‹ La chevalerieChapitre 19 sur 70 · I. Théorie et histoire · texte numérisé non relu

I. Théorie et histoire

n ne saurait le nier : la féodalité n'a pas eu sur le mariage une influence heureuse. Cette vérité est faite pour éclairer toutes les pages qui vont suivre, et il nous est impossible de ne pas la proclamer tout d'abord. Nous attachons un prix tout particulier à ne prendre position, dans notre œuvre, ni parmi les admirateurs enthousiastes, ni parmi les ennemis fanatiques du système féodal. La féodalité, qui était inévitable, a pesé, d'un poids inévitable et inconscient, sur toutes les institutions des siècles qu'elle a dominés, et il convient de ne pas plus s'irriter contre elle que contre la pesanteur dans le monde physique. On a pu tout donner, on a tout donné en fief: des titres, des

m LE MARIAGE DU CHEVALIER.

fonctions, des rentes, des droits, des coutumes, des terres. C'est ce qui résulte des derniers travaux sur la matière ; c'est ce qui s'est produit dès les premiers temps du régime nouveau. Mais la féodalité n'a pas tardé à prendre une allure principalement militaire. Ce qui importait le plus aux barons de cette rude époque, c'était d'avoir des vassaux qui fussent vraiment en état de se battre auprès d'eux et pour eux, heaume en tête et lance au poing. Voilà pourquoi, jusqu'au xne siècle, les femmes ont été jugées incapables de tenir un fief ; voilà pourquoi le sort du mineur, dans les familles nobles, a été si lamentable durant la première période des temps féodaux. Tant qu'il n'a pas l'âge de donner ou de recevoir de bons coups en bataille, l'enfant ne sert à rien, et le seigneur peut confisquer, peut reprendre sa terre. C'était roide sans doute, et l'on n'a pas tardé à apporter quelque adoucissement à une législation aussi barbare. Mais enfin telle était l'essence du système, et ils ne se trompent pas, les juristes qui en arrivent à définir le fief: « Une terre que l'on tient à charge de service militaire. » Tout dérive de là, tout s'explique par là.

Quelles sont les conséquences d'une telle doctrine en ce qui concerne le mariage? Elles sont faciles à prévoir, et portent une atteinte fatale à la dignité comme à la liberté de l'union conjugale.

Un baron meurt, ne laissant qu'une fille pour héritière de son fief. Une fille de six ans, une mineure. Le seigneur suzerain estime, il déclare qu'il est gravement lésé dans le plus sacré et le plus important de tous ses droits. Quel service, en effet, peut lui rendre cette fillette? A quoi est-elle bonne? Voici justement qu'une guerre vient d'éclater : va-t-elle accourir à son aide, lui amener ses arrièrevassaux, grossir son ost, se jeter avec lui dans l'horreur de la guerre? Non, n'est-ce pas? Vous voyez bien qu'elle est inutile au seigneur, et même nuisible. Un tel scandale ne saurait se prolonger longtemps et il faut, de toute nécessité, que le fief soit servi. Le seigneur, en grommelant, consent à attendre quelques années; mais, dès que la fille est en âge d'être mariée, dès quelle a douze ans (douze ans !), il la somme de prendre un mari, et la pauvre enfant ne peut se soustraire à cette obligation qui est rigoureuse et, dans toute la force de ce mot, légale. Il est vrai que le suzerain lui donne à choisir entre trois chevaliers. Mais enfin si elle ne les aime ni l'un

ni l'autre? S'ils lui déplaisent tous les trois? S'ils sont tous trois brutaux ou laids? Si, enfin, elle ne manifeste aucun goût pour le mariage? Il n'importe: « Choisis ». Elle choisit.

11 faut ajouter, pour être juste, que la mineure avait elle-même un véritable intérêt à se donner un défenseur dans un mari, et que même elle pouvait, dans la rigueur du droit, forcer le suzerain à lui offrir un tel choix. Puis, il ne faut pas se représenter les jeunes filles du xne siècle comme nos premières communiantes : petites, frêles, toutes jeunettes d'esprit et de cœur. Les femmes des âges héroïques étaient de bonne heure vigoureuses de corps et d'âme, et je pense qu'elles ne s'estimaient pas à plaindre, pour être ainsi mises en demeure de se donner un mari. Malgré tout, il n'y avait rien là qui offrit le caractère chrétien d'une véritable liberté et, parmi ces mariages forcés, il en était plus d'un qui était fatalement malheureux. C'est contre quoi nous protestons.

Nos vieux poèmes sont remplis d'épisodes qui mettent en action ce droit étrange, et ce sont nos chansons de geste (on ne le sait pas assez) qui sont peut-être le meilleur commentaire des Libri feudorwn. Un jour, devant la porte du palais de Charlemagne à Paris, on voit tout à coup se présenter une toute jeune fille qui ne paraît aucunement embarrassée. C'est Helissent, fille d'Yon de Gascogne. Elle descend au bas du perron, franchit d'un pas sûr les degrés, entre dans la grand'salle, s'incline devant la majesté du Roi et, sans hésitation, sans ambages: « Il y a deux mois, dit-elle, que mon père « est mort. Je vous demande un mari '. » Il en est de même de la belle Aiglentine, qui deviendra un jour la femme de Gui de Nanteuil, de la belle Aiglentine « qui a le chie/ blond et est plus blanche que sirène », et elle fait également son apparition à la cour de l'Empereur, non pas, dit naïvement le poète, pour assister aux séances du tribunal royal, mais pour mari demander dont ele avoit mestier*. Les veuves, que la législation place parfois dans la même situation que les mineures, ne se montrent pas moins empressées à réclamer leur droit, et l'on connaît l'histoire de la duchesse de Bourgogne dans Girars de Yiane : « iMon mari vient « de mourir: mais à quoi sert le deuil? C'est la coutume, depuis

* Déparlement des enfant Aimeri, Bibl. nat., fr. 1418, f° 87 et ss., Cf. Épopées françaises, 2« éd., I, p. 501. = « Gui de JSanteuil, v 481 et ss.

Uh LE MARIAGE DU CHEVALIER.

« le temps de Moïse, que les uns meurent et les autres vivent. « Trouvez-moi un mari qui soit puissant : car j'en ai bien be- « soin pour défendre ma terre1. » Le Roi la donne sur l'heure à Girard de Viane; puis, jetant sur elle un regard et la trouvant gente et acesmée, il se décide... à la garder pour lui.

Ce privilège de marier ses vassales est un de ceux que les Rois (en qualité de seigneurs suzerains) exerçaient avec le plus de plaisir. 11 n'y avait rien de plus charmant, en effet, que de prendre une belle jeune fille par la main et de l'offrir, toute rougissante, à quelque comte puissant dont on se faisait un partisan et un ami. Ce n'était pas long, d'ailleurs, ni compliqué. On donnait à la fois un fief et une femme à son vassal deux fois ravi. C'est ainsi qu'à Raoul Taillefer le roi de France cède en même temps le fié de Cambrisin et Alaïs au clair visage, la plus belle femme qu'on pût voir1. C'est encore ainsi qu'au milieu de la foule éclatante de ses barons, l'empereur Othon prend par la main la belle Ydain et la donne au comte Witasse de Boulogne, avec toute la terre de Bouillon \ Il arrivait quelquefois que, par un hasard charmant, le choix du seigneur ou du souverain confirmait un choix antérieur de la jeune fille. Un jour le bon duc Milon, qui va bientôt quitter le siècle et se faire moine à Saint-Seurin, entre dans la chambre de ses deux filles : « Allons, leur dit-il, mettez vos plus belles robes, et venez voir les « deux chevaliers qu'on vous destine ». Or, elles avaient jeté les yeux sur Garin le Lorrain et sur Bègue son frère ; mais, en vraies femmes qu'elles étaient, s'étaient bien gardées d'en rien dire à leur père. L'aînée (une fûtée) se contente alors de lui faire une observation très sage : « Ces barons que vous nous offrez sont peut- « être de mauvais chevaliers, et, qui sait? des traîtres. — Point, « reprend le bon duc qui ne veut pas les laisser longtemps dans « l'embarras. Ils s'appellent Garin et Bègue. » Les jeunes filles ne se le font pas dire deux fois, revêtent leurs plus beaux bliauts avec leurs plus riches pclissons hermins, et (les coquettes!) étalent sur leurs épaules la beauté de leurs longs cheveux. Le Boi leur fait accueil, et il donne, sans plus tarder la bien faite Aelis à Garin, et la belle Biatris à Bègue de Belin : « Sire, disent-elles en riant,

1 Girars JeViane, p. 35. = 2 Raoul de Cambrai, éd. Le Glay, p. 5. = * Enfances Godefroi, v. 86 et ss. Cf. Girbers de Metz, Cibl. nat., fr. 19100, f 54C V.

« tout à votre plaisir* ». Les jeunes filles de nos jours ont plus de reserve, mais sont peut-être moins franches.

Les choses, par malheur, ne se passaient pas toujours aussi joyeusement, et cet usage de marier ses vassales n'était pas sans favoriser bien des injustices. Les Rois distribuaient trop volontiers les fiefs et les femmes « disponibles » aux barons qui les avaient bien servis : le tout fort tranquillement et comme la chose la plus naturelle du monde. L'un n'allait pas sans l'autre. C'est ce qui donne au début de Charroi de Fîmes une si étonnante tournure et odeur d'antiquité. « Un de ces jours, dit le Roi au comte Guillaume « qui le menace, un de mes pairs mourra: je vous donnerai la « terre et la femme, si vous la voulez prendre* ». Là-dessus, il se met, blême de peur, à lui proposer successivement tous les héritages vacants : « Prenez la terre du marquis Réranger qui « vient de mourir, et prenez sa femme avec son fief. » C'est alors que Guillaume le fier entre en rage et qu'il atterre ce misérable roi : « Vous avez, sire, la mémoire bien courte. Ne vous souvient-il pas c qu'un jour, au milieu d'une bataille contre les Sarrasins, vous « fûtes renversé de votre destrier et en grand péril de mort. Un de « vos comtes vous vit en ce danger : il accourut et fit avec son épée « le vide autour de vous, comme le sanglier avec les chiens ; puis, « il descendit de son cheval, vous tint l'élrier et vous mit en selle. « C'était le marquis Réranger, c'était celui dont vous m'offrez la « femme. Or il a laissé un fils qui est tout jeune encore. Je tuerai « le premier qui touchera à l'enfant*. » Ainsi parle Guillaume, mais tous les barons n'avaient pas le coeur aussi haut que lui.

A mesure que l'on s'avance vers le xni* siècle, de telles iniquités, de tels scandales, deviennent de plus en plus rares ; mais la femme et le fief sont difficilement séparables et n'ont que trop souvent la même destinée. C'est la force des choses et l'essence du droit. A tout le moins, on ne doit pas se marier, on ne se marie guère sans l'agrément du seigneur ou du roi. A moillier la j/rendra, se le Roi le cornent : ce vers de Gui de Nanleuil est d'une éloquente

' • Carint li Lohcraint, II, p. G5 et ss. = * C'est textuel : a Ira yvers, si revenra estez. — Un de ces jorz morra uns de mes pers. - lolp la terre vos en vorrai douer. — Et la moillier, se prendre la volez. » {Charroi de Nime*, v. 75-78.) = 5 Ibïl., v. 329-376. Louis a déjà fait plusieurs autres olïres à ce no!>le et terriblfi Guillaume : • Prenez la terre au preu conte Foucon (v. 310), Prenez la terre ai lwrgoing Auberi — Et sa mar-

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précision et justesse1. Mais enfin, quoi qu'on .dise, ce ne sont pas là les conditions d'un mariage vraiment libre et, disons-le, vraiment chrétien. ,

Il est trop certain qu'alors la terre est tout et que la volonté de la femme est comptée pour peu de chose; mais c'est surtout le veuvage qui a eu à souffrir de ces étranges rigueurs de l'idée féodale. Ils ne comprennent pas les veuves, ces seigneurs qui veulent avant tout qu'un fief soit « servi ». Ils ne leur laissent même pas le temps de pleurer, et ont hâte de les remarier vite, plus vite encore. Il y a à peine un mois qu'Helissent, dame du Ponthieu, a perdu son mari, et voici qu'un matin son frère, Beaudouin de Flandre, paraît devant elle et lui propose un autre époux. L'argument fraternel mérite d'être cité, et est bien féodal : « Celui-ci « est plus riche que l'autre». La femme fait semblant de résister un peu ; mais, dès que son frère l'a mise au courant et a prononcé le nom de son nouveau mari qui s'appelle Fromont : « Sire, dist- « elle, je ferai vo plaisir ». Sans plus attendre, le frère prend sa sœur « par le poing » et la donne à Fromont. On célèbre la noce sur-le-champ, et le poète nous apprend qu'on s'y divertit beaucoup : Asez i ont le jor gabé et ri*. Une veuve d'un mois!

Ce n'est point là, d'ailleurs, un fait unique. D'autorité, Charlemagne remarie en bloc toutes les veuves de ses barons qui sont morts pendant la dernière campagne d'Espagne5. Bègue de Belin vient de mourir, et son frère Garin est dans les larmes. Bien n'est plus sincère, rien n'est plus profond qu'une telle douleur ; mais pourquoi faut-il que ce noble Garin ne respecte pas les larmes de sa belle-sœur et ne trouve pour la consoler que cette parole brutale : « Un autre chevalier vous reprendra pour femme'. » Pourquoi faut-il aussi que nous voyions ailleurs une autre veuve qui, sur l'avis de ses barons, consent à se remarier avec l'un des meurtriers de son fils6. Je veux croire que nos poètes ne sont pas ici

raslre Hermensant de Tori, — La meillor ferae qui onc beûst de vin. » (V. 319-321.) = »V. 586, Cf. Gurins li Loherains, I, p. 116 et ss. ; Fierabras, v. 2810 et suiv., etc., etc.= a Garnis li Loherains, I, pp. 157, 158. — 5 Le jor fu celé lie qui ot son avoé, — Et qui ne le trova si a grant duel mené. — Et Karles l'emperere la fist bien marier. (Guide Bourgogne, v. 4009-401 1.) = 4 Ibid., II, 268 : Vos reprendra uns chevaliers gentis : De vous fera son bon et son plaisir. = ' Anscïs, fils de Girbert, Bibl. nat., fr. 4988, f 290. On remarquera que ces derniers exemples appartiennent, pour la plupart, à la geste brutale des Lorrains.

de véritables historiens et qu'ils ont souvent calomnié leurs héros. Mais à coup sûr nous voilà bien loin des délicatesses admirables du veuvage chrétien et de ces nobles sévérités de l'Église qui tolère les secondes noces et n'a jamais pu se décider à leur donner son entière et joyeuse approbation.

D'autres vices entachent le mariage féodal et je dois signaler tout d'abord l'excessive rapidité avec laquelle on le conclut. Pour dire le vrai, on ne le conclut pas : on le bâcle. Aux exemples précédemment cités il faut joindre le joli tableau de genre que nous offre un poème trop peu connu : le Département des enfans Aimeri. Le vieil Aimeri veut se débarrasser de ses fils, et ne trouve pas de meilleur moyen, comme nous l'avons vu plus haut, que de leur faire faire de beaux mariages, très rapides: « Vous seriez fous, « leur dit-il, de compter sur mon héritage, et vous n'aurez pas « Narbonne la large. » Puis s'adressant à Garin : « Tu vas partir en « Bavière, et lu diras au duc Naimes de te donner sa fille, avec la « ville d'Anseûne, ses ports et son rivage. Il est vrai que cette « terre est en ce moment au pouvoir des Sarrasins: mais tu n'auras « qu'à la leur reprendre. » Garin est charmé de l'aventure et se met en route avec mille chevaliers qui marchent derrière lui. Ils ne comptèrent pas les journées de marche; mais elles furent nombreuses et longues. Les voici en Bavière. Le jeune baron aperçoit le château de Naimes, descend de cheval, escalade les degrés du perron. Le vieux duc à la grande barbe était assis dans sa grand'salle. Garin le salue et lui expose en quelques mots le but de son voyage : « Tu es de haute race, lui répond Naimes, et je te « vais donner ma fille au clair visage. » Il appelle aussitôt la pucelle à la tête blonde : « Belle, lui dit-il, je vous ai donné un « mari. » — « Béni soit Dieu », lui répond-elle. On fait venir l'archevêque Samson, et il les marie. C'est bref.

Il ne faut pas s'étonner si de tels mariages ont été souvent l'origine et la cause de grandes guerres, et nos poètes ici sont rigoureusement d'accord avec l'histoire. Rien n'était, en réalité, plus favorable à ces effusions de sang que toutes ces compétitions de femmes et de fiefs. Le roi de Moriane, Thierri, vient d'être mortel-

* Département det enfans Aimeri, Bibl. nat., fr. 1448, C 87. Nous avons traduit tout ce petit poème en nos Épopées françaises, 2« édit., I, p. 4!>9.

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lement blessé par un trait d'arbalète, par un quarrcl que lui ont lancé les Sarrasins : il sent qu'il va mourir, et ne se console qu'à la pensée de laisser à sa fille Blancheflor un puissant défenseur et mari. C'est sur le lorrain Garin qu'il jette les yeux, et il l'envoie chercher au plus vite : « Je vous donne Blancheflor, avec ma terre « et mon pays. » Garin accepte, sauf le consentement du roi Pépin, et les promesses des deux fiancés s'échangent sur les reliques des Saints : « Et maintenant, dit le roi Thierri, qu'on m'ôte ce quarrel de « ma chair. » On le lui arrache : il meurt. Garin ne s'attarde pas et va demander à l'Empereur, qu'il trouve à Langres, la sanction de son mariage avec Blancheflor. Mais alors, au milieu de la cour, une voix s'élève, qui proteste contre une telle union : « Vous oubliez, « sire, que vous m'avez promis le premier fief qui serait vacant. C'est « à moi, à moi seul, qu'appartient Blancheflor. » Qui parle ainsi? C'est Fromont de Bordeaux, qui va devenir le mortel ennemi des Lorrains. Garin lui répond d'abord avec quelque tempérament et douceur; puis s'emporte et éclate en injures. Il va jusqu'à se jeter sur lui et l'eût frappé, si l'Empereur lui-même ne l'avait retenu par son manteau. Garin n'épousa pas Blancheflor, mais ce fut là le commencement de cette terrible lutte, de cette lutte de sauvages, dont le récit suffit à remplir presque toutes les pages de la geste des Lorrains. Voilà pourquoi tant de chevaliers moururent ; voilà pourquoi tant de châteaux furent brisés, tant de villes anéanties, tant d'enfants déshérités. Iluec commence li grans borrojlemens1.

Tandis que l'Église persuadait au baron de regarder sa femme comme une créature auguste, baignée comme lui dans le sang de Jésus-Christ et son égale devant Dieu, la féodalité, si souvent opposée à l'Église, lui soufflait au cœur je ne sais quel reste de mépris. Ces hommes de guerre n'avaient réellement d'estime que pour la guerre, et la plus belle dame leur plaisait moins, en somme, qu'un beau coup de lance ou un beau cheval. C'est ce qu'exprime fort bien l'auteur de Girbers de Metz, dans une page vraiment très fine. Donc, la fille d'Anseis était un jour à sa fenêtre : corps bien fait, visage rose, chair blanche comme fleur de lys. Sous la fenêtre passent deux cavaliers, Garin et son cousin Girbert : t Begarde, cousin Girbert, regarde. Par sainte Marie, la belle

1 Carins li Lolierains, p. 112-126.

LE MAIiJAGE DU CHEVALIER. Si9

« dame! » Vous croyez peut-être que l'autre va renchérir sur un tel éloge et jeter un regard du côté de la fenêtre : « Ah ! répond-il, la « belle bête que mon cheval! » Garin cependant suit sa pensée : « Je n'ai rien vu de si charmant que cette jeune fille avec ses « fraîches couleurs et ses yeux noirs. — Je ne connais pas de « destrier qu'on puisse comparer à mon cheval'. » Le dialogue pourrait continuer longtemps, et n'a rien de forcé : c'est l'expression exacte de la vérité. Dans l'esprit de tous les soldats, au fond, tout au fond, il y a toujours eu une sorte de dédain pour la femme... qui s'en console en les domptant. Mais enfin le dédain persiste, avec je ne sais quelle moue railleuse devant les futiles occupations des femmes, devant leurs chiffons, devant la légèreté de leur esprit. « C'est folie que de se fier à une femme' », répètent à l'envi tous nos poètes. « Un cœur de femme, c'est chose si légère », s'écrie un des personnages de nos romans qui ont le plus de sagesse et de bon sens1. « Sur sept mille femmes, dit l'auteur d'Amis et de Amiles qui s'appuie sur l'autorité de Salomon, il y en a bien trois ou quatre de bien parfaites, qui croire les voldroit1. » Ce que les barons s'interdisent avant toutes choses, c'est de les consulter sur leurs affaires : « Maudit soit le chevalier qui va demander « conseil à une dame, quant il doit tornoier \ » Et ailleurs : « Ils « sont bien mal inspirés, ces princes qui vont chercher conseil « dans les chambres des dames' ». 11 faut voir comme on repousse celles qui veulent, à tout prix, se mêler de ce qui ne les regarde pas : « Retournez dans vos chambres peintes et dorées; mettez-vous « à l'ombre, mettez-vous à l'aise; buvez, mangez, faites de la « tapisserie, teignez de la soie. Mais rappelez-vous bien que vous « ne devez pas vous occuper d'autre affaire. Notre métier à nous, « c'est de frapper de l'épée d'acier. Silence1 ! » Si elles insistent,

* Girbert de Metz. Le texte original est cilé dans l'Histoire littéraire, XXII, 624, fi'25. = * Gaydon, v. 9124; Amis et Amilet, v. 1218. Etc., etc. = s Le vavasseur Gautier dans Gaydon{\. 8500 et ss.) : Et cuer de famé resont mais si legier — C'on ne se puet en elles aflier.= « V. 1220-1222. = ' Raoul de Cambrai, éd., Le Glay, p. 4i. = « Renaus de Montauban, p. 14, v. 5 : « Mal dallé ait la barbe à nobile princier — Ki en chambre de dame tait por lui conseillier. » = ' « Mal dehait ait (je le taing per lanier) — Le gentil home, quant il doit tornoier, — A gentil dame quant se va conseillier. — Dedens vos chambres vos alez aasier. — Bereiz poison por vo pance encrassier — Et si pensez de boivre et de mengier : — Car d'autre chose ne devez mais plaidier. » (Raoul de Cambrai, éd. Le Glay, p. 4i.) il Dame, ce li dist Bues, aies vos ombroier — Et par dedans vos chambres qui sont paintes d'or mier, — Laiens o vos puceles pensés de chastoier; — l'ensés de soie taindre, ce

les chevaliers se fâchent. Une mauvaise ardeur sauvage leur monte à la tête : ils rougissent, ils tremblent de colère et, en vrais barbares, appliquent sur la face de la dame un coup de poing énorme qui fait jaillir le sang. Généralement la leçon profite. La dame dit humblement: « Merci » à son baron, et il en est qui poussent l'abnégation jusqu'à ajouter : « Quand il vous plaira, mon seigneur, « vous pourrez me donner un second coup1. » C'est peut-être aller un peu loin dans la voie de l'héroïsme, et je m'assure que la plupart de nos contemporaines s'arrêteraient en chemin.

Il est hors de doute que la législation féodale laisse au mari un pouvoir plus étendu que notre législation actuelle. Il faut que la femme en prenne alors son parti : elle ne peut, durant le mariage, ni « ester en justice », ni faire de contrat sans le consentement de son époux. Celui-ci (chose plus grave) a vraiment le droit, oui, le droit de la battre. Même il est deux cas que le législateur spécifie et où la paume du mari peut légitimement s'abattre sur le dos ou sur le nez de la femme. C'est, tout d'abord, si elle tombe jamais dans la honte de l'adultère ; et c'est, en second lieu, si elle se permet de donner un démenti à son baron. Il est vrai que la législation tend à s'adoucir, et déjà, au xme siècle, le bon Beaumanoir, en ses Coutumes du Beauvaisis, déclare que le mari ne doit battre sa femme que raisonnablement. Resnablement est charmant; mais, pour un mari en colère, la tentation est quelquefois bien forte, la pente bien glissante, et l'on a parfois le poing plus dur et plus prompt qu'on ne voudrait...

Tant de rudesse était heureusement tempérée par la nature et le droit naturel, mais surtout par l'Eglise et le droit canonique. On ne se fera jamais une idée vraie du moyen âge, si l'on ne se

est voslre mestier. — Li miens mestiers si esl de l'espée d'acier — Et ferir et joster, etc. (Renaus de Montauban, p. 13, v. 37, et p. 14, v. 1 et suiv.) = * Blancheflor va trouver son mari, l'empereur Pépin, et lui demande du secours en faveur des Lorrains : Li Rois l'entent ; à poin'esrage vis, — Hauce le [poing], sor le nez la feri — Que quatre gotes de sanc enfist issir... — Et distla dame : « La vostre grant merci! — Quant vos plaira, si pores referir ». (Mort de Garin, p. 102.) Dans Amis et Amiles, môme brutalité. Le premier de ces deux héros dit à l'autre, en parlant de Lubias : « S'elle voz dist orgoil ne faussetez, — Hauciez la

représente l'Église, lumineuse et belle, derrière chacun des hommes de cette dure époque , semblable à cette Muse superbe que le pinceau d'Ingres a si hardiment posée derrière le portrait de Cherubini. Elle était là, en effet, montrant à nos barons récalcitrants le bien qu'ils devaient faire et contre lequel ils se cabraient. Elle eut sur la législation du mariage une influence décisive. Pour la mieux diriger, elle la retint en son attribution spéciale, et toutes les questions matrimoniales, jusqu'à la fin de l'ancien régime, se réglèrent devant les tribunaux ecclésiastiques. Ce n'était pas privilège, mais justice.

e Quel âge avez-vous? N'êtes-vous point parents ou alliés? Donnez- « vous enfin votre libre consentement au mariage? » Telles sont les trois questions que l'Église pose d'abord aux futurs époux. Jïtas, remotio parenlelx, consensus personarum : telles sont, en d'autres termes, les trois conditions requises pour la validité de l'union conjugale. Rien n'était plus sage.

«L'homme ne peut prendre une femme avant l'âge de quinze ans accomplis ; la femme ne peut prendre un époux avant l'âge de douze ans accomplis. » Cette règle prudente, cette décision formelle de l'Église n'était point faite pour contenter les familles nobles, qui sautèrent par-dessus. La féodalité avait vraiment des exigences terribles. Pour que le même baron pût un jour posséder deux fiefs au lieu d'un; pour qu'en certains cas, il fût deux fois duc ou deux fois comte; pour arrondir enfin sa châtellenie et sa terre, il n'était pas de sacrifices que l'on n'acceptât, et l'on vint, très scandaleusement, à marier entre eux des bambins de cinq ans. L'Église protesta; mais les lois de l'Église, c'était bon pour les bourgeois, pour les vilains. On la laissa protester, et l'on se maria à tout âge. Un de nos poètes se plaint en bons termes de ces unions prématurées : «Ah! dit-il, tout dégénère. Jadis, l'homme ne se mariait qu'a trente ans passés, et la jeune fille en bel âge. Quand venait le jour de leur mariage, ils avaient tant de honte et de pudeur

paume et el' chief l'en frappez. » (V. 1068, 1069). C'est ce que fait Amile : Ilauce la paume, enz el nés la feri (v. 1133). La femme d'Uertaut s'élevant courageusement contre son mari qui prépare une trahison : Hauce le poing qu'il ot gros et quarré. — Si l'a férue par eutravers le nés, — Que li clers sans l'an est aval coulez. (Gaydon, v. 4255-4258.) Il est vrai que cet Uertaut est du lignage de Ganelon ; mais les exemples surabondent dans les meilleures gestes, et ce n'est point là la « spécialité » des trailres.

qu'ils s'imaginaient que tout le monde les regardait. Ce n'était partout que foi et loyauté. Mais aujourd'hui l'avarice et la luxure triomphent, et l'on marie ensemble deux enfants de douze ans. Prenez garde qu'ils aient des enfants'. » Les jongleurs devaient parfois chanter ce couplet d'Âiol devant des familles où de tels scandales s'étaient produits; mais on se contentait de baisser la tête un moment, et l'on recommençait dès le lendemain. Ce que l'on refusait au prêtre, on ne pouvait l'accorder au poète.

La question de la parenté souleva bien d'autres orages. 11 faut tout dire : c'était rude. Avant le concile de Latran en 1215, il était, jusqu'au septième degré, défendu de contracter mariage. Le Concile s'émut de tant de sévérité, et n'interdit plus l'union conjugale qu'au quatrième degré. Mais il ne faut pas oublier que les alliés et les parents spirituels étaient assimilés aux véritables parents. Vous étiez parrain d'un enfant, et contractiez par là avec votre commère une parenté qui avait ses degrés, tout comme l'autre, et qui interdisait le mariage dans les mêmes conditions. Encore un coup, c'était sévère, et il semblerait, au premier abord, que d'aussi rigoureuses dispositions n'aient donné lieu qu'à des abus. Il est trop vrai qu'on se servit des austérités de l'Église" pour favoriser ses propres passions. Au bout de quelques années de mariage, un mari , fatigué de sa femme , découvrait soudain qu'il était son parent: «Vite, vite, cassons un mariage aussi sacrilège, aussi « abominable, aussi contraire aux lois divines et humaines. » On le cassait, et le mari, cet admirable chrétien, tombait aux bras d'une autre femme. Ainsi donnait-on satisfaction à ce désir de changement et de nouveauté qui est l'essence de la volupté. C'était un rétablissement, canonique et pieux, de l'antique divorce. Il se trouva, hélas! des évêques et des prêtres pour sanctionner de telles infamies: on ne doit pas hésitera le proclamer et à les flétrir. Malgré tant d'apparences fâcheuses, la loi était bonne, et il ne faut regarder ici qu'au véritable dessein de l'Église qui était d'inspirer aux générations chrétiennes un respect profond pour la famille et une horreur plus profonde encore pour tout ce qui pouvait, même de fort loin, ressembler à un inceste. Somme toute, nous devons à cette heureuse sévérité de belles races au sang très pur et que n'ont

*Aiol, v. 1701 1715.

GIRART DR TRAITE CONVERTI T-AR SA FEMME AMEUNE (p. 441)

'< Laisse là la tristesse, dit Amelinc. « Convoque les hommes de la terre ; • Va servir Notre-Seigneur à Rome Et aider Charles à envair les païen-.

■ Pour pénitence tu les frapperas. »

Girart l'entend, et le cœur commence à lui attendrir :

■ Femme, dit-il, je veux me raccorder avec Dieu. «

Aspremont, éd. Guessard, p. 17, 18. — Le peintre a réuni cette scène à celle ou Girart reçoit insolemment l'archevêque Turpin, messager de Charlemagne : Ibjd., p. 1 i

362 Composition de Luc-Olivier Merson.

pas enlaidies, que n'ont pas amoindries ces unions consanguines condamnées aujourd'hui par la science autant que par la foi. Si nos barons avaient six pieds de haut, d'aussi riches couleurs, de si gros poings, une force musculaire si admirable, s'ils étaient beaux autant que forts, si des flots de sang rouge coulaient sainement dans leurs veines et si leurs enfants leur ressemblaient, ils le devaient, sans le savoir, à cette Église contre laquelle ils aimaient tant à se mutiner, contre laquelle ils jetaient ce cri de révolte niaise : Maugré en aient li prevoire lisant — Et li clergié qui la loi vont gardant1. Nous n'en sommes pas moins tout disposé à plaindre les pauvres âmes « qui s'aimaient d'amour tendre » et dont l'Église se refusait impitoyablement à consacrer l'amour. Elle est certainement touchante, cette pauvre Rosamonde qui, sur le point de se marier avec Élie de Saint-Gilles qu'elle a tant aimé, apprend tout à coup qu'un tel mariage est impossible, à raison de la parenté spirituelle qui unit les deux fiancés : « Vous avez « tenu le même baptisé sur les fonts. Pas de mariage. » Élie a de pitiet plorè, Rosamonde se pâme... et (je m'en vais la dépoétiser, hélas!) demande un autre mari*.

C'est à la troisième condition du mariage, c'est au libre consentement des futurs époux que l'Église attache avec raison le plus de prix. Certes il n'y a rien de si auguste que la bénédiction de Dieu descendant du ciel sur deux jeunes fronts; il n'y a rien de si beau que ce geste du prêtre, cette main levée qu'il suspend gravement au-dessus des deux mariés pour bénir leur mariage. Mais enfin ce n'est point là l'instant solennel du rite; ce n'est pas, comme le disent les théologiens, la « forme » du Sacrement. Cette forme, cette essence du Sacrement, c'est le consentement, c'est le oui de ceux qui tout à l'heure étaient fiancés et qui, ce mot décisif une fois prononcé, sont époux. Ce sont les époux chrétiens « qui sont les ministres du Sacrement» et se marient eux-mêmes devant le prêtre. A ce consentement nécessaire vont s'ajouter tout à l'heure les bénédictions de l'Église, comme un trésor utile et magnifique, mais qui n'est point canoniquement indispensable. Telle est la doctrine de Rome*, que tout le moyen âge a acceptée; telle

« Cirbcrtde Metz, Bibl.nat., fr.d9160,l*249. = ! Elie de Sainl-Gillcs,\. 2675 2689.= 'C'est ce que montre D.Martène avec sa précision habituelle en son De anliquis Ecclcsix ritibus,et

est celle dont on trouve l'application dans toutes nos chansons de geste.

Le droit féodal exige que le jeune noble ne se marie pas sans le consentement de son seigneur: précaution fort sage, et destinée à prévenir de fâcheuses complications. La jeune fille, de son côté, ne se marie pas sans le consentement de ses parents1. Enfin l'Église, qui a horreur du clandestin et aime le grand jour1, enjoint aux époux de faire précéder leur mariage de trois bans ou publications en pleine paroisse, en plein office, et elle leur commande de faire leur déclaration solennelle devant leur curé et en présence de deux témoins3. Mais c'est le oui, c'est toujours le oui des époux qui est la condition sacrée de leur union, la condition sans laquelle leur mariage est nul : « Voulez-vous épouser cette dame au clair visage, « demande l'Abbé à Huidemer dans notre vieux poème de Beuves « d'Hanstonne. — Oui, répond-il, et je lui donne toutaJa Bourgogne « en douaire. — Et vous, pucelle que je vois ici pleurer, voulez-vous « prendre ce baron pour mari? — Non, répond-elle; je ne veux pas « de ce traître. » Le mariage n'a pas lieu*. Les choses, par bonheur, ne se passent pas, d'ordinaire, aussi tristement, et rien n'égale l'empressement avec lequel on prononce le oïl sacramentel. Voyez plutôt Aubri de Bourgogne et la reine Guibourc à la clere fachon : «Dame, dit l'ermite qui les bénit, voulez-vous le Bourguignon pour « mari? — Oui, beau sire: car il m'est bel et bon. » Puis, le saint homme appelle Aubri par son nom : « Voulez-vous Guibourc pour

il observe avec raison que les fameux mots Ego vos conjungo sont inconnus dans les anciens Rituels. « En quoi consiste, se demande Martène, la magna vis du Sacrement, en quoi consiste sa forme? Dans ces mots : Ego N. accipio le in tneam. Ego N. accipio le in meum, et le mariage enfin ne peut être contracté que per consensum. » — Bref, la célébralion du mariage « se résume dans la déclaration faite par les conjoints de leur consentement au mariage devant leur propre curé et en présence de deux témoins. » = ' Dans la Prise de Cordres, Bertrand déclare qu'il ne prendra Nubie pour femme que si le père db la jeune fili.e consent a ce mariage. Ce père (l'Aumaçour) refuse, et Nubie s'incline respectueusement, en disant : « Faire m'estout la vostre comandie » (Bibl. nat., fr. 1448, (° 175.) = 2 Ecclesia clandestina nunquam approbavit matrimonia, sed quae in facie Ecclesise, coram testibus, confirmante paslore. (Martène, 1. 1.) = 5 Coram sacerdotc et duobus testibus. Aubri et Guibourc se marient devant un ermite, mais avec les deux témoins requis : En la chapele.... — Où Auberis a receû le don — De la Roïne à la clere fachon, — Guiborc adestre Gaselins, li frans hom, — Et Tiescelins qui moult estoit preudom. (Auberi, éd. Tobler, p. 157, v. 10-14.) ;= 4 Premièrement on apele Huidemer : — « Volés avoir cesle dame au vis cler? — « Oïl, dist-il, moult le puis désirer. — Toute Bourgoigne li doins en quiteé. — ... Et vos, « pucele que voi ici plourer, — Volez vous prendre cesl baron nature ? — Sire, dist-ele, merci, « pour l'amour Dé — Je ne prendroie le traïtor prouvé. (Beuves d'Hanslone, Bibl. nat.,

« femme, avec le royaume qu'elle vous apporte? — Oui , par saint « Fagon, s'écrie Aubri, et il y a assez longtemps que je désire ce « présent. » Les voilà mariés*.

Cette belle doctrine du libre consentement a fait fortune dans la société chrétienne, où elle a heureusement contre-balancé les grossièretés et rigueurs du droit féodal. Les pères et les mères consultent volontiers leurs filles"; les frères, leurs sœurs; et mal leur en prend de ne pas le faire : « Ma belle sœur, dit un « jour le roi Boniface à Hermengart, je vous ai donnée au meil- « leur chevalier de la terre. «Mais Hermengart n'est pas fille à se payer de mots et à se laisser imposer un tel choix : « Sachez que m je n'aurai jamais d'autre mari, d'autre seigneur qu'Aimeri. » Et elle se prend à énumérer, avec une fierté qui n'est peut-être pas exempte de coquetterie, tous les partis qu'elle a déjà refusés, et le Doge de Venise, et Savari d'Allemagne, et tant d'autres5.

On connaît mieux le charmant épisode du roi Yon de Gascogne, lorsqu'il annonce à sa sœur, la belle Clarisse, qu'il vient de la marier : « Le Roi entre dans la salle pavée, où il trouve sa sœur assise sur un coussin de soie. Elle a sur ses genoux une enseigne frettce qu'elle enlumine gentiment (car elle est lettrée), et elle se dit en son cœur qu'elle sera à Renaud : « Belle sœur, lui dit le « Roi, je vous ai mariée. » La jeune fille l'entend, change de couleur, baisse la tète sur son enseigne et est en proie à ses pensées : « Pour l'amour de Dieu, beau frère, à qui m'avez-vous donnée? « — Vous êtes bien tombée, répond le Roi, et je vous ai donnée « au plus vaillant de tous les chevaliers qui aient jamais ceint

fr. 12548, f»130.)=' Li sains hermites fist la beneîçon :— « Dame, dist-il, voulés le « Bourgignon? — Oïl, biau sire, que moult m'est bel et bon. » — Et puis apele Auberi par son nom: — « Volés Guiborc à tresloul le roion? » — Dist Auberis: «Oïl, par saint « Fagon. — Moult a grant tens que je désir cest don. » {Anhrri, éd. Tobler, p. 157, v. 15- 21.) Turpins li archevesque... — A demandé Berart se lu dame li grée : — «Oïl, cher. « dist Berart, de cuer et de pensée. — Et vuo9, dist l'Archevesque, douche dame senée, — « Vous grée bien Berart à la chiere membrée?— Oïl , dist Flordespine, bien me plest et « agrée. » — Adonques la li a l'Archevesque affiée. (Gaufrey, v. 7170 et ss. ) Notez que dans ce dernier cas il ne s'agit, en effet, que de fiançailles, et c'est bien plus tard que Bérard épouse Flordespine (v. 9175, 9176). = » « Filla, dist la Ilaïne, e' vos voio en proier,... — Qe contra vo voloir ne vos le vole doner. {Berta de li gran piê, Remania, 1874, )>. 351, vers 515 et 520.) Marsile, fiançant sa fille au roi Anseïs de Carthage : «Fille, fait-il, je vous ai mariée. — Se il vous plaist, dites entvopensde.» (Bibl. nat., fr. 793, f°il, ?•.) Etc., etc. = *Aimeri de Narbonne, Bibl. nat., fr. 1448, f° 55, 50.

« une épée, à Renaud, fils d'Aimon. » La pucelle l'entend, et est réconfortée : « Comme il vous plaira », répond-elle1. 11 ne faut pas se méprendre sur le sens de ces aimables vers. Le roi Yon semble disposer de sa sœur et la marier suivant son bon plaisir; mais la jeune fille ne cède si facilement que parce que son cœur se trouve d'accord avec les intérêts de son frère. N'oubliez pas ce vers qui est décisif : Elle a dit à son cuer qu'a Renaut ert douée1. On la consulte enfin, et elle est vraiment libre.

Les plus rudes barons répugnent à prendre une femme malgré elle. Cet Aimeri dont il vient d'être question et qui est aimé d'Hermengart, lui fait à ce sujet une déclaration très nette. La première fois qu'il l'aperçoit, il va vers elle, rejette son manteau derrière ses épaules et lui passe les deux bras autour du cou. Là-dessus ils s'avancent l'un près de l'autre, et parlent longuement d'amour : « J'arrive de bien loin pour vous chercher, lui dit Aimeri. « Mais ne craignez pas de me dire toute votre pensée. Pour tout « l'or de dix villes, je ne voudrais pas vous prendre contre votre « gré5. » Je crois, d'ailleurs, qu'Aimeri était assez sûr de son affaire.

Le plus bel épisode qui se rapporte à la liberté du mariage nous est offert dans un poème de la décadence, dans l'Entrée de Spagne. Honteusement frappé par Charlemagne, Roland a quitté l'Espagne et vient de débarquer en Orient. Il y arrive précisément au moment où le roi de Persie veut marier sa fille, toute jeune et toute belle, avec un roi voisin, du nom de Malquidant, qui est vieux et que la pucelle n'aime pas. Contre cette abominable violence, personne ne proteste; les courtisans approuvent, les conseillers se taisent, et c'est au milieu de ce silence servile que Roland fait son entrée dans la salle du Conseil. 11 se fait expliquer le cas; puis, soudain, se lève, et éclate en paroles indignées : « Savez-vous pourquoi je « suis venu ici? Personne parmi vous, ni grands, ni petits, n'ose « sonner un mot; je parlerai. Puis donc que le hasard m'a conduit « en ce pays, je déclare que je suis tout prêt à livrer bataille pour « prouver cette grande vérité: c'est qu'il n'y a rien de plus contraire

lRenaus de Montauban, p. 113, v. 25 et ss., Cf. Epopées françaises, 2' éd., III, p. 240. = * Renaut de Montauban, v. 29, p. 113. =sLi Cuens parla comme saiges membres: — « Belle, dist-il, qués est vostre pansés? — Que vos sanble de moi, ne me celés. — De « ong vos vien querre, bien lou savez. — Por ceu vos pri, que, se ne me volés, — Que « vo talant ici me descovrés, — Ansois c'a vent en soit un mot aies. — Et bien sachiés,

« à la loi de Dieu qu'un mariage se faisant contre le gré de l'homme « ou de la femme. J'ai dit. » On a prononcé ici-bas beaucoup de discours plus longs, mais qui étaient peut-être moins éloquents'. Telles étaient les conditions du mariage, que l'Église avait sagement déterminées. Afin d'affirmer plus nettement encore que le libre consentement des époux était à ses yeux la plus sacrée de toutes, elle leur tenait ce langage conforme à toute sa doctrine : * Vous n'entrerez dans le temple, le jour de votre mariage, qu'après « avoir exprimé votre libre consentement en présence de témoins, « à haute et intelligible voix, publiquement, clairement. » C'était sous le porche que le oui se prononçait. Et ces deux beaux jeunes gens qui entraient, radieux, sous les voûtes du moutier, ce n'étaient plus des fiancés, mais des époux.

Il restait à régler les conditions pécuniaires du mariage, et ce n'était pas petite affaire. Tandis que le système romain de la dot1 persévérait dans les pays de droit écrit, le douaire8, qui était d'origine germanique, triomphait dans les pays de droit coutumier*. On connaît la définition du douaire, et que c'est le droit assuré à la femme « de jouir, après la mort de son époux, d'une partie des biens qui, au jour du mariage, étaient la propriété du mari " ».

i se vos me refusés, — Qui me donroit tout l'or de dis cités, — Ne vous prendroic, se es t h'iert tostbe grrz. t (Aimeri deNarbonne, Bibl. nat., fr. 1448, f 60, Cl.) = ' « Savés por i quoi sui en cest diz entré? — Por vos barons qui tant sont esgaré, — Quant por f defandre vos droiz, se vos Pavé, — Grant ne petit n'i a un mot sonné. — Mais puis que « sui par destin arivé, — Dont je vos di que je sui apresté — De la bataille de bone vof lanté, — Et proverai, por vive vérité, — Que mariage qui se feit contre gré — D'om ne t de famé, revelle la loi De. — N'en dirai plus, que dit en ai asé. » (Entrée de Spagne, Bibl. S. Marc, Venise, fr. XXI, f» 258, r* et V). = * Dot ou maritagium : « Quod a muliere datur viro ». = * Donatio propter nuptias uxori a marito facta = osculum. = doariuin. =

* Excepté dans la Haute-Marche et dans l'Auvergne, où la « dot » est en vigueur, et dans la Normandie, où la dot, avantage fait par les parents de la jeune fille au moment du mariage, se combine avec le droit aux acquêts (non-nobles) de la législation coutumière. Sauf ces deux régions, le régime de la communauté est adopté dans tous les pays coutumiers.

* La communauté comprend : 1* les meubles apportés de part et d'autre; 2° les conquéts (biens acquis pendant le mariage) ; 3» les revenus des immeubles de chacun des deux époux.

* Le mari est le seigneur et niai t re de la communauté. ' La femme, s'il y a mal-gérance, peut renoncer à la communauté à la mort du mari. En habits communs elle vient jeter sa bourse ou sa ceinture sur la tombe de son mari, dès que le corps est en terre. (A. Tardif, Cours de droit professé à l'École des chartes.) = » La douairière a droit, en tout cas, au

C'est, en d'autres termes, « une constitution d'usufruit au profit de la femme1. Dans nos vieilles chansons dont les héros sont des rois, des comtes ou des ducs, le douaire s'entend de ces magnifiques présents de fiefs, de terres ou de villes, que, le jour même des noces, le mari donne gracieusement à sa femme. C'est ainsi qu'Aimeri de Narbonne fait don à sa femme Hermengart du beau douaire qu'il lui a promis et qui comprend « le Narbonnais et le Beaulandais * ». C'est ainsi que Bernier dit, en parlant de la fille de Guéri le Sor qu'il est sur le point d'épouser : « De Ribemont « soit ma femme doée5 ». On ne s'étonnera point qu'il soit ici question du douaire, et non de la dot romaine : car enfin nous sommes dans un milieu germanique, et il faudrait être trois fois aveugle pour contester ici l'influence des lois barbares.

Tout est réglé, tout est achevé, et le droit a fini son œuvre. Mais il y a ici-bas autre chose que le droit : les idées et les mœurs sont d'un plus haut prix.

Les idées sur le mariage, les mœurs du mariage, c'est l'Église, c'est principalement l'Église qui les a créées.

La femme que le droit laisse encore dans un certain état d'infériorité*, et qui, « dans les plus vieilles chansons de geste, est encore maltraitée, saisie par les cheveux, souffletée, menacée du bâton ou de l'épée1, la femme, malgré tout, commence à être partout considérée comme l'égale de l'homme, comme sa per*. Un serment sacré l'unit à son mari, et elle aime à lui rappeler qu'elle est, non seulement sa per, mais sa jurée : « Je suis votre jurée1 »,

manoir principal, au chief-manse (excepté si c'est une place forte ou le chef-lieu du fief). En cas d'adultère, la femme perd son droit au douaire. = l Vitœ provisio mulieribus in virorum proprietatibus data. Dans nos anciens Rituels, le mari disait à sa femme : « -De cest anneau je vous espouse, et de mon cors je vous honore, et de mes biens je vous doue. » = » Aimeri de Narbonne, Bibl. nat., fr. 1448, f° 55, r". Le jour du mariage, à la demande de sa mère, ce douaire est solennellement donné à Hermengart. (Ibid., f° 66, v° b, f° 67, r° a). = 1 Raoul de Cambrai, éd. Le Glay, p. 224. = 4 L'étendue de la puissance maritale est, comme on l'a dit plus haut, plus vaste au moyen âge qu'elle ne l'est aujourd'hui. La femme, en droit, ne peut faire de contrat, et ne peut ester en justice sans le consentement de son mari. En certains cas graves (démenti donné au mari, adultère) le mari peut la battre. = s J. Quicherat, Histoire du costume, 1™ éd., p. 167. =6Elye le donaà moillier eta per. (E lie de Saint- Gilles, v. 2749.) « J'ai vostre suer à moillier et a per. » (Hervis de Metz, Bibl. nat., fr. 19160, 1* 73, v°.) C'est l'expression constante, la formule de rigueur, le « cliché ». Dans sa Chairo française au moyen âge, M. Lecoy de la Marche constate également, d'après les sermonnaires du xiu" siècle, « qu'une fois mariée, la femme devient la compagne et l'égale de l'homme » (p. 400). = ' Aliscans, éd. Jonckbloet. v. 2047; Doon de Maience, v 11320, etc., etc. =

dit Guibourc à Guillaume qui va la quitter pour un si long temps. Les mots eux-mêmes trahissent le progrès accompli, et nos héros n'appellent pas leurs femmes autrement que : « douce amie », « douce dame » ou « ma sœur belle* ». Enfin cette idée tend partout à triompher, idée à laquelle nous sommes si profondément attachés depuis que nous avons l'honneur de tenir une plume : « Hiérarchiquement placée au-dessous de l'homme, la femme, en tout le reste, est son égale. »

Il est vrai qu'animés à son endroit d'une salutaire terreur, un certain nombre d'écrivains monastiques, surtout au xn" siècle, comparent volontiers la femme au Diable et vont jusqu'à plaider la cause de son infériorité intellectuelle et morale. C'est là un accident qu'il faut noter pour être juste; mais ce n'est pas, en vérité, la dominante des siècles que nous étudions. La femme est alors entourée d'honneur et de respect. L'éloge de la « preudefame » est partout'. « Une bonne femme, dit un de nos vieux poètes, suffit pour éclairer un royaume5, et un moine ajoute : « Nous devons « aimer, servir et honorer la femme, car nous en sommes tous « sortis. Nous sommes tissus, nous sommes ourdis par elle. » Vivant tous les jours avec son mari dans un château où les hivers sont longs , la femme en arrive, par la force des choses, à conquérir sur l'esprit de l'homme une influence que l'antiquité grecque et latine n'a point connue et ne pouvait connaître. Il y a là une intimité qui ne saurait exister dans les pays de la lumière, où les habitations sont étendues et où les femmes sont reléguées dans une partie spéciale de la maison. Pas de gynécée dans nos châteaux. On vit, on se meut, on respire dans un espace de quelques mètres'. Le plus fin, dans un tel milieu, ne tarde pas à gouverner le plus lourd. La femme règne ou, plutôt, gouverne.

• Jourdain» de Blaiviet, v. 505, 533, etc., etc. = *Le prode famé doit on chière tenir — Et li animer et durement chérir — Et la mauvaise vergonder et honnir. (Chanson dAspremont, éd. Guessard, p. 17, v. 66-68.) Par desus toute créature — Doit preudefame estre honorée. (Gautier de Coincy, éd. Poquet, col. 472.) Bone femme, n'en dout de rien, — Est si très sainte et si très nete — Qu'eut plus soef que violete, — Que fleur de lis, ne fresche rose, — Et Diex en li maint et repose. — Nule esmeraude, nule gemme — N'est tant nele com nete famé, — Tant esmerée, ne tant pure. (Id., ibid.)= » Kar une bone famé tout un règne enlumine. (Charlemagne, de Girard d'Amiens : Bibl. nat., fr. 778, f> 94, r\ = *Si devons nous, jor et nuit, famé — Et incliner et aûrer, — Amer, servir et honorer. — De famés sommes tuit issu — Et luit ourdi et tuit [t]issu. — Nous ne povons vivre sans eles. — Tuit sont nourri de leurs mamelles. (Gautier de Coincy, éd. Poquet, col. 472.) = ' Cf .

Tandis que nos poêles se sont plu à rabaisser le caractère de la jeune fille, ils ont souvent (chose étrange) ennobli celui de la femme mariée, et créé ces types incomparables de l'épouse féodale et chrétienne : Berte, Ameline, Guibourc. Mais, d'ailleurs, il y avait dans le ciel du moyen âge un astre bien plus radieux et qui n'illuminait pas seulement un royaume, mais le monde chrétien tout entier. L'écrivain peu tempéré qui s'est permis d'écrire « qu'au xme siècle Dieu changea de sexe » a commis une méprise véritablement impardonnable et j'affirme, pièces en mains, qu'au xne siècle la Vierge n'a pas reçu de nos pères l'hommage d'un amour moins profond et moins vif. Une des appellations que les auteurs de nos chansons donnent le plus fréquemment à Dieu, est celle-ci : « Dieu, le fils de sainte Marie ». Toutes les femmes, toutes les mères jetaient les yeux sur elle, en haut, et y trouvaient la règle de leur vie. Toutes lui criaient avec saint Bernard : « Vous « êtes le chemin des errants, le pardon des pécheurs, la vie du « monde ». Moins mystiques, les hommes s'estimaient heureux de posséder, dans le pommeau de leurs épées, quelque relique de la Vierge sainte, et lui dédiaient cette veillée qui précédait leur adoubement. Ils honoraient davantage leurs jurées et leurs pers, en pensant à cette mère de Dieu qu'ils aimaient d'un amour grave. Outrager une femme, c'était outrager son modèle et son type céleste, et le plus brutal y regardait à deux fois.

Malgré tant de poésie, les passions ne s'éteignirent pas au cœur des hommes, et il y en eut qui se lassèrent de la banalité du mariage; mais c'est là qu'ils trouvèrent, devant eux, l'Église terrible et leur barrant le passage. 11 faut bien avouer qu'elle ne fut pas toujours la plus forte et qu'il y eut, même dans les rangs de l'armée cléricale, de regrettables et honteuses défections. Jusqu'au xie, jusqu'au xne siècle, on trouve des exemples de divorce: mais c'est à tort que l'on a confondu plus tard le « dessoivrement » avec le divorce. Le dessoivrement, que l'Église permet, n'est qu'une séparation de corps, qui n'autorise pas les époux à contracter un nouveau mariage'.

Viollet-le-Duc, Dictionnaire du Mobilier, I. 348. = ' On peut réduire à quelques propositions tout ce qui concerne ce point de droit : 1* Le dessoivrement (deseparamenlum) est une véritable « séparation de corps » qui permettait aux époux de vivre séparément, mais >on pas de contracter un autre MAniAGE. 2° On ne prononce le dessoivrement que pour des causes graves et déterminées. 5° 11 y a un dessoivrement volontaire et pour lequel suflit le

Nous trouvons, dans une de nos plus vieilles chansons, un exemple notable de cette cruelle et rare séparation, et qui mérite d'être ici rapporté. Il s'agit de ce pauvre comte Amis qui est un jour frappé de la lèpre, comme de la foudre. Sa femme (elle se nomme Lubias) ne ressemble pas à ces preudefames que l'on doit « chières tenir'». Elle a soudainement horreur de ce lépreux, et vient demander à l'Évêque ce dessoivrement qui, d'après la loi, ne peut être en effet prononcé qu'après une véritable enquête ecclésiastique. Deux chevaliers prennent entre leurs bras le pauvre Amis qui tremble la fièvre et le conduisent devant l'Évêque. Lubias montre au prélat, d'un doigt implacable, l'infortuné qui ne peut se défendre : « Séparez-moi, dessetrez-moi de ce malade, et je vous « donnerai trente livres de deniers parisis, avec mon mulet « d'Arabie. » L'Évêque lui répond fièrement : « Dame, lui dit-il, la « dernière personne qui eût dû nous dévoiler ainsi la maladie « de votre mari, c'était vous ». Mais elle, d'une voix colère : « Les « évêques, dit-elle, sont nés pour m'obéir. Si vous ne faites ce « que je vous demande, laissez là votre crosse. » Cependant, dans toute la ville, l'opinion publique s'émeut. On s'attroupe, on murmure autour de ce misérable lépreux, dont la laideur effraye tous les regards. Ce n'est pas lui que l'on plaint : c'est sa femme. « Elle « a raison, dit le peuple, et est décidément trop mal mariée. » Pour favoriser ce retour de l'opinion, Lubias répand habilement ses largesses sur les bourgeois et sur les nobles : à ceux-ci, des soudées; aux bourgeois, des fourrures. L'Évêque, qui eût dû résister jusqu'à la mort, l'Évêque se croit alors obligé de céder, et en appelle inutilement au jugement de trois autres prélats. Le pauvre lépreux, devant cet abandon universel, finit par demander luimême sa séparation juridique, mais à la condition que sa femme daigne lui envoyer le relief de sa table. On le sépare; on le chasse de sa propre cité; on le conduit dans une misérable masure aux

consentement des époux : c'est quand ils veulent, l'on et l'autre, entrer en religion. 4* Dans tous les autres cas, le consentement des époux ne suffit pas, et il faut une enquète sur les griefs déclarés. 5° t'est la juridiction ecclésiastique (seule compétente en matière matrimoniale), qui est chargée de mener à fin cette enquête. 0° En cas de ilessohrcmenl, les enfants sont donnés à la mère, s'ils sont au-dessous de sept ans, et la moitié de la dépense incombe au père. S'ils sont plus âgés, ils sont donnés deux au père, trois à la mère (par exemple), et ainsi de suite. (Cours de droit professé à l'École des chartes par M. A. Tardif.) = ' Chanson d'Aspremonl, éd. Guessard, p. 17, v. G6.

portes de la ville, où le vient visiter un seul consolateur, un seul ami. Ce consolateur, cet ami, c'est son fils, c'est son petit Girard qui a sept ans. Que Dieu le bénisse, et maudisse Lubias ! !

Malgré la perfidie de certaines Lubias 8, malgré les complaisances coupables de certains évêques, malgré tout, le grand principe de l'indissolubilité du mariage a triomphé dans la société chrétienne.

Et c'en est fait du divorce.

' Amis et Amilcs, v. 2109-2231. Tout cet épisode est merveilleusement raconté dans le vieux poème. Le très regretté LéopoldPannier, qui pensait à faire un drame d'Amis et Amiles, aurait trouvé là un de ses plus puissants effets :Ce comte jadis puissant, que le clergé conduit processionnellement hors de la ville, et qui recommande à ses chevaliers l'honneur de sa femme et le sort de son fils; cette femme hypocrite et cruelle qui veut conquérir à tout prix une liberté mauvaise ; cet enfant de sept ans qui proteste contre la « condamnation » de son père; ces évêques qui luttent; ce peuple dont les sympathies vont tour à tour au lépreux et à sa femme, et, comme décor, ce palais princier du xne siècle, ces fortifications de la ville, cette porte que va franchir le pauvre « séparé » : il y aurait là de quoi tenter un « adaptateur» intelligent. = 2Le poète donne évidemment tort à Lubias et n'est pas partisan du divorce: Se le servist et joïstetamast, — La sainte gloire en efist en sa part. — Maris et famé, ce est toute une chars. — Ne faillir ne se doivent. (Amis et Amiles, v. 2115-2118.)

Aude meurt de douleur en apprenant la mort de ion flaucé Roland (p. Mil. — Composition de Luc-Olivier Merson.

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