le parquet du bout de sa canne. Il se faisait un grand silence autour d’eux, et ces petits coups secs retentissaient jusqu'au fond de lPappartement. Hector, un instant incliné, s’était relevé, et il ne quittait pas les yeux du roi.

—Eh bien, monsieur, suivez-moi donc! répondit Louis XIV, vaincu par cette insistance.

Il passa le premier dans son cabinet, où M. de Ch1vailles entra après lui. Il arrivait souvent, dans ces sortes d’occasions, que la porte restait ouverte, et que les courtisans dispersés dans la galerie, sils ne porvaient pas entendre, tout au moins pouvaient voir. Hecîicr remarqua que cette porte n’avait pas été refermée

après le passage du roi. Il osa dire au roi que la moindre précaution n’était pas inutile dans la circonstance présente, et qu’il le suppliait d’ordonner que le cabinet ne restât pas ouvert à tous les yeux. Louis XIV jeta sur M. de Chavailles un regard vif, et, sans répondre appela un garçon bleu, qui ferma la porte.

—Nous voici seuls, et comme vous l'avez voulu, monsieur; parlez, dit le roi d’un ton bref.

Il se tenait debout contre une cheminée, les deux mains appuyées sur sa Canne et les yeux tournés vers Hector.

—Sire, dit M. de Chavailles, j'ai quitté l’armée de Flandre sans ordre 3 je l'ai quittée sans en demander l’autorisaticn, ni au général en chef ni au ministre,

—C’est une grave infraction aux règlements militaires, et si vous êtes puni sévèrement, vous l'aurez mérité, monsieur; est-ce Pour m'instruire de vos fautes que vous m'avez co:-traint de Passer dans ce cabinet ? dit le roi.

— Une occasion s’est présentée de me dévouer au service de Votre -ajesté je n'ai pris conseil que de mon ile et je suis parti.

—Etait-il bien nécessaire de partir vous-même ?

—S’il ne se fût agi que de moi, sire, je serais resté; lepuis longtemps J'ai fait le sacrifice de ma vie, et le soin même de percer les causes qui me tiennent éloigné de la cour ne m’aurait Pas entraîné À quitter les frontières menacées par les ennemis de Votre Majesté. Mais le devoir est au-dessrie de l’obéissance: il m'a semblé 11 Ma présence serait utile à Versailles, et, sans hésiier, je suis accouru.

Utile à qui, monsieur ?

La question était précis; Hector pouvait se perdre € répondant; il se perdait aussi en tergiversant; il Prit son parti résolument, et mettant un genou en terre :

À vous, sire! dit-il.

Le roi, malgré son calme habituel, tressaillit.

—A moi! dit-il en regardant l’audacieux gentilhomme. É

—A vous, sire ! répéta M. de Chavailles, et si c’est un crime d’avoir obéi trop promptement à l’élan de mon coeur, vous serez toujours le maître de m’en punir. J’ai pensé qu’il fallait d’abord courir où mon dévouement m’appelait et subir ensuite toutes les conséquences de ma témérité.

Le roi garda quelque temps le silence, les yeux profondément attachés sur ceux d’Hector, comme s’il cherchait à lire dans le fond de sa pensée; puis, faisant un signe de la main:

—Levez-vous, monsieur, dit-il, quand vous aurez parlé, je saurai si je dois vous punir ou vous remercier.

—Allons, pensa Hector, j'ai sauté le premier fossé sans broncher! c’est de bon augure.

—Vous disiez done, reprit le roi lorsque M. de Chavailles fut debout, que vous aviez abandonné l’armée pour me servir?

—Qui, sire; mais, comme les Parthes le faisaient jadis, avant de partir j’ai frappé un dernier coup dont | prince Eugène se souviendra.

Les yeux du roi étincelèrent au nom du prince E: gène. Louis XIV ne pouvait pas oublier qu’il avait r fusé de donner un régiment au fils de la comtesse Soissons lorsqu'il en avait prodigué à tant d’autres off ciers. Ce refus avait jeté le prince Eugène dans le par ennemi, et comme la première cause en était au roi, roi ne le pardonnait pas au grand capitaine. Or, apr le prince Guillaume d'Orange, ce capitaine était le pl formidable ennemi que Louis XIV eût jamais renco:tré.

—Ah! dit-il, vous avez eu affaire au prince Eugèn: ?

—J’ai fait mieux que cela; je l’ai battu...

—Et vous veniez m’en porter la nouvelle?

—Non pas, sire; le devoir d’un soldat est de se battre. Que d’autres parlent pour lui s’ils veulent ; d’ailleurs, il ne s’agit pas ici d’une bataille, mais d’un combat d’avant-poste où quelques centaines de cavaliers ont été engagés.

Le visage de Louis X1V s’assombrit.

—Et ce n’eût point été la peine de déranger Votre Majesté pour si peu de chose, se hâta d’ajouter Hector, si la fortune et mon épée ne m’avaient mis en possession d’une cassette que le prince Eugène rachèterait au prix d’une armée.

—Qu’y a+-il donc dans cette cassette ? demanda le roi vivement.

—Des papiers, sire, que jai voulu remettre à Votre Majesté seulement, moi-même, et dans ses mains.

Hector glissa la main dans une poche de son habit et cn tira un paquet de lettres qu’il posa sur un meuble.

—Les voilà, sire; je n’ai pas perdu une heure, ct, sans essuyer la poudre et le sang du combat, à peine les ai-je tenus en mon pouvoir, que j’ai couru droit à Versailles.

Le roi, ému, brisa les liens qui entouraient les lettres, en prit quelques-unes au hasard, et les ouvrit. Les pretières qu’il parcourut s’échappèrent de ses mains. La même émotion qui s'était emparée d'Hector à la lecture ‘le ces papiers agitait le roi plus vivement encore.

—En voici d’autres qui sont écrites en chiffres, dit Hector en présentant de nouvelles lettres à Louis XIV.

Le roi appela, fit avertir un secrétaire de son cabinet, ft lui ordonna d’apporter les grilles de la correspondanimpériale. Quand il les eut, il en appliqua une ou deux tour à tour sur le papier.

J'en tiens la clef! dit-il.

Ïi Jut silencieusement, et posa la lettre sur une table E en prit une autre et ainsi de suite jusqu’à la dernière, Tandis qu’il lisait, Hector, immobile, suivait des yeux

les mouvements divers qui se succédaient sur la physionomie du roi; il y voyait tour à tour l’indignation, l’étonnement, l'horreur, l’épouvante, la colère. Après qu’il eut pris une connaissance exacte du paquet entier, Louis XIV se tourna vers M. de Chavailles.

—Vous avez lu ces lettres, monsieur? dit-il.

—Toutes; à l'exception, toutefois, de celles qui sont écrites en chiffres, répondit Hector.

—Etes-vous seul à les avoir lues? continua le roi.

—Oui, sire.

—Vous me le jurez?

—Je le jure.

Ces secrets-là sont lourds à porter, ajouta le rui dont le visage gardait la trace d’une profonde altération; cependant vous êtes gentilhomme et je me confierai à votre honneur. Levez la main, monsieur, et jure” que vous ne révélerez jamais rien de ce que vous avez lu, ni verbalement, ni par écrit, ni d'aucune manière qi ce soit et à qui que ce soit.

Hector leva sa main nue et prêta d’une voix ferme le serment que le roi lui demandait.

—Je recois votre serment, monsieur, et votre honneur de soldat m’en est garant, dit Louis XIV.

Le roi appela une seconde fois, fit allumer un gran l feu dans la cheminée, congédia le garçon bleu et jeta ] paquet de lettres au milieu des flammes.

— Quoi! s’écria M. de Chavailles qui n’était plus maitre de son émotion, ces preuves irrécusables de la plu infernale machination, vous les brûlez!

Louis XIV regarda Hector avec un air de dignité qu lui imposa.

—Je les brûle, monsieur, dit-il; oui, je les brûle, pa'ce qu'il ne faut pas que la majesté royale soit souilite. Je la respecte en moi, je la respecterai dans la mais0 @Autriche.

Ces paroles et le grand air dont elles furent accon-

pagnées jetèrent un trouble inexprimable dans le coeur &'Hector. Louis XIV lui parut plus grand qu’il ne l’avait pamais vu, et il comprit, en l’écoutant, l'influence qu’il avait exercée sur tout son siècle. Les dernières pages flamboyaient dans l'âtre, et déjà l’on ne voyait plus que des parcelles de cendres noires au milieu desquelles couraient de rouges étincelles, lorsque le roi reporta les yeux sur Hector:

—Vous vous êtes conduit en brave soldat et en loyal gentilhomme, dit-il; je vous en remercie, monsieur,

M. de Chavailles sinclina.

— Avez-vous quelque grâce à me demander ? Parlez, ie vous l’accorde, reprit le roi.

—L'honneur d'avoir servi Votre Majesté suffit à ma récompense; mais puisque vous daignez m'offrir une zrâce que je n'aurais jamais osé réclamer, permettezmoi, sire, de vous demander la faveur de rester à Versailles.

—Est-ce tout, monsieur ?

—Tout !

—Votre modestie égale votre courage, monsieur, Res- {ez à notre cour, et restez-y tant qu’il vous plaira.

—J?y resterai, s’écrin M. de Chavailles avec feu, jusqu'au jour où j'aurai prouvé à Votre Majesté que je ne suis pas homme à mériter lindigne traitement qu’on m’a infligé, et l'oubli où l’on m’a tenu durant de si longues années.

—Ah! monsieur, pourquoi êtes-vous janséniste? répondit le roi entraîné lui-même par l'élan d’Hector.

—Si je l’étais, je ne le nierais point, fût-ce au péril

ma vie; mais, devant Diou. qui m’entend, je jure,

0, que jamais mon coeur ni mon esprit se sont occunés dune doctrine que je ne connais pas. Je né catholique, et si la mort m'avait frappé sur un champ de lafaïlle, j'aurais rendu mon âme à Dieu en baïsant la

croix de mon épée. J’adore, je crois, et au delà je ne sais rien.

L'animation extraordinaire de M. de Chavailles, lu force de ses paroles, son accent vif et franc plurent au roi.

—C'est bien! monsieur, c’est bien; j'aime à voir la noblesse française dans de tels sentiments, et s’écarter des doctrines impies que la perversité du siècle engendre.

—Mon Dieu, mon roi et mon pays, voilà ma foi, reprit Hector.

—C’est celle de tout bon gentilhomme; mais si vous avez fait votre devoir, monsieur, je n’ai pas fait le mien encore. Il me reste à vous récompenser de votre conduite digne et courageuse.

—S$ire!

—Laissez, monsieur. Un soldat qui agit comme vous le faites et qui pense-aussi bien, n’est pas fait pour rester capitaine, — car c’est bien là, je crois, le grade que vous avez ?

—Oui, sire.

—Et depuis cinq ans?

—Oui, sire.

—Eh bien, monsieur de Chavailles, vous êtes colonel.

Hector voulut se jeter aux pieds du roi, qui le retint.

—Allez, monsieur, ne me remerciez pas, dit Loui: XIV ; c’est votre récompense, vous la méritez.

Hector salua et sortit lentement. MM. de Riparfond: et de Fourquevaux l’attendaient dans la gaterie. : -‘ctor leur fit signe de le suivre, et tous trois descendirent sur la terrasse du château. Tandis qu’ils traversaient le: appartements, la foule des courtisans, émerveillée d’un si long tête-à-tête avec un roi qui n’en etait pas prodigue, regardait M. de Chavailles d’un air curieux où briljait un grain de jalousie. M. de Riparfonds observait son cousin du coin de l’oeil et ne disait rien.

—Votre visage est indiscret, s’écria M. de Fourque-

vaux quand ils se trouvèrent à l'écart sur le bord de la pièce d’eau des Suisses: il parle ; que dis-je ? il rayonne!

—Expliquez-vous! je meurs d’impatience, dit à son tour M. de Riparfonds.

—J’ai réussi au delà de toutes mes espérances, dit enfin M. de Chavailles.

—Ah! que je vous embrasse! s'écria le duc, oubiiant tout à coup sa gravité; vous ne sauriez croire de que! poids énorme vous me soulagez. Durant votre long entretien avec le roi, je n'ai rêvé que Bastille!

—Je reste à Versailles et je suis colonel, dit Tector, qui pressuit les mains de ses deux amis.

Paul-Emile ouvrit de grands yeux.

—Colonel! s’écria-t-il "mais vous êtes donc sorcier!

Hector leur raconta en détail les incidents de son entretien avec Louis XIV ; quand il arriva au moment où le roi avait jeté au feu les papiers surpris chez le prinre Eugène, M. de Fourquevaux ne put contenir l'élan de son enthousiasme,

—Parbleu ! c’est un grand roi! Il a bien ses petits défauts, mais je n’en sais pas qui pousse plus haut le sentiment de la majesté et le respect de la dignité royale, s’écria-t-il.

—Mon cher cousin, dit à son tour M. de Ripacfonds, après que M. de Chavailles fut arrivé au bout de sx récit, si vous avez ôté de l'esprit du roi cette pensée que vous étiez janséniste, sa faveur vous est acquise st vous pouvez prétendre à tout.

—Je ne prétends qu’à Christine, dit Hector.

—Ca, voyons, dit Paul-Emile qui ne se tenait pas d'aise, et convenons un peu de nos affaires; vous laissez votre compagnie à M. de Lobrégat et la Flandre à M. de Villars, Voici le temps des pluies qui vient et la campagne touche à sa fin. Nous demeurerons donc à Versailles où je prétends bien vous contraindre à vous amu- “cr un peu. Nous serons de tous les soupers, de toutes

les chasses, de toutes les mascarades, de tous les bals, de tous les jeux. Le monde commencera pour nous à Versailles et finira à Paris; notre équateur sera Marly. 11 pe se fera pas au Cours-la-Reine une promenade aux fiambeaux que nous n'en soyons, vous et moi. Nous jouerons la comédie chez madame du Maine et le lansquenet chez madame la Dauphine; je vous présenterai aux demoiselles d'honneur de ma connaissance, et si M. de Riparfonds n’est point trop misanthrope, nous l’admettrons en notre comagnie.

Le duc haussa les épaules à ce discours de M. de Fourquevaux.

—À vous parler franchement, continua Paul-Emile sans prendre garde au mouvement de son ami, je n’étais pas fort content de Louis XIV; je lui en voulais même un peu de vous avoir oublié si longtemps; mais, puisqu'il vous à nominé colonel, je lui pardonne et veux mégayer en son honneur; j'irai, dès demain, faire par! de cette bonne nouvelle à Cydalise ét lui communiquer nos projets. Elle nous aidera à les mettre en pratique. Elle n’a pas sa pareille pour les entreprises nocturnes c! les expéditions galantes.

—Etes-vous fou? s’écria le due, moitié riant, moiti‘ fâché; vous parlez d’expéditions galantes à un amoi reux!

—Vaudrait-il mieux que j’en parlasse à un anachorète? repartit Paul-Emile. C’est précisément par qu’il est amoureux que je lui en parle. On guérit de l'amour par l’amour. Similia, similibus curantur, à à quelque part je ne sais qui.

Cette belle citation mit fin à la conversation. L trois gentilshommes regagnèrent le château, et l’aprèsdîner venue, seréunirent dans les appartements où !! y avait force tables et grands jeux, la plus brillante compagnie et les princesses du sang. La longue a1dience que M. de Chavailles avait obtenue du roi, avait

fait grand bruit; c'était l'événement de la journée, et on en parlait partout. Le roi était sorti de son cabinet le visage serein ; tous les yeux s’étaient appliqués à lire sur sa physionomie, et l'air affable qu'on y avait remarqué ne laissait pas déjà de disposer favorablement les esprits à l'égard de M. de Chavailles, dont le retour inattendu avait tout d’abord étonné bien des gens. Rien de ce qui s'était passé dans les particuliers du roi n'avait transpiré, et l’avide curiosité des courtisans ne pouvait rien comprendre à la brusque apparition d’un homme que lon croyait enterré pour toujours en Flandre. Mais cette curiosité se changea en admiration lorsque le roi, au milieu d'un cercle de grands seigneurs, se fut exprimé sur le compte du nouveau colonel en termes qui n° laissaient point de doute sur l'estime qu’il faisait de son caractère. Ce témoignage publie disait assez que l’entretien du cabinet avait fait une heureuse impression sur l'esprit du roi, et comme l'opinion du roi était à la: cour le mobile de toutes les opinions, 11 se trouva tout dun coup que M. de Chavailles était lun des cavaliers le4 plus accomplis du royaume. A peine eut-il fait queldues pas dans l’appartement, que, de tous côtés, les courlisans s'empressèrent de lui adresser leurs félicitations. Iector ne s’expliquait pas bien d’abord ces soudaines el vives amitiés succédant sans transition à son isolement; mais il n’en était plus au jour de ses débuts, et reçut les avances de tous les seigneurs avee une poli- ‘esse froide, qui tint les plus expansifs à distance. Le roi a parlé, lui dit M. de Riparfonds à l'oreille. Fector sourit ct passa. A l’un des angles du salon ün “roupe de jeunes courtisans s’agitait autour d’une table e tenait madame la duchesse de Bourgogne, qui avait lepuis peu le rang, le titre et les honneurs de dauphine, fes plus grandes dames et les plus charmantes cau- Siient auprès d'elle, Le bruit coquet des rires se mêlait äll Tintement des pièces d’or qui roulaient sur le tapis

de velours. Tout le temps n’était pas si bien pris par le jeu qu’il n’en restât un peu pour la galanterie. On voyait bien des cavaliers penchés sur les épaules des dames de la cour abritées derrière leurs éventails; mais lorsque le regard du roi effeurait au passage ces groupes que la jeunesse et l’amour animaient de leur double ivresse, tous les yeux se voilaient et les âmes restaient glacées comme les eaux limpides d’une source tout à coup frappées par un vent d'hiver. Au moment où M. de Chavailles s’approchait du cercle rayonnant qui se pressait autour de madame la dauphine, la porte de la galerie s’ouvrit, et madame la duchesse de Berry entra. C’était la première fois que M. de Chavailles voyait la jeune fille du duc d'Orléans, tout récemment encore mariée au petit-fils du roi. Madame la duchesse de Berry était alors dans le charmant éclat de la plus fraîche jeunesse. Elle avait une grâce naturelle qui donnait du prix à ses moindres mouvements, la taille bien prise, un grand air de vivacité; l’esprit qu’elle tenait de son père pétillait dans ses yeux; un sourire à demi contenu errait dans sa bouche dont les coins un peu relevés prêtaient un charme de plus à sa physionomie animée. C’était presque encore une enfant, mais une enfant qui avait Loutes les élégances d’une femme, avec une rapidité de coup d'oeil. une façon de porter la tête, de marcher, de saluer, une expression dans le regard qui ne laïssaient pas de faire réfléchir sans qu'on pût dire pourquoi. Elle plaisait. elle émouvait, elle étonnait surtout. Hector se trouvait tout en face d’elle quand elle parut dans la galerie. suivie des dames de sa maison. Il s’écarta de deux où trois pas en saluant. Elle tourna la tête vers lui, le rogarda, s’inclina avec une grâce extrême, dit quelque: mots à une dame qui s'était approchée, le regarda dl» nouveau et passa. M. de Riparfonds prit son cousin par le bras, le conduisit à la p'ace où la princesse s'était assise, et le lui présenta. .

—Un ami de mon père sera le mien, dit-elle en ac- Compagnant ces paroles d’un regard qui parut à M. de Chavailles plus brillant qu’un jet de feu.

—Vous me portez tout d’un coup au plus haut de mes désirs, et ne me laissez plus rien à souhaiter, madanw, répondit-il.

—Plus rien ? reprit-elle avec un joli sourire; en êtesvous bien sûr, et savez-vous une âme qui ne souhaite rien ?

—J’en sais qui souhaitent ce qu’elles ne peuveut pas obtenir, et c’est alors comme si elles ne souhaitaient pas.

—J’ai toujours pensé qu’une âme fière et dign: d’une haute fortune peut vaincre tous les obstacles quels qu’ils soient.

—Tous? répondit Hector d’un air de doute.

—Tous, répéta la jeune princesse d’une voix vive et sonore,

Une princesse de la maison de Lorraine vint saluer madame la duchesse de Berry, et la conversation en resta à. Ces quelques paroles, rapidement échangées, avaient produit sur l'esprit d’Hector une impression dont il cherchait vainement à se rendre compte. Ce n’était pas le la curiosité, c’était quelque chose de plus; il se sentait attiré vers madame la duchesse de Berry; et, en ‘1ôme temps, il éprouvait une sorte d’éloignement. Un

itretien sérieux avec des lieutenänts-généraux qui

iicnt fait la guerre en Flandre et à laquelle le Dau-

Min prit part, détourna sa pensée de ce sujet. Une houre après, le hasard ramena Hector auprès de ma-

lime la duchesse de Berry comme elle se levait; dans ° ! mouvement, elle laissa choir son éventail sur le par- Hector se baissa et le ramassa. Elle sourit en le “ant de ses mains, le remercia et s’éloigna lente-

t les yeux tournés vers lui,

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