‹ La chasse royale [microforme]Chapitre 36 sur 42 · LE VERRE D'EAU · texte numérisé non relu

LE VERRE D'EAU

Assuré de demeurer longtemps à Versailles et d’y demeurer agréablement, Hector s’arrangea pour renouer ses meilleures relations brisées par la durée de son éloignement, Il paria donc à M. de Riparfonds de son désir de se rendre au palais-Royal, chez M. le duc d'Orléans.

—Vous prévenez ma proposition, lui répondit M. de Riparfonds; si vous voulez, nous partirons dès aujourdhui: votre empressement, j'en suis certain, plaira au prince, en lui prouvant le cas que vous faites de son amitié.

Cette conversation avait lieu le lendemain du jour où M. de Chavailles, rentré en grâce auprès du roi, avait été présenté à madame la duchesse de Berry. Les deux gentilshommes partirent presque sur l'heure pour Pa ris, et se firent conduire chez le duc d'Orléans. L’ax cueil du prince fut tel que M. de Chavailles pouvait désirer. Le prince était alors au fond d’un cabine! écarté où il avait l’habitude de se renfermer quand i voulait travailler, et où ses plus intimes avaient seu} le droit de pénétrer. Une grande table, chargée de | vres, occupait la moitié de ce cabinet, dont les panneat: étaient cachés par une quantité de rayons garnis d’oi vrages rares et précieux, richement reliés. M. de Ripar fonds prit, sur la table, le volume que le due d’O s

venait d’y jeter, et l’ouvrit. Il en parcourut les feuillets d’une main distraite, fit une moue dédaigneuse, haussa légèrement les épaules, et repoussa négligemment le volume.

—Que voilà une belle occupation ! dit-il.

Le duc d'Orléans, qui n'avait pas perdu un seul des mouvements de M. de Riparfonds, sourit, ramassa Je livre et le serra soigneusement dans un casier particulier, qui était juste au-dessus de la table.

—Est-ce à dire, reprit M. de Riparfonds, que votre esprit sera toujours en proie à des billeveséos ?

—Billevesées tant qu'il vous plaira, mais billevesées qui ne sont pas si sottes, répliqua le prince ; vous teniez là un tome d’Arnaud de Villeneuve.

—Je ne connais pas cet Arnaud de Villeneuve, que vous avez l’air de traiter. en merveilleux génie, mais je parierais volontiers que tous ses écrits sont un TAmMass) ; dextravagances c! d’aberrations. Croiriez-vous, ajouta M. de Riparfonds en s'adressant à M. de Chavailles, que ce prince vaillant, expéditif, instruit, passe le meilleur de son temps à égarer son esprit dans les ténèbres des sciences occultes, et que son plus cher désir serait le voir le diable? J1 n’est pas de grimoire indéchiffrable qu’il ne se torture à comprendre, pas d’expériences folles qu’il ne tente. pas de formules sataniques qu’il n’apprenne ; et, s’il vous semble rêveur, soyez assuré qw’il roule dans sa tête quelque projet d’évocation noc. turne! Proposez-lui de rendre visite à Belzébuth, et il Vous suivra jusqu’au bout du monde.

Hector ne put réprimer un sourire et se tourna vers le prince, qui écoutait fort tranquillement M. de Riparfonds,

—Donnez-vous-en à coeur-joie, dit le prince, et ne ’épargnez pas, je prétends seulement Vous convaincre.

Moi? s’écria M. de Riparfonds. €

— Oui, vous; et pas plus tard que ce soir.

—Avec quel démon et dans quelle grotte avez-vous rendez-vous.

I] ne s’agit ni de grotte, ni de démon, quoique je soupçonne fort madame d’Argenton d’avoir quelque lien de parenté secret avec le grand diable d’enfer.

Cest donc chez madame d’Argenton que vous prétendez me conduire ?

—Dans un instant, s’il vous plaît.

Et c’est là que ma conversion doit s’opérer ?

—En un clin d’oeil.

M. de Riparfonds frappa du pied.

—Vraiment, monsieur, vous faites hon marché de mes convictions, et c’est penser un peu lestement de ma maison ! :

__I] en séra de vos convictions comme de cette pincée de poudre qui s’envole, répliqua le prince en prenant daus un sablier quelques grains de poudre qu’il jeta en l'air. -

Courons done! s’écria M. de Riparfonds, je sui curieux d'assister à ce miracle.

Voilà M. de Chavailles qui ne dit mot, répondit : duc d'Orléans en se tournant vers Hector. Est-il pou: est-il contre ?

__Ni l’un ni l’autre, monseigneur, dit Hector; jai tends.

—Et vous répondrez quand vous aurez vu?

—Précisément.

—Alors je suis sûr de vous. On sait vos rappoi': avec les bohémiennes, et de bohémiennes à sorcier- il n’y a que la main.

M. de Chavailles sourit à ce souvenir de sa vie erra! te, le résultat de son entrevue avec le roi ayant. sin dissipé, du moins amoindri ses craintes vagues €t m1°-térienses.

% — Quant au saint Thomas que voici, reprit le du

touchant du doigt le bras de M. de Riparfonds, on va renverser d’un mot son incrédulité.

Le prince fit préparer un carrosse et conduisit MM. de Chavailles et de Riparfonds chez madame d’Argenton, qui se montre ravie de revoir son ancien convive dé Grenoble. Le due d'Orléans ne se tenait pas d’aise dans l'attente de ce qu’on lui avait promis: Guy avait l'air maussade et bourru d’un homme que l’on oblige à faire une sottise; madame d’Argenton, avec toute la gaieté ct l’animation d’une femme en qui la curiosité est éveillée, allait et venait de son fauteuil à la porte d'entrée, comme une fauvette va et vient de branche en branche, aux premiers beaux jours. Personne n'était chez elle, si ce n’est une petite fille de sept ou huit ans qui jouait dans les petits coins. Guy regarda par toute la chambre.

—Où done est le sorcier? dit-it.

—Ï1 va venir, ne vous impatientez pas, répondit la comtesse,

—Et le grimoire, la chaudière infernale, les têtes de mort, les vieux crapauds, le serpent traditionnel, le chat Magique, tout l’attirail de messieurs ses confrères ? je ne Vois rien... le programme est manqué.

—0Oh! nous avons changé tout cela! mon sorcier est ‘n sorcier comme on n’en voit pas. Il a fait faire des progrès à la science.

—Cest-à-dire que le charlatan à changé %e gobelet.

—-En attendant le maître, voici son interprète, ajouta le due d’Orléans en désignant la petite fille.

— Cette enfant ! s’écria Hector.

—Elle-même... En sorcellerie, comme au paradis, ! faut des pauvres esprit, dit la comtesse: notre macicien m’a bien recommandé de choisir, eutre toutes mes ‘:mmes, la plus innocente, la plus naïve,

—Une Jeanne d’Are, enfin, dit le prince.

—Et tout compte fait, reprit la comtesse en riant, je crois que cette petite fille pouvait seule en tenir l’emploi.

La petite fille s’amusait à déshabiller une poupée dans un coin, et ne paraissait pas se douter qu’on s’occupât d'elle.

+ —En quoi consistent ses fonctions? demanda Guy.

—Vous l’allez voir, dit le prince.

En ce moment, on frappa légèrement à la porte: un homme entra.

—Cest lui, dit tout bas la comtesse à l'oreille d’Iector.

Le nouveau venu était un homme de cinquante ans, à peu près, très-vert, un peu sec, le visage grave, avec les yeux les plus vifs du monde, la jambe belle et la main blanche et fine comme celle d’une femme. Tous les regards s'étaient portés sur lui. T1 salua la compagnie avee une grâce parfaite et fit approcher la petite fille, qu'il prit entre ses genoux. Les quatre personnes qui étaient dans la chambre le considéraient attentivement, et nul n’osait l’interrompre dans son examen muet. La petite fille, un peu rouge et confuse, répondit en souriant à toutes les questions de celui qu’on étai: convenu d'appeler le sorcier, et tandis qu’elle parlait. i! promenait ses doigts sur les cheveux, les épaules. le bras, les mains de l'enfant, comme un musicien qui ca resse les touches d’un clavecin. T/enfant n’y preni: pas garde, et s’amusait à regarder des breloques suspeidues à la veste du sorcier.

—Ta fille est prête, elle verra, dit le sorcier.

A ce mot prophétique, M. de Riparfonds fronça sourcil et mit son esprit en garde contre toute supercherie. On approcha une table du milieu de Pappartemen et l’on posa dessus un verre d’eau. Le sorcier conduila petite fille devant la table, prit le verre, le lui !1 toucher, y trempa son doigt légèrement, l’agita espace

d’une seconde, Y Versa une goutte de liqueur contenue dans un petit flacon d'or qui fit frémir l'eau sans que sa limpidité en fût troublée, et reposa le verre sur la table. Les quatre Spectateurs de cette scène en avaient suivi tous les incidents sans prononcer une parole. M. de Riparfonds faisait ln moue ct le duc d'Orléans se frottait les mains. Madame d’Argenton retenait son souffle. Hector, grave ct sérieux, observait tout. Quand l’eau eut repris son immobilité première, le sorcier pas- Sa la main sur les yeux de la petite fille, qui était fort pâle et d’une gravité singulière.

—Lorsqu'on vous interrogera, vous regarderez dans ce verre, dit-il, et vous direz ce que vous verrez sans rien omettre,

—Oui, répondit l'enfant d’une voix qui sonnait comme or, et dont le timbre fit tressaillir madame d’Arzenton.

—Madame la comtesse et Vous, messieurs, vous pouvez linterroger, reprit le sorcier.

—Lit-lle dans l'avenir ou voit-elle seulement dans le passé? demanda M. de Riparfonds d’un air passablement incrédule.

—Le passé, le présent, l'avenir ne sont qu'un pour vlle, répondit le sorcier.

—Ce qu’elle ne sait pas, elle le devine donc ? répliqua le due,

—Elle le sent ; elle n°a plus de corps à présent, c’est une âme qui se meut librement dans l'espace et voit la ‘trité face à face.

— laissez 1à toutes vos questions, esprit incrédule, et Psons à l'expérience, dit le duc d'Orléans.

I se fit d’abord un grand silence, après quoi le prince S'approchant de la table:

Re bien ! dit-il, Puisque personne ne commence, je l'arlerai,

Il se recucillit un instant et reprenant tout haut:

—Que se passera-t-il à la mort du roi et quelles personnes seront auprès de Sa Majesté? dit-il.

Tous les assistants tressaillirent à cette question ; mais la petite fille, sans paraître émue, regarda au fond du verre:

—Je le vois, dit-elle, et il est dans son lit.

—Où? demanda madame d’Argenton.

—A Versailles.

La petite fille n’était jamais allée à Versailles, Bien sûr qu’elle ne connaissait pas l'appartement du roi, le due d’Orléans l’interrogea sur la disposition intérieure de cet appartement, le meuble qui le garnissait et toutes les particularités qui pouvaient assurer qu’elle voyait clairement ce dont elle parlait. L'enfant répondit à tout avec Incidité, et désignant la place occupée par le grand lit du roi, le dais qui le surmontait, le balustre qui le séparait du reste de la chambre, le prie-Dieu tapissé de velours près du lit, la table où le roi discutait avec le conseil dans un coin, les fenêtres qui faisaient face au lit, les fauteuils en tapisserie des Gobelins, elle n’omit rien et montra les choses comme si elles avaient été réfléchies par un miroir invisible. Le due de Riparfonds ne put réprimer un geste d’étonnement. La petite fille, les yeux attachés sur le verre d’eau, répondait nettement et sans hésiter.

—Qu'y at-il auprès du roi? demanda le prince.

— Beaucoup de personnes; il se fait un grand mouvement autour du lit; on va, on vient, on se presse.

—Ces personnes que vous Voyez, po'vez-vous les désigner ?

—Oui.

Eh bien, faites-moi connaître leurs figures, leur: habits, les particularités que vous remarquerez en elle:

—Volontiers.

La petite fille se pencha un peu sur le verre d’eau ct

le regarda attentivement. Ses yeux semblèrent s’agrandir,

—Qul spectacle ! dit-elle : il Y à une vicille dame, fort propre et simplement mise: elle a dû être bien belle, sa taille est noble... elle est auprès du roi à la tête du lit.

—C’est madame de Maintenon, dit tout bas le duc d'Orléans.

—De l'autre côté une belle personne, qui a un teint superbe avec un grand nez... et comme un air de famille avec le roi.

—Ma femme! dit le duc.

—Près d'elle deux autres dames plus petites, en grande toilette,

Elle s’étendit sur leur visage et chacun reconnut maame la duchesse de Bourbon et madame la princesse de Conti.

—Voilà une singulière figure, reprit l'enfant : c’est un homme fort laid, brusque, habillé de noir, avec une srosse perruque, les yeux vifs...

—LC’est Fagon, le premier médecin du roi, dit madame dArgenton.

—Et tenez, reprit la petite fille en battant des mains, il y a dans un des coins de la chambre un seigneur un Peu gros... le teint coloré... mais, je ne me trompe pas... C’est vous, monseigneur.

—Moi! s’écria le due.

—Oui, répondit la petite fille; vous causez avec un autre seigneur qui a l'air froid. réservé, le visage pâle, ‘ui vous écoute et qui regarde la dame qui est auprès iu roi.

—M. le duc du Maine!

La petite fille désigna tour à tour, et sans qu’on pôt Y méprendre, le comte de Toulouse avec ses enfants,

Cux du duc du Maine et de M. le prince de Conti, le Premier valet de chambre du roi. puis tout à coup & réctiant :

Eh mais! s’écria-t-elle en reconnaissant madame la duchesse de Ventadour, qu’elle avait vue chez sa parente, madame d’Argenton; voici au pied du lit madame de Ventadour qui tient dans ses bras un enfant.

Un enfant? dirent à la fois le due d'Orléans ct M. de Riparfonds.

—Cet enfant a le cordon bleu; elle s'incline vers le roi qui le regarde d’un air triste.

Les yeux du due d'Orléans se tournèrent vers ceux de M. de Riparfonds, et tous deux restèrent muets quelques instants.

—Mais, reprit enfin le due, ne voyez-vous plus d’autres personnes autour du roi où dispersées dans la chambre ?

—Non, dit la petite fille en cherchant dans le verre,

—Quoi! personne? ni le duc de Bourgogne, ni le duc de Berry, ni madame la Dauphine, ni M. le prince de Condé, ni M. le due de Bourbon, ni M. le prince de Conti? ajouta-t-il en désignant chacun de ces princes tour à tour.

—Non, dit encore la petite fille.

Une profonde surprise se peignit sur le visage du duc d'Orléans. M. de Riparfonds, grave et recueilli, semblait chercher‘ la solution d’un problème dont le mot échappait à son intelligence.

—Comprenez-vous rien à cela? s’écria le duc d’Orléans.

M. de Riparfonds secoua la tête. La petite fille continuait à regarder dans le verre, comme un enfant qui gamuse à voir un tableau. Sa physionomie exprimait la plus vive curiosité, en même temps que l'innocence la plus candide.

Non, non, elle ne ment pas! dit M. de Riparfonds à demi voix. ;

—Eh bien! qu’en dites-vous? s’écria le duc d'Orléans. où sont à présent vos convictions et cette raison dédai-

gneuse qui se plaisait à nier les mystères des sciences occultes? Vous inclinez-voue enfin, fier Sicambre ?

—Dieu peut tout, répondit froidement M, de Riparfonds; s’il lui plaît d’humilier la sagesse d’un homme par la bouche d’un enfant, j'adore et je me tais.

Hector pressa la main de son ami. 11 n'avait rien dit durant toute cette scène; mais son esprit, préisposé aux choses merveilleuses, était profondement frappé de ce qu’il avait entendu.

—A propos, reprit le due d'Orléans, pouvez-vous me dire, mon enfant, à quelle époque nous verrons ce que vous voyez déjà ?

Un frisson parcourut l'assemblée qui suspendit son souffle pour mieux entendre la réponse; mais ln petite fille fit lentement un signe de tête négatif.

—Elle ne le peut pas, dit le sorcier; les choses lui apparaissent à In surface de l’eau comme des objets peints sur une toile blanche; que les événements qu'ils représentent appartiennent à l’histoire du passé ou à celle de l'avenir, c'est pour elle une même toile : elle n’a pas de fin, elle n’a pas de date,

Le sorcier passa la main sur le front de l’enfant qui leva les yeux ot regarda autour d'elle d’un air étonné. l'attention de toute l'assemblée tournée vers elle le fit rougir. Elle se retira un peu confuse, ramassa nne poupée et disparut derrière un rideau. Te sorcier prit le verre et repoussa la table.

—Le roi seul, et de tous sos petits-fils en ligne ditecte, rien qu’un enfant! murmura le due d'Orléans plongé dans une sérieuse méditation.

Fector se souvint de l'entretien qu’il avait surpris entre les deux marchands et Y pensa malgré lui. Ta Petite fille retournée à ses jeux, le sorcier s’avanca vers

prince:

—Est-ce tout, et n’avez-vous plus rien à me demander? dit-il.

—Non, répondit le prince en regardant fixement le sorcier, non, ce n’est pas tout; mais ce que je veux savoir, pourrez-vous me l'apprendre ?

—Parlez sans crainte ; celui qui ose vouloir, peut tout.

Eh bien! montrez-moi à moi-même tel que je serai après la mort du roi.

Le sorcier attacha sur le prince ses yeux perçants :

—N'aurez-vous point peur? dit-il.

— Faites toujours, répliqua le duc d'Orléans, je n'ai pas eu peur des boulets à Nerwindle; un diable n'est pas fait pour m’effrayer, prit-il ma geure.

Vous allez être obéi, dit le sorcier en s’inclinant.

Il s’approcha des bougies qui brûlaient dans quelques flambeaux et souffla dessus.

—Quoi! point de lumière! s’écria la comtesse en se levant.

I] n’en faut point, répondit le sorcier.

Madame d’Argenton frissonna et prit le bras Au duc d'Orléans.

—Tenez, dit-elle, j'ai grand’peur et vous devriez renoncer à ces idées-là.

Ma foi, non, répondit le prince, j'ai commencé, il faut que j'aille jusqu’au bout.

L'obseurité qui régnait dans la chambre n’était pas tellement épaisse, grâce à un peu de clarté qui venait des portes vitrées et à quelques tisons qui flambaient dans la cheminée, qu’on ne püt distinguer tous les mouvements du sorcier. Il s'était mis debout devant un large pan de la muraille, sur lequel il n’y avait point de tableau. On le vit lever les bras, les étendre sur la muraille et l’arroser ensuite de quelques gouttes de cette eau qu'il avait déjà tirée d’un petit flacon d’or; il prononça tout bas, et dans une langue inconnue, quelque: mots qui avaient dans sa bouche la douceur et le rhyt! me cadencé d’un chant, traça sur la tapisserie, du bou de son indicateur, des lignes vagues et bizarres, et gar-

rêta enfin, les bras tendus vers le ciel, comme jadis Josué quand il arrêta le soleil. Madame d'Argenton respirait à peine; Hector Guy et le duc d'Orléans étaient attentifs à ce qui allait se passer, les regards rivés à la muraille, Un quart d'heure s'écoula au milieu d’un silence profond. Chacun des acteurs de cette scène entendait battre son coeur. Tout à coup on vit blanchir la muraille, comme si une lumière eût jailli du milieu de la pierre; ce rayonnement se répandit sur la tenture, gagna l'extrémité du Panneau et couvrit la chambre d'une lueur flottante qui en dessina tous les objets, Inondés de cette clarté mystérieuse, Guy, Hector, le duc d'Orléans et madame d'Argenton avaient l’apparence lunèbre de quatre fantômes plus pâles que la statue du terrible Commandeur, Le due d'Orléans passa son bras autour de la taille de la comtesse qui chancelait; Hector et Guy ne firent Pas Un mouvement. Ils semblaient cloués à leurs places. Quand la lumière se fut égalisée Sur toute la largeur de la Muraille, une figure commença de se dessiner dans le transparent éclat de sa nudité phosphorescente, Les lignes en étaient d’abord flottantes, indécises; puis, lentement, elles apparurent plus nottes, jusqu’à ce qu’enfin on pât reconnaître la forme d'un homme, Les contours de cette figure arrêtés, les Couleurs s’apposèrent par-dessus avec une sûreté et une rüpidité extraordinaires, comme si la main d’un peintre invisible eût promené Je pinceau le plus délicat sur la Muraille. La petite fille, qui était restée dans un coin, POUSSA un cri. L'image du duc d'Orléans venait d’apparaître au centre de cette lumineuse toile avec une saiissante vérité. Le prince était représenté debout, et Sir sa tête brillait une couronne. M. de Riparfonds se leva. Le sorcier Jui prit le bras avec force.

—Pas un geste, Pas un mot, ou tout s’efface, dit-il.

L'image du due d'Orléans semblait les couvrir tous de son regard. Hector, Guy, madame d’'Argenton et le

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duc d'Orléans lui-même n’avaient d’yeux que pour la couronne posée si fièrement sur le front de la figure tout à coup évoquée. (Cette couronne w’était ni de France, ni d'Espagne, ni d'Angleterre, ni impériale. Elle n’avait que quatre cercles et rien au sommet, bien que fermée; elle lui couvrait la tête. Aucun des spectateurs n'en avait vu de semblable, et leurs souvenirs ne leur en rappelaient aucune qui, dans l’art héraldique, pût être comparée à cette couronne. l’image du duc d'Orléans resta quelques minutes immobile et brillante, puis commença de s’effacer lentement ; lignes et couleurs se confondirent, comme si l’estompe eût passé sur le tableau ; la blancheur éclatante du mur s’obseurcit, et tout enfin disparut comme les vives teintes d’un are-en-ciel englouti sous les nuées. L'ombre s’étendit dans la chambre et le mur noir dressa son pan rigide devant les quatre spectateurs muets.

—Une couronne, une couronne à moi! dit le duc d’Orleuas qui regardait encore la place où son image venait de s’évanouir.

M. de Riparfonds qui l'entendit lui serra fortement le bras:

—-Ne vous laissez pas tenter par le démon!

Le due d'Orléans sourit.

—Cest la crainte bien plus que le désir qui me fait parler, répondit-il. Paresseux comme je le suis, croyezvous que le métier de roi soit fait pour me tenter?

Tandis que ces quelques paroles s’échangeaint entre le due d'Orléans et M. de Riparfonds, Hector s'était rapproché du sorcier.

Monsieur, lui dit-il, si l’on avait à vous consulter sur un objet qui est pour certain gentilhomme du plus vif intérêt, où pourrait-on vous trouver ?

—Rue Saint-André-ces-Ares; la maison est rouge ct petite, avec une figure de vierge sur la porte, et je me nomme Lomellini.

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