LE IS
APPLIED IMAGE Inc
1653 East Main Street Rochester, New York 14609 USA
(716) 482 — 0300 - Phone (716) 288 - 5989 - Fox
pos. L'apparition était devant ses yeux ; il voyait Chri:tine, et son coeur battait à rompre sa poitrine.
—Je ne sais pas, dit-il enfin, d’où vous vient la puissence que vous avez fait éclater à mes yeux, mais vous m'avez montré que Christine était vivante, soyez béni!
—C'est le doute qui fait notre ignorance, dit l’Italien; Dieu répond à ceux qui ont la foi.
Lomellini accompagna Hector jusqu’au seuil de sa maison ct le regarda s’éloigner.
—Ce jeune homme est amoureux ; il est bon, vaillant, honnête et fier... Il a bien des chances pour n’être pas heureux, murmura-t-il.
À peine M. de Chavailles eut-il mis le pied dans la rue Saint-André-des-Ares, qu’il se dirigea vers la maison (le Cydalise, chez laquelle il aveit u déjà l’occasion de souper deux ou trois fois. Il espérait y rencontrer ’aul-Emile. Le gentilhomme était en effet chez la co-
médienne, occupé à parfiler, à demi-couché sur un sof». comme une marquise en train d’avoir ses vapeurs. Eh ! accourez, s’écria M. de Fourquevaux, et voyez à quelle extrémité les femmes de ce temps-ci réduisent les officiers du roi. Vous plaît-il de prendre votre par de ces travaux négligés par Hercule ?
Cydalise saisit la main de M. de Chavailles.
—Comme vous voilà pâle ! lui dit-elle ; avez-vous a1.rris quelque mauvaise nouvelle ?
—Non, une bonne, dit Hector.
Eh! vous en veine! s’écria Paul-Emile sans quitt: le sofa.
—Et voilà ce qui vous bouleverse ? demanda la con:-dienne.
—La nouvelle est bien faite pour me réjouir; mais quelle façon l’ai-je apprise !
—Qu’importe! on ne regarde pas au chemin quan.i le but est charmant ! dit Paul-Emile.
—J’ai vu Christine, poursuivit M. de Chavailles San3 répondre à cet indolent,
—Vous l'avez vue! où est-elle? que vous a-t-elle dis demanda Cydalise.
—Voilà ce que je ne saurais vous dire: il est certain que je l’ai vue, mais je ne lui ai pas parlé et je ne sais pas où elle est.
Paul-Emile s’accouda SuT SON Coussin pour regarder Iector.
—Vous parlez comme le sphinx, dit-il:
mode nouvelle à Marly, où, depuis quelques jo pas paru ?
Cydalise voyait bien à l'air d’Hector qu’il ne plaisanfait pas.
est-ce une ts, je n'ai
sion —Du sang! s’écria-t-elle tout à coup en découy ant À trer les taches rouges sur les manchettes de l'officier, vous | C0- vous êtes battu ! \ ofe, —Sans moi! dit M. de Fourquevaux, qui se leva. HA —De grâce, écoutez-moi, mes amis; il ne s’agit pas { ye7 le Quel, mais d'un mystère devant lequel je m’incline { en! “ans le comprendre. À ar Hector s’assit entre Paul-Emile et Cydalise, et leur i iconta les scènes étranges auxquelles il venait (’assis- Î ter chez Lomellini. ee
N'est-ce pas une vision ? demanda M. de Fourque. VAUX,
— Voyez mes mains! elles sont déchirées par les éclats de la glace: mon front aussi en porte les traces. (es gouttes de Sang qui tachent mes habits, est-ce aussi line illusion ?*
—Sur ma parole, voilà qui est singulier! dit Paul- Enile, qui comptait les égratignures que les éclats de "1 glace avaient faites aux mains d'Hector.
—Quant à moi, je suis femme, et je crois assez volon- Üers aux choses incroyables, dit Cydalise : j'admets done
votre récit comme l'expression d’un fait vrai, incontestable.
Ainsi, vous dites que mademoiselle de Blettarins est au couvent ?
—Oui, dit Hector avec l’accent d’une profonde conviction.
—$i elle est dans un couvent, laissez-moi faire, reprit la comédienne après avoir réfléchi quelques instants, je me charge de la découvrir.
—Ah! et comment vous y prendrez-vous, s’il vous plaît? dit Paul-Emile.
—Vous êtes bien curieux, mon cher comte.
—Peuh! ne fût-ce que pour changer!
—Eh bien! pour changer, vous me permettrez de ne, pas répondre.
—J’ai toujours pensé, reprit M. de Fourquevaux en s'adressant à Hector, que Cydalise avait le caractère fait comme une médaille fruste : la comprenne qui pourra! Quant à moi, cher marquis, voilà le conseil que je vous donne; sellez un bon cheval, et, tel qu’un chevalier errant, mettez-vous en campagne pour découvrir votre Yseult. Si vous le permettez, je vous accompagnerai et nous ne laisserons pas dans l’univers un seul couvent. une seule abbaye, un seul monastère sans le visiter fond en comble. Ie soir, Coq-Héron sonnera du cor comme les écuyers des contes des fées, et nous demanderons l’hospitalité aux châteaux du voisinage, à linsta: de Lancelot du Lac et d'Amadis des Gaules. Les chàtelaines sont fort accommodantes; nous ne manqueron de rien, et peut-être même finirons-nous par époux quelque impératrice en voyage.
—Avant d'exécuter ce beau projet, dit Cydalise, « venait de poser sa main fluette sur le bras d'Hector, n:
ionnez-vous quelques jours ?
—Quelques jours? c’est un peu long.
—Qu'en savez-vous ?
—Hum! dit Paul-Emile, il y a des circonstances où quelques jours dûrent quelques mois.
—Bah! quand les femmes s’en mêlent, il y a des moments où ils ne dûrent que quelques heures
—11 ÿ va de mon bonheur, dit Hector: pensez-y, Cydalise. :
—C'est parce que J'y pense que je vous prie de mettre votre sort entre mes mains, reprit-elle,
Hector hésita un instant, mais à demi vaincu déjà.
—Songez, d'ailleurs, ajouta Cydalise, que le voyage que vous propose M. de Fourquevaux, a des chances pour durer dix ans.
—Eh bien! soit; mais si vous ne réussissez pas…
—Vous serez libre de faire le tour du monde après.
—Venez, dit Paul-Emile, venez, mon vieil ami; il y a des heures où Cydalise est plus impénétrable que le granit. Elle a ses secrets, et la prudence enseigne à les respecter, On raconte qu’Alcibiade n'interrogeait jamais Aspasie.
—Fat! dit la comédienne, en donnant de sa main une petite tape sur la joue de Paul-Emile, qui la saisit au vol et l'embrassa galamment.
Aussitôt que les deux cavaliers furent partis, Cydalise écrivit rapidement nn billet, sonna, et le remit à une camériste, tn disant :
—Portez cela à M. d’Arga ,et promptement.
XXXIIT
DIPLOMATIE DE COUTISSE
Vars le soir, Cydalise sortit furtivement de son logis par une porte dérobée, monta dans un fiacre et dit ‘au cocher de pousser du côté de la Grande-Batelière. Cydalyse fit arrêter le fiacre à la porte d’un petit pavillon bâti à l'italienne, sauta légèrement sur le perron et ful reçue par un négrillon armé d’un flambeau, qui la conduisit dans un salon en stuc blanc, orné de vases de fleurs. Ce salon avait deux portes: l’une ouvraït sur le jardin, qui était petit et admirablement arrangé; l’autre donnait dans un boudoir octogone, tapissé de sat'1 bleu pâle à fleurs d'argent. Le bout de sa robe effleu rait au passage les buissons fleuris, et les herbes fou lées sous ses pas lui renvoyaient tous les parfums de l nuit. Elle marcha quelque temps, les bras nonchalan:ment roulés sur sa poitrine émue, sa jolie tête baissé et mordillant le carmin de ses lèvres. Un petit ban: était adossé contre le socle d’une statue d'Hébé; elle <° arrôta, promena ses regards parmi les arbres, au traver desquels scintillaient les étoiles, appuya son front dar la paume de sa main fluette ct soupira. Quel motif pouvait faire soupirer Cydalise? la chose était rare merveilleuse, et, bien certainement. si M. de Fourq:vaux avait entendu ce soupir, il n’eût pas manqué le
\ manifester son étonnement par un prodigieux éclat ‘le
puis ‘au :dalon fut °on- ] de r le ’auat'n
rire. La comédienne rêvait bien quelquefois, mais soupirait si peu! Ses plus vifs chagrins, un ruban mal noué, une fleur mal posée, un soir de première représentation, les succès de quelque rivale aussi, allaient bien jusqu'à voiler d’un léger nuage son front souriant : mais la gaieté y revenait si vite que l'oeil d’un amant seul en pouvait deviner le fugitif passage. Cydalise resta quelques secondes immobile, les Yeux perdus au ciel, dans une extase profonde; après quoi, passant ses doigts parmi les longues boucles de ses cheveux, elle :ecoua sa tête doucement.
—Pauvre comte! dit-elle.
Un léger silence suivit cette exelamation et bientôt elle reprit tout haut:
—Pas si pauvre, après tout! il n’en sait rien, €@t ce qu'on ignore n'existe pas!
Cette réflexion philosophique apaisa subitement ss crupules ; elle froissa ses mains l’une contre l’autre en faisant claquer ses doigts, et battit le sable du boi le son pied. Elle se leva là-dessus et ft: quelques tours «ie lentement, comme une sultane qui traîne ses pantoufles sur les tapis d’un sérail, Elle ne disait plus rien, mais le jeu de sa physionomie exprimait assez qwelle parlait intérieurement. Si quelque démon curieux avait pris ses pensées au vol et les eût transcrites, voici ce qu’on aurait lu:
— 1 est clair que ce que j'en fais ce n’est pas pour moi... c’est le dévouement à mes amis qui m'a conduite 1! Et puis, l’infidélité est de tradition à la Comédie- Française! Et la tradition est une chose si respectable ! (Quant à Paul-Emile, il est bien certain qu'il se venge; ! ne m'en dit rien, mais j'en sais assez là-dessus pour que le doute ne soit plus permis. Au demeurant, il fait bien! À son âge, l'amour n’est pas une chaîne, et bien fou est celui qui se la rive autour du coeur... De gentilshommes comme M. de Chavailles, je crois bien qu’il
n’en existe guère. La race en est à moitié éteinte, el peut-être finira-t-elle à lui... Si mes camarades se doutaient qu'il y a, à Versailles, un colonel amoureux de la même femme depuis déjà je ne sais combien d’années, et que ce colonel se propose pour unique bonheur d’épouser cette femme, toutes voudraient le voir et ce serait à sa porte une procession de comédiennes !..
Ici la soubrette passa de l'entretien muet au monoiogue. Elle soupira deux ou trois fois du bout des lèvres comme une marquise à sa toilette, et reprit tout haut :
—Tout cette philosophie ne me dit pas comment je m’y prendrai pour arracher à M. d’Argenson le secret de ce qu’il me cache avec un si furieux entêtement !.…. Il va venir, et je ne suis pas préparée !... Bah! je prendrai conseil des circonstances. La comédie privée n’est pas semblable à la comédie du théâtre, on n’y joue bien son rôle qu’à la condition de l’improviser.
Cydalise en était là de son monologue, lorsqu'elle entendit crier le sable d’un sentier à quelques pas d'elle. La comédienne se retourna et vit debout, auprès de la statue d’Hébé, un-homme qui la saluait.
—Les deux soeurs sont ensemble, dit cet homme ; c’est la même Mâce et la même jeunesse; mais je ne sais laquelle des deux, de C'ydalise ou de la déesse, est la plus sensible.
—Vous madrigalez, dit la comédienne en tendant s1 main au cavalier qui la baisa; je vous préviens seulement que toutes ces belles fleurs sont peines perdues . ainsi épargnez-vous la fatigue d’arranger vos discour comme un bouquet.
M. Voyer-d’Argenson, car c'était lui, regarda Cyda lise et sourit.
—Quoi! dit-il, vous m’appelez après je ne sais combien de jours passés sans vous voir, et voilà commen
eux ’aneur t ce
ono= s lè-
tout
t je eret renn’est bien
enlle.
le la
me ; sais plus
it sa ule- 1es .
our
yda
CON neli!
vous m’accucillez! Et moi qui mettais cette visite sur le compte d’un sentiment presque tendre !
— Vous la devez à ma mauvaise humour.
—C'est une assez maussade personne, mais je ne l'en remercie pas moins du bonheur que je dois à son intervention.
—Ne remerciez pas trop vite.
—Bah! je me risque.
—Eh bien! moi, j’éclate !
—Ah! mon Dieu! c’est une querelle que vous me ménagez ?
—Oui.
—Vous allez me faire croire que vous avez de grands torts à me reprocher!
— Après le madrigal la raillerie… Vous êtes en récidive, monsieur le comte.
—Me querellez-vous, par hasard, pour me punir de vous avoir arrachée à la compagnie de M, de Chavailles !
—Quoi! vous savez.
—Je sais tout.
—C'est juste; c'est dans votre emploi.
—Ee je le remplis en conscience. Et! il n’a pas fallu longtem: ; à M. de Chevailles pour faire beaucoup de chemin!
—La chose vous déplairait-elle ?
—Nullement.
—Tant mieux, car si vous en éprouviez la moindre contrariété, il faudrait en prendre votre parti. M. de Chevailles ‘est de mes amis.
—$i je l’ignorais, il faudrait que jeusse une bien mauvaise mémoire,
—Je vous l'ai dit bien souvent ?
—Toutes les fois que vous m’avez procuré la joie de vous voir; calculez.
—Ce serait trop long.
—Pour vous, cruelle ; mais pour moi?
—Voilà que vous retombez dans le bouquet à Chloris, et ça ranime mon courroux.
—Eh bien, tonnez!
—Non, pas ici... Le vent se lève et pourrait souffler dessus.
—Et l’éteindre ?
—Précisément.
—kRestons, alors.
—Non pas... J’ai une colère, et j'y tiens comme aux choses qu’on a rarement.
—Une minute encore !
—Pus une seconde! ma colère est si fragile qu'il n’en resterait rien.
Cydalise quitta le petit banc, prit le bras de M. Voyerd’Argenson et rentra dans le pavillon. Un souper les attendait dans le boudoir. C'était, comme on sait, une pièce octogone, tentée de satins bleu pâle à fleurs d’argent; des amours groupés sur des piédouches tenaient dans leurs mains des girandoles enflammées, et sur le plafond, lAurore, demi-nue et couchée parmi le légers nuages, répandait miile fleurs au milieu des cupidons folâtres qui volaient à sa poursuite. La comédienne s’assit sur une petite chauffeuse de bois de rose et rejeta sa imante.
—Tà-bas il fait froid; ici on étouffe, dit-elle.
Elle écarta son fichu de dentelle, et prit sur une console un gros bouquet de roses, dont elle se servit commu dun éventail.
—$i nous suspendions les hostilités? dit M. Voyer d’Argenson en se rapprochant de Cydalise.
—Non, reprit-elle en faisant glisser sur le tapis leroulettes de la chauffeuse.
—C’est donc vrai? demanda le lieutenant de police.
—Quoi! mon visage et mes yeux ne vous disent p1 que je suis dans une colère épouvantable ?
—Voilà un adjectif qui ne vous va pas du tout.
—La question n’est Pas qu'il m'aille où ne maille Pas. je suis furieuse.
—C'est une coquetterie de plus.
Cydalise, qui attachait sos regards brillants sur M,
’Argenson, frappa du pied,
—Je ne veux pas que vous me fassiez rire, dit-elle.”
—La chose est toute simple, fâchez-vous.
— Ah! ous me bravez.
—Un traité de paix ne suit-il pas toujours Ja bataille ?
— Prenez garde : Je vous en dicterai les conditions.
—Dictez bien vite,
Le comte Voyer-d’Argenson voulut prendre la main de Cydalise, qui lui donna sur les dcigts un coup de son bouquet de roses.
—Eh! dit le comte, vous êtos piquante quelquefois!
Il prit une rose du bouquet et la passa sur une goutte de sang qui rougissait son doigt, égratigné par une épine.
—Coup pour coup, reprit-il en baisant la main qui l’avait frappé.
Cydalise retira vivement sn main.
—Vos coups sont plus dangereux que les miens, dit. elle,
—Alors je vous dirai comme un Athénien fameux : Frappe, mais écoute.
—Je veux frapper et ne pas écouter.
— Vous êtes tout à fait charmante, répondit le comt en saluant.
—C'est qu'aussi, reprit-elle, vous vous obstinez à me contrarier,
Le comte regarda Cydalise en face.
— Est-ce sérieux ? demanda-t-il.
—Oui.
—Eh bien ! en quatre mots. dites-moi ce que j’ai fait ?
dia
—Pourquoi vous êtes-vous entêté à ne pas m’avouer que mademoiselle de Blettarins est dans un couvent ?
—I1 vient, pensa la comédienne,
Le comte sauta sur son fauteuil.
Et elle ajouta vivement :
— 11 m'a fallu un hasard extraordinaire pour m’amener dans le couvent où elle est enfermée... Quelle solitude au fond des bois!
—Vous êtes allée à Chevreuse? dit le comte pris au piège.
—Hier, répondit Cydalise, avec un aplomb superbe,
-—Puisque vous le savez, je ne le nierai pas, reprit M. Voyer-d’Argenson.
—0Oh! ne vous gênez pas!
—C'est inutile; mais si vous portez quelque intérêt à mademoiselle de Blettarins, engagez-la vivement à n pas s’écarter beaucoup de sa retraite.
—Pourquoi ?
—Pourquoi? dit le lieutenant de police en ouvrant la #-—ître du boudoir ; venez près de moi, si vous voulez savoir.
Cydalise se leva et vint nonchalamment s’appuy contre la légère balustrade d’un balcon qui dominait |: jardin. La nuit état limpide, la brise soupirait dans ! feuillage et les fleurs se balançaient sur leurs tiges.
—Eh bien! dit-elle, me voici.
M. Voyer-d’Argenson allongea le bras dans la dir: tion de quelques grands arbres qui ombrageaient l’extr mité du jardin.
—Entendez-vous ce petit cri qui sonne dans le silen de la nuit, dit-il, cette note solitaire qui s’élève à int: valles égaux ? :
—Oui, répondit la comédienne, c’est le chant de qu que chouette.
—Ja chouette est invisible, mais elle guette; si
fauvette sort de son aid, elle n'ira pas loin. Comprenez. vous ?
— Très bien; mais la chouette à un autre nom, dans la vie civile, répliqua Cydalise en tournant ses yeux brillants vers Je licutenant de police,
—Oh! reprit M, d’Argenson, elle s'appelle quelquefois la justice,
Et là-dessus il ferma la fenêtre, Cydalise frissonna ; le mot que venait de prononcer M, Voyer-d’Argenson était de ceux qui réveillaient le plus d'idées sinistres dans l'esprit d'une femme accoutumée à voir dans la Justice la pourvoyeuse ordinaire de la Bastille et du Fort-l'Evêque, Elle retomba sur la chauffeuse sans rien dire et regarda M, Voyer-d’Argenson d'un air tout ef. frayé.
—Vous êtes bien pâle, ma charmante, dit alors Je lieutenant de police, videz ce verre de vin de Champagne ; il rendra leurs roses à vos joues et leurs sourires à vos lèvres,
—C’est qu'il l'aime tant ! dit-elle en essuyant du bout de ses doigts effilés une larme qui roulait sur la nei,ze de son teint.
— Ecoutez, dit le comte d'un air grave; il y a beaucoup de choses que de feins d'ignorer parce qu’elles n’in. téressent directement ni le roi, mon maître, ni moi; cerendant, *es choses-là je les sais. Mademoiselle de Bletlarins est à Chevreuse, dans un couvent où elle vit fort
tirée et fort ignorée ; je n'ai pas besoin de l’apprendre
CEUX qui ne me demandent pas de ses nouvelles, mais
! par hasard on vient à so rappeler qu’elle existe ct
relle aabite avec son père, en un lieu si voisin de la
“ur, il ne dépendra pas de moi d'empêcher.
“Quoi? demanda vivement Cydalise qui remarquait ation de M. Voyer-d’Argenson,
—Ma foi, tout ce que ‘ous pourrez soupconner! Je
p’ai rien dit, un peu pour vous qui paraissez vous intéresser à mademoiselle de Blettarins, un peu aussi parce qu’il m’importait médiocrement qu’elle fut là ou ailleurs. Maïs puisque d’autres que moi connaissent ce secret si longtemps caché, je me lave les mains du reste, et s’il arrive quelque malheur à cette jeune dame par l'effet de votre imprudence ou de l4 sienne, ce ne sera pas ma faute.
—Vous êtes un homme terrible! s’écria Cydalise,
—Nn me l’a dit quelquefois.
—Et détestable !
—Vous m’2vez donné le droit de n’en rien croire.
—11 ne s’agit pas de cela, reprit la comédienne qui ne pu! s'empêcher de sourire.
—C’est pourtant le plus joli sujet de conversation qui soit à ma connaissance. :
—Vous parlez un langage avocalyptique ; ne pourriez: vous pas vous exprimer plus clairement ?
—J'en ai déjà trop dit.
—Ah! vous trouvez! Eh bien! je ne vous imiterai pas!
—Je m'en doute assez.
—Et ce secret que j'ai découvert malgré vous, je l confierai à quelqu'un.
—AÀ M. de Chavailles ?
—Vous devinez du premier coup.
À votre aise.
—Quel mal peut-il en résulter ?
—Que sais-je!
Cydalise frappa de ses petites mains sur la table.
—Eh bien! vous le saurez bientôt, reprit-elle.
—Ce qui veut dire que vous lui parlerez demain.
—AÀ peu près.
—Cest votre affaire. Entre une soubrette de la ( médie-Française et un officier du roi, le secret ne pe:
manquer d’être si bien gardé que tout le monde n’en soit instruit avant huit jours.
Cydalise jeta une poignée de feuilles de roses au nez de M. d’Argenson,
— Voilà qui vous apprendra à railler! dit-elle.
Les feuilles tombèrent de droite et de gauche, et L lieutenant de police baisa la main qui les avait jetées.
—Me punir ainsi, dit-il, c'est m'engager à recommencer.
—Ek bien! recommencez donc et je continue: il, reprit-elle en lui abandonnant sa main.
—Non pas; vous savez le Proverbe et je me fais, le: baisers sont moins discrets que les paroles. »
Il était clair que M Voyer-d’Argenson était décidé à ne pas parler, et les coquetteries n’y pouvaient rien, Cydalise retira sa main sur laquelle M. d'Argenson avait collé ses lèvres, et s’enveloppa de sa mante d’un air bou. deur.
—Vous faite Le discret, reprit-elle, comme si la chose en valait la peine! Ne sait-on Pas que la retraite de mademoiselle de Blettarins est connue d’un certain chevalier qui la visite quelquefois !
Le lieutenant de police tressaillit,
—Vous êtes un démon! s’écria-t-il,
—Bah! je suis une comédienne, ct cela suffit.
—Eh bien! j'engage la comédienne à prendre garde au chevalier. Si l’une est un petit démon, l’autre est ur crand diable.
la phrase n'avait rien de formidable en soi, mais lo voix de M. Voyer-d’Argenson frappa Cydalise.
—Ah! c’est donc lui qui est à craindre ? dit-elle d’un air nonchalant,
—Lui ou un autre, peu importe.
Le premier moment de Surprise passé, le lieutenant de Police rentrait dans son impénétrable impassibilité, Cydalise le comprit et n’insista pas; elle savait d’ailleurs
à peu près tout ce qu’elle désirait savoir, le lieu où mademoiselle de Blettarins s’était retirée et quel était Phomme qui était auprès d'elle. La pensée que la vision de M. de Chavailles ne l’avait pas trompé l’absorba entièrement. Elle y avait cru tout d’abord avec l’extrême vivacité de sentiment d’une femme à qui l’inexplicable plaît, et maintenant qu'une preuve matérielle lui était donnée de l’exactitude de cette vision, elle en éprouvait une surprise plus profonde. (Ce n’avait été d’abord qu'une superstition; femme, comédienne et nerveuse elle les avait presque toutes, maintenant c’était une conviction qui s’appuyait sur des faits positifs. Un peu d’épouvante entrait dans cette conviction et donnait à l'intrigue où Cydalise était mêlée le prestige séduisant de l’inconnu. M. Voyer-d’Argenson la regarda quelque: instants avec l’attention muette d’un grand seigneur un peu blasé qui se plaît à admirer une oeuvre exquise dans ses formes, femme ou statue, et Cydalise, dans sa pos abandonnée et à demi couchée sur les coussins de la causeus, était tout à fait adorable. La lumière des bougies se jouait à travers les boucles soyeuses de ses cheveux, qui semblaient saupoudrés d’une poussière d’or, et glissant sur les plans unis de son front, teignait d’une lueur blonde la nacre transparente de sa peau et le co loris charmant de ses joues; le menton rond et poli di la comédienne reposait dans le creux de sa main ; so: épaule, plus blanche que la neige aux premiers feux di jour, saillait hors de sa robe échancrée, et ses bras nu: reployés sur elle-même, avaient la grâce enchantere:: et la fermeté de contours qu’on voit aux bras divins di Vénus de Cléomène. M. Voyer-d’Argenson s’approcl: doucement et effleura d’un baiser le cou penché de C': dalise.
—Vous conspirez? dit-il.
—Moi! dit-elle en éclatant de rire; je rêve.
—Hum! c’est parfois la même chose.
Cydalise eouvrit M. dArgenson d’un regard vif, et remplissant un verre de Champagne :
—Faites-moi raison, monsieur le lieutenant de police, dit-elle, et à demain les affaires sérieuses !
Le lendemain, Cydalise fit atteler sa chaise et partit pour Chevreuse. Depuis que les gens du roi avaient rasé les vieilles murailles de Port-Royal-des-Champs, il n'y avait plus dans le voisinage qu'un monastère des filles de la Visitation. Leur pieuse habitation s'élevait an pied d’une colline chargée de bois; mille vieux arbres groupés dans la vallée l’entouraient de leur ombre é culaire, et du milieu de leurs cimes vertes jaillissait lc clocher d’où s’envolaient, par groupes inégaux, les heures de la prière. Un grand silence régnait autour di cette maison, séparée de sa ceinture de chênes par une large pelouse où gazouillait un ruisseau, Cydalise se fit
conduire à la porte du monastère ct sonnà ; la porte s’o1vrit presque aussitôt, et une soeur tourière parut à l’entrée.
—Ma soeur, dit la comédienne d’un ton de voix vif e!
décidé, j'ai à parler à mademoiselle de Blettarins, pour une affaire d'importance qui ne souffre aucun retard.
La nonne regarua Cydalise qui avait, pour la circon… tance, prit son air le plus candide et ses vêtements les plus simples.
—De quelle part venez-Vous, ma socur? demanda 1: religieuse.
—De la mienne, répondit résolüment Cydalise.
—C’est fort bien; mais ce n’est pas encore assez, dit. cle,
—Ah! c’est un nom qu’il vous faut ? reprit Cydalise
—Oui, ma soeur.
—-Ëh bien! dites à mademoiselle Christine que la soeur de M. de Chavailles, qui est le meilleur ami de son père, est au parloir et l'attend. Vous verrez qu’elle scra bien heureuse en lapprenant
—Vraiment! dit la nonne en joignant les mains. La pauvre demoiselle a bien besoin d’une bonne nouvelle: Entrez avec moi, je cours et la ramène. ;
—Enfin ! murmura Cydalise en mettant un pied dan: la place; il men coûte un gros mensonge, mais Dieu me le pardonnera en faveur de l'intention.
La religieuse conduisit la comédienne dans le parloir et s’échappa pour ramener mademoiselle de Blettarins