CHAPITRE VI
oirr ce qu'il pouvait apprendre au donjon paternel, l'enfant le sait : il a douze ans. Déjà, il porte envie à ceux qui vont guerre Itonor en estrange contrée; il se sent à l'étroit; il s'ennuie. C'est l'heure de le jeter • en plein monde féodal, loin des siens, chez des étrangers, et de lui apprendre virilement et rudement la vie.
Donc, « avant d'être chevaliers, les jeunes nobles étaient attachés à d'autres chevaliers' ». JIs quittaient la maison paternelle, faisaient un long chemin et allaient, durant de longues années, suivre un cours de chevalerie chez un maître plus sévère et plus illustre que leur père. Ce nouvel éducateur du futur
1 Sainte-Palaje, Mémoire» tur [ancienne chevalerie, I, 6 et 28.
chevalier éfait le plus souvent quelque puissant baron; c'était le seigneur suzerain, c'était surtout le Roi '.
Les Rois ne considéraient pas cette éducation comme une charge, mais comme un privilège auquel ils attachaient un grand prix. Il y a certains de nos romans qui sont nettement antiféodaux et attribuent au seul Empereur le pouvoir de conférer la chevalerie; il y a des textes historiques où l'on voit le prince revendiquer, comme un droit, cette éducation des jeunes nobles dans son palais. Il est certain que la royauté affirmait par là sa suprématie sur tous autres seigneurs, se créait des partisans dévoués et se préparait une excellente armée. Faut-il ajouter que cette jeunesse embellissait et animait les cours*? De leur beauté le palais resplendit.
Quant aux grands barons, ils s'efforçaient, en cela comme en tout, d'imiter le Roi, et attiraient chez eux les fils de leurs chevaliers. C'était à qui aurait chez lui une école de chevalerie.
Faire l'éducation des futurs chevaliers, c'est ce qu'on appelait les nourrir. « Voilà un de mes nourris », disait-on en voyant passer un de ces enfants. Telle était l'expression technique. Elle était significative 3.
Plus un baron avait de renommée, plus il avait de nourris à sa cour. Quand l'auteur de Raoul de Cambrai veut faire l'éloge de son héros, il observe que depuis Cambrai jusqu'en Ponthieu il n'y avait pas de baron qui ne lui confiât son fils ou son nourri, son cousin ou son neveu *. Il est vrai que parfois les vassaux hésitent à se séparer ainsi de leurs enfants, et, dans Jourdain de Blawies, le traître Fromont est obligé de se montrer impératif, quand il demande à Renier de lui laisser le jeune Jourdain pour le préparer à la
1 SchuUz cite des textes haut-allemands à l'appui de cette proposition : « Vers l'âge de douze ans, le jeune noble (s'il ne devait pas hériter du domaine) était envoyé à la cour d'un prince. » Sainte-Palaye dit mieux encore, parlant surtout de la France : « A défaut des secours paternels, une infinité de cours de princes étaient des écoles toujours ouvertes où la jeune noblesse recevait les premières leçons du métier qu'elle devait embrasser. » (I, 5.) Même coutume en Espagne : Mos erat tune temporis apud Gollios ut domicelli et domicellœ, magnatum filii, in regali curia nulrirentur. (Rodrigue de Tolède, De rébus Hispanise, lib. 111, cap. xix ; cité par Ducange.) Etc., etc.= 2Nunius vero, pater ejus, fere ab omnibus Castellce militibus domicellos lilios petiit nulriendos (Rodrigue de Tolède 1. 1., lib. V, cap.n). = 3Donerla vuel à un de mes nourris (Raoul de Cambrai, éd. Le Glay,p. 252. Cf. p. 21). Les jeunes damoiseaux étaient en réalité « nourris » chez le roi ou chez les seigneurs qui se chargeaient de leur éducation. = 40r n'a baron de ci que en Ponti, — Ne li envoit son fil ou son nourri — Ou son neveu, ou son germain cousin. (Raoul de Cambrai, 1.1., p. 21.)
chevalerie1. Mais l'Empereur, lui, ne craint pas, en de telles occasions, d'aller jusqu'à donner les ordres les plus rigoureux. C'est ainsi que Charles mande un jour à Aimeri de Narbonne d'avoir à lui amener sur-le-champ ses quatre fils aînés : « Ils me serviront « six ans. Puis, j'en ferai des chevaliers et leur donnerai de beaux « fiefs*. » On ne discutait pas de tels commandements; on partait.
Il est certain que l'éducation et la « nourriture » de tant de jeunes gens induisaient les barons et les rois en de grandes dépenses; mais ils s'en dédommageaient en demandant à ces enfants un véritable service auprès de leurs personnes. De très bonne heure ils en faisaient des écuyers ■, et nous verrons bientôt qu'une telle fonction était loin d'être une sinécure. Puis, les patrons s'estiment toujours heureux d'avoir une nombreuse clientèle, et la payent. Or, c'était là une sorte de patronat. C'était le patronat militaire et féodal.
Les temps que nous essayons de faire revivre étaient, par beaucoup de côtés, sincèrement primitifs et candides. Entre les nourris et ceux qui les « nourrissaient », un lien sacré ne tardait pas à se serrer, et rien ne le pouvait plus rompre. Le jeune noble devait à son éducateur une profonde, une inaltérable reconnaissance, et son respect pour lui revêtait le caractère filial. Ce maître était réellement un second père *. Lorsque Roland, dans l'Entrée de Spagne, reçoit de son oncle le plus sanglant affront qu'un chevalier puisse subir, lorsque l'Empereur le frappe d'un coup de gant au visage, l'insulté bondit sous l'insulte, il rougit, il tremble, il s'élance sur le roi, il va le frapper. Mais soudain il s'arrête, ses bras retombent, il recule. Que s'est-il donc passé en lui? Il s'est souvenu tout à coup que Charles « l'avait nourri petit enfant5 ». Plus tard, à Roncevaux, quand ce même Roland sera sur le point de remettre son âme aux anges qui l'attendent, une de ses dernières pensées (la plus touchante peut-être) est encore pour l'éducateur de sa
* Froraonl fut Tel, ii traîtres Taillis. — Un jor encontre Renier, et si li dist : — « Sire Renier, laissiez moi voslrefll. — Ce 1' ferai bienconraer et garnir — Tant que il |>uisl desor cheval «eïr — Et qu'il porra ses garneinens souffrir. » [Jourdain de Mairies, v. 77"J-77f>.) = * Enfance» Guillaume, Bibl. nat., fr. 1 448, f-G8v% 69 r'. Cf. Épopée t Françaises, 2° éd., IV, 2811. = * Jourdain de Blaiviet, v. 803, etc. = * Quant [Foulques Fitz Warin] fuit de set ans, si le mandèrent à Joce de Dinan pur aprendre et norir : quar Joce lu chevalier de houe aprise, et il le nory en ses chambres ou tes enfanlt. [Foulque* fit* Warin, Xouvclles [rançauet du *iv« tiède, publiées par Moland et d'Uéricault, |>. 29.) =s Bibl. de Saint-
jeunesse: « Il est là gisant sous un pin, le comte Roland. — Il se « prend à se souvenir de plusieurs choses, — De tous les pays « qu'il a conquis, — Et de douce France, et des hommes de sa race, « — Et de Charlemagne, son seigneur, qui l'a nourri1. » Mais il estun poème où la « nourriture » tient encore une plus grande place : c'est Raoul de Cambrai, c'est cette chanson de cannibales, c'est cette épopée où le sang coule à pleins bords. Deux personnages y sont au premier rang, qui attirent et retiennent le regard : c'est, d'un côté, ce grossier et cruel Raoul qui, comme nous l'avons vu, met le feu au moutîer d'Origni et se rend coupable de vingt autres crimes; c'est, d'autre part, le bon vassal Dernier, que Raoul a jadis élevé et fait chevalier. Or, parmi les nonnes d'Origni, celui-ci brûle un jour la propre mère de Rernier. Il fait plus: il insulte à vingt reprises son vassal et finit par le frapper à la tête*. Vous vous étonnez peut-être que Rernier ne réponde pas à ces insultes par d'autres insultes, à ces coups par d'autres coups, et se contente de quitter placidement le service d'un seigneur aussi brutal. Pourquoi, vous dites-vous, pourquoi tant de mansuétude? C'est qu'il a été « nourri » par lui. Tel est le sentiment qui l'anime durant tout le poème, et dont l'expression est presque redondante. Il est vrai qu'à la fin de la chanson, le nourri en vient à tuer son seigneur en combat singulier; mais il ne le fait qu'à son corps défendant et en larmoiant sur son elme 3. Puis, quel repentir! « Je fus fou de le tuer : il m'avait nourri et fait chevalier \ » Plein d'un remords qui ne fait que grandir, il se résout à faire amende honorable par un rude et lointain pèlerinage et meurt, assassiné, sans avoir pu se pardonner d'avoir été contraint à tuer Raoul, « qui l'avait nourri ». Dans cet épisode on sent, n'est-il pas vrai? vivre et frémir plusieurs siècles de notre histoire V
Soit qu'il fût nourri à la cour d'un prince ou dans le château d'un seigneur étranger, soit qu'il achevât dans le donjon paternel
Marc à Venise, fr. n° xxi, f 216, 217. = » Roland, v. 2375-2580. Cf. Garin, cité par Ducange: Mon droit seigneur qui soef me norit, — Qui m'adouba et chevalier me fist. = s Raoul de Cambrai, éd. Le Glay, pp. 67, 68, etc. = 5 Ibid., p. 123. = * Ibid., p. 273. =' On pourrait citer ici cent autres épisodes du même genre... Joce de Dinant a nourri,
son éducation chevaleresque, le jeune noble recevait différents noms dont il est nécessaire de bien déterminer le sens. On l'appelait enfant et damoiseau. Mais il importe, pour déblayer le terrain, de nous demander si le mot bachelier a le même sens que les précédents, et s'il exprime comme eux un « aspirant à la chevalerie ».
11 est certain qu'à l'origine ce mot, quelque peu ondoyant, a désigné un petit propriétaire rural, et, plus tard (à l'époque féodale), le possesseur ou tenancier d'un petit bien terrier'. Le baccalarius était pauvre, mais libre et noble. Bref, c'était un gentilhomme campagnard, mais qui ne possédait qu'un prxdium, et qui, pour répondre au ban, se rendait tout seul, sans vassal, à l'armée du roi ou à l'ost du seigneur. Ce mot, durant tout le moyen âge, a conservé cette signification primitive et implique assez souvent une condition médiocre et, à tout le moins, voisine de la pauvreté. Tel en est le premier sens , qui est heureusement condensé dans ce vers du Couronnement Looys : « Bacheler estes, de tere avez mesticr * », et d'où le second dérive fort naturellement*.
depuis sept jusqu'à dix huit ans, Foulques Fitz Warin. Celui-ci ne l'oublie pas et s'en montre reconnaissant. Il se bat en efTet pour celui qui l'a nourri, et le sauve. Et celui-ci de s'écrier: « Beal fit*, fet il, beneit seyt le temps que je vus unque nory. Quarjamès son traveyl ne perdra qe pur prudhome fra. » (Foulques Fiti Warin, Nouvelles françaises du xiv siècle, publiées par Moland et d'Iléricault , p. 33.) A ses gens qui fuient devant Ogier, l'archevêque Turpin jette ces mots comme un sanglant reproche: Malvaise gent..., — tiorris vos ai.. — Par saint Rémi mult l'ai mal emploie. (Ogier, v. 9321.) Etc., etc. = * Ducange, au mot Baccalarius. = ' V. 1359. = s Nous allons résumer ici en quelques propositions la doctrine de Ducange, qui est éparse en ses Dissertations sur Joinville et en son Glossaire : 1* La Baccalaria est une sorte de bien rural, prasdii ruslici species. 8* Il y a des bacheleriet de cinq, de dix manses, etc. 5* Les propriétaires ou possesseurs des baccalarise sont appelés baccalarii. 4* Ce sens primitif des deux mots baccalaria et baccalarius se trouve en particulier dans les Cartulaires du Midi (Beaulieu. Saulxcillanges, Conques). 5' En Espagne, à Barcelone, le mot baccalarius a même revêtu un caractère plus bas, et désigne des rustici qui ne sont aucunement nobles. 0* Partout et toujours les bacheliers sont représentés comme inférieurs aux comtes, aux vicomtes, aux barons et même aux châtelains. 7* Ils sont, en particulier, opposés aux milites vexilla ferentes de Mathieu-Paris, aux gaudenles insignibus vexilli de Itigord, aux bannerets enfin qui possèdent plura et majora prxdia et qui leur sont visiblement supérieurs. Dans un compte de 1340, on paye 50 sous à un banneret et 15 sous seulement (la moitié moins) à un < chevalier-bachelier ». 8' Les bacheliers sont considérés comme une seconde ou même comme une troisième espèce de chevaliers : Milites secundict lertii ordinis (Brunon, De bello Saxonico : Guillaume le Breton, Philippide); comme des minores milites (Mathieu - Paris, ann. 1215), comme des milites médias nobtlitatis (Guillaume, archidiacre de Lisieux, en son Histoire de Guillaume le Bâtard, cap. mu). Par une absurde étymologie, on a été jusqu'à dire « bachelier = bas chevalier s. 9' Ce sens se retrouve en un certain nombre de textes romans dont il est impossible de contester l'importance : « A un chevalier iacueulk — Qui par pauvreté vot aler — Droit eu Pulle à Kobert Guiscart (Chronique de
100 LA JEUNESSE BU BAllON.
Par une extension facile à comprendre, le même mot fut un jour employé pour désigner le jeune noble qui, n'étant pas marié * et ayant encore ses parents, ne possédait pas de fief et devait, lui aussi, se rendre sans vassal à l'ost féodale ou royale. Ce n'est plus ici, notez-le bien, l'idée de pauvreté qui domine, mais celle de jeunesse: et voilà comment bachelier en vint à être nettement le synonyme de « jeune ». Quand, plus tard, la notion du chevalier-banneret deviendra plus précise et, en quelque manière, plus officielle, on opposera le bachelier au banneret % c'est-à-dire au chevalier qui a déjà acquis des fiefs par héritage ou par mariage, et qui fait fièrement son entrée à l'ost avec plusieurs vassaux sous sa bannière s. Mais encore ici, c'est l'idée de jeunesse qui l'emporte, et un vers de Foulques de Candie peut passer pour la meilleure de toutes les définitions : Joenes hom estes et encor bacheler. Et ailleurs : Backelers fut et de joene jovent*. Cette belle jeunesse est, d'ailleurs, l'élément militaire sur lequel les princes sont le plus en droit de compter dans les circonstances vraiment difficiles. Les Païens envahissent-ils la chrétienté, menacent-ils Rome ou la France? c'est aux bacheliers que l'on fait tout d'abord appel. N'ayant ni femme, ni enfants % ils craignent moins la mort et aiment moins la vie. Ils
Philippe Mousket). Povres bacheliers estoit, tant com son oncles vesqui (Histoire de Guillaume comte de Ponthieu, etc., etc.) Ducange cite des textes nombreux à l'appui de chacune des propositions précédentes, au mot Baccalarius de son Glossaire et en la neuvième de ses Dissertations sur l'Histoire de saint Louis= 'On les appelle « varlets à marier ». Homo qui non habuerit uxorem et est bachelarius (Charte de Hahaut, comtesse de Nevers en 1223, citée par Ducange qui met parfaitement en relief ce sens « d'adolescent » donné aux mots baccalarius et bacheler). = 2 Dans toutes les montres du xiv et du xv° siècle, cette opposition est constamment mise en lumière : « Messire Fouque, chevalier banneret : Messire Jehan Luce, chevalier bachelier, etc., etc. (Montre de 1586, pour Monseigneur Fouque, sire de Monchanu, etc., etc.) Les écuyers ne viennent, tout naturellement, qu'en troisième ligne. = 5 Un bachelier pouvait, avec l'âge, devenir banneret. (Ducange, 1. 1.) = * Cf. Garin, cité par Ducange : Trestut meschins et joene bacheler. C'est dans ce sens qu'il faut entendre ces deux vers de Raoul de Cambrai où bacheler est simplement synonyme de « jeune » : Chevaliers est cis à cel mentel gris — Et li autre est bacheler etmeschin (éd. LeGlay, p. 521) et ce vers de Jourdain de Blaivies : Quant ot quinze ans, si ot bel bacheler (v. 767). Même observation pour les vers suivants de Huon de Bordeaux : Mais à son ju entent li bacelers : — De se maisnie perdi l'enfes asés (v. 7499-7500.) Ce sens de « jeune » a encore causé d'autres méprises chez quelques-uns de nos vieux poètes, supposant (très rarement, il est vrai) l'existence de bacheliers qui ne sont pas encore chevaliers. Un jour Aiol est reçu chez un hôte dont quatre fils sont aspirants à la chevalerie : « Chi voi teus bachelcrs, chevaliers pevent estre. » (Aiol, v. 6467. Cf. v. 4314 et Renaus de Monlauban, p. 46, v. 57.) C'est une déviation de sens, facile à comprendre. Au lieu de bacheliers, lisez ici «jeunesgens «.Voir plus loin, p. 192. = 6 Les bachelers et la jouvente, — Qi de conquerre orent entente, — Qi n'oient ni femme ni enfants... (Brut, cité dans le Glossaire de Saintc-Palaye, éd. L. Favre, II, 354.)
forment un corps d'armée à part : c'est la jeune garde. Dans le grand combat d'Aspremont, Ogier se démène superbement à la tête de deux mille bacheliers ' et, dans cette suprême bataille contre l'Émir, où Charlemagne venge enfin le désastre de Roncevaux et la mort de son neveu Roland, la première échelle, le premier corps d'armée est composé de quinze mille bacheliers de France, « de nos meilleurs vaillanz ». Au milieu de cette élite et pour l'encourager à bien faire, Rabel etGuinemant portent ostensiblement, l'un l'épée, et l'autre le corde Roland*. On ne pouvait confier de telles reliques à une plus sûre, à une plus belle garde d'honneur5.
Dans les guerres féodales, c'est encore, c'est toujours aux bacheliers qu'on fait appel. Lorsque l'Empereur donne à Gibouin le fief de Cambrai, Guéri le Sor s'emporte contre lui et lui jette un défi brutal : « Or s'aparcllent li legier bacheler, — Cil qui voiront les peines endurer * ». Quand il y a quelque aventure à courir, quelque entreprise téméraire à risquer, quelque coup à tenter, en avant la jeunesse, en avant le*s bacheliers! Ils n'ont rien à perdre, et ont tout à gagner. En avant*!
Il ne nous reste plus qu'à nous demander si le bachelier était ou n'était pas chevalier. Et c'est en quoi consiste le plus important des problèmes que nous nous proposions de résoudre.
Malgré l'autorité d'illustres savants qui définissent le bachelier « un jeune gentilhomme qui aspirait à être chevalier et tenait un rang entre le chevalier et l'écuyer ' », j'estime que, dans nos poèmes chevaleresques des xi% xii' et xin' siècles, il faut considérer le bachelier comme ux ciiEVALiEn. Chevalier sans fortune, chevalier sans fief, chevalier très jeune; mais enfin chevalier.
La question ne saurait plus vraiment être posée : elle est résolue
« Chaînon WAtpremont, Bibl. nat., fr. 25529, p. 58. = « Chaînon de Roland, v. 5014-3022. = * Le second corps d'armée est aussi composé de quinze mille bachelers du même pays, et c'est dans la dixième échelle que sont les vieux chevaliers, les barons de France. La distinction est des plus claires. = * Raoul de Cambrai, éd. Le Clay, p. 13. = » Le type de ces appels aux bacheliers (nous essayons de procéder toujours par types) se trouve dans les vers suivants du Charroi de Rimet. C'est Guillaume qui parle, au moment de commencer son expédition dans le midi de la France alors occupé par les païens : « Ice di-ge as povres bachelers — As roncins clops et as dras descirez, — Quant ont servi por néant conquester, — S'or moi se vuelent de bataille esprouver, — Ce lor donrai deniers et héritez, — Chastcaus et marches, donjons et fermetez.... — Ce vueil-ge dire as povres bachelers, — As escuiers qui ont dras depanez,... — Tant lor dorrai deniers et argent cler... (v. C42etsuiv.). = * Littré. C'était aussi l'opinion de Fauchet : « Bachelier était une dignité entre celle de
par cent textes de nos vieux poèmes, qui ne laissent aucune place au doute1. Quand Guillaume Fièrebrace revient de la chasse, il est accompagné de quarante bacheliers, qui tous chevaliers furent de novel adobé \ Ainsi parle l'auteur du Charroi de Nîmes, et celui de Parise n'est pas moins clair quand il met en scène un bacheler, nommé Beuvon, qui a été récemment adoubé \ Les mêmes hommes sont, à quelques vers de distance, qualifiés, dans Renaus de Montaubati, de « chevaliers » et de « bacheliers * », et l'on voit très lucidement que les deux mots ont exactement la même valeur. Aiol est depuis longtemps chevalier, lorsqu'on l'appelle encore bachelier8. Les bacheliers de la Chanson de Roland combattent avec la lance et l'épée, c'est-à-dire avec les mêmes armes que les vieux chevaliers, et ne sont aucunement placés au second rang. 11 en est ainsi de tous les autres, et les quelques textes qu'on a pu citer en faveur de l'opinion contraire ne font que témoigner en faveur de la jeunesse des bacheliers.6
Mais, au lieu de multiplier de telles preuves1, je préfère raconter un épisode émouvant que j'emprunte à l'un de nos poèmes les plus sincèrement primitifs, à l'un de ceux qui eussent empêché Cervantes d'écrire son Don Quichotte comme il l'a écrit. C'est encore de Guillaume qu'il est question et de ce retour de la chasse auquel nous avons dû faire allusion tout à l'heure. 11 revient, entouré de fils de princes et de comtes chasez ; les meutes aboient derrière lui, les faucons sont au poing des heureux chasseurs, et ils font leur entrée tapageuse dans Paris, par le Petit-Pont. Cependant le neveu de Guillaume vient au-devant de lui, et va mettre fin à toute cette joie : « Vous arrivez à propos, bel oncle, car l'Em- « pereur vient de faire à ses barons une distribution solennelle « de fiefs, de villes et de châteaux. — - Et que m'a-t-il donné? — « Rien. On vous a oublié, bel oncle, et nous avec vous. » La colère monte, rouge, au visage de Guillaume; il tremble de rage; il a des regards terribles : « Je vais aller, dit-il, parler à « votre Empereur. » Il escalade les degrés qui conduisent à la
chevalier et d'écuyer. » (Origines, liv. I, p. 83.) = ' V. le Glossaire de Sainte-Palaye, éd. L. Favre, II, pp. 354, 355.= s Charroi de Nîmes, v. 25-25. =3 Parise la Duchesse, v. 1522. = * Chevaliers (p. 12, v. 4 et 25). Bacheliers (p. 12, v. 20). = 5 Aiol ; v. 4399 (bachelier) et v. 491, 2759 et 5908 (chevalier). = 6 V. la noie 4 delà p. 190. = ' Renaus de Monlauban, p. 162; v. 9 et 10; Gaufrey,y. 14, 15; Godefroi de Bouillon, v. 5080 et suiY., etc., etc.
adolbeme:* r avec la « colee » (p. *85)
De M paume, fiirart assène un grand coup à Aimeri « Souviens-toi de moi, dit-il, et sois preux. »
:rs de Vianr, t<\. I». Tarbé, p. 85.)
192 Composition de Luc-Ouvikpi Mbrson.
grand'salle, et l'on entend dans le palais le bruit formidable de ses pas, semblables à ceux du Commandeur, dans Don Juan : « C'est moi, crie-t-il, c'est moi, » et il se prend à injurier le pauvre empereur qui tremble comme la feuille. Nous aurons lieu de peindre ailleurs ce tableau d'histoire; mais il est, à tout le moins, nécessaire d'insister ici sur quelques paroles de ce Guillaume, de ce chevalier qui s'est déjà rendu célèbre par tant d'exploits et n'est plus jeune. Le fils de Charlemagne vient de lui dire, en balbutiant, qu'un jour, plus tard, à l'occasion de certaines morts que l'on peut supposer prochaines, il lui fera présent de quelque beau fief : « Dieu! répond le comte, quelle longue « attente doivent subir les pauvres bacheliers sans fortune! Je ne « sais même pas comment nourrir mon cheval. » Et il répète, un peu plus loin, la même pensée sous une forme à peine différente : « Dieu! quelle longue attente pour un bachelier qui est de ma jo- « vente*. » 11 y a certes, dans cette objurgation, une ironie facile à saisir; mais le sens du mot « bachelier » ne saurait plus désormais donner matière à la moindre contestation scientifique. Le discoure de Guillaume vaut un traité : il confirme notre svs-
tème.
Bref, il n'est pas permis de regarder le bachelier comme un aspirant à la chevalerie, comme un damoiseau, comme un enfant.
Le terrain est déblavé.
Le mot enfant* désigne toujoujis l'adolescent qui n'est pas encore entré dans l'ordre de la chevalerie. Les enfances d'un héros, c'est l'espace de temps, plus ou moins long, qui précède son élévation à la dignité chevaleresque, et les poèmes qui ont pour titre les Enfances Ogier, les Enfances Garin, les Enfances Vivien sont consacrés à célébrer la gloire d'un « enfant » qui n'est pas encore chevalier, depuis l'heure de sa naissance jusqu'au jour où il reçoit la paumée et l'épée.
« Bache'erie » étant devenu synonyme de a courage », nos poètes lui donnent volontiers le mot chevalerie comme synonyme, au hasard et vice vcrta. C'est décisif. = ' Charroi deNlmct, v. 80-93. = « En'fet au cas sujet.
Il serait facile de prouver, jusqu'à l'évidence, l'exactitude de cette interprétation. C'est ainsi que, dans la belle et antique chanson attribuée à Raimbert de Paris, Ogier est appelé enfant jusqu'au moment précis où nous assistons à son « adoubement », à sa chevalerie1. Dans Girars de Viane et dans tous nos autres romans, même rigueur, même justesse de termes*.
L'époque où finissent les enfances d'un chevalier est quelquefois représentée par nos poètes comme celle où son caractère se transforme et où il devient un homme nouveau. C'est ainsi qu'Aubri le Bourguignon nous apparaît, durant toutes ses enfances, comme un personnage brutal, cynique, cruel, aimant les coups, aimant le sang, et se plaisant à le répandre injustement. Mais à peine chevalier, le voilà transfiguré, et le poète a soin de nous dire : « Sa legerie est toute remainsue, Que il avoit en s'enfance tenue. » De telles conversions (est-il besoin de le dire?) n'étaient pas toujours de longue durée.
Les auteurs de nos vieux poèmes ne sont pas les seuls à adopter ce sens, et le Droit l'a consacré. Dans les célèbres Observances du royaume d'Aragon % il y a un chapitre qui est intitulé : De la condition de l'enfant *. Celui-ci reçoit le nom d'enfançon, et sa condition, réglée par la loi, s'appelle « l'enfançonnat ». Il est établi qu'en principe tout chevalier a le droit de faire un enfant chevalier \ et la hiérarchie féodale comprend, en Aragon, ces trois degrés : au haut de l'échelle les richombres, au bas les enfançons, au milieu les chevaliers e. Rien n'est plus clair, et l'on peut voir ici, une fois de plus, que nos poètes luttent de précision avec les jurisconsultes.
« Damoiseau » a le même sens qu'enfant, mais avec quelques nuances dont il faut tenir compte. Le mot domnicellus n'est en effet que le diminutif de dominus, et le damoiseau est toujours le fils d'un seigneur plus ou moins puissant. Il y a même certains pays où l'on a réservé ce nom (équivalent de petit seigneur ou seigneuret) aux seuls fils des souverains seigneurs qui sont les rois. En Béarn, la société noble se partage en trois grands groupes, les barons, les
1 V. 740. = 2 Renier est adoubé chevalier à la p. 21 de l'édition P. Tarbé. Avant cet épisode il est toujours appelé «enfant; il ne l'est jamais depuis. Etc., etc.= 5 Obserlantix regniArayonix, Iib. VI. = l De Conditione infantionaiûs. =5 Ducange, au mot ililes, Glossaire, éd. Didot, t. IV, p. 4013. = G Ducange, Dissertations sur l'Histoire de saint Louis;
cavers et les domengers. Les deux derniers méritent d'attirer notre regard : ce sont les chevaliers, d'une part, et de l'autre, ceux qui aspirent à la chevalerie. Mais, comme nous le verrons plus loin, on n'était pas fait chevalier sans de lourdes dépenses. En France et ailleurs, tous les damoiseaux ne pouvaient supporter une telle charge et restaient longtemps damoiseaux1. Longtemps ou toujours'.
Un synonyme de damoiseau, c'est e valet1 ». Le valet n'est autre chose qu'un « petit vassal », tout comme le damoiseau est un petit seigneur. C'est toujours le jeune noble qui n'a pas encore été admis dans l'ordre de la chevalerie et qui se prépare à y entrer. Sans aucun doute le mot valet n'a jamais été, comme celui de damoiseau, réservé aux fils de rois, et sa fortune a toujours été un peu moins haute; mais, à tout prendre, il n'a jamais reçu, durant les xu' et va* siècles, une acception inférieure ou fâcheuse. « Lorsque les chevaliers de race s'honoraient d'être appelés vassals, les gentilshommes qui n'avaient pas encore pris rang dans la chevalerie ne rougissaient pas de se nommer vassalels1 ».En réalité l'expression n'est devenue que bien plus tard humiliante et injurieuse, et l'on ne saurait placer avant le xiv' siècle la date d'une décadence que nous expliquerons ailleurs. Le mot page a été plus heureux, et a tout justement éprouvé la destinée contraire. Il a d'abord exprimé un homme de condition peu relevée et jusqu'à un aide de cuisine", pour arriver à désigner un jour cet être charmant et presque éthéré dont abusent si fort les auteurs de nos opéras. L'aveu est pénible, et je
Glossaire, éd. Didot, t. VII, p. 58. = ' Il faul ajouter à ce qui précède que « le litre de damoiseau était attaché a certaines seigneuries ». (Note de I'. Meyer, en sa traduction de Cirait de Roussillon, p. 21.) = * C'est ce qui ressort d'un grand nombre de chartes où l'on voit des fils damoiseaux nés de pères damoiseaux : Pelrus de Falgeyras, doinicellus, lilius Raymundi de Falgeyras doinicelli, quondam, etc. (Arch. nat. J, 1091, n* 15). Etc., etc. = = * Cette synonymie est mise en lumière par plusieurs textes que cite Ducange. (Glouarium, éd. Didot, t. VI, 725 et 727) : Jadis estoit un damoiseau — Qui moult estoit cointes et beau. — Li vallezol à non Guillaumes... — Il n'estoit mie chevaliers. (Guillaume au Fait- «m). N'estoit mie chevalier, ains estoit vallcton (Ilou). Le vallet entent la promesse — Que l'endemain, après la messe, — Le Tout ses pères adouber (Alixandre). 11 n'estoit mie chevaliers — Valiez estoit. Set ans entiers — Avoit un chastelain servi.... — Pour avoir armes le servoit (Fabliaux, ms. de Saint-Germain ; f* 60, cité par Sainte-Palaye, Mémoires, 1,58). Quand le fils aine de Witasse, comte de Boulogne, va en Angleterre pour s'y faire adouber par le Roi, il emmène avec lui de jeunes compagnons : Vaslès de son ange a menédusc' à dis; — Si compaignon estoient et né de son pais. Et lui-même, quelques vers plus loin, est qualifié de taslés.(Godefroi de Bouillon, v. 705.) =4 Anatole de Barthélémy, De la Qualification d'ecuyer, p. 1.) — ' Ducange, au mot I'atjius, Glossaire, éd. Didol, t. V, p. Il1 (compte de 1312, etc.). 11 y a des pages de cuisine et des pages de palefrenerie ; mais ils mé-
suis vraiment fâché de dépoétiser ainsi ce personnage de nos drames lyriques; mais il faut confesser qu'avant les Yalois on n'aurait pas eu chez nous l'idée d'infliger le nom de page à un damoiseau, à un enfant, à un valet1. A mesure que le valet descend, le page s'élève*. 11 a pris sa revanche.
Jusqu'ici cependant nous n'avons eu affaire qu'à des termes (enfant, damoiseau ou valet) qui nous montrent dans le jeune noble un candidat platonique à la chevalerie. Aux xne et xme siècles, un seul mot, celui d'écuyer, implique l'idée de certaines fonctions à remplir.
L'écuyer, c'est l'enfant, c'est le valet, c'est le damoiseau appelés à exercer, auprès des seigneurs qui les élèvent, certaines fonctions qui ressemblent fort à celles de la domesticité3.
L'écuyer, c'est l'enfant, c'est le vassal, c'est la damoiseau occupés.
11 nous reste à parler de ces occupations qui étaient multiples, variées, pénibles; il nous reste à parler de l'écuyer'.
Le sens de ce mot ne s'est pas précisé de bonne heure, et, à tout le moins, il y a encore hésitation au xie siècle. Dans la Chanson de Roland, les écuyers font assez mauvaise figure à côté des « garçons » de l'armée, et il est trop clair qu'il s'agit ici de ces vilains ou de ces serfs qui étaient chargés des bas ouvrages et des charrois. Quand Charlemagne en pleurs fait son premier pèlerinage sur le champ de bataille de Roncevaux où gisent les corps inanimés de tant de héros, il donne les ordres les plus sévères à Gebouin et à Othon, à Thibaut de Reims et au comte Milon : « Vous allez garder
ritent tous la qualification defamulus que leur donne Ducange.=« Sur ce point comme sur plusieurs autres, Fauchet a trouvé la note vraie : « Le mot page, jusqu'au temps des rois Charles VI et Charles VII, semble n'avoir été donné qu'à de viles personnes comme à des garçons de pied, etc. ». Cf. plusieurs autres textes cités par Liltré au mol Page. =sL'un des premiers textes où commence à se faire jour cette meilleure fortune est celui de Guillaume Guiart : Metent à mort, es herbergages, — Chevaliers, escuiers et pages. Etc., etc=5De là ce discrédit du mot valcl auquel ontéchappé les mots damoiseau ut enfant qui rappelaient souvent, l'un l'idée de « seigneurie » et l'autre celle de « jeunesse ». = «Le mot vient, comme on sait, de scutarius, « celui qui porte l'écu du chevalier ; » tandis que « écurie » vient de l'ancien haut-allemand skûra, étable. Mais, comme le dit Littré, on doit penser « qu'escuier a
« ce champ, ces vallées et ces montagnes. — Vous y laisserez les « morts étendus comme ils sont. — Mais veillez à ce que les lions « et les bêtes sauvages n'y touchent pas — Non ■plus que les icuyers « et les garçons'. » Les écuyers assimilés aux goujats ou aux fauves! Décidément c'étaient encore de bien petites gens.
Dès les dernières années du xie siècle, dès les premières du xir\ certains textes, qui sont principalement normands ou anglais, nous font assister à une transformation du premier sens et semblent nous mettre en présence déjeunes nobles qui, sous ce nom naguère dédaigné, sont attachés à la personne des chevaliers*. Mais il y a encore bien des obscurités.
C'est aux xi* et xn* siècles, suivant nous, que s'est peu a peu régularisée la situation du jeune noble, chargé, durant son apprentissage chevaleresque, de certaines fonctions auprès des barons ou des rois. C'est aux xi* et xn* siècles que l'écuyer noble, armiger, scur tifer, scutarhu, a vu fixer ses attributions, ses devoirs et ses droits.
Dès que le damoiseau arrivait au château où il devait être nourri, on en faisait un écuver. Pas de délai. « Laissez-moi votre fils », dit un jour dans Jourdain de Blaivies, le traître Fromont au bon Renier. « Je le vêtirai et armerai jusqu'à ce qu'il sache être solide « sur son cheval et porter la lance et l'épée\ » Sans un instant de retard, l'enfant est transformé en écuyer, et rien n'était vraiment plus sage que de tailler ainsi dans le vif et de ne pas différer trop longtemps les commencements d'un tel métier. Combien de temps durait cet apprentissage? C'est ce qu'il est assez difficile de déterminer d'après les textes. Cinq' ou sept années5, rarement plus, et souvent moins. Or, comme on était généralement fait chevalier entre la quinzième et la vingt et unième année, il est facile de supputer ici l'âge moyen de nos écuyers, en observant toutefois que les
influé pour donner la forme en rie ». =: ' Chanson de Roland, vers 2452-2137. = * V. Ducange, aux mots Scutarius, Sculifer, Armiger. = 3 l'n jour[Kromont] encontre Renier, et se li dist : — a Sire Renier, laissiez moi vostre fil. — Ce I' ferai bien conraeret garnir, — Tant qu'il puïst desor chetal seïr — Et qu'il porra ses garnemens souffrir ».... Et immédiatement après : < Or fu Jordains à la cort csr.uiers. » (Joitrdains de Rlaivics, v. 775-777 ; 803. ) = « Rotbertus de Grentemaisnilio Willelmi ducis armiger extitit quinque annis. Dcinde al) eodem duce decenter est armis adornatus et miles effectua (Orderic Vital, Historiens de France, XI, p. 226.) Le fait est rapporté à l'an 1050. = 5 II n'estoit mie chevaliers. — Valiez estait. Set an» entiers — Avait un chastelain servi.... — l'or avoir armes le servoit. (Fabliaux; manuscrit de Saint-Germain, f* 00, cité par Sainte-Palaye, Mémoires, I, 58.)
forces physiques ne permettaient guère de débuter avant douze ans1. Cette extrême jeunesse était bien faite pour que les « valets a ou enfants ne trouvassent pas leur condition trop rigoureuse. Il semble en effet que l'on s'était proposé d'accentuer en toutes choses leur infériorité vis-à-vis des chevaliers. Dans les actes publics, leurs noms ne figuraient qu'après la souscription des milites. Ils n'avaient pas (rien n'est plus facile à comprendre) le droit de toucher à une épées. L'épée est l'arme sainte, l'épée contient dans son pommeau les ossements des saints, l'épée est un reliquaire. La lance même, dans la première sévérité de ce code militaire, est interdite à l'écuyer qui se dédommage en se battant à coups d'épieu ou de perche. Même on va jusqu'à défendre à ces « jeunes » l'emploi du heaume5 et celui du haubert; c'est tête nue et sans vêtement de mailles qu'ils vont à l'ennemi. Ces rudesses se sont adoucies, et les éperons ont été plus tard la seule marque à laquelle on ait distingué les chevaliers et les apprentis en chevalerie'. Il est à peine utile d'ajouter « que ne se doit un escuier — Armer encontre un chevalier. » Ces deux vers de Flore et Blancheflor sont d'une concision et d'une netteté qui ne laissent rien à désirer. L'écuyer, en d'autres termes, n'a droit contre le chevalier ni au duel, ni au gage de bataille. Il n'est point son pair.
On comprend que cet état d'infériorité ait souvent attristé nos jeunes nobles, et il circulait alors un proverbe caractéristique : Escuiers sont envieux. Mais ils pouvaient se consoler en se répétant cet autre proverbe : Le bon escuier fait le bon chevalier. Puis, espérer et attendre.
A une époque où tous les enfants étaient rudement élevés, il ne faut pas s'attendre à ce que nos jeunes écuyers soient mis en demeure de connaître les délicatesses et douceurs de la vie. On ne les gâtait pas, et il est un vers de Garin qui, les peignant au
' C'est sans aucunes preuves que Sainte-Palaye dil(I, 1 5.): «On devient d'ordinaire écuyer à quatorze ans». = - V. surtout Enfances Guillaume. (Bibl. nat.. fr. 774, P 2 r° v°.)= 5 N'ai cure d'eaume— Qu'encor ne sui chevaliers adoubez (Hervit, Bibl. nat., fr. 191 GO, P 13 v°).= * « Le chevalier estoit discerné ez espérons qu'il porloit dorez ; Pescuyer les portoit blancs. Ne luy estoit loisible les porter dorez. Maintenant le roturier les porte, tant tout ordre ancien et bon a esté peu à peu abattu. » (Du Tillet, Recueil des rois de France, éd. de 1607, I, 451.) Nous ne sommes pas en mesure de déterminer exactement l'époque où cette distinction « parles éperons » s'est véritablement établie et le temps où elle a cessé d'être rigoureuse.
naturel, pouvait alors passer pour un axiome : Li escuier se painent de servir. Pauvres enfants! Ils ne mangeaient certes pas leur pain blanc le premier, et cela était vrai sans figure : car on opposait volontiers au pain blanc des châteaux, ou même des couvents, le pain des écuyers, panis armigerorum* où le seigle et l'orge tenaient sans doute trop de place. Mais à cet âge, on ne regarde guère à la blancheur du pain, et l'on y mord à dents pleines, gaiement.
Les bonnes heures, pour les écuyers, n'étaient pas celles qui se traînaient lentement dans l'ennui des châteaux : c'étaient les matinées de bataille, et leurs premières fonctions, celles d'où ils tiraient leur nom, consistaient à porter alors l'écu de leur baron ; puis à l'armer et à le désarmer. Il faut se représenter ces beaux jeunes gens avant le combat, trottant derrière leurs seigneurs, bien en selle sur leurs énormes roncim et portant à leur cou, suspendus par des guiges en étoffes d'Orient, ces grands longs écus du xii' siècle qui vous couvraient un homme entier quand il était à cheval. Au reste, ils n'étaient pas chargés du seul écu, mais encore de toutes les armes du chevalier, et c'est à eux qu'incombait le soin de les entretenir en bon état, bien taillantes, bien luisantes, fraîches et belles'.
Une bataille, aux xi° et xn" siècles, n'est, le plus souvent qu'un assemblage confus de mille duels. Pas de stratégie. Les deux armées se mettent sur deux lignes, un peu comme à Solferino, mais sans autant de profondeur. Derrière chaque chevalier se tient son écuyer, et c'est ce qui a permis à un érudit du dernier siècle d'avancer que les écuyers formaient alors une seconde ligne de bataille5. J'estime néanmoins que celte régularité n'existait guère qu'en théorie et qu'il y avait réellement, en cet agencement, plus de désordre que de symétrie. Ce qu'il y a d'assuré, c'est qu'en
* V. Ducange, au mot Panit (panis armigerorwn , panis vassallorum, panis servicnlalis.) = *Ogier, y. 3701; Mol, v. 4708 et suiv., etc., etc. Les écuyers doivent en particulier prendre soin des hauberts et les rouler (Mol, v. 7077; Renatu de Montauban, p. 100, v. 35); des heaumes et les froier (Mol, v. 7070). Mais il ne faut pas oublier la dominante de cettte fonction, et c'est avec raison que Ducange la constate en ces termes : Pimssertm armigeri scuta mililum defcrebanl. C'est ainsi que nous les montrent nos vieux poèmes : Trois escuiers qui portent lor ctrut — Et en lor poins les trois espiés moins, — Devant eux moinent les auferans quernus.(t«* Loherains, cités par le P. Honoré de Sainte Marie, Diuertationt, p. 292, et par Ducange qui, au mot Armiger, 402J, les attribue faussement à Guillaume Cuiart.)= * Sainte-Palaye, Mémoires, I, p. 22.
attendant la grande mêlée, les écuyers tenaient le cheval de bataille, le destrier du chevalier, à leur destre1, et qu'ils le donnaient à leur maître dès que paraissait l'ennemi. Puis, la bataille commençait. Chaque chevalier choisissait son adversaire et le boutait de sa lance. La lance de frêne une fois en morceaux, on s'escrimait avec l'épée. Le bon écuyer, lui, ne se battait point et était le témoin frémissant de tant de combats. Les yeux fixés sur son baron, il suivait avec anxiété les péripéties de chaque duel, tendait au chevalier les armes fraîches qu'il avait en réserve et était chargé de la garde des prisonniers*. On comprendra facilement que cette attitude défensive ne pouvait pas durer toujours, et qu'avant la fin de la journée les écuyers eux-mêmes devaient quelquefois donner et recevoir de bons coups. C'est là, c'est dans ces occasions si fréquemment répétées que se manifestaient les vocations chevaleresques, et tel était entré damoiseau sur le champ de bataille qui en sortait chevalier, l'épée au poing et le front haut.
On ne peut pas toujours se battre, et force est de rentrer au logis. Or elles sont bien modestes, les fonctions de l'écuyer en temps de paix. Yous souvenez-vous de ces beaux vers de Victor Hugo en sa première Légende des siècles, qui ont le Cid pour héros et sont intitulés « Bivar. » Un scheik arabe vient rendre visite au Cid Campéaddr et le trouve prosaïquement occupé à étriller son cheval, brossant, lavant « et faisant ce qu'il sied aux écuyers de faire ». Le grand poète a trouvé ici la note juste, et c'est l'exacte portraiture de nos écuyers. On ne saurait mieux peindre.
Il se levait matin, l'écuyer, et courait tout d'abord à l'écurie où il était condamné à passer plusieurs heures tous les jours, étrille et brosse en main, commençant par les chevaux de son maître, finis-
' Messire Gauvains fut armez — Et si fist à deux escuiers — mener en destre deus destriers (La Charette, 254, citée par Littré au mot Destrier, qui répond au type bas latin dextrarius, de dexlra, main droite). Li vastes saut avant sur un ronchin, et haine le destrier en destre. (Merlin, de Robert de Borron, cité par Ducange, Glossaire, éd. Didot, I, 402-.) Il en était de même en voyage. Godefroi ayant emmené avec lui quinze cbevaliers, « li esquier adestrent les bons chevax d'Espaigne. (Godefroi de Bouillon, v. 1 766 et suiv.) C'est aux écuyers que les chevaliers vainqueurs confiaient les chevaux de leurs ennemis morts : Puis saisist le cheval par la règne d'ormier; — Un poi se traist arrière, se l'baille unescuier. (Renausde Monlauban,p. 55, v.9.) Aux tournois. les fonctions des écuyers étaient les mêmes, et il ne faut pas oublier que ces chevaux des vaincus étaient alors une source de richesses. Source étrange, mais certaine.. =2 Sainte-Palaye, Mémoires, 1, 22.
sant par le sien'. C'est à lui que l'on confiait souvent le soin délicat de dresser les jeunes chevaux, et il se plaisait à ce rude et périlleux exercice'. Puis, il guettait le réveil de son maître : car c'est à lui qu'incombait le devoir de le lever et de l'habiller3. Attendait-on un étranger? recevait-on un hôte au château? C'est aux écuyers qu'il appartenait d'aller au-devant de lui, de le débarrasser de ses armes, de s'occuper de son cheval, de conduire le nouveau venu à sa chambre, de le déshabiller, de le vêtir, de lui faire fête*. Mais voici que le son d'un cor a retenti. C'est l'heure du dîner. On « corne l'eau », et tous les convives viennent en effet se laver les mains avant de s'asseoir à table. Qui leur a « donné à laver»? Qui a dressé la table? Qui se tient là, derrière chaque baron ou chaque dame, silencieux, attentif, empressé? Qui porte le pain? Qui tranche les viandes? Qui verse le vin? Les écuyers, toujours les écuyers, et ils se glorifient d'être aussi habiles à tous ces métiers que le plus expert de tous les sergents5. Si leur seigneur voyage, ils veillent à ses coffres qui sont pleins d'argent et de bijoux'. S'il va au tournoi, ils se réjouissent de l'y accompagner et lui rendent aux joutes les mêmes offices qu'à la guerre, criant le nom de leur maître, recueillant les chevaux qu'il a conquis, lui gardant des armes de rechange1. A la chasse même emploi, même zèle, et aussi même joie. Le chevalier est toujours doublé de son
Un escuier commande le sien destrier; — Si l'a trop bien froté et estrillié, — Torchié et abevré et aaisié; — En l'estahle le maine por lierbergier; — Le frain li abati qu'il ot el' cief, — A 1' kaveslre de cerf l'a atachié, — De I' fa in et de 1' avaine a à 1' mengier. (Aiol, v. 2056-2062.) Quand Renaud revient de la chasse, il trouve les rues de Moutauban peuplées d'écuyers : Renaus ot par ces rues noise des escuiers — Et des haubers roler el des chevaux torchiés. (Renaus de Montauban, p. 166, v. 3i, 35.) Les écuyers avaient en particulier le devoir de s'assurer si les chevaux étaient bien ferrés (Aiol, y. 2158). Etc., etc. = « Sainte-Palaye (Mémoires, I, pp. 19. 20). = 5 Siei dozel l'aiuderon gen à vestir. (Giratz de Rotsilho, cité par le même, p. 46.) = * Puis [li escuiers] en vient droit esrant à 1' chevalier. — Un cscamel d' ivoire mist à ses pies — Andeus ses espérons a resachiés. — Puis les a bien forbis et essuies, — A I' renge de l'espée bien atachiés. — Ja les pora reprendre li chevaliers. (Aiol, v. 2065-2068.) Les armes reçut un varlet; — Uns autres prist lou gringalet; — Li tiers les espérons li oste. (Chevalier à l'espée, v. 225, cité par Schultz, avec plusieurs textes haut-allemands). Etc., etc. ='»Dont ont donnée l'eve escuier et garchon. (Gaufrey, v. 72.) Li escuier vont les napes osier. (Charroi de Nîmes, v. 8 1 6.) Escuiers fu à la cort longuement — Et au mengicr servoit devant la jant. — Dedans la cort n'ot nul meillor serjaut. (Jourdains d- lllaivies, v. 1539-1511.) « Si sai moult bien servir à un disner. » (Huon de Bordeaux, v. 7107.) Il va sans dire qu'auprès de l'Empereur ces mêmes fonctions sont le plus souvent remplies par des chevaliers, voire par des comtes et des rois. = • V. Viollel-Le-Duc, Dictionnaire du Mobilier, I, 75. = 7 Texles haut-
écuyer, et ils sont, pour ainsi parler, inséparables'. Au retour de la chasse, du tournoi ou de la guerre, ce sont encore les damoiseaux, les meschins, les écuyers qui reçoivent le baron au seuil du château et lui apportent le vin : « Le comte Raoul a demandé le vin. — Quatorze meschins courent le chercher, — Tous couverts de pelisses d'hermine. — Il y avait là un damoiseau, né à Saint- Quentin, — Fils du comte palatin Herbert. — Il a saisi une coupe d'or fin, — Toute pleine de piment et de vin — Et s'agenouille devant le palatin Raoul. » Celui-ci, qui est dans une heure de colère farouche et de rage folle, prend la coupe aux mains de l'écuyer, et jette un cri de haine contre ses ennemis mortels : « Écoutez-moi, francs chevaliers hardis. — Par ce vin clair que « vous voyez ici, — Par l'épée qui gît sur ce tapis — Et par les « saints qui ont servi Jésus, — Malheur, malheur aux fils d'Her- « bert1! » De telles violences, par bonheur, n'attristaient pas tous les jours les salles de nos châteaux, et les damoiseaux n'avaient pas souvent à y subir de tels spectacles. Quoi qu'il en soit, d'ailleurs, la nuit commence à tomber, et la journée de nos écuyers n'est pas encore terminée. Il leur reste à déshabiller leur maître, dont ils ont eux-mêmes fait le lit ce matin3. Cette fois, du moins, tout sera-t-il fini? Non, car il faut donner un dernier coup d'oeil à l'écurie et faire la ronde pendant la nuit dans toutes les parties du château*. Après un tel labeur, ils devaient bien dormir.
Tous les damoiseaux ne remplissaient pas les fonctions d'écuyer; et beaucoup, à coup sûr, ne les remplissaient pas toutes. Rien en effet n'est rigoureux au moyen âge, et il convient toujours de placer auprès de la règle un certain nombre d'exceptions que
allemands cités par Schultz. = » On était tellement habitué à voir les chevaliers accompagnés de leurs écuyers que la tante d'Aiol est tout étonnée de le voir seul : « Ne maines escuier, seul t'ai veû » (v. 2081). Fouque recommande aux cent barons qui le suivent de n'emmener avec eux que deux écuyers sans plus. (Girart de Roussillon, traduction de Paul Meyer, p. 51, § 102.) = 2 Raoul de Cambrai, éd. Le Glay, p. 64, 05. = 5 Les lis firent li escuier; — Si coucha chascun son seiguor. (Le court Manlcl, fabliau cité par Sainte-Palaye, Mémoires, I, 46.) = * Sainte-Palaye, Mémoires, I, 46 Pour tant de services, les écuyers
les textes justifient. Ce qu'il y a de certain, c'est que les enfants étaient entre les mains du seigneur, et qu'il était libre de les destiner, selon son bon plaisir, à tel ou tel emploi auprès de sa personne. C'est ainsi que les valets paraissent avoir été quelquefois chargés de porter les messages des barons1. Le fait mérite qu'on s'y arrête.
On demandait parfois au damoiseau d'écrire de sa propre main la lettre, le bref qu'il allait porter; mais en général c'était l'office des clercs. Nul bref n'est expédié sans être scellé1; mais, tandis qu'on fait, pour ainsi parler, la dernière toilette du message, on n'oublie pas le messager. Ces piaffements qu'on entend près du perron, ce sont ceux du cheval qu'on lui a préparé, cheval « qui est legier pour courre et legier pour aler* ». Surtout, lui dit-on, armezvous, et armez-vous bien : « car un messager ne doit jamais être sans défense*. » 11 va partir, il part. Où sont les lettres, où sont les brefs dont il s'est chargé? Là, dans cette petite boite ou dans ce petit baril qui, suspendu par une courroie, pend à son cou5. Il emporte avec lui les provisions qui lui sont nécessaires, pain, fromage, vin; mais, il n'a garde de coucher à la belle étoile et se fait héberger, quand il le peut, dans certaines maisons amies. Le voyez-vous sur la route? Il chante quelque lai etn'a pas oublié, pour égayer son voyage, d'emporter avec lui son épervier sur le poing*. Malgré tout, le chemin lui parait long, et il a hâte d'arriver. Dès qu'il est en présence de celui auquel son maître a destiné cette lettre, il lui adresse, gracieux, un salut qui est tout pénétré de l'idée de Dieu
recelaient parfois des gages. (Rou, v. 7037 et suiv., cité par Viollet Le-Duc, Dictionnaire du Mobilier, IV, 81.) = ' Cf. Schultz, I, p. 155, 136, qui donne ici la reproduction d'une miniature intéressante représentant un messager.=* Quant le brief lu escript et il lu seelés, — Son mesage apela. (Gaufrey, v. 40t0.) Blancandis fait un brief escrire ; — Puis met le quarignon en cire. (Blancandrin, v. 2917, cité par Schultz.) Ses hriés a Cet escrire... — Et puis les seela de son seel majour. (Gaufrey, Y. 91 14. Cl", v. 3736. 3737.) = s Gaufrey, v. 57.">0.=z */Wrf. 3752. = 'Lors flst un brief à sa devision, — Quant il l'ot fait, si le seele en pion. — En une boiste a mis le quareignon. [Bcute* dllanslonne, Ilibl. nat., fr. 12Y18, f° 81.) De lettres porte li gars plain un barril; — Par la corgie à son col le pendit. (Garins li Loherains, II, p. 103.) Une boiste en son sain moult Irez bêle trouva; — Leitrez avoit dedens. (Doon de llaience, v. 2100.) La pucielle ouvri la boiste et coumaneba à baisier les laitres et le saiiel de son père. {Nouvelle* françaises du \\\\< siècle, éd. Moland et d'IIéricault, l'Empereur Constant., p. 26.) Lettres list faire et saeler escris; — Li mes en porte trestout plain un barril. (Garini li Loherains, I, 178.) Ot une boiste de briés plaine (Amadas et Ydoine, t. 1690). Citations de Schultz, sauf la première. = " Li mes descent.. — Son palefroi fist panre à un garson — Et l'esprevier li a mis sor le poing. (Gaydon, v. 87(19.)
et qu'il accompagne souvent d'un résumé verbal de son message1 : « Que Dieu qui a fait le monde, qui a créé la mer et y a mis les « poissons, que ce seigneur Dieu vous donne force contre tous « vos ennemis. Voici la lettre que j'apporte1 ». Puis il tend son bref dont on brise la cire, et qu'on lit3. On sait le reste, et il n'y a rien à ajouter, si ce n'est (pour rassurer les âmes compatissantes) que le messager était généreusement payé de sa peine. Il était même payé deux fois, par celui qui l'avait envoyé et par ceux auxquels on l'avait envoyé. Vêtements, chevaux ou argent*, il n'était pas de beaux présents qu'on ne lui offrît.... et qu'il n'acceptât5.
Mais tant de fatigues ou de bonnes aubaines n'empêchaient pas notre damoiseau de penser sans fin au jour où il serait fait chevalier. Ce qui le consolait, c'est que les fonctions d'écuyer étaient le dernier degré à franchir pour arriver enfin à cette chevalerie si désirée8. Il se le répétait sans cesse, et comptait les jours.
Comptons-les avec lui, et profitons de ce dernier délai pour faire le portrait physique et moral du jeune candidat à la chevalerie.
* Il importait que le messnger sût bien parler et qu'il connût plusieurs langues : Au mesage la baille qui bien savoit parler... — Et sot douze lengagez courtoisement parler. (Gaufrey. v. 5730 et 3758.) = - Tel est le type choisi par nous; mais il y a d'autres formules : « Cil Damediex qui lu mis en la crois — Et estora les terres et les lois, — 11 saut Raoul.... » (Raoul de Cambrai, éd. Le Glay, p. 85.) Etc., etc. = 5 Tantôt le destinataire lisait le bref lui-même, tantôt il le taisait lire par un clerc : Li mes a une letre au Roi el poing plantée, — Et Karles la fait lire, quant la cire ot froée, — A un sien chapelain. (Ayc d'Avignonv. 796-798.) Lors a brisié li rois le seel— Et leû a le brief. (Cleomadès, v. 15370, citation de Schultz.) = * V. les textes haut-allemands cités par Schultz. = 5 II faut bien se garder de confondre les simples messagers porteurs de lettres avec les Ambassadeurs, qui sont à tout le moins des chevaliers, et souvent des ducs ou des comtes. Les Ambassadeurs sont entourés d'un tout autre appareil. Ils portent au poing des rameaux d'olivier, s'ils vont demander la paix. (Roland, v. 70 et ss. Rcnaus de Monlauban, p. 37, v. 6, 7.) On leur confie « le bâton et le gant » : le bâton comme signe d'autorité, le gant pour délier. (Roland v. 246, 247; Rcnaus de Monlauban, p. H, v. 8.) Ils font oralement des défis qui brillent toujours par une incomparable insolence : « Le Dieu qui fit la terre, le ciel et la rosée, — Puisse ce Dieu sauver Charles, roi de la terre honorée — Et confondre le duc lleuve.... — Si tu ne consens à servir Charles, — Tu seras pendu au haut d'un arbre ramé ». Ainsi parle le jeune Lohier au duc Beuves d'Aigremont au début de Rcnaus de Monlauban (p. 11, v. 28 et ss.), et ce discours peut passer pour le type de tous les autres. L'Ambassadeur lance alors le défi officiel et se retire fièrement, trop heureux quand il ne frappe pas celui ou ceux qu'il vient de défier : Ce fu mervclle quant il nul n'en feri. (Raoulde Cambrai, éd. Le Glay, p. 87. CLI'arise la Duchesse, v. 2269 et ss. 2551 et ss., etc., etc.) = 6 Cent textes sont là pour attester qu'on devenait immédiatement chevalier après avoir été écuyer : Acceptis armis, ab armigero in militem provcclus est< (Foucher de Chartres,
Sauf d'assez rares exceptions, la beauté de nos damoiseaux est une beauté blonde. Tous nos héros sont blonds1.
L'idéal des mères, qui est aussi celui de toutes les femmes, est un beau grand garçon au corps moulé*, élancé, délié, vif1, au visage régulier et traith'. Le jeune homme accompli doit avoir les cheveux blonds comme l'or, et même « plus que l'or », disent certains poètes qui paraîtront sans doute excessifs5. Ces cheveux doivent être bouclés, frisés « menu recercelés », et on ne les comprend pas autrement*. Mais c'est aux yeux qu'on attache le plus de prix, et il n'y a alors de beaux yeux que les yeux « vairs », les yeux de faucon T. Qu'ils soient grands et même un peu gros', avec une fière « regardeùre* », c'est ce qui ne saurait déplaire. La carnation est blanche et rose10, une carnation de blond, et nos poètes, qui parlaient tout à l'heure de cheveux d'or, prisent par-dessus tout « une chair plus blanche qu'argent ou cristal" ».Un nez droit et mince ",
Hitt. Hierot, liv. III, cap. us, cité parDucange; Distertations,éd. Didol, VII, 142*.) Celjor firent François Anseîs chevalier : — Qar ancoret servoit au rôle d'escuier. (Sai$nes, I, p. 8.) = « Les exceptions sont rares en efiet : Voit i venir un gentil esquier.... — Noire ot la Iule com more de morier — Et blanc le col conme llor d'aiglentier. {Ogicr, v. 4612- 4616.) = • Soventes foiz c'est l'enfes regardez. — Lons fu et grailes, parcreûs cl moulez. — Ne se changast por home qui soit nez. (Raoul de Cambrai, éd. LeGlay, p. 100.) = * Cirart de Routtillon, traduction Paul Meyer, p. 66, § 125. = * Le vis loue et Iraitis et la bouche riant. (Doon de Maience, v. 3232.) Le visage ot Irailis, les iex vairs et rians. (Godefroi de Bouillon, v. 1683.) = • Les cheveus avoit blons plus que ort ne métal. {Gui de Bourgogne, v. 5210.) Et les cheveus du chief à fin or rcsemblant. (Doon de .Vaicnce, v. 2285.) = • En Ogier ot moll très bel bacheler : — Itlonc ot le poil, menu recercelé. (Ogier, s. 60.) Le poil ot bai et cort, et (ut recherchelés. (Jérusalem, v. 2521.) 11 ot blonde le poil, menu recercelé. (Parité la Duchesse, v. 1155.) Etc., etc. = ' Les clx ot vain et le viaire cler. (Ogier, v. 62.) Les iex ot vain el' chief. (Jérusalem, v. 2323.) — Les ieus vairs en la teste comme faucon grual (Gui de Bourgogne, v. 2209.) 11 avoit les iex vert et la bouche riant. (Gaufrey, v. 4905.) Et si ot les iex vert comme faucon mué. (Ibiil., v. 1489.) Les ei vatrt en la teste comme faucons muet (Fierabras, v. 1824.) Plus avoit vain les ieuz que nia faucont muez, (l'arise la Duchesse, v. 1156.) Eus vert et amoureus et le cors avenant. (Doon de Maience, v. 5235.) Les iex vain et rians. (Godefroi de Bouillon, v. 1685.) Etc., etc. =» Les iex ot vairs el' chief, gros les avoit asés. (Jérusalem, v. 2523.) = • Ot fier regardement. (Gaufrey, v. 491 1 .) — 10 Les elx ot vairs et le viaire cler. (Ogicr, ▼. 62.) 11 ot moult gentle cors et le viaire cler. (Parité la Duchesse, v. 1 153.) Blanc ot le vis. bien fu enluminés. (Aimeri de Narbonnc, B. n., fr., v. 1448, f° 60, 61. Etc., etc. L'épithète constante de ii'aOu de façon est cler ou clerc. = " Et ot la char plus blanche que argent
ne cristal. (Gui de Bourgogne, v. 2208.) = •• Il avoit le nés cl loue et droit. (Gaufrey,
Y. 4'Jll.)
une bouche riante ' et je ne sais quel vague duvet annonçant la barbe prime % voilà qui complète l'ensemble de ce frais et jeune visage. Quant au corps, la grande qualité physique que vantent nos trouvères et qu'ils ne se lassent jamais de vanter, c'est une poitrine et des épaules très larges avec une taille très fine. Le buste en forme de cœur, ou peu s'en faut. Telle est, aux yeux de nos pères, la suprême et parfaite beauté : «Par espaules pu lés, graisles par la ceinture » : ce vers, avec quelques variantes sans intérêt, se trouve plus de mille fois en nos chansons de geste5. Le reste importe moins; mais on aime assez que le jeune valet, au bout de ses bras nerveux et de ses gros poings, montre des mains blanches et des doigts effilés*; on ne dédaigne pas non plus 4es jambes bien faites et « assez longues pour monter à cheval », ni surtout les pieds bien cambrés, bien voltis1. Pour tout dire en deux mots, ce qui ravit alors le regard, c'est, chez un jeune homme, l'heureux assemblage de l'élégance et de la force. 11 semble qu'après tout nos arrière-grand'mères n'avaient pas trop méchant goût.
La force, s'il faut tout dire, était plus estimée que la beauté, et il ne faut pas s'en étonner chez un peuple encore si rude. Le type aminci du page n'a pu être imaginé qu'à une époque de décadence, et n'aurait aucunement charmé les gros barons duxne siècle. Comment se représentent-ils Charlemagne, ce chef auguste de la
1 11 avoit la bouche riant. (Gaufrey, v. 4907.) = 3 Un bacheler mescliin de barbe prime. (Prise de Cordrcs, Bibl. nat., fr. 1448, 1° 108.) = 3 Gros par les costes, grailes par le baldrer. (Ogier, v. 64.) El'pis estoit espès, graisles par les coslés. (Jérusalem, v. 2524.) Gros par espaule, graisles par le baudrez. (Aubcri, Bibl. nat. fr. 860,.f° 141.) Par espaules fut lés.... grailles par la çainlure. (Aye d'Avignon, v. 2312, 2515.) Gros fu par les espaulez, gresle par le baudré. (Gaufrey, v. 1490.) Gros fu par les espaules, grailles par le baudré. (Ficrabras, v. 1822; Parise la Duchesse, v. 1154.) Etc., etc. Plusieurs de ces vers sont appliqués à des chevaliers, et non à des damoiseaux; mais il y a identité entre les deux types. = * Les bras ol Ions et les poins bien quatre*. (Ogier, v. 65.) Les bras gros et nervus et les poins par devant. (Doon de Maience, v. 5254.) Les bras ot af formé*. (Godefroi de Bouillon, v. 1684.) Les mains avoit plus blanches que ne soit ilor de prés. (Jérusalem, v. 2526.) les mains bêles et blanches, et si ot gros le col. (Aye d'Avignon, v. 2514.) Les bras gros et nervus et lez poins ensement. (Gaufrey, v. 4912.) Et s'avoit gros les bras et les poins bienquarré. (Ibid., v. 1491). Aymeris si l'ut sage et emparlés; — Prent la pucelle,... ■ — Les dois li baille que bien avoil formés.. (Aimeri de Narbonne, Bibl. nat., fr. 1448, 1° 60, 61.) = 5 Les pies vollis et ganbus ot assés. (Ogier, v. 65.) Gros trumiaus et biaus piez cauebiés estroitement. (Doon de Maience, v. 5256.) Les gambes avoit graisles, les pies vollis et lés. (Jérusalem, v. 2325.) Les gambes fors et longes pour seoir sor
race chrétienne, cet Agaraemnon de l'épopée française? Comme un géant de sept ou huit pieds, qui ploie aisément trois ou quatre fers à cheval et qui sur ses deux mains élève sans trop d'efforts un chevalier tout armé'. Tels sont les exercices auxquels se livrent aujourd'hui les Hercules de foire; mais nos pères n'en riaient pas, et admiraient. Peu leur importait que la force fut bête : c'était la force, et ils se pâmaient devant elle. Les Hercules, d'ailleurs, ont rarement beaucoup d'esprit, et leur puissante brutalité suffit généralement à la foule vulgaire de leurs admirateurs. Y a-t-il jamais eu un être plus épais, plus matériel, plus brute que l'illustre Renoart, que cet ami de Guillaume d'Orange*. Pas une lueur d'intelligence ne brille sur ce gros visage hébété, et il ne fait rien que de sot ou de cruel. Mais c'est un géant, un géant dont la force est incomparable, et qui tient au poing une massue herculéenne, un tinel avec lequel, comme un boucher à l'abattoir, il ne cesse d'assommer Arabes ou Français. D'un coup de cette massue stupide, il écrase certain jour un moine de Brioude qui n'a pas voulu changer de vêtements avec lui*. Nos pères trouvaient cela fort drôle, et riaient aux larmes. Ce peuple primitif, ce peuple enfant avait réellement besoin d'une grande force matérielle pour lutter contre tant d'ennemis, et il ne faut pas lui savoir trop mauvais gré de ces goûts qui, fort légitimement, contrarient notre délicatesse. Nous aimons aujourd'hui les enfants qui sont un peu damerets : nos pères les voulaient, avant tout, robustes et « brise-fer ». Ce qui les mettait en joie, ce qui les induisait en un rire énorme, c'était, par exemple, le récit des enfances de Roland, tel que nous ledevons à un trouvère trop peu connu. Le plus illustre de nos chevaliers est prodigieux dès le jour de sa naissance. On n'avait jamais vu jusque-là, on n'a jamais vu depuis lors un enfant aussi gros, ni aussi fort. Ses bras et ses jambes sont d'un géant; sa colère est déjà terrible. Le maillot lui paraissant un entrave et une injure, il ne veut pas permettre qu'on l'emmaillote, et se débat furieusement entre les bras maternels, qui sont trop faibles pour le dominer. Nos pères, là-dessus,
cheval. (Gui de Bourgogne,?. 2207.) De gambes lu bien fet. {Gaufrey, v. 1488.) Etc., etc. = ' Voy.le Charlemagne de Girart d'Amiens et la Chroniquede Turpin, cités dans nos Épopées françaises, 2« éd., III, 118, 119. = « Cf. le géant Robastre. (Gaufreij, v. 2050, etc., etc.) = s iloniusjc Renoart, Arsenal, anc. B. L. F. 185, f 167. Etc., etc.
poussaient des Ahl d'étonnement et d'admiration; mais il ne faudrait pas les faire plus grossiers qu'il n'étaient, et ils n'admiraient pas que la force matérielle. Ces chrétiens avaient une très haute idée de l'âme humaine et estimaient que, pour être vraiment grand, il faut ici-bas connaître la douleur qui est le véritable apprentissage de la vie. Le jeune Roland, avant d'arriver à la gloire, traverse cette belle et nécessaire épreuve de la misère et de l'adversité. Son père et sa mère, Milon et Berte, ont été maudits par le grand Empereur; ils ont dû s'enfuir devant la colère du fils de Pépin; ils errent, demi-nus et sans pain, à travers les villes et les campagnes de l'Italie. Berte, qui est la propre sœur du roi de France, presse, tout en pleurs, le petit Boland contre son sein; Milon se fait bûcheron pour nourrir le neveu de Charles. Bien n'est plus angoisseux, rien n'est plus beau que de tels commencements; mais on ne prévoit guère comment Charles pourra un jour retrouver le fils de sa sœur, comment il pourra se reconcilier avec la mère de Boland. Une expédition des Français dans la Yille éternelle qu'il faut arracher aux Sarrasins, un voyage militaire de l'Empereur en Italie va tout arranger et sera la plus naturelle de toutes les péripéties. Il arrive en effet que Charlemagne traverse, avec toute son armée, la ville de Sutri qui est précisément la résidence du petit Boland et de ses malheureux parents. Grand tapage dans la petite ville qui n'est pas habituée à de telles aubaines; grand bruit d'hommes d'armes et de chevaliers. L'Empereur, installé au palais, ouvre généreusement ses mains et fait des libéralités à tous ceux qui lui en font la demande. Mais voici une visite à laquelle il ne s'attendait guère. C'est un bel enfant blond, « aux yeux de lion, de dragon marin ou de faucon ». Sa beauté n'a rien d'ordinaire et lance des rayons autour d'elle. 11 est, d'ailleurs, hardi autant que beau, et, à la tète de trente gamins de son âge, pénètre dans le palais comme dans une ville conquise. Ce qu'il cherche avant tout des yeux, ce n'est pas le trône d'or où s'assoit l'Empereur; ce ne sont pas les tapisseries où l'on a peint les exploits des vieux chevaliers, ni les étoffes d'Orient qui sont tendues entre les colonnes, ni les fleurs qui jonchent le sol. Non, non; il est plus réaliste, et ce qu'il cherche, c'est la table. On lui sert un repas exquis : il le dévore. Bien n'amuse les gens
qui n'ont pas d'appétit comme d'assister à l'appétit des autres. Vous vous souvenez de ces beaux vers de Victor Hugo :
Nous mangions notre pain de si bon appétit,
Que les femmes riaient quand nous passions près d'elles.
Charlemagne et sa cour font comme ces femmes, et rient de bon cœur en contemplant la vivacité de ce bel enfant blond aux yeux bleus. Ce qui les étonne davantage, c'est de le voir emporter une partie du repas qu'il avait mise en réserve : «C'est pour mon père « et pour ma mère », dit-il gravement, et il porte en effet ces reliefs de la table royale à son père Milon et à sa mère Berte, qui est fille et sœur de roi. Tout finit par se découvrir. L'enfant merveilleux, l'enfant de Sutri, c'est Roland, et Charlemagne, vaincu par tant de grâce, finit par tendre les bras à sa sœur. La grâce, toutefois, n'aurait pas suffi à obtenir une telle victoire, et la force matérielle, la force brutale en a été l'auxiliaire utile. Le roi de France a eu contre Berte un premier mouvement, qui n'était pas le bon : il a voulu se jeter, à coups de couteau, sur la mère de Roland. Mais celui-ci, furieux, éperdu, terrible, s'est précipité sur son oncle et lui a si durement serré la main qu'il lui a fait jaillir le sang des ongles. Ce dernier argument est sans réplique. Charles, ravi d'être vaincu par un garçon si charmant et si fort, s'écrie en lui jetant un long regard plein d'enthousiasme et d'espérance : « Ce sera le faucon de la Chrétienté »; et tout se termine dans les larmes de la réconciliation et dans l'alléluia de la concorde. Boland, cependant, qui est beaucoup moins ému, regarde en tapinois du côté de la table et se demande (ô nature!) quels nouveaux plats on va lui servir'.
Quelque original que soit cet épisode, il faut avouer que la grâce y est par trop sacrifiée à la force, et l'élégance à la grossièreté. Ce n'est vraiment pas là Venfant type de nos chansons; ce n'est pas là, du moins, cet enfant tout entier. J'aime mieux le Roland de Renaus de Monlauban, et la charmante désinvolture avec laquelle il fait son entrée à la cour de Charlemagne. Certain jour on entend, aux abords du palais, tout un bourdonnement de pas juvéniles.
* Enfance* Roland, Bibl. de Saint Marc, fr. XIII. V. nos Épopées françaites (2* éd., III, p. 68 et suiv.) où ce même épisode est raconté sous une autre forme.
C'est un valet qui descend au perron, suivi de trente damoiseaux « de gente façon. » Pas un n'a de barbe au menton; mais quelles belles mines et quels riches costumes! Les « trente » sont vêtus de soie rouge. Leur jeune chef a sur les épaules une pelisse d'hermine : il porte des heuses, des bottes d'Afrique et (bien qu'il ne soit pas encore chevalier) des éperons d'or. Il est bien fait; il a le corps droit et beau; il a surtout la tête d'un vrai baron. Quant à son regard, on ne le saurait comparer qu'à celui d'un léopard ou d'un lion. D'un pas assuré il monte les degrés du palais, et arrive en présence de l'Empereur. « Au nom du Dieu qui souffrit passion, je « vous salue, » dit-il à Charles Et le Roi de lui répondre sur-lechamp : « Au nom du Dieu qui fut notre rançon, je te salue. D'où « es-tu, et quel est ton nom? — Sire, répond le valet, on m'ap- « pelle Roland et je suis le fils de votre sœur au clair visage. » Charles l'entend, relève la tête, prend l'enfant par la manche de sa pelisse de fourrure et lui baise quatre fois la bouche et le menton : « Beau neveu, lui dit-il, nous ferons de toi un chevalier '. »
11 nous faut rester sur cette scène qui est tout à fait primitive et charmante, et en venir au portrait moral de ces damoiseaux dont nous connaissons maintenant le visage, dont il nous reste à peindre l'âme.
La première qualité qu'on était en droit d'exiger d'un candidat à la chevalerie, c'était « d'avoir la vocation ». Ce mot n'est pas, je le sens bien, sans sonner un peu faux dans une étude sur le moyen âge; mais il se fait comprendre, et on l'excusera. Quand le valet était élevé dans le château paternel ou dans le palais d'un autre baron, une telle vocation n'avait rien que de très naturel. Tout contribuait à l'entretenir, et à exciter l'enfant. C'étaient les interminables récits de son père et des autres chevaliers; c'étaient les chants des jongleurs à la fin des longs repas, et la lecture des vieux romans grossièrement enluminés; c'étaient les histoires brodées sur les tapisseries des châteaux ou peintes sur la hotte des vastes cheminées. Le noble déduit de la chasse et l'apprentissage
1 Les quelques lignes qui précèdent, depuis les mots : « C'est un valet, » sont la traduction, presque littérale, d'un célèbre passage de Renans de Monlauban : « Atant es un vallet descendu auperon; — 0 lui 'XXX- danziax de mult jante façon », etc. (pp. 119, vers 18-58; et 120, vers 1-3).
de la guerre tenaient sans cesse notre damoiseau en haleine. Bref, il vivait dans un milieu où il ne pouvait devenir qu'homme d'église ou chevalier, et on le voyait, le plus souvent, préférer le heaume à la tonsure.
Mais il y avait des vocations qui se révélaient en des conjonctures moins favorables. Tel enfant noble, dont on ignorait la naissance, était jeté, par je ne sais quelles circonstances, dans une famille de roturiers qui le croyaient roturier comme eux, et relevaient à la bourgeoise. Un Montmorency éduqué par un épicier. Ah! c'est là qu'il est beau de voir éclore, se développer, s'épanouir ce qu'on appellerait volontiers (n'était la suite irrégulière des images) la fleur, la belle fleur de la vocation chevaleresque. Le jeune noble se prend, dès ses premières années, à détester le négoce, l'argent, les petits calculs, la petite économie, le petit train-train du bourgeois. Ces étroitesses l'exaspèrent; le rouge lui monte au front, son cœur bondit, sa colère éclate... et il se révèle chevalier.
Nos poètes se sont plu à nous raconter, en longs termes, l'histoire de ces vocations irrésistibles qui se produisaient en un milieu bourgeois. J'imagine que les gros barons devaient bien rire, quand les jongleurs daubaient ainsi les marchands devant eux. Les nobles ont toujours aimé à se moquer de la roture et du commerce, et nos trouvères étaient assurés de réussir dans le château, quand ils raillaient la boutique.
Je suis persuadé qu'en revanche on aurait jeté des pierres au jongleur malavisé qui aurait chanté en pleine rue et devant un auditoire bourgeois les Enfances Vivien ou llervis de Metz.
Vous allez en juger.
Vivien est le fils de ce Garin d'Anseûnc qui, sur le champ de bataille de Roncevaux et non loin du corps inanimé et radieux de Roland, avait été fait prisonnier par les païens; Vivien est le neveu de Guillaume au fier bras; Vivien est le Roland de la geste d'Aimcri de Narbonne. A peine âgé de sept ans, il tombe aux mains de pirates normands qui s'empressent de le mettre en vente. C'est un bel entant « qui a la tète blonde, les cheveux frisés, les yeux vairs d'un faucon, la chair blanche comme fleur en été ». 11 est là, le pauvre petit, « exposé >> au milieu des chevaux et des mulets; il est là qui se lamente. Une marchande l'aperçoit, qui le trouve superbe, et
l'achète. Cette brave femme avait toujours souhaité d'avoir des enfants : « Il y a sept ans, se dit-elle, que mon mari est en voyage. « Je lui dirai que c'est là notre fds, et il me croira. » C'est en effet ce qui arrive, et le bon marchand Godefroy s'empresse de croire au récit de sa femme. Même il se prend, pour son fils, du plus tendre et du plus touchant amaur. Mais s'il est beau d'avoir un fils, il est convenable, il est sage de faire un sort à cet héritier si longtemps attendu, et de songer pour lui à l'avenir. « Ce sera un marchand, » dit l'excellent homme, et il commence sur l'heure à lui apprendre le métier. « Je te vais montrer comment on achète les draps et les « blés, le poivre et le cumin, et surtout comment on les vend. » A ces mots, Vivien rougit et sent bondir dans ses veines le sang de la race d'Aimeri. Marchand? lui! Lui, le petit-fils, le fils et le neveu de tant de héros! Lui, qui serait né chevalier, si l'on pouvait naître chevalier! Dès lors commence, entre le marchand et ce singulier apprenti, une lutte incessante et dont il est trop aisé de prévoir l'issue. C'est l'antique, c'est l'immortelle querelle entre l'épée et le comptoir, entre les vilains et les nobles, entre le rèeY et l'idéal. « Je t'apprendrai le poids et les mesures. — Non, non,» répond l'enfant; «j'aime mieux me battre. — Je t'enseignerai le « change des monnaies. — Donner de bons coups de lance, quelle « joie! — Je te montrerai les meilleures foires et les meilleurs « marchés. — Que ne suis-je en selle sur un bon cheval! Que « n'ai-je des chiens et des éperviers ! — Je te vais acheter de bon « gros drap pour t'en faire des habits et de bonnes grosses bottes « qui dureront longtemps. — Les païens, les païens, où sont les « païens? Tout est là; les tuer. — Gagner de l'argent, tout est là. » Tel est le dialogue que l'on entendait tous les jours chez le bon Godefroy. Pour qui a l'oreille un peu fine, il est aisé d'en entendre aujourd'hui de tout semblables, et l'âme humaine ne change guère. Mais il est temps pour Vivien de passer enfin de la parole aux actes. On lui confie un jour cent francs pour faire ses premiers achats; on le lance dans les affaires. Quelle imprudence! Ces pièces d'or brûlent les doigts du futur chevalier : « Voudriez-vous me « vendre ce beau cheval pour cent francs? » dit-il à un écuyer qui passe sur le chemin. L'écuyer lui cède sur-le-champ sa monture, et empoche la somme ; mais il se trouve que le beau cheval n'est,
hélas! qu'une abominable rosse, et que notre jeune marchand a été indignement volé. Douleur de Godefroy, reproches, dispute. Très calme et riant lui-même de sa déconfiture, l'enfant Vivien demande gravement des nouvelles de la guerre de Constantinople. Décidément ces deux âmes ne sont guère faites pour s'entendre : l'une ne songe qu'aux deniers entassés et à une bonne petite vie bourgeoise sans bruit et sans horions; l'autre ne rêve que de chevaux, de chasses et de bataille : « Savez-vous, dit un jour l'enfant, ce que je « ferais de tout votre argent? Je bâtirais un grand château avec une « salle où l'on jouerait sans cesse aux échecs et aux tables. » L'infortuné marchand ne comprend rien à ce singulier idéal, et hoche la tête avec un sourire de découragement. Cependant il tente, il commet la faute de tenter un dernier essai, et envoie son fils à la foire de Tresai. Cette fois, c'est un véritable désastre. Vivien, de moins en moins marchand, vend trois cents vairs pour soixante francs (il nous faut aujourd'hui réfléchir quelque temps pour comprendre l'énormité d'un tel crime) et se débarrasse de ses trousseaux de marchandises pour acquérir des chiens et des éperviers. « Malheureux, crie le pauvre Godefroy, tu as perdu toute ma for- « tune. — Vous auriez beaucoup de peine, mon père, à trouver « de meilleurs chiens pour prendre la caille. » 11 est tout consolé, lui, et essaye en vain de remettre en joie l'inconsolable Godefroy. Pour le coup, sa vocation est trop visible, et l'on n'en pourra faire qu'un chevalier. Mais quel chevalier'!
Rien ne ressemble plus à la vocation de l'enfant Vivien que celle du jeune Hervis de Metz, et il est à croire que l'un de ces deux héros chevaleresques a été servilement copié sur l'autre *. Cependant il y a dans les aventures d'Hervis certains traits qui peuvent passer pour originaux. Ce chef de la terrible geste des Lorrains a une origine à moitié roturière. Sa mère est noble, mais son père n'est qu'un bourgeois. Prévôt de Metz, remplaçant au besoin le Duc absent;
' Enfance* Vivien, Bibl. nat.,fr. 1418, fr. 186- V 189, V. Cf. une autre analyse, Épopées /ranfaisa, 2* éd., IV, pp. 421-428 et, plus haut, pp. 165-1 76, Esmeraudc, dans Aiol,a été forcée d'épouser un usurier; mais elle en a un fils qui a, comme Vivien, une âme chevaleresque:
• Or ai de lui un fil — Nient plus que li escouffies peut l'ostoir resambler, — Ne se peut li
miens flex à son sens atorner. — Mes flex demande tables et cskiés pour juer, — Les chiens et les oiseus ne peut il oublier. — De la route as [rant homes ne le peut on geler (Aiol,v 7121 . et suit.). Le dernier vers est significatif. = * 11 est difficile d'établir scientifiquement si
21 'i LA JEUNESSE DU BARON.
mais, malgré tout, bourgeois. Par bonheur, il y a une belle parole d'un Père de l'Église qui s'applique fort heureusement à notre jeune damoiseau : « Filii matrizant; c'est à leurs mères que les fils ressemblent. » Cette ressemblance n'empêche pas Hervis de commettre cent folies, mais qui du moins ne sentent pas leur roturier. On lui donne quatre mille marcs pour aller à la foire de Provins, et il n'imagine rien de mieux que de faire le magnifique avec un argent si péniblement amassé par son père. Il dépense mille marcs à héberger splendidement les bourgeois de Provins, étonnés et ravis d'une telle aubaine. Le premier jour, il en invite quatre-vingts à dîner; le second jour, cent soixante; le troisième, deux cent quarante; le quatrième, trois cent vingt. Et quels dîners! Des grues, des jantes, des malards, des perdrix! Au sortir de table, chaque invité reçoit pour vcïr un gros cierge, un énorme tortil de cire. On n'est pas plus libellai, et c'est d'un vrai baron. L'an d'après, même altitude à la foire de Lagny ; mais ce n'est pas, comme à son retour de Provins, un cheval, un faucon et trois chiens qu'il ramène triomphalement à Metz : c'est (qui le croirait?) une charmante jeune fille, qui était tombée aux mains de je ne sais quels écuyers et mauvais garçons, et qu'il leur a rachetée, argent comptant, pour la somme de quinze mille marcs. « Ah! s'écrie naïvement le vieux poète, le bel achat que fit là le damoiseau, quand il acheta ainsi la belle Béatrix, celle qui fut plus tard la mère de Garin le Loherain et du duc Bègue du château de Belin ! » Béatrix était digne en effet de devenir la femme d'IIervis, et elle avait au front la double couronne d'une pureté sans tache et d'une noblesse princière. Fille du roi de Tyr et véritablement chrétienne, elle avait pu, certain jour, répondre très fièrement à Hervis : Ma chaastè ai encor avec mi — Si dignement corn le jor que nasqui, et lui dire, une autre fois, avec un orgueil qui n'était pas moins justifié : « Yous ne vous abaisse serez pas, en me prenant pour femme. De vostre pris n'abaisserez « pormi. » L'enfant, comme on le voit, n'eut pas à se plaindre des témérités où l'avait jeté son irrésistible et noble vocation '.
Une autre vocation, non moins impérieuse, et qui se manifeste
la priorité appartient aux Enfances Vivien ou à Hervis de Metz. = ' Voy. deux analyses d'Hervis de Metz, dans Y Histoire littéraire, t. XXII, et dans nosÊpopées françaises, 2* éd., IV, p. 413-415. La première est l'œuvre de M P. Paris; nous devons la seconde à M. Fr.
en des circonstances plus étranges, est celle de Bctonnet, fils de Beuves d'IIanstonne. Pour sauver le fils de son seigneur, qu'un traître veut faire mourir, un pauvre hère, un jongleur pousse l'héroïsme jusqu'à lui substituer son propre enfant qu'il a la douleur, l'épouvantable douleur de voir tuer sous ses yeux. C'est ce même sacrifice qu'accomplit le bon chevalier Renier pour sauver le petit Jourdain de Blaives, et cet incomparable dévouement est, comme on l'a dit, « un des lieux communs de la littérature féodale l ». Une littérature qui a de tels lieux communs n'est peut-être pas, pour le dire en passant, indigne de l'estime des bons juges. Quoi qu'il en soit, le jongleur s'appelle ici Daurel, et l'enfant, qu'il sauve au prix de sa chair et de son sang, a nom Béton. 11 nourrit cet enfant; il l'élève maternellement; il le couve des yeux, afin de voir si ce fils de baron, élevé comme un fils de jongleur, ne donnera pas quelque jour les signes d'une vocation chevaleresque. Ces signes, le bon Daurel les redoute comme jongleur et, connue vassal, les espère. La situation est vraiment intéressante et dramatique. Le petit Béton, d'ailleurs, ne fait pas attendre trop longtemps les symptômes qu'on craint ou qu'on désire. Dès l'âge de sept ans, il n'aime que les chevaux et les armes; mais on veut dès lors le soumettre à une épreuve décisive, et l'épreuve est typique. On lui présente cent marcs d'argent : « S'il les prend, c'est qu'il est fils de jongleur. » Avons-nous besoin d'ajouter que Betonnet les repousse superbement, et avec le geste indigné d'IIippocrate rejetant les présents d'Artaxercès'? A neuf ans, il part seul en chasse, suivi de chiens, épervier au poing. A onze ans, il est passé maître en escrime, et en fournit volontiers la preuve. Cependant tant de témoignages ne suffisent pas au jongleur, et la vocation du fils de Beuves lui semble encore incertaine. 11 lui faut des arguments plus victorieux : « Beau fils, lui dit-il, prends tes bonnes armes « et ton destrier courant. Et battons-nous, oui, battons-nous en- « semble. » L'enfant résiste et ne veut pas lutter contre celui qu'il croit son père. L'autre insiste, ordonne. La lutte commence, et elle n'est pas de longue durée. L'heureux Daurel est renversé par le jeune baron qui vient, tout en pleurs, le relever et le prendre
Bonnardot , qui publiera prochainement une édition critique de ce joli poème. =' Paul Mejer, Daurel et Delon. Introduction, p. mit.= « Daurel et Delon, éd. l'aul Mever, p. 49.
par la main. Le bon jongleur n'y tient plus et, tout joyeux de sa défaite, révèle au fils de Beuves le secret de sa naissance'. Où sont les obstacles dont une vocation, une vraie vocation ne triomphe pas?
Nous voici maintenant en présence d'un damoiseau qui est placé dans les circonstances habituelles de la vie féodale, qui se sait noble et attend l'heure où il recevra le sacrement de la chevalerie. Mais à celui-là même on ne ménage point les épreuves, et il importe en effet de savoir s'il a l'esprit et le cœur vraiment chevaleresques.
Que ces épreuves soient brutales, c'est ce qui ne saurait étonner ceux qui connaissent ces races sauvages et ces siècles de fer.
Notre type, ici, sera cet Àimeri de Narbonne que Victor Hugo a chanté.
C'est le jour de la nativité du « baron », saint Jean-Baptiste; c'est le 24 juin. Le duc Girard est dans son donjon de Vienne, où l'on peut croire qu'il s'ennuie. Ni guerre, ni tournoi, ni chasse. Il s'est mis à l'une de ses fenêtres « de molt riche façon », et, à travers les meneaux aux fines moulures, se donne la joie de laisser errer son regard à l'aventure dans la campagne. Bcgarder les passants, c'est la grande occupation de ceux qui n'ont rien à faire, et elle n'est pas sans charme. Soudain, « entre deux tertres, parmi un val profond », Girard aperçoit toute une troupe de beaux jeunes gens, qui chevauchent à fond de train sur des mulets d'Aragon et ne tardent pas à déboucher sous les murs du château, près du perron. Ils sont bien montés : leurs selles sont brodées, leurs freins sont à boutons d'or. Leur chef est jeune comme eux, et comme eux charmant. 11 descend de son mulet et monte allègrement à la salle, portant sur le poing un faucon plus blanc qu'une feuille de peuplier ou de saule. Rien qu'à le voir, tout le sang de Girard frémit; il change de visage et s'écrie : « Comme il ressemble à notre famille! » Le duc de Vienne, une fois saisi de ce doute, veut décidément savoir à quoi s'en tenir, et se propose d'éprouver le nouveau venu : « N'allez pas au-devant de lui, dit-il à ses sergents; ne l'accueillez « point; ne lui parlez pas. » Devant ce silence étrange et cet abord glacial, Aimeri s'indigne, et sa colère s'allume : « Si c'est ainsi que
1 Daurelet Béton, 1. 1., pp. 54, f>5. Une autre vocation est encore celle du petit Doolin do Maycnce, dont nous avons pins haut raconté les aventures «robinsonnières». La première fois qu'il voit un chevalier en armes, il comprend soudain tout le mécanisme de l'armure.
« vous recevez vos hôtes, sachez qu'il y a des auberges au bourg et « que j'ai encore quinze livres d'or. » Et il ajoute : t Vous m'avez « tout l'air de gloutons losengiers, et je me vengerai de vous. » Làdessus, Girard éclate de rire et, reprenant sa gravité, demande à son neveu : « Ne serais-tu pas un jongleur? Fais ton métier. » Et se tournant vers le dépensier du château : « Voilà un garçon qui ne « sait même pas comment on porte un faucon. Prends-lui son « oiseau, et mets-le sur la perche. » Aimeri se met de nouveau en rage. Il n'entend pas qu'on le traite aussi cavalièrement, ni surtout que l'on doute ainsi de son talent de fauconnier : « Décidément, » dit-il à Girard, « je retourne vers mon père; car, à coup sûr, « mon oncle n'est pas ici. — Si tu es jongleur, » reprend l'autre qui veut pousser l'épreuve jusqu'au bout, «c'est le moment de nous « dire une petite chanson. Tiens; voici ma pelisse d'hermine. Ce « sera ton salaire. Va. » Cette fois, le jeune damoiseau n'y tient plus : il prend son épervier et s'en sert, comme d'un marteau, pour frapper Girard en plein visage. Le sang coule sur le visage du pauvre duc, qui feint la colère: «Pendez-le, s'écrie-t-il, pendez-le. » Soixante écuyers et sergents se jettent alors sur le « glouton » et s'apprêtent à lui faire un mauvais parti. Pâle et tremblant, Aimeri les lient tous en respect sous la fierté de son regard : « Je « suis le fils de don Hernaut le baron; je suis le neveu de Girard. « Arrière !» Girard l'entend, court à lui, le presse entre ses bras joyeux, lui baise la bouche et le menton : « Ah! tu es bien de la « famille, lui dit-il, et tu as un cœur de baron. » Et l'épreuve s'achève dans ce baiser et dans ces larmes '.
D'autres épreuves étaient celles que les événements eux-mêmes faisaient subir aux fils des barons ou des rois. La féodalité ne donnait lieu que trop naturellement aux guerres et aux haines privées, aux compétitions de terres et de droits, et le mineur féodal n'était que trop souvent exposé à de réels, à de graves dangers. On était parfois contraint de le mettre en sûreté chez quelque protecteur puissant, et il fallait attendre qu'il fût chevalier pour lui donner l'occasion de reconquérir son honneur avec son bien. C'était dur et long. Tous les damoiseaux, d'ailleurs, avaient ici un modèle
Onquesmez arnieùre ne vit ne ne s'arma, — Ma Sature Vapritlti Dieu qui l'enseigna (Doon de ilaience, y. 2199). 11 y en a vingt autres. =* Gironde Viane, éd. P. Tarbé, pp. 43-46.
2is LA JEUNESSE BU BAUON.
qu'ils ne se lassaient pas de considérer : héros incomparable, et de qui les enfances étaient chantées dans tous les châteaux de l'Europe chrétienne. Qui pouvait se plaindre d'avoir une jeunesse trop rude et trop éprouvée, quand celle de Charlemagne lui-même, de ce Charles « dont la grandeur a pénétré le nom », avait été délaissée, solitaire, angoisseuse? Ah! l'on se consolait aisément de toutes ses peines, en songeant aux redoutables obstacles dont avait dû triompher la grande âme du fds de Pépin. A peine son père était-il mort qu'il connut le poids de la douleur. Ce père avait été empoisonné par deux bâtards qui souhaitaient également de se débarrasser du fils légitime, et voilà le petit Charles au pouvoir de ces deux traîtres dont la légende nous a conservé les noms : Heudri et Rainfroi. Par malheur, l'enfant n'était pas encore de taille à lutter contre ses frères, et n'avait d'autre défense que sa fierté. Une première fois, ses amis l'arrachent aux misérables qui le veulent perdre, et lui assurent une retraite chez sa propre sœur, au duché d'Angers; mais les traîtres, à force de ruses, remettent un jour la main sur leur victime et se proposent d'en finir rapidement avec ce petit roi, avec ce lionceau qui décidément les gêne. Le tuer, c'est facile; l'empoisonner, c'est bien; mais ils trouvent que leur vengeance serait incomplète, s'ils ne se donnaient pas la joie d'humilier devant leur bâtardise le véritable héritier de la couronne de France : « Tu vas, lui disent-ils, nous servir à table. » Tout ce que Charles a de sang dans les veines lui monte alors au visage. Il empoigne un paon rôti et le jette, brûlant, à la tête de Rainfroi. Puis, saisissant une broche de cuisine et la brandissant aussi fièrement que si c'eût été sa future épée Joyeuse, il en perce le bâtard qui rugit de rage et le veut égorger sur l'heure. Le palais s'emplit d'un inexprimable tumulte: repas interrompu, cris de rage et cris de victoire, bruits d!armes. Le petit Charles, encore tout fier de son premier exploit, mais trop faible pour résister longtemps, est littéralement emporté par les partisans de la royauté légitime, qui s'enfuient au galop de leurs aufcrans et le cachent dans une forteresse, à quelque distance de Reims. Mais Reims est trop près des bâtards, et les bâtards sont trop puissants. Il faut.de toute nécessité, il faut conduire l'enfant plus loin et lui ménager un meilleur asile. Chose cruelle à dire : la chré-
lienté ne peut offrir ce refuge à celui qui est appelé à porter au front la première et la plus belle de toutes les couronnes chrétiennes, et c'est chez les infidèles qu'on est forcé d'abriter la jeunesse de celui qui sera un jour leur plus terrible ennemi. On passe les Pyrénées; on se hâte ; on arrive à Tolède, chez le roi sarrasin Galafre. C'est là que Charles va se cacher comme un coupable et qu'il est contraint, hélas ! de dissimuler jusqu'à sa naissance, de voiler jusqu'à son nom. Ce n'est plus Charles, c'est « Mainet ». Quelques amis dévoués veillent sur lui, dans l'ombre, et leur principale occupation consiste à empêcher ce fils de lion de se révéler lion trop tôt. Il se consume, cet enfant royal; il ne rêve que de batailles et s'irrite contre ceux qui le retiennent. On le réserve pour le trône de France, on le lui fait entendre, on le lui dit; mais il est trop jeune encore pour avoir le sens politique et ne s'explique point la prudence qu'on lui impose. Le roi païen qui l'a si bien accueilli, le bon Galafreest en guerre contre ses voisins, et le fils de Pépin ne désirerait rien tant que de lui prouver sa reconnaissance en distribuant des coups de lance à tous les ennemis de son hôte. Le jour arrive (et l'on devait s'y attendre) où Mainet, comme un jeune fauve, échappe à la surveillance de ses gardiens et tombe au milieu d'une bataille où son jeune courage se donne carrière. Il frappe, il renverse, il tue. Mais c'est à l'émir Bruyant qu'il veut s'attaquer, c'est à cet ennemi mortel de Galafre. Il le cherche, bondit sur lui, l'atteint. Le grand duel commence, mais ne dure pas longtemps et, quand la poussière se dissipe, nous voyons, près d'un cadavre horriblement décapité, un beau jeune damoiseau qui, semblable à David, tient fièrement une tète coupée. Le damoiseau, c'est Mainet, et la tète est celle de Bruyant. Cependant. les « enfances » et les épreuves du fils de Pépin ne sont pas près de prendre fin ; mais un sourire de jeune fille va bientôt récompenser ce vainqueur de son premier exploit et de tant d'autres dont le récit serait trop long. Et voici que nous voyons apparaître, dans la brume d'un horizon peu lointain, la très aimable figure de la fille de Galafre, le sourire jeune et frais de cette Galienne qui sera bientôt la femme de Mainet, ou, pour mieux parler, de Charlemagne1.
• Charlemagne, de Girard d'Amiens, Bibl. nat., fr. 778, f°23\°-u3 v°. CI Mainet, poèmo du m» siècle, mis en lumière par M. Gaston Paris {Remania, juillet-octobre 1873).
Une des plus rudes épreuves que l'on pût infliger aux jeunes damoiseaux, c'était de les priver de leur fortune et de leur dire : « Nous ne vous donnerons rien. Cherchez ailleurs. » On sait les avantages, véritablement énormes, que le droit féodal assurait au fils aîné, et il n'est pas étonnant que les cadets, désireux d'un meilleur sort, aient eu parfois la soif, la noble soif des aventures. Quand ils n'entraient pas dans l'Église où ils faisaient souvent d'assez médiocres clercs, ils se jetaient dans les entreprises téméraires et lointaines. Les poèmes qu'ils entendaient chanter tous les jours dans le château de leurs pères, ces vers héroïques étaient bien faits pour développer de telles idées dans ces jeunes cerveaux. On n'y voit que damoiseaux dépouillés de leur héritage et qui conquièrent de grands royaumes à coups de lance. On y assiste à ce spectacle (toujours si intéressant pour les déshérités de la fortune) de pauvres gens que leur seul mérite conduit à la richesse. « Quand je suis venu à Paris, j'étais en sabots » : ce mot n'est pas d'hier, et Aimeri de Narbonne le répète, sous une autre forme, à ses enfants qu'il déshérite : « Quand j'allai à Vienne, je ne possédais rien1. » Autour des princes, dans toutes les cours, il y a un grand nombre de ces cadets sans fortune, de ces « valets » qui regardent à tous les points de l'horizon pour savoir où ils pourraient bien chercher la gloire... et le reste. « Jouvencel sorn.es, acroissons nostre pris — Et querons los en estrange païs2. » Sans doute, ils connaissent tous les dangers de ces aventures; mais ils se redisent volontiers le beau proverbe chevaleresque : « Car ne puet cslre, ce est chose passée3 — Hounours par armes sans perill conqueslée1. » Et ils partent.
Un autre idéal que se forgeaient les jeunes nobles et que nos poètes offraient très volontiers à leur regard, c'était un beau mariage qui leur donnât du même coup la fortune avec la gloire. Je ne connais, à ce point de vue, rien qui soit plus invraisemblable et plus charmant que le Département des enfans Aimeri. Ah! voilà une chanson qui devait ravir les damoiseaux et les faire longuement rêver. Écoutez plutôt : « Aimeri est pauvre, et ne possède réellement que
* Dcpartcmenl des en fans Aimeri, seconde rédaction, version du ms. Hnrl. 1521, 1*65 v".= * Garin le Loherain, I, 79. =5 Enfances Ogier , v. 2507 et ss. : Car joenes hom qui à prouece bée, — Qui vuet en armes sa vie avoir usée, — Doit querre hounour tant que il l'ait
Narbonne, qu'il veut laisser, non pas à l'aîné (remarquez-le bien), mais au plus jeune de ses sept garçons. C'est sa façon d'entendre la liberté de tester, et elle n'a rien, comme on pourrait le croire, de rigoureusement contraire au droit féodal. Ce qu'il y a de certain, c'est que cette décision du « vieux de Narbonne » n'est pas de nature à plaire à nos six damoiseaux qui se voient cependant forcés d'en prendre leur parti et de se taire : car ils savent que le vieillard est entêté et brutal. Ils vont être, d'ailleurs, rapidement consolés, et vous allez voir comment un baron féodal s'y prenait pour «établir «ses enfants. Aimeri interpelle tout d'abord l'ainé de ses fils, qui s'appelle Bernard : « Ce serait grand'ver- « gogne, lui dit-il d'une voix terrible, si vous espériez quelque « bien à Narbonne. Par la foi que je dois à saint Pierre de Rome, « vous n'y aurez même pas la valeur d'une pomme. » L'enfant regarde son père, étonné. L'autre continue : « Prenez cent che- « valiers avec vous, et allez droit à Brubant. Il y a là un duc très « fier, qui a la plus belle fille du monde. Allez la demander à « son père. Partez. » Sans paraître alors trop ébaubi, Bernard répond très simplement : « Puisqu'il vous plaît ainsi, mon père, je « le veux bien. » Et se tournant vers ses cbevalicrs : « A cheval! » leur dit-il, et les voilà en selle. La femme d'Aimeri, la mère de Bernard, prend tout au plus le temps d'embrasser son fils et de lui donner « comme présent d'étrennes » trois sommiers chargés d'argent et d'or. On précipite les adieux, on broche les destriers, on part au galop, on perd de vue les tours et le donjon de Narbonne, on passe les collines, les vallées, les montagnes. Où est située la ville de Brubant? Je l'ignore, et le poète du xu* siècle l'ignorait, je pense, autant que moi. Mais enfin, la voilà qui apparaît soudain aux yeux des Narbonnais, tout ensoleillée, toute splendide à voir : « Oh ! » s'écrie Bernard, « la belle ville! » Il ne se donne pas le loisir de l'admirer longtemps, et y fait bravement son entrée à la tète de ses cent chevaliers. Ils ne descendent de cheval qu'à la porte du palais, sous les oliviers, et montent à pas lourds l'escalier de pierre qui conduit à la grand'salle. Le Duc s'y tenait au milieu de tous ses
trouvée. — Souvent doit estrp sa vie aventurée, etc. Dans une chanson plus ancienne, un père dit à son fils : Querrez hennor dont vous n'avez néant, — Si coin ge fis tant coin fui de joTent (Charroi de Mme», v. 623 et ti'ii).
barons, comme s'il se fût attendu à cette singulière visite : « Beau « doux sire, lui dit Bernard d'une voix claire, le comte Aimeri vous « mande que vous me donniez pour femme votre fdle, la belle. » Le père y consent sur l'heure, et la jeune fdle arrive tout à point pour donner son consentement à un mariage aussi inattendu : « Ma fdle belle et sage, je vous ai donné un mari. — Béni soit Dieu ! « Nommez-le-moi, beau sire. — C'est Bernard de Narbonne la riche. « — Je ne le refuse point. » On appelle l'évêque qui se hâte, et Bernard, sous sa bénédiction, a bientôt « fiancé et juré » la damoiselle. Le lendemain, messe solennelle et grande fête dans la salle voûtée. C'en est fait : Bernard est marié, bien marié, et le poète ajoute naïvement : « De ce fils d' Aimeri, je ne veux plus rien vous « dire, ni de sa femme que Dieu bénisse. » Passons aux autres.
Cette scène que je viens d'analyser exactement d'après notre vieux poème, cette même scène y est servilement reproduite jusqu'à deux ou trois fois, et ce que nous venons de raconter de Bernard pourrait, sauf deux ou trois mots, s'appliquer à Garin et à Ilernaut. Rien de plus vif, de plus populaire, de plus profondément épique que ces répétitions presque littérales. C'est ainsi que nous voyons Garin, chassé par son père de Narbonne, se diriger vers la ville d'Anseûne qu'il délivre des Sarrasins et où il épouse la fille du duc Naimes, Eustache à la tête blonde. C'est ainsi que nous voyons Ilernaut le roux, également chassé par Aimeri, s'éloigner de sa chère Narbonne, sauver à coups de lance la ville de Girone assiégée par les païens et devenir soudain le mari de la belle Béatrix. La destinée de Beuves est plus originale, et c'est lui qui est demandé en mariage. Le roi de « Gascogne la grande » vient de mourir, et ne laisse après lui qu'une fille, Helissent la belle. Conformément aux plus strictes lois du droit féodal, l'orpheline va trouver le roi Charles qui est son propre seigneur : « Mon père est mort : je « viens vous demander un mari. » Le Boi, sur-le-champ, la prend par la main et, appelant Beuves : « Prends, lui dit-il, prends cette « dame pour femme. » — « Mille mercis, » répond Beuves, et il appelle l'évêque qui sur-le-champ les marie. On ne saurait aller plus vite.
C'est ainsi que quatre des fils d'Aimeri assurèrent leur fortune par de beaux mariages; c'est ainsi qu'ils acquirent les duchés de
Brubant, d'Anseûne, de Girone et de Commarcis. Et ces duchés là valaient des royaumes1.
Il est vrai qu'Aimer et Guillaume, leurs frères, furent moins rapidement heureux ; mais quatre damoiseaux richement mariés, quatre sur six, c'en était assez pour satisfaire, dans les châteaux du xne siècle, les auditeurs les plus difficiles. Nous ne serons pas plus exigeants.
Quoi qu'il en soit, les épreuves de nos damoiseaux ont pris fin, et nous n'avons plus ici qu'à parler de leurs vertus... et de leurs vices.
VU
Le damoiseau est courageux : c'est son métier. Son plus vif désir, dès l'âge de dix ans, serait de suivre les grands chevaliers tout emmaillés de fer qui partent à l'ost sur leurs gros destriers, leurs longues lances au poing. Ces départs le mettent en rage et les chevaliers rient bruyamment des colères de cet enfant qui est forcé de rester à la maison, avec sa mère, avec les femmes : « Me « voilà déshonoré, dit gravement le petit valet, et je vais être tenu « pour vil. » Ce sont les propres paroles du petit Guibert, de ce septième enfant d'Aimeri de Narbonne, quand il assiste au départ de ses frères qui courent à leurs aventures. C'est en vain que son père lui promet, lui réserve à lui seul toute la ville et tout le duché de Narbonne : rien, rien ne peut le consoler'. Dans cette geste des Narbonnais, il n'est pas d'enfant qui n'ait cette précocité de courage. Vivien, l'admirable Vivien dont nous aurons lieu de parler si souvent, a un frère de quinze ans qu'on a dû laisser dans les mure d'Orange, au moment où va se livrer la grande et décisive bataille d'Aliscans : « Vous êtes trop jeune et de petit aé, » dit bienveillamment Guillaume à l'enfant Guichardet, « pour aller ainsi à la ren- « contre des païens. Votre regard n'est pas capable de supporter le « spectacle d'un champ de bataille couvert de morts. Restez avec
* Département de» enfant» Aimeri, Bibl. nat.,fr. 1448, 1*87 et ss. Nous en avons donné une analyse sous une autre forme dans nos Épopée» françaises, IV, pp .309-.11 9, et une traduction coMfLiTE, ibid.,\, pp. 497-501. = * Département; version du ms. du Ilritisli Muséum, Harl. I"J I , f 67, 68. Cf. dans le Covenan» Vivien (v. 1248) la belle parole de Guichardet : « Se ge reraaing, pou me doit l'en prisier. »
« votre tante Guibourc. Plus tard nous verrons à vous faire che- « valier. » Guichardet pleure, Guichardet reste; mais il a son idée, qu'il met rapidement à exécution. Il pénètre dans l'écurie dont il a déverrouillé la porte, y prend un destrier « fort et courant », le selle et part sans armes. C'est en vain d'ailleurs que Guibourc, « la comtesse au fier visage », envoie cent bacheliers à sa poursuite. L'enfant revient de lui-même, par un chemin détourné, et supplie sa tante de Y adouber chevalier. 11 est rare, comme nous le dirons ailleurs, de voir ainsi l'Ordre de la chevalerie conféré par une femme; mais rien ne semble ici plus naturel. Guibourc lace le heaume sur cette jeune tête, revêt son neveu du haubert, lui ceint l'épée au côté gauche. On dit qu'à peine armé, le nouveau chevalier fit un temps de galop et s'élança du côté des païens. Mais tant d'émotions l'avaient vivement agité, et il était en larmes1.
Les petits Lorrains ne le cèdent pas aux petits Narbonnais, et ont le même sang dans les veines. Quand le tout petit Hernaudin apprend la mort de son père Begon : « Dieu ! si j'avais au corps « un haubergeon, pour aider mon oncle Garin contre ses enne- « mis! » Garin est là, qui l'entend et est ravi de ce cri de rage. Il prend l'enfant entre ses bras : « Vous êtes trop hardi, beau ne- « veu ; mais vous ressemblez tant à mon pauvre frère, le riche duc « cm Diex face merci ! » La scène est charmante*.
Les chanteurs de la geste du Roi ne pouvaient pas se montrer inférieurs à ceux des autres cycles, et proposer aux jeunes nobles de moins beaux modèles. Le seul Charles ne leur suffisant pas, ces poètes eurent un jour l'idée de remonter à son père Pépin et de rimer certain épisode de son histoire ou de sa légende qui avait été jadis raconté en bons termes par le moine de Saint-Gall3. A ceux qui le plaisantaient sur sa petite taille, le roi Pépin donna une
" Covenans Vivien, v. 1155-1191 et 1250-1276. = '- Carins li Loherains, II, p. 268. = » « Là [dans le palais de Charles] il y avait un lion qu'on y nourrissait depuis longtemps; — On n'entendit jamais parler de bête plus cruelle. — 11 a rompu sa cage, il la mise en pièces.... — Charles-Martel, sans plus de retard, se lève; — Il emmène sa femme avec lui, ne l'a point laissée. — 11 n'y en a pas un seul qui n'ait quitté la table. — Pépin le voit, il rougit de colère, — Entre dans une chambre, n'eut pas le visage troublé. — Il trouve un épieu, fièrement le paumoie — Et va droit vers le lion, que ce soit sens ou folie. * Quand Pépin tient l'épieu, ne veut plus demeurer, — Vers le lion s'en va, n'a désir de s'arrêter. — Devant, en pleine poitrine, le sut bien assener, — L'épieu jusqu'à
LA VEH.Ute DES ARMES (p. 315)
A ia chapelle du baron saint Martin Veilla le damoiseau jusqu'au matin...
{(ùri»$ H l.okeraù», 11, p. 185.)
224 Composition de G. Jourdain.
preuve de son grand cœur. Il assistait à un combat d'animaux, et c'était là un des divertissements qui plaisaient le mieux à la brutalité de la race germaine. Tout à coup on le vit se jeter dans l'arène entre un lion et un taureau qui luttaient, terribles. D'un coup, d'un seul coup, il tranche la tête du lion et, regardant d'un air railleur ceux qui lui eussent souhaité une ou deux coudées de plus: «David était petit, leur dit-il, et cependant il tua Goliath; « Alexandre était petit, et certains de ses capitaines, plus grands « et mieux faits que lui, avaient moins de force et moins de c cœur. » Ainsi parle l'annaliste, et il faut avouer que le poète a quelque peu embelli ou défiguré cette historiette plus ou moins apocryphe. 11 s'agit, dans la chanson, d'un lion qui s'est échappé de sa cage et qui effraie Charles Martel lui-même. Pcpin, qui est encore un tout jeune homme, saisit un épieu, marche résolument au-devant de la bête, lui perce la poitrine, la cloue à terre. Charles embrasse le jeune vainqueur, et sa mère fond en larmes. Voilà un début qui annonçait un grand roi; voilà, pour nos damoiseaux, un modèle de plus.
Mais c'était le petit Roland, c'était « Rolandin » qui, dans ce même cycle de Charlemagne, était surtout le type achevé du jeune courage et l'idéal de l'enfant noble. Tous lui voulaient ressembler, même par les mauvais côtés ; tous lui ressemblaient un peu.
L'âme d'un damoiseau, aux xie et xir* siècles, se compose, comme celle de Roland, d'un certain nombre d'éléments dont il est aisé de constater la présence, mais dont il est plus difficile d'apprécier exactement les véritables proportions. Trop de barbarie et de rudesse; un peu d'espièglerie ; beaucoup de courage...
Figurez-vous un départ d'armée durant les temps héroïques du moyen âge : un départ pour la guerre sainte, pour la croisade. Bruits d'armures, piaffements de chevaux, retentissement d'olifants; adieux trempés de larmes ; longues files de chevaliers s'achemi-
la garde lui fait au cœur couler, — Parmi le cœur lui fait le froid acier passer. — Mort l'abat sur la terre. Le lion ne peut se relever. — Chacun est accouru regarder la merveille. — Charles Martel lui-même vient son fils embrasser — Et sa mère, de joie, commence à pleurer: — « Beau très doux lils, dit-elle, comment osas penser — A si lii'J.iise « bête d'aller te mesurer? t — « Ilame, répond Pépin, on ne doit redouter — Chose « qu'on ne pourrait sans honte éviter. » Pépin avait vingt ans. (Berte aux ijrans piit, éd. Scheler, t. 35 et ss.)
nant sur les roules, plus pensifs que bruyants, et suivis de leurs écuyers qui portent leurs armes. Çà et là, quelques jongleurs lyriques, qui chantent des chants de guerre, semblables à ceux de Conon de Béthune ou de Thibaut de Champagne. Telle nous apparaît Vost de l'empereur Charles, quand elle se dirige vers l'Italie, pour y faire au roi païen Agolant cette terrible guerre qui doit se terminer, en Calabre, par la célèbre bataille d'Aspremont. Or, un jour, cette belle armée passe à Laon, sous le donjon, et le bruit qu'elle fait en passant éveille l'attention de quelques enfants qu'on a enfermés dans ce palais plenier, pour les empêcher de suivre les croisés. Ils sont en rage, ces fils de barons, et ne rêvent, nuit et jour, qu'à des projets d'évasion. Mais quand ils entendent le son des cors d'ivoire et les hennissements des chevaux de guerre ; quand, à travers leurs petites fenêtres qui ressemblent à des meurtrières, ils aperçoivent les écuyers qui cherchent des logements pour leurs maîtres; quand ils se disent que c'est là l'armée de Charlemagne et que bientôt ils n'auront plus aucune occasion de la rejoindre, les enfants n'y tiennent plus, et veulent tenter un grand coup. Ils sont cinq, mais le plus tapageur, le plus terrible est Roland. On a mis cet aiglon dans cette cage; mais, dût-il en briser les barreaux, il n'y restera pas. Par malheur, il y a, au château de Laon, un « portier » auquel on a spécialement confié la garde de ces enfants et qui ne semble pas entendre fort bien la plaisanterie. Roland entreprend d'abord de le corrompre, et essaie de tous les moyens de séduction : « Laissece nous, lui dit-il d'une voix câline, laisse-nous aller jouer un peu « là dehors.» Il l'amadoue; il l'appelle gentilhomme; il le monseigneurise : « Sais-tu ce que nous ferons, quand nous serons « grands? Nous t'armerons chevalier. » Mais l'autre ne se laisse pas prendre à ces enjôleries : « Chevalier ! vilain métier ! On y re- « çoit de vilains coups. J'aime mieux dormir. » Puis, d'une voix sévère, il ajoute : « Rentrez chez vous, et amusez-vous avec vos faucons. « Yous ne sortirez pas. » Roland bat en retraite, mais ne désespère pas de venir à bout d'une telle résistance, et y emploie successivement la douceur et la force : « Rien que pour voir passer « les chevaliers, beau frère portier, laisse-nous sortir; dis. — Non. « — Ah ! tu ne veux pas faire ce que nous voulons ! Tiens, voilà ce
« que tu mérites. » A ces mots, les enfants se précipitent sur le malheureux, le rouent de coups de bâton et le laissent pour mort, étendu roide sur la place. Puis, ils ouvrent les portes et s'esquivent.
L'armée de Charles vient de partir; elle est déjà loin. Les cinq enfants sont à pied, et font triste figure : « Çà, dit Rolandin, il « nous faut des chevaux. Puisque nous n'en avons pas, prenons- « en. » Cinq bons Bretons passent fort à propos : « C'est notre « affaire, » dit le neveu de Charles qui, comme vous le voyez, dirige toute l'entreprise. « Allons, allons, sus, sus! » Us tombent à coups de poing sur les Bretons effarés, les rossent, les désarçonnent, et sautent sur les chevaux qu'ils trouvent excellents. Mais les pauvres chevaliers, qu'ils viennent de dépouiller si prestement, vont se plaindre à leur roi Salomon de cette bande effrontée de petits brigands inconnus : « Quels sont ces enfants? » Il importe de le savoir, et on lance mille hommes à leur poursuite. On les enveloppe, on les cerne, et les voilà au centre d'un grand cercle formé de barons qui se rapprochent de plus en plus et les regardent curieusement. « Eh! c'est Roland! » dit tout à coup une grosse voix avec un gros rire, et cette voix est celle du roi de Bretagne qui vient de reconnaître le neveu de Charlemagne : «C'est Boland, « c'est Roland! » répèlent en riant tous les chevaliers. Les cinq enfants, eux, ne savent pas trop s'ils doivent rire ou pleurer; mais tout finit bientôt comme ils le désirent; on oublie qu'ils ont assommé un portier et démonté cinq Bretons; on leur pardonne; on leur fait fête; on leur permet de rester dans les rangs de la grande armée et de prendre part à la grande croisade. Roland triomphe'.
Tous les « enfants » n'avaient pas la mutinerie de Roland. 11 y en avait qui étaient graves et savaient, dès l'âge de douze ans, donner à la vie sa véritable couleur. Je m'en voudrais de terminer les quelques pages que je consacre aux vertus de nos apprentis chevaliers, sans avoir tracé d'une main rapide le portrait de l'un de ces damoiseaux, de belle race et de grand air, et qui sont épris du devoir, du seul devoir. J'intitulerais volontiers ce portrait:
« Atpremonl, éd. Guessard, pp. 15, 16. La traduction complète de cet épisode se trouve dans nos Epopées françaiui, 2" éd., III, pp. 79 et ss.
«Un fils, » et je regrette fort vivement que. Victor Hugo ne l'ait pas fait figurer dans la splendide galerie de sa Légende des Siècles. C'est plus beau qu'Aymerillot.
« Un fils! » Il faut tout d'abord se figurer ici la majesté d'un père féodal. Quoiqu'il vécût avec ses enfants tous les jours et à toutes les heures du jour, il en était redouté autant qu'aimé, et démentait ainsi l'antique proverbe : E longinquo auctoritas. On commençait par trembler devant le père : on l'embrassait ensuite. Tous ses fils attachaient sur lui leur regard, pour lui ressembler, et mettaient la main à l'épée pour le défendre. Vie patriarcale mêlée de brutalités militaires et dont il ne faut exagérer ni la beauté, ni la rudesse. La légende suivante en fait foi, et elle est plus historique que bien des histoires.
Donc, en ce temps-là, les Anglais de Londres s'étaient passionnés (qui le croirait?) pour un jeune Français de douze ans qui avait récemment débarqué à Douvres et habitait leur ville depuis quelques jours. On ne parlait que de cet enfant merveilleux. 11 était beau à plaisir, et tous les autres enfants de son âge lui ressemblaient « comme une pie ressemble à un faucon ». Qui ne l'aurait aimé? Il était si adroit à l'arc turquois, si habile à l'escrime! Mais surtout si généreux! Ce n'étaient tous les jours, à son hôtel, que distributions de riches fourrures, de chevaux, d'éperviers. 11 était alors aisé de se faire, à Londres, vêtir à peu de frais: on allait à la maison du jeune Français, où vingt sergents donnaient, sans les compter, les manteaux, les bliauts, les pelissons d'hermine. Tous les pauvres connaissaient le chemin de cet hôtel béni. Le Roi avait pris le jeune valet à son service, et tous les châtelains, toutes les châtelaines d'Angleterre répétaient à l'envi : « Oh! le bel enfant, le bel enfant! » Sa mère, en France, priait pour lui.
11 s'appelait Witasse. C'était le fils du comte de Boulogne et le frère de ce Godefroy qui devait un jour refuser si chrétiennement de porter la couronne d'or dans la sainte cité de Jérusalem.
Or, dans le moment même où le damoiseau de Boulogne jetait cet éclat sur la ville de Londres, il arriva que Rainaume, comte de Mon treuil (un traître), entra sur la terre de son seigneur le comte de Boulogne qui venait de tomber gravement malade et dont le fils aîné était en Angleterre. Il y entra à la tète de mille chevaliers,
pilla tout, saccagea tout, brûla tout. L'histoire de la féodalité est pleine de ces abominables violences, qu'il faut, si l'on tient à rester honnête homme, très vivement détester et flétrir. Un messager se jeta sur je ne sais quel cheval, et courut, bride abattue, au château du comte de Boulogne : « Votre pays, tout votre pays est en « flammes. »Le pauvre vieux comte entend cette nouvelle, frémit, bégaie, essaie de se soulever sur son lit; mais retombe, hélas! abattu par le mal. La comtesse s'arrache les cheveux: « Mon fils, « mon cher fils, que n'ètes-vous là ! » On se décide à envoyer un messager à ce jeune vengeur, et la courageuse femme du pauvre comte malade relève alors la tête, reprend courage, devient fière et presque sublime : « C'est moi, dit-elle à son mari, c'est moi « qui, en attendant votre fils, m'occuperai de vous lever une « armée. Je serai soudoière, je serai loeresse de chevaliers. Pourvu « que l'enfant arrive à temps! b
Quatre jours après, le messager du comte de Boulogne débarque à Douvres. C'est là qu'il monte à cheval, pour n'en plus descendre avant d'entrer à Londres. 11 mange sur son cheval, et ne boit que trois fois durant tout son voyage. Il brûle la route. Épuisé presque autant que sa bête, il a enfin la joie de mettre pied à terre sur le seuil du palais où habite le roi d'Angleterre. C'est précisément l'heure de son repas. Un tout jeune homme se tient derrière lui, cheveux blonds et yeux souriants, qui lui tient sa coupe d'or. C'est Witasse. Le messager arrive, entre sans façon, prend l'enfant à part et ne lui dit que quelques mots : « Votre père est malade, et « un traître s'est emparé de sa terre. Venez. » Sans plus hésiter, le valet remet la coupe d'or entre les mains du Boi : « Je n'ai pas « soif, dit celui-ci, et ne demande point à boire. — Prenez-la, ré- « pond brutalement le damoiseau : sinon, elle tombera par terre. » Et, sans rien ajouter, il part. Ceux qui voyagèrent sur la route de Londres à Douvres virent alors, avec stupéfaction, passer comme la foudre un bel enfant sur un gros cheval en sueur. Pas de halte, pas d'arrêt. Plus vite, plus vite encore. C'est à peine si le cavalier prend le temps de se prosterner « en croix » devant l'autel de la cathédrale de Cantorbéry. Plus vite, plus vite. Le voilà sur le port de Douvres. Quels sont ces mariniers? Des Boulonnais. « Vite en bateau! » Plus vite, plus vite encore! On arrive sur la cote de
Boulogne, et un horrible spectacle s'étale sous les yeux de ce jeune voyageur qui est si pressé. Tout le Boulonnais est en feu. «Vengeance, vengeance! » Witasse alors remonte à cheval, rencontre le traître qui a envahi le domaine paternel, le tue et, sans mot dire, retourne en Angleterre. .11 a vengé son père.
Quelques jours après, comme midi sonnait au maître moutier de Londres et que le roi d'Angleterre se mettait à table, il vit devant lui un tout jeune homme, cheveux blonds et yeux souriants, qui s'apprêtait à lui tenir sa coupe d'or. Le valet était tout poudreux et avait, chose étrange, des éperons aux pieds : « D'où venez-vous, « Witasse? lui demande le Boi qui le soupçonne de quelque aven- « ture amoureuse. — J'arrive de tel lieu, répond fièrement l'enfant, « où je ne pouvais envoyer un messager en ma place. » Modeste et silencieux, il cache la vérité, et se tait sur son admirable dévouement. Le Boi ne l'apprit que quelque temps après et, plein d'admiration : « Il faut, s'écrie-t-il, que l'enfant soit chevalier dès « demain ». Le lendemain, ce modèle des fils, Witasse, n'était plus damoiseau1.
Le damoiseau n'a pas que des vertus; mais, sous peine d'être injuste, on voudra bien remarquer que les défauts et les vices du jeune baron féodal ne diffèrent pas sensiblement de ceux que les philosophes et les poètes de tous les pays ont reprochés aux jeunes gens de tous les siècles. C'est monnaie courante.
Le damoiseau est colère, et le sang lui monte aisément au cerveau. Quand la femme de Charlemagne se vante devant le jeune Aimeri d'avoir fait baiser son pied à Girard de Vienne qui croyait naïvement baiser le pied de l'Empereur, quand elle commet l'imprudence de faire à ce neveu de Girard le récit d'une aussi méchante plaisanterie et qui passait alors pour un sanglant outrage, Aimeri sent la rage le mordre au cœur, saisit un couteau et le lance à la tête de l'impératrice qui se renverse en arrière sor la conte et esquive le coup. On se jette sur Aimeri qui veut l'égorger sur place, on le saisit, on l'emporte dehors, tandis que ce furieux
1 Godefroi de Bouillon, v. 885-1554.
LA JEUNESSE DU BARON. 23i
crie de toutes ses forces : « Partons, partons ! » aux jeunes valets qui l'ont accompagné1.
C'est au jeu surtout , c'est quand ils ont la douleur de perdre quelque partie d'échecs, que nos damoiseaux ne se possèdent plus et deviennent fous de rage. Pourquoi Chariot, fils de Charlemagne, casse-t-il, d'un coup d'échiquier, le crâne de Beaudouinet, fils d'Ogier? C'est parce que Beaudouinet l'a fait irrévérencieusement « échec et mat* ». Renaud de Montauban est à peine chevalier qu'à la suite d'une querelle de jeu, il enfonce un échiquier dans la tète de Berlolais, neveu de l'Empereur*. Ces terribles échiquiers du xii* siècle ne ressemblaient guères à nos petits damiers en bois léger, qu'un enfant peut briser avec ses petits doigts : ils étaient massifs et leurs quatre angles formaient autant de coins terribles qui entraient mortellement dans les os et dans les chairs. Quand le fils d'Olive et de Doon de la Roche, quand le petit Landri est forcé d'assister au mariage de son père avec une seconde femme, il entre en une fureur étrange et, s'adressant à l'archevêque qui bénit cette union maudite : « Toi, s'écrie-t-il, je te tuerai quand « je serai grand. » Puis, se tournant vers la nouvelle épouse : « Je « me vengerai », lui dit-il, et il frappe d'un coup d'échiquier je ne sais quel traître qui a osé, devant lui, calomnier sa mère*. Rien ne calme cette petite âme furieuse, mais qui, du moins, est furieuse pour un bon motif. C'est le môme sentiment, c'est la même rage, quelque peu légitime et excusable, qui anime l'enfant Gautier dans cette épopée de la colère qui s'appelle Raoul de Cambrai : « Si je vis assez pour avoir un jour le heaume lacé en ma « tète et l'épée à mon poing, je ferai payer cher votre mort, oncle « Raoul*. » Mais je ne connais pas de violence qui soit comparable à celle de Renier et de Girard, fils de Garin de Monlglane, telle qu'elle nous est racontée dans Girars de Viane. Violence inexcusable, sans frein, stupide. De gros jeunes Germains qui ne veulent pas attiédir la chaleur de leur sang et sont enragés au sens propre de ce mot. Ils arrivent un beau jour à la cour du Roi, et sont fort scandalisés, tout d'abord, qu'on ne leur fasse pas un plus bril-
1 Girart de Viane, pp. 51, 52. = « Ogier le Danois, v. 3152-5155. = 3 Ucnaus de Montauban, pp. 51, 52. = * Doon de la Roche, British Muséum, Harl. 4401, f" U-22. == • Raoul de Cambrai, éd. Le Glay, p. 143.
lant accueil. Ils se mettent à table, et on ne leur sert qu'un povre mengier : un petit pain et « une fois à boivre ». Voilà qui les met déjà en mauvaise disposition ; mais ils sont bien plus furieux quand le Sénéchal refuse brutalement de l'avoine à leurs mulets, et quand il a l'audace de frapper l'un d'eux de son bâton de pommier. Renier hausse le poing, lui brise l'os de la goule, le tue roide, saisit le cadavre par un de ses pieds et « le jette au grenier ». Terrifiés par cette exécution sommaire, tremblants, effarés, les sergents et les écuyers s'enfuient de tous côtés : c'est une panique universelle, et il n'y a de tranquille et d'assuré dans toute la cour que le meurtrier et son frère. Ils sont même tout joyeux. Pendant la nuit, il se font aaisier et fringues et dances ont assés à couchier. Le lendemain, c'est une autre affaire. Ils veulent pénétrer auprès du Roi qui entend la messe dans la chapelle de son palais; mais, comme ils sont pauvrement vêtus, l'huissier les repousse : « Ces petites gens à cotte grise sont vraiment plaisants de vouloir entrer au palais, quand tant de hauts barons, couverts de fourrures et vêtus de cendal d'outre-mer, sont obligés de rester à la porte! » L'huissier aurait mieux fait de se taire; car il s'attire cette verte réplique de Renier qui est devenue célèbre : « Sache, misérable, « que le cuers n'est mie ne ou vair, ne ou gris, mais qu'il est ou « ventre, là où Deus l'a assis ». Là-dessus, ces forcenés se précipitent sur la porte du palais, sur cette porte auguste et presque sacrée : d'un premier, d'un seul coup de pied, Renier, H damoisels gentis, la brise en deux moitiés. Le « portier » essaie en vain de résister à ce brutal, à cet insensé qui n'est plus un homme. L'infortuné est frappé à son tour, écrasé sous sa porte, piétiné, écervelé, tué, et les deux jeunes valets, contents d'eux et souriants, paraissent enfin devant l'Empereur, qui tremble de peur et... s'empresse de les armer chevaliers1.
Le damoiseau est léger, comme tous les jeunes gens; mais chez nous, en France, sa légèreté revêt souvent la forme de la gaminerie. Gaminerie un peu parisienne, et telle qu'on a pu la constater dans l'épisode de Roland et du portier de Laon. On n'est pas impunément Français, et cette race a toujours aimé le franc rire. Je ne
* Girars de Viune, pp. 15-21.
dis pas qu'elles soient toujours attiques, les plaisanteries de nos jeunes nobles du xn* siècle; mais elles sont parfois d'un bon comique, qui est très naturel et très vivant. Une de celles qui devaient le plus aisément provoquer ce rire un peu épais de nos pères est à coup sûr l'histoire de Floovant et de son maître. Il est vrai que cette affabulation est empruntée aux Gesta Dagoberli régis1 et qu'on a jadis fait honneur à Dagoberl lui-même de cette vraie équipée de collégien ; mais le poète du xne siècle, auquel nous devons une nouvelle édition de ce récit, l'a si agréablement arrangé et adapté à son temps qu'il peut passer pour original. La scène se passe au temps où la mode était en France de porter barbe au menton. Clercs et laïques, tous étaient barbus, et le comble du déshonneur consistait à être glabre. Un voleur était-il pris en flagrant délit : « Qu'on le rase. » Or, nul n'avait une plus belle barbe en France que ce duc de Bourgogne, nommé Sénéchal, dont le roi Clovis avait fait le précepteur de son fils Floovant. On peut même ajouter qu'elle était trop belle, puisqu'elle donna au damoiseau royal une si étrange et si fâcheuse tentation. Comme son maître s'était endormi, le jeune écervelé s'approche, et la fantaisie lui prend soudain de couper ces beaux grenons, ces tresses superbes. C'est ce qu'il fait avec le petit couteau bien affilé qui lui servait à peler des pommes. Mais quelle douleur et quelle rage, quand Sénéchal s'éveille ! «Votre père, dit-il à Floovant, vous fera couper la tête et les « membres. » C'est en vain, d'ailleurs, que reniant essaie de l'apaiser et lui promet trente destriers, quinze châteaux et le harnois de trois cents chevaliers: «Non, non, reprend le pauvre ébarbé; voire « père saura tout. » Là-dessus, il cache, dans son manteau de satin, son visage enlaidi et déshonoré, et ne le découvre que quand il paraît devant Clovis. « Voici, dit-il, l'œuvre de votre fils. » Le pauvre Floovant n'en fut pas quitte à moins de sept années d'exil. C'était chèrement payé'. Mais ce n'est pas Floovant qui, comme on le dirait aujourd'hui, tient dans notre épopée « l'emploi des comiques »; ce n'est pas lui; mais Hernaut deGirone, que l'on appelle encore Hernaut le Roux. Ce frère de Cuillaume d'Orange est en quelque manière le « farceur » attitré de nos chansons de geste. C'est sa
• Cap. ti et vu, reproduits par les Chroniques de Saint-Denis, lib. V, cliap. ni. V. la Préface du Floovant, de Guessard et Miclielanl (pp. vi, vu). = » Floovant, vers 4'2-H6.
fonction: faire rire. Lorsque son père l'a chassé de Narbonne avec cinq de ses frères pour l'envoyer chercher fortune ailleurs, il s'achemine avec eux vers Paris. La route est longue et le voyage abonde en épisodes de tous genres. Voilà de joyeux damoiseaux, certes, et qui ne connaissent pas l'ennui. Ils ressemblent d'ailleurs aux enfants de tous les pays et de tous les temps, qui ne se lassent pas d'entendre cent fois la même histoire et rient d'aussi bon cœur à la centième. La grande, l'éternelle plaisanterie parmi les frères d'Hernaut, c'est de le supposer « sénéchal du Roi », de lui en donner le titre, et de lui rendre « pour rire » tous les honneurs qui sont dus à cette haute charge. Guillaume l'en a investi avec une solennité plaisante : « Dorénavant, lui a-t-il dit, sois hardi et fier, et soutiens bien justice. » Ils arrivent ainsi aux portes de Paris, où le Roi tient sa cour. Mais, hélas ! la ville est « enconbrée », et il n'y reste plus un seul logement libre. Que faire? Hernaut ne perd pas la tète et, comme l'abbé de Cluny se plaint de ne pas trouver un gîte, tout abbé de Cluny qu'il est : « Calmez-vous, lui dit-il très gravement. Vous voyez préce sentement devant vous le Sénéchal du Roi en personne. Oui, mon- « seigneur, le Sénéchal lui-même. Vous aurez un logement. Allez. » Il n'en coûte pas à Hernaut de faire de telles promesses ; mais il se demande anxieusement comment il les pourra tenir. Le voilà qui erre à Paris, dans la grand'rue, et une bonne odeur de cuisine arrive jusqu'à lui. « Ho, ho! dit-il, qu'est ceci? Et qui fait ainsi « ripaille? » Sans plus de façon, il entre dans une belle maison où sont attablés des bacheliers. Fort étonnés de voir ce grand garçon faire irruption dans leur salle, ces joyeux convives lui apprennent qu'ils sont les hommes du duc de Bourgogne et composent sa suite. « Que m'importe! s'écrie Hernaut. Je suis le Sénéchal du Roi, et « j'ai besoin de ce logement. Sortez. » Comme ils résistent, il les roue de coups, et demeure enfin maître de la place; puis, il installe l'abbé de Cluny dans une belle chambre bien tapissée, et le laisse chanter matines avec ses moines. Il s'agit maintenant de loger le bon roi de Pavie, Boniface, qui circule à pied dans les rues, à la recherche d'un hôtel : « Je suis le Sénéchal du Roi, lui dit Hernaut. « Vous serez logé tout à l'heure ». Là-dessus, il entre dans un palais tout étincelant de lumières; grant luminaire par leanz esgarda. « Qui êtes vous? » dit-il aux hôtes de cette magnifique habitation.
Il se trouve qu'il a devant lui le légat du Pape et deux archevêques. Il les déloge et dit à Boniface : t Entrez. » Même aventure avec de gros Allemands dont il convoite le logis : « Quelle belle mine « vous avez! » leur dit-il d'abord. Comme le Renard, il débute par des compliments, mais ne tarde pas à en venir à l'argument décisif des coups de bâton : les Allemands lui cèdent le terrain et vont se plaindre à l'Empereur de cet étrange et trop envahissant sénéchal. Pendant qu ils se donnent cette peine, Hernaut se prélasse dans la maison dont il les a dépossédés : « Qu'on me fasse venir des jongleurs ! » dit-il. Mais c'est la dernière de ses escapades. Tout se découvre, et les gens de l'Empereur sont sur le point de faire un très mauvais parti au sénéchal Hernaut et à ses frères qui le défendent. Par bonheur l'affaire s'arrange, et Charlemagne, ravi de la hardiesse de ces beaux jeunes gens de Narbonne, leur confère à tous la chevalerie. Ils l'avaient bien méritée'.
Il y a plus d'une sorte de légèreté, et Gautier d'Aupais n'a pas la même physionomie qu'IIernaut de Beaulande. Néanmoins, c'est encore un étourneau, et qui offre plus d'une ressemblance avec nos étourneaux contemporains. Son père est un petit gentilhomme des environs de Beauvais, qui serait heureux de le voir réussir aux tournois et l'envoie, certain jour, à l'une de ces fêtes coûteuses. Le jeune homme y réussit peu, mais, en revanche, dîne fort bien à l'auberge et n'a pas un denier pour payer sa note. Ce sont aventures journalières. Il joue « pour se rattraper » et perd jusqu'à ses habits. Son père l'accueille à coups de bâton et le frappe si fort qu'il lui deront sa chemise, laquelle était pourtant de fort filage. Humilié, furieux, Gautier jure de quitter la maison paternelle, où sa mère et ses sœurs, les bonnes âmes, essaient en vain de le retenir. Il aurait été, je pense, jusqu'au bout du monde, s'il n'eût été arrêté en chemin par le sourire d'une jeune fille. C'était la lï lie d'un vavasseur, et Gautier s'éprend pour elle d'un très vif et très charmant amour. Alin de la voir un instant tous les jours, il accepte, chez le père, l'humble emploi de guetteur. Le métier est dur, et l'on gèle là-haut, dans la gaite; mais, que voulez-vous? il la voit. On l'admet bientôt
• Département de» enfant Aimeri, 2* rédaction : ms. du Brilish Muséum. Ilarl. 1521 (air s.), f* 75-86. Cf. Brit. Mus. Bibl. du Roi, 20 B XIX (xm« s.). Cette rédaction a été traduite et délayée en prose au xv* siècle (Bibl. Nat., fr. 1497). V. Épopées françaises, 2* éd., IV, p. 311
au service de la table, et, la voyant plus longtemps, il s'estime plus heureux. Pour pénétrer encore plus près de celle qu'il aime, il va jusqu'à apprendre consciencieusement et longuement le métier de jongleur. 11 déclame, il vielle, il chante, et parvient ainsi à pénétrer un jour dans la chambre « encorlinée » de la jeune fille. Puis, effrayé de son audace et très timide, il s'enfuit. Je n'ai pas besoin d'ajouter qu'il s'enhardit peu à peu et que ce roman (c'est l'éternel roman) se termine par un mariage. Cette vieille histoire a un bon parfum de nouveauté1.
Le damoiseau n'est pas sans être sensuel et débauché et, parmi les jeunes nobles du xue siècle, il en est plus d'un qui ressemble à cet Aubri le Bourguignon, type du vice sauvage et de la brutalité indomptée. Quant vos esliés jovenciaus de grant pris, dit un jour Fouqueré à ce Germain mal dégrossi, il n'y avait pas un seul chevalier, ni un seul bourgeois, s'ol bêle fille qui eùstcler le vis, — Que rien feïsses tes bons et tes delis*. Il convient cependant d'observer que les jeunes nobles du xn° siècle sont plus chastes qu'on ne pourrait le croire. C'est ainsi du moins que nos poèmes nous les présentent, et nous n'avons pas lieu de suspecter leur témoignage. On a dit avec raison que, dans le cœur de l'homme, il n'y a place à la fois que pour une grande passion. Nos damoiseaux aiment trop la guerre pour aimer beaucoup les femmes. Je serais même assez tenté de croire qu'ils leur préféraient encore leurs faucons et leurs chiens. Dans toutes nos chansons de geste (qui nous paraissent ici moins bien informées), ce sont les jeunes filles qui font toujours les avances, et ces grands blondins aux cheveux frisés ne les reçoivent pas toujours fort galamment. Ils ne succombent qu'à la dernière extrémité. Il est vrai qu'on n'a jamais rien vu de plus effronté que ces donzelles, ni de plus brutalement agressif. Elles s'offrent, elles se livrent. C'est Luciane, dans Aiol, qui dit au héros de cette jolie chanson : Car vos tomes vers moi, jovente bêle*. C'est Claresme, dans Gaydon, qui envoie à son ami ce message sans pudeur : Dites Gaydon qu'il a moult bêle amie1. C'est Àiglentine, enfin, qui, dans Gui
et ss.; note. = ' Gautier d'Aupais, éd. Fr. Michel. Analyse de l'Histoire littéraire, XIX, p. 708 et ss. L'œuvre est relativement moderne (xiv" s.) = * Auberi, éd. Tobler, pp. 194, v. 30; et 195, v. 4-G. Cf., au début d'Hervit de Metz, l'épisode des écuyers qui veulent déshonorer la belle Béatrix, etc., etc. = sAiol,\. 2172. = 4V. 8245.
LA JEUJSESSE DU BAROY. 237
de Xanteuil, fait le même aveu dépouillé d'artifice : Sire, dist la pucele, toute m'avez conquise'. Les amoureux les plus ardents ne tiennent pas de nos jours un autre langage, et c'est vraiment le monde renversé. Les Sarrasines ne parlent pas, d'ailleurs, autrement que les chrétiennes, et nos poètes, qui ignorent absolument l'art de la nuance et les secrets de la couleur locale, ont peint avec les mêmes couleurs les Françaises et les Arabes. Salmadrine dans Doon de la Roche*, Malatrie dans Bueves de Commarchis*, Esclarmonde dans Iluon de Bordeaux1, Floripas dans Fierabras* et Rosemonde dans Elie de Saint-Gilles*, ces cinq païennes n'ont rien qui les distingue à nos yeux de la fille d'isoré, dans Anseïs de Carthage, et de la fille de Guéri le Sor, dans Raoul de Cambrai. Ce sont partout les mêmes avances; c'est partout la même effronterie. Esclarmonde jette à Iluon ce soupir sans vergogne : Je vos aim tant que je ne puis durer'1, et un vers à' Elie, où il est question de Rosemonde, résume naïvement tout le système : Et s'amor li présente la bêle ati cors legier*. Ah! certes oui, elles le « présentaient », leur amour, et de telle façon qu'elles forçaient les pauvres jeunes gens à le prendre quand même. Elles ne rivalisaient que de hardiesse et ressemblaient plus ou moins, en leur brutalité emportée et sensuelle, à la Bélissent d'Amis et d'Amilcs, qui, pensant à Aniile, s'écrie, dans un accès d'amour enragé : // ne me chaut se li siècles mesgarde; Car trop i a bel home'. Cri sauvage, cri bestial, et qui fait penser au « bel animal humain » d'un grand écrivain de nos jours.
S'il faut dire ici toute ma pensée (et j'aurai lieu de la développer plus loin), je ne crois pas que, sur cette attitude de leurs héroïnes, le témoignage de nos poètes puisse être accepté sans un contrôle sérieux et véritablement scientifique. Ce que nos trouvères épiques connaissaient le moins bien dans la société de leur temps, c'étaient, à coup sûr, les femmes, mais c'étaient surtout les jeunes filles, et il convient de réduire à leur juste valeur leurs allégations épicées et leurs récits de haut goût. Je demeure persuadé, malgré tout, que le jeune noble, en ces siècles de fer, était trop profondé-
« Gui de Xanteuil, v. 537. = « Brit. Mus. Harl. 4404, 1* 52. = 5 V. 2678 et ss. = ' V. 5835 et ss. = » V. 2799, etc. — • V. l.">03, elc. = ' Iluon de Bordeaux, v. 5852. = • Elie de Saint Cille», y. 1503. — 9 Amis et Amiles, v. 659, 661.
ment chasseur et guerrier pour avoir le loisir d'être très amoureux. Telle est la vérité, tel est le terme moyen auquel il faut se tenir, en prenant toutefois le soin d'ajouter que les romans de la . Table ronde allaient singulièrement modifier un tel état de choses, mettre la galanterie à la mode , efféminer les âmes et changer enfin notre damoiseau en dameret.
Il ne faut rien exagérer, et l'amour que la jeune fille inspire à l'homme adolescent, cet amour naturel et vif n'a jamais cessé un moment de réjouir et d'éclairer la terre. Nos jeunes barons, li joule damoisel qui aiment par amor ', n'ont donc pas été sans le connaître. Un de nos héros les plus i. primitifs » se rappelle avec joie ses premières amours : « Qu'est devenu le temps où j'étais jouvenceau? « Oh! c'était le bon siècle. Je préférais alors un chapeau vert à cent « marcs d'argent, et faisais maint cembel pour belles dames'. » Mais enfin cet amour a toujours, chez nos damoiseaux, quelque chose de violent et de brutal. Yoyez Roland sous les murs de la ville de Vienne; voyez-le au moment d'engager avec Olivier ce duel interminable qu'ont si bien raconté l'auteur de Girars de Viane et, après lui, le plus grand poète de notre siècle. La scène est, en vérité, des plus animées, et voici que les dames, toutes les dames de la cité sont sorties hors des murs (les imprudentes, les coquettes) pour venir assister à la terrible joute entre Olivier et Roland. Il en est une, parmi elles, dont la beauté fait pâlir toute autre beauté. Longs cheveux blonds frisés, un chapeau d'orfèvrerie sur la tête, des yeux de faucon, des pieds moulés, des mains dont la blancheur n'est égalée que par celle des fleurs d'été, un visage frais que le sang vermeil empourpre doucement : c'est Aude, c'est la belle Aude. Elle a revêtu ce charmant costume que nos poètes du xu° siècle voyaient tous les jours passer sous leurs yeux, et jeté sur ses épaules un petit manteau court qui lui va à ravir. Elle est charmante, elle jette de la lumière autour d'elle. De son premier regard, Roland l'aperçoit et la distingue entre toutes. Que va-t-il faire, ce neveu de roi, ce héros? Va-t-il, à la façon d'un chevalier de la Table ronde, soupirer intérieurement, graver ces chers traits dans sa mémoire et se promettre tout bas de conquérir un bien si désirable? Point. Roland se jette dessus. C'est un brutal, et qui n'a encore que cette façon de comprendre
1 Godeftoi de Bouillon, v. 148. = * Auberi, p. 1G0, v. 10-15.
l'amour. 11 la saisit, et la veut enlever, là, sous les yeux de tous ces chevaliers, de toutes ces dames. Aude, qui a l'honneur de représenter, dans notre épopée, la jeune fille vraiment chrétienne et virginale, Aude jette alors des cris ardents : « Olivier, mon frère Olivier! » Puis, elle ajoute : Mais ja ne plaise au Roi de majesté — Que de mon cors soit faite tel ville. Olivier se précipite, et attaque fièrement Roland : « Vous êtes duc, et moi comte, lui dit-il : nous « pouvons nous battre, » et, sans plus tarder, ils se donnent de ces énormes coups dont le secret est aujourd'hui perdu. Olivier, qu'excitent l'amour fraternel et la vue de sa sœur en péril, étend Roland par terre, et, sans attendre qu'il se relève, s'empare de la belle Aude et la met dans Vienne à l'abri de tout danger. La voilà sauvée; mais elle aime Roland'.
Quelles que soient la brutalité et la sauvagerie de cet amour, je le préfère encore à l'amour romanesque et criminel d'Huon de Rordeaux pour la belle Esclarmonde La sensualité est ici plus raffinée, et l'on sent l'influence néfaste de la Table ronde. A peine nos deux amants sont-ils coupablement tombés dans les bras l'un de l'autre qu'une épouvantable tempête éclate autour d'eux et brise le navire qui, témoin de leur faute, semble maudit par Dieu. Ils errent longtemps sur la mer, accrochés à une misérable planche, et sont jetés un jour sur la plage d'une ile déserte : « Ah ! s'écrie « Esclarmonde, nous voilà tombés en grande honte. » Et l'autre lui répond : « Tristan est mort par l'amour de la belle Iseull; mourons « de même, vous et moi. Acolonsnous; si morrons plus soep.» Les jeunes nobles du xn' siècle ressemblaient plus à Roland qu'à lluon, et, malgré mille réserves, je ne puis m'empècher de les en féliciter chaudement.
Le damoiseau n'est pas seulement léger et sensuel ; il est encore orgueilleux, jaloux, colère. Tel est Chariot, tel est ce fils de Charle- ( magne que l'auteur d'Ogier le Danois et surtout celui d'Huon de Bordeaux ont peint avec de si noires couleurs. Ce que son père lui reproche le plus vivement, c'est de fréquenter les traîtres et de s'en faire l'ami : Miex aimme asés les traïtors laniers Que les preudommes; t'en ai le cuer irié1. On le voit un jour tuer le fils d'Ogier, et allu-
1 Cirarg de Viane, pp. 90-92. = « liuon de Bordeaux, v. C78G-G811. — ' Ibid., p. 41, ters 95, 96.
mer ainsi dans tout l'empire l'incendie d'une guerre épouvantable; puis, tendre aux deux fils du duc Seguin de Bordeaux une embuscade où il succombe lui-même. Il y a là le souvenir évident d'un personnage très historique, et notre Chariot n'est autre que « Charles l'enfant, » fils de Charles le Chauve, mort le 29 septembre 866, à la suite d'une équipée du même genre. Le personnage historique et le héros de la légende ne valent pas mieux l'un que l'autre, et quand Reginon accuse le premier de levitas juvenilis' , il se sert d'un euphémisme que nous ne saurions appliquer ni à l'un, ni à l'autre; mais que méritaient, sans aucun doute, un certain nombre de nos valets du xne siècle.
Il vaut mieux ne pas rester sur un tel spectacle, et se figurer, une dernière fois, le jeune noble du temps de Louis VII ou de Philippe Auguste, beau, fort, courageux, superbe, lancé au milieu de quelque bataille épique, et conservant dans cet héroïsme quelque chose d'humain et de charmant. Jouenes hom sui, ne vuel encor morir* ; tel est le cri que jette Ernaut (nous l'avons déjà entendu) en fuyant devant Raoul de Cambrai. Qui s'attendrait à trouver, dans la plus sanglante de nos épopées, ce cri si naturel et si vrai, ce même cri qu'André Chenier a placé sur les lèvres de sa jeune captive : « Je ne veux pas mourir encore ».
Au reste, le temps d'épreuve est passé, et l'on vient (ô bonheur, ô joie !) de signifier à notre damoiseau qu'il ait à se préparer à recevoir la chevalerie. Enfin !
A quel âge était-on admis à ce huitième sacrement?
Il est hors de doute qu'il existe un lien entre l'âge de la majorité et l'époque où l'on pouvait être adoubé chevalier. Mais l'âge de la majorité a lui-même varié.
Dans les tribus germaines, il n'est point partout le même. C'est douze ans chez les Saliens5; quinze ans chez les Ripuaires*. Ces
1 Reginonis Chronicon, Pertz, Scriplores, 1. 1, p. 383. = 2 Raoul de Cambrai, éd. Le Glay, p. 118. = 3 Loi Salique, tit. xxiv (éd. Behrend, p. 28). « Les Barbares, dit M. Paul Viollet (Le Droit du xme siècle dans les Coutumes de Touraine- Anjou et d'Orléanais, p. 77), les Barbares ont même connu une majorité de dix ans. Elle figure dans deux Lois anglosaxonnes. =* Loi des Ripuaires, lxxxi (83), dans Walter, Corpus juris, t. I, p. 191. M. Paul
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différentes dates ont dû persister plus ou moins longtemps dans les pays qui furent habités par les descendants de chacune de ces tribus, et il y aurait là le sujet d'une étude curieuse. Mais de tous les Germains on peut dire ce que Théodoric disait des Goths : « C'est la force qui fait la majorité ». Dès qu'il était de taille à se battre, le jeune barbare était majeur.
Quoi qu'il en soit, grâce à l'adoucissement des mœurs et sous l'influence visible du droit romain, il y a eu, parmi nous, une tendance de plus en plus marquée à reculer l'époque de la majorité et, pour dire la chose nettement, à la fixer partout à vingt ou à vingt et un ans. Celte tendance est déjà très accusée au xii' siècle. DansGlanvîlle^, dans le Très ancien Coutumier Normand* , il n'est question que de vingt et un ans « accomplis ». Au xin' siècle, l'usage s'accentue encore plus vivement. 11 est vrai qu'en Beauvaisis l'antique tradition germaine a persisté et qu'on y est majeur à quinze ans5; mais la Coutume de France indique vingt ans4; mais la deuxième partie du Très ancien coutumier normand', mais la Très ancienne coutume d'Anjou', mais les Établissements de Saint Louis'1 sont unanimes à inscrire le chiffre, désormais consacré, de vingt et un ans. Quant aux textes du xiv' siècle, l'unanimité en est encore plus frappante; mais il convient ici de bien s'entendre sur ce chiffre. Il s'agit alors de vingt et un ans, non pas accomplis, mais seulement touchés.
Eh bien! toutes ces variations qui se sont produites, quand il a fallu déterminer l'âge de la majorité légale, nous allons les retrouver dans les mœurs et dans les lois de nos pères, quand il leur faudra déterminer l'âge exact où le jeune noble pourra être armé chevalier.
Encore une fois, il y a entre ces deux questions un parallélisme évident. Mais, sur le terrain de la Chevalerie, l'idée germaine a résisté bien plus énergiquement, bien plus longtemps, que sur celui de la Majorité.
Viollet, auquel j'emprunte ces citations (1. I. pp. 77, 78), ajoute que la majorité de douze ass figure encore dans un document allemand du xi« s. (acte de 1027, environ, dans Senkenbcrg, Cor//u* jurii fcudalis germanici, Francf.,1740, p. 9), et que cette même majorité a persisté dans la liesse jusque dans la seconde moitié du xv« s. = ' tu, 9. = 'Première partie, c. n. = » Beaumanoir, xt, 14 et 50. = * Ibid. = » Cap. clxxviii. = 6 Cap. n. = 'Éd. Paul Viollet, t. I, p. 19. « En Orléanais comme en Anjou et en général dans l'ouest de la France, le gentilhomme [au xn* s.] est majeur à vingt et un ans. (Paul Viollet, Le Droit
242 LA JEUNESSE DU BAIiON.
Dans nos chroniques, comme dans ces chansons de geste qui reflètent si exactement la vie chevaleresque, nous trouvons à cet égard des textes difficilement récusables. Ces textes nous prouvent qu'on pouvait être fait chevalier à douze, à treize, à quatorze, à quinze, à dix-sept, à dix-neuf ANS1. Si j'avais à établir une moyenne, c'est à quinze ans que je me tiendrais. Quinze ans : l'âge de la majorité chez les Germains.
Il faut cependant tenir compte ici de ces mêmes influences qui expliquent tant de variations au sujet de l'âge de la majorité, et force nous est de constater « une tendance de plus en plus marquée » à reculer l'époque de la chevalerie et à la fixer, comme pour la majorité, à vingt et un ans. Mais cette tendance n'a pas triomphé aisément*.
Au xuic siècle, les « vingt et un ans » sont généralement de rigueur. Si Arthur est fait chevalier à quinze ans, c'est pour des raisons d'ordre politique. Si Philippe le Bel est plus tard adoubé à
du siii" siècle, etc., p. 78.) Ce remarquable Mémoire n'est qu'un extrait du grand ouvrage de M. P. Viollet sur les Établissements de Saint Louis. = ' Dix et douze ans. Car s'il avoit x ans, je vous jure et fiance — Qu'il seroit chevalier. (Brun de la Montaigne, poème du xiv* siècle, v. 1709.) El si fust maintenant en la xip année, — Chevalier le feroie.... (Ibid., v. 1528.) Quant il aura xh ans, chevalier le fercs. (Ibid, v. 1652.) 2° Treize ans. Fu adobés Witasses à xiii ans et demi. (Le Chevalier au Cygne, v. 1065.) A xm ans et v mois fu ses termes asis — Que chevaliers doit estre. (Alexandre, p. 13, v. 5.) 5° Quatorze ans. Anno 1065, Henricus rex accinctus est gladio, anno regni sui nono, selatis sux quatuordecimo. (Hermann. Contracta Historiens de France, XI, p. 22.) i" Quinze ans. Puis ne se virent devant quinze ans passez, — Tant que ils furent de nouvel adoubé. (Amis et Ainiles, v. 56, 37.) Cf. Garint U Loherains, I, pp. 237, 238. Élie de Saint-Gilles, v. 589 et 400, etc. 5" Dix-sept ans. Foulque le Reschin est fait chevalier en 1060 par son oncle Geoffroi Martel : iEtas autem mea deeem et seplcm eral annorum, quando me fecit militem. (Frag. hisl. Andegav., auctore Fulconc, comité Andegavcnsi ; Historiens de France, XI, 158.) 6° Dix-neuf ans. Henri, fils de Guillaume le Bâtard, anno atalis sux decimo nono sumpsit arma a pâtre. » (Guillaume de Malmesbury, cité par Ducange, Dissertations sur l'Histoire de Saint Louis, éd. Didot, VII, p. 87. Cf. Brève Chronicon Sancli-Marlini Turonensis, Historiens de Fiance, XII, p. 65.) Etc., etc. = s « [Nos anciennes] lois fixèrent à mngtet un ans la majorité, aussi bien que l'obligation d'accepter le duel et la permission d'être admis a la chevalerie. On dérogea néanmoins, dans la suite, à la disposition qui concernait la Chevalerie... On trouve, dans nos Romans et dans d'autres auteurs plus sérieux, beaucoup d'exemples de chevaliers faits à quatorze et quinze ans, et quelquefois encore plus jeunes. Il semble même qu'on eût fait une nouvelle loi qui admettait les jeunes gens à la Chevalerie dès la quinzième année, puisque l'aide de chevalerie pouvait être levée par le seigneur aussitôt que son fils (pour la chevalerie duquel ce droit était levé) avait atteint cet âge de quinze ans. Il faut donc mettre des exceptions
A LA RÈGLE GÉNÉRALE DE QUELQUES AUTEURS, QUI DÉCIDENT FORMELLEMENT QU'ON NE POUVAIT ENTRER
dans la chevalerie qu'a vingt et un ans. (Sainte-Palaye, Mémoires sur l'ancienne Chevalerie, I, CI, 62). Ducange dit encore plus catégoriquement : Ad militiam capessendam nulla febb
ERAT .ETAS DEF1.MTA (aU mot Miles, t. IV, p. 4021).
seize ans, c'est pour une cause analogue, et déjà, en effet, il était roi de Navarre. En revanche, les fils de saint Louis et ceux de Philippe le Bel sont armés après leurs vingt ans '. « On n'est majeur, on ne peut être chevalier qu'après être entré dans sa vingt et unième année » : telle est la règle définitivement adoptée et en dehors de laquelle on ne saurait signaler en France qu'un petit nombre d'exceptions. Nous voilà bien loin des traditions germaniques, et même de la coutume du xu" siècle.
Bref, notre damoiseau à nous, le damoiseau dont nous suivons la vie jour par jour, n'a encore que quinze ans, et sera adoubé le mois prochain. Il était temps : car ses plumes, comme le dit une vieille devise, devenaient plus grandes que le nid : Pcnnx nido majores. Il ne peut contenir sa joie, et parcourt en chantant toutes les salles du château : « Chevalier ! chevalier ! je vais être chevalier ! »
'Louis X n'est adoubé qu'à vingt-quatre ans; mais on ne s'était décidé à ce retard que pour faire ses frères chevaliers en même temps que lui. Celait, d'ailleurs, l'extrême limite, et un mandement du 8 mai 1293 punit d'une amende les écuyers nobles qui n'ont pas reçu la chevalerie à vingt-quatre ans accomplis.
Galien armé chevalier par Roland mort (p. 169). — Composition de Luc Olivier Merson.