CHAPITRE Y
amais le vieux château n'a été plus animé, plus vivant que ce soir : on y attend la naissance d'un enfant.
Le père, qui est chevalier, n'a pas eu
l'idée, un seul moment, de songer à une
tille. Une fille! il s'agit bien d'une fille
en vérité! 11 faut à cet homme de guerre
un enfant qui soit homme de guerre à son
tour, qui sache chasser le sanglier, lancer
le faucon, tenir un fief, défendre son seigneur et faire un jour la
grande expédition d'outre-mer pour délivrer le sépulcre du Christ
et racheter l'âme de son père.
Et le père joyeux cria : « Ccst un garçon'. » Vous connaissez ce
« Sur les couches, v. Bataille Loquijer, Dibi. nat., fr.2i94, f- 181- Cf., dans le Chevalier
beau vers de Victor Hugo en son Revenant : c'est le cri de tous nos chevaliers, et même de leurs femmes1. Voyez-vous, là-bas, ce messager qui accourt vers Fromont2? « Dieu vous sauve, seigneur, au « nom de votre fils qui naquit avant-hier et est tout petit. Ditesce moi, pour Dieu, quel nom vous lui voulez donner. — 11 s'appelle lera Fromondin, dit Fromont : car après moi il tiendra mon pays. » Puis, il appelle tous ses barons et leur dit : « Faites-vous joyeux et « rassurez-vous. Il est né, le seigneur dont vous tiendrez vos terres ; « il est né celui qui vous donnera les riches fourrures, le vair et le « gris, les belles armes et les chevaux de prix. » Et le vieux Fromont ajoute avec fierté : « Dans quinze ans mon fils sera chevalier. » Cette petite scène de Garin le Loherain peut ici servir de type, et c'était partout la même joie5.
Le berceau est préparé, et il est de forme gracieuse* : car, aux
plus vulgaires objets nos pères savaient toujours donner je ne sais quel tour artistique et charmant.
Le nouveau-né, le futur chevalier est tout d'abord baigné 'devant une bellefiambéequ'on a allumée pour lui
Pijj. ». — Un berceau (iv siècle), d'après le Dictionnaire du Mobilier, «Je Vlollel-Lc-Duc danS 13 Cheminée (I, p. 38, fig. ï). — L'original appartenait a M. Viollet-Le-Duc. . , -, ,
ce bain rappelle involontairement au père cet autre bain que le jeune noble doit prendre rituellement, en certains pays, le matin du jour où il est fait chevalier. Puis il est emmailloté6 corps
au Cytjne (v. 64 et suiv.), une singulière croyance sur les enfants jumeaux. == ' a Par la foi que vos (loi, uns damoisieaux est nez.» Ainsi parle la duchesse Parise dans le roman qui porte son nom (v. 829). = - Un des principaux personnages de la grande geste des Lorrains. = 5 Garais /i Loherains, I, pp. 257-258. Cf. Raoul de Cambrai, éd. Le Glay, pp. 4, 5. = ' Viollet-Le-Duc en son Dictionnaire du Mobilier (I, p. 38 fig. 2), et M.Victor Gay, en son Glossaire archéologique (I, pp. 45, 40) ont reproduit les principaux types de ces berceaux. Aucun n'a de rideaux. = 5 Macaire, y. 1577; Parise la Duchesse, v. 850, etc. =8« Anma-
et bras', en des langes de bonne toile ou de «bouquerant*». On ne tardera pas à le revêtir d'une petite robe de soie fourrée, d'un pelisson d'bermine5 qui ressemble à celui de son père et de sa mère et, par là-dessus, d'un charmant petit manteau*. Quand la belle Mais au clair visage met au jour Haoul de Cambrai, elle se liâte, pour en faire un chrélien, de l'envoyer à son cousin l'évèque de Beauvais et le confie à deux barons qui l'emportent au galop de leurs chevaux. Vous ▼oyez d'ici le petit Raoul dans les bras de ces gros chevaliers, enveloppé par sa mère « en un chier drap pourprin'. » Dieu! que l'évèque fut heureux de voir l'enfant, et comme il se hâta de le baptiser!
La joie, d'ailleurs, est partout. Chevaliers et sergents, tout e*t en liesse'. L'Héritier est né.
Cette heure de la naissance a été, au moyen âge, proclamée bénie
Fig. S. L'a berceau (IV uècle). d'après le Gtotiaire arc/uoluyljLC de V. Gay, I, p. 115 L'original appartient a M V. Gay.
lolc », dil l'auteur de Parue la Duchette, y. 801. Eu son maluel mult bien envolepée. (Auberon, y. 401). Quant les daines l'auront molt bien emmaillotée (Chevalier au Cygne, t. 4173). Cf. Viollet-Le-Duc, Dictionnaire du .Mobilier, IV, 552. = ' Quicherat, Histoire du Costume, l"* éd., p. 185. « Tors n - fm \nts ont us bras emi n- ■ésda.is leur maillot. » Chez 1rs Romains, les enfants étaient emmaillotés eiactemest de la nême façon (t. flg. 6). = * L'cnfanl a uns la dame au cors vaillant; — Si l'envoslepe en un cliicr boqucranl Raoul de Cambrai, éd. Le Glay, |>. 4). = * Pucis \o evolopa en un bel cisclato; — l'ueisas li \ct [un] ermi pelisso {Daurel et lielo, v. 7'J6, 727). — * fooon, fils de Gui de .Nanteiiil, ne sait pas quel est son père. Il a été i.v- Ntaf dans une forêt et nourri par un forestier qui lui dit un
jour : a Ami, allez chercher la mère qui vous a porté et le père qui vous a engendré. Je vous donnerai le drap qui vous enveloppait quand vous avez été trouvé nouveauné dans la grande forêt. » L'enfant prit le manteau qui était beau et broché d'or: « lia, dit-il, cher manteau : je ne suis pas né d'une pauvre famille. » Et il le contrait de baisers. (Tristan de Nanleuil. Notice de I'. Meyer, Jahrbuch jûr romanische un I englitche Literalur, IX, 1, p. 25). =: » Raoul de Cambrai, éd. Le Glay, p. 5. = ° Quant il fu nez, joie en firent molt grant — Cis de la terre, chevalier et serjant. (Ibid., p. 4)
1 g A Entant au maillot,
d'après une peinture de Pompel.
(Rlrh, htcumn ire
de* Aaliiuilêi mmaina,
au mot t'aida.)
entre toutes : « L'ore fu benoîte1, » et c'était un des anniversaires que l'on célébrait avec le plus de joie*. Ce jour-là, les rois tenaient cour plénière, tout comme aux grands jours de Pâques et de la Pentecôte. Il y avait de Yalleluiu dans l'air.
L'enfant, lui, est dans son berceau et, suivant une étrange légende dont l'origine n'a pas encore été suffisamment éclaircie, il entend, durant son sommeil, la « musique », l'incomparable musique que font les astres en gravitant dans le ciel. Oui, ce que les plus illustres savants n'ont pu que soupçonner, ces oreilles à peine ouvertes l'entendent distinctement et en sont ravies. Fable charmante et qui donne à l'innocence en sa fleur plus de droits qu'à la science en son orgueil. Nos pères, au reste, n'étaient pas difficiles et prenaient volontiers les premières grimaces du nouveauné pour un sourire presque intelligent. Toutes les mères y sont prises encore aujourd'hui, et les pères bien plus encore. Vlncipe, parte puer, risu cognoscere matrem se retrouve en plusieurs de nos romans. Dans Auberon, Brunehaut est à peine née « quelle fait mainte risée3 ». Voilà un rire qui n'existe guère; mais que nous connaissons bien.
Sur les yeux et le visage de l'enfant les baisers pleuvent; et on lui ebante déjà des berceuses *. Pas n'est besoin de parler des prières s.
Toutes les naissances ne sont point aussi heureuses, et il en est, dans nos chansons de geste, qui sont ennoblies par la douleur. Le
1 Parise la Duchesse, v. 823. C'est la formule ordinaire. = - A ce tanz à costume avoient — Li grant seigneur que il fesoient. — De celui jour qu'il erent né — Grant
leste et grant solempnité (Cleonadès, v. 1895). — Ce jor tenon cort molt joieuse — Li rois à Borde sa cité. — Jorz lu de sa nativité : — Por ce la tint grant et plénière (Roman de la Charelte, v. 6'2ô4).
Ces deux textes sont donnés par Schullz, Das hôpsclie Leben xur zeit der Minnesinger. = s Auberon, v. 410, etc., etc.
= * Adoncques commença — A dire une chançon que mainte fois chanta — Dame Aye d'Avignon, quant l'enffant allcta.— La chançon fu moult douce. (Tristan de Xanleuil, Notice de P. Meyer, Jahrbuch fur roman sche und englUche Literatur, IX, 1. p. 16.) Et en aprot elalh ditz un bel so, — liauzan los uelhs e tota la l'aiso (Duurel et lielon, v. 7-JS-729.) = 5 Et prega Dieu que
l'ig. ". l:iif;uil au inailiut d'après une figura de l'église de Bèrulles (Aube).
plus pur, le meilleur de nos chevaliers, Roland naît en un bois, près d'Imola, où sa mère est sur le point de mourir de misère et de faim. Cette mère est cependant la propre sœur de Charlemagne, mais qui s'est prise secrètement d'amour pour le sénéchal Milon et a reculé, jusqu'en Italie, devant l'indignation et la colère du grand empereur. Représentez-vous cette forêt pleine de brigands et de fauves, cette naissance au grand air, ce pauvre chevalier qui perd la tète et ce nouveau-né déjà très fort, qui ne veut pas, le gaillard, se laisser emmailloter comme un autre'. L'histoire de la duchesse Parise est plus touchante encore. Elle n'est point coupable, cette charmante Parise, et c'est un des plus parfaits modèles que nos poètes aient jamais pu proposer à l'admiration des femmes de leur temps. Fille du duc Garnier de Nanteuil, femme du duc Raymond de Saint-Gilles, elle est un jour très injustement accusée d'avoir empoisonné le frère de son mari. On la condamne à mort; mais, comme elle se déclare enceinte, on se contente de l'exiler. Un vieux baron, du nom de Clarembaut, et qui représente ici le dévouement féodal dans ce qu'il a de plus héroïque, lui donne dix de ses fils pour l'accompagner et pour la défendre... pendant quinze ans. La pauvrette se traîne jusqu'en Hongrie (il y a loin), et met au monde, dans le plus profond d'un bois, un enfant qui dcsur l'expaule destre ot um crois ro:el. Les dix chevaliers lui font une sorte de chambre de feuillage près d'un ruisseau; elle s'y cache, et baigne son fils dans l'eau froide. « N'ot autre baingcbaufé », dit naïvement le poète qui adresse directement la parole au nouveau-né : « Tu es bien beau, petit enfant; que Dieu te donne santé. Ah! tu « peux bien dire que tu es né en pauvre lieu; mais un jour, n'est-il « pas vrai? tu occiras les persécuteurs de ta mère, les Bérenger et « les Hardré, les Samson et les Alori. » Et en réalité, l'enfant les jeta un jour dans le feu et lit écarleler ses autres ennemis*. Voilà toute l'époque féodale en quelques vers. De hauts sentiments, des mœurs brutales.
Que l'enfant soit né dans la joie ou dans les larmes, la première
lotira vida l'do. (ib.d., 7ÔO),etc, etc. = ' Charlemagne de Venise, analyse « i t r M. F. Guessard. (B.bliolhèque de f Ecole det chariot, XVIII, p. 402). = ■ Parise la Duch s.sr, vers 822-850. H serait aisé de multiplier les exemples de n>s naissances malheureuses. C'est ainsi que les deux jumeaux d'Aiol et de Mirabel naissent misérablement dans la prison où l'on a jeté leur mère :« Onques nen ol aie de mile fetne aidable, — Ne mais que de Jesu le père esperila-
pensée de sa mère es! pour le baptême. On ne connaît pas alors ces vains atermoiements dont s'accommode aujourd'hui notre foi imparfaite et molle. Vite, vite, aux fonts!
Un poète charmant de ce temps-ci, parlant de cette rapidité toute chrétienne avec laquelle on doit courir au baptême, a écrit cette
Fig 8. Fonts de Lesquellcs-Saint-Germain (Aisne), xi' siècle. (V. l'abbé Corblct Histoire du sacrement de Baptême, II, p. 121.)
strophe qui n'est pas selon le goût, mais selon l'esprit du moyen âge :« L'Ange gardien, rempli de zèle, — Serait, je pense, disposé — i prendre l'enfant sur son aile — Pour qu'il fût plus tôt baptisé. » Dans nos vieilles provinces de l'Ouest, les parents eux-mêmes se refusaient naguères à embrasser les nouveau-nés avant que le Sacrement leur eût fait des âmes nouvelles1.
ble — Et son signor Aiol le fil Elie à 1' sage. — Aine n'i ot alumé cierge ne candélabre, » etc. (Aiol. v. 9076 et suiv.) C'est encore ainsi que le fils de Gui de Nanteuil et de la belle Honorée, le pauvre Doon est dès sa naissance exposé dans une forêt où il est trouvé par un forestier qui l'élève. (Tristan de Nanteuil. Notice de P. Meyer, 1. 1 ., p. 9.) Etc., etc. = ' Le
Ce jour du baptême avait, dans l'esprit de nos pères, une importance à laquelle on ne saurait rien comparer. Quand Parise reconnaît son fils Huguet qui lui a été volé le jour de sa naissance, c'est au nom de son baptême qu'elle lui jette, haletante , ces questions d'où toute sa vie va dépendre : « En quelle terre es-tu né? « Quel est ton père?' » Lorsque dans l'horrible mêlée d'Àliscans Guillaume et son neveu Vivien, qui ne se reconnaissent pas, sont sur le point d'en venir aux mains, c'est en évoquant le souvenir du
Fig ». Pools de Yermant (Aisne), xi* siècle. (V. l'abbé Corblet, llltlolre dt tacremtnt de Bcpltnu, II, p. la.)
saint baptême que Vivien supplie son adversaire inconnu de lui révéler enfin son nom : « Je vous conjure, par la chrétienté, par « le baptême et par le clirènie que vous avez reçu, dites, dites- « moi qui vous êtes. » Le vieux baron lui répond-, vaincu par ce souvenir : « Je m'appelle Guillaume. » Et ils tombent en larmes dans les bras l'un de l'autre'.
baptême devait avoir lieu avant que l'enfant eût pris la moindre nourriture: « Aint qu'il ait en ion cort nulle viande entrée, — Commandes qu'ele soit baptizie et levée. » (Chevalier au Cygne.y. 4174-4175.) =• Parise la Ducheuc, v. 1 448-1150, Cf. Raoul de Cambrai, éd. Le Glay, p. 77, v. 2, et Cirarl de Roustillon, trad. P. Meyer, p. 2 i, § 50. = * Covcnans Vivien,
Les rites essentiels du baptême n'ont pas été notablement modifiés depuis les premiers temps de l'Église jusqu'à nos jours. Ils mériteraient d'être mieux connus, et abondent en beautés originales et profondes, comme notre liturgie en offre tant. Mais nous n'aimons pas assez nos origines pour souhaiter de les connaître davantage.
Dès l'époque qui a suivi directement les persécutions, le baptême par infusion avait été combiné avec le baptême par immersion'. Mais, sans entrer ici en de plus amples détails, nous nous contenterons d'observer que, durant tout le cours du moyen âge en Occident, le baptême par immersion ne cessa point d'être pratiqué. « Les bas-reliefs, les peintures des manuscrits, les vitraux sont unanimes à nous montrer les catéchumènes ainsi baptisés \ » Le témoignage de nos chansons n'est ni moins clair, ni moins éloquent, et il n'y est jamais question d'un autre baptême. En deux mots, on trempe alors dans une cuve5 le converti ou le nouveau-né. Cette cuve * est quelquefois une sorte d'auge barlongue ; mais c'est le plus souvent un cylindre engagé entre quatre colonnes. Il y en a à Yermantet à Montdidier qui donneront l'idée de toutes les autres. Il faut, de toute nécessité, se les placer devant les yeux pour bien comprendre cent passages de nos vieux poèmes. Sans l'image rien de clair5.
Donc, l'enfant est conduit à l'église voisine, et toute paroisse, en effet, possède alors des fonts. Rien ne saurait être plus charmant, ni plus joyeux que le cortège qui l'accompagne. « Les dames vont devant, toutes rieuses; » les chevaliers, « vêtus à la nouvelle guise, »
v. 1814 et suiv. C'est au nom du Baptême que le seigneur demande solennellement conseil à ses pairs : « Or vos pri sor la foi que plevie m'avés... — Et par le saint balesme... — Que vos me conseilliés. » (Itenaus de Monlauban, p. 15i, v. 57; p. 155, v. 1.) Baptiser quelqu'un c'était, suivant l'énergique expression de Jourdain de Blaivies, lui mettre el chief sainte cresticnlé (v. 181). On s'en souvenait toujours, et c'était le plus fort de tous les liens. = ' Martigny, Dictionnaire des Antiquités chrétiennes, au mot Baptême. = s Viollet-Le-Duc, Dictionnaire d'ArcInleclure, V, p. 555, 550, 557. = 5 « Comme il ne s'agissait plus de baptiser des païens convertis, mais des enfants nouveau-nés, ces fonts, sont d'une petite dimension et ne diffèrent de ceux que l'on fait aujourd'hui que par leur forme. 11 n'est pas besoin d'une cuve bien grande pour immerger un nouveau-né. » (Viollet-Le-Duc.) = * Certaines de ces cuves venaient peut-être d'Orient (Aliscans, éd. Jonckbloet, v. 7585, 7586). = 5 M. l'abbé Corblet (Histoire, du Sacrement de Baptême, II, p. 100) ramène à cinq types différents tous les fonts du x' au xiue siècle : 1° Fonts tabulaires à réservoir rectangle ; 2° Fonts en forme de cuves, le plus souvent ronds, quelque-
L'E.XFAXCE DU BARON.
marchent derrière elles, deux par deux; puis, paraît l'enfant dans les bras d'une matrone ou d'une jeune fille, splendidement enveloppé en des draps d'or et de soie sarrasine1. Les rites baptismaux commencent. L'enfant est porté jusqu'au seuil du temple, où le cortège fait halte. Le prêtre l'interroge : « Que viens-tu demander à l'Église de Dieu? » Il lui souffle trois fois au visage, lui marque le front et la poitrine avec le signe de la croix, lui impose les mains, lui met le sel aux lèvres et prononce les grands exorcismes solennels. La porte, alors, s'ouvre
devant cet innocent, qui vient de mettre en fuite le Démon vaincu. Ce n'est là toutefois que le prologue du Drame liturgique, et voici que le drame lui-même va s'ouvrir : « Ouvre « tes oreilles, » dit le prêtre en touchant les oreilles du nouveau-né. « Renonces-tu à Sa- « tan? — Oui, oui, » répond fortement le parrain. A ce futur athlète de Dieu, à ce futur chevalier on fait une onction
Fig. 10. Cuve baptismale on plomb, de Bourg-Achard (Eure), xii» liècte. [V. L'ftbM Corblet, Bittoire du itii d- Bapl/mt, II, [i. Il
entre les deux épaules comme pour le préparer à la grande lutte. Puis, le célébrant quitte la couleur violette qui exprime la pénitence et la nuit pour revêtir enfin l'élole blanche qui signifie la pureté, la joie, la lumière et la béatitude. : « Crois-tu en Dieu, « en Jésus-Christ, en l'Église? — Oui. — Veux-tu être baptisé? — « Oui. » C'est en ce moment qu'on plonge trois fois l'enfant dans la cuve, et l'Église adresse à ce sujet les plus tendres, les plus pressantes recommandations à ses ministres : « Prenez bien garde, en les plongeant ainsi, de faire le moindre mal à ces tout petits'. »
foisoTales; S' Fonts monopédiculés ; 4" Fonts pédicules composés avec quatre colonnes à chapiteaux qui supportent les angles de la table; .V Fonts à cariatides. Le savant archéologue donne (II, p. 101 ) un exemple curieux de cette dernière forme (fonts de Dinan), et nous offre plus loin (II. pp. 115-159) trente-huit autres modèles do cuves baptismales. Nous lui empruntons les figures 8-10 et à Viollet-le-Duc la figure 11.=' Brun de la Montaigne, v. 1389 et suiv. = * « Advertens ne laedalur, iminergit. » {Riluale Romanum.) L'enfant était exposé à boire
11 ne reste plus qu'à administrer au nouveau chrétien les rites complémentaires du baptême : on l'oint sur la tête avec le chrême; on le revêt d'une robe blanche; on lui place entre les mains le cierge brillant qui est l'image de la gloire et de la splendeur éternelles : « Maintenant, va en paix, et que Dieu soit avec toi. »
Encore un coup, combien peu de chrétiens connaissent aujourd'hui la profonde beauté de ces incomparables rites ! C'est lettre morte.
Nos pères des xie et xne siècles avaient ce sens qui nous manque. Au demeurant, tout se passait de leur temps comme du nôtre, à peu d'exceptions près1. L'enfant était plongé tout nu dans la cuve baptismale, d'où le dicton : « Nu comme un enfant qu'on baptise'; » mais il est aisé de comprendre que l'on ait de bonne heure adouci la rudesse de cet antique usage et, dans le roman de Brun de la Montaigne, qui est une œuvre de la décadence, on parle déjà des vêtements « fort mouillés » que portait le petit Brun en sortant de l'eau sacramentelle3. Par respect on n'effaçait pas, on n'osait point effacer le saint chrême sur le front du nouveau baptisé et l'on avait inventé à cet effet une sorte de bonnet spécial que l'on appelait en Allemagne « le chapeau du chrême, » Kreamenhuot, et en France le « chrémeau * ». Quant à la robe blanche des anciens catéchumènes, elle est toujours en usage parmi nous, et il est des familles où les petites filles font leur première communion avec la robe de leur baptême plus ou moins agrandie et transformée.
Les parrains et marraines de notre futur chevalier méritent une plus longue attention. On en avait quelquefois plusieurs, et la Chanson de Roland nous parle en termes fort clairs de ces Françaises de haut lignage que l'on donna pour marraines à la reine Braminonde, lorsqu'on conduisit cette belle captive au baptistère d'Aix3. Quand le géant Fierabras reçut le baptême, « les parrains ne lui manquèrent pas, » dit le trouvère inconnu qui lui a consacré ce poème étrange, qu'on chantait au Landit6. Il arriva même que ce fut un luxe
l'eau des fonts : « Ainsi tost que Bruns fut dedens l'iave plungiés, — S'il en but [tant ne quant], ne vous en merveiliés. » Brun de la Montaigne, y. 1460, 1461. = ' « Quant li enfes olpris baptesme — Et seil étoile et ewe et cresme» : tout est à peu près compris dans ces deux vers de Robert le Diable cités par Scbultz (1, 1 14). = s Schultz, 1, 115. = s Brun de la Montaigne, v. 1405. = 4 Sur le chr.'meau voy. un texte de 1429, cité par Viollet-Le- Duc, en son Dictionnaire du Mobilier, III, 117. = 5 Chanson de Roland, v. 5982. Cf. la note de Génin, en son édition, pp. 460-461. = ° Fierabras, v. 1842 : « En l'iauge le pion-
comme un autre, et l'on alla en Allemagne jusqu'à douze parrains et marraines'. L'Église dut mettre le holà et s'opposer à une mode qui était vraiment trop peu conforme à l'esprit d'un aussi bel établissement. Elle prétend en effet nous donner près des fonts un second père, une mère nouvelle : douze, c'est trop. Mais la réforme ne se lit pas tout d'un coup, et il y eut, dans la discipline elle-même, des va-
l. mw>û
flj. II. Fonll de lVglise de Seiul-llcrrc. i Houldidicf Mimiue) ; Un du ir sitclc T. TioUel-U-Duc, ÙUUmMlri de t ÂrcklUcturt. V, 53».
riations qu'il est aisé de comprendre1. La société chrétienne parut hésiter, durant une certaine époque de son histoire, entre le principe de l'unité qui semblait si hautement justifié par la raison, et le symbolisme peut-être excessif du dogme de la Trinité. On oscilla entre trois et un. La plupart des Conciles du xiii" el du xi\c siècle' admettent « deux parrains et une marraine pour un garçon; deux marraines et un parrain pour une fille. » Ce nombre ternaire devint même tout à fait général au xv* siècle et fut à la mode jusqu'au
gièrent ; parvint i ot atsét <, ; Gaufra/, v. 9102; Brun de la Montaigne, v. 1183: Car ilavra pavraintct marrainet attcs; Godefroi de Bouillon, v. 581, etc. = ' Schultz, I, p. 114. = * V. DuCange, aux mots Patrinut et Compatrinnlut. = s Conciles de Salisbury (1217); TrcTes (1227); Compiégne (1229); Worcesler (1240); Cologne (1281) ; Exeler (1287), etc.
L'ENFANCE DU BAROl.
concile de Trente4. Comment s'y prenaient ces trois personnes pour tenir à la fois le petit enfant sur les fonts? Rien de plus simple. L'un
le tenait par le milieu du corps, et les deux autres par les pieds : vous voyez d'ici le tableau. Malgré tout, la pensée, l'antique, la vraie pensée de l'Église, très nettement exprimée à Metz en 888% le fut de nouveau à Nîmes en 1284, à Bénévent en 1531 , dans ce Statut solennel de l'église deBourges en \ 5G8 : « Qu'il n'y ait qu'un seul parrain3; dans les statuts de Tréguier en 1457, et dans la prescription décisive du concile de Trente. Avec sa sagesse habituelle, cette Assemblée œcuménique décida que le baptisé n'aurait désormais qu'un seul parrain, homme ou fem-
I* 1» O» b.pt*»e. par Gl.lt. tx,V s.éclc,. ^ ^ ^ ^ ^ ^^
et unam. Cette dernière disposition est incontestablement la meilleure, et l'enfanta besoin, en effet, de la tendresse délicate d'une marraine autant que de la protection virile d'un par-
1 Ce nombre fut dépassé malgré les prescriptions des Conciles. C'est ainsi que Philippe- Auguste eut trois parrains et trois marraines et que Jeanne d'Arc, une simple paysanne, en eut le même nombre plus de deux siècles après ; c'est ainsi qu'à Lyon, au xcv« siècle, on avait trois, quatre, cinq parrains et autant de marraines (Livre de raison d'un bourgeois de Lyon au xiv* siècle, publié par G. Guignes, 1882, p. 8 ;) c'est ainsi qu'en Allemagne, comme nous l'avons dit plus haut, on multipliait encore ce nombre de parrains afin d'assurer au petit baptisé plus de protecteurs... et plus de cadeaux. = 3 « De même qu'il n'y a qu'un seul Dieu et un seul Baptême, il ne doit y avoir qu'une seule personne qui lève l'enfant des fonts et soit son père spirituel ou sa mère spirituelle. » Les quelques lignes qui précèdent, avec les notes qui les accompagnent, sont le résumé littéral d'un excellent article de M. l'abbé Corblet dans la Revue de l'Art chrétien (juillet-avril 1881, pp. 57-40) qu'il a reproduit dans son Histoire du Sacrement de baptême (II, pp. 203 et suiv.). = ! V. en-
rain'\ Dans un grand nombre de nos chansons, c'est l'unité qui triomphe. Raoul de Cambrai * n'a qu'un parrain qui est l'évêque de Beauvais; le seul parrain d'Amis et d'Àmiles, de ces deux inséparables, n'est rien moins que Yapostoile de Rome, le pape lsoré *; c'est l'excellent Renier, fils de Gontelme, qui « lève hors de l'eau » le petit Jourdain de Blaives, fds deGirart, et personne ne remplit avec lui cette auguste fonction *. Remarquez l'expression : « Lever de l'eau, lever des fonts. » Elle est significative autant qu'imagée. Dès une très haute antiquité, les parrains sont appelés, en latin, des levantes1. C'étaient eux en effet qui tiraient des fonts le baptisé, et le soulevaient doucement entre leurs bras presque paternels; c'étaient eux qui présentaient l'enfant au prêtre, afin qu'il lui fit l'onction crucifère sur le haut de la tète*. Ce mot « lever » a vraiment eu une belle fortune: il est devenu le synonyme de « baptiser. »
Malgré certains textes d'origine allemande, il est certain que, dans notre France, c'étaient les parrains qui, le plus souvent, imposaient un nom à l'enfant qu'ils levaient. Les textes de nos chansons nous attestent qu'il appartenait au parrain de choisir le nom de son filleul, et que ce nom était généralement le sien7. Garin le Loherain reçoit un soir l'hospitalité chez Guillaume de Monclin, et il se trouve que, cette nuit-là même, la femme de Guillaume est délivrée d'un beau fils. Or, c'est Garin qui « le tient à baptême, » et le Lorrain ne manque pas de donner au nouveau-né le nom de Garin'. Mais il y eut sans doute, en ce temps-là comme au nôtre, des accommodements avec les parrains, et ils se départirent quelque peu de la
core Du Cange, aux mots patriim* et compatrinalu*. = ' Cf. l'abbé Corblet, 1. I, II, p. 205. = * Raoul de Cambrai, éd. Le Glay, p. 3. = * Ami» et Amiles, vers 24 et 2157. = * Jourdain* de Blaitiet, v. 24. = • V. les textes accumulés par Du Cange au mot Lerare. = t Le Rituel Romain, encore aujourd'hui, nous offre celte indication précise et qui se rapporte au baptême par immersion : « Après les mots sacramentels Ego le baptizo, le parrain ou la marraine, ou tous les deux ensemble, reçoivent l'enfant de la main du prêtre et le lèvent hors des fonts. » Avec le baptême par infusion on ne pourrait pas se servir correctement des mêmes termes, il convient de dire que l'on « tient quelqu'un (oa les fonts. «(Voir notre ligure 12). = ' « Li Rois lia mis son nom, Uges l'ont apellé. » (Parité la Ducheste, v. 901.) Cette règle ne semble pas s'appliquer au Pape, aux Évêques, aux personnes ecclésiastiques. Voy. un texte fort intéressant dans le Chevalier du Cycjne, v. 114!) et suiv. Elias est baptisé par l'abbé Gautier, qui est son parrain avec le duc de Nontbas « et une rice dame qui a nom Salomas. » L'enfant demande lui-même à l'abbé (car il est en âge d'être armé chevalier): « Se crestien me fais, sais quel nom me métras? » Et l'abbé lui répond: « T'aras non Elyas. » = 8 « Li Loherens vint de nuit à Monclin. — Li quens Guillaumes moult bon ostel li fist. — La nuit, délivre la dame d'un bel fil. — Li Loherens à batesme le tint, — Et par chierté li mist à nom Garin. » (Garin* li Loherain*,
rigueur de leur droit'. Ce qu'il y a de certain, c'est que les parrains étaient, comme de nos jours, moralement obligés à offrir de beaux présents à leurs filleuls. A ce nouveau-né dont nous venons de parler, Garin cède un des marchés de la ville de Metz qui ne doit pas lui rapporter moins de cent livres parisis par an*. Le pape Isoré donne à Amis et à Amile « de l'or, de l'argent, de la soie'. » Il est des parrains qui vont plus loin et promettent à leur filleul une ville, un comté, ou même (c'est presque trop beau) toute leur succession féodale*. Les marraines, plus modestes, se contentent de lui préparer un trousseau plus ou moins riche : manteaux d'écarlate, pelisses et chausses5. Ce sont bien là cadeaux de femmes. Cependant le cortège du nouveau baptisé est sorti de l'église, et il est visible que tous ceux qui le composent sont plus joyeux et plus bruyants. Dans le logis, la mère compte les minutes6, et frémit de joie quand elle entend le bruit des pas sur le chemin, les voix claires des femmes, le tapage des cavaliers. Puis, le petit escalier tournant s'emplit de cris, et les dames font leur entrée dans la chambre de l'accouchée qui ne les voit pas et n'a de regard que pour l'enfant. « Où est-il? montrez-le-moi. » Et quant elle le vil, elle ol joie si grant que tout son cœur en aloil saulelant 7. Puis : «Quel nom lui a-t-on donné? Oh! qu'il est joli8! N'a-t-il pas eu
t. II, pp. 211-212.) Cf. Hervis, Bibl. nat., fr. 19160, f» 84 : Et Garinés ait le cri escouté. — Un chevalier en pranl à apeler. —Ces pairins iert, Gairins fut apelez; Gaufrey, v. 9167; Panse la Duchesse, y. 901, 902; Aiol, v. 57, 58.= * Dans le roman provençal de Daurcl et Béton, Iieuves consent à être le parrain du fils du jongleur Daurel, mais au lieu de l'appeler « Beuves » comme lui, il l'appelle « Daurelet » du nom de son père. ==' En lilolage li laissa et guerpi — Un des marchiés de Mez, ce m'est avis, — Qui vaut cent livres de deniers parisis. (Garins li Loherains, II, p. 212). = 5 Et lor parrins, qui ot non Yzorez, — Fu apostoiles de Homme la cité. — Ses parrinnaiges fist forment à loer. — Or et argent lor donna à plenté, — Tyres et pailes des meillors d'outremer. (Amis et Amiles, v. 24-28. Cf. i 011). = * Le duc de Montbas, parrain d'Elias « li promet ireté, — Se il vit plus de lui, de trestout son régné [Le Chevalier au Cygne, v. 1167, 1168). Dans Gaufrey, le bon duc Salomon de Bretagne fut présent à l'un de ses filleuls de « Saint Malo en Bretaigne. » Ajoutons que le dévouement du parrain à son filleul devait être absolu. L'admirable dévouement de Dénier qui consent à voir tuer son propre enfant pour sauver la vie de Jourdain de Blaives ne s'explique pas seulement par le dévouement féodal, mais aussi par ce fait, que « Jourdain est le filleul de Denier ». (Jourdain» de Blaivies, v. 231, 252, etc.). = 5 Et sa bone marine celé li a doné — Un mantel d'escarlate et d'ermine lburé — Et un peliçon rice, bien fait et bien ouvré — Et braies et ceinise et un braiiet doré ; — Saullers et rices cauces, tout li a apresté, etc. (Le Chevalier du Cyrjne, v. 1 163 et suiv). = 6 Quant il fu baptiziés, puis l'ont fait raporter. — La mère l'a recheu, moult le pot desirrer (Godefroi de Bouillon) v. 584, 585. = 'Brun de la Montaigne, v. 1495 et ss. = 8 Plus bêle riens de lame ne fu né (Jourdais de Blaivies, v. 932). Etc.