‹ La chevalerieChapitre 13 sur 70 · L'EM-A\CE DU BAIIO.X · texte numérisé non relu

L'EM-A\CE DU BAIIO.X

Damedex qui fu et est et ierl\ qui haut sict et loin voit'-, qui fait Yoler les oiseaux1, verdir les herbes, pousser les fleurs* et qui, de ses deux mains, façonna, sculpta la femme et l'homme5. Le Paradis le retient plus longtemps et il s'attache vivement au premier des drames dont notre terre ait été le théâtre. 11 considère curieusement cet Adam et cette Eve dont li mont est peuplés', il les voit avec douleur succomber tous deux à Yengien du Satenas félon'1. C'est en vain que son maître lui dit que Satan ne connut pas au ciel une seule heure de joie et qu'Adam, lui, fut heureux pendant sept heures': cette légende ne console guère l'enfant. Feu lui importe que le premier homme « ait eu trente lils et trente filles etqu'ilait été enterré au Calvaire * » : ce qui le frappe, ce qui le navre, c'est que depuis ce jour néfaste toute la lignée d'Adam est en painne et en friction". Et voici en effet que Cain tue Abel dans les déserts d'Abilant"; voici que le déluge engloutit l'humanité et que l'Arche vogue sur les eaux. Ce n'est pas sans surprise, d'ailleurs, que notre écolier apprend que « les hommes libres sont sortis de Sem, les serfs de Cham, et les chevaliers de Japhet" ». C'est ce qui peut cependant s'appeler une belle généalogie. Le spectacle de la lourde Ilabel ne l'afflige pas assez et le divertit trop, et rien ne lui parait singulier comme ces hommes effarés qui parlent soudain c nonante-neuf langages » et ne s'entendent plus : (Jui demnndoit le pierre, chius entendmt rhiment ". En revanche il ne voit pas sans un recueillement douloureux « le baron Abraham faire le sacrifice de son enfant que l'ange de Dieu prend entre ses bras et porte au ciel avec les Innocents11». Dès lors il ne se plaît qu'aux grandes guerres et aux grands miracles. 11 suit d'un œil ardent Josué, les Juges et les Rois, quand ils poursuivent vaillamment et mettent en fuite tous ces horribles petits peuples chananéens dont Israël était entouré : « Que n'étais-je là! », dit-il, en frémissant. Mais il est trois prodiges qui résument pour lui toute l'histoire de l'Ancien Testament; il est trois prodiges qui ont joui, au

que dans notre France. = • Ogier, t. 4102. = * Renaut de Montauban, p. 257, v. 11. = ' Caydon, t. I2i2. = ♦ Renaut de Montauban. p. 110, v. 57. — s Auberi, éd. Tobler, p. 104, ». 10. = • Fierabrat, ▼. H80. = ' Jérusalem, v. 6988. =» Honore d'Autun, De Imagine mundi. = * Même source. = ,0 Jérusalem, v. 6990. = " C.ui de Bourgogne, v. '26 II. = " Honoré d'Anton, De Imagine mundi. = » Batlart de Dutlton, v. 5178. = '* Amie et Amila, t. 1278-1284.

IG/i L'ENFANCE DU DA110N.

moyen âge, d'une popularité vraiment incomparable et qui remonte à l'âge même des catacombes1 : Daniel dans la fosse aux lions, Jonas dans la gueule du monstre, les trois enfants dans la fournaise*. D'un bond, notre futur chevalier s'élance jusqu'au Christ, après avoir donné un long regard à ce Judas Machabée qui avait tant de droits pour entrer dans ce corps d'élite qu'on appelle ou qu'on appellera « les neuf preux ». Le voilà devant l'étoile de Bethléem, le voilà devant cet enfant-Dieu « qui est né de la Vierge si belle3 », et il n'y a plus rien qui l'embarrasse. Il connaît la vie de Jésus, mieux que celle de son père lui-même*; mais, là aussi, il est certains faits pour lesquels il s'affectionne davantage et qu'il loge plus profondément dans sa mémoire : c'est (sans parler des noces de Gana qui le ravissent toujours et où, naïvement, il transforme en un saint Archileclin Varchitriclinus, le maître d'hôtel de l'Évangile), c'est la résurrection de Lazare5; c'est le repentir de Marie-Madeleine, qui « des larmes de son cuer fist tele fondoison » qu'elle en lava les pieds de Dieu « entor et environ6 »; c'est la conversion miraculeuse de ce Longin qui était aveugle et que le sang du Calvaire « illumina1 ». 11 se les rappelle, il les raconte dans tout leur détail et, pleurant à pleins yeux, récite toute la passion du Christ qui fut « si âprement » mis en croix par Marcus et par Jonatas8; qui fut couronné de joins marrages et d'espines poingnans' ; eut le cœur fendu en deux10; fut couché dans ce sépulcre que les Sarrasins, « celé pute gent haïe »,

1 Edm. Le Blant, Études sur les sarcophages chrétiens antiques de la ville d'Arles. Paris, Imp. nat., 1878, p. 39. = 2 Chanson de Roland, v. 5100-5106. Cf. Renaus de Monlauban, p. 175; Gui de Nantcuil, 11065-11667, etc., etc. = 5 Charroi de Nimes, v. 275. = * On trouvera un cours complet d'histoire sainte populaire, et, en particulier, un récit complet de la vie de Jésus dans les chansons suivantes : Antioche (discours du Pape avant la croisade; éd. P. Paris, I, pp. 58, 59); Jérusalem, v. 6979-7049; Doon de Maiencc, v. 4040 et ss.; Amis elAmiles,y. 1277-1521; Renaus de Monlauban, pp. 175-176; Aquin, v. 2652-2666; Ogier, v. 11605-11675; Fierabras, v. 1168-1255, etc., etc. = 5 Dernières paroles de Roland : « Veire paterne, ki unkes ne mentis, — Seint Lazarun de mort resurrexis. » (Chanson de Roland, v. 2584-2585.) Jérusalem, v. 7018. Cf. Guide Bourgogne, v. 1895; Renaus de Montuuban, p. 175; Antioche, t. I, p. 5; Ogier, v. 11669; Bataille Loquifer. Bibl. nat., fr. 2495, f" 176, v". = 6 Jérusalem, v. 7022, etc. Cf. Gui de Bourgogne, v. 1894, 1895; Renaus de Montauban, p. 175; Bataille Loquifer, f" 176 v". = 7 Amis et Amiles, v. 1506-1507; Jérusalem, v. 7051-7036. Cf. Guide Bourgogne, 1892; Renaus de Montauban, p. 176 ; Fierabras, v. 1207 et suiv. = 8 Parise la Duchesse, v. 811. Les deux noms sont ingénieusement choisis pour désigner les deux peuples qui furent coupables de la mort du Christ. Marcus représente les Romains et Jonatas les Juifs. = 9 Amis et Amiles, v. 1500 et suiv. = ,0 Doon de

V ENFANCE DU BAHON. 1G5

ont si longtemps possédé pour la plus grande honte de la race chrétienne; descendit jusqu'au fond de l'enfer d'où il fit triomphalement sortir tous ses amis'; ressuscita le troisième jour et remonta bientôt dans ce beau ciel où n'entreront jamais les juges iniques, ni les mauvais barons, ni les lâches, ni les traîtres*.

Telle est « l'Histoire Sainte » à l'usage du jeune baron féodal. 11 n'en sait, à vrai dire, ni beaucoup moins, ni beaucoup plus, et y mêle, çà et là, je ne sais quelles ridicules légendes empruntées aux évangiles apocryphes, je ne sais quelles superstitions puériles et sottes5. Mais, somme toute, nous venons d'exposer l'exacte étendue de ses connaissances, en prenant soin d'interroger principalement les textes de ces chansons de geste qu'il entendait à la table de son père, qui étaient populaires et formaient une encyclopédie à sa portée. Les vitraux, œuvre cléricale, avaient une tournure plus érudite et n'étaient pas toujours compris de l'enfant noble. Les tapisseries et les toiles peintes tenaient le milieu entre nos épopées et les vitraux, et c'est sur elles que nous ramenons ici l'attention de notre lecteur.

L'histoire profane est à peu près ignorée de notre enfant, et il a quelque peine à comprendre les peintures qui sont dues aux décorateurs des places et des rues de sa ville natale. Trois épisodes, trois noms résument à ses yeux toute l'histoire de l'humanité avant le Christ, en dehors du peuple de Dieu : « Troie, Alexandre, César. » Le reste est de la nuit; le reste n'est rien.

L'histoire de Troie ne lui apparaît guère que comme un épisode chevaleresque, et il ne se figure pas les Grejois et les Troycns autrement que comme des chevaliers de son temps, heaume en tête, haubert au corps, lance au poing. Aucune idée de couleur locale n'a jamais pénétré dans ce cerveau, et la belle Hélène ressemble pour lui à la jeune châtelaine du château voisin. Mêmes

Maience, y. 4045. = • Aiol,\. 6207 et ss; Amit et Amilet, v. 1311. = » Am.it el Amilet, t. 1313-1316. = * Voir notamment l'histoire du chapon que l'on sert à la tahle d'Ilérode et qui reprend soudain sa vie avec ses ailes (0</i>i- /c Danois, v. 11017 et suiv. Etc., etc.).

î GO L'Ei\FANCE DU BARON.

cheveux blonds en tresses longues, même bliaud de couleur vive, même allure gaillarde et, pour tout dire, même coquetterie dont l'enfant ne se rend pas encore un compte exact..., heureusement pour lui. A parler franc, il préfère Hector à Achille, et je l'en félicite : ce goût pour les vaincus est bien chrétien, et je ne m'étonnerai pas de voir un jour admettre Hector parmi les neuf preux au lieu de son vainqueur. La sympathie que notre futur chevalier professe pour les Troyens est d'autant moins étonnante qu'il considère très gravement la France comme une sorte de colonie de « Troie la grant», et que cette étrange légende circule autour de lui. Mais l'attrait des vieilles fictions homériques, bien que défigurées par vingt copistes inintelligents, cet attrait suffirait à le captiver longtemps. Achille le guerrier, la belle Helaine qui tant fut à prisier, que Paris ce embla à Menelaùs » et que Menelaûs conquist puis à l'acier, Quant chil de Troie furent tuit essillié ' ; le vieux Priamus à la barbe chenue, et ce siège de dix ans durant lequel succombèrent 870,000 Grecs et 680,000 Troyens*, tous ces récits emportent l'imagination de notre jeune baron dans le pays du rêve, et, qui mieux est, de l'idéal. Le jour où l'on montra au jeune Alexandre les peintures qui, dans sa tente, représentaient la prise de Troie : « C'est ainsi, dit le fils de Philippe, que je traiterai le royaume de Perse5. » Notre enfant est moins ambitieux, et quand cette même histoire de la chute d'Ilion est offerte à son regard, il se contente de dire en dedans de lui : « Je voudrais ressembler à Hector. »

Plus populaire encore est l'histoire d'Alexandre, qui n'est parvenue jusqu'aux hommes du xn6 siècle qu'avec tout l'appareil légendaire du Pseudo-Callisthènes, surchargée de fictions ridicules et d'ornements de mauvais goûi. Cette histoire d'Alexandre, il semble véritablement que ce soit un aimant tout puissant, auquel sont venus successivement s'agréger, par la force des choses, tous les mythes, toutes les superstitions, toutes les fables de l'antiquité. César lui-même, non, César n'a pas été un aimant aussi « attirant », et il lui a manqué de faire autant travailler les imaginations orientales. Alors même que cette merveilleuse histoire n'aurait pas été

« Anseïs, fils de Gilbert, Bibl. nal., fr. 4998, f° 257. Cf. P 203, et surtout Alexandre, éd. Hichelant, p. 56, v. 15-23. = * Ce sont les chiffres «exacts » que fournit Honoré d'Autun. = s Alexandre, 1. 1, p. 56, v. 25-29.

représentée sur ces tapisseries populaires, sur ces décors de rues dont nous donnons ici le commentaire, notre enfant l'aurait certainement apprise à d'autres sources. Quoi qu'il en soit, il la sait par cœur, cette légende merveilleuse, et la répète à tous. Il connaît par le menu les enfances d'Alexandre et comment il dompta Bucifal : « Moult fu liés Alixandres quant il vit le ceval — Qui vers lui s'umelie et ne li fit nul mal.» L'enfant féodal compare souvent l'éducation qu'Aristote d'Athènes donna au jeune prince avec celle qu'il reçoit lui-même. Il voit le fils de Philippe triompher d'un prince grec qui s'appelle Nicolas; créer douze pairs, tout comme Charlemagne; investir Athènes; accepter fièrement le défi du roi Daire; commencer la grande guerre par le fameux assaut de la Roche; mettre le siège devant Tyr; gagner sur les Persans la grande bataille de « Pale » ; punir généreusement les misérables qui baire lor signor lige ont mort en traison; descendre au fond de la mer dans un moult riche tonnel qui fu de voirre blanc; voyager dans l'Inde sous la conduite du roi Porus qui avait été son mortel ennemi, et atteindre avec lui les fameuses bornes d'Hercule; échapper aux Sirènes, à ces « pucelles de l'eau », et à vingt autres enchantements qui n'étaient ni moins étonnants ni moins dangereux; assister au bain miraculeux que prennent tous ses chevaliers dans la fontaine qui sort del flum de Paradis et qui la genl rajeunist quatre fois cascun jor; s'arrêter devant les « arbres prophétiques », les interroger sur sa destinée et apprendre d'eux qu'il mourra à un an et un mois; recommencer la guerre; marcher de victoire en victoire jusqu'à Babylone; soumettre la terre d'Amazone où il n'y a que des femmes et dont la reine Amabel vient lui rendre hommage à la tète de mille pucelles laissant dehors la crine qui pent bloie; mourir enfin, empoisonné par le fel Ântipater, pleuré par ses douze pairs et par le monde entier, et n'ayant qu'un regret, un seul regret, en mourant : celui de ne pas avoir eu le temps de conquérir la Fiance, cette tète de monde, et Paris dont il eut fait sa capitale'. Ainsi vit, ainsi meurt Alexandre, et c'est sous cette forme que notre petit damoiseau aime à raconter cette merveilleuse histoire, qui ressemble pour lui au plus amusant, au plus varié, au plus étincelant de tous les contes de fées. 11 faut bien le dire, ou plutôt le répéter, César, plus moderne et

« Alexandre, 1. I, p. 524, t. 7,8, 11, etc. Toutes les citations précédentes sont tirées du

partant moins légendaire que le fils de Philippe, n'a pas projeté dans notre moyen âge la même clarté qu'Alexandre. 11 n'est pas apparu à nos pères avec la même auréole, avec la même étoile au front. On en a été réduit, pour lui faire honneur, à traduire la Pharsale en vers, et ces vers sont médiocres. Notre jeune baron lui-même est vraiment trop intelligent pour ajouter foi aux hâbleries de ce méchant auteur d'Âuberon qui fait stupidement de Jules César l'heureux fils de Brunehaut, l'heureux époux de la fée Morgue, l'heureux père de ce nain illustre qui fut l'ami d'Huon de Bordeaux1. Bien que figurées sur ses tapisseries, ces fables l'irritent, et deux idées seulement hantent son esprit : c'est que César, a été un jour le maître absolu du monde et que ses meurtriers, chose étrange, ont été les ancêtres de Ganelon1. Comment noue-t-il ces idées l'une à l'autre? Il n'en sait rien lui-même, et nous avons ici le devoir de respecter la candeur de son ignorance".

La France, voici la France, et le cœur de notre futur chevalier bat malgré lui, quand il se trouve en présence des peintures populaires qui sont consacrées à l'histoire de son pays. La Grèce et Borne disparaissent : reste la France qu'il aime. Ne demandez pas d'ailleurs à cet amour sincère et profond, ne lui demandez pas la forme qu'il a revêtue en 1789 : ce ne serait ni scientifique, ni raisonnable. Il aime une France qui se compose d'une cinquantaine de nos départements, lesquels en ont trente autres (ceux du midi) comme tributaires. Limites un peu vagues, mais amour très précis. Avec cela, mille erreurs singulières et qui ont eu une étrange fortune dans le monde. Où est-elle née, cette idée énorme que notre race descendait de celle de Troie? Et à qui devons-nous la conception première de cette ethnographie plus que bizarre? Depuis Frédegaire, et à travers l'auteur des Gesta regum, à travers Paul Diacre, Aimoin, Sigebert de Gembloux et Vincent de Beauvais, elle est acceptée par les clercs et n'a guère cours parmi les igno-

même roman, dont cette page constitue un très rapide résumé. = ' Aubcron, v. 1033 et suiv. Cf. Épopées françaises, 2* éd., III, pp. 726, 727. = s Chanson de Roland, texte rétabli d'après les manuscrits de Venise (IV) et de Paris : Par Guenelun grant peine m'est creiie. — En vieille geste est mis en cscrilure. — Si anceisur encriesme felun furent ' — E felunie ornent luit en cnslume. — El' Capilolie à Rome en firent une : — Le vieil César ocirent il pau murdre (éd. L. Gautier, v. 18505 et suiv.) = 5 V., au sujet des souvenirs de l'antiquité profane, les textes suivants : Jérusalem, v. 5S36; Garins li Loherains, I, 107; Sucves de Commarchis, v. 139 et ss; et surtout la Prise de. Pampelune, œuvre d'un Italien

rants, nobles ou autres*. La légende, au reste, est des plus enfantines et se permet avec l'histoire des privautés dont on ne peut que sourire, sans se fâcher. Le bon Philippe Mouskes, après vingt autres, raconte la chose avec une naïveté qui n'a rien perdu de sa fleur. « Quand les Troyens, dit-il, durent quitter leur ville en feu, une partie d'entre eux se réfugièrent dans cette Pannonie qui porte aujourd'hui le nom de Hongrie et y bâtirent certain jour une ville qui s'appela Sicambre ». Va pour la ville de «Sicambre » ; mais ce qui est autrement curieux, c'est que nous sommes brusquement transportés (ô chronologie!) à l'époque où régnait Yalentinien I. Cet empereur, menacé par les Alains, se jette aux bras des « Troyens » et leur accorde, pour dix ans, une exemption de tribut. Les Sicambres lui viennent en aide; mais il ne faut plus penser, même après ces dix ans, à leur réclamer quelque tribut que ce soit. Ils se veulent indépendants, et conquièrent toute la Gaule. Là-dessus meurt Antenor, qu'on aurait cru vraiment mort depuis longtemps, et il est fort heureux que l'on trouve alors un fils de Priam, Marcomire, dont on fait le premier roi de « Caille* ». Son fils est Pharamond, et le reste va de soi. Quelle histoire! Et combien la vraie est plus belle!

Ces origines troyennes n'étaient pas réellement populaires, et le jeune baron ne les connaît que d'après les dires de son clerc

savant el pédant (y. 4i0, etc., etc.). = * De Reiffemberg, Chronique de Philippe Mousket, Introd., p. ccxuti. = • Chronique de Philippe Moutkel, v. 158-259. C'est à dessein que nous «tous préféré ici la version légendaire adoptée par Philippe .Mousket à une autre fable plus compliquée et qui, parmi les lettrés du moyen âge, a conquis un succès plus vif et plus durable. < Frédegaire (vu* siècle) est le premier qui indique celte théorie historique [des origines troyennes] dans son llittorm Francorum cpitomnta. Il dit qu'après la prise de Troie ceux qui quittèrent la ville se divisèrent eu deux troupes. L'une, sous la conduite de Francus, s'avança jusqu'aux bords du Rhin et, du nom de leur chef, ceux qui la composaient s'appelèrent Franci; l'autre resta sur les bords du Danube, et ceux-là, du nom de leur chef Torchus, furent appelés Torchi. Frédegaire, en d'autres ouvrages, répète celte assertion qu'il assure avoir tirée d'Eusèbe. La Chronique intitulée Getla regum Francorum (vm« siècle), la Chronique de Moissac (ix* siècle); celle d'Adon (ix* siècle), Sigebert (u*hui* siècle), Hugues de Fleury ,'xn" siècle), Aubri des Trois Fontaines (xm* siècle) négligent de rappeler l'opinion de Frédegaire sur les Turcs. Celte opiuion n'avait pas cependant été abandonnée. La Chronique de Roric (xi« siècle) et celle d'Aimoin (fllOS) la répètent; mais nous n'avons pas vu jusqu'ici mentionner le nom de Tioilus. Les Grandes Chroniques de France le signalent pour la première fois : « Turcus cl Francio, disent-elles, étaient cousins germains : carFrancio était (ils d'Hector et Turcus llls de Troîlus. » Il est certain qu'à partir du m* siècle Troïlus est regardé comme le 'père des Turcs. Hugues de Saint-Victor l'indique dans sa Chronique universelle; Vincent de Beauvais le répète, et enfin Raoul de l'rcsles, dans sa traduction de la Cite île Dieu,

ou de quelque jongleur raffiné et savant. Les grandes invasions des Barbares ont laissé en son esprit une trace plus profonde : il sait qu'il y eut dans notre histoire une heure solennelle, une heure terrible, et que les Vandres ont failli tuer la France dans l'œuf. Or, les Vandres, à ses yeux, ce ne sont pas seulement les Vandales de 406, mais encore toutes les hordes germaines et finnoises. Il ne les distingue pas fort nettement des Sarrasins, et fait honneur de leur défaite à un Charles-Martel qu'il n'est pas très loin de confondre avec Charlemagne. Cet illustre Clovis à qui nous devons le premier essai solide de notre unité nationale, ce grand politique et ce grand soldat, il n'en sait guère que le nom : «C'était, dit-il, un Sarrasin qui, pendant vingt-six ans, persécuta les chrétiens et les fit pendre. ou écarteler. Mais Dieu, le roi du Paradis, l'aima tant qu'il le fit baptiser à Saint-Denis, et depuis lors, il fut plus que jamais preuz et poesteïz. » Telle est toute l'histoire dou premier roi de France qui crestien devint*. De Clovis, notre écolier ne fait qu'un bond jusqu'à Charlemagne, et toute l'histoire de France se résume pour lui dans l'Empereur à la barbe fleurie. Ce fils de Pépin, il le suit depuis sa naissance jusqu'à sa mort, avec un regard qui est plein d'admiration et d'amour; il contemple, avec un enthousiasme presque savant, la série de tableaux que les peintres populaires lui consacrent. Un premier médaillon lui montre le jeune Charles dans l'Espagne païenne, où il s'est réfugié, sous le nom de Mainet, pour échapper aux traîtres qui ont usurpé le trône de son père : le futur empereur fait bientôt connaître de quel sang il est sorti et offre à la fille d'un roi sarrasin, à la belle Galienne, les charmantes prémices de sa gloire à venir. Un second tableau le représente à Rome où il fait triomphalement rentrer le Pape avec l'aide puissante du danois Ogier; un troisième nous transporte sur le champ de bataille d'Apremont, dans l'Italie du midi, d'où Charlemagne chasse enfin les Arabes envahisseurs et où il assiste aux premiers exploits de son neveu Roland. Les trois scènes suivantes ont pour sujet les grandes luttes du roi de France contre

résume, au xiv* siècle, toutes les anecdotes antérieures. » (Nouvelles françaises en prose du xiv* siècle, publiées par MM. L. Moland et L. d'iléricault, Introduction ; pp. liiv-hv; Roman de Troïlus, pp. 117-504.)= ' Floovanl,y. 3-14.

ses vassaux révoltés, contre Girard de Viane que notre peintre a le tort de confondre avec Girard de Roussillon, contre Ogier le Danois, contre les quatre fils Aimon. Puis, voici le grand empereur à Jérusalem où il baise pieusement le Saint Sépulcre arrosé de ses larmes, et à Constantinople d'où il rapporte les reliques de la Passion. Toute la guerre d'Espagne se déroule ensuite, aux yeux de notre enfant comme aux nôtres, en une série de compositions originales et fortes qui se terminent par la ligure gigantesque de Roland mourant près des corps inanimés des onze autres Pairs, sur un sommet d'où il contemple l'Espagne. Il ne nous reste plus qu'à prendre part, avec le regard ou la pensée, à l'horrible, à l'interminable guerre de Charles contre les Saxons et leur roi Guitcclin ; mais les dernières années d'une aussi belle vie n'ont pas, hélas! le caractère victorieux des premières. Deux fois centenaire, Charles, avant de mourir, place tristement la couronne d'or sur le front d'un héritier tremblant et frêle, qui est entouré de traîtres et va succomber sous leur effort. Cependant Dieu ne permet pas le triomphe d'un tel crime et envoie à Louis cet illustre lihérateur de la chrétienté et de la France qui s'appelle Guillaume « au lier bras » ou Guillaume d'Orange; héros comparable à Charles luimême, qui, après avoir châtié les traîtres et relevé le trône du nouvel empereur, se fait battre très glorieusement à Aliscans par les hordes païennes, et triomphe enfin de cette gent maudite dans un second combat, qui fut livré sur le même champ de bataille et dont le souvenir a rempli tout le moyen âge.

Après Aliscans, notre futur chevalier ne sait plus rien de notre histoire. 11 se perd dans tous nos Charles et dans tous nos Louis, et arrive sans transition au Concile où fut prèchée la première croisade « par l'apostoile de Rome ». Le saut est prodigieux, mais l'enfant ne se doute pas qu'il le soit.

Voici, d'ailleurs, que nous sommes maintenant au courant de toute sa science. 11 convient d'observer, en finissant, que c'est là o» maximum1, et tous nos jeunes nobles n'étaient pas aussi instruits que celui dont nous racontons les enfances.

Nous ne voulons excéder en rien.

• Aucun baron peut-être ne savait alors les éléments de la Philosophie ; aucun n'aurait pu dire, atec les auteurs duxii' siècle, qu'il y a trois facultés dans notre àme: l'Intel-

L'éducation du corps était en somme celle que ces générations militaires et rudes tenaient surtout en estime, et Userait malaisé d'en exagérer l'importance'. De sept à quinze ans, l'enfant apprenait surtout l'escrime et la chasse, et nous ne parlons plus ici que pour mémoire de l'équitation, dont il possédait déjà les premiers éléments. C'est alors qu'il commençait à vivre familièrement, j'allais presque dire « fraternellement », avec son cheval, et à ne faire qu'un avec lui. Uescremie lui coûtait plus de peine, et c'était parfois toute une affaire. Si les bons maîtres manquaient dans le pays, on envoyait le jeune homme chez quelque chevalier mieux partagé : « Rappelle-toi, lui disait-on, que tu seras un jour trop « heureux de posséder une telle science, et tes ennemis (car tu « auras des ennemis) en sauront quelque chose'. » Il y avait autant d'escrimes que d'armes différentes : escrime de l'épée, escrime de la lance, escrime du bâton 3. C'est à ce dernier exercice qu'Aubri le Bourguignon est un jour convié, et il ne s'y prête qu'avec une extrême répugnance*. L'escrime cependant était, en général, la grande distraction, le plaisir favori des jeunes gens. Tandis que les vieillards jouaient gravement aux « tables » et surtout aux échecs, les bacheliers, après dîner, s'amusaient à escremir ou à sau-

ligence, la Raison et la Mémoire, » etc.. Schultz estime (Das hô/ische Leben zur Zeil der Minnetinger,t. I, p. 125) que l'on apprenait aux enfants nobles quelques éléments de droit pratique. En ce qui concerne la France, nous n'en n'avons pas la preuve. = * Le chevalier devait avoir un corps sain et robuste, savoir courir, grimper, sauter, tirer de l'arc, lancer le javelot, se servir du bouclier et du glaive (textes haut allemands, cités par Schultz). V., dans le même livre, un texte précieux de la « Vita sancti Thorrue, auctore Willelmo, filio Stepliani » ; éd. Giles, p. 178. Les fils de chevaliers préféraient ces rudes exercices à la lecture et à la science sacrée ou profane : Miex aiment bohorder que vespres ne complie (Godefroi de Bouillon, v. 756). Et si lor fist savoir d'oisaus et d'escremie,.... — De cembiax, d'envaïe, — Et de corre un cheval par une praerie. — Il i metent lor cure, moult plus qu'à la clergie (Ibid., 750-755). Cette éducation physique donnait de bonne heure une âme vaillante à nos jeunes barons. Le petit Doolin de Mayence, a sept ans, se jette sur le traître Herchembaut, qui maltraite sa mère, et lui met le visage en sang. (Doon de Maience, v. 183-187.) Tous nos enfants féodaux sont autant de petits Doolins. = * Quant Raous lu jouvenciax à Paris, — A escremir ot as effans apris. — Mestier li ot contre ces anemis (Raoul de Cambrai, éd. Le Glay, p. 112).= 5 Richart sout escremir o virge et o baston (Roman de Rou, v. 5824). = i Congres apeb Auberi le baron ; — « Vassal, prendés l'escu et le baston, — Un petitet nos esbanoieron ; — Plus volentiers et mieus en mengeron. •

ter dans les prés*. On connaît ce charmant tableau qu'a peint l'auteur du Roland : « Sous un pin, près d'un églantier, est un fauteuil d'or massif. — C'est là qu'est assis le Roi qui tient douce France. — Son corps est beau et fière est sa contenance. — A celui qui veut le voir, pas n'est besoin de le montrer. — Quinze mille chevaliers de la douce France — Sont assis près de lui sur des tapis blancs : — Les plus sages, les plus vieux jouent aux échecs,

— Et les bacheliers légers à l'escrime'. Il est aisé de reconstituer toute cette scène, qui se passe joyeusement dans un verger, au milieu d'un beau jour, avant une séance de la cour plénière, avant l'arrivée des messagers païens. Mais il faut ajouter que le spectacle n'était pas toujours aussi reposant, et rien n'était quelquefois plus dangereux que ces assauts et ces duels fictifs. Ces jeunes gens avaient le sang chaud, et en venaient trop facilement aux querelles, aux jalousies, aux coups. Après s'être diverti , on se tuait. L'une des péripéties principales de ce farouche roman de Raoul de Cambrai est précisément la mort des deux fds d'IIernaut de Douai, qui sont tués, un lundi de Pâques, après une partie d'escrime1. Que de malheurs ont été la suite de ce meurtre, contre lequel le trouvère ne s'indigne pas assez vivement ! Que de sang versé! Que de crimes!

La chasse présentait moins de dangers, avec un attrait bien plus vif. Il ne connait pas la société du moyen âge, celui qui ne sait pas jusqu'à quel point nos pères aimaient la chasse. C'était, après la guerre, leur passion, leur vie. Ces donjons du xu" siècle, malgré l'aspect gracieux que leur ont prêté des crayons trop ingénieux, ces gros et lourds châteaux étaient tristes, et leurs habitants, dès qu'ils le pouvaient, se jetaient dans le grand air. Couverte de forêts qu'on défrichait sans trop de hâte, et où pullulaient les sangliers énormes et les grands cerfs, la France se prêtait singulièrement à ces goûts de nos barons; mais il en résultait que la chasse était devenue une véritable science, très compliquée, et un

[Auberi,éd. Tobler, p. 7, v. 31-53; p. 8, v. i.)= ' Quant li Rois a digne, — Lors va esbanoier pour son cors déporter — Et li un escremissent et salent par ces prés. (Fierabras. ». 2898-2900.) = » Chanson de Roland, v. 104-1 17. = » Cil chevalier commencent à jouer

— A l'escremie, por lor cors déporter. — Tant i joérent, à mal l'estut torner. — Après lor giulorcovint à irer. — Les fix Ernaut i covint mort jeter, — Cel de Doai qui tant list à loer (Raoul de Cambrai, éd. Le Glay, p. 22). Le héros du poème, Raoul, est accusé de ce

métier fort sérieux, qui devait nécessairement être précédé d'un long apprentissage. C'est ce métier que le jeune noble apprenait entre sa septième et sa quinzième année, et nous allons le voir à l'œuvre.

L'enfant, comme nous l'avons dit, commençait à chasser depuis l'âge de sept ans1, et l'industrie de ce temps fabriquait évidemment de petits arcs et de petites flèches à l'usage de ces apprentis chasseurs. Il existait des maîtres, des professeurs de chasse'. Le cours se divisait fort naturellement en deux parties : la vénerie, d'une part, et la fauconnerie, de l'autre, laquelle formait à elle seule une science très étendue, très abstruse et dont les quatre principales leçons pourraient porter ces titres significatifs : « Faire voler l'oiseau. — Le nourrir comme il convient. — Savoir l'appeler. — Savoir le tenir3. » Aussi se passait-il un long temps avant que l'élève pût véritablement profiter des leçons de son maître, et s'écrier très fièrement comme le jeune Huon de Bordeaux : « Je sais muer les éperviers; je sais chasser le sanglier et le cerf; je sais sonner du cor quand j'ai tué la bête; je sais donner la curée aux chiens*. » Voilà ce qui peut s'appeler une belle éducation, ei nous le disons sans rire. Car il ne faudrait pas juger les mœurs du xue siècle d'après les nôtres, et il n'y a pas de pire historien que celui qui ramène tout à l'époque où il vit.

Transportons-nous plutôt dans une de ces vieilles forêts qui avoisinaient les châteaux : c'est là que le jeune noble passe les deux tiers de sa vie, comme un rude gaillard bien bâti qui hume l'air frais, sans faire d'idylle. Ce qu'il cherche, ce qu'il voit dans le bois, ce ne sont, croyez-le-bien, ni les ruisseaux, ni les fleurs, mais les traces du sanglier ou du cerf dans la terre humide ou sur le gazon fin. C'est réaliste, mais vrai. Telle sera l'occupation et la fièvre de toute sa vie, avec la guerre dont la chasse est l'apprentissage. Qu'est-ce que reproche Ganelon à Roland, au plus

double assassinat. C'est sans doute la même pensée qui anime Aubn le Bourguignon quand il dit : « Ains d'escremir ne vintjor se mal non » (1. 1, p. 8). = * Doonde Maience, v. 183. Cf. Goclefroi de Bouillon, v. 890. = 2 Tristan, éd. Fr. Michel p. 86, 10; p. 87, 15; p. 95, 17. Citation de Schultz, comme les deux suivantes. = 5Voutli enseignier et mostrer — Cum l'om deit faire oisel voler, — Paislre, réclamer et tenir [Chronique des Ducs de Normandie, v. 13679-13681). = * Huon de Bordeaux, v. 7403-7406. Et s'out apris vaslez petiz — De faucons et d'ostor muier. — Nus ne sout plus de riveier, - De chiens, de moetes, de herser, — De prendre un cerf ne un sengler (Chronique des Ducs de Nor-

L'ENFANCE DU DAllON. 175

grand de nos chevaliers légendaires? C'est de passer toute une journée à corner pour un lièvre1 ou pour deux pluviers*. Et quand un de nos vieux poètes fait l'éloge du plus grand de nos chevaliers historiques, de ce Godefroi de Bouillon dont on ne saurait parler sans quelque battement de cœur: « 11 désire, dit-il, la bataille contre les païens plus qu'or fin et argent monnayé, plus que déduit de pucelle, plus que vol de faucon5. » Comment! plus que toi d'esmerillon! plus que déduit de gerfaut*. Ah! c'est beaucoup nous dire en peu de mots.

L'enfant vivait donc en plein bois, au milieu d'un gibier qu'il apprenait à connaître et à chasser. De retour au château, il allait, tout d'abord, visiter ses lévriers, et les perches sur lesquelles se tenaient les faucons de son père. Faucom sur perche avez, et v air cl gris1 : c'était alors ce que l'on disait des barons qui passaient pour très riches. Posséder des oiseaux de chasse et des fourrures, c'était, comme nous le dirions aujourd'hui, être plusieurs fois millionnaire. Voulait-on faire un riche présent, notamment à une dame? on lui envoyait un faucon. Rien n'était plus galant*. Les enfants avaient leurs chiens et leurs éperviers, et y attachaient le plus grand prix. De charmants épisodes de nos Chansons mettent en lumière cette passion sauvage du jeune noble, cet amour pour le chien ou pour l'oiseau de chasse, bien plus vif que tout autre amour. Car les jeunes filles elles-mêmes ne venaient qu'au second rang : longo proximx intertallo.

Vivien1 est le fils de Garin d'Anseûne; il est le petit-fils d'Aimeri de Narbonne; il est le neveu du grand Guillaume d'Orange. Mais le pauvre Vivien, hélas! a été, tout enfant, livré aux Sarrasins pour sauver la vie de son père, et le roi Gormond, un pirate danois, s'est un jour emparé de lui, et l'a vendu pour cent marcs à la femme d'un marchand nommé Godefroi. Cette femme le fait passer pour son fils et essaye de lui donner une bonne petite éducation bourgeoise et marchande. Mais le sang est là, mais la vocation est là, et, fils, petit-fils, neveu de héros chevaleresques, Vivien

mandie, t. 21579). = ' Chanion de Roland, y. 1780. = ' Dans Jehan de Laïuon, Ganelon «'écrie en elTcl que, « pour prendre deux pluviers, Roland chasserait tonte la journée. » (Bibl. nat., fr. 2495, f\ i\ .)=* Antioche, éd. P. Paris, II, 2H.= */Wd., Il, 21!).= ' Garim li Loherains, II, 218. C'est le langage que tient Iîéalrix ;ï son mari Begon de Belin.= s Girbert de Met;, Bibl. nal., fr. 19160, 1* 260, V. = » V. plus haut le récit de sa mort

ne peut avoir que des appétits et des goûts de chevalier. « Je vais, » lui dit le marchand, « je vais t'apprendre comment on achète et « comment on vend. — Non, non, s'écrie l'enfant, qui a huit ans, « je ne désire qu'un cheval, deux chiens et un épervier. » Il les désire si vivement que, chargé par Godefroi de faire le négoce, et absolument impropre à cet emploi, il échange un beau matin cent « trousseaux » de marchandises contre les chiens et le faucon tant désirés. Il ne faut pas demander s'il fut battu; mais les coups n'y pouvaient rien, et, avec une naïveté digne d'une meilleure cause, l'enfant répondait placidement à son père qui le frappait : « Je vous assure, mon père, que ces lévriers sont excel- « lents1. » Voilà l'enfant féodal, le voilà tout entier.

Le jeune Hervis de Metz ressemble étrangement à Vivien, et c'est en vain que l'on essaye d'en faire un marchand. Le sang se révolte, la noblesse se révèle. On a la malheureuse idée d'envoyer Hervis à la foire de Provins, et il y achète, pour trois mille marcs, (payés comptants, s'il vous plaît), un destrier, un faucon et un lévrier. C'est cher'. Ah! comme ils riaient, les barons des xue et xm" siècles, comme ils riaient en écoutant ces récits qui étaient si conformes à leurs habitudes, à leurs goûts les plus chers. Ils en mouraient.

C'était là l'élément comique; mais l'amour des enfants pour la chasse et pour les animaux de chasse donnait lieu à des récits autrement dramatiques. Ce grand duel entre Olivier et Roland, cet immortel combat sous les murs de Vienne, qui a eu l'honneur de tenter la plume d'un Victor Hugo, savez-vous quelle en fut la première cause? Un faucon. Certain matin, Roland sort du camp français, faucon au poing, et voit au-dessus de Vienne voler un mellart*. Le jeune chasseur lance son oiseau, prend deux mellars et deux aines; mais, d'aventure, perd son faucon dans un verger. Olivier se précipite, et appelle à lui la bête qui, bien dressée, lui obéit et descend sur son bras gauche. Roland a tout vu : quelle colère! «Qui cs-tu, toi, crie-t-il à Olivier?

à Aliscans. = < Enfances Vivien, Bibl. nat., fr. 1448, f° 187-189. Épopées françaises, 2' éd., IV, 427, 428. = * « Tout cela ne vaut pas dix livres d'esterlins, lui disent ses oncles. A coup sûr, lu seras battu. — Qu'il ne vous en cbaille, seigneurs. » V. Hervis de Metz, Bibl. nat., fr. 19160, v. oOO et ss. Épopées françaises, 2e éd., IV, 414. Les deux légendes de Vivien et d'Hervis sont évidemment copiées l'une sur l'autre. = 3 Un canard sauvage.

VEtIFAltCE DU BAItON.

« — Je m'appelle Olivier de Gennes et suis fils du comte Renier. « Mon oncle est Girard le fier, que Charles veut chasser de Vienne « par grande félonie. Mais toi, comment t'appelles-tu? — Ami, dit « l'autre, on m'appelle Roland, et je suis le neveu de Charles, « l'empereur puissant. Ton oncle Girard, je le ferai pendre. En c attendant, rends-moi mon faucon. » Ils s'injurient, ils se menacent'. La scène est des plus primitives , et il faut être bien aveugle pour ne pas saisir les profondes analogies de cette poésie avec celle d'Homère.

Tous les enfants aimaient la chasse; mais il y en avait qui préféraient la Fauconnerie1, et d'autres la Vénerie.

Les uns tenaient pour les oiseaux, les autres pour les chiens. C'était là un sujet de discussions interminables, durant les loisirs que la paix créait quelquefois aux barons dans ces châteaux où la vie n'était pas sans monotonie et d'où l'ennui n'était pas toujours absent : « Peut-on, disait le fauconnier, peut-on rien imaginer de plus beau qu'un faucon bien dressé? C'est déjà un plaisir charmant que de le prendre au nid, tout petit. 11 est vrai que la chose n'est pas sans danger, et qu'à grimper aux arbres pour saisir les petits fauconnets plus d'un brave homme s'est cassé la tête. Mais quelle joie quand on les tient et que l'on commence leur éducation dans la demeure, quand on leur coud les paupières, quand on leur rogne ou rebouche les ongles, quand on leur attache le jet et la sonnette autour du pied! Et quel joli bruit que celui de leur campanelle! Je le préfère, quant

Fig M Comment un pi nid le faucon ntai$. Iibl. nat., fr. ÎJAOO (comui1. du xit* s J. !• 9i. y*.

* Girari de Viane, éd. P. Tarbé, pp. 74-78. = * Pour donner à nos lecteurs l'idée d'un « Cours élémentaire de pmcos.ikrie aux m" et un* siècles, » nous allons résumer en quarante propositions très claires le célèbre traité De arte venandi de l'empereur Frédéric II. Ce traité a été traduit en français au commencement du xiv» siècle (Bibl. nat . l'r. 12400) et au xv« (Bibl. nat., fr. 1296). C'est d'après la première de ces deux traductions que M. Et. Charavay a publié un excellent Abrégé de l'œuvre de Frédéric, dont nous nous

LEXFAKCE DU BAHOJS.

à moi, aux plus beaux airs des jongleurs. Mais j'avoue que je préfère encore les faucons à l'état sauvage, et que leur dressage a

sommes servi (Revue des Documents historiques, 1. 1, p. 70-90, avec huit planches reproduisant les plus intéressantes miniatures du ms. 12400) et auquel nous voudrions donner, s'il se peut, une l'orme encore plus élémentaire et lumineuse. I. Des différentes espèces d'oiseaux de chasse. 1. Le gerfaut, entre tous les oiseaux de haute et nohle volée, est celui qui offre les plus helles proportions. Son plumage est gris ou blanc; mais les blancs sont les plus recherchés. 2. Le sacre a la tête plus ronde, le bec plus bref, le cou plus fin, les plumes plus longues, les doigts plus courts. 5. Le pèlerin ou passager doit avoir la cere (ou peau du bec) et les pieds de couleur verdàtre. 4. Le faucon gentil n'est qu'une variété dn pèlerin; mais il a la tête plus petite, les pieds moins grands, la couleur moins vive. 5. Le lanier est inférieur au gentil et a le cou plus gros, le corps charnu et long, le pied bleu, gras et court. 6. Toutes les espèces de faucons émigrent chaque année pour suivre les oiseaux voyageurs dont ils font leur proie. 7. C'est de juin à septembre que l'on prend les faucons gentils et en octobre les pèlerins. 8. Le faucon pris hors du nid, à l'étal sauvage, s'appelle faucon ramage; celui que l'on prend tout jeune au nid est le faucon niais. 9. Les émerillons, autours, éperviers et gerfauts se nomment généralement « oiseaux de poing ». = II. Do faucon niais El de sa première éducation. 10. Il n'est pas toujours aisé de prendre les petits faucons en leur nid qui est placé tantôt au haut d'un tantôt au sommet d'un rocher. 11. Dès qu'on s'en est emparé, il convient de les

Fig. il. Les ciseaux pour reboucher le faucon, c.-à-d. pour lui rogner les ongles (ms., r 101, v;

arbre.

Il jt Je 1

Fig. 18. Comment on rebouche le faucon ntats (ms., f. 10», V)-

Fig. Ï9. Ce que c'est que le jet : a. déployé ; b. à demi fermé ; c. fermé (ms., f". 105, r*).

abriter avec le plus grand soin contre la trop vive chaleur, la pluie et la grêle. On les place à cet effet dans une demeure qui doit être à l'air par en haut et de trois côtés, et munie d'une terrine qui servira de baignoire aux oiselets. 12. Il ne faut pas que la demeure soit placée trop près d'un bois qui pourrait attirer le fauconnet. = III. De la mue. 13. Les oiseaux pris au nid et élevés loin de leur mère supportent difficilement la mue. 14. C'est à la mi-avril, vers la saint Georges, qu'on doit nettoyer et purger le faucon, et le mettre à la mue, soit « sur la pierre », soit en liberté. 15. La « mue sur la pierre i s'accomplit dans une chambre éloignée de tout bruit et où couche le fauconnier, qui fait

Fig. 50 Ce que c'est que le lourafi (ms., f- 108, r-).

quelque chose de plus pittoresque et de plus vivant. Imagine-t-on rien de plus drôle que ce sac, ce maillolet où l'on enferme l'oi-

sortir l'oiseau et en prend les soins les plus délicats. La « mue en liberté» s'accomplit sans l'aide du fauconnier et est beaucoup moins coûteuse. 16. Il n'y a de bons faucons que ceux qui ont victorieusement traversé l'épreuve de la mue, les faucons et les autours muicrt. Les meilleurs sont ceux « de quatre mues ». = IV. De la sourritorb. 17. Quand

fi|.JI Ultlirmi du ImH (m»,

fut. ri.

Ile;, n La loaye i • déployée ; ». attachée tu jit par le tourte! (au , f 107, r).

Flg. 33. La campatelle {tut., P lot, r").

on prend le faucon au nid, il faut éviter de choisir les espèces qui vivent de poisson. 18. A défaut de chairs d'oiseaux, on emploiera celle des quadrupèdes, en préférant toujours les animaux sauvages aux domestiques. 19. Les viandes, provenant d'animaux d'âge moyen, seront données à l'oiseau de chasse crues, dépouillées de tous nerfs et tendons, encore chaudes ou chauffées articiellement. On les découpera au préalable sur une table de bois. 20. Si l'on ne peut se procurer de ces viandes, on les remplacera par le fromage frais et recuit, non salé, ou par des œufs de poule mélangés et cuits avec du lait. = V. De l'apprivoisement du paccon. 21. Apprivoiser un oiseau de proie, c'est Yadebonairir. 22. 11 y deux espèces d'adebonairistement, suivant que l'on a affaire à un faucon niais ou a un ramage. 23. S'il s'agit d'un faucon niait, on le prive de liberté, dès qu'il est en âge de voler. Dans sa « demeure » on ne laisse ouverte qu'une seule issue, une petite porte appelée treilletle ou jaiole, et c'est après quatre jours seulement que, pendant la nuit, on procède aux opérations de la cilieûre et du rebouchage dont il sera question plus loin

24. S'il s'agitd'un faucon sauvage, on l'enferme dans un maillolet, c'està-dire dans une sorte de petit sac de lin où on le maintient énergiquement et d'où sort seulement la tète avec l'extrémité de la queue.

25. C'est dans le maillolet que le ramage subit les opérations de la cilieûre et du rebouchage, tandis que le niait les subit dans la demeure. 26. La première opération notable de l'adebonairistement est en réalité la cilieûre, qui consiste à coudre les paupières de l'oiseau, à le ciller. 27. Vient ensuite le rebouchage qui consiste à lui reboucher, 4 lui rogner les ongles. 28. Après quoi on lui met le jet, c'est-à-dire une courroie qui soit

large autour du pied pour ne lui faire aucun mal. A l'autre extrémité du jet qui est

Flg. 34. Le laucou sur la pierre avec la campatelle à chaque pied (ms., f 108, r*).

seau pour le « ciller » et le « reboucher? » Et quel spectacle vaut celui d'une perche ou d'un sedile où se tiennent, tout droits, les faucons immobiles! Mais la joie qui surpasse ici-bas toutes les autres joies, c'est quand, par une belle matinée de septembre,

amincie, deux mailles de haubert, ou deux anneaux unis ensemble et nommés tournet servent à réunir le jet à la longe. C'est avec la « longe » qu'on lie le faucon au perchoir. Outre ces entraves, on fixe, au pied du faucon, un peu au-dessus du jet, un grelot, appelé noie ou campanelle, qui sert à retrouver l'oiseau quand il s'égare. 29. Pour reposer le faucon, on le met sur la « perche haute » ou sur le sedile. La perche haute est élevée audessus de terre jusqu'au niveau des yeux de l'homme. Le sedile est un cône de bois supporté par une tige de fer qu'on enfonce en terre. A la tige est fixé un anneau de bois ou de 1er qui retient la longe. 50. On décille l'oiseau, peu à peu et avec les plus grandes précautions, pour l'habituer graduellement à la lumière. 31. Le fauconnier s'exerce, depuis quelque temps déjà, à le porter à pied ou à cheval. La partie supérieure du bras

Fig. 55. Le faucon ramage, une fols pris, est enfermé dans le matllolet (ms., f" loi, r*)

Fig. 56. Le faucon sur sa perche (ms., f* 121, r*).

(en certains pays on n'admet que l'emploi du bras droit) doit descendre le long du corps qu'elle ne doit pas toucher ; l'avant-bras est replié à angle droit. Il ne faut pas que l'oiseau se trouve trop près du visage de l'homme dont il aurait peur, et il doit avoir la poitrine opposée au vent. Le pire des fauconniers est celui qui s'enivre: car il tremble et ne sait pas porter.

33. On sort l'oiseau le matin, de préférence par une petite pluie, et, pour l'exciter, on lui donne à mordre les tiroirs qui consistent, l'un en quelques morceaux de viande fraîche (patte, aile, ou cou de géline); l'autre en quelques os ou en quelque muscle couvert de plumes.

34. C'est alors qu'on l'habitue à obéir à la voix du fauconnier, à son coup de sifflet et même à son geste. 55. Pour l'accoutumer à se jeter en temps utile sur la proie vivante, on emploie le leurre. Le leurre est un simulacre d'oiseau en drap rouge, muni d'ailes de perdrix, ou de peau de lièvre. Il est attaché à une laisse, plus ou moins longue, que le fauconnier fait plus ou moins rapidement tourner autour de lui. 56. Vadebonairissement dont nous venons de parler est l'adébonairissement sans chapcl; mais il en est un autre que

L'ENFANCE DU BAIîON.

par un ciel bleu et un air frais, on part du château à cheval, les dames près de leurs barons, les chasseurs et leurs femmes portant sur leurs gants de cuir les beaux faucons monîenicrs de quatre mues1, et tout ce petit corps d'armée courant gaiement à la découverte de la grue, de la huppe, du malart ou du héron. Les damoiseaux, les enfants ne sont pas au dernier rang. Ils lancent, ils jettent leurs faucons sur le premier gibier qu'ils rencontrent : l'oiseau part, fait sa pointe, fond sur la bète, lui enfonce

l'empereur Frédéric II se vante d'avoir importé de l'Orient et dont il a perfectionné le mécanisme : c'est l'adebonairissement avec chapel. 37. Le chapel du faucon est en cuir souple, et suit la forme de la tête qu'il emprisonne jusqu'au cou, ne laissant libres que le bec et

' - ii'j.l''

ri ». H. U tUpti. iikih trou de ventilation : a. non muai et fr. muni de M courroie (ira., I» m. r M f).

T\g. M. Deux ramaçrt. munis du rluptl, sont portes par le même fauconnier, de façon à ce qu'ils ne puissent ni voir, ni se battre 1ms-, f" 183, v).

les narines. Pour rafraîchir la tête de l'oiseau, Frédéric avait imaginé, le premier, de percer cette coiffe de petits trous en haut. Le chapel se prolonge en pointe sur le halerel ou la nuque. 38. C'est avant de mettre le chapel à l'oiseau qu'on le rebouche, qu'on lui attache les jets et la campanelle, et qu'on le cille enfin, afin de pouvoir lui 6tcr et remettre le chapel à volonté. 39. La mise du chapel doit avoir lieu dans une chambre obscure, avec toute sorte de précautions. La courroie du chapel passe entre l'aile supérieure et la queue, et est tenue par le fauconnier entre le médius et l'annulaire. On ne décille l'oiseau que quand il est habitué au chapel. 40. Tels sont les principes généraux du grand art de la fauconnerie. Le reste dépend de l'habileté individuelle du fauconnier et de la manière dont il accoutume l'oiseau à se jeter sur le gibier, à le saisir, à s'asseoir sur sa proie, à se kisser prendre, à revenir au poing. Rien n'est plus long qu'un tel apprentissage : mais, encore un coup, ( rien n'est plus beau qu'un tel déduit ». = Les quatorze dessins qui accompagnent la présente note reproduisent quelques miniatures du manuscrit de la Ihbl. nationale, fr. 12400. Dans l'article précité de la Revue des documents historiques, M. E. Charavay en a pu reproduire un bien plus grand nombre, qu'il a fort bien compris et commentés. Nous renvoyons notre lecteur à ce bon travail, qui a singulièrement facilité le notre. = ' Sor le poing.... un faucon monlenier — Qui fu de quatre mues [Gaufrey, v. 4954). Si lui avoit

ses ongles dans la chair, et s'assied sur sa proie jusqu'à l'arrivée du chasseur, qui la lui enlève et le rappelle sur son poing'. Voilà qui vaut mieux que tous vos grands lévriers avec leurs aboiements sans fin, et vos ignorants veneurs avec leurs prétentions mal justifiées. La vénerie n'est qu'une habitude : la fauconnerie est un art2. » — « On voit bien, répond le veneur qui prendra tout à l'heure notre enfant pour arbitre, on voit bien que vous n'avez pas accoutumé de vivre avec des animaux intelligents

tendu son faucon monlenier — Qui fu de quatre mues (Ibid., v. 5050). Es crier par ces perches ces faucons monteniers (Renaus de Montauban, p. 166, v. 36). Le duc Gui de Poitiers s'élance hors du rang plus vite qu'un faucon de montagne (Girart de Roussillon, trad.

Fig. 39. Les faucons ramages sur la perche, avec leurs chapels auprès d'eux (ms., f* 188, v»).

Paul Meyer, p. 81, § 145). Ce passage lixe le sens du mot montenier. Albert le Grand, cité par Vincent de Beauvais (Spéculum nalurale, lib. XVI, cap. lix, t. I de l'édition de Douai, p. 1 198), dit que l'une des principales espèces de faucons est le montanum mostakaril'm. BrunetloLatini (Trésor, éd. Chabaille, p. 203) parle également des faucons monlaint. Etc., etc. Sur la mue des faucons, voy., plus haut, notre petit a Cours de fauconnerie»

— Les faucons qui avaient heureusement traversé l'épreuve de la mue s'appellent dans toutes nos Chansons, des faucons ou des ostors muiers ou muet, etc. = 'Le passage suivant à'Hervis de Metz (Bibl. nat., fr. 19170, f. 4, v°) est peut-être celui qui rend le plus exactement toutes ces péripéties de la chasse au faucon : Sur un estau uns maillars li salli :

— Prant son faucon li damoisiax gentis : — Après le gete.... — Boins fut l'oisiax, n'ait pas de l'tot faili. — A premier tor le maillart abasti, — Trestoz ces ongles el' broont li feri;

— Desur sa proie li boins faucons s'asist. — Celé part vint li damoisiaus Hervis, — Isnelemcnt sa proie li retint; — L'oisel reclame; li iaucons li revint. = 'Cf., avec le livre

comme le sont mes veautres, mes brachets et mes lévriers. La seule éducation d'un bon limier, sachez-le bien, réclame autant de soins que celle de vos faucuns ; mais au moins la bête vous caresse et vous aime. Que me parlez-vous de vos départs pour la chasse à l'oiseau? Ce qui est animé et tout à fait charmant, c'est la matinée d'une chasse au cerf ou au sanglier. Les meutes sont là, aboyantes, avec les breniers et les valets por les relais tenir \ On encourage le limier favori, on l'appelle par son nom : « Eh ! Brochart, en avant! » on lui passe les mains sur les oreilles et sur les côtes'. On découple les chiens, on les lance, on les met sur la trace : « Allez, allez! »> Puis, on se jette en plein bois, et l'on s'y repose, au milieu de la journée, dans les herberges des forestiers ou sous des loges de feuillages jonchées de joncs et de glaies3. Nouveaux aboiements des chiens : ils sont sur la voie, ils crient, ils atteignent, ils attaquent le sanglier. Le porc énorme se défend, s'accule contre un arbre, fait rouler à terre et éventre dix limiers'. Le sang coule, et non pas seulement celui des bètes, mais le propre sang, le noble sang du chasseur. Les chiens lèchent leurs plaies et celles de leurs maîtres*, qu'il faut venger, qu'on venge. L'animal est enfin renversé, percé de vingt épieux à la fois, cloué à terre, tué. Voilà qui est autrement émouvant que vos petites poursuites de cailles et de perdrix, voire de hérons et de grues. Cela ressemble plus à la guerre: donc, c'est plus beau. Et j'espère, quant à moi, que je mériterai qu'on dise de moi, après ma mort, ce qu'on a dit jadis du grand chasseur Degon de Delin : Gentil lions fu, moult l'amoient si chien'. »

Tels sont les discours du fauconnier et du veneur; telles sont

de Frédéric II, le poème en 5600 vers de Deudes de Prades : Dels autel* catsadors; le traité d'Albert le Grand De falconibut, asluribus et accipilribux, etc., etc. = ' Quant Bègue de Belin s'en va à la chasse: Chevaliers maine avoc li trente sis — Et veneors sa^'es et bien aprins. — Meutes de chiens ramena jusqu'à dis, — Quinze vallès por les relais tenir {Carint li Loheraint, éd. P. Paris, II, 221). Dont voit venir parmi ces prés — Muetes de chiens bien encoplés. ='Li liemiers s'en vient devant, — Son lien eP col... — Dont li coleri est de lin or (Partenopcx, cité par Schulti, v. 1817 et suiv.). Li Dus demande Brochart, son liemier. — Par devant lui li amaine uns breniers.— Li Dus le prent, et si l'a desloié: — llli menoie les costes et le cief— Et les oreilles por miens encouragier; — Met l'en la roule, et il prent à tracier (Garins li Lohrrains, II, 220). = '' Chronique des Dues de Normandie, v. 9815. = * Ensement com li chiens demene le senglcr, — Quant il s'esqueul as chiens et il les fait rurser (Jérusalem, v. 654,655). Là giela mort le gentil liemier : — Ne 1' voulsist llcgues por mille mars d'or mier (Garins li Loheraint, II, 220). = ! Ibid., Il, 2 H. t= • lbid., II, 214.

les controverses auxquelles notre futur chevalier assiste tous les jours et auxquelles il est forcé de prendre une part active. Souvent même, on le met en demeure de se prononcer, une fois pour toutes, entre la Vénerie et la Fauconnerie. Quand sa mère est là, l'enfant préfère la Fauconnerie, parce que sa mère ne dédaigne pas de chasser à l'oiseau et se plaît à ce déduit. Mais, dans le fond de son cœur, il est de l'avis de son père, et préfère les chiens.

Presque tous les matins, il appelle Brochart et part en chasse. Les jours de pluie, il joue aux échecs et travaille à s'y rendre passé maître. C'est par là qu'il achève son éducation.

Les échecs, d'ailleurs, sont un jeu grave, et les frivoles leur préfèrent les dés. Mais notre enfant n'est pas frivole, lui, et demande souvent à son père : « Quand finiront mes enfances? »

Hélas! ces enfances-là sont comme toutes les autres, et finissent toujours trop tôt.

Un épisode de la jeunesse de Roland (p. KM). — Composition de Luc Olivier Merton..

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