OU MÈNE LE MINGRÉLIEN
1 Le 28 août 1914, en raisoa d'événements qui sont encore dans toutes les mémoires, je me trouvais villégiaturant pour la journée près d'un petit village de l'Aisne, alors que je m'étais promis quatre semaines plus tôt de passer en Bretagne ce mois d'août.
1 Pour la commodité des souvenirs, je rappellerai que les opérations qui se déroulèrent ce jour-là et le jour suivant ont pris depuis le nom de bataille, 4e Guise. ... ... ,. ,. -
[ Pratiquement, voici à peu près comment les. ■hoses se passèrent, pour mes voisins immédiats et moi.
\ Il était dix heures du matin. La section était
couchée le long d'un talus. Je m'occupais à tailler
* en tranches, avec la pelle portative, une betterave,
à destination d'un misérable cheval atteint à l'enco-
! lure d'un coup de lance. Soudain, on commanda : en lirtnlleurs. Rien n'a paru d'abord plus bizarre, à la guerre, que d'entendre les commandements ressassés pendant le temps de service et les périodesd'instruction. Il faut le proclamer bien haut -
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l'on a nommé par la suite notre préméditation.
Le champ où nous nous déployâmes (un déploiement qui, en manœuvres ordinaires, eût été recommencé trois ou quatre fois), ce champ avait des bleuets, des coquelicots, de larges espaces d'herbe foulée. Une caille s'envola devant moi. Trois jours plus tôt, c'était l'ouverture de la chasse. En face de nous, très loin, à cinq cents mètres, il y avait une route bordée de peupliers, une route sûr laquelle fuyait éperdument un motocycliste français- Je me souviens m'être répété : « Erreur, il y a sûrement erreur. Pourquoi nous fait-on nous diriger vers une route sur laquelle il y a un motocycliste français.., »
Puis, coup sur coup, trois rafales île shrapnells vinrent me démontrer que là-bas, derrière nous, nos chefs invisibles avaient malgré tout quelques raisons de nous diriger de ce côté.
La guerre est, sans doute, après le cloître, la plus grande école d'humilité. J'ajoute que cette réflexion ne m'est venue que plus tard, sur un lit d'hôpital. Pour le moment, je gisais, privé de sentiment, le nez piqué dans la terre humide et noire.
Quand, revenant à moi, je relevai un peu la tète, ce fut pour bien vite m'aplatir de nouveau contre le sol. Tout autour retentissaient de rauques commandements. Les Allemands progressaient dans
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Cooyk'
bureaux de l'état-major de la quatorzième région.
Lyon est une ville qui offre & un soldat auxiliaire , peu de relations, s'il ne veut pas se contenter d« celles que lui assure la caserne. Après quelques pâles tentatives, je me résignai à consacrer au , travail les heures de loisir assez nombreuses que me laissait mon service.
■ Au travail, c'est bientôt dit. Mais à quoi travailler? Heureusement que, sur ce point délicat, je possédais un certain nombre d'idées, j'ose le proclamer, assez judicieuses.
Un écrivain contemporain, qui a eu sur la formation intellectuelle de ma génération une influence particulièrement active, a dit quelque part, en termes excellents : « Vous n'aurez rien fait, jeunes hommes, tant que chacun de vous ne se sera pas institué une spécialité. »
Ainsi, pour échapper à l'ennui, à l'idée de ma 'diminution physique, à l'hostilité de cette ville inconnue, pour transformer en trésor futur ces fugitives minutes noires, je devais me spécialiser. Mais dans quoi ? Un moment, je pensai à la sigillographie, a cause d'un bon manuel de Leeoy de La Marche acheté chez un bouquiniste. Mais le caractère un peu poussiéreux de cette science me rebu( Je n'en apercevais pas l'aboutissant, pratique oi romanesque. Enfin, le samedi 13 mars, j'eus au cœur un immense choc joyeux. J'avais trouvé.
L'après-midi de ce jour-là, je l'avais passé à la bibliothèque de la Faculté des lettres, feuilletant
Crjogl
principaux dialectes Caucasiens, de mon fameux homonyme, Ferdinand Gérard, professeur au Collège de France.
Ma résolution était désormais prise : c'était dans l'étude de la langue mingrélienne que j'allais me spécialiser.
Il faisait nuit- Ba vent froid chassait sur le Rhône des buées grises. Par la place des Cordeliers, je gagnai la rue de la République, désireux, avant de rentrer dans ma triste chambre de la rue Sala, de m'aceorder une petite récréation. Je m'assis à la terrasse d'un café. J'y étais seul. Un garçon vint me servir en maugréant un apéritif quelconque. Les réverbères jaunes luisaient sur le " trottoir trempé. II y avait foule dans la rue, une foule allant et venant sous une forêt de parapluies, champignons noirs piteux qui s'entre-choquaient. Ah I soirée sinistre, solitude totale 1 des gens se sent swieidés pour moins que cela. Et moi, pourtant, graee aux trois mVres dont je tàtais sous ma ' tapote les dos basanée, j'étais heureux.
On sait généralement {je l'ignorais encore le matin de ce samedi 13 mars 1915) que les langues
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Les langues agglutinantes sont parlées en Afrique, Amérique, Oeéanie, et dans les districts de l'Europe les moins civilisés, ceuz qui touchent à l'Asie. A priori, je décidai que j'apprendrai une langue agglutinante. J'eus alors — toujours dans ee même après-midi du 13 mars — quelques hésitations : le youkaghir, usité en Sibérie, me tentait, pour sa belle sonorité, ou encore Yinnuit, dont s* servent les Esquimaux. Mais tout cela était réellement bien excentrique. Spécialisation n'implique pas inutilisation, au contraire. Elle implique maximum de déférence, quand on fera appel à vos bons offices. En l'espèce, et étant données les circonstances politiques que nous traversions dans •e début de printemps 1915, je ne pouvais vraisemblablement rien attendre de Vinmiit, ou du youkaghir. Au contraire, il y avait de l'espoir avec les dialectes caucasiens, qui, tout le monde le sait, forment une des catégories les plus importantes des langues agglutinantes. Le Caucase est à cheval sur la Russie, la Turquie et la Perse. La Russie nous était alliée, la Turquie ennemie, la Perse neutre... Voilà de la bonne et pratique spécialisation.
Les dialectes caucasiens, au nombre de six, sont délimités géographiquement en deux groupes ; au Mord le lesghe et le tcherkesse, au sud, le géorgien, le suane, le laze et le mingrélien. Ces six dialectes
ffuisngue a noveiacque ; et ta rnaoïogie aes six principaux dialectes caucasiens, de mon fameux homonyme, Ferdinand Gérard, professeur au Collège de France.
Ma résolution était désormais prise : c'était dans l'étude de la langue mingrélienne que j'allais me spécialiser.'
Il faisait nuit. W» vent froid chassait sur le Rhône des buées grises. Par la place des Cordeliers, je gagnai la rue de la République, désireux, avant de rentrer dans ma triste chambre de la rue Sala, de m'aceorder une petite récréation. Je m'assis à la terrasse d'an café. J'y étais seul. Un garçon vint me servir en maugréant un apéritif quelconque. Les réverbères jaunes luisaient sur le trottoir trempé. II y avait foule dans la rue, une foule allant et venant sous une forêt de parapluies, champignons noirs piteux qui s'entre-choquaient. Ah ! soirée sinistre; solitude totale I des gens se sent suicides pour moins que cela. Et moi, pourtant, grioe aux trois tores dont je tàtais sous ma ' «apote las dos basanes, j'étais heureux.
On sait généralement (je l'ignorais encore le matin de ce samedi 13 mars 1915} que les langues
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à l'Asie. A priori, je décidai que j'apprendrai une langue agglutinante. J'eus alors — bonjours dans ce même après-midi du 13 mare — quelques hésitations : le youkaghir, usité en Sibérie, me tentait, pour sa belle sonorité, ou encore Yinnvit, dont s» servent les Esquimaux. Mais tout cela était réellement bien excentrique. Spécialisation n'implique pas inutilisation, au contraire. Elle implique maximum de déférence, quand on fera appel à vos bons offices. En l'espèce, et étant données les circonstances politiques que nous traversions dans «e début de printemps 1915, je ne pouvais vraisemblablement rien attendre de Y innuit, ou du youkaghir. Au contraire, il y avait de l'espoir avec les dialectes caucasiens, qui, tout le monde le sait, forment une des catégories les plus importantes des langues agglutinantes. Le Caucase est à cheval sur la Russie, la Turquie et la Perse. La Russie nous était alliée, la Turquie ennemie, la Perse neutre... Voilà de la bonne et pratique spécialisation.
Les dialectes caucasiens, au nombre de six, sont délimités géographiquement en deux groupes ; au ■ord le lesghe et le tcherkesse, au sud, le géorgien, le suane, le laze et le mingrélien. Ces six dialectes
phonétique aussi riche en consonnes qu'elle est pauvre en voyelles. Si je choisis, parmi ces stx dialectes, le mingrélien, Ce fut à cause du mot ' lui-même, dont on ne contestera pas les vertu» suggestives, et ensuite en raison d'une incursion Sans un atlas de géographie antique qui me révéla v que la Mingrélie tient aujourd'hui la place de l'ancienne Colchide. On voit tous les avantages d'un 1 pareil choix. Romantisme et classicisme. Euripide ' et Cantemir. Les Argonautes et les Janissaires ; ei ' surtout, pourquoi ne pas l'avouer, le dialogue unique :
Pharkacb. — Vous pourriez à Colchos voua expliquer ainsi Xipbarès. — Je le puis à Colchos, et je le puis ici.
Mais, tout cela n'aurait été que littérature, si je n'avais pu découvrir à la bibliothèque de la Faculté des lettres un ouvrage traitant du mingrélien. J'y. perdis d'abord une heure. Je connaissais les belles études celtiques qui ont fait de Ferdinand Gérard le glorieux émule d'Arbois de Jubainville, de Joseph Loth, de Dottin, mais j'ignorais qu'il eût également consacré son activité aux langues asiatiques. Ce fut l'aimable bibliothécaire de la Faculté qui me révéla ce détail et voulut bien me confier l'ouvrage dont j'ai parlé plus haut, ainsi que ceux de Pozzi et d'Hovelacque, destinés à me faciliter, par d'utiles généralisations, l'accès de travaux si redouta blement techniques.
' | Plus tard, j'eus à me procurer à mes frais les ouvrages anglais et allemands (il est peut-être bon de noter dès à présent que je parle couramment
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dialecte. Ce qui me manquait simplement, et n'a d'ailleurs jusqu'à ce jour cessé de me faire défaut, c'était l'occasion de vérifier ma science. Aujourd'hui encore, un mauvais plaisant viendrait m'affirmer que le mingrélien est une inventiondes philologues et des linguistes, que je ne pourrais opposer à sa facétie aucun argument de fait. En tout cas, pour ce qui me concernait, j'avais atteint mon but. La suite de ce récit prouvera même que, dans un sens, ce but, je l'ai dépassé. -
Un jour de février 1916, comme j'étais en train, suivant mon habitude, de travailler dans la bibliothèque de !a Faculté des lettres, mon ami le bibliothécaire entra. Il causait avec un monsieur à moustache brune, à qui il me présenta.
C'était M. Germain Martin, professeur à la ■Faculté de droit de Montpellier. Il fut charmant.
— Le mingrélien ! Fichtre, dit-il, quand il apprit l'objet de mes études présentes. Et vous pensez l'utiliser à quelque chose, votre mingrélien? ajouta-t-il, avec ce sens d*es réalités qui caractérise de plus en plus les universitaires français.
... — Lorsque je me mis au travail, il va y avoir un
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— vous êtes uiouinse a tiyuii i .
— Quatorzième section de secrétaires d'état major, fis-je, modeste.
— Et, désirez-vous rester ici ? J'entends : un lien quelconque vous retient-il à Lyon ?
— Oh I aucun, dis-je, avec un élan que je regrettai presque aussitôt. Je venais de voir une nuance de reproche dans les bons yeux myopes de mon ami le bibliothécaire.
— Alors, continua M. Germain Martin, vous" seriez peut-être heureux d'être nommé à Paris?
— A Paris I fis-j e.
— Trois demandes, dit mon ami le bibliothécaire, M. Gérard a adressé trois demandes de mutation pour Paris. Aucune n'a reçu de suite. Ah ! monsieur Germain Martin, si vous pouviez... :
— Je peux, dit le professeur. Vous avez peut-être ! entendu parler, messieurs, 'de la Maison de la Presse?
— Oui, dit le bibliothécaire. * ' — La Maison de la Presse est un organe qui vient d'être créé, sur l'initiative du ministère des Affaires étrangères, pour concentrer a Paris tous
que c'est pour le droit et la liberté des peuples que nous luttons.
— Ah ! dis-je. Elles n'en sont pas toutes encore convaincues ?
. — Pas encore.
' — Après tout, tant mieux, si je dois à cette insuffisance de conviction de pouvoir venir à Paris. Croyez-vous véritablement, monsieur, que j'ai quelque chance d'y aller?
/ — Vous n'en douterez plus quand je vous aurai expliqué succinctement le mécanisme de la Maison, dit le professeur. Je fais partie moi-même du service appelé Information diplomatique, ainsi nommé parce qu'il est chargé de centraliser les documents de nature à éclairer les hommes à qui incombe le redoutable poids de diriger notre politique extérieure. A côté des agents qui, comme moi par exemple pour les questions économiques, sont chargés de l'étude de ces documents,, il en est .d'autres qui sont chargés de tes traduire. Vous saisissez?
. — Je commence.
. — La maison n'est installée que depuis quinze jours. Vous pensez que nous ne manquons pas de traducteurs pour les langues courantes, anglais, allemand, etc. Pour le russe, nous avons M. Legras, professeur à la Faculté des lettres de Dijon. Mais pour les dialectes caucasiens, pour le mingrélien en particulier, je serais réellement étonné... ■ — Moi aussi, ne pus-je m'empêcher d'ajouter.
— Je vous rwommandft M. Gérard, dit mon ami
leront le nécessaire auprès ae rautome miawire. Dans huit jours, si, comme je l'espère, tout va bien, voua serez, cher monsieur, muté de te 14" section à la 22% et j'aurai le grand plaisir de voua avoir pour collègue.
Là-dessus, cet aimable homme prit congé.
— Bh bien I me dit le- bibliothécaire, dès que la ' porte se fut refermée, oit peut dire que voilà une chance... Vous le «oyea, le travail mène & tout. ;
— A tout, dis-je, songeur.
Je regardai les pauvres yeux, rongés par les veilles, de mon humble ami.
— Oui, à tout, répétai-je en moi-même. A condition de savoir s'en servir.
Le jeune Vincent Laboulbène, flls choyé du prd- ; priétaire d'une de nos plus importantes firmes d'automobiles, remplissait à la Maison de la Presse les délicates fonctions de planton. Je J'avais connu vers 1911, faisant comme moi ses vingt-huit jours au camp de Sissonne. Depuis, il m'était arrivé de le rencontrer à Paris. Chaque fois, m'accueillant dans sa trépidante voiture, il m'avait évité gentiment métro et autobus grâce auxquels
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— ■ muiisivtiï e ianijt/is i
J/eus tout de fluitc ainsi la preuve de son tact. Auxiliaire exerçant des fonctions quasi diplomatiques, j'avais le droit de coucher che» moi et de me mettre en civil. Le jeune Laboulbène, au contraire, simple planton, portait l'uniforme sans gloire de soldat de la 23* section. Je n'ai pas besoin d'ajouter que sa vareuse bleu horizon était de meilleure coupe que mon veston.
Jeune homme charmant, quoique d'une ignorance réellement fabuleuse touchant ce qu'il est convenu de nommer la culture générale, Vincent Laboulbène me fut aussitôt du plus grand secours. ! Quand on connaît bien la répartition par étages des services d'une administration, on n'est pas loin de connaître cette administration elle-même. La forme cadre ici sensiblement avec le fond. Vincent Laboulbène m'apprit cette science. La Maison de la Presse, rue François-I", était un vaste et luxueux immeuble de six étages. Le bureau de l'information diplomatique, auquel j'étais attaché, était situé au troisième étage. N'ayant pour ainsi dire pas de relations, j'arrivais toujours avant mes collègues, tous gens marquants de la littérature, de l'Université et du haut journalisme. Le jeune Laboulbène venait alors me tenir compagnie.
— Comme vous avez vieilli, depuis Sissonne, ■ me dit-il un jour, avec la simplicité de ceux à qui
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vexer.
— J'ai été blessé, répoadis-je avec un peu 9e
Vincent Laboulbène me regarda avec d'humbles yeux, des yeux qui auraient désarmé un membre de la commission de contrôle des effectifs. Pour me faire pardonner ma brutalité, je me mis à lui parler des belles dactylographes de la maison, sujet qui lui tenait au cœur, et sur lequel il ne tarissait pas en détails pittoresques.
. — C'est égal, ajouta-t-il, après m'avoir longuement prodigué les trésors de sa documentation en cette matière, c'est égal, c'est ohic, à votre âge, de connaître, seul de toute la maison, le mingrélien, et aussi d'avoir écrit tant de jolies choses.
Je restai fort interdit. Sans doute, il y avait dans cette phrase le désir de la part du planton de racheter sa petite maladresse de tout à l'heure. Mais, enfin, les faits étaient là. Comment un illettré aussi achevé que Vincent Laboulbène avait-il pu avoir connaissance de mes travaux littéraires. Si j'ajoute qu'en 19i4, lesdits travaux se bornaient en tout et pour tout à la publication, hors commerce, de deux plaquettes de vers, et à une colla-
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Je le sentais planer silencieusement, circuler parmi les meubles de chêne noirci, frôler les classeurs, les machines à écrire encore endormies dans leurs gaines de fer.
■ Mais déjà, quelques-uns de ces messieurs de l'information diplomatique survenaient. Vincent Laboulbëne se retira discrètement.
De plusieurs jours, il ne me parla plus. Or, j« le voyais l'air gêné, somme s'il avait envie de m» demander quelque chose, sans l'oser.
Enfin, us jour, il n'y. tint plus. Gomme je m'apprêtais à prendre l'ascenseur, il vint à moi, et m» posa avec une déférente craintive la main sur le bras.
— Monsieur Gérard, j'aurais un mot à voua (lire. ,
— Eh bien! montez avec moi. Il n'y a encore personne au bureau.
— C'est que... le personnel militaire n'a pas 1# droit de se servir de l'ascenseur.
— Prenons donc l'escalier.
Il était maintenant devant moi, dans le bureau. Négligemment, je classai quelques papiers. /
— Cet animal va-t-il se décider, pensai-je, ■ impatienté.
Enfin, il parla.
— Monsieur Gérard, j'ai ■&< transmettre.
— Une invitation?
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— an men r me die-je. Mais u n'y a pas besoin de faire tant de manières pour en arriver à une chose ainsi banale.
J'en étaU encore à l'époque où une invitation oe cette sorte est rarement mal venue, en raison de l'économie qu'elle représente par rapport a un budget plutôt maigre.
« C'est chez lui qu'il m'invite », pensai-je.
Un déjeuner chez M. Hilaire Laboulbène, avenue de Friedland, n'avait rien pour me déplaire.
— Mais, bien volontiers, die-je. Vous remercierez monsieur votre père...
— Ce n'est pas chez mon nère, c'est chez un ami, ou tout comme, un client. ,.., '
— Ah ! fis-je, un peu déconcerte.
Le jeune Laboulbène brûla ses vaisseaux. H •avait cru/saisir dans mon étonnement une nuanoe de f roraeur.
— Oui, un ami. Depuis qu'il sait que vous êtes ici, et que je vous connais, si oe n'est pas dix fois
• ce n'est pas une qu'il m'a chargé de vous inviter. Il apprécie ce que vous écrivez.
— Ah ! il apprécie oe que j'écrie. =-'-"'
Je comprenais, enfin, mais je n'en restai pas moins un peu perplexe. I
— Après tout, me dis-je, quoi d'étonnant. Il B'est vendu sept exemplaires de ma première plaquette, ] dix de la seconde. En outre, vers le l° r juin 1914, ; les Hexagones irréguliers avaient près de deux cents abonnés... Oui, quoi d'étennantt
J'étais tout de même très étonné. J'essayai d'interroger le planton. Mais il était visible que, lui,
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— Je ne sais pas si je dois... dis-je, bien décida en réalité à percer cette énigme.
— Oh! monsieur Gérard, fit le jeune homme, si vous n'acceptez pas, je croirai que c'est parce que vous ne voulez pas déjeuner avec un planton.
— Voyons, voyons, quelle idée. Et pour quand est-ce, ce déjeuner?
— Pour mercredi proehain. Je demanderai la permission de l'après-midi à l'officier d'administration.
Le mercredi arriva sans que j'eusse pu tirer 'de Vincent Laboulbène aucun renseignement précis sur notre amphytrion. Je savais seulement qu'il parlait de moi avec déférence, qu'il avait acheté le mois précédent aux ateliers Laboulbène une splendide 20 HP à conduite intérieure, et qu'il avait appris en très peu de temps à conduire, bien qu'il fût vieux et qu'il eût le bras gauche à peu près paralysé.
C'était Vincent Laboulbène lui-même qui lui avait donné ses premières leçons. Ils avaient parlé de moi en prenant le thé ensemble, dans un établissement du Bois qui venait de rouvrir ses portes. Le vieillard s'était extasié aussitôt sur la chance qu'il avait de connaître un être tel que moi.
— Ce monsieur est vraiment trop bon, dis-je, heureux néanmoins de constater qu'en dépit de circonstances anssi contraires que celles que nous
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— Eh bien ! me die-je. Mais il n'y a pas besoin de faire tant de manières pour en arriver à une chose ainsi banale.
J'en étai3 encore à l'époque où une invitation oe cette sorte est rarement mal venue, en raison de l'économie qu'elle représente par rapport à un budget plutôt maigre.
« C'est chez lui qu'il m'invite », pensai-je.
Un déjeuner chez M. Hilaire Laboulbène, avenue de Friedland, n'avait rien pour me déplaire.
— Mais, bien volontiers, dis-je. Vous remercierez monsieur votre père,..
— Ce n'est pas chez mon fière, c'est chez un ami, ou tout comme, un client. .^ "
■ — Ah I fis-je, un peu déconcerté.
Le jeune Laboulbène brûla ses vaisseaux, il avait cru/Saisir dans mon étonnement une nuance de froideur.
— Oui, un ami. Depuis qu'il sait que vous êtes ici, et que je vous connais, si ce n'est pas dix fois
■ ce n'est pas une qu'il m'a chargé de vous inviter. Il apprécie ce que vous écrivez. ;! -, .. v .. .
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Je comprenais, enfin, mais je n'en restai pas moins un peu perplexe, i
— Après tout, me dia-je, quoi d'étonnant. Il B'est vendu sept exemplaires de ma première plaquette, ■ dix de la seconde. En outre, vers le 1" juin 1914, ; les Hexagones irréguliers avaient près de deux cents abonnés... Oui, quoi d'étennanfc]
J'étais tout de même très étonné. J'essayai d'interroger le planton. Mais il était visible que, lui,
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— Oh ! monsieur Gérard, fit le jeune bomme, ! si vous n'acceptez pas, je croirai que c'est parce que vous ne voulez pas déjeuner avec un planton.
— Voyons, voyons, quelle idée. Et pour quand est-ce, cô déjeuner ?
— Pour mercredi prochain. Je demanderai la permission de l'après-midi à l'officier d'administration.
Le mercredi arriva sans que j'eusse pu tirer 'de Vincent Laboulbène aucun renseignement précis sur notre amphytrion. Je savais seulement qu'il parlait de moi avec déférence, qu'il avait acheté le mois précédent aux ateliers Laboulbène une splendide 20 HP à conduite intérieure, et qu'il avait appris en très peu de temps à conduire, bien qu'il fût vieux et qu'il eût le bras gauche à peu près paralysé.
C'était Vincent Laboulbène lui-même qui lui avait donné ses premières leçons. Ils avaient parlé de moi en prenant le thé ensemble, dans un établissement du Bois qui venait de rouvrir ses portes. Le vieillard s'était extasié aussitôt sur la chance qu'il avait de connaître un être tel que moi.
— Ce monsieur est vraiment trop bon, dis-je, heureux néanmoins de constater qu'en dépit de circonstances aussi contraires que celles que noua
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par percer.
Il avait neigé toute la nuit. C'étaient les jouis noirs d'angoisse où venait de se déclancher l'offensive allemande contre Verdun. Midi sonnait à l'église de Montrouge lorsque l'automobile conduite à toute allure par la jeune Laboulbène passa devant elle. Nous avions quitté la rue François-!'* à midi moins dix.
— Oui, véritablement trop bon, répétai-je. II faudrait enfin que vous me disiez son nom.
Chose curieuse, en effet : chaque fois que j'avais, au cours de la semaine, posé cette question bien naturelle, mon compagnon l'avait éludée. Il comprit qu'il ne pouvait plus se taire davantage.
— M. Térence. Il s'appelle M. Térence.
— M. Térence î
— Oui, dit Vincent, qui, juste à cet instant, eut la chance d'avoir à faire un virage savant pour éviter *n énorme camion militaire en panne.
Il ajouta, en confidence, lorsque le camion fut
— Il faut vous dire que je crois que c'est un étranger.
Par le boulevard Jourdan, l'auto gagna le parc Montsouris. Les rameaux, noirs des arbres, balancés aigrement par la bise, laissaient pleuvoir une poussière de neige. De pauvres moineaux
bouffis faisaient des taches sur le ciel blême. A angle droit, Vincent prit la rue Nansouty et
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fut moindre que celle qui m'avait saisi à voir u« acheteur d'une 20 HP Laboulbène (55.000 francs t) habiter un aussi modeste quartier.
Sans répondre à mon compagnon, la jeune filW était rentrée dans la maison. Au bout de deux minutes, une vieille femme sortit.
— C'est vous qui demandez M. Térence ?
— C'est moi, madame. .
— Eh bien I il m'a dit de bien l'excuser auprès de ces messieurs, et de leur dire, quand ils vien-i draient, d'aller le retrouver au restaurant du Lioai d'Or, 66, avenue de Villiers.
L'automobile refit, en sens contraire, le chemi», que nous venions de parcourir. En arrivant à' l'avenue Latour-Maubourg, Vincent, qui devait croire que je le boudais, sans que son impression 1 fût tout à fait fausse, osa parler.
— Il nous invite au restaurant. 11 aura jugé' qu'il était trop petitement installé pour voua^ recevoir.
— Cela n'a aucune importance, fis-je.
— Aucune, dit Laboulbène rassuré. Il n'y a ■ qu'une chose que je regrette. Il m'avait dit qu'il ' avait un excellent marc de Bourgogne, et qu'il , nous en ferait goûter. Voilà un plaisir fichu. Car ] je ne pense pas qu'il l'ait emmené avec lui auj
Quand nous pénétrâmes dans le restaurant de l'avenue de Villiers, je vis <jpie imon compagnon ■était -un peu nerveux.
— Il n'est pas encore arrivé, dis-je» avec un lOfurire iTamique.
— Non, je ne comprends réellement pas...
Maître d'hôtel, vous *vez wm table retenue au nom «to <M. Téremce ?
— M. Térenoe7Non,»ïoinBieiiir,pasqttejesacl»e. Il s'adressa à ta caissiers.
— Vous n'eve» pas d* table au nom d* M. Térence? -
Elle fit un signe négatif.
Je vis Vincent prêt a pleurer.
— Eh bien I lui dîs-je. Installons-nous toujours". St s'il ne vient pas, nous déjeunerons sans loi... Je commence à avoir ïaira.
— Cest inconcevable, inconcevable, répétait ie pauvre garçon, en tordant «titre ses doigts son *èpi fantaisie.
Douloureusement, prenant à témoin tout le personnel de l'établissement, il répéta une fois de plue :■-.'■■
— Vous êtes certain*, nias oerfcains, gu'il n'y a pas de table retenue an nom 3e M. Térence ? .
Alors on entendit une voix de tête -gui disait :
— M. Térenœ 1 q*i cVssi qui demande M. Té- »Mce?
•a même *empa, «ne perte de l'office s'ouvrait.
Digi-iMday GoOgIC
— Qui c'est qui demande M. Térenee ?
— Moi, moi, dit mon eompagraon.
— Vous voua appelez ? M le chasseur, méfiant.
— Viaoent Laboulbèae, M, Vincent Laboulbène.
— Alors, elle est bien pour voua, dit l'-eniant vert pomme -en «xtaavaat use lettre d'une de ses pochée.
21 la remit -avec dignité «a jeune Laboulbène.
— E(a 1 -vilain drôle, disait cependant le gérant, tu ne peux pa3 rester ici, a 'la disposition -de* clients, au lieu d'aller t'empiffrer dans les cuisines 7 Voilà cinq minutes qu« .monsieur réclamait.
— Laissez, laissez, dit Vincent qui venait d'achever la lecture de la lettre. Tiens, voilà pour toi, <dit-il an groom.
U 4tait an peu rouge, et me regardait avec ■an* certains gène.
— Eh bien? demandai-je. ïl ne peut pas venir? Il nous demande de l'attendre?
— Ce n'est pas cela, pas tout à fait cela. 1\ nous demande de l'excuser... de l'excuser, et de lui lair» l'amitié de venir le retrouver tout de suite...
— Le retrouver, où cela ?
, — SI, rue Gambetta.
Bi Laboulbène ajouta précipitamment, comme pour se libérer d'un gros poids.
— Rue Gambetta, à Nnisy-le-Sec.
■ — A Koisy-le-Sec, m'écriai-je. A Noîsy-le-Sec I Avec le temps qu'il fait... Et il ya être une heure !
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Il apprécie ce que tous écrivez.
— Ah ! il apprécie oe que j'écrie. *" ' • '
Je comprenais, enfin, mais je n'en restai pas moins un peu perplexe. i
— Après tout, me dis-je, quoi d'étonnant. Il s'est vendu sept exemplaires de ma première plaquette, : dix de la seconde. En outre, vers le 1" juin 1914, ; les Hexagones irrégulieTS avaient près de deux cents abonnés... Oui, quoi d'étonnant t
J'étais tout de même très étonné. J'essayai d'interroger le planton. Mais il était visible que, lui,
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si vous n'acceptez pas, je croirai que c'est parce que vous ne voulez pas déjeuner avec un planton.
— Voyons, voyons, quelle idée. Et pour quand est-ce, ce déjeuner?
— Pour mercredi proehain. Je demanderai la permission de l'après-midi à l'officier d'administration.
Le mercredi arriva sans que j'eusse pu tirer 'de Vincent Lahoulbène aucun renseignement précis sur notre amphytrion. Je savais seulement qu'il parlait de moi avec déférence, qu'il avait acheté le mois précédent aux ateliers Lahoulbène une Splendide 20 HP à conduite intérieure, et qu'il avait appris en très peu de temps à conduire, bien qu'il fût vieux et qu'il eût le bras gauche à peu près paralysé.
C'était Vincent Lahoulbène lui-même qui lui avait donné ses premières leçons. Ils avaient parlé de moi en prenant le thé ensemble, dans un établissement du Bois qui venait de rouvrir ses pertes. Le vieillard s'était extasié aussitôt sur la chance qu'il avait de connaître un être tel que moi.
— Ce monsieur est vraiment trop bon, dis-je, heureux néanmoins de constater qu'en dépit de circonstances aussi contraires que celles que nous
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Chose curieuse, en effet : chaque fois que j'avais, au cours de la semaine, posé cette question bien naturelle, mon compagnon l'avait éludée. Il comprit qu'il ne pouvait plus se taire davantage.
— M. Térence. Il s'appelle M. Térence.
— M. Térence ?
— Oui, dit Vincent, qui, juste à cet instant, eut la chance d'avoir à faire un virage savant pour, éviter un énorme camion militaire en panne.
Il ajouta, en confidence, lorsque le camion fut
— Il faut vous dire que je crois que c'est un étranger.
Par le boulevard Jourdan, l'auto gagna le parc Montsouris. Les rameaux, noirs des arbres, balancés aigrement par la bise, laissaient pleuvoir une poussière de neige. De pauvres moineaux bouffis faisaient des taches sur le ciel blême.
A angle droit, Vincent prit la rue Nansouty et
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— C'est bien ici qu'habite M. Térence ?
Ainsi le jeune Laboulbène n'était donc jamaii
encore venu chez son grand ami. Ma surprise ert fut moindre que celle qui m'avait saisi; à voir u* acheteur d'une 20 HP Laboulbène {55^000 francs I) babiter un aussi modeste quartier.
Sans répondre à mon compagnon, la jeune filW était rentrée dans la maison. Au bout de deux minutes, une vieille femme sortit.
— C'est vous qui demandez M. Térence ? , '
— C'est moi, madame. « .
— Eh bien ! il m'a dit de bien l'excuser auprè* de ces messieurs, et de leur dire, quand ils vien-; draient, d'aller le retrouver au restaurant du Liom d'Or, 66, avenue de Villiers.
L'automobile refit, en sens contraire, le chemi»\ que nous venions de parcourir. En arrivant à; l'avenue Latour-Maubourg, Vincent, qui devait croire que je le boudais, sans que son impressiom 1 fût tout à fait fausse, osa parler.
— Il nous invite au restaurant. Il aura jugé qu'il était trop petitement installé pour vousj recevoir.
— Cela n'a aucune importance, fis- je.
— Aucune, dit Laboulbène rassuré. II n'y a ' qu'une chose que je regrette. Il m'avait dit qu'il ; avait un excellent marc de Bourgogne, et qu'il ; nous en ferait goûter. Voilà un plaisir fichu. Car j je ne pense pas qu'il l'ait emmené avec lui auj
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pauyre garçon, en torpant antre ses doigts son nepi fantaisie.
Douloureusement, prenant à témoin tout lé personnel de l'établiasemsaj, il répéta une fois de j»1ub :
— Vous êtes certain*, bien certains, qu'il n'y a p*s de table retenu* au nom "de M. Térenoe ? i
Alors on entendit uns voix de tête qui disait :
— M. Térenoe t qai c'est qui demande M. Tenace?
fa même temps, «a* parie de l'office s'ouvrait.
DigiwJay GoOgIC
— Alors, eite Bât ate& pour vous, ait reniant vent [pomme -en extrayant une lettre 4'une de ses poekes.
JI la remît avec dignité «re je-iame Laboulbène.
— Ëh 1 vilain drùle, disait cependant le gérant, tu ne peux pas rester ici, À 'la disposition <àe» clients, au lieu d'aller t'ampiffrer dans les cuisines ? Voilà cinq minutes que monsieur réclamait.
— Laissez, laissez, dit Vincent qui venait d'achever la lecture de la lettre. Tiens, voilà pour toi, -dit-il bu groom.
H ■était un peu Touge, et me regardait avec <mtè «ertaàne gêne.
— Eta îrien'î demaTidai-jB. Tl «e peut pas venir? Il nous demande de l'attendre?
— - Ce n'est pas cela, pas tout à fait cela. 11 notre demande de l'excuser... -de l'excuser, et de lui îairt l'amitié de venir le retrouver tout de suite...
— Le rétrouver, où cela ?
. — 41, rue Gambetta.
Et -Laboulbène ajouta précipitamment, comme pour se libérer d'un gros poids. N
— Rue Gambetta, à Noisy-le-Sec.
■ — A -Noisy-le^Sec, .m'écriai- je. A Noisy-le-Sec ( Avec le temps qu'il fait.,. Et il va être une heure l
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— Voua n'-avea pas dt table «a nom d* M. Térence î
Elle fit un signe -négatif. ^
Je vis Vincent prêt à picorer.
— Eh tien ! lui dis-je. Installons-nous toujotjrlB. Bt s'il ne vient pas, noos déjeunerons sans lui... Jt commence à avoir ïaim.
— Cest inconcevable, inconcevable, répétait le pauvre garçon, en tordant antre ses doigts son "képi fantaisie.
Douloureusement, prwiânl à témoin tout le për- ■onnel de rétabliaeement, il répéta une fois de plus: .-.■ |
— Vous êtes certain», bien certains, qu'il n'y a pas de table retenu» au nom de M. Térenoe 7 i
Alors on entendit uns voix -de tète gui disait :
— M. Térenoe l qai c'est qui demande M. Téimce?
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— Vasoent l^aboulbèoe, M. Vincent Laboulbène.
■ — Alors, elle est toiea pour vooa, dit l'-eniant vert rpomme on extrayant use lettre d'une de ses pocteee.
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— Eh ! Tifaon drôle, disait cependant le gérant, tu ne peux pas rester ici, à ■■la. disposition dei clients, au lieu d'aller t'ampiffrer dans les cuisines ? Voilà cinq minutes qua .monsieur réclamait.
— ■ Laissez, laissez, dît Vincent qui venait d'achever la lecture de la lettre. Tiens, voilà pour toi, iiit-:il aa groom.
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— Eh bien '7 demandai-je. 11 ne peut p&s venir ? Il nous demande de l'attendre?
— Ce n'est pas cela, pas tout à fait cela. 11 non* demande de l'excuser... de l'excuser, et de lui îairt l'amitié -de venir le retrouver tout de suite...
— Le retrouver, où cela?
, — Si, rue Gambetta.
fit .Laboulbène ajouta précipitamment, comme pour se libérer d'un gros poids.
— Rue -Gambetta, à Noisy-le-Sec.
■ — A -Noisy-le-Sec, m'écriai- je. A Noisy-le-Sec I Avec le temps qu'il fait.,. Et il va être une heure !
Cooyk'
■ne Doite propre, ou ion napporse pas sa caisson.
Quand nous pénétrânaès dams ie restaurant de l'avenue de Vîlliers, je vis que mon compagnon ■était un peu nerveux.
— II n'est pas encore arrivé, dis-je, avec an ^aurïre ironique.
— Non, je ne comprends réellement pas...
Maître d'hôtel, tous avez sum table retenue au nom 4a M. Térerace?
— M. Térenoe?Non,Mîonsieur,pasqae jesache.
H s'adressa a ta caissière.
— Voua n'avez pas d» table au nom d« M. Térence?
Elle fit un signe négatif . ,
Je vis Vincent prêt à pleurer.
— Eh "bien I lui dis-je. Installons-hoûs toujours. 5t s'il ne vient pas, nous déjeunerons sans loi.., Jt commence a avoir ïaim.
— Cest inconcevable, inconcevable, répétait le pauvre garçon, en tordant entre ses doigts son "képi fantaisie.
Douloureusement, prenant à témoin tout le për- •onnel de l'éiabliâsemeni, il répéta une fois de plue:
— Vous êtes certaine, bien certains, qu'il n'y a pas de table retenue au nom de M. Térenoe ? i
Alors on entendit une voix de tête gui disait :
— M. Térence t qui c'est qui demande M. Té- DMce?
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— Qui c'est qui dennaorie M. Téranee ?
— Moi, moi, dît mon compagnon,
— Vous vous «tppeles î M le chasseur, méfiant
— Vincent Laboulbèaa, M, Vincent Laboulbène.
— Alors, elle est fciea pour vous, dit reniant vont pomme -en -extradât une lettre d'une de ses poc&es.
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— Eh ! -vilain drôle, ictiso.it cependaut le gérant, tu ne peux pas rester ici, h la disposition u&ei clients, au lieu d'aller t'ampiffrer dans les cuisines ? Voilà cinq minutes que .monsieur réclamait.
— Laissez, laissez, dit Vincent qui venait d'achever la lecture de la lettre. Tiens, voilà pour toi, 'dsl-itl au groom.
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— Le rétrouver, où cela ?
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Et Laboulbène ajouta précipitamment, comme pour se libérer d'un gros poids. »
— Jïue Gambetta, à Nnisy-le-Sec
■ — A JJoisy-lfrSec, m'écriai-je. A Noisy-le-See I Avec le temps qu'il fait... Et il va être une heure 1
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cent.
. — Si ces messieurs m'en croyaient, commença le gérant, étant donnée la distance...
— Il y en a pour un quart d'heure, et pas même, avec mon auto, cria Vincent. Vous n'avez qu'à la regarder, et qu'à me dire si vous en voyez souvent une comme elle devant votre porte.
— Je consens à vous suivre, dis-je à Vincent, pour couper court, mais pas en Chine. Si nous ne trouvons pas ce monsieur à Noisy-le-Sec, je tous prériens que je vous plante là, et que je rentra à Paris par le tramway de l'Opéra.
Noisy-le-Sec ! Qu'ils sont rares, ceux qui appartiennent aux générations expiatoires, les générations venues à la vie entre 1870 et 1900, qu'ils sont rares, ceux qui appartiennent à ces générations et dans le cœur desquels il n'éveille pas un mortel écho, le nom de la sinistre gare régulatrice. Noisyle-Sec ! Combien de Français qui allaient mourir ont été dirigés vers leur destin immérité par cette lugubre écluse noire. Petits, sur les bancs de leurs écoles, on leur avait promis une ère de bonheur
l' et de paix. Tout cela pour aboutir à toi, Noisy-le^. Sec I Ah I bien plutôt que les champs de carnage où l'horreur est trop grande pour nous permettre de raisonner, où la nécessaire volonté d'établir les responsabilités sombre parmi les larmes, tu es bien, Noisy-le-Sec, le lieu de pèlerinage pratiqua
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sieurs, prenez donc la peine de me suivre sur cette' passerelle qui domine la gare, de vous y accouder. I Elle a vingt mètres de long, peut-être moins. Eh' bien ! sous elle, durant quatre ans, dix millions d'hommes ont passé. Sur ces dix millions, deux millions sont mutilés, dix-huit cent mille sont morts. — A bas la guerre! dites-vous. — Sans doute... Mais si vous me jurez qu'avec ce simple eri, à bas la guerre, vous êtes sûr d'éviter aux millions de petits enfants roses en train de grandir dans la douce France l'horreur de passer dans dix ans, dans cinq peut-être, sans billet de retour, sous la hideuse passerelle de Noisy-le-Sec, si vous me jurez que vous en êtes sûrs, eh bien ! ce cri, à bas la guerre, je vous jure, moi, de le pousser plus fort que vous, plus fort, vous m'entendez bien !... Mais, mes chers amis, il me semble que vous vous taisez. »
L'auto dirigée par le jeune Vincent d'une main plus nerveuse longeait la gare. Par-dessus les balustrades, on apercevait les voies noires des chapelets de wagons. Sur les plates-formes s'érigeaient de monstrueuses silhouettes de canons. Les bâches sombres étaient couvertes d'une neige qui fondait rapidement. Le cuir mouillé luisait. Les quais étaient bondés de troupes.
Vincent Lahoulbène ne soufflait mot. Sa pauvre 4me d'auxiliaire guetté par les commissions de récupération, je la sentais mollir devant ce speefctle.
Cooyk'
Nous finîmes par la trouver. C'était une de ces. meu- de banlieue lépreuse-, composée- de lourds.
immeubles alternant avec des terrains, vagues. Au fond d'un café, un phonographe chantait :
ÎVoMuî entrerons dans la. carrière
Quand nos aînés, n'y sero.nL plus...
— Tu parles t dit un caporal qui sortait de c»
café- avec un soldat.
Ils jetèrent un marrr»» regard: à mon automobiliste.
— Enfin, murmura Laboulbène, arrêtant sa voiture devant la maison qui portait le numéro 4i.
Il ajouta, essuyant son front :
— Ce n'est pas trop toL
— Entrez, lui dis-je, et demandez si c'est bie». là. Moi, je ne bouge pluâ avant d'en être certain- Cela nous porterait la guigne.
IL obéit, revint bientôt, la mine radieuse.
— C'est bien ici. IL nous, attend.
Le 41 de la rue Gambette était un énorme gratteciel dominant la voie ferrée. Le gaz était déjà allumé dans l'escalier sombre.
■ — C'est au cinquième, me souffla Laboulbène.
— Je m'en serais douté, répondis-je avec aigreur.
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et noir. La-gare ôtaità nos pieds, a\ee soq fourmillement d'hommee et, d» matériel. On voyait*, énormes cloches k oaeloni sonabresy ces hangars i locomotives, que ceux gai. sont passés par Noisjle-See n'oublieront jamais.
— Que c'est laid.! fit Vincent Labouibène.
— L'avenue ds Friedland est, mieux, dis-ja.
Et soudain, nous nous tûmes tous. deux. On»
porte s'était ouverte! M. Térence venait d'entrer.
— Messieurs, que d'excuses j'ai à vous offrir.. Il répéta.
— Que d'excuses !
— C'est vrai, nous avons bien cru que no»B n'arriverions jamais à vous retrouver, fit Vincest.
La voix du jeune homme était redevenue gaie et heureuse. La mauvaise vision s'était effacée. il fit les présentations.
— M. Gérard. M. Térence.
M. Térene© me prit la main et la serra longue.ment.
La pièce en. temps ordinaire devait être claire. Mai3, par ce sombre jour d'hiver, on n'y voyait déjà, presque plus. En outre, M. Térence tournait le dos a la fenêtre, ie vis seulement qu'il étaii grand, que ses cheveux étaient blancs, et qu'il portait des lunettes foncées.
— Excusez-moi, encore une fois, monsieur Gérard. Mon désir de vous connaître est seul responsable de l'espèce de guet-apens où vous, voici entraîné. . *
Il s'exprimait dans un français très correct, mus
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— Je ne vous cache pas, dit Vincent en dégrafant son ceinturon, que je commençais à ne plus être tranquille. Mais voilà qui va mieux.
Le vieillard sourit.
— Asseyez-vous, monsieur Gérard ; je voua ex prie.
Et il se mit à nous verser du porto.
Pendant ce temps, je jetais un regara rapide sur . la salle à manger. Des meubles quelconques, neufs ; d'ailleurs. Une table couverte d'une vaisselle très •rdinaire. Le tout contrastait violemment avec l'aspect du maître de céans. Je cherchai un lien quelconque entre ce logis et son propriétaire. Je ne le trouvai pas. A part, au mur, une estampe dont je ne pouvais, de ma place, discerner le détail, tout était marqué ici au sceau de la plus désolante banalité.
— Un peu plus de porto ? dit le vieillard.
t - — Ce n'est pas de refus, s'exclama Vincent. On gelait, sur cette route, monsieur Térence. Nous somme» 'venus en voiture découverte, vous savez.
*À propos, votre canduite intérieure, vous en êtes toujours content ?
:;■:. C.OO^k'
Gérard?
Il se leva, décrocha le cadre, le posa devant moi sur la table.
— Vous reconnaissez, je pense ? me demandât-il en souriant.
C'était une vieille, très vieille estampe, représentant le sac de la ville de Drogheda par les mercenaires de Cromwell. Au premier plan on voyait le lord protecteur avec sa lourde cuirasse, son pourpoint de buffle. Une de ses bottes s'appuyait sur le sein nu d'une femme égorgée. Au bas, il y avait, en manière de légende, une phrase de la lettre adressée en cette circonstance par Cromwell au Parlement anglais pour l'aviser de sa victoire sur les ennemis de la Religion.'
Nous avions à cœur d'accomplir une grande œuvre, non par force et violence, mais par l'esprit de Dieu.
Toujours souriant, M. Térence alla raccrocher le cadre.
— Et maintenant, à table, dit-il. ,
Vers trois heures, nous étions sur le point S'achever de déjeuner. On avait parlé, à bâtons rompus, de beaucoup de choses. Mais, à aucun instant, à mon grand étonnement, il n'"vait été question des motifs qui avaient poussé M. Térence à m 'inviter chez lui. 11 n'avait pas plus été fait
JigiwJay GoOgIC
Cooyk'
Le jeune Laboulbène, superbe et un' peu ivre, me coupa la parole.
— Il n'y a pas de temps qui tienne, non, ni tempo ni distance pour une 20 HP Laboulbène. Faitesvous- servir le café et» d'ici- trois quarts d'heure-,. je serai ici, avec le marc I.
Nous l'entendîmes dégringoler l'escalier. Deux minutes plus tard, c'était- là bruit, de l'automobile qro démarrait
Alors, M. Térence se leva. Il marcha vers la buffet, l'ouvrit, y prit une bouteille, deux verres, qu'il emplit.
C'était un marc de Bourgogne eomrne je n'a* avais jamais goûté.
— II me semble impossible, dis-je, crue celui que; va nous rapporter Vincent soit aussi bon qu* celui-ci.
— C'est le même, dit M. Térence.
Et, comme je le regardais, il ajouta ces parolee* «rui ne firent qu'accroître ma stupéfaction :
— J'avais à vous parier, monsieur le professeur, et vraiment, il n'y avait guère d'autre moyen d» nous délivrer, pour une heure, de la présence do oe jeune imbécile.
Cooyk'
Tout de suite, l'idée de quelque obscur quiproquo me vint à l'esprit. Je songeai à la sottise — peut-être unique au monde — du jeune Laboulbène, et cela pourtant sans chercher à questionner mon interlocuteur. Cette lugubre soirée d'hiver avait fait naître en moi une apathie morne, dans laquelle je sentais sombrer peu à peu ma primitive curiosité.
Il était à peine trois heures, et la nuit tombait déjà. Les meubles, un à un, disparaissaient dans la pièce. Je vis M. Térence se lever. Je crus que c'était pour allumer une lampe. Mais non : il était allé à la fenêtre, l'avait ouverte.
L'air froid pénétra dans la salle à manger. Je suivis à la fenêtre M. Térence. Je m'accoudaf à côté de lui.
Ah ! sinistre tableau que ce soir d'hiver. La neige avait recommencé à tomber. Ses flocons drus passaient, noirs, devant nous, ou soudain jaunes, lorsque le vent les chassait dans le champ des becs de gaz qui s'allumaient. Les maisons, sur le ciel dt cendre, n'étaient plus que de lourds cubes bruns.
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tacie au puiu» un me ™ic ^««m
compagnon.
Le dépari d'un train de troupes se préparait. Des volutes rouges et jaunissantes permettaient de voir la locomotive, déjà accrochée en tête. Par derrière, c'était le chapelet des wagons, fourgons à bestiaux, prolonges et plates-formes où s'empilait le matériel du régiment, compartiments de voyageurs enfin, avec leurs portières ouvertes.
Les appareils d'éclairage de la gare étaient allumés. Mais, badigeonnés de couleur sombre dans leur partie supérieure, ou recouverts de réflecteurs de tôle noire, ils laissaient flotter entre eux et notre fenêtre une large bande ténébreuse, au delà de laquelle nous apercevions le sol, les trottoirs de la gare, éclairés d'une lumière blême, comme aplatie.
Cette concentration lumineuse, analogue à celle d'une rampe de théâtre, nous permettait d'ailleurs 3e ne perdre aucun détail de la scène qui se déroulait à nos pieds.
Les soldats, grappes gris-bleu, se tenaient devant les portes ouvertes. A un bref appel de clairon, nous les vîmes se passer de mains en mains leurs sacs, leurs fusils, puis disparaître les uns après les autres dans les wasrons... Ah ! ces exercices d'embarquement, qu'à la caserne, les jours de pluie, on nous faisait exécuter dans les chambres, avec
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moquées, à tes accomplir maintenant pour de bon...
Bientôt, u n'y eut plus sur le quai que tes officiers, debout -devant ieB portes de leurs oomparèiments respectifs, que quelques fourriers se hâtant dans les intervalles, et que le 'commandant de .la gare régulatrice, que «j'apercevais sous am réVerbère, avec son rfoiman noir et son képi à ibanda blanche.
Alors, le sourd murmure qui -avait régné jusque-là dans la gare cessa de monter jusqu'à aôus, et nous n'entendîmes plus que îles halètements de plus 'en plus précipités de la locomotive.
Un regard que je Tisquai furtivement vers mori hôte me le fit voir l'œil immuable, les traits tendus. Il paraissait observer avec une attention forcenée «e tableau à la fois si médiocre et si grandiose.
Un autre appel de clairon, suivi de deux eoupi de sifflet, celui du commandant de la gare, et Délai de la locomotive, lentement, avec un bruit déchirant de chaînes, le train venait de s'ébranler. Noue l'entendîmes plutôt que nous ne le vîmes défiler ■devant nous... Ah ! les train3 d'août 1914, pleins de chants et de fleurs.
'Quand le dernier wagon eut passé sous notre fenêtre, je regardai de nouveau M. Térenoe. Je vis qu'il faisait le signe de la croix.
Mon compagnon tendit sa main vers l'ombre,
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Sesyetntfle repartèrentsur la^gare^surd'harrible réservoir on on flot de petite hommes gris-bien affluait déjà, en vue d'un nouveau convoi.
— <Geux-ïà aussi, dit M. Téranoe, ceux-là aussi venait mourir.- Tous inouiront.
H répéta, «.près une minute cte silence :
— Tous, tous inïourrortt... Et pour quoi î Pour quoi î , ; rtv .
J'entendis à peine sa bizarre question. Je flottais en cet instant dans un monde de sentiments contradictoires. L'un d'entre «us ae dégagea, prit une forme. >« -On se perd, me dis-je, à Paris, partout, dans une foule de mesures ridicules pour éviter les indiscrétions au sujet ries mouvements de troupes. Or, 'de .sa fenêtre, un étranger, un ennemi peutêtre, a te loisir de dénombrer nuit et jour les Tégixaeriis .qu'on dirige vers Verdun... Je serais fort étonné si, à la gare de MayencB, par exemple... »
Les premières .paroles de M. Térence commencèrent par donner raison à ma réflexion.
— Depuis plusieurs jours, dit-il, je n'ai guèr» quitté cette fenêtre, non, pas même la nuit. J'ai vu passer dans cette gare tous ceux qui sont dirigés vers là-bas, vers le gouffre... Eh bien I monsieur la professeur, vous étonnerai-je vraiment en vous disant que, dans cette multitude de capotes bleues, je n'ai pas eu à constater la présence d'une seule vareuse .kaki.
Cooyk'
— Ce que je veux dire ? Ripn, monsieur le professeur, rien que vous ne sachiez déjà. Il fait tout a fait nuit. Les pauvres sens auront bien à souffrir, ce soir, dans la boue du Mort-Homme et de la cote 304.,
En silence, nous revînmes nous asseoir à la table. M. Térence tourna un commutateur. La lumi&re jaillit.
Mon hôte tira les lourds rHeaux de la fenêtre, tout en la laissant ouverte. Il était visible qu'il ne tenait Das à avoir de démêlés avec la police.
— Vincent Laboulbène n'est pas encore ' de retour, fis-je, pour dire auelque chose.
M. Térence eut un sourire ironique.
— Il aura eu des difficultés pour obtenir son marc, avec la brave concteree de la rue Nansouty. Oui, c'est certainement cela. Car on ne saurait imputer ce retard à la 20 HP Laboulbène, qui est véritablement une .des meilleures voitures actuelles.
Il était allé dans un coin obscur de la pièce. Il fouillait dans un amas de nanerasses.
H revint porteur d'un numéro de la Revue de}.
changée, émue et grave, qui laissait tomber ce simple mot :
— Merci.
Aussitôt, tout ce que la situation comportait d'inquiétant et de baroque se multiplia. Et pourtant, j© venais de comprendre. Cette appellation de Monsieur le professeur... Au sommaire de la revue que me tendait M. Térence, je lisais :
P. Gérard, professeur au Collège de France : L* Geste héroïque des régiments irlandais en France, aux Dardanelles et en Serbie
— Merci, répéta M. Térence. —**..--.■-..
Le vieillard était devant moi. Il m'avait pris la main, et la serrait.
— Merci, monsieur le professeur.
Cette main, je ne la retirai pas. Comment, pourquoi, alors qu'il en était encore temps, n'aî-jè pas, d'un mot, dissipé une aussi ridicule méprise î Jamais je ne l'ai compris au juste. Même aujourd'hui je me demande si, en présence de la simplicité émouvante de mon interlocuteur, un autre que moi eût eu le courage de le détromper.
Le courage, la force... Ce qu'il m'en restait, je l'employais à maudire in petto l'inconcevable sottise du jeune Laboulbène.
Le silence qui régna alors dans cette pièce, ce fut moi pourtant qui le rompit, mais pour demander, d'une voix mal assurée : ■*'
— Vous Êtes Irlandais, monsieur ? ,, . ; . '
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— Pourriez-vous me donner à boire"?
M. Térence se leva et me versa un verre d'eau. Puis, implacablement, il continua son hymne 'de gratitude.
— Je ne sais que depuis peu de temps cequetfe professeur Gérard a fait, en France, en 'Europe, pour la cause de l'Irlande libre, dans un domaine où je n'ai guère de lumières. Je ne sais que depuis peu de temps que, dès l'origine de la Ligue gaélique, vous avez aidé de votre haute autorité les efforts de Douglas Hyde, de David Comyn, du grand Eoin Mac Neill. Grâce a vous, le monde -a pu savoir que l'Irlande, terre libre, a une langue qui lui est propre, et qu'ainsi, lorsqu'elle demande une armée à elle, une diplomatie à elle, elle ne réclame que son droit. Je ne suis pas un savant, je le répète, et d'autres que moi sont plus qualifiés pour vous apporter le témoignage de la gratitude de notre patrie sur ce point. Mais votre activité ne s'est pas arrêtée là. Vous venez de consacrer cet
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cier.
— Vous étiez lieutenant aux Irish Fusiliers ! dis-je, avec un êtanneffient qne justifiait le grand âge de mon hôte.
— Je me suis engagé le jour de la déclaration de guerre, dit négligemment M. Térence, alors que je croyais que l'Angleterre tiendrait sa parole, et qu» chacun des coups de fusil que nous tirerions contre l'Allemagne serait tiré en faveur de la liberté de notre pays.
— Et. . - vous ne le croyet plus ?
— Pour qui nous prenez-vous? dit en sdulïant H. Térence.
ïl continuait k parcourir les pages de mon article.
— C'est égal, murmura-t-il de nouveau, il était bon que de telles choses fussent rapportées.
Ses yeux brillaient. Je voyais un pli naître et grandir sur son front blême.
— Sebfl-ul-Bahr I 25 avril 1915. J'ai vu, depuis que je vis, bien des choses terribles. Mais plus que les Dardanelles, jamais ! Ce fut le jour du débarquement, et les Irlandais étaient en tête, naturellement. Au fur'et à mesure qu'ils surgissaient sur les passerelles, le feu des Turcs les abattait. Des deux cents premiers, — tous des volontaires, vous l'avez bien dit I — cent quarante-neuf furent tués, trente blessés. Ceux qui suivaient sautèrent, pour aborder à la nage ; mais dans l'eau, invisibles, il y avait des fils <le fer barbelés. Je vois encore l'agonie ■de ces nageurs kaki, aux pieds pris par les chausse-
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gratitude.
— Je ne sais que depuis peu de temps ce que =le professeur Gérard a fait, en France, en Europe, pour la cause '-de l'Irlande libre, dans un domaine où je n'ai guère de lumières. Je ne sais que depuis peu de temps que, dès l'origine de la Ligue gaélique, vous avez aidé de votre haute autorité les efforis de Douglas Hyde, de David Comyn, du grand Eoin Mac Neill. Grâce à vous, le monde -a pu savoir que l'Irlande, terre libre, a une langue qui lui est propre, et qu'ainsi, lorsqu'elle demande une armée à elle, une diplomatie à elle, elle ne réclame que son droit. Je ne suis pas un savant, je le répète, et d'autres que moi sont plus qualifiés pour vous apporter le témoignage de la gratitude de notre patrie sur ce point. Mais votre activité ne s'est pas arrêtée la. Vous venez de consacrer cet
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cier.
— Vous étiez lieotenant aux Irish Fusiliers ! dis- je, avec un étonnemefit que justifiait le grand âge de mon hôte.
— Je me suis engagé îe jour de la déclaration de guerre, dit négligemment M. Téresce, alors que je croyais que l'Angleterre tiendrait sa parole, et que ■chacun des coups de fusil que nous tirerions contre l'Allemagne serait tiré en faveur de la liberté de notre -pays.
— Et... voua ne le croyeïplus?
— Pour qui nous prenez-vous ? dit en souriant M. Tétence.
ïl continuait a parcourir les pages de mon article.
— C'est égal, murmura4-il de nouveau, il était bon que de telles choses fussent rapportées.
Ses yeux brillaient. Je voyais un pli 'naître et . grandir sur son front blême.
— Sebâ-ul-Bahr 1 25 avril 1915. J'ai vu, depuis que je vis, bien des choses terribles. Mais plus que les Dardanelles, jamais I Ce fut le jour du débarquement, et les Irlandais étaient en tête, naturellement. Au furet à mesure qu'ils surgissaient sur les passerelles, le feu des Turcs les abattait. Des deux cents premiers, — tous des volontaires, vous l'avez bien dit I — cent quarante-neuf furent tués, trente blessés. Ceux qui suivaient sautèrent, pour aborder à la nage ; mais dans l'eau, invisibles, il y avait des fils-de fer barbelés. Je vois encore l'agonie de ces nageurs kaki, aux pieds pris par les chausse-
Cooyk'
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Lé murmure de la gare, au-dessous de nous, s'était dissipé, et, avec lui, un peu de l'émotion de M. Téreace. Ce fut d'une voix à peu près calme qu'il se remit à me parler. .
— Il faut dire la vérité. La vérité irlandaise actuelle n'est pas conforme a la conclusion de votre article. « Cet héroïsme, dites-vous, prouve que l'Irlande a compris définitivement qu'il est une autre méthode que celle de la rébellion pour obtenir la reconnaissance de ses droits. En ce sens, c'est an désaveu formel que les soldats des Dardanelles et de Serbie ont donné aux assassins de 1833... » Ceci, monsieur le professeur, est faux. Et je vais tous en donner tout de suite la preuve... Les gêna des Dardanelles et les assassins de Phœnix-Park ■e s'opposent pas. Ce sont les mêmes, animés du même esprit,. les mêmes...
Il se leva.
— C'est moi, monsieur le professeur, qui, le 6 mai 1882, à dix heures du matin, ai poignardé dans Phœnix-Park lord Frederik Çavendish, soussecrétaire d'Etat pour l'Irlande, tandis que mes compagnons se chargeaient du secrétaire d'Etat Burke. Tout cela sous les yeux du vice-roi, lord Spencer, qui, d'une fenêtre du château, assistait a cette petite rencontre sans y rien comprendre. Cette affaire n'est pas encore oubliée. Vous savez 4e quel opprobre le monde entier a chargé les justiciers. Or, voici que, trente ans plus tard, je me
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De son poing gauohey il frappa, la table. Elle rendit un bruit métallique. Alors, je me souvins que, durant le Depaa,. il avait gardé cette main
gantée.
— Vous, du moine, vous avea acquis le droit de
parler- de la sorte,, dis-je.