V. — Je suis fatiguée, dit-elle. Venez vous asseoie
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J'obéis. Je n'avais d'ailleurs pas attendu eet ordre, et, à plusieurs reprises, pour l'avoir prévenu, j'avais même manqué le volant.
— Comment me trouvez-vous ? •
— Très jolie, murmurai-je en baissant la tête.
— Vrai ï
— Très vrai. "?
— Eh bien, alors, pourquoi ne me regardez-vous pas ? Là, comme cela.
Elle avait mis son pouce sous mon menton, et 1» - soulevait.
C'était une grande fillette d'environ quatorze ans, un peu dégingandée, au teint brun, aux yeux noirs, avec des cheveux aux reflets cuivrés, des cheveux de cette nuance qu'en Angleterre on appella » 'mtburn.
Je ne l'ai jamais vue vêtue que de robes 'de toile, très simples, à grands cols marins, avec des jupes toujours si courtes qu'elles laissaient les genoux nus.
Elle continuait à soulever mon menton. Mes yeux rencontrèrent les siens. Alors, elle laissa retomber ma tête.
— Comment vous appelez-vous ?
— François Gérard.
— Et puis ?
i — C'est tout.
— Ce sont vos prénoms. Quel est votre nom ?
— Gérard. François est mon prénom. Gérard Set mon nom.
: — Ah ! fit-elle, méditative.
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vous appelez-vous ?
EUe tira d'une des grandes poches de sa blouse divers objets, une bourse, un sifflet, et finalement un portefeuille qui faisait un effet bizarre entre les ■mins de cette gamine.
Elle- l'ouvrit, y prit une carte qu'elle me «tendit gravement. J'eus le soupçon vague que, si elle ne n'avait pas demandé mon nom uniquement en vue 4e cette petite parade, du moins elle n'était pasfâchée d'être parvenue à l'amener.
— Prenez, dit-elle..
Omée d'une minuscule courpnne, la carte portait , ees mots l ■ ^- ■
j-S. Amtopi b'Amtbol
— Mon nom vous plaft f demanda-tellé.
J'étais un peu étonné. Je cachai mon é à l'aide d'une question.
— Vous n'êtes pas Française ?
— Non, dit-elle d'un ton sec.
Il y eut un silence, je lui tendis sa carte.
— Gardez-la, dit-elle. C'est fait pour être pardi, Mettez-la dans votre portefeuille.
— C'est que...
— Vous n'ayez pas de portefeuille 7 Un homme doit avoir un portefeuille. Je vous donnerais bien le mien, mais il y a mes initiales. Mettes alors ma carte dans votre pochette, là, derrière le petit mouchoir.
Elle me demanda encore i
— Quel âge avez- vous î
— Treize ans passés.
je suis née le 24 avril.
, Avec une sorte de gravite, «Ile répéta : *•-.-, j \— Le 24 avril 1881.
Nous restâmes quelques instants sans mot dire^ Tout à coup, elle se leva en criant :
£ — Voilà papa t
Une voiturette s'avançait, poussée par un valet de chambre. Un homme y filait assis, le buste émer- ' géant de couvertures de laine. Seule, la figura vivait. Le corps devait aux rhumatismes une immo- ' bilité qu'on devinait a peu près totale. --;-■:
Je vis ma compagne approcher son front deslèvres de son père qui l'embrassa en souriant. EU» lui parlait en me désignant, mais j'étais trop loin ' pour entendre leurs paroles. La voiture s'était remise en marche. Quand elle passa près de moi, 1 l'infirme m'adressa un sourire. - *;.*>■ {
— A demain, François, me dit la fillette. Je suis^ heureuse. Papa a permis que nous nous tutoyions. <
— Eh bien, elle ri* a pas froid aux yeux, ta petit» amie, dit ma grand'mère, qui était venue me retrouver. Que font ses parents î,.
— Son père est rhumatisant.
— .Tu l'as vu?
— Oui, il m'a dît bonjour.
— Et sa mère ?
— Je ne l'ai pas vue.
— Naturellement. Pauvre petite. Ce doit être encore la fil 1 ** d'un divorcé. U n'y a que cela, ici.-
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' — sa mère est peut-être morxe, nasaroai-je.
— Peut-être. En tout cas, sortons d'ici. Il fait .déjà trop frais pour toi.
Nous quittâmes le parc au moment où commençaient à y pénétrer les gens de; la grande fête. Les devantures des magasins s'éclairaient une à une. Rue du Casino, je m'arrêtai devant un étalage.
— Grand'mèrtt ! \ ' — Qu'est-ce qu'il y a ï
— Je voudrais un portefeuille. .
:• — Un portefeuille t
— Les hommes doivent avoir un portefeuille.
— Un portefeuille, à ton âge ?
Elle avait jeté un coup d'œil rapide sur les prix affichés dans la vitrine.
— Pas un de ceux-ci, en tout cas. Ecoute, j'ai un livre de messe à couverture de maroquin démontable. Je te le donnerai. Il y a même, a l'intérieur, un petit porte-monnaie.
1 Le lendemain, j'étais exact à notre rendez-vous. Antiope ne fut pas trop en retard.
— Et ton portefeuille î me dit-elle, presque tout ide suite.
— Je. l'ai ! répondis-je triomphalement, en exhibant l'objet.
Je sentis que ma petite camarade était flattée de cette hâte à lui complaire. Mais elle ne voulut pas le laisser paraître.
— Il n'est pas très joli ! fit-elle avec une moue. Elle vit mon air vexé, voulut rattraper sa faute.
— Oui, mais il y a un porte-monnaie. Et le mien
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dedans?
Il y avait deux pièces d'un franc dans le portemonnaie.
; — Veux-tu me donner une de ces deux pièces T demanda la petite fille, d'un air mystérieux.
— Les deux, si vous voulez, répondis-je, à la vérité un peu surpris. , ■
— Que tu es gentil t dit-elle, me sautant au cou. , Déjà, elle avait repris sa gravité.
, — Il faut que je t'explique... Tu penses bien que ce n'est pas pour moi.
De son portefeuille, à elle, qui m'ap paraissait en cet matant dans toute sa gloire, elle avait retiré une large feuille de papier qu'elle déplia posément. Je vis des colonnes, des noms, des chiffres. \
,. — C'est pqur une œuvre dont je m'occupe, 'dit-elle. .** >..•> ' , Elle avait pris un crayon.
■ — Là, vois-tu, à la dernière colonne, j'écris : François Gérard... Un franc. C'est au crayon. Maisce soir, dans ma chambre, je repasserai l'écriture à l'encre.
Dix jours plus tard, quittant Aix ave« ma famille, je pris congé d'Antiope. Quoique nous étant promis de nous écrire, nous avions tous deux le cœur bien gros.
— Je voudrais un souvenir de toi, murmurai-je. Elle fouilla dans sa poche. Le grand portefeuilla
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je dus attendre d'être au lycée, ce qui, hélas 1 ne tarda pas.
Le soir même de la rentrée, j'allais trouver en -étude un garçon qu'on m'avait signalé comme le plus fort en anglais. Il prit ma gravure d'un air protecteur, et tenta une traduction a premier* lecture.
Gela ne marchait pas tout seul. Il fronça le sourcil.
— Laisse-moi, ça, dit-il. Je te le rendrai tout à l'heure.
11 tint parole. Uns heure après, il vint me rapporter ma précieuse image, il y avait joint la traduction, sur papier quadrillé.
— Tiens, dit-il. Mais je te préviens que ton texte, c'est du charabia.
Longtemps, j'ai garde cette traduction et cette image. Puis un jour, au bout de dix ans, mettant de l'ordre dans mes papiers, détruisant les inutiles, j'ai déchiré image et traduction. Antiope dans mon souvenir n'était plus qu'un fantôme lointain. Elle
uuiiie aumiitt qu un pui iu aux uirws uuut vu nu peut admettre l'éternelle disparition. Alors, de mémoire, je me récitais l'étrange phrase inscrite au dos de la gravure de première communion de ma petite amie, avec une émotion aussi forte, parce que plus obscure, que celle qui m'éjtreînt ce soir où je. pose, comme une lampe, au seuil des pages qui vont suivre, cette même phrase, si longtemps pourrnoi mjratérieum : •■«-■ -»
' C'est le lundi du saint jour de Pâques de tannée HS2 que Devorgilla, fille d'Antrim^ femme du Tttnum O'Ruarc, m commis le crime, ayant juste ■atteint ce jaia-là son septième lustre. Qu'une fille d'Antrim atteigne elle aussi son septième lustre un. lundi de Pâques : alors, ce jour-là, la faute de Devorgilla sera rachetée, les deux retentiront des trompettes de la délivrance, et ta Chaussée des Géants verra, avec la victoire de Finn Mac Coul, la fuite de l'envahisseur.
Cooyk'