‹ La chevalerieChapitre 9 sur 70 · QUI NE MENTIT · texte numérisé non relu

QUI NE MENTIT

Cette formule est plus significative que tous nos textes et plus éloquente que tous nos commentaires.

Le Code de la Chevalerie ne saurait être assimilé au Décalogue de l'Ancien Testament, consacré par la Loi nouvelle, vulgarisé par l'Église, œuvre véritablement divine et universelle, convenant à tous les siècles ets'adaptant à tous les peuples. Les prescriptions à l'usage des chevaliers ont nécessairement un caractère plus restreint, plus spécial, que les Commandements de Dieu. En veut-on un exemple frappant : « Tu ne mentiras point, » dit le texte sacré. « Tu tiendras la parole, » ajoutent les commentateurs du moyen âge'. La nuance est facile à saisir.

Il en est de même pour les préceptes et conseils évangéliques, et il ne faut pas s'al tendre à les retrouver textuellement dans le décalogue de la Chevalerie. 11 est certain (et, cette fois encore, nous voulons prendre ici un exemple véritablement décisif) que la chasteté est plus d'une fois conseillée, dans nos vieux poèmes, à ces soldats chrétiens, à ces soldats surnaluralisés qui s'appellent les chevaliers. Élie de Saint-Gilles recommande expressément à son fils Aiol « de ne jamais aimer la femme d'aulrui* »; et l'auteur de VOrdene de Chevalerie, de celte œuvre presque mystique, est là-dessus tout aussi rigoureux qu'un sermonnaire. Même il va jusqu'à demander aux chevaliers de garder la virginité*. C'est fort bien, et nous

* Nos poètes, qui transforment volontiers les Sarrasins en chevaliers etleur donnent parfois le beau rôle dans leurs chansons, leur prêtent généreusement les vertus les plus chevalcresques. Cornumarant, dans la Chanson de Jérusalem, a donné sa parole aux chrétiens qui les trêves dureraient trois jours, et, contraiiemenl à tous ses intérêts, demeure fidèle à promesse : « lia foi en ai plcvie. — Hiei volroie estre mors que ele rosi demie» (Jérusalem, v. 51)15, 5916.)=* a N'aies cure d'autrui feme enamer : — Car chou est un peehiés ijim- Dex moult het, — Et se ele vos aime, laissiés le ester. » (Aiol, v. 109-171.) * t Sire, par clieste chaiuturete — Est entendu ke vo car nete, — Vos raius, vo coi -s

applaudissons à tous ces héros de nos épopées qui repoussent, avec une brutale et superbe énergie, les ignobles avances des princesses sarrasines ou chrétiennes. Nous ne souffrons à ce sujet aucun tempérament, et adoptons le mot de Lacordaire pour désigner ce vice fatal aux individus et aux peuples : « le sens abject ». Mais c'est là un commandement général plutôt qu'un article du Code chevaleresque.

Il en est ainsi de la charité, qui est d'essence chrétienne, et il ne la faut pas confondre avec la libéralité, qui est d'essence chevaleresque. Cette libéralité constitue le neuvième commandement de cette législation que nous essayons de mettre en lumière, et la charité, à vrai dire, n'y tient que peu de place. Parfois, cependant, ces lourds chevaliers, chargés de leur armure de mailles et vivant dans la grossièreté des camps, ont de beaux élans de véritable charité. Cet admirable Godefroi, le prototype de tous les chevaliers et qui a eu une influence notable sur le développement historique de l'idée chevaleresque , ce chef de la première croisade est un véritable « frère de la charité », et s'occupe sans cesse à visiter les pauvres de son ost\ Judas Maccabeus, dans le roman d'Auberon, est renommé pour être « as povres gens larges et visiteus*. » Huon de Bordeaux, dans la ville de Tormont, fait, en quelque manière, l'office d'un diacre de la primitive Église : « La povre gent servoil à lor mangier*. » Il y a même certains de nos héros qui, dans une heure de danger, n'hésitent pas (comme les marins en tempête) à faire

entirement — Devés tenir moût saintement, — Ausi comme en virginité — Vo cors tenir en neteé, — Luxure despire et blasmer : — Car chevalier doit moult amer — Son cors à netement tenir, — Qu'il ne se puist en chou honnir; — Car Dius het moût itel ordure. » (Ordene de Chevalerie, texte critique dressé pour le présent livre par E. Langlois. Cf. l'éd. Barbazan, 1759, p. 121, vers 177-185.) — » « Godefrois de Buillon, li conte et li marchis

— Vont les povres souvent reviser et veïr ; — De lor vivre lor parlent, dont les font esbaudir.

— Onques nus meillors princes n'i pot nus deveir. » (Antioclie, II, 28, note.) On voit plus haut, dans la même chanson, que, pour fêter l'exploit de Gontier d'Aire, qui est entré dans Antioche, on fait de larges distributions aux pauvres : As povres de par l'ost firent la livroison. (kl., I, 223.) Un des premiers devoirs de tout baron, le voici : Les povres aide)

— El les chevaliers povres au besoin visiter (Entrée en Espayne, Bibl. S. Marc à Venise, fr. XXI, f° 1.) Le butin, après la bataille, est généreusement distribué par le vainqueur à tous ses chevaliers : « Bernars s'en torne, assez i ot conquis ; — Assez enmoine et chevaus et roncins, — Coûtes et dras et soies et cuissins, — Vaches et asnes et truies et berbis.. . — Or escoutez du baron que il fit. — Trestut l'avoir que il eùst conquis — N'en retint il vaillant un Angevin: — Ains le départ a us chevaliers de pris — Et à tous ceus qui voloient servir. » (Garins,li Loherains, I, 184, 185). — s Auberon, p. 1, v. 15. = 5 Huon de Bordeaux, v. 4130. Cf. 1489-1494. Etc., etc.

des vœux solennels, et l'un de ces vœux consiste à fonder un Hôpital, une Maison-Dieu où ils recevront tous les pauvres'. De tels traits mériteraient une place dans l'histoire de la charité chrétienne. Et il est honteux, pour le dire en passant, qu'on n'ait pas encore écrit celte Histoire.

Tous nos barons n'étaient pas faits pour comprendre celle grande loi de la charité évangélique : leur nature brutale y répugnait, et l'égoïsme antique reprenait ses droits sur ces âmes sauvages. Je ne saurais taire ici la terrible leçon qui leur est donnée dans un de nos poèmes. Cette leçon, c'est un païen qui la fait subir au roi Charles lui-même, au chef et au représentant de tous les chevaliers de nos chansons. Le roi sarrasin, Marsile, est prisonnier du grand empereur. « Convertis-toi, ou meurs, » lui crie-t-on, et voici qu'on lui offre cette abominable option entre le baptême et la mort, que nous avons déjà flétrie plus d'une fois et qui déshonore tant de nos vieux romans. Le roi païen n'hésite pas, et refuse de se convertir à la loi du Christ. H a ses raisons, et ne se fera pas baptiser: plutôt la mort. « Quels sont, demande-t-il à Charlemagne, ces gros personnages « couverts de fourrures qui sont assis à votre table? — Des évoques « et des abbés. — Et ces autres, si maigres, vêtus de noir ou de « gris? — Des frères mendiants qui prient pour nous. — Et ces autres « enfin, qui sont assis par terre et à qui l'on donne les restes de a votre festin? — Ce sonl les pauvres. — Ah! s'écrie Marsile, c'est « ainsi que vous traitez les pauvres, contrairement à l'honneur et à la « révérence de Celui dont vous avez la foi. Eh bien! non, décidément « non, je ne veux pas être baptisé, et préfère la mort. » Telle est celte légende qui a quelque chose d'effroyable, et qui donne le frisson comme la scène du pauvre dans le Dun Juan de Molière. Avant qu'elle eût passé dans nos chansons, un grand réformateur catholique, un grand saint s'en était servi pour émouvoir les unies de ses contemporains et leur rendre le sens évangélique. 11 est permis de la citer après >;iiut Pierre Damien'.

•i Et G ri f on reclama le roi eelestial;— Et si promet a Dieu le l'ère esperilal —Que, s'il puet escaper de chel estour mortal, — Que, pour l'amour de li, fera un hospital — Où il hébergera tous povrcz quemuiial. » (Gaufrey, v. 5070 et ss.) = * Cette « Histoire des pauvres » est racontée: i* par saint Pierre Damien, qui en fait honneur à Witikiud; 2' dans la « Chronique de Turpin », où elle est attribuée à Agolant; 5° dans le poème d'Aiiseït »/<■ Qirthage, dont nous avons cité une double rédaction, bibl. uat. , fr. l'2iJU et

La vertu, la vraie vertu chevaleresque, c'est la libéralité, et, pour dire le mot juste, la largesse. Ce beau mot « largesse» est français autant que chrétien, et a fait une belle fortune dans notre langue. Veut-on résumer en deux mots l'éloge d'un chevalier? On dit de lui qu'il est « cortois et saige, et larges pour doner1. » Et y a-t-il, même dans Corneille, un vers qui égale la beauté de ce décasyllabe : « A hennor fere doit chascuns estre larges*. » Un des plus beaux exemples de largesse nous est offert dans cette scène à grand spectacle qu'un poète inconnu a peinte pour nous, au commencement de la Chanson d'Aspremont. Naimes, qui a pris la noble habitude de parler fermement à Charlemagne, lui dit avec quelque énergie: « Ne soyez « pas avare en vos dépenses, et que pas un denier ne reste en vos « trésors. Donnez mon bien tout le premier, et distribuez-le « surtout aux pauvres chevaliers, afin que leurs femmes s'en « trouvent mieux5. » Le vieux conseiller ne craint pas d'imager sa morale et s'écrie : « Tant en donez as grans et as menus — Que « luit s'en aillent de joie revestu*. » Et le poète ajoute : « Tiels i vint fix de povre vavasor — Qui au partir resemblera comtor5. » Dans cinquante, dans cent de nos romans, on retrouve textuellement les mêmes appels, pressants et chauds, à tous les chevaliers pauvres : « Venez, et vous serez riches. » Ils viennent , et sont enrichis. « Que tous les pauvres chevaliers s'approchent, » dit encore Charles en ce même roman d'Aspremont; et on leur distribue soudain les destriers et les palefrois, le vair et le gris, les éperviers et les faucons, l'or et les bons deniers6. « Que tous ceux qui ne possèdent « ni terre ni tenure aillent trouver Fouchier, mon parent, et il « fera riche jusqu'au plus pauvre d'entre eux. » Ainsi parle don

185[Epopées françaises,^' édit., 1,440), et 4" dans l'Anseïs elCitarlcma<jne en prose (Bibl.de l'Arsenal, anc. B. L. F. 214', 1° 437 et ss.), dont nous avons donné un long extrait (Epopies françaises, 2' éd., III, 640, note). = ' Raoul de Cambrai, éd. Le Glay, v. 245. A ce texte on pourrait en ajouter vingt autres : « Mult lu Ogier cremus et redotés : — Les orfelins aida ad relever ; — Povres puceles fist du sien marier. — S'il vit franc home c;ui en poverlé, — Qui sa terre ait par besogne aloé, — 11 li rachate por Deu de maïsté. » (Otjier, v. 15045-43051.)=: * Couronnement Looys, v. 1555. Cette parole est mise sur les l( vies du l'ape, et il s'agit de venir en aide aux prisonniers chrétiens auxquels le roï dalal'ie vient de rendre la liberté, mais qui sont à moitié morts et tout à fait pauvres. = 5 « Ne soies mie trop avers despensier.... — En vos trésors mar remanra denier. — Le mien ineisme départez tôt premier. — Tant an donez as povres chevaliers, — (lue miels en soit à lor povres moilliers. » (Aspremonl, éd. Guessard, p. 2, v. 7,45-16). = * Aspremont,p. 2, v. 55, 50. — 'Ibid.,^. 2, v. 44, 45. = eAspremonl, Bibl. nat., 1^,2403,1° 07, V

Fouque, messager de Girart de Roussillon.au moment où la grande lutte va s'engager entre son maître et l'Empereur*. Riais il y a peut-être, dans cette dernière proposition, je ne sais quelle petite diplomatie et habileté, et nous préférons nous arrêter devant le spectacle de ce héros historique de la première croisade, de ce noble Baudouin qui, avant de partir en Terre sainte, avait pieusement écouté ce conseil de sa mère : « Donne largement, » et qui avait en effet tout donné, à tel point qu'il fut un jour obligé d'aller demander l'aumône à Tancrède'. Il n'y a vraiment rien à ajouter à ce trait, si ce n'est ce beau vers de Girart de Romsillon, qui fait honneur à un cœur de femme, mais où la politique tient peut-être trop de place. La Reine, dit le poète, est très libérale et généreuse : « Donner, voilà ses tours et ses créneaux5. » Pour un mot féodal, c'est un mot sans pareil. Ses tours et ses créneaux!

Quant aux largesses que les héros de nos vieux poèmes sont censés faire aux chanteurs et musiciens populaires, il ne sied pas d'en parler à cette place, et ce n'est point là de la vraie générosité. Les jongleurs des xn* et xin* siècles étaient en vérité de profonds comédiens. S'ils célébraient les libéralités légendaires des antiques cbevaliers, c'était pour arracher aux chevaliers vivants des libéralités réelles : « Les héros de nos chansons sont généreux et « larges. Le moins que vous puissiez faire, c'est de l'être autant « qu'eux. Donnez. » Et l'on donnait.

Mais de tels présents ne sauraient passer pour une œuvre de charité, ni de vraie largesse, et le Code de la Chevalerie n'a rien à y voir. Passons.

Il convient d'avouer que le dixième commandement de la Chevalerie n'a pas été nettement formulé par nos poètes, et que nous le devons véritablement à l'Église: «Combattre tout mal, défendre

• Girart de liotutillon, trad. P. Noyer, p. 70, § 128. = » « Moult esloit Bauduins do grant sens racmplis; — De sa mère li menbre la bêle o le cler vis — Qui li dist et rouva, quant li congiés fu pris, — Que largement dounast ce dont estoit saisis. — Tout départ iugaument as chevaliers de pris; — Aine n'en retint à lui vaillant deux Parisis ; — Ne mais avocc les autres est à mangier assis. » (Antioche, I, p. 170). =5 « La Reine Taisait envoyer de son argent, de l'or vermeil à tous les vaillants damoiseaux qu'elle connais-

S(î LE CODE DE LA CHEVALERIE.

tout bien, » voilà qui ne serait pas naturellement venu à l'esprit de ces descendants des Germains que l'eau de leur baptême n'avait pas pénétrés.

Il serait possible de montrer, par une série de textes scientifiquement cboisis et savamment gradués, que cette formule philosophique et définitive ne s'est introduite que petit à petit dans le courant des idées de nos pères. On n'arrive pas d'un bond à un faîte aussi éclatant, et il en est de ces apophtegmes comme de certains poèmes, le Dies irx par exemple, qui ont dû subir une longue incubation à travers quatre ou cinq siècles. Dans nos vieilles chansons, la maxime : « Combattre tout mal, défendre tout bien,» se rencontre principalement (chose étrange!) sous une forme négative. Lorsque l'auteur de Gaidon en vient à exposer le Contrecode infernal de la Chevalerie, il ne manque pas de mettre ce conseil abominable sur les lèvres d'un de ses traîtres : « Le Mal hauciez et le Bien abatez1. » C'est notre dixième commandement, mais à rebours, et il suffit d'en trouver la contradictoire pour énoncer le véritable précepte : « Mettez le Bien en haut, mettez en bas le Mal. » Cependant l'humanité ne saurait se contenter de ces conseils négatifs : elle a besoin d'affirmations nettes, et c'est l'Eglise qui les lui a fournies. La Liturgie s'élance ici avec ses ailes d'or, et nous enlève avec elle sur les plus hauts sommets. Lorsque Guillaume Durand réunit, au xme siècle, les éléments de ce Pontifical auquel son nom est resté attaché, il eut soin de choisir, pour le Benedictio nnvimiHt:s, cette oraison magnifique : « 0 Dieu, vous n'avez permis ici-bas l'usage de l'épée que pour contenir la malice des méchants et pour défendre la Justice. Faites donc que votre nouveau chevalier ne se serve jamais de ce glaive pour léser injustement qui que ce soit; mais qu'il s'en serve toujours pour défendre tout ce qu'il y a ici-bas de juste et de droit. » Omnia cum gladio suo jusla et recta defendat1. Il existe un texte encore plus caractéristique, encore plus beau, et qui appartient à cette même époque où vivait Guillaume Durand. Lorsqu'on créait à Home un

sait. Donner, voilà ses tours et ses créneaux. Jamais sur d'aussi beaux yeux cils ne se sont abaissés, jamais cbeveux n'ont couvert si belle tête. » (Girart de Romsillon, trad. P. Meyer, $< 561 .) De telles largesses ne sont pas, en effet, sans avoir ici un caractère politique. = ' CayJon, éd. S. Luce, v. 6445.= * Martène, De Anliquis Ecdesise Ritibus. Il, p. CG7.

nouveau chevalier dans cette splendide basilique de Saint-Pierre qui était le centre de l'univers chrétien, on remettait très solennellement une épée à cet homme de 'guerre, « afin qu'il exerçât énergiquement la justice et qu'il abattit le triomphant édifice de l'iniquité, « ut vim sequitatis exerceret et molem iniquitatis désintérêt. » Et plus loin: « Rappelle-toi, chevalier, que tu dois être le défenseur « de l'Ordre et le punisseur de l'Injustice. » Ulciscaris injusta, confirmes bene disposita. Et l'on terminait d'une voix grave : « C'est à cette condition que, vivante copie du Christ, tu régneras éternellement, là-haut, avec ton Modèle divin'. » Voilà le langage que l'on tenait à Rome, dans le plus auguste sanctuaire du monde. Imaginez, si vous le pouvez, quelque chose de plus élevé.

En tout cas, c'en est fait, et la grande formule lumineuse est définitivement trouvée.

Le poète de ce temps qui a peut-être le tempérament le plus catholique, et qui, peut-être aussi, a le plus méconnu sa véritable vocation, Victor Hugo, n'a guère parlé de la Chevalerie en termes moins magnifiques. En un des plus beaux vers du dix-neuvième siècle, il définit le chevalier chrétien, tel que le conçoit le Code de la Chevalerie, tel que le veut l'Église : t II écoute partout si l'o.n ciue au secours. » Voilà neuf mots qu'il faut graver dans sa mémoire.

Il y eut même un moment, au m* siècle, où l'Église essaya de créer un corps de chevaliers uniquement chargés de maintenir la paix dans la chrétienté et d'empêcher le scandale des guerres privées. Ces gendarmes de Dieu étaient appelés paciarii, paissiers', et il n'y a peut-être jamais eu de plus beau nom de soldat. L'institution, d'ailleurs, ne réussit pas; mais nous espérons que, parmi nos lecteurs, il en est qui ne font pas estime des institutions et des idées d'après le seul succès qu'elles ont pu conquérir. A tout le moins, le succès n'est pas tout, et les âmes fières ne s'en contentent pas.

Tel est le Code de la Chevalerie, et il ne faut pas s'étonner que l'on ait tenté de lui opposer un Contre-code satanique. Celui qu'on a si bien nommé : a le singe de Dieu », est parvenu, sans trop de peine, à singer la Chevalerie. Rien n'est plus malaisé que d'at-

« Ms. de la Vaticane n* 4748 : fragment publié par Catalani, en son Commentaire du Pontificale Romanum = » Boutaric, Institution* militaires de la France.

feindre au sublime, rien n'est plus facile que de le parodier. Ce Contre-code trouve plus d'une fois, en nos chansons de geste, son expression brutale et peut-être exagérée. C'est à la race des Mayençais, c'est à cette race des traîtres que l'on fait honneur de cette législation épouvantable : « Vous ne serez loyal envers personne ; vous ne garderez pas votre foi envers votre seigneur; vous trahirez et vendrez les honnêtes gens; vous élèverez le mal et abattrez le bien; vous raillerez les pauvres; vous déshériterez les orphelins; vous dépouillerez les veuves; vous déshonorerez l'Église; vous mentirez sans pudeur et violerez tous vos serments1. » Ces horribles conseils sont accompagnés, dans le poème de Gaydon, d'une sorte de liturgie infernale où l'on parodie le sacrement de la pénitence et l'absolution sainte. Même brutalité dans Renaus de Montauban*, et c'est le duc Aimon lui-même qui donne ici les plus invraisemblables, les plus horribles conseils à ses fils; mais il ne s'emporte, lui, que contre les prêtres et les moines dont il leur recommande àebrisier les abaïes : « Leur chair est vraiment esquise, » leur dit-il en façon de badinage; « faites-la cuire et mangez-en. » Le précepteur païen du païen Renouart, l'enchanteur Piccolet ne fait, du moins, que jouer son rôle, lorsqu'il dit à son élève : « Ne crois pas en Dieu, e ni en la Vierge. Si tu rencontres un homme de bien, bats-le. Fais « le mal partout, fais le mal toujours*. » Nous avons dû signaler plus haut le nihilisme épouvantable qui se donne carrière dans une page célèbre d'Amis et Amiles : « Refuse tout service à Dieu; fais la

1 « Et tout avant àDammeldeu voez — Queja à homenetenras loiautez.— Yoseignorlige ja foi ne porterez ; — Les loiaus homes traïssiez et vendez ; — Le Mal hauciez et le Bien abatez.

— Se voz à home compaingnie prennez, — En devant lui tout adez le loez — Et en derrier à la gent le blasmez. — Les povres gens laidengiez et gabez ; — Les orphenins à tort déshéritez, — Les vesves dammes lor doayres tolez. — Les murtrissors, les larrons souztenez

— Et sainte Eglise adez deshonorez, — Prestres et clers fuiez et eschievez ; — Rendus et moinnes, partout les desrobez — Et Cordeliers et Jacobins bâtez. — Petis enfans en la boe gietez, — Et coiement les prennez et mordez. — S'on ne voz voit, as mains les estrainglez. — Les vielles gens empoingniez et boutez — Ou an visaiges au mains les escopez, — Les abeies oscilliez et gastez — Et les nonnains toutes abandonnez. — En tous les lieus là où voz esterez — Ilardiement mentez et parjurez.... » {Gaydon, v. 6441 et suiv.) = s On oeut supposer que ces vers ne sont qu'une effroyable ironie : « Ja trovés vos assés gent de religion, — Clers et prestres et moines de grant aaîson, — Ki sunt blanc sor les costes et ont blanc le guiton. — En cler saïm lor gissent li foie et li poumon. — Et si ont les chars tendres, si ont gras le roignon, — Mioldres sont à mengier que cisne ne poon. — lirisiés les abaïes et froisiés à bandon... — Cuisiés les et mengiés en feu et en charbon: — Ja ne vos feront mal niant plus que venison.... — Miodres est moine en rost que n'est car de moton. » (Renavs de Montauban, p 93, v. 13 et suiv.) = s Enfances Vivien, Bibl. nat.,

< guerre aux gens de bien ; brûle les villes, brûle les villages, brûle t les maisons; jette bas les autels et les crucifix. C'est le vrai che- « min de l'honneur. » Ainsi parle Hardré, qui représente toute une lignée de renégats et de maudits'. Herchembaud, dans Doon de Maience, ne tient pas un autre langage. Avec une joie de damné, il se promet d'incendier toutes les églises, de détruire tous les couvents, de massacrer tous les moines, d'abattre toutes les croix. et de mettre en morceaux toutes les images de Dieu et de ses Saints *. C'est, dans toute son horreur, le redoutable phénomène de la possession; mais le plus précieux de tous ces textes est encore, comme on le voit, celui de Gaydon. Il est plus complet et plus satanique que tous les autres.

La décadence de la Chevalerie (et quand on parle d'une institution humaine, il faut bien, tôt ou tard, arriver à prononcer ce mot) a peut-être commencé plus tôt que les historiens ne se le persuadent. 11 ne siérait pas ici d'attacher trop d'importance aux gémissements de certains poètes qui se plaignent de leur temps avec une amertume évidemment excessive, et nous ne saurions, quant à nous, prendre à la lettre le témoignage de l'auteur inconnu de la Vie de taint Alexis s'écriant, vers le milieu du xi* siècle, que tout dégénère et que tout est perdu : « Au temps ancien, le monde était bon; — On y faisait œuvre de justice et d'amour; — On y avait la foi qui aujourd'hui décroît parmi nous. — Le monde est tout changé, le monde a perdu sa couleur.... — 11 est pâle, il est vieux, — Il empire enfin, et tout bien cesse'. » Le poète exagère singulièrement le mal qu'il constatait autour de lui, et l'on peut dire

fr. 1448, f 201 et 202. Cf Kpnpée$ françaiu$, {'• éd., I», 485; 2' éd.. IV, 517. = « Amit H Amiles, t. 1625-1652. = * «Ainsi le desloial D.imedieu renoia ; — A li meïsme dist et Damedieu jura — Que jamez hermitain en bois ne trouvera — Que il ne meite mort, tantost que le Terra. — Ne moine, ne rendu il n'i espargnera. — Toutes rendations à tous jours destruira; — Et moustiers et yglises trestous combruisera, — Crucefix et images jà n'i déportera.! (Doon de Maience, v. 51 06-511 3.) = 3 a Bons fut li siècles à 1' tens ancienor : — Qucr feit i ert e justise et amor. — Siert credance dont or n' i at nul prot. — Tôt est mudez, perdude at sa color.... — Vielz est e frailes,.... — Si' st empeiriez, toi bien vait remanant. l (Éd. Giston Paris, p. 139.)

que, loin de toucher à la vieillesse, la Chevalerie entrait alors dans l'adolescence de sa gloire. Le xiie siècle fut son apogée, et c'est au xme que se manifestent les premiers symptômes d'une véritable décadence. Li maus est moult avant, s'écrie l'auteur du Godefroi de Bouillon, et il ajoute avec tristesse : Tos li biens est fines. Pour parler de la sorte il avait plus de raisons que le chantre de saint Alexis, et, sous ses yeux, la décadence commençait réellement.' Il n'est pas inutile de se demander quelles en furent les causes. Les romans de la Table-Ronde qui, au regard de juges prévenus ou légers, paraissent si profondément chevaleresques, peuvent être considérés comme une des œuvres qui ont hâté la fin de la Chevalerie. Nous sentons bien que nous allons, par ce prétendu paradoxe, scandaliser plus d'un de nos lecteurs, qui considère les chevaliers d'aventures comme les seuls vrais chevaliers. Qu'importe? avienne que puet. Ce sont, en réalité, les héros de nos chansons de geste qui sont les représentants autorisés et ressemblants de la société de leur temps, et ce ne sont pas ces beaux coureurs d'aventures qui ont été si brillamment esquissés par le crayon d'un Chrétien de Troyes. 11 est trop vrai que ce charmant et délicat esprit ne donne pas, en ses œuvres, une idée exacte de sa génération et de son siècle. Nous ne dirons pas qu'il embellit tout ce qu'il touche, mais seulement qu'il l'enjolive. Malgré tout ce qu'on en a pu dire, cette École a introduit l'antique esprit gaulois dans une poésie qui, jusque-là, avait été principalement chrétienne et germanique. Nos chansons de geste sont, en effet, d'origine germaine, et la Table-Ronde est d'origine celtique. Sensuels et légers, spirituels et fins, descriptifs et charmants, ces aimables romans ne sont jamais virils et deviennent trop tôt efféminés et efféminants. C'est toujours ou presque toujours le même thème. A travers de beaux paysages pleins d'oiseaux et de fleurs, un jeune chevalier part fièrement à la recherche de l'inconnu, et traverse une série d'aventures qui ont le seul tort de se ressembler un peu trop. Ce ne sont que défis insolents, duels superbes, châteaux enchantés, délicates amours, talismans mystérieux. Le Merveilleux se mêle au Surnaturel, les Enchanteurs aux Saints, les Fées aux Anges. Le tout écrit en un style souverainement français, et, s'il faut tout dire, en une langue claire, polie, châtiée,

parfaite. N'oublions pas surtout, comme nous le disions plus haut, que cette poésie, si profondément attrayante, commença, dès le xue siècle, à être universellement à la mode, et redisons-nous bien que c'était dans le même temps que l'on écrivait à la fois Pcrceval le Gallois et Âliscans, Cleomadès et le Couronnement Looys. Les deux écoles ont coexisté pendant plusieurs siècles; les deux camps se sont partagé les faveurs du public. Mais, dans une telle lutte, il était trop facile de prévoir à qui resterait la victoire. Les dames en décidèrent, et nul doute que la plupart d'entre elles ne se plussent davantage à la lecture d'Erec et Enide qu'à celle du Covenant Vivien ou de Raoul de Cambrai. Quand le grand .siècle du moyen âge s'acheva, quand commença l'éclatant xiue siècle, c'en était déjà fait de la prépondérance de nos vieilles chansons classiques, et la jeune école, les romantiques de la Table- Ronde triomphaient dans le goût. Par malheur ils triomphèrent un jour dans les mœurs, et ce sont des chevaliers de la Table- Ronde qui, avec les Valois, se sont assis sur le trône de France. C'est la témérité remplaçant le vrai courage; ce sont les belles manières remplaçant les héroïques rudesses; ce sont les folles largesses remplaçant l'austérité charitable de la première chevalerie. C'est l'amour de l'imprévu, même en art militaire; c'est la rage de l'aventure, même en politique. On sait où nous ont conduits celte stratégie et cette politique de théâtre, et qu'il a fallu, pour nous en tirer, Jeanne d'Arc et Dieu.

Les autres causes de la décadence de l'esprit chevaleresqne sont plus difficiles à préciser. 11 en est une que l'on n'a peut-être pas mise suffisamment en lumière, et c'est, qui le croirait? le développement excessif de certains Ordres de Chevalerie.

Cette affirmation nécessite un commentaire.

Certes, nous sommes un admirateur enthousiaste, passionné, de ces grands Ordres militaires qui naquirent au commencement du m* siècle. On n'avait encore rien vu de pareil dans le monde, et il n'a été donné qu'au Christianisme de pouvoir nous ménager un tel spectacle. Donner à une seule âme le double idéal du soldat chrétien et du moine; lui imposer celte double charge; fondre en une seule ces deux conditions et en un seul ces deux devoirs; faire jaillir du sol je ne sais combien de milliers d'hommes qui acceptent

volontiers ce redoutable fardeau et n'en sont point écrasés, c'est la solution d'un problème qu'on aurait pu croire insoluble. Nous n'y pensons pas assez. Nous ne nous représentons pas assez vivement les Templiers et les Hospitaliers au milieu de quelqu'une de ces grandes batailles de la Terre sainte, où le sort du monde était en jeu. Les peintres ne nous les ont pas assez montrés, dans les plaines desséchées de l'Asie, formant un incomparable escadron, un escadron sacré au milieu de la mêlée. On parle sans cesse, et l'on ne saurait trop parler de la charge des cuirassiers de Reichshoffen ; mais que de fois ils ont chargé de la sorte, les chevaliers de l'Hôpital et ceux du Temple ! Ces moines-soldats ont, en vérité, créé un nouveau genre de courage. Par malheur, ils n'étaient pas toujours en guerre, et la paix en a troublé quelques-uns. Ils se sont trop enrichis, et ces richesses les ont diminués devant les hommes et devant Dieu. Nous ne saurions adopter, pour notre part, toutes les calomnies qui ont été répandues contre l'Ordre du Temple; mais il est difficile de ne pas admettre que quelques-unes de ces accusations étaient fondées. Les Hospitaliers, du moins, n'ont pas donné lieu à de telles attaques. Ils sont, grâce à Dieu, demeurés purs, sinon pauvres, et ont honoré cette Chevalerie que d'autres avaient compromise et amoindrie. Mais, somme toute, ce qui sied le mieux à la Chevalerie, et l'arôme qui la conserve le plus sûrement, c'est la pauvreté.

L'amour des richesses n'avait pas gâté que les Ordres chevaleresques, et, de fort bonne heure, tous les chevaliers avaient été atteints. La sensualité et l'ardeur des jouissances avaient pénétré dans les châteaux. « A peine ont-ils reçu le baudrier chevaleresque, qu'ils s'élèvent tout aussitôt contre les oints du Seigneur, s'en prennent au patrimoine du Crucifié et pillent les pauvres. Faut-il qu'ils partent en guerre, leurs sommiers sont chargés de vin et non pas de fer, d'outrés et non d'épées, de broches à rôtir et non de lances. On croirait vraiment qu'ils vont à un diner, et non à une bataille. Il est vrai que leurs écus sont parfaitement dorés; mais ils les rapportent vierges et intacts. Quant aux combats chevaleresques, ils sont représentés sur leurs boucliers et sur leurs selles. Mais c'est tout. » Qui parle ainsi? Ce n'est pas, comme on pourrait le croire, un écrivain du xv° siècle : c'est un docteur du xue. Et le grand

satirique, un peu excessif et injuste, le Juvénal chrétien que vous venez d'entendre, n'est autre que Pierre de Blois1.

Cent autres témoignages pourraient être cités à l'appui de ces paroles indignées. S'il est permis d'y relever quelque exagération, il convient d'avouer que le fond présente quelque exactitude- Ces abus qu'engendrent les richesses et que stigmatise déjà plus d'un poète antique*, ont frappé, au xiv" siècle, l'attention d'un homme considérable, et dont le nom tient une belle place dans la littérature et dans l'histoire. Philippe de Mézières", chancelier de Chypre sous Pierre de Lusignan, était un vrai chevalier, qui fut pris un jour de l'idée de réformer la chevalerie. Or ce qu'il trouva de mieux pour arriver à une aussi difficile et aussi complexe réforme, ce fut de fonder lui-même un nouvel Ordre chevaleresque', auquel il donna le nom magnifique de Chevalerie de la Passion du Christ*. La décadence est attestée, hélas! par le caractère même des réformes que cet honnête utopiste prétend lui opposer. Le bon chevalier se plaint des progrès de la sensualité, et part de là pour permettre et pour conseiller le mariage à tous les membres de son Ordre. 11 se plaint de ces maudites richesses dont les Hospitaliers

* Epist. xciv, èlaxima Dibliolheca Palrum, XXIV, p. 1012-1015 = * < Seigneurs, bien est seû, et n'est pas lungement, — Estoient cil proisié et servi largement — Qui chantoient les faiz de l'ancienne gent.... — Mais ore n'ont de ceo cure, ai[n]c le font allremcnt. — A Pavoir te sunt prit tic lui communément. — Vencu ad Coveitise qui lut le mond surprent. — Tuit entendent à lui, neguns ne s'en defent.... — Nus ne vieil mes douer à cui rien ne lui rent — Et en seront lur aimes en Enfern le pudlent. » (Siège de Jérusalem, Dritish Muséum, llatton, 77, xiu" siècle, f* 1). Il peut y avoir une certaine exagération dans les vers précédents, où il est permis de constater le dépit de certains jongleurs qui ne se trouvaient pas suflisammeut payés; mais il est trop aisé d'invoquer ici d'autres témoignages et ces plaintes étaient passées à l'état de lieu commun: « Les mœurs de la chevalerie commençaient [au xui* siècle] à dégénérer singulièrement. A la galanterie platonique des paladins, succédait peu ;i pou un sensualisme à peine déguisé. Sous la tente on ne parlait plus que de festins. Ceux que la débauche ne perdait pas, le luxe les ruinait. « l'are comme un chevalier se rendant à la Table-Ronde » : c'est un dicton qui ne démontre pas seulement la popularité des héros du cycle d'Artus, mais qui fait la satire de leurs successeurs : « Nos soldats d'aujourd'hui, disent les moralistes, vont à la guerre en habits de noces. » C'est dès le commencement de ce siècle que cette critique se produit. Et déjà, eu effet, plusieurs générations avaient rapporté d'Orient le goût du faste et de la mollesse. » (Lecoy de la Marche, la Chaire françuite au moyen âge, pp. 301, 502.) L'auteur prouve scientifiquement chacune de ses propositions par plusieurs citations de Serraonnaires. =. 5 11 mourut le 20 mai 1405, à l'âge d'environ quatre-vingt-douze ans. = * V., sur cet Ordre, l'excellent Mémoire d'Auguste Mobilier : Detcriplim de deux manuterilt contenant la Règle de la Mildia Pattionit Jeta Chritli, de Philippe de hlezteret. (Archives de l'Orient latin, t. I, 1881, pp. 5ÔJ-Û01). =* Philippe mit et remit trois fois son œuvre sur le chantier, en 1508,

eux-mêmes commençaient peut-être à mésuser, et les interdit à son institut; mais, malgré tout, le luxe de son temps influe sur son esprit, et il donne à ses chevaliers les costumes les plus éclatants1, comme aux dignitaires de son ordre les noms les plus pompeux'. 11 y a quelque chose de mystique dans toute cette conception et de théâtral dans tout cet agencement. Il n'est pas besoin d'ajouter que « la Chevalerie de la Passion » ne fut guère qu'un beau rêve éclos dans une âme généreuse. Malgré quelques adhésions brillantes, l'Ordre ne reçut jamais qu'une organisation théorique et n'eut que des cadres fictifs. L'idée de sauver le tombeau du Christ n'était point le grand objectif des hommes du xive siècle, et la lutte de la France et de l'Angleterre occupait alors les meilleurs courages et les plus vaillantes épées. La décadence précipita son cours.

Ce n'étaient pas là, d'ailleurs, les seules causes d'un amoindrissement aussi fatal. On avait ouvert les portes de la Chevalerie à trop de candidats indignes. On l'avait embourgeoisée. A force d'être prodigué, le beau titre de chevalier était avili. Eustache Deschamps, avec sa bonne voix honnête et ferme, constate le scandale et le flétrit: « Figurez-vous, dit-il, qu'on va jusqu'à confier aujourd'hui la Chevalerie à des bambins de huit ou de dix ans1 ». 11 avait beau crier, l'excellent homme * : les désordres allaient toujours croissant,

en 1384, en 1306. « Les deux premières rédactions, dit M. Aug. Molinier.se trouvent dans le ms. 1056 de la Bibliothèque Mazarine ; la troisième, dans le manuscrit 2251 de la Bibliothèque de l'Arsenal, et dans le manuscrit 813 du fonds Ashmole de la Bodléienne d'Oxford. » = ' « En donnant à la description du costume réservé aux futurs chevaliers une place qu'on peut juger exagérée, Philippe de Mézières sacrifiait au goût de son temps pour les costumes somptueux. Peut-être aussi pensait-il que de riches vêtements pourraient attirer certains nobles un peu frivoles, qu'une mise trop sévère eût éloignés. » (A. Mobilier, 1. 1., p. 542.)= 2 «Le Chef suprême de l'Ordre s'appellera le Prince; au-dessous de lui, douze dignitaires, le connétable, le grand chancelier, le grand maréchal, le grand amiral, le grand trésorier, le grand proviseur, le grand avocat, le grand procureur, le grand modérateur, le grand justicier et deux grands consuls. Chaque province sera gouvernée par un grand président, avant sous lui des présidents en nombre variable ; sous chacun de ceux-ci, un certain nombre de chevaliers; au-dessous de ces derniers, les châtelains. Tel sera l'Ordre au point de vue militaire. Au point de vue ecclésiastique, il comprendra un patriarche, chargé par le Pape de la conduite spirituelle de l'Ordre (cura animarum). Sous lui seront des archevêques, des évêques (si l'Ordre est assez prospère pour en avoir), des chanoines et des prêtres. » Etc., etc. (Aug. Mobilier, 1. 1., p. 540.) 11 s'agit ici, notez-le bien, de la première rédaction de Philippe de Mézières. = 5 « Et encore plus me confont — Ce que chevaliers se l'ont — Plusieurs trop petitement, — Que dis ou que huit ans ont. » (Eustache Deschamps, cité par Lacurne de Sainte-Palaye en ses Mémoires sur l'ancienne Chevalerie, 11, p. 00.) = * « Mais chascuns vout escuyer devenir.... — S'arment savetiers et charbons; — Escuyer s'appellent garçons. » (M., ibid., p. 81.) li Les chevaliers estoient

et d'incomparables chevaliers, comme Duguesclin et Bavard . ne purent arrêter la ruine fatale de l'institution. La Chevalerie était condamnée à disparaître.

Il importe de s'entendre sur le véritable caractère d'une telle décadence. La France et l'Angleterre, aux xiv* et xve siècles, sont encore pleines de chevaliers qui ont grand air. Ils s'envoient des déûs superbes; ils échangent des cartels audacieux, et courent d'un bout du pays à l'autre pour s'enfoncer fièrement des lances dans le corps. Ils abondent, les Beaumanoir qui boiraient leur sang. C'est à qui se jettera dans les équipées les plus invraisemblables; c'est à qui commettra les témérités les plus folles. On se raconte ensuite ces beaux coups d'épée, ces grands faits d'armes, et l'inimitable Froissart est le plus charmant de tous ces narrateurs qui rendent leur auditoire chevaleresque comme eux. Mais il faut tout dire : parmi ces chevaliers aux belles armures, il y a trop d'aventuriers qui n'observent point et ne comprennent plus certains commandements de l'antique chevalerie. Les délicatesses du luxe ont remplacé partout les rigueurs de l'antique virilité et les gens de guerre eux-mêmes aiment trop leurs aises. Le sentiment religieux n'est plus la dominante de leurs âmes, où l'idée de la croisade ne vit plus. Ils n'ont plus assez de respect pour la faiblesse de l'Église, ni pour les autres faiblesses. Ils ne se sentent plus les ebampions du Bien et les ennemis du Mal. Le sens de la justice a baissé, comme aussi l'amour de la grande patrie. On est Armagnac, on est Bourguignon : on ne songe pas qu'on est Français. On subit des alliances compromettantes; on est forcé de tendre la main aux routiers. Ce qu'on a appelé la « licence des camps » a singulièrement empiré, et l'on sait dans quel état Jeanne d'Arc trouva l'année du roi. Partout des blasphèmes, partout des ribaudes. La noble fille balaya ces ordures; mais son action ne fut point d'assez longue durée. Elle était de taille à relever la Chevalerie, qui retrouvait en elle la netteté de son type effacé ; mais elle mourut trop tôt, et ne fut pas assez imitée. Il y eut après elle des âmes chevaleresques et, grâce à Dieu, il y en a encore parmi nous ; mais c'en élail

terlueux. — Et pour amour plains de chevalerie.... [On] ne jangloit ne mesdisoit de rien. — Or m'esbahy quant chascun jangle et ment : — Car meilleur temps l'ut le temps ancien. » (Ib. ibiil., p. il). Sainte-Palave cite plusieurs autres textes des xn'-xv' siècles, qu'il est

fait delà vieille institution. Les événements, auxquels nous avons la douleur d'assister, ne nous permettent pas d'espérer que la chevalerie, éteinte et morte, renaisse demain à la lumière et à la vie.

En plein siècle de saint Louis, la caricature et la parodie (ce sont des forces abjectes, mais enfin des forces) avaient commencé l'œuvre de cette destruction future. Nous possédons un abominable petit poème du treizième siècle, qui n'est qu'un pamphlet scatologiquc contre la Chevalerie. Cet ignoble Audigier1, dont l'auteur est bien le dernier des hommes, n'est pas la seule attaque de ce genre que l'on puisse relever dans la littérature de cette époque. Il y a toujours eu dans la société française un méchant coin où la Chevalerie a été sans cesse l'objet d'un vilain rire et d'une raillerie de mauvais aloi. Certains éditeurs se sont donné la joie de publier ou d'analyser ces textes orduriers, et il nous semble suffisant de les signaler ici à l'attention de notre lecteur. Si l'on en voulait dresser une liste vraiment complète, il y faudrait comprendre les fabliaux, le Benart et la Rose, lesquels constituent la littérature la plus antichevaleresque, j'allais dire la plus voltairienne que je sache. La filière est facile à suivre depuis le xnc siècle jusqu'à l'auteur du Don Quichotte, que je ne confonds pas avec ses indignes prédécesseurs; jusqu'à ce Cervantes dont l'œuvre a été fatale, mais dont l'âme était haute.

Quoi qu'il en soit, la parodie et les parodistes furent eux-mêmes une cause de décadence. Ils amollirent gauloisement les mœurs ; ils vulgarisèrent les petits sentiments bourgeois, satiriques et étroits; ils firent pénétrer dans les âmes les plus viriles le dédain pour les grandes choses que l'on accomplit avec désintéressement. Ce mépris*

mutile de mentionner après lui. =' L'auteur d' Audigier raille ainsi qu'il suit Y adoubement chevaleresque : « Seignor, or escoutez sans noisier. — Dirai vos d'Avisart et de Raier — Qui Audigier lor frère font chevalier. — Le vallet amenèrent sor un fumier; — Ses armes li aportent en un pannier.— llauhert li ont vestu blanc et ligier. — Quinze sols de mareheis costa l'autr'ier. — En son chief si lacèrent heaume d'acier, — Qui trois ans lu en gaigo pour un denier.— Tiarz li çaint l'espée qui molt l'ot chier. — Plus mauvais vavassor de lui ne quier.... — Quant Audigier monta, lors i ot leste, — Trois cox fiert le cheval, au quart s'arreste. — Il ot graille le col, grosse la teste, —Et le dos plus agu que nule arestc— « Hé Dieu! dist Audigier, coin bonne beste. — Ge n'i monterai mais, se il n'est teste,— « Ou. por guerre mortel, sauver ma teste ».... — Les queroles commencent sor un fumier. — La poissiez veoir maint charretier, — Mainte vielle hideuse, » etc. (Méon, Fabliaux, IV, 222, 225). 11 existe, delà même époque, d'autres parodies des Chansons de geste et de la Chevalerie. (V. Histoire littéraire, XXIII, 412; 49S-501.) Cf. Un Dit d'aventures, poème burlesque et satirique du xiu* siècle, publié par G.- S. ïrébutien, Paris, 1835; etc.

l.i: DEVOUEMENT D'UN VASSAL (p. 78)

Uirart et sa femme Krembourc font passer leur propre enfant pour l'enfant de leur seigneur, que le traître Fromont veut tuer :

Au traître, assis sur son perron, ils livrent leur enfant. Il r a là une foule de barons du pays Qui tous crient à Fromont : « Pitié, pi:; l.e traître les entend, ne répond mot ;

di prend l'épie, en frappe un coup terrible, Tranche la tête de l'enfant, qui tombe à terre. Plus de mille se pâment.

Quand ils se relèvent, ils voient s'ouvrir le ciel, Et les saints Anges aller et venir, Qui portent l'ime du gentil damoiseau Dans le saint Paradis...

(Jmtrdavu dt biaititt, éd. Conrad Hoffmann, v. 693-707.)

Composition de Luc-Ouviek MnsOM.

là est un élément certain de décomposition, et on peut le considérer comme l'annonce de la mort. 11 nous a tués.

Contre les chevaliers qui, isolément, se montraient indignes et dégénérés, on imagina le terrible appareil de la dégradation. Les historiens modernes de la Chevalerie n'ont pas manqué à nous décrire en détail tous les rites de cette dégradation solennelle, et il y a là une mise en scène qui était bien faite pour échauffer l'imagination la plus froide et épouvanter le cœur le moins timide. Le chevalier juridiquement condamné à subir cette flétrissure était d'abord conduit sur un échafaud, où l'on brisait, où l'on foulait aux pieds toutes ses armes. Il voyait son écu, dont le blason était effacé, renversé la pointe en haut et ignominieusement traîné dans la boue. Les prêtres, après avoir récité les vigiles des morts, prononçaient sur sa tète le psaume Deus laudem meam, qui contient de formidables imprécations contre les traîtres. Le Héraut d'armes, qui était l'exécuteur de cette justice, prenait des mains du Poursuivant d'armes un bassin rempli d'eau tiède et le jetait sur la tète de cet infâme chevalier, pour y effacer le caractère sacré qui lui avait été conféré par l'accolade. Le coupable, dégradé de la sorte, était ensuite jeté sur une claie ou sur une civière, couvert d'un drap mortuaire, et enfin porté à l'église, où l'on faisait sur lui les mômes prières et les mêmes cérémonies que sur les morts'. Voilà qui est véritablement effrayant, voire un peu théâtral, et il est aisé de constater que ce rituel compliqué ne contient que peu d'éléments vraiment antiques. Au xn* siècle, la dégradation était infiniment plus simple. On coupait « près du talon » les éperons du chevalier coupable'. Rien n'était plus sommaire, ni plus significatif. Un tel homme était publiquement dénoncé comme indigne de montera cheval, et par conséquent d'être chevalier. Plus un rite chevaleresque est ancien, moins il est théâtral. Et il en est ainsi de beau-

* Nous venons de résumer en quinze lignes plusieurs pages de Saintc-Palayo. (Mémoires. I, 516-518), où les preuves font trop souvent défaut. Cf. Uonoré de Sainte-Marie (I)ics.tialiont, etc., pp. 455-455). qui, après avoir cité un passage très intéressant de la Chronique de Duguesclin, rapporte en détail les rites de la dégradation aux xiv'-xvi* siècles, et ajoute : t Ce sont les cérémonies qui furent observées sous François I". en 1523, lorsque le capitaine Franget fut dégradé. » V. encore La Colombière : Traité de l'office du Roi tVarmet, pp. 97 et suiv.,et Théâtre d'honneur, 11, p. 55. — Dans les Ordres religieux on dégradait un chevalier « es lui rf.tibart le makteao ». = - Carins li Loherains, II, 145.

coup d'autres institutions, dans l'histoire de tous les peuples et surtout dans la nôtre.

Qu'une telle pénalité ait prévemi un certain nombre de trahisons et de forfaitures, nous l'accordons très volontiers ; mais on ne pouvait lui demander de préserver tout le corps chevaleresque de cette décadence à laquelle ne saurait échapper aucun établissement humain.

Malgré ces inévitables faiblesses et accidents, le Décalogue de la Chevalerie n'en a pas moins régné durant plusieurs siècles en des millions d'àmes, qu'il a rendues fières, pures et grandes. Ces dix Commandements ont été la règle et le frein de ces jeunes générations, qui sans eux auraient été indisciplinées et sauvages. Cette législation, enfin, qui n'est à vrai dire qu'un des chapitres du grand code catholique, a élevé le niveau moral de l'humanité.

La Chevalerie, d'ailleurs, n'est pas morte tout entière. Sans doute le rituel chevaleresque n'existe plus, ni la réception solennelle, ni l'Ordre lui-même, ni les antiques serments. Sans doute, parmi ces commandements augustes, il en est plusieurs que les seuls érudits connaissent et que le monde ignore. La foi catholique n'est plus l'essence de la Chevalerie moderne; l'Église n'est plus assise sur ce trône près duquel se tenaient les vieux chevaliers, l'épée au poing; l'Islam n'est plus l'ennemi héréditaire, et nous en avons un autre qui nous menace de plus près; les veuves et les orphelins ont plutôt besoin de la langue des avocats que du fer des chevaliers; il n'y a plus de devoirs à remplir envers les seigneurs, et même nous ne voulons plus d'aucune sorte de seigneurs; la largesse s'est confondue avec la charité, et la belle haine du mal n'est plus notre principale, notre meilleure passion. Mais, quoi que nous fassions, il nous reste jusque dans les moelles certains éléments chevaleresques qui nous préservent de la mort. La race française, grâce à Dieu, aime encore la patrie française, et (pour ne point parler ici que de notre pays), il y a encore, de par le monde, une foule de belles âmes droites et fortes, qui se passionnent pour tout ce qui est faible et vaincu, qui connaissent et pratiquent toutes les délicatesses de l'honneur et préféreraient la mort à la félonie d'un seul mensonge. Voilà ce que nous devons à la Chevalerie, voilà ce qu'elle nous a légué. Le jour où seront effacés en nos âmes ces derniers vestiges d'une aussi grande chose, nous mourrons.

Aux yeux de nos pères des xn*' et xm' siècles, le Code de la Chevalerie devait avoir sa sanction plus haut que la terre. El c'est de cette sanction qu'il nous reste à parler.

Le but de tout chevalier doit être, d'après tous nos vieux poèmes, de « conquerre lit en paradis ». Ces rudes hommes de guerre, qui avaient couru par tant de chemins, subi l'inclémence de tant de climats, couché tant de nuits sur la dure, et passé tant de jours sans délacer leurs heaumes et sans dépouiller leurs hauberts, voilà l'idée naïve qu'ils se faisaient de la béatitude éternelle : « Le repos dans un bon lit. » Ce n'est pas très métaphysique, ni fort élevé; mais t'est si vrai! « Celui qui mourra aura son lit préparé avec les Innocents ', » dit l'évèque du Puy en sa belle harangue sous les murs d'Antiochc, et c'est là sa péroraison. « Dans le grand paradis, vos places sont toutes prèles, » s'écrie Turpin sur le champ de bataille de Roncevaux, où va couler le plus noble sang de la terre. La récompense céleste est ailleurs présentée sous la forme d'un beau jardin, où se reposent les vieux soldats morts au service du Christ ; et tel est le sens qu'il faut attacher à ces « saintes fleurs » dont il est si souvent question dans la Chanson de Roland'. L'image plus connue de la couronne s'offre également à l'esprit de nos pères : « doux qui mourront ici auront là-haut couronne de fleurs'' »; et il est un vers du Charroi de Nîmes qui résume en dix syllabes toute la vie du chevalier chrétien : « Tant fut en terre iju'cs ciex est corunez*.

Si jamais on a connu ici-bas l'art de mourir, c'est dans la race chrétienne. Les anciens ont trop souvent, jusque dans leur mort, quelque chose de théâtral et de forcé, et personne au contraire ne meurt plus naturellement que les hommes du Surnaturel. Cela est surtout vrai du soldat chrétien, qui sait tomber sans emphase et

* 4 Cil qui morra des nos, bien en soit cliascuns fis, — Avoec les Iniiocens sera parés ses lis. t [Antioche, I, 113.) a En son saint Paradis aura lit gaaignié. » (ll'id., II, '220 ) "Car chil qui chi morra en aura tel loier — Qu'eu Paradis celestre le fera Diex colcliier,

— Avec les Ignocens servir et aaisier. » [Jérusalem, v. 617-619.) Kle., etc. — - V. 18.JC, elc. = * « Cil qui à cel pont muèrent corone auront de flor : — Ce est por assaucier le non dou Creator. » [Saunes, II, p. 50). « Qui muert pour l'amour Deu loier en a moult grant;

— Par devant Nostre Sire est couronne portant. » [Renaus de Montauban, p. 413, v. 20, 21.) = * Charroi décimes, v. 15.

simplement. Roland lui-même ne meurt pas en matamore, et son dernier geste est ce geste familier du vassal qui, en signe de soumission, tend son gant à son seigneur. « J'entends les Anges qui chantent au-dessus de ma tête, » s'écrie Vivien, et il ajoute avec plus de simplicité : « Si je pouvais seulement revoir mon oncle Guillaume et recevoir le corps de mon Dieu ' ! » Nous raconterons ailleurs toutes ces morts incomparables; mais il est nécessaire de donner ici un type plus général, plus « moyen », plus commun : prêtez donc l'oreille, et apprenez comment se termine la vie du chevalier qui est resté toujours fidèle à ce Gode de la Chevalerie dont nous venons d'exposer tous les Commandements*. « Renaud de Tor, le baron, est descendu de son cheval, — Frappé parmi le corps de quatre dards tranchants — Quand il se vit mort, quelle douleur, quelle colère! — Il tire une dernière fois son épée, passe son bras dans son écu, — Et tous ceux qu'il atteint sont morts. — Mais le sang de ses plaies coule trop abondamment; — 11 ne se peut plus aider et tombe à terre. — Alors il s'adresse au seigneur Dieu et à ses Vertus : — « Glorieux sire père, qui fus et seras toujours, — Prends « pitié de mon âme , car le corps est perdu. » — Il se tourne vers la gent de France, et lui fait cinq cents saluts. » Le poète raconte alors comment le mourant s'administre lui-même la communion symbolique : « Puis l'âme s'en est allée, tandis que le corps reste étendu. — « Te Deum laudamus », chantent les Anges — Qui l'emportent au ciel. » Encore un coup, c'est là une mort vulgaire, et le moindre chevalier meurt de la sorte. Mais que dire des dernières paroles de Vivien, de Roland, de Renaud?

Une telle fin est le terme enviable de la Chevalerie, et il n'est pas rare que l'Église propose à notre respect et à notre imitation les plus illustres, les plus purs de ces morts glorieux. Chacun de nos grands cycles épiques a pour centre un héros qui devient un Saint. On a dit autrefois saint Roland, saint Ogier, saint Renaud. Et il semble que ces grands chevaliers aient, de plain-pied, passé de nos Chansons en nos Martyrologes.

Telle est la consécration suprême du Décalogue de la Chevalerie; tel en est l'éternel couronnement.

* Covenans Vivien, v. 1558-1568. = * Antioche, 11,235.

■ Composition de Luc Olivier Mcrson.

Page 1