HUIT JOURS ENCORE
La chambre du D* (j^ûtli était contiguë à> la ' mienne. Là aussi, l'électriciLé était restée allumée. ;
— Entrez, cher monsieur Gérard. Asseyes- vous.' Comme chez vous, je vous en prie; faites- comme chez vous.
Cette invitation me fut adressée sur un -ton- qui! ne fit qu'accroître mon irritation.
Le D r Griitli ferma les contrevents de la fenêtre. Il alla à la porte et donna un tour de clef. Puis, / il revint vers moi, souriant et boitant.
— Dieu me damne I dit-il, je me serai foulé le pied dans cette chute stupide.
II s'était déchaussé. Je revis la chaussette blanche' entrevue la nuit de la traversée, à bord du bateau-' navette.
— Ma cheville, dit-il, vous la voyez. Demain,': elle sera bleue, après-demain noire. Je souhaite' qu'elle soit redevenue rose et mignonne pour le" jour de l'accomplissement de la prophétie duj Donegal.
Cooyk'
soudain, il éclata d'un gros rire. Maintenant, c'était Une véritable crise d'hilarité qui le secouait.
— Monsieur Gérard ! Ah 1 ah ! ah ! Monsieur le professeur Gérard !
— M'expliquerez : vous? fls-je, inquiet et furieux. Tenant' dés deux mains sa cheville, il riait tout
ensemble et grimaçait horriblement.
— ■ Àh l-ah I ah I que c'est mauvais de rire quand on souffre, mais que c'est bon ! Aïe, aïe ! monsieur le professeur Gérard, Ferdinand Gérard, n'est-ca pas?
— Je ne suis pas, dis-je d'une voix menaçante, 'd'humeur à goûter vos simagrées. Une bonne fois, vouiea-vous,. oui ou non...
— Monsieur Gérard, je vous en supplie, ne vous fâchez pas. Je serais certes navré de fâcher monsieur le professeur Gérard. Mais il voit en quel triBte état je me trouve. Je ne puis plus bouger, non, je ne le puis. Il faut m'aider.
Il avait pris dans son gousset une petite clef qu'il me tendait.
— Là, dans le deuxième tiroir de la commcda, ne coffret. Deux tours de clef, s'il vous plaît, un à 1 droite, un à gauche, c'est cela. Dans ce coffret, une grande enveloppe jaune, pliëe en deux...
Soyez assez aimable pour me l'apporter. Je suis
Cooyk'
était de nature à vous intéresser particulièrement, tout particulièrement.
t Je me levai.
— Donnez-moi cela, dis-je.
■ — Là, eh là l doucement, mon paavre pied I Une photographie, monsieur le professeur, une bien belle photographie. On reconnaît tout le monde, presque tout le monde. Et puis, il y a les noms au-dessous. Voici le ministre. A côté de lui, M. Léon Barthou, directeur de son cabinet, M. Maurice Croiset, administrateur. Puis voici MM. Hadamard, professeur de mécanique analytique et mécanique céleste, Morel-Fatio, professeur de langues et littératures de l'Europe méridionale, et enfin, très visible, sinon très reconnaissable, M. Ferdinand Gérard, professeur de langue et littérature celtiques... Ah I ah I ah I
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depuis l'instant où j'ai appris que tous étiez professeur de langue celtique. Quand j'y pense, j'ai envie de crier, de danser, d'appeler ce bon M. Ralph pour qu'il boive avec nous. Je parle assez couramment le gaélique, mon cher professeur, mais quant aux racines, à la syntaxe, & la littérature, pftt I j'ai maudit ma malchance. Je me suis cru découvert. Je vous ai fui comme un rat pesteux. Mais il y avait ces satanés repas qui noua réunissaient, et au cours desquels j'avais toujours peur de vous voir me proposer un petit match philologique. Ai-je pu être assez empoisonné par votre présence, mon Dieu. Mais, j'y pense, vousmême, vous avez dû être en proie aux mêmes transes?... Ah I non, non, non, jamais je n'aurai vu quelque chose de plus drôle.
— Qui êtes-vous ? demandai-je d'une voix blanche.
Il me regarda finement.
— Je ne vois aucune difficulté à vous le dire, pour le cas où vous ne l'auriez pas déjà deviné. Aussi bien, nous n'avons pas à redouter de nous faire concurrence, puisque nos buts sont les mêmes. Mais que de temps perdu I Ah ! s'il y avait eu une liaison plus étroite entre nos deux administrations... ';
— A votre tour, dit-il, quand je fus revenu
auprès de lui.
— A mon four 7
— Eh oui, cher monsieur Gérard, à votre tour. Le celtique n'est plus de saison, et je viens de voys donner l'exemple. Vous vous appelez?
— Corentin, balbutiai-je, Corentin Peyrade.
— Voici le stylographe, dit-il. Ecrivez.
On ne peut s'imaginer la difficulté qu'il y a, sous une paire d'yeux acérés, à inventer sur-le-champ un nom de fantaisie. Je n'avais pu y parvenir. Une association d'idées un peu livresque venait de me tenir lieu d'imagination.
— Pourvu, pensai-je en écrivant, (ue cet animal-là n'ait pas appris le français dans la Comédie humaine.
— Corentin Peyrade, lut M. Wilkie Joyce, c'est parfait. Eh bien, cher monsieur Peyrade, vous ne
Cooyk'
Jusqu'au 24 avril, nous restons vous le professeur Gérard, et moi le .D* Orutli. ;Une question encore, pourtant.
.. :— Quoi?
-, — Deuxième bureau, ou Sûreté générale ?
; — ;Plaît-il 1
■■■ -r- Vous me prenez peut-être pour une buse, fit aimablement le D r Grùtli, et désirez voir si je sais que les services de la police politique française sont actuellement groupés en deux organes distincts, l'un relevant du ministère de la Guerre,, l'autre du ministère de l'Intérieur. Etes-vous satisfait ? Je répète ma question : appartenez-vous au deuxième bureau, ou à la Sûreté générale ï
— A la Sûreté générale.
, 11 .me serra vigoureusement la main.
— Eh bien, mon cher collègue, j'aime mieux ça, je n'ai aucun goût pour les militaires, ni pour leurs méthodes.
i II se frotta les mains.
— Savez-vous que je crois que nous allons faire ensemble d'excellente besogne. Mais encore une fois, nos gouvernements réciproques auraient dû s' aviser mutuellement des missions qu!ils nous confiaient. Nous aurions pu nous contrecarrer, nous tirer l'un sur l'autre,.. Ah 1 quel gâchis. .Si
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me suis donné l'autorisation de pénétrer dans votre chambre. Pas de livres, pas de travaux en train, pas de fiches. Ah ! si vous voyiez la chambre du professeur Henriksen, ou même celle du baron Idzumi. Bref, je me suis méfié. J'ai écrit à nos services spéciaux de me procurer une photographie quelconque du professeur Gérard, et j'ai reçu hier matin ce numéro de l'Illustration. Vous pensez si j'ai ri.
— Qui vous dit, fis-je, légèrement vexé, que MM. Henriksen, Idzumi et Harvez n'appartiennent pas eux aussi à la police ? ,
— Ceci, et ceci, et ceci, répondit-il, retirant divers documents de l'enveloppe jaune. J'ai pris également la peine de me procurer leurs photographies. J'ai même poussé la conscience professionnelle jusqu'à me faire adresser celle de oe curieux sénateur Barkhilpetlro qui diffère sans.
Cooyk'
tiennent, ni à Londres, ni à Dublin, ne veut croir»'. à la rébellion, du seul fait qu'elle se prépare A ciel ouvert. J'ai beau multiplier les précisions, riem' a'y fait. Votre présence me prouve que le gouver- [ aement français est plus clairvoyant sur- ce point que le gouvernement britannique. A parler frane,; >e ne l'aurais pas cru. Mais il l'est, c'est un fait,:. et il a raison de l'être. La rébellion, voyez-vous,^ c'est cent mille soldats anglais immobilisés e« Irlande, et un prétexte à ne plus vous envoyer d«: r°nforts qu'au compte-goutte. >v ■■■*■'
— Cette rébellion, dis-je, elle éclatera sans faut» le 24 avril? -...,-. ,-,-
— C'est réglé comme du papier à musique." Admirez comme, parfois, le hasard vient au service de la canaille. Cette prophétie du Donegal, o* la dirait fabriquée pour les besoins de la cause. Les chefs du mouvement révolutionnaire lui doivent une fière chandelle d'avoir fixé pour date le lundi de Pâques, et pas un autre jour. Remarquez en effet, primo, que les deux jours de fêta Tont permettre, — et c'est déjà fait, — de convoquer
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Um réserviez pour le déjeuner de demain ? Je sais ; certain que le colonel Harvey se fera uns v*t> ' itftble joie d'en discuter avec vous. Ne préférerne»-" .vous pas, pour l'instant, savoir ce que je faisais, lÏI y a une heure, eu haut de mon sapin ? *
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' — Alors, dans quel bïitT demandai -j-3.
: — Eh I mon coer collègue, dans le nîtme tut que vous. Pour perdre le moins possible de vue cet aimable homme qu'on appelle M. Ralph. Il vaut mieux, croyez-moi, le voir qu'ttre vu par lui. Mais que vais-je vous apprendre ! Puisque vous étiez là-haut, c'est que vous savez vous aussi que ce que non3 pouvons arriver à recueillir d'intéressant, c'est la surveillance de M. Ralph qui nous le donnera.
— Au juste, qui est ce Ralph?
— Pas un prince dtguisé, bien sûr. Ce ne sont pas les attraits conféras par une naissance illustre que celte petite sournoise de comtesse Antiope se plaît à chercher entre ses bras. 11 en a d'autres, croyez-le, et de ceux qui font que je tiendrais fort peu à recevoir un coup de poing de lui. •
Cooyk'
Cooyk'
~- -■ Elle ajouta :
~:i : — Mais peut-être que cette promenade ne voas
-- -- îaraît qu'une fatigue inutile.
.-' — Je la regardai gravement.
--'■ — Des phrases pareilles, pourquoi ? dis-je.
:;-' — Alors, allez vous habiller. Vous savez bietf ir-îue vous n'êtes pas en tenue pour arpenter le*