‹ La chevalerieChapitre 12 sur 70 · I-* PREMIERE COMMUNION DE VIVIEN (P · texte numérisé non relu

I-* PREMIERE COMMUNION DE VIVIEN (P

« Beau neveu, dit Guillaume, voudriez-vons avoir du pain consacré,

« Consacré an dimanche par le prêtr.

Vivien dit : « Je n'en ai pas goùtti ;

a Mais je sens bien que Diru m'a visit.'.

• Puisque vous Mes venu à m ■•

Guillaume alors le communie...

{Alucaiu, éd. Guessard et de Monlaiglon, v. 815-858.) 138 Composition de Luc-Olivier Merson.

L'Ei\FAi\CE DU BAIiON. 129

l'enfant. Oubliant le vœu qu'il a fait à Dieu, l'ermite songe un moment à abandonner sa solitude et à revêtir de nouveau sa vieille armure de chevalier. Il a hâte de délivrer sa femme et de châtier le traître qui s'est emparé de son héritage. Ce n'est encore chez lui qu'une pensée vague, un désir qui n'a rien de précis; mais ce n'est pas en vain que l'on viole un vœu solennel, et Dieu punit le vieux comte. Un ange descend du ciel, qui frappe l'ermite et lui enlève la vue. Il est aveugle,

C'est ici que commence la partie la plus intéressante de notre Robinson. Il nous semble même que cet épisode est nouveau, que cette donnée est originale et qu'il y aurait là de quoi inspirer un romancier puissant, un autre Daniel de Foë. Un enfant de sept ou huit ans, condamné à vivre, en plein pays désert, près d'un vieillard aveugle qui est son père, qu'il aime, qu'il lui faut nourrir, dont il doit guider la marche et dont il se fait enfin le serviteur attendri et dévoué : c'est une conception qui n'est pas inférieure à celle de Crusoé. Le poète du xih* siècle n'était pas de taille à développer un thème aussi heureux; mais il a des traits qui sont naturels et charmants. Durant plusieurs années, on assiste jour par jour à la vie de ce bel enfant qui se fait des habits de peaux de bètes; qui entre en chasse tous les matins et rapporte tous les soirs son gibier à l'aveugle; qui apprête lui-même tous les repas de « la famille »; sale sa viande avec le sel marin, et tresse des nattes avec l'écorce des arbres. Mais on comprend qu'une telle enfance ne saurait durer un long temps. On entend un jour, dans la forêt, le bruit d'un cheval et d'un cavalier qui passent. C'est un messager du mauvais sénéchal, du traître, de celui qui a jeté en prison et veut faire mourir la mère de Doolin. L'enfant se jette sur le félon et le tue d'un coup de bâton. Alors, il contemple, ravi, ce qu'il n'avait pas encore vu : un écu doré, un heaume luisant, une cotte formée de petits anneaux de fer, et surtout une épée. une épée d'acier! A cette vue, toute sa nature s'éveille, tout son cœur bondit. Comment s'y prendre pour revêtir ces armes? Il n'a pas appris, il ne sait pas : « Mes nature l'aprit et Dieu qui l'enseigna ». A défaut de science, il a l'instinct et, au bout de quelques minutes, parvient à se jucher sur le grand cheval, heaume en tète, épée au poing. Au galop, au galop 1 L'aveugle prête l'oreille

et s'étonne : «Quel est ce cheval?» Il va, en tâtonnant, à sa rencontre. C'est son fils. « Mon Dieu, »• s'écrie-t-il, «faites que je le « voie ; faites que je voie mon fils. » Dieu, qui est miséricordieux, fait alors un grand miracle : le vieux comte ouvri ses biaus iex et vit. Pouvait-il rien voir de plus beau que son fils?

Doolin, cependant, n'a plus rien qui le retienne au bois. 11 a sa terre à reconquérir, sa mère à venger, un traître à punir. Il part, et notre Robinson finit1.

Je me persuade qu'un tel récit devait divertir nos chevaliers autant que celui de Foë nous divertit nous-mêmes, et. qu'il était de nature à provoquer des sentiments virils chez ce jeune baron dont nous dessinons le portrait. Tous les liobinsons font des hommes.

C'est à sept ans que l'on commence l'éducation de l'enfant noble : nous allons y faire assister notre lecteur.

L'enseignement religieux avait cela d'excellent qu'il ne constituait pas alors un enseignement spécial. Le fatal séparatisme qui consiste à isoler la Foi de toutes les autres sciences, ce fléau n'existait pas, et rien n'était plus sainement et plus fortement chrétien que le milieu où se développait l'âme du futur chevalier. Les prêtres étaient intimement mêlés à la vie du château : ils étaient de tous les deuils, comme de toutes les fêtes. Leurs défauts, qu'on voyait de plus près, ne leur faisaient rien perdre du respect qu'on leur portait. C'est à peine si l'on sent parfois une petite pointe gallicane dans les paroles des vieux chevaliers; « Honorez tous les clercs et parlez-leur poliment, » disent-ils volontiers à leurs fils; « mais laissez-leur le moins pos- « sible de votre bien1. » Ce n'est là, d'ailleurs, qu'une innocente épigramme, un trait qui n'a rien d'empoisonné. Dans les conseils paternels, la piété éclate : « Entendez tous les jours la messe, et ne « faites pas de bruit au moutier3. » Il y avait bien, au fond du

1 Doon de Maience, pp. 1—15; 50-76. 11 convient d'observer que le poème n'est pas antérieur au xur' siècle, et qu'on l'a attribué à la seconde moitié de ce siècle. = s Duon de Maience, y. 21G0. = 5 lbid., v. 2455 et v. 2158.

L'ENFANCE DU BAItO.X. 1S1

cœur de quelques vieux soudards, un mépris inconscient pour ces hommes pacifiques auxquels il était interdit de se battre; quelque chose de comparable au dédain des soldats de Napoléon poulies pékitis1. Disons plus : il existait, dès lors, une petite école « laïque », et Hervis de Metz s'écrie un jour avec la rage du sectaire : « Ils devraient être soldats, tous ces moines gras, tous « ces chanoines, tous ces piètres et tous ces abbés. Ah ! si le « Roi me les donnait*! . » Il faut tenir compte de cette tendance, sans doute; mais tel n'est pas le véritable caractère de l'éducation religieuse au xn* siècle. C'est l'idée, c'est l'esprit de la croisade qui domine et pénètre tout. Dans les châteaux, on raconte avec enthousiasme aux enfants et aux jeunes gens la sublime expédition où l'on vit Pierre l'Henni te se battre lui-même à grands coups de hache, et le récit qui frappe le plus vivement ce jeune auditoire, c'est l'épisode de ce fameux neuvième bataillon, de ce bataillon de piètres qu'on avait vu sous les murs de Jérusalem au moment du grand assaut : « Ils étaient tous vêtus de blanc, avec une croix rouge sur la poitrine, sans armes, chacun portant une hostie consacrée, tous entonnant d'une voix les litanies et bénissant ensemble l'armée chrétienne1. » Ah! voilà qui faisait oublier tous les défauts qu'on pouvait reprocher aux clercs, et voilà aussi quel était le catéchisme des enfants féodaux. 11 avait bien son prix.

Dès leur plus jeune âge, les enfants savaient prier et priaient. Quand le pauvre petit Doon est perdu dans le bois, il se blottit dans le creux d'un chêne, fait tranquillement son signe de croix, et dit ses orezom yuan a/iriscz H a*. VA qui les lui avait apprises? Il n'est pas besoin de le demander: sa mère. Mais, du reste, autour de lui, tout le monde priait.

L'enseignement moral tombait aussi des lèvres de tous ceux qui entouraient le jeune baron, et il se confondait avec l'enseignement de la politesse, du maintien, des bonnes manières. In mot résu-

' Au moment où la grande guerre va éclater entre Charles et Girard de Roussillon, Evroïn de Cambrai essaye d'empêcher cette lutte fratricide entre chrétiens : « Voici, répond Charles, voici que dorn bvroïn nous a fait un sermon comme le vieux prédicateur de Saint-Denis qui prêche son peuple et le convertit. t(Girart de lioiusillon, trad. P. Meyer, p. 66, § 125.) = « Hcrvit de Metz, Bibl. nat., fr. lui 60, f° 43. = » Jérusalem, ». 2Q77-291M. = « Doon de Muiaue, v. 1400.

132 L'ENFANCE DU IJAI10N.

mait toute cette pédagogie élevée, un mot qui est un des plus beaux de notre langue et qui rend le même son que chevalerie et honneur : « Courtoisie. »

C'est donc une leçon de courtoisie que l'on va professer devant nous, et cette leçon est donnée au jeune noble par les deux voix alternées de son père et de sa mère. On croirait volontiers entendre les deux demi-chœurs de la tragédie grecque.

« C'est par Dieu, dit la mère, qu'il convient de commencer. Aux heures difficiles de votre vie, dites-vous bien, mon enfant, que ce grand Dieu ne saurait jamais vous faire défaut, si vous avez confiance en lui1. Rappelez-vous la belle histoire d'Àiol'. Son père Élie était banni de France, déshérité, absolument pauvre et depuis quatorze ans malade. Il habitait une sorte de misérable cabane avec sa femme Àvisse et son cheval Marchegai. L'habitation était si basse que la lance du bon chevalier n'y pouvait tenir et restait au dehors (quelle douleur !), exposée à la pluie et au vent. Le jour vint où Élie dut envoyer son fils en France pour reconquérir ses « marches»; et il ne put lui donner qu'une lance tordue, un vieil écu, des armes rouillécs et quatre sous; oui, quatre sous seulement; mais il lui tint ce magnifique langage que vous garderez toujours en votre mémoire : Fiex, quant iceus [auront, Dcx est es cieus. Et l'enfant, de son côté, disait à sa mère : Se vos riavés avoir, Dieus a assés'. Voilà qui est parler.

— Il ne vous suffirait pas, ajoute le père, d'avoir confiance en Dieu, si vous n'aviez encore la Justice pour vous; mais soyez assuré, mon fils, que, si vous combattez pour Dieu et le bon droit, vous vaincrez*.

■ — Surtout, reprend la mère, soyez humble. Eût-on cent chevaux en ses écuries et tout l'or du monde en ses coffres, fût-on

1 Dex ne vous faura pas, se en li vous fiés. (Doon de Maience, vers 2652.) = * Aiol, v. 240 et 159. Tout le début de ce beau poème constitue l'exemple le plus complet, le type le plus achevé de ce qu'on appelait « leCastoiement d'un père à son fils ».I1 existe, aux xm'-xiv" siècles, toute une littérature de Castoiements et de Doctrinaux qui mériterait une longue étude. — 3 Plus loin Aiol dit à ceux qui se moquent de lui : Se je sui povres hom, Dcx a assés — Qui le ciel et le lèvre a a garder. — Quant Dameldicus vaura, j'arai assés (vers 1014-1018). Les paroles d'Aiol se retrouvent presque textuellement sur les lèvres du jeune Aimeri, lorsqu'il se propose à l'Empereur pour conquérir Narbonne : (( Tu es d aussi pauvre que fer, lui dit Charlemagne. — Pauvre! Est-ce que Dieu, répond l'enfant, « n'est pas là-haut dans le ciel ?» (Aimeri, Bibl. nat., fr. 1448, fr. 45.) = * Mez Dex et li bos Dnois pour qui vous combatrés — Vous tendra en vertu, ja mar en douterés. (Doon de

V ENFANCE DU ItAllON. 133

connétable du Roi, tout finit mal, si l'orgueil se loge en votre âme. L'orgueilleux perd en un jour ce qu'il a mis sept ans à conquérir1.

— Soyez large. Donnez, puis donnez encore, donnez toujours*. Plus vous donnerez, mon fils, plus vous serez riche3. Qui est avare n'est pas gentilhomme4, et c'est vraiment douleur que de voir vivre des princes qu'un tel vice déshonore5. Ils souillent la royauté. Ce n'est pas assez, ne l'oubliez pas, d'être aumônier aux pauvres, aux veuves et aux orphelins : il faut aller plus loin et comprendre toute la force de ce superbe mot : largesse. Les vilains disent en leurs proverbes qu'il y a tout intérêt à être libéral : Ne fu pas fols cil qui dona premiers*. Mais ce n'est point l'intérêt qui vous doit guider, et vous n'êtes pas vilain. Dans ce poème qu'un jongleur nous chantait hier, il y a un vers que j'ai retenu pour en faire ma devise... et la vôtre: En vos trésors mar rcmanra denier'1. Aux chevaliers sans fortune, aux prud'hommes déshérités distribuez vos trésors, les riches fourrures, le vair et le gris, tout*. Ne comptez pas; ne promettez pas : donnez.

— Puisque votre père vous parle des chevaliers, j'ajouterai qu'il est encore un don que vous leur devez faire : celui de votre respect. Dès que vous voyez un prud'homme, levez-vous devant lui, et mettez-vous sur-le-champ à son service*. Quand vous êtes en chemin, saLuez toutes gens". En vos paroles, comme en vos actes,

Maience, t. 2629-2630.) = ■ llom orguillus, que que nus vos en die, — N'ara ja bien, fox est qui est le chastie. — Quant qu'il conquiert en set ans par voisdie — Perl en unjor par sa large folie. (Raoul de Cambrai, éd. Le Glay, p. 71.) = *S'un homme pauvre ou riche, marquis ou connestable, — Avoit tout I or du monde et chevaulx pleine estable, — S'il a orgueil en soi, la fin en est doubtable (Girart de Viane, en vers alexandrins du nv« siècle. Fragment consenré dans une version en prose du ms. de l'Arsenal, 5351, f 79 r°). =>Hais donne sans promettre là où que tu pourras. (Doon de Maience, v. 5110.) = 5 Soiez larges à tous : car tant plus tu donras. — Plus acquarras d'honneur et plus riche seras. (Doon de Maience,*. 2456.) = «Car n'est pas gentilz hons cil qui est trop eschars. (Ibitl.,\. 2158.) = • Car rois «vers ne vaut mie un denier. (Orjier, t. 10613.) Nuns avers princes ne puet terre tenir; — Ains est domages et dolors quant il vit. » (Garins li Loherains, II, ii&.) = <sAiprcmont, p. 2, v. 23.= T Ibid., v. 13. = «A maint prodomme donnez et vair et gris: — Par cesle afaire monterez en haut pris (Garim li Loherains, 11, p. 160). S'il voit preudome ki d'avoir soit mendis, — Donner li fait et son vair et son gris (Anscitde Carthage. Bib. nat., fr. 793, f' 2.) Dans Atpremont (p. 2, t. 25 et ss.) Naimes dit au roi : « Tant en donez as pOTres chevaliers — Que mielz en soit à lor povres moilliers. » Et il ajoute : « Le mien meïsme départes lot premier. » Cf. le début de Doon de la Hoche (British Muséum, llarl. ±401, etc. etc.) = » Se vos veés preudome, si le serves. — Se vous seés en bant, si vous levés. (Aiol, p. 6, v. 175, 176.) Cf. Ogier, v. 1531. = ,0 Salue toutes gens, quant les en-

l%\ L'ENFANCE DU DA1Î0N.

soyez toujours courtois : cela coûte si peu l! Surtout ne raillez pas les pauvres, et portez honneur aux petits comme aux grands'. Quand vous êtes chez des hôtes, montrez-leur un visage souriant et joyeux. Ayez l'art chez eux de ne pas tout voir et de ne pas tout entendre, et persuadez-vous qu'ils vous en sauront gré5. J'ai à peine besoin de vous dire, mon fils, qu'il vous faut, tout particulièrement, avoir horreur de cette vilenie qui s'appelle l'ivresse. Mangez bien, mais ne buvez pas trop de vin «sur lie*. » Quant au jeu, c'est, hélas! le sujet de bien des disputes, et ces fameux échecs, qu'on vante tant, ont coûté la vie, comme vous le savez, à bien des chevaliers. C'est d'un coup d'échiquier que Galien tue le traître Tibert5 ; c'est d'un coup d'échiquier que le petit Landri, dans Doon de la Roche, frappe le traître Tomile6. Mais les traîtres ne sont pas les seuls à souffrir de ce terrible jeu. Ce charmant Baudouinet, ce neveu d'Ogier le Danois, succombe sous les coups du fils de Charlemagne, qui est armé d'un échiquier7, et c'est ainsi que meurt également le neveu du grand empereur, le pauvre Bertolais , frappé par Renaud de Montauban8. Ceux qui ne perdent pas la vie à ce maudit amusement y perdent souvent leur argent, et jusqu'à leurs chevaux9. Défiez-vous des échecs10.

— Ce qu'il vous faut redouter bien plus que le jeu d'échecs, ce

contreras. (Doon de Maiencc, 1. 1, v. 2444.) = * Parlés cortoisement... — En vos dis et vos fais envers chacun traitable. — Estre doulz et courtois, la chose est peu coustable (Girars de Yiane, en vers alexandrins du xive siècle. Fragment conservé dans la version en prose du ms. de l'Arsenal, 5551, f° 79 r°). = - Les grans et les petis tous honorés. — Gardés que nul povre home vos ne gahés (Aiol, v. 176, 177.) = 5 Quant venras à l'ostel, mie ne tenseras ; — Mais lié et joyeulx en l'ostel entreras. — A l'entrer à l'ostel, moult haut t'estousseras. — Tel chose y peut avoir que point tu ne verras. — Ne te coustera rien, puis que ne le saras, — Et plus t'en ameront ceulx que là trouveras (Doon de Maience, v. 2414-2149). Le père de Doon ajoute à ces conseils un autre avis : « Et se tu acroiz rien, voulantiers le pairas. — Et, ce paier ne peux, respit demanderas » (v. 2 i i 2) . = * Ne bevés mie trop de vin sor lie; — Car ne l'tient on à sage, coi que nus die; — Ains en est asottés qu'il soit complie (Aiol, v. 217-219). Si vous gardés moult bien de l'enivrer — Et sachiez bien qu'ivreche est grant vieutés (ibid., v. 1 72-1 75). = 5 Galien (Épopées françaises, 2' éd., III, p. 520). = 8 Doon de la Roche, llarl. 4404, i'°2 1 v". = ' Oaier le Danois, v. 5180. = s Renaus de Monlauban, pp. 51, 52. Cf. p. 589, v. 8. C'est ainsi qu'IIuguet, (ils de Parise, met à mort quatre fils de barons (Paris:, v. 1247) ; et c'est encore à cause d'une partie d'échecs que Fouke tue à moitié Jean sans Terre (Foulques Fit» Warin, dans les Nouvelles françaises du siv« siècle, publiées par Moland et d'Iléricault, pp. 50, 51). = 9 Et dan Guillaume qui jeue à l'eschequier — Perdu avoitun mul et un somier. (Covcnans Vivien, v. 990, 991.) = ,0 Ce qui vient d'être dit s'applique également au eu de trictrac ou de « tables » : As esldés ne as tables, fieus, ne jués. — ■ Celui tient-ou

sont les vilains*. Il convient, mon fils, de n'avoir aucun commerce avec eux; mais gardez-vous surtout d'en faire jamais vos conseillers et vos amis. Ne leur confiez aucun secret; ne leur donnez aucune fonction; ne leur laissez aucun accès auprès de vous. Ah! nous assistons aujourd'hui à de tristes spectacles et qui me révoltent profondément. Ne s'avise-t-on de conférer à des vilains le saint ordre de la chevalerie? Je dis que ce sacrement n'est pas fait pour eux; je dis qu'il y a là un scandale et, qui plus est, un danger. Ces sortes de gens n'ont pas naturellement la noblesse au cœur : ils ne sont nobles qu'à fleur de peau, et sont capables de toute félonie. Girart de Roussillon, lui aussi, avait aimé un fils de vilain jusqu'à en faire son sénéchal et son conseiller, jusqu'à lui donner riche femme et bonne terre. Il en fut bien puni, et ce fut ce misérable, ce Richier qui vendit Roussillon aux pires ennemis de son seigneur. Non, non : un vilain, quoi qu'on fasse, reste toujours vilain jusqu'en ses moelles, et ces cervelles-là sont si dures qu'il n'y peut entrer rien de bon. Rref, un prud'homme ne doit vivre qu'avec les prud'hommes, qui sont ses pairs, et c'est dans ce seul commerce que l'on trouve tout bien. Un vrai baron ne doit pas se compromettre, il ne doit pas se mêler à qui n'est pas baron comme lui, et je ne puis admettre (oui, je vais jusque-là) qu'un valet prenne place à table auprès de son baron. Un peu de fierté ne messied pas au chevalier, et voilà une leçon, mon fils, que vous ferez bien de méditer.

h sot qui plus en set; — Car se li uns les aime, l'autres les het. — Lors commenrhe grant guerre sans nul catel. (Mol, v. 165-168.) — ' o Ah! Dieu, qu'il est mal récompensé, le bon guerrier qui de fils de vilain fait chevalier, et puis son sénéchal et son conseiller, comme lit le comte Girart de ce Richier à qui il donna femme et grande terre : puis, celui-ci vendit Roussillon à Charles le lier. Dieu! pourquoi fallut-il que le Comte ne le sût pas la veille? Il y aurait eu à la porte un meilleur portier. » (Girart de Roussillon, trad. P. Sleyer, p. 28 ij 60). « Et autre chose te veill, liz, acointier.... — Que de vilain ne faces conseiller, — Fill à prevost ne de fill à voier : — Il boiseroient i\ petit por loier. » (Couronnement Looys, v. 206-210.) Ne croire mie ne garçon ne frarin. (Garint li Loheraint, 11, 160.) Enfant, dist ele, vous irés corloier.... — N'i aies mie cou vilain paulonier.... — As plus preudommes vous aies acointier : — Car de preudomme puet venir tous li biens. (Iluon de Bordeaux, v. 405-408.) Et ce tu as varlet, gard que ne Tassiez pas — A table delez toi, n'avec luy ne gerras : — Car quant à ung musart plus grant honneur feras, — Et plus te tenray vil. (Doon île Maience, v. 2467-3470.) = De tels conseils, à plus forte raison, se rapportent aux serfs : a Qui de son serf fait son seigneur — Ne peut estre sans déshonneur. » (Proverbes de* philosophes , xm« siècle, cité par Leroux de Lincy, le Livre des Proverbes français. 11, 100). Kiconque fait d'un serf siguor — Lui et son règne en grant dolor —

— Il est cependant un emprunt que l'on peut faire aux vilains: ce sont ces proverbes vifs et charmants dont ils se servent sans cesse et que nos poètes citent volontiers à nos bacheliers1. Il y a là tout un cours de sagesse populaire dont les vieillards eux-mêmes peuvent faire leur profit. Vous êtes bien jeune encore, mon fils; mais déjà fort désireux de courir à vos aventures et de quitter le nid maternel: eh bien! rappelez-vous ce proverbe": «L'oiseau qui veut partir avant de savoir voler tombe à terre. » Les jeunes gens parlent trop : dites-vous que « sage silence vaut mieux que folle parole5;» les jeunes gens aiment le danger: répétez-vous que quelque prudence est ici de rigueur et que « tel se brûle qui pensait se chauffer*. » Gardez-vous des traîtres et de ces périlleuses compagnies que votre père signalait tout à l'heure à votre attention et à votre mépris : n'allez pas étourdiment vous jeter dans la gueule du lion ou, pour parler comme nos vilains, «ne ressemblez pas à l'agneau qui joue avec le loup5. » Moliez-vous de vos voisins eux-mêmes : « Qui a félon voisin a souvent mauvais matin11; » et persuadez- vous qu'il y a des traîtres un peu partout : De traïson ne se puet on garder1. Ne vous laissez pas prendre, d'ailleurs, aux belles promesses du premier venu : Assez vaut miex un tien que quatre tu l'auras', et n'attachez pas trop de prix à la reconnaissance de ceux qui se disent vos meilleurs amis : car «une fois l'homme mort et enfoui, c'est oubli9». Si vous tombiez jamais dans la pauvreté, croyez bien que tous ces beaux

Met (Renart, v. 2057). Qui d'un serf l'ait signour, il a malvais loier (Baudoin de Scbourc,

1. 120, v. 759.) Car qui de serf fait signour — Ses anemis mouleplie (Adam de la Halle, éd. Coussemaker.p. 45.)Ces deux derniers textes sont cités par M. P. Meyer en une note de son Girart de Roussillon,pp. 28, 29), et il mentionne encore le mot que Gautier Mape (De nugis uriutium, éd. Wright, p. 106) attribue à un chevalier français donnant sur son lit de mort ses derniers conseils à son fils : « Non exaltabis servum ». Quant au mot sur la cervelle des vilains, il est de Gautier de Coincy : « Tant ont dure la toison — Et par ont sotte cerveles — Qu'entrer nus biens ne puet en eles. » (Éd. Poquet, col. C-8).= * La plupart de ces citations de proverbes sont précédées, en nos vieux poèmes, de cette formule : Mais li vilains le dit en reprover, etc. = s Li oisel qui ce haste ains qu'i puisse voler — Chiet à terre. (Doon delà Hoche, llarl. 4404, f° 2.)= :,Et mieus valt bon taisir que ne fait fol parler. (Destruction de Rome, v. 154.) = * Mais li vilains le dit moult bien en reprover. — Que moult a grant descoide entre faire et penser, — Et tiels se ard et bruit qui se quide chaufer. (Destruction de Rome, v. 152, 155.) = 5 L'aignel resemble qui joe à lsengrin. (Auberi, éd. P. Tarbé, p. 4.) lsengrin est le nom du loup dans le roman de Renart. = e Auberi, ibid., p. 3 : Qui a mal voisin si ad mal matin (Proverbes au vilain, Oxford, Digby 88, cité par Leroux de Lincy, le Livre des Pioverbes français, II, 459). = ' Bataille Loquifer, Bibl. nat., fr. 2494, f 175 v». = s Aye d'Avignon, v. 2805. = » Girars de Viane (éd. P. Tarbé, p. 16).

complimenteurs vous tourneraient rapidement le dos; il est bien connu que li homs povres si est en grant vilté1, et la pauvreté est d'autant plus haïssable qu'elle change le cœur de l'homme et « lui fait faire maint méchef*. » Ne comptez, après Dieu, que sur vous-même, et agissez: «Qui cerf chasse cerf prend5. » Mais, au demeurant, vous êtes de bonne race, et, comme les vilains le disent en un de leurs plus pittoresques proverbes: Li fiz au chat doit bien prendre souris*. Ressemblez à votre père, et tout ira bien.

— Votre mère, mon enfant, vous a cité avec raison les dictons familiers qui sont à l'usage des petites gens. Mais il est de plus fières paroles qui sont sorties du cœur de nos poètes, et qui méritent aussi de passer un jour à l'état de proverbes. Celles-là sont plus dignes de vous et constituent le code de l'honneur. «Plutôt la mort que la honte* »: c'est le cri que jetait Roland dans la vallée de Ronccvaux avant la grande bataille contre les païens; c'est le cri de tout baron chrétien, et ce sera le vôtre aussi, mon fils, en toutes les occasions solennelles de votre vie. On vous a dit, l'autre jour, que le cœur d'un homme vaut tout l'or d'un pays', et que « fins cuers ne peut mentir'' ». Gravez tous ces enseignements en votre mémoire ennoblie et faites en sorte que l'on dise un jour de vous ce que l'on disait d'Ogier : Molt fu preudom; si ot le cuer entier*. C'est la plus belle oraison funèbre que puisse souhaiter un vrai chevalier.

— Puisque l'on vous parle d'Ogier comme d'un modèle, songez, mon fils, que le chevalier a des modèles jusque dans le ciel, et levez les yeux en haut. Le prince de la chevalerie céleste, c'est saint Michel, c'est le vainqueur de cette grande et invisible bataille où succombèrent ces Vassaux de Dieu qui s'étaient un jour révoltés contre le Seigneur souverain*. J'espère que nous irons

' Girart de Viane, éd. P. Tarbé, p. 13. =; * Poverle fait à home son corage muer... — PoTerte si fait faire à home maint moskief. (Mol, v. 71 12 et v. 7008.)= 5 Ki cerf cace cerf prent:pièce a ke le dit on. (Henatude ilonlauban,p. 178, v. 19. Cf. p. 552, v. 12.) = * .1»premont, éd. Guessard, p. 0, v. Cl, 86. = ' « Miel voeill mûrir qu'à huntaige remaigne. » (Chans'Hi de Roland, v. 1091.) « Que vivre à honte miens vaut mort à honneur. » (Anteïs fil* de Girbert, Bibl. nat., fr. 4988, f 189.) Cf. Enfances Oijier, v. 21)25, etc. =6 Garins li LoherainM, II, 218. = ' liaoul de Cambrai, éd. Le Glay, p. 180. =s Ogier, éd. Barrois, t. 3226.= 'Del ciel li Angle qui, por lour mesprison, — Trebuchié furent an infernation — Où il n'arout jamais sedolor non. (Girart de Viane, éd. P. Tarbé,

bientôt, mon fils, faire ensemble le pèlerinage de Saint-Michel du Péril de la Mer : car l'Archange est le grand patron, non seulement de la chevalerie, mais encore de la France. A l'imitation d'un tel champion, les Anges et les Saints n'ont pas dédaigné de se faire chevaliers, eux aussi, et de combattre visiblement dans les rangs de l'armée chrétienne. Au début de cette illustre bataille d'Aspremont où Roland se révéla et conquit l'épée Durendal, on aperçut soudain trois chevaliers mystérieux qui descendaient lumineusement de la montagne sur de grands chevaux blancs : c'étaient saint George, saint Domnin et saint Maurice qui avaient quitté « les fleurs de paradis » tout exprès pour frapper de la lance et de l'épée à côté de nos chevaliers*. Mais qu'est-il besoin de remonter si haut? Vous la connaissez, mon fils, cette incomparable expédition qui s'est terminée par la prise de la sainte cité de Jérusalem. Partout des Anges; partout des Saints. C'est comme un vol de faucons qui plane sur notre armée et se jette, terrible, sur les Infidèles. Il y en eut un jour trente mille parmi nous, plus blans que (lors des prés*. Voilà, voilà vos modèles et je me prends souvent à espérer que vous serez un autre saint George, un second saint Maurice. Laissez-moi cet espoir.

— Votre mère a de hautes ambitions, et elles ne lui sont pas interdites. Je serai plus modeste, et vous proposerai seulement des modèles « humains ». Encore ne me laisserai-je pas aller à l'impétuosité de mes désirs. Certes il ne me déplairait pas de vous voir ressembler à ce Roland qui a su mourir comme personne encore (si ce n'est Dieu) n'est mort parmi les hommes; à ce Roland qui expire sur une montagne d'où il domine l'Espagne et les païens, tenant tète à cent mille hommes, conservant son épée, ayant le temps de faire son meâ culpâ, et vainqueur jusque dans la mort. Je lui préfère peut être Olivier qui est moins sublime et plus sensé; mais c'est une opinion que je ne voudrais pas défendre trop haut. J'aime aussi ce rude Guillaume « au fier bras » dont l'épée affranchit plusieurs fois la race chrétienne et qui mourut moine à Gellone; et cet enfant Vivien, qui tomba sur le champ de bataille d'Aliscans, où les Anges vinrent cueillir son

p. 2.) = « A'premont, ISibl. nat., fr. 2i9o, f° 65 r'; lr. 25529, f 64 V. Cf. Garins li Loherains, 1,108; Jerusulcm, v. 5586. =- Antiochc, II, 262, 265, Jérusalem, v. 671; 5587, elc.

L'ENFANCE DU BAIION. 139

âme; et ce Renaud de Montauban, qui, pour expier ses péchés, consentit à cacher un jour son nom glorieux et à se faire valet de maçons à Cologne. Depuis quelque temps, on nous parle volontiers de ces neuf preux' qui doivent représenter à nos yeux tout ce qu'il y eut jamais de plus généreux et de plus vaillant dans les entreprises des plus grands capitaines. C'est Josué qui fut longtemps le bras et l'épée de Moïse; c'est David qui se montra soldat et chevalier, autant que pénitent et prophète; c'est Judas Macchabée qui délivra son peuple. Tel est le premier groupe de ces neuf héros, le premier et non le moins beau. Hector, Alexandre et César composent le second, qui résume Troie, la Grèce et Rome; mais il me plaît davantage d'attirer votre regard sur le troisième où éclatent les trois gloires d'Artus le Dreton, de Charlemagne de France et de Godefroi de Rouillon. Je ne vous cacherai pas que je préfère ce Godefroi aux huit autres, et que c'est le modèle sur lequel je souhaiterais me régler moi-même, et vous après moi. J'estime qu'il ressemble autant à Olivier qu'à Roland, avec je ne sais quoi de plus pieux et de plus saint. 11 était doux autant que brave, et cet homme dont tous les croisés pouvaient dire en le voyant passer : « Cal li dm Godrfrou qui cuer a de lion* », ce vaillant était un agneau. Je pense que personne n'a mieux connu que lui le grand mystère de la croisade, et il ne cessa pas un seul instant, durant celte guerre sans pareille, de se signaler par une modération singulière qui ne permit jamais à personne de douter de son courage. On voyait qu'il pensait toujours au Christ, même dans le cœur de la mêlée, et la vue du Crucifié était sans cesse dans son regard tranquille et assuré. Deux mots de lui, deux mots le peignent. Il prononça le premier à la Forte-David, pendant le suprême assaut de Jérusalem : « Ne redoutez pas la mort, cher-

• 11 est très explicitement question des a Neuf Preux » dans la Priée dtAlixandre de Guillaume de Mâchant, écrite peu après 15G9 (éd. Mas-Latrie, v. 17-trJ); mais M. PaulHeyer a pu remonter plus haut. En 135(i, sept de nos Neul Preux figurent à Arras dans une sorte de procession ou représentation dramatique (Récild'un bourgeois tic Valenciennes). Vers loi'-', Jacques de Longuyon compose le célèbre poème intitulé : Les Vaux du paon et y lait nettement figurer les Kenf Preux. Enfin, Philippe Mouskes, en sa Chronique rimée (qu'il termina vers 1242), nous offre les trois types des trois grands t Toii jx-s dont nous avons parlé plus liant: « Judas Maccabeus, li micvdresjuU ; Etor, li mieudics paient; < >gier (sic), li mieudres crestiens. » (Paul llcycr, Bulletin de la Société des anciens textes, ann. 1885, p. 44et suiv.) =*Antioche,

chez-la1, » et c'est à ses frères, notez-le bien, à ses frères de chair et de sang, qu'il jetait cette grande parole. Vous connaissez l'autre mot, et il sera répété jusqu'à la fin des temps par tous les véritables chevaliers : « A Dieu ne plaise, disait le nouveau roi de Jérusalem, à Dieu ne plaise que j'aie mon chef couronné d'or, quand Jésus l'eut d'épines*. » Et il demeura jusqu'à la mort grave, pensif, et songeant toujours à la passion de son maître. On n'a jamais vu tel croisé. Mais c'est peut-être là un type trop élevé et je me persuade qu'il vaut mieux vous proposer un modèle plus accessible. Somme toute, je ne vous demande que de ressembler à ce cousin de Girart de Roussillon qui s'appelait Fouque et dont un jongleur nous chantait l'éloge, dimanche dernier, avant tierce : « Fouque est preux, courtois, franc, bon, habile parleur. Il connaît la chasse au bois et au marais; il sait les échecs, les tables, les dés. Jamais sa bourse n'a été fermée à personne; il donne à qui lui demande. Bons ou mauvais, tous y ont part, et jamais il ne fut lent à faire largesse. Il est plein de piété envers Dieu : car, depuis qu'il est au monde, il n'a jamais été dans une cour où l'on ait accompli ou proposé une seule injustice, sans en avoir été très profondément affligé, s'il ne pouvait l'empêcher. Jamais il n'a été renvoyé d'un jugement, sans s'être battu en champ clos. Il déteste la guerre et aime la paix; mais, quand il a le heaume lacé, l'écu au col, l'épée au côté, alors il est fier, furieux, emporté, superbe, sans merci, sans pitié, et c'est quand la foule des hommes armés le presse, c'est alors qu'il se montre le plus solide et le plus vaillant. On ne lui ferait pas perdre un pied de terrain, et il n'y a homme au monde qui osât lui tenir tête. Il a toujours aimé les vaillants chevaliers, et honoré les pauvres comme les riches. Et tous, puissants et faibles, trouvent en lui leur appui3. » Décidément, mon fils, voilà votre modèle. — Oui, répète la mère, le voilà. Maintenant, cher enfant, rc-

11,290. = ' « Ne dotés pas la mort, mais aies la querant. » [Jérusalem, t. 5333.) = * D'or n'ot pas la corone Godefrois de Iiuillon : — « Seignor, bien le saichiés, jà ne nos penseront— Que en mon chief ait jà corone d'or en som : — Car Jhesus l'ot d'espines qui sofi'ri passion. — Jà la moie n'ert d'or, d'arjent ne de laiton. » — De l'ort Saint Habreliam fist venir un planchon. — (Dechà mer et delà espic l'apcloit-on,) — De che fu coronés Godefrois de Iiuillon. — Por amor Jhesu Crist le fist de tel fachon. » (Jérusalem, v. 4821— 4829.) = 5 Girart de Roussillon, trad. P. Meyer, pp. 161, 162, § 321.

L'ENFAXCE nu BARON, lil

posez-vous d'une aussi rude et aussi longue leçon. Si vous n'en retenez qu'un mot, que ce soit celui-ci, où est nettement résumé tout l'enseignement de votre père et tout le mien : Fai que dois, avicgne que puet1. Le reste importe peu. Embrassez-moi*. »

On s'étonnera peut-être qu'au sujet de l'éducation religieuse de notre jeune baron, nous n'ayons pas encore parlé de cette fête de l'enfance chrétienne qui, aux yeux de notre siècle sceptique, a gardé toute sa majesté toucbante et marque si heureusement l'entrée de l'enfant dans l'activité de la seconde jeunesse. La « première communion » ne semble pas avoir été, en ces siècles un peu rudes, célébrée avec la même solennité attendrie, avec le même éclat que de nos jours. Nos chansons de geste, à tout le moins, sont muettes sur cette fête qui arrache des larmes aux yeux les plus secs. On n'y trouve qu'un récit, un seul, qui se rapporte directement à ce grand acte. Il est vrai que cet épisode est incomparable et doit être placé à côté, tout à côté de la « mort de Roland ».

C'est la première communion de Vivien, le soir de la bataille d'Aliscans .

11 faut se représenter ici un champ de bataille immense où deux nations, que dis-je? deux races se sont jetées avec furie l'une contre l'autre et sont, depuis de longues heures, occupées à s'exterminer. Les Français, les Chrétiens (ces deux mots étaient glorieusement synonymes), les « hommes de Dieu » sont vaincus : l'Islam est vainqueur. D'interminables files de cavaliers et de chevaux morts indiquent la place où ont eu lieu ces milliers de duels dont se compose alors une bataille. Tous les Français,

• Ordene de Chevalerie, éd. Néon, I, p. 77, v. 474. Renaud laisse cette devise à ses fils et à ses frères qu'il quitte pour toujours : u Qu'ils pensent du bien faire. » (Rcnaus de Montauban. p. 442, v. 30.)= * On enfonçait parfois ces conseils, d'une façon plus rude, dans la tête du jeune baron en lui donnant un coup terrible. C'est ce que fait Gui de Maïence, quand il termine son « casUtiement î à son fils : » Lors le fiert de la paulme sur le vis qu'il otgras. — Puis, luy a dit : « Beaul filz, bellement et par gas, — Pour ce t'ai-je féru que ja ne l'oubliras. » {Doon de Maience, v. 2178.) =5Nos trouvères ont attaché le nom d'Aliscans à la

sauf quatorze, gisent à terre, et les Païens sont encore cent mille. Ce ne sont partout que râles des mourants , cris horribles des blessés , hennissements des chevaux sans cavaliers, hurlements joyeux des vainqueurs. Et là, tout près, dans un joli vallon vert, près d'une fontaine, en un lieu charmant d'où l'on entend les derniers bruits de la mêlée, un tout jeune homme, un enfant est étendu raide, tout blanc, les mains en croix, « sentant bon plus que baume et encens ». On le croirait déjà mort, si sa main close ne venait de temps en temps frapper sa poitrine, si ses yeux ne se levaient parfois au ciel, si l'on n'entendait ses lèvres balbutier le mot « Dieu ». C'est le neveu de Guillaume d'Orange, c'est Vivien qui meurt.

Guillaume, lui, est là-bas, au milieu des quatorze survivants de l'armée chrétienne qu'il domine de sa haute taille; il est là-bas, sur son cheval Baucent, et pense à son neveu qu'il aime comme un fds : « Où est-il, où est Vivien? » Et il s'aventure bientôt à travers le champ de bataille, pour l'y trouver, vivant ou mort. Où est-il, où est Vivien?

Dieu a pitié de Guillaume et le conduit dans le petit coin de vallée où Vivien expire, et voilà le comte d'Orange en présence de ce beau jeune homme au visage blanc, qui n'a plus un mouvement, plus un souftle. Une pensée saisit alors ce rude chevalier qui est lui-même tout couvert de son sang et se bat depuis le matin comme un lion furieux : « Il sera mort sans avoir fait sa première « communion. » Et il s'écrie : « Que ne suis-je arrivé plus tôt! » Le bon Guillaume s'est en effet muni d'une hostie consacrée; il la porte avec lui; elle est là dans son aumônière, comme dans une sorte de ciboire militaire, et il regrette de ne pouvoir la poser pieusement sur les lèvres de son neveu. Mais, hélas ! ces lèvres sont froides, ces lèvres sont mortes.

Tout à coup l'enfant fait un léger, un imperceptible mouvement. C'est la vie, qui, comme le dit le vieux poète, lui revient un instant et « lui saute dans le cœur ». Guillaume alors, qui est dominé par une idée fixe, lui adresse très doucement la parole :

grande bataille de Villedaigne sur l'Orbieu, qui eut lieu en 793. Dans cette journée mémorable (et dont ne parlent pas nos Manuels d'histoire), les Sarrasins envahisseurs battirent le comte de Toulouse, Guillaume ; mais, effrayés par l'admirable courage des vaincus, les

« Ne voudrais-tu pas, lui dit-il, manger de ce pain qui est consacré ' « par les prêtres?» — « Je n'en ai jamais goûté, répond le mou- « rant; mais, puisque vous voilà, je sens bien que Dieu m'a visité. » Alors, dans ce petit vallon herbu, sous le grand arbre, prés de la fontaine, se passe une scène indicible. Guillaume devient grave; il devient prêtre, pour ainsi parler : « Tu vas me faire ta confession, » dit-il à son neveu, « parce que je suis ton plus proche parent et « qu'il n'y a pas de prêtre ici. » — « Je le veux bien, répond « d'une voix faible l'enfant Vivien; mais il faudra que vous me « teniez la tète contre votre poitrine. J'ai faim, oui, j'ai faim « de ce pain. Mais hâtez-vous : je vais mourir, je meurs. » Il se confesse en effet, et ne se souvient que d'une faute : « J'avais a fait le vœu de ne jamais reculer d'un seul pas devant les o Païens, et j'ai bien peur d'avoir aujourd'hui manqué à ma « promesse. » Le moment suprême est arrivé. Guillaume tire l'hostie de son aumônière; il la prend entre ses doigts, il la contemple, il l'adore comme au moment de l'élévation; puis il l'approche des lèvres entr'ouvertes de Vivien. Il y avait là îles anges par milliers, qui assistaient au sacrement et étaient descendus du ciel pour chercher cette âme et la porter à Dieu. Le visage de Vivien s'illumine une dernière fois; mais la mort lui descend de la tête sur le cœur : il se penche, il soupire, il meurt, et va, dans l'hôtellerie du Paradis, au sein de la joie qui n'a pas de lin, terminer la journée de sa première communion*.

Tels sont les récils que le jeune baron du xuc siècle entendait tous les jours, et sur lesquels il réglait son âme ; (elle est l'éducation religieuse et morale du futur chevalier. Mais il lui reste à apprendre les premiers éléments des sciences humaines, cl nous nous trouvons ici en présence d'un grave problème : « Le jeune noble du xii* siècle savait-il lire et écrire? Son ignorance, au contraire, n'était-elle pas absolue, et n'allait-il point, jusqu'à en tirer quelque gloire? »

Tainquours se hâtèrent de repasser les Pyrénées.= ' Aliscans,èd. Guessard et do Nontaiglon,

14/i L'ENFANCE DU BARON.

L'opinion qui conclut en faveur de cette ignorance est à peu près générale, et il est hors de doute qu'un certain nombre de chevaliers ne savaient pas les lettres. 11 y eut même un grand chambellan de France qui, sous le règne de saint Louis1, fut obligé d'en faire le cruel aveu. Mais il me sera permis d'ajouter que la plupart des héros de nos vieux poèmes ne ressemblent pas à cet infortuné Jean de Nanteuil. Si j'ouvre cette terrible geste des Lorrains où l'on peut constater un état social encore si rude et si barbare, j'y vois qu'Hervis'et Garin5 savent « lire en roman et en latin », écrire et « embriever ». Il en est de môme pour le fils de Parise la Duchesse4, pour les trois enfants de Gui de Mayence5, pour le petit Aiol6, pour les fils du comte Witasse de Boulogne7 et (il est inutile de le dire) pour le fils de Pépin, pour le grand Charles8. Nous pourrions aisément multiplier ces textes qui, selon nous, sont scientifiquement décisifs et ne laissent place à aucun doute. Je ne parle pas des preuves que plusieurs savants ont tirées de nos romans d'aventures ou de nos poèmes didactiques du xme siècle; mais je m'en voudrais de ne point faire passer sous les yeux de mes lecteurs le charmant tableau de genre qu'a peint l'auteur du Dolopalhos : « Ils étaient là, assis par terre devant leur maître; ils étaient là, les enfants de maint haut baron, qui écoutaient ses paroles. Et chascun son livre tenoit, — Einssi comme il les ensci-

v. 693-697. V. dans nos Épopées françaises (2e éd., IV, pp. 486-493) une autre analyse de cet épisode et une traduction littérale de tout ce passage. = 'Il s'agit de Jean de Nanteuil, chambellan de France, qui souscrit en ces termes au testament de Jeanne, comtesse de Toulouse etdePoiliers : E go Petrus, canonicus de Roscha,de mandatodoininiJohannisdeNantolioqai rogatus huic interfuil lestamento el sigilhim suiim apposuit,lestamento huiesubscripsi pro eo, cum ii'se non haberet NOTicuM litterarum. (Archiv. nat., Trésor des Chartes, J 406, n° 6. Musée des Archives, n° 270.) = 2 « Quant ot xn ans moult fu biax bacheler, — et a l'acolle fu bien QUATRE ans passez. » (Hervisde Metz, Bibl. nat., fr. 19160, f° 3.)=3 « Li Loherains fut a escolk mis... — Bien savoit lire et roman et latin. » (Garins li Loherains, I, 179, 180.)= '• Quant l'an Tes ot quinze anzet compliz et passez, — Premiers aprist a letrestant qu'il en sot assez. (Parise la Duchesse, v. 964.) = 6 Doon de Maience, v. 232. = 6 Bien savoit Aiolslireet embriever — Et latin et romans savoit parler (Aiol, v. 275-276). = 7Letres lor fist aprendre li quens par cortoisie (Godefroi de Bouillon, v. 751). = 8 Rcnaus de Monlauban, p. 1 61, v. 37: «Karles,noslreempereres, si a brisié la cire. — Quant il fut jovenciaux, si otaprisalire. »Cf. floonrfe Maience, v. 1930: Li quens iert bien letrés etoresonssavoit; Parise la Duchesse, v. 42 : Cant e fui petitez, si fus mis a clerçon — A San Pol de Havane. (C'est le traître Béranger qui parle.) L'auteur à'Acguin dit de son héros païen, auquel il prête, comme tous nos au très poètes, les habitudes de la race chrétienne: «Bien fu lettré: car il en ot apbins.— Lalettre leist... » ( v. 362, 363). Etc., etc.— Tels sont les textes tirés de nos chansons de geste; mais Schullz en cite d'autres (I, 123) qu'il a empruntés aux romans de la Table-Bonde et aux documents lalins. Chrétien de Troyesdit de Parcival :

L^E^FA\CE DU BA110N. \hb

ffnoit1. » Il ne me déplairait pas non plus de vous faire assister à une leçon d'écriture, avec ou sans coups de férule2. Les enfants apprenaient d'abord à écrire avec des tablettes de cire et des « styles », et l'on se gardait bien de leur faire barbouiller le beau parchemin, qui coûtait trop cher. Quand ils avaient fait longtemps des bâtons et des ronds sur la cire souvent effacée, quand on leur reconnaissait l'aptitude suffisante pour arriver un jour à une bonne écriture de scribe, alors, mais alors seulement, on leur daignait confier quelques feuilles de parchemin qui n'était pas sans doute de première qualité*. Il faut être économe.

Sur cette question de l'ignorance de nos barons, il convient d'être prudent et de ne tomber en aucun excès. On ne nous fera jamais croire qu'à une époque où il y avait des écoles jusque dans les plus petits villages (la chose est mathématiquement prouvée pour certaines provinces), les jeunes féodaux aient été, de parti pris, condamnés à être moins instruits que le dernier de leurs censiers. Il est certain, tout au contraire, que l'enfant noble avait souvent un précepteur qui, dans le château paternel, était attaché à sa personne : tel est le maître de Doolin de Mayence*; tel est aussi le pédagogue dont parle l'auteur du Roman des Sept Sages, « lequel doit suivre son élève partout; qui le conduit à l'école; qui (détail piquant) l'empêche de trop manger; qui lui apprend le beau langage, lui inculque les belles manières et ne le quille même pas quand il s'habille et quand il se couche5. » Il arrivait que, dans les bonnes familles et dans les maisons bien organisées, la noble tâche de l'éducation était ingénieusement partagée entre le père, la mère et le précepteur. C'est ainsi qu'Aiol apprend de son père le métier militaire, et surtout l'équitation : car à ces petits-fils des Germains on ne pouvait certes pas appliquer les paroles de

• Quant vil qu'il ot quatre ans passés, — si le mist-oh a i.ethk éprendre.» etc. (v. 12512). De premiers ro a letre mis. (Blancandrin, v. 33), Cf. encore Hnland, v. 485, 4S0 et le Chevalier au Cyijne, v. 5891, etc., etc. Comme nous le verrons ailleurs, les femmes des classes élevées participent à celte éducation, et sont généralement plus instruites que les hommes. = ' Dolopathot, pp. 43, 65,48 (cité par Scliultz). = a « Osbernus rector eeelesia? Uticensis, juvenes valde coercebat eosque bene légère et psallere atque scriberc verbis et verberibus cogebat. Ipsc propriis manibus scriploria pucris et indoctis para bat tabmmsqui! cïra mms pubparabat. » (Orderic Vital, lib. III, cap. vu, cité par Sehiillz.) = * V. les textes nombreux cités par Scbultz, I, 124. = * Doon </<■ Maïence, v. 252. Cf. Chetifi, p. 250 : Laissié l'avoit ses maistres qui l'aprent et castie. 11 s'agit ici d'un païen, mais on sait que nos poètes prêtent nos mœurs aux Infidèles. = B V. 317. Citation de

1/iG L ENFANCE DU BARON.

Tacite sur leurs ancêtres d'outre-Rhin : In pedile robur, et nous avons déjà vu que le baron ne faisait qu'un avec son cheval. La mère d'Aiol lui enseigne le cours des astres « avec la cause du croissant et du décroissant de la lune' ». C'est, je l'avoue, un singulier enseignement sur les lèvres d'une mère; mais une telle science était nécessaire à des hommes qui devaient plus tard passer tant de jours et tant de nuits en plein air, comme les bergers qui, eux aussi, sont quelque peu astronomes*. Enfin un ermite montre à l'enfant « l'art de lire et d'embriever le latin et le roman ». Voilà une éducation qui, malgré tout, pourra sembler assez complète. Quelques barons du xixe siècle sont peut-être moins instruits que le fils d'Élie de Saint-Gilles.

Ces chevaliers qu'on se plaît à considérer comme des parangons d'ignorance, on les voit sous la tente, entre deux batailles, se faire la lecture les uns aux autres et parler entre eux, fort sérieusement, d'art militaire, de littérature et de droit. Philippe de Navarre nous a laissé à cet égard un petit tableau de genre qui vaut la peine d'être considéré de près et inspirerait Meissonier. Ce ne sont pas là des soudards ne sachant ni a ni b; mais des hommes d'esprit qui ont reçu quelque éducation première et sont lieureux de s'instruire davantage. Il est vrai qu'ils ne sont ni gourmés, ni pédants; il est également hors de doute qu'ils sont moins savants que nos officiers d'aujourd'hui. Mais, somme toute, ils sont de la même race3.

Schultz, qui mentionne encore un certain nombre d'autres textes. = ' Aiols le retient bien comme sénés — Et des cours des estoiles, de l'remuer, — De 1' refait de la lune, de l' rafermer) — De chou par savoit il quant qu'il en ert. — Avise la ducoise l'en ot moustré. (Aiol, v. 207-271 .) Les femmes de nos romans sont un peu astronomes et, dans Gaufrey, l'on voit que la belle Fleurdépine se connaît au cours des étoiles et de la lune (v. 1796). Cf. Godefroi de Bouillon, v. 450, 451 : « Ele sot de la lune et de géométrie, — Et de l' cors des estoiles et de phylosofie. » Etc., etc. = -U rois l'a fait aprendrj de lot son errement —Et d'esches et de tables.... — Et du cours des estoiles, et du troue tornant. (Ayc d'Avignon, v. 2556.) — 5 « Pendant que j'étais au premier siège de Damiette comme écuyer de monseigneur Pierre Chape, monseigneur Raoul de Tiberiade, sénéchal du royaume de Jérusalem, vint un jour diner avec lui. Après dîner, monseigneur Pierre me fil lire devant lui en un roman. Monseigneur Raoul dit que je lisais très bien. Messire Raoul ayant été ensuite malade, monseigneur Pierre m'envoya, sur sa demande, auprès de son ami pour lui faire la lecture.... Quand j'avais lu tant comme il voulait, il se mettait à me parler des choses du royaume de Jérusalem, et des usages, et des assises, et il me disait de retenir tout cela. » (Philippe de Navarre, Assises de Jérusalem, t. 1, p. 525.) M. de Mas-Lalrie. qui cite cette page curieuse dans son Histoire de Chypre (1, p. 200), ajoute avec infiniment de bon sens et de justesse : « Ce serait se tromper beaucoup, sans doute, que de généraliser les faits

VEAFANCE DU BARON. 147

Je sais ce que vont me répondre les ennemis du moyen âge et connais les testes qu'ils vont m'opposer. 11 est très vrai, en effet, qu'un certain nombre de nos vieux poètes nous font assister à ce spectacle curieux : « Un seigneur, un roi reçoit une lettre; il en brise le sceau lui-même... et la fait lire par un autre. » Ajoutons que c'est le plus souvent au chapelain qu'incombe cette tâche de déchiffrer et de lire publiquement les brefs adressés à son maître'. Eh bien! j'estime que cet argument n'est point irréfutable, et que les seigneurs et les rois font parfois lire leurs brefs, parce qu'ils sont écrits en latin. A mes conclusions, d'ailleurs, je ne voudrais pas donner un caractère trop rigoureux, et me contenterai d'affirmer que, si un certain nombre de jeunes nobles demeuraient alors dans leur ignorance native, la plupart, en nos meilleures provinces, étaient assez instruits pour lire un roman, pour écrire une lettre, et même (mais bien plus rarement) pour comprendre plus d'une langue. . i

Ces derniers mots sont de nature à étonner; mais nos vieux poèmes légitiment peut-être une telle hypothèse, qu'il ne faudrait pas pousser trop avant. Le duc de Nevers, dans Gaufrey, se vante de savoir parler le « français, l'allemand, le lombard, l'espagnol, le poitevin et le normand' ». Baudouin, dans les Satines3, se fait passer pour Persan, parce qu'il sait un peu de

exposés ici par Navarre. On créerait une chose idéale et qui n'a point existé. Peut-on méconnaître cependant combien il y a loin de celte peinture (prise sur la nature même, et où l'on voit, durant les fatigues d'un grand siège, des hommes d'armes converser romans, histoire et jurisprudence) aux idées trop accréditées encore sur l'ignorance des anciens chevaliers du moyen Age. • (Ibid., p. 201.) Nous n'avons jamais rien voulu dire de plus. Cf. Léopold Delisle : De f instruction littéraire de la noblesse française au moyen tige. Journal général de l'Instruction publique, 9 juin 1855, p. 322. = ' Li niés a une leitre au roi el' poing plantée, — Et Karles la fet lire, quant la cire ot froée, — A un sien chapelain qui li a recordéc (Aye d'Avignon, v. 700-798.) Dont a traite la leitre o tout le querenon, — Et llernaut la bailla son chapelain Symon. — Cliil l'a lantost hue.. (Gaufrey, v. 4522-4524.) Li Dus reçoit le brief.... — Son chapelain apele.... — Cil brisa le sael et la letre avisa (Renaus de Montauban, p. 28, v. 52-34l. Les letres baille, li Loherens les priut, — Et les donna son chapelain Henri (Garins li Loherains,\, p. 190). Doon a pris le brief, si le baille Ysorés, — l'n sage capelain qui hier fu emparlés. — Il a leii la leitre environ et en lés (Gaufrey, v. 146, 147.) Veés en clii les letres, les saieus et l'escrit. — Le brief traist de son s.iin et le roi le rendi — Et li rois le rendi son capelein Henri : — Cil a froisiet la chire, si esgarde l'escrit [Aiol, v. 10391-10394.) Il li done les letres et le brief saielé. — Son capelain les livre; la dure faitfroer. (Ibid., v. 10565-10506). Le Roi done unecharlre; il l'a desvolepée : — A un clerc la moslra qui fu de sa contrée (Jérusalem, v. 7060-7001). Etc., etc. = • Gaufrey, v. 9299. = J Épopées françaises, III, 2* éd., p. 075. Witasse, (ils aîné du comte de Boulogne, étant en Angleterre, demande à un passant sans autre latimier :

tiois (!). Mirabel , dans Aiol', est plus savante encore, et cette femme étonnante ne parle pas moins de quatorze « latins », parmi lesquels figurent le grec, l'arménien, le sarrasinois et le bourguignon. Il y avait des professeurs de langues qui, comme les interprètes, portaient le nom de latimiers*. On a cité trop de fois le célèbre texte de Brunetto Latini et plusieurs autres de même ordre, qui ont inspiré à un poète de nos jours ce beau vers mâle et fier : « Tout homme a deux pays : le sien, et puis la France. » On connaît aussi ces vers de Berte, qui ont une si haute valeur historique, et qu'on ne saurait jamais citer trop de fois5: « C'était alors la coutume dans tout le pays tiois, dans toute l'Allemagne, que tous les grands seigneurs, les comtes et les marquis eussent des Français auprès d'eux pour apprendre la langue française a leurs filles et a leurs fils. » 0 beau langage, qu'on parlait alors sur tous les rivages de la Méditerranée, et qui était presque le parler universel!

Quant à toutes les autres sciences, le jeune baron n'en savait môme pas les premiers rudiments. Dans sa conversation avec les clercs, il glanait bien quelques épis, par-ci, par-là; mais il faut avouer qu'il y avait loin de là à une moisson. Beaucoup d'erreurs et (ce qui est pire que l'ignorance) beaucoup de préjugés. Le tout mêlé à ce singulier amour pour l'encyclopédie qui est le noble caractère de tout le moyen âge. L'assemblage est étrange, j'y consens; mais il est trop aisé de constater qu'il est réel.

Le jeune baron ne connaît guère que par ouï-dire cette admirable Classification des sciences que le xue siècle a formulée avec tant de lucidité et où le génie encyclopédique du moyen âge a

« Se il li set le roi d'Engleterre enseignier. » (Godefroi de Bouillon, v. 790). Cf. Doon de Maience, v. 252 : En tiois li a dit dont il savoit planté. (C'est le traître Hercliembant qui parle). Il est à peine utile d'ajouter que les messagers étaient astreints à connaître plusieurs langues. C'est ainsi que dans Gaufrey (v. 3756) le messager Thierri « fu moult courtois.... et sot XII lengagez courtoisement parler. » =' Aiol, v. 5420. = 2 Li rois a un sien latimier : — Li latimiers par lu tant sages — Que bien aprist de tos langages (Blancandrin. v. 35). Cf. Aye d'Avignon, v. 2515. Etc. = 5 Tout droit à celui tans que ci je vous devis, — Avoit une coustume ens el' tiois pays — Que tout li grant seignor, li conte et li mar-

L'Iù\FAi\CE DU BARON. 149

ajouté plus d'un élément nouveau aux données de l'antiquité1. 11 a vaguement entendu parler, par le chapelain paternel, des Sept Arts qu'il ne souhaite pas de connaître plus à fond; du Quadrivium qui embrasse l'Arithmétique, la Musique, la Géométrie et l'Astronomie; du Trivium qui contient la Grammaire, la Dialectique et la Rhétorique '. Mais il ne sait point (et combien parmi nous sont dans le même cas!) que ce Quadrivium et ce Trivium, si vantés, sont loin de représenter toute la science de son temps et font partie d'un ensemble beaucoup plus considérable, beaucoup plus imposant. 11 ignore que le mot « Philosophie » désigne alors la totalité des connaissances humaines; que la Philosophie se divise en Théorique, Pratique, Logique et Mécanique; que la Théorique se subdivise en théologie, physique et mathématique, et que c'est cette troisième subdivision qui constitue le Quadrivium; il ignore également que la Pratique renferme la Morale, l'Économie et la Politique; que la Logique équivaut au Trivium, et qu'on a bien voulu admettre, dans la Mécanique, les principales industries de son temps, qui sont la fabrication des étoffes de laine et celle des armures, à côté de la navigation, de l'agriculture, de la médecine, du théâtre et (ô bonheur!) de la chasse. Ce dernier trait, dois-je le dire? est le seul qui frappe l'enfant féodal; c'est le seul qu'il comprenne. La chasse faisant partie des grandes connais-

chis — A voient entour aus gent Françoise tousdis — Pour aprendre françois lor filles et lor fis (BerU, éd. Scheler, t. 147-151). = « Cette Classification est celle qui prévaut au ni' siècle et pou™ .murs la base de L'utne-iunT. Voir le Didatcalion ou les Erudition» didascaliae d'Hugues de Saint-Victor (lib. H, cap. m-xxx, Palroloijie de l'abbé Miyne, t. CLXXV1, col. 'iCC), et les ExccrpUonum allcgorkarum libri XXIV (lib. I, cap. vi-mi,) qui sont attribués au grand docteur Victorin, niais qui appartiennent en réalité à un écrivain de la fin du xir siècle et où l<j Didascalion est presque littéralement reproduit [Patrologie, t. CLXXVH, col. 1U6-202). Etc., etc. On peut réduire cette belle classification au Tableau suivant où nous avons pris soin d'imprimer en italiques les sept divisions du Quadrivium et du Trivium :

1 ' Théologie , , .„ AU

I TntoaiQCi { « Physique

* Mathématique.

• Morale

Il PniTioca \ * Économie

FiiaosoriuE

PohUque 1 Grammaire 111 LOCIOCl j * Dialectique

!' Grammai ■ DiaUctiqi • Ithrlorii/u

•En parlant du païen Lucabel, l'auteur de Jerutalem dit : « JIull lu bien des sët aus et duis

Industrie de la laine ; * Fabrication des armes ; IT MiGiMiQCi j » Navigation ; * Agriculture ; • Chasse; * Méde-

cine: ' Théâtre.

150 L'ENFANCE DU IiAIiON.

sances humaines, la chasse passante l'état de science! « Voilà, » dit-il, « qui est heureusement trouvé. Et comme c'est vrai! »

Que le futur chevalier ignore cette Encyclopédie destinée aux clercs, je le comprends et l'en excuse; mais il est regrettable qu'il ne se soit pas contenté de cette ignorance trop naturelle et se soit forgé vingt idées fausses. Il va sans dire, tout d'abord, qu'il confond trop volontiers l'astronomie avec l'astrologie : « Voulezvous connaître l'avenir, voulez-vous savoir par avance quel sera le vainqueur d'un duel, apprenez l'astronomie. » Rien n'est plus simple; mais notre ignorant va plus loin et fait parfois entrer la « nigrema'nce », c'est-à-dire la magie, dans le cadre avili des sept Arts libéraux : « C'est grâce à cet art incomparable (écoutez) que l'on découvre tous les vols, qu'on entend le langage de tous les animaux, qu'on voyage en vingt pays durant un seul jour, qu'on s'écbappe de toutes les prisons et qu'on peut en un instant jeter à terre les plus redoutables forteresses, les plus imprenables châteaux. » Mais c'est l'art du Diable, et il faut s'en défier1.

Somme toute,, ces superstitions sont peu nombreuses, et sans gravité réelle.

11 est arrivé qu'un jour notre enfant a feuilleté un grand et beau livre à figures, intitulé le Miroir du monde. Une de ces figures l'a retenu plus longtemps que toutes les autres : c'est celle où l'on expose tout le système de l'univers'. L'idée a son origine dans une

et doctrines » (v. 1311). = * Tout ce qui précède est emprunté à un passage très précieux d'Anseïs fils de Girbert : Après aprist li clers astronomie.... — Qui set ceste art, ne vous quier à mentir, — Il set molt bien chou ki est à venir. — Se il veoit dous compaignons venir — Ki en un camp venissent escremir, — Il saroit bien liquels devroit vainkir.... — A yngremance tout au darrain le mist : — Chou est li ars des set li plus haiis : — Car li Diables en est poesteïs. — Par iceste art set on les larecins — Que laron font et par nuit et par dis, —Et si va-on en un jour vint paiis, — Et si set on les abais des mastins. — Il n'est

oisiaus eP mont tant soit petis — Qu'il ne sevist ses raisons et ses dis... — Ja ne seroit

en si grant prison mis — Que n'en issist, ains que fut miedis. — Chiaus de laiiens aroit en un jour pris — Et tout destruit et le palais bruï (Bibl. nat., fr. 4988, f° 194, 195). Ces deux feuillets méritent d'être publiés in extenso. =2 Généralement, et, sauf indication contraire, nous suivons ici le grand livre classique du xu" siècle, le De Imagine mundi d'Honoré d'Autun (vers 1120). On trouvera le texte, fort peu développé, du De Imagine mundi dans la Patrolorjie de l'abbé Migne, t. CLXXII, col. 121-196. Quelques idées, exprimées plus bas, sont empruntées à la Philosophia mundi (Ibid., col. 41-102), qu'on a faussement attribuée à Honoré d'Autun et qui est l'œuvre de Guillaume de Conches. Notre enfant noble ne connaissait certainement pas le texte latin du De Imagine mundi, ni celui de la Philosophia mundi; mais il pouvait parfaitement avoir eu sous les yeux un de ces Abrégés de toutes les sciences qui, au xii" et au xm° siècle, sous le nom d'Image,

L'EiSFANCE DU BA110S. 1.1

fausse interprétation des textes bibliques, mais ne manque, à tout prendre, ni d'élévation, ni de beauté, et le jeune lecteur en a été profondément saisi. Figurez-vous ici sept cercles concentriques s'élargissant jusque dans l'infini. Le centre du monde, c'est notre terre au centre de laquelle est caché l'Enfer, mais où est descendu Jésus-Christ pour racheter tous les hommes. La terre est enveloppée par l'air, l'air par l'éther, l'éther par le firmament, le firmament parle ciel aqueux, le ciel aqueux par le ciel immatériel, le ciel immatériel (qui est le séjour des bienheureux) parle « ciel des cieux » où réside éternellement la Majesté de notre Dieu qui embrasse ainsi tous les univers et tous les êtres dans une circonférence vivante, éternelle, infinie. C'est grand'.

C'est beaucoup sans doute que de connaître la conlexlure générale des univers; maison s'estime trop heureux de revenir ensuite sur la terre, et d'y faire quelque halte. Notre jeune baron n'est pas de taille à s'arrêter plus d'une heure aux grandes synthèses de la science, et tous ces cercles ne sont pas, à la longue, sans l'ennuyer un peu. 11 se plait bien plus vivement à regarder une de ces cartes grossières, une de ces étranges Mappemondes qui nous donnent une idée si exacte et si pittoresque de la géographie aux xn" et xiii* siècles. 11 ne peut même en détacher son regard, et se fait montrer par son clerc le chemin qu'ont suivi les croisés. Il ne veut voir, il ne voit que cela, l'ar la pensée, il suit l'armée chrétienne; il s'arrête avec elle à Constantinople; il traverse l'Asie Mineure, arrive à Anlioche et s'écrie : « Jérusalem, Jérusalem! »

Bien qu'ils crussent assez vaguement à la rondeur de la terre,

de Bibliothèque et du Miroir du moud,', commençaient à propager dans la fouit;, potn Uoiu.it os MMOTilT soivi.M u usgce rui.cAiRg, les connaissances renfermées longtemps dans les cloîtres. En 1345 Gautier deNetz prit le De Imagine mumii d'Honoré d'Autun i-ui it base rti.tr.ipALF. de son long poème, V Image du monde, mais il n'est pas besoin de descendre jusqu'au milieu du un* siècle pour trouver cette petite encyclopédie vulgarisée dans les châteaux. Voy., pour tout ce qui précède, l'Histoire littéraire, citée littéralement, XXIII, 291-335, 83G, 857.= 4 fous reproduisons ici une ligure composée d'un plus grand nombre de cercles, où les planète» sont indiquées. Presque tous les manuscrits de ['Image du monde

les géographes naïfs de l'époque féodale ne nous ont laissé que des cartes plates : mais combien intéressantes! Notre planète y est figurée sous une forme ronde ou ovale, et sa plus grande étendue, en ce dernier cas, va du nord au midi. Elle est tout enveloppée'

Frj. 18. L'Univers, d'après une ligure de l'Image du monde de Gautier de Melz (Bibi. nat., fr. Î5,»0l, f 100).

par la « mer océane » comme par un grand ruban. Dans cette mer qui rappelle l'antique « fleuve Océan », nos dessinateurs enfantins ont figuré des poissons qui sont aussi grands que des îles; des vaisseaux qui devraient, selon la loi des proportions, avoir plusieurs lieues de long, et enfin des îles, qui sont tirées au cordeau, rectangulaires, alignées, correctes. Ces îles, nos pères en faisaient une quatrième partie du monde. C'était la Grande-Bretagne; c'était

offrent cette image plus ou moins modifiée. Au centre l'Enfer est tantôt représenté sous la forme d'une fournaise ardente, tantôt sous celle de Leviathan, etc. Au-dessus des cercles figurant l'enfer, la terre, l'eau, l'air, le feu, « Lune, Mercurius, Venus, Solaus, Mars, Jupiter, Saturne », le Firmament, le noesme ciel, le « ciel cristallin » et le « ciel empiré », se tient parfois une grande image de Dieu tenant entre ses mains le monde qu'il bénit. La figure que nous donnons ci-dessus n'offre pas cette dernière représentation. = ' Comparer la description ci-après avec le texte si précieux de Bruuetto Latini sur la Mappemonde (Trésor, éd. Chabaille, p. 152 et suiv.). Bruuetto Latini ne fait guère, ici comme partout, que traduire ou imiter Solin. écrivain latin du iue siècle, qui lui-même, en son Pohjhislor, s'inspire servilement de Pline. Cette partie de la science du moyen âge lui vient donc générale-

l'Irlande; c'étaient les iles Fortunées, et bien d'autres encore qui sont quelquefois fabuleuses. Et toujours ces poissons, ces énormes

Fig I». Mippemonde de !< Bibliothèque de Turin lui* si. .1. Au-dessous de la Gallia Iklçla. on n'a pu inscrire les mois Cailla [{.ua'aimuuj.

poissons, voguant par escadres. Quant au grand ovale ou au cercle, il est coupé en plusieurs continents par la Méditerranée et d'autres bras de mer. Toute la partie supérieure de la carte est occupée

«Kir de Pus» PAk Sous. Cf. les Excerptiones, faussement attribuées a Hugues de Samt- Victor (ftiJro/oji'e de l'abbé Migne, t. CLXXVII, col. 209). Etc.

L'EiMFAACE DU BAltOA.

par l'Asie; l'Europe et l'Afrique s'en partagent la partie inférieure,

celle-ci à notre droite, celle-là à notre gauche. C'est symétrique1.

Donc, et en laissant de côté les lies, « il sont trois terres que

je sai bien nomer : — L'une a nom Aise et Erope sa per; —

6er»8 sc-kc s-

Fig- «0. Le Paradis terrestre et les contrées voisines, d'après la Mappemonde de Saint-Scver, xi* s. (Bibl. nat., lat 8373.)

La tierce Aufrique, plus n'en poons trover. — Ices trois teres se partirent par mer — Qui totes terres fait partir et sevrer. » Ainsi parle un de nos vieux poètes, dont notre enfant a retenu l'enseignement rudimenlaire*. Au haut de la carte qu'il a sous les yeux", il y a une grande belle image carrée qui représente le

1 Dans toutes les Images du monde il y a une image en forme de cercle qui donne une idée très claire de cette disposition. Au milieu du cercle, deux lignes se coupent à angle

droit — — r^ — . = * Aspremont, éd. Guessard, p. 4, v. 10-15. a= 5 Ceux de nos

£urope|Alnque

lecteurs qui voudraient se faire une idée nette des Mappemondes des xn'-xiiie siècles, devront consulter les livres et atlas suivants : 1° l'Essai sur l'Histoire de la Cosmographie et de la Cartographie au moyen âge, par M. de Santarem, t. 1 (1848), p. 186, et suiv.; p. 220 et suiv., p. 405 et suiv., et surtout t. II (1850), p. 107-247 ; 2" l'Atlas de M. de Santarem (Département des cartes à la Bibliothèque nationale), pi. 6 et 6 bis, 11 et 11 bis, 12 et 12 bis; 3" la Géographie du moyen âge, par J. Lelewel (lireslau, 1852. 4 vol. in-8°); 4° les Monuments de la géographie, de Jomard, 1802, pi. XI11 ; 5° V Allas de l'Histoire de la Géographie de Vivien de Saint-Martin, 1874 (pi. VI); 6° l'opuscule de M. R. Cortambert, inti-

Paradis terrestre. Un énorme Adam et une Eve immense s'y tiennent debout près du serpent qui s'enroule autour de l'arbre fatal. C'est là un point de départ tout indiqué pour ceux qui veulent voyager.... sur une carte : «Je partirai du Paradis, » dit l'enfant,

-Bi

J^VHl

Fig. SI. La Judée, d'après la Mappemonde de Saint Sr ver

« et espère bien y revenir un jour. » 11 prétend d'ailleurs aller jusqu'au bout du monde; mais où est ce bout du monde auquel nos poètes donnent des noms si curieux, mais aujourd'hui si obscurs? Où est le fameux « Arbre qui fent1? » Où sont les Bornes

tulé : Troit des plus anciens monuments géographiques du moyen âge, Delagrave, 1877; 7° Choix de documents géographiques conservés à la Bibliothèque nationale, reproduits par la photogravure (Maisonneuve, 1883). On trouve, dans ce dernier ouvrage (qui vient de paraitre au moment où nous écrivons ces lignes), une reproduction exacte de la célèbre Mappemonde du xi« siècle qui orne une Apocalypse écrite à l'abbaye de Saint-Sever en Gascogne. L'original de cette carte est à la Hibl. nat. (Département des manuscrits lat., 8878). C'est ce précieux document que nous avons eu constamment sous les yeux en écrivant les pages qui vont suivre. Nous en reproduisons quelques parties (fig. 18-21). Toutes ces Mappemondes d'Apocalypses ont eu leur origine dans un Commentaire sur l'Apocalypse d'un moine espagnol du vin* siècle, nommé Beatus, qui avait eu l'idée ingénieuse d'accompagner son texte d'une carte, sans cesse reproduite ou imitée après lui. = « Dans Jérusalem (v. 8135, 8154), il est question de l'Arbre qui fent « une fois ens en l'an por renovelement », et l'auteur A'Aliscans (éd. Guessard et de Montaiglon, v. 5690) place avant lui cet arbre au delà du pays d'Arcàise qui est habité par les Sagittaires et les Werons; a Par decha est li grans Arbres qui fent — Dous fois en l'an par rajonnissement ». Cr. Li Bastart de Buillon, v. 585: Tant corn li mers fournie avironnablement — Et tant corn chiens akoevre le soleil et le vent — Et le mer et le terre jusqu'à l'Arbre qui fent. l'arbre qui fent est peut-être le même (mais c'est seulement un « peut-être ») que l'Arbre sec, si célèbre au moven âge, qui figure déjà sur des cartes du xu« siècle (de Santarem, Histoire de\la cosmographie et de la cartographie, III, p. 580); qui, dans la mappemonde de la cathédrale de llereford (Ibid., p. 518) est placé an sud de l'Indus, près du Paradis d'où l'Ange chasse Adam, et qui enfin, sur la Mappemonde dressée en 1430 par Andréa

d'Artus1? Où est la Mer belée1 1 L'enfant l'ignore, et le voudrait bien savoir.

Le Paradis terrestre existe encore, et l'Arbre de vie y étend toujours ses rameaux divins ; mais personne ne saurait y pénétrer, et un mur de feu, qui monte jusqu'au ciel, le préserve de la profanation du regard humain. Tout autour, ce ne sont, jusqu'à la mer Caspienne, que déserts sans fin, océans de sable et où le pied de l'homme n'oserait se risquer. Au nord s'étale toute l'Asie Mineure jusqu'à l'Euxin. Au midi s'étend la Chine et surtout l'Inde,

Bianco, est également représenté « dans la péninsule du Paradis. » (ld., p. 380.) Marco Polo, de son côté, signale l'Arbre sec « en la fin de Perse vers Tremontaine, dans le royaume de Tonocain » ; il le décrit à peu près comme un platane, et nous le montre seul au milieu d'une plaine immense : « Et n'a nul arbre près à plus de cent milles, mais que d'une part il a autres bien à dix milles. » (Éd. Paulliier, I, pp. 95, J)6.) On peut ici se demander quelle est la région dont parle Marco Polo. D'après les commentateurs il s'agit ici du Kouhistan, province qui dépend du Khoraçan, et c'est là qu'il faut placer le Plalane sec. Cf. Lazari, Marco Polo descritto daRusticjnio.no di Pisa, Venezia, 1847, p. 292, cité par de Santarem, 1. 1. III, p. 380. = ' Tôt amenrai l'Empire dusc'à Bones Arlu (Jérusalem, v. 3739). Etc., etc. Les « bones Hercu, Arcu, Artu », comme l'observe P. Meyer {Romania, XI, p. 323), « ne sont autre cbose que les bornes d'Hercule. » Artus, grâce à son nom, a fini par remplacer Hercule. « Ce est li leus ou premièrement Liber et puis Hercules, et puis Cyre firent autel por signe que ils avoient la terre conquise jusques là où plus avant n'avoit pas de gent » (Brunetto Latini, Trésor, éd. Chabaille, p. 158). Les « bornes d'Artus » sont a l'extrémité orientale de l'Isde, et l'on voit, dans le roman d'Alexandre, le béros du poème les atteindre un jour sous la conduite de Porus : « Quant li Rois voit les bones, mult fu joians et liés; — Deus images d'or vit, dont est mult mervilliés. » Ces deux statues avaient été dressées en cet endroit par « Libis et Arcus », quand ils vinrent en Orient (Alexandre, éd. Micbelant, pp. 310, 517, v. 4 et suiv.). Alexandre et Porus leur font un sacrifice de cinquante-trois vaches et chantent « en indois », devant elles, le « chant du sacrifice » (1. 1., p. 319, v.3). = s Dex li Saveres — Qui fist et ciel et tere et Mer belée {Aiol,v. 499, 500). N'ot plus bêle pucele dusq'en la Mer betée. (Ibid, v. 10140.) N'amast tant home jusqu'à la Mer belée. (Auberi, éd. Tobler, p. 86, v. 31. Cf. p. 207, v. 20,27.) Il n'a bon chevalier desi à l'Arc (?) bêlé (Renaus de Monlauban, p. 146, v. 55). Bêlé, signifie coagulé, figé. Du sang beti, c'est du sang caillé: Desoz l'auberc li est le sanc betez. (Aliscans, éd. Jonckbloet, v. 715.) Del'cors te saut le sanc, ge l'voibeter. (Id.,Bibl. nat.,fr. 24569, f° 252, cité par Fr.Godefroy, qui cite encore vingt autres exemples décisifs.) Gautier de Metz, l'auteur de Y Image du monde, raconte quelque part la singulière origine de la mer Belée. Il y avait autrefois une mer, célébrée par Platon et qui fut un jour desroide et fondue dans la mer par la volonté de Dieu. De là, la mer Belée. (liibl. nat.,fr. 1553, 1" 179 b, cité par Fr. Godefroy). 11 est facile de reconnaître, dans le passage que nous venons de traduire, une réminiscence de la fameuse Atlandide de Platon, dont le philosophe grec raconte lui même la disparilion : « Au milieu de grands tremblements de terre et d'inondations, en un seul jour et en une seule nuit, l'île Atlandide disparut sous la mer. Aussi depuis ce temps la mer [Atlantique] a-t elle xssé d'être navigable par la quantité de limon que l'île abîmée a laissé à sa place. » \Timée, t. IX, p. 297, de l'édition de Deux-Ponts,- cité par Vivien de Saint-Martin; Histoire de la Géographie, p. 97.) Entre le texte de Platon et Y Image du monde le lien est évident. La mer Betée, n'est donc pas comme l'ont cru Littré (au mot belon), Fr. Godefroy et bien d'autres avec eux, la « mer gelée, la mer glaciale » ; mais c'est cette partie de l'Océan atlantique qui est a l'ouest de l'Afrique et qui, inconnue de nos pères, avait à leurs yeux, un

« Inde la perdue' », qui ne renferme pas moins de quarantequatre régions différentes. Si nous traversons le Gange, nous nous trouvons en pleine Parthie. A l'extrémité sud de notre carte, s'ouvre le golfe Persique, avec cette île célèbre de Taprobane où la verdure est immortelle et qui a le privilège d'avoir deux étés, et, hélas! deux hivers. L'Arabie n'est pas loin, dominée par la masse énorme du Sinaï. Au nord, c'est VAracusia, la Mésopotamie et Ninive; puis, en inclinant vers l'occident, le fleuve Oronte, les

Fig M U France, d'après la Mappemonde de Samt-Scicr *.

premiers rivages de la Méditerranée, la Phénicie, le mont Liban, et la Judée enfin, avec cette Jérusalem sur laquelle notre fils de baron tient longuement ses yeux fixés : « C'est là que Pierre l'Ermite a conduit tous les chevaliers de la chrétienté, et les lâches seuls sont restés au logis. C'est là que mon grand-père est monté à l'assaut; c'est là qu'il a tué vingt Turcs; c'est là qu'il est mort. » L'enfant est tellement ému de ces grands et saints souvenirs qu'il ne se donne pas la peine d'écouter les singulières leçons que son clerc lui débite sur les contrées et les habitants de l'Asie : « C'est

caractère légendaire et mystérieux. = * Il vous vausist miex estre en Ynde la perdue (Aye d'Avignon, v. 605, etc.). =* A côté du monastère de Saint-Sever, auquel l'auteur de la Mappemonde donne de si singulières proportions, il y a une église qui est nommée tancla Maria ....tanentit. Les premières lettres de ce dernier mot sont effacées dans les manuscrits. Il faut (d'après l'heureuse conjecture de M. A. Loiigiioii) restituer Mintitanentis , c'est-à-dire i Sainte-Marie de Mimizan d (Landes), dont l'église dépendait de Saint-Sever.

la reine Asia qui a donné son nom à cette partie du monde, et combien de royaumes doivent ainsi leurs noms à un de leurs rois : la Perse à Persus, la Bithynie à Bithynus, et tant d'autres encore ! Au pied des monts Caspiens vit la race de Gog et de Magog qui se nourrit de chair humaine. Dans l'Inde, le poivre est naturellement blanc, mais devient noir sous l'action de certains feux qu'on allume là-bas pour se débarrasser des serpents. Dans l'Albanie les

Fig. 23. L'Espagne, d'après la Mappemonde de Saint-Sever.

hommes naissent avec des cheveux blancs. Les cavales de la Cappadoce sont fécondées par le vent. Éphèse a été fondée par les Amazones.... » Mais encore un coup, l'enfant n'écoute pas et murmure toujours entre ses dents : « Jérusalem, Jérusalem! » Et il ne sort de sa rêverie que quand on prononce le nom de la Mecque : « C'est la clef, lui dit-on ', de tout l'empire des païens. — Eh bien! » répond-il, « nous en viendrons à bout, ainsi que de leur Babylone, « Ah ! quand je serai chevalier !» — « Quand vous serez chevalier, » répond le clerc, « vous aurez à combattre des peuples qui ne res-

1 Clieste chités de Miekes est li clés apellée — De toute païeunie. (Li Battais de Buil-

L'E.XFAXCE DU IiABON.

« semblent guère aux nôtres et sont d'aspect vraiment terrible. » Là-dessus il se met à lui parler des « Canelieus, » qui ne sont que des Chananéens1, et des Achoparts qui viennent d'Afrique et où il est permis de voir les descendants des antiques Éthiopiens*. Les jongleurs, au reste, lui ont parlé de vingt peuples plus étonnants. Il a fait connaissance, dans le Roland, avec ce pays du païen Chernuble où le soleil ne luit jamais, où le blé ne peut croître, où

Fig. M. La Grec» el l'Hall», d°apre> la Mappemoiule de Saint-Scter.

toutes les pierres sont noires, où il n'y a jamais de pluie ni de rosée, et qui passe à juste titre pour être le séjour des Diables5. C'est dans le même poème qu'il a rencontré les hommes d'Occiantle-Désert dont le cuir est plus dur que le fer et qui vont à la bataille sans armure*. Dans le pays d'Arcaise habitent avec Lucifer les Sagittaires et les Nérons, qui vivent « d'espices et d'odeur de piement : » encore un pays où le blé ne pousse pas8! Les Canelieus dont il était question tout à l'heure, les Gauffres et les Bougres mangent les cadavres en putréfaction; et, ce qu'il y a

Ion, v. 1558.) = « P. Meyer, Romania, VII, p. 441. =• kl, ibid., p. 437. = s Roland, vers 980-984. = « lbid., v. 3240-5250. Cf. (v. 3221) les Micenes dont I'échine est rouverte. de soies, comme celle des sangliers; mais les Micenes sont probablement originaires d'Europe. (Gaston Paris, Romania, II, pp. 330 et ss.) — 6 AUscans, éd. Guessard et de

de plus horrible, c'est que leurs mentons et leurs dents ne font qu'un avec leurs poitrines1. La gent de Bocident est mieux partagée, bien qu'elle vive aussi d'épices et ne connaisse pas le froment; mais elle se baigne dans le fleuve de jeunesse, et s'en trouve bien*. Les hommes de Bucion sont cornus comme des moutons3; ceux de Buridane aboient comme des mâtins* ; les Espès ont des ongles de lion aux pieds et aux mains et, quand ils hurlent, c'est

Fig. Î5. La France, l'Espagne et l'Italie, d'après une Mappemonde du jcïi0 s (Collection DidotJ.

un tremblement de terre à trois lieues à la ronde '. Quant aux pays sans soleil et sans lune, on n'en est plus à les compter*. C'est chose commune, presque triviale.

Toutes ces merveilles n'ont rien qui scandalise l'enfant. Il y croit fort candidement, et il convient de dire, à sa décharge, que les clercs eux-mêmes ajoutaient alors une foi entière à bien d'autres fables géographiques. La tératologie, la « science des monstres, » ne joue, hélas! qu'un rôle trop important dans l'encyclopédie du moyen âge7. Et la vraie patrie des monstres, c'est l'Asie.

Montaiglon, vers 5690-5709. = « Jérusalem, v. 8130-8132. = *lbid., vers 8153-8140. = 3 Ibid., v. 7594. = * lbid., v. 7550. = 5 Ibid., v. 7586-7591. = 6 Roi de Garesque qui siet desus le flum : — Soleil n'i luist, ne jor n'i prent escun. — N'i croissent blé ne tremois ne leùn (Covenans Vivien, v. 1618). Ergame. une terre sauvage. : — Soleil, ne lune, ne jor n'i prant estage [Montage Rainoart, Bibl. nat., fr. 568, f 235, etc., etc.).=7 lionoré d'Autun,

l/ENFANCE DE ROLAND P. 228,

Sur la montagne de Laon, dans le riche palais,

Put Rolandin qui fut de si haut prit,

Et, avec lui, les enfants qu il aimait chèrement.

Quand Us entendent l'armée de Charlemagne,

Le» trompettes, les ostort, les destriers.

Us n'y veulent plu» mettre de retard

Et appellent bellement le portier :

Eh ! gentilhomme, qui tant avez de valeur. . Laisse-nous sortir et aller jouer là dehors. ■ Un jour, nous te ferons chevalier.

- Taisez-vous, enjôleurs, taisez-vous.

• Je n'ai que faire d'être chevalier.

l'oint ne sortirez... »

Ils le rouent de coups, et s'enfuient.

100 A sûrement, éd. Uuessard, p. 25, v. 40 et suiv.j

Composition d 'Edouard Zicn.

Notre écolier n'en sait pas beaucoup plus long. Plus juste envers l'Europe et L'Afrique, il leur attribue à peu près leur situation normale; mais encore ne faudrait-il pas exagérer cet «à peu près. » Il se laisse aller, encore ici, à des incrédulités fâcheuses et à des erreurs regrettables. Il s'imagine qu'au sud de l'Afrique l'Océan bout comme l'eau chaude. Il se figure l'Espagne, l'Italie et la Grèce sous la forme de trois grandes langues presque carrées et qui s'avancent de front dans une Méditerranée qui est parallèle à la mer Rouge. En face de l'Italie, tout juste, il place l'Egypte. L'Espagne n'a pour lui aucune profondeur : au delà de l'Ëbre il ne connaît rien, et nos poètes, aussi ignorants, que lui, entassent volontiers, dans la petite zone du nord de l'Espagne toutes les villes célèbres dont le nom est parvenu jusqu'à eux : Cordoue, Tolède, Séville. Trois cités, d'ailleurs, lui apparaissent comme les merveilles du monde : Paris, Constantinople et Rome, et les descriptions en abondent dans toutes nos chansons. Rome est la plus auguste, et tous les serments solennels se font « par l'Apostre qu'on quiert au pré Noiron' ». Mais Constantinople est plus magnifique, plus riante, plus belle, et les alentours en sont charmants : « Ce ne sont que beaux vergers plantés de pins et de lauriers; la rose y est en fleur; vingt mille chevaliers y sont assis, vêtus de soie blanche et portant faucons sur leurs poings; trois mille pucelles y sont parées de robes brodées d'or et éclairent le pays de leur beauté*. » Mais ce n'est rien en comparaison de la ville ellemême, et l'un de nos plus vieux poètes a peint Constantinople, « telle que la concevait l'imagination populaire, enflammée par les récits des voyageurs. Dans le palais, tous les meubles sont

en son De Imagine mundi, lib. I, cap. m {Palrologie, CLXXII, col. 123, 124, etc.), parle fort gravement des macrobe* indiens, hauts de douze coudées, qui passent leur vie à combattre contre les griffons; des nains du même pays qui luttent sans cesse contre les grues, ont des enfants à trois ans et meurent à huit; de certains monstres qui n'ont qu'un seul pied sur lequel ils courent avec une vélocité prodigieuse ; de certains autres qui n'ont pas de tête, et ont les yeux sur les épaules, le nez et la bouche sur la poitrine, etc., etc. Cf. la tératologie à l'usage de Brunetto Latini (Trésor, éd. Chabaille, p. 159 et suiv.) et surtout les merveilles racontées dans Y Alexandre de Lambert le Tort (éd.Michelant, p. 319 et suiv.,pa*iim.) La plupart de ces fables ont leur origine dans l'antiquité, et ce serait se montrer injuste que d'en rendre responsables les seuls savants du moyeu âge. = ' Le Pré-Noiron, ce sont les jardins de Néron, où l'Empereur lit brûler les chrétiens. Il n'y a pas un seul de nos vieux romans où cette appellation ne soit reproduite plus de cent fois. = ' Karlt de* grosten licite nach Jérusalem und Constanlinopel, éd. Koschwitz,

d'or; les murs sont couverts de peintures qui représentent toutes les bêtes de la terre, tous les oiseaux du ciel, et ces récits qui paraissent aujourd'hui fantastiques, sont presque au-dessous des magnificences qui s'étalaient réellement aux yeux des Francs stupéfaits dans le palais impérial de Byzance1. » Quelles splendeurs!

Ce sont là les trois points véritablement lumineux de l'Europe; mais rien ne vaut aux yeux du baron féodal ces deux lieux bénis entre tous : Jérusalem où est le tombeau du Christ, et le château où vivent sa femme et ses enfants. Beaucoup de chevaliers ne connaissent pas d'autre géographie, et cette science en vaut peut-être une autre.

Un jour qu'il était allé à la ville voisine de son château, notre jeune aspirant à la Chevalerie s'est donné la joie d'assister, ravi, à une grande fête. Le Boi faisait son entrée solennelle : toutes les rues étaient jonchées de fleurs; toutes les maisons étaient tapissées de toiles peintes'. C'était joyeux et superbe.

Trois grandes rues conduisaient à la Cathédrale, et je ne sais quel artiste original avait eu l'idée ingénieuse de peindre sur les toiles de la première rue toute l'histoire sainte; sur celles de la seconde, toutes les annales des peuples païens; sur celles de la troisième, tout le passé de la France'.

C'est pourtant là que notre enfant a appris son histoire.

De l'histoire sainte, il sait à peu près ce qu'un petit paysan de nos jours trouve dans l'Introduction de son Catéchisme. Il passe rapidement devant les premières peintures où le pinceau naïf d'un artiste inconnu a représenté la création du monde par cil

vers 2G5-274. = ' Gaston Paris, le Pèlerinage à Jérusalem, pp. 13-14. = » V. Yiollet-Le- Duc, Dictionnaire du Mobilier, I, article Toile. = s C'est, à peu de chose près, la disposition que l'auteur des Nerbonesi attribue aux tapisseries qui ornaient la grande place de Paris, le jour du couronnement de Louis, fils de Charlemagne (I Nerbonesi, éd. Isola, t. I, p. 340et suiv.) : Intorno alla piazza [di Parigi], in quallro parti, oyniuno di per se, furono posli i tappeli e cortine,asimilitudine délie quatlro fede del mondo, corne Giudei, Pagani, Saraïni e Cristiani. Rien n'est plus précieux que ces quatre chapitres (xrx-xxn) dont on n'a encore tiré aucun parti. 11 ne faut pas cependant oublier que les Nerbonesi ont été composés durant la première moitié du xiv« siècle, et dans un pays où il était resté plus de traditions de l'antiquité

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