II. Avant le mariage
lle habite dans le château voisin , à la Ferté-Henri. Fille de chevalier, appelée à être un jour femme de chevalier et mère de chevaliers. On la nomme Aélis1.
Son histoire jusqu'à l'âge de seize ans ne présente qu'un incident digne d'être signalé. C'est le départ de son père pour la Terre sainte, d'où il ne revint pas. L'enfant avait alors six ans, et son père avait, je ne sais trop pourquoi, le pressentiment de ne plus jamais la revoir. On lui trouvait en général « plus de sens et de prouesse » que cet âge ne le comporte : belle déjà et de clair visage, mais surtout bonne
1 Les noms de femmes nobles, qui sont les plus répandus au in* siècle, sont les suivants : I. D'ah-.ês les TEiiEs historiques : A'ia ; Adela, Adellia, Iladellia ; Adelaïs, Adelis, Aeli», Aalis,
et de grant doclrinage. Jl fallait la voir avec son petit bliaut fait d'une étoffe « à bestes et à Hors ! » Le pauvre baron en raffolait et ne se lassait pas de l'embrasser. Le jour où il partit, il se tourna vers son vieux seigneur qui restait en France, et lui dit: « Je vous recom- « mande ma fille Aelis. Conseillez-la bien. » On ne le revit plus'. Il importe peu de savoir comment s'acheva le reste de cette enfance, qui fut un peu banale. Les petites filles de ce temps-là ressemblaient fort aux nôtres et jouaient au petit ménage* ou à la poupée3. Surtout à la poupée, qu'elles attifaient de leur mieux, habillaient, déshabillaient et rhabillaient. C'était aussi charmant et aussi neuf qu'aujourd'hui, aussi charmant et aussi neuf que dans mille ans : car l'humanité, somme toute, ne change pas ses plaisirs autant que l'on pourrait le croire. Les fillettes du xne siècle se plaisaient aux raquettes et aux volants*, tout comme nos pensionnaires du xixe ; mais elles apprenaient surtout le grave jeu des échecs qui devait remplir et animer leur vie. Et rien n'était plus amusant que de voir ces blondines, très sérieuses, tenir tête à leurs grands-pères et pousser contre eux leurs rois, leurs chevaliers et leurs au/ins*.
Alix, Alaïs, Aleïs, Alecia, Alicia, Alipsa, Azelicia; Agatha ; Agnes, Agnesilla; Alienor, Aenor, Alpaïs; Amicia; Anna; Avelina. Bealrix; Berengaria (dans le Midi); Bernarda; Berta; Blancha (en Espagne). Catherina; Christiana; Clementia; Constantia. Dyonisia. Elisabeth = Isabella, Isabellis, Isabel, Elisa; Elissendis; Eremburgis; Ermensendis. Flandrina; Florentia. Garsendis; Gertrudis (en Allemagne); Girauda, Giralda; Gisla; Guiburgis = Guibourc. Hamelina; Haduisia, Havissia; Heloïsis; Ilermengardis ; llildegardis; Ida. Joeta; Johanna (et ses diminutifs), Jordana. Juliana. Laetitia; Laurentia, Loreta; Lucia. Mabilia; Margareta, Maria; Malhildis = Mahaut; Matthaea; Melisendis. Oda, Odelina. Petvonilla = Pernelle; Philippa. Sancia (en Espagne); Sibylla. Thcophania. Valentia. Yolandis. Nous soulignons les plus usités. — Certains noms semblent réservés aux non-nobles : Jaquelina, Jehannota, Nicole, Thomassa, etc.). II. D'après nos romanciers (qui inventent souvent des noms à effet) : Adeline; Aelis; Alaïs; Agaie, Agayette; Aiglentine; Aliste(?), Ameline; Anfelise; Aude; Augalete; Avisse, Aye, Beatris; Belissent; Berte, Bertain; Blanchandrine; Blanchefleur,- Blonde. Brunissent. Claresme; Clarisse. Emmeline; Eremborc; Ermengart; Esclarmonde; Eudain; Euriant, Eustace = Ytace. Flandrine, Flandrinette; Flordespine; Flore, Florette; Florote, Floripas; Fregonde (?). Galienne; Gaudisse; Genièvre; Germaine (?); Gille, Gillain; Guibourc. Helissent; Hersent, Honorée; Joie; Josiane; Lubias; Ludie; Lusiane; Lutisse. Mabile, Mabire; Mabilelte, Malatrie; Marcent; Margiste(t); Margalie, Marie; Matabrune; Mirabel. Nicolette, Nubie. Olive; Oriabel. Parise; Passerose. Rissent; Rosemonde. Salmadrine (?), Senebeult; Sibille; Sinamonde (?). Uzile. Yde, Ydain; Ydoine. Etc., etc. = ' Le Chevalier au cygne, v. 6G00-6943,et surtout v. 6601-0629, et v. 0921. =s De diclis quatuor ancillarum sancle Elisabellie; texte cité parSchultz, 1. 1., t. I, p. 118, note 1. = 5 V. le texte de Lambert d'Ardrcs, Chronicon Ghisnense et Ardense, cap. cxxxiv, édition du marquis de Godefroy Menilglaise, p. 521, ligne 22. = * Strutt, The Sports and Paslimes ofthe People of England, éd. W. Howe, 1854, p. 505, etc. = ! Ele avoit quatorze ans et demi seule-
Mais les échecs ne sont, hélas! qu'une partie, une faible partie de l'instruction des jeunes filles, et notre Aelis est experte en bien d'autres sciences. Elle ne s'en vante pas trop.
Les filles des châteaux voisins sont loin d'être aussi savantes : car rien n'est plus variable, en ce temps-là, que l'instruction des femmes nobles ou roturières. 11 y en a qui sont tout à fait ignorantes; il en est d'autres qui sont presque trop doctes. Il convient donc de ne rien exagérer, et une « moyenne » est ici, comme ailleurs, ce qu'il y a de plus rigoureux et de plus vrai1.
Ce qu'on a voulu tout d'abord leur apprendre, ce sont ses prières. L'Église* exige que les jeunes filles sachent le Pater, VAve et le Credo, et l'on ne s'est pas encore mis en tête de désobéir à l'Église; mais, d'ailleurs, on n'a pas voulu s'en tenir à ces prières véritablement élémentaires et universelles. L'enfant possède un Psautier, et sait par cœur plusieurs de ces admirables chants que l'on peut considérer comme le langage le plus naturel de l'humanité de tous les âges*. Elle entend la messe tous les jours*, et, chose plus rare, sait l'entendre. Au commencement, elle dit, d'une gentille voix bien convaincue, cette prière qu'un clerc lui a apprise : c Faites que je m'unisse au grand désir que les saints
ment. — Bien sot jouer as tables, as esches ensement. (Gaufrey, i. 1793, 1796.) Cf. Floovant, v. 1 485. = ' Cette « moyenne » est indiquée, avec beaucoup d'impartialité et de justesse, par M. Ch. Jourdain, en son Mémoire sur l'éducation des femme) au moyen âge • t Outre la langue maternelle, cette instruction comprenait la récitation de fabliaux et de romans; le chant; l'art de s'accompagner sur les instruments les plus en vogue, comme la harpe et la vielle; un peu d'astronomie; un peu de fauconnerie; la science des échecs et des dés, si familière à la société féodale, et enfin les connaissances médicales nécessaires pour soigner, au retour d'un tournoi, d'une chasse ou d'un combat, les chevaliers blessés » (p. 9.) = * Concile de Béziers en 1246.* a Avant tout on apprend aux enfants le Pater, VAve, le Credo qu'ils doivent réciter chaque fois qu'ils entrent dans une église, au moins en langue vulgaire, s'ils ne les savent en latin. » (Bibl. nat., lat. 17509, I" 151, cité et traduit par Lecoy de la Marche {La Chaire française au moyen âge, p. .429.) = 3 Thomas de Cantimpré (né en 1201 , mort en 1263), Bonum universale de apibus, Duaci, 1627, in-8, lib. I, cap. xxiu, p. 93. Anecdote touchante, bien résumée par Ch. Jourdain (I. 1., p. 29) : • Les enfants d'une petite école se cotisent pour acheter un Psautier à un de leurs camarades qui est pauvre, etc. • = «Robert de Blois, Catloiemenl des dames, éd. Méon, Fabliaux, il, pp. 196,197. Au nv* siècle, le « Menagier de Paris «fait encore cette même recommandation à sa jeune femme : « Oyez messe chacun jour et vous confessez souvent ». Cf. le Livre du Chevalier de la Tour Landry pour l'enseignement de ses filles (lequel ne fut fini qu'en 1372) : t Belles filles, quant vous prendrez à vous lever, si entrez au service du hault Seigneur, et commandez vos Heures... Après, gardez que vous oyez toutes les messes que vous pourrez oïr. » (Éd. De Montaiglon, p. 10, 11.) Ces deux livres, le Menagier et le Livre du Chevalier de la Tour Jjtndry, sokt ceux qui font le plus si.ncèkeme.m cohmaïtre ls véritable
patriarches avaient de ia venue de Notre -Seigneur Jésus-Chrit pour le rachat de leurs âmes; » et, au moment de l'élévation, elle obéit humblement à la rubrique de son livre qui lui fait cette recommandation naïve : « Ici parlez vous-même à Dieu, remettezvous entre ses mains, et exposez-lui tous vos besoins comme votre cœur vous le dira1. » Elle ne s'endort jamais sans avoir récité cette prière extra-liturgique, cette prière à la Vierge qui a été si profondément populaire et que des centaines de manuscrits nous ont conservée : « Je viens aujourd'hui vous implorer, vierge Marie. Puissiez-vous, avec tous les Saints et les Élus de Dieu, vous tenir près de moi pour me servir de conseil et d'appui en toutes mes prières et requêtes, dans toutes mes angoisses et nécessités, dans tout ce que je suis appelée à faire, à dire et à penser, tous les jours, toutes les heures, tous les instants de ma vie*. » Bref, elle sait sa religion, à laquelle elle mêle quelques superstitions puériles, mais sans danger. Elle se confesse et communie avec une sincérité très recueillie; elle est pieuse; elle connaît et aime Dieu, et ce n'est pas l'élément le moins précieux de sa petite science.
On avait voulu tout d'abord l'envoyer à l'école voisine, avec un alphabet pendu à sa ceinture3 et de petites tablettes d'ivoire, afin qu'elle y apprît à écrire en prose, et même en vers*; mais on a dû y renoncer, parce que l'école était trop loin. Quelques petites filles étaient déjà, à cette époque, élevées par des religieuses, dans certains couvents5; mais on a préféré faire venir au château une institutrice, une maîtresse, qui n'a pas quitté l'enfant pendant cinq
moyen âge. Nous n'avons, par malheur, rien de pareil pour la fin du xu* siècle et le commencement du xmc; mais nous verrons ailleurs, d'après cent textes de nos chansons de gestes, que l'usage de la messe quotidienne était universel, à cette dernière époque, dans toute la société des châteaux. = ' Bibl. nat., anc. S. F. 254 (xnr* siècle). =4 Bibl. nat., lat. 1177 (xiii° siècle). Cette prière, appelée Obsessio, est une des plus populaires du moyen âge, une de celles qui se trouvent dans le plus grand nombre de manuscrits. Nous en avons publié une traduction dans notre Choix de prières d'après les manuscrits du moyen âge. = 5 Alphabelum pucri qui vadit ad scolas, quod... ligatur ad corrigiam ejus, ne ille amittat. (Bibl. nat., lat. 1595.) Sermon anonyme, cité par Lecoy de la Marche (La Chaire française au moyen âge, p. 418). Il n'est peut-être ici question que des petits garçons. = * Et quant à l'escole venoient, — Les tables d'yvoire prenoient. — Adont lor veïssiez escrire, — Letres et vers d'amor. (Flore et Blancheflor, éd. Dumeril, p. 12.)= » « Les filles reçoivent, dès l'âge de discernement, la même instruction primordiale [que les garçons]. Elles sont confiées aux religieuses dans les couvents, et quelquefois, devenues adultes, se refusent à quitter la maison qui les a vues grandir et se consacrent à Dieu pour la vie. (bibl. nat., lat. 17509, f" 143. Sermon de Jacques de Vitry, cité et résumé par Lecoy de la
ou six ans1. Puis donc qu'elle a treize ans aujourd'hui, faisons-lui, si vous le voulez bien, passer un examen. Elle sait lire et écrire en roman et en latin', peut à volonté réciter ou déchiffrer son Psautier et ses Heures*, et c'est elle qui, le soir, fait à ses frères illettrés la lecture de certains romans qu'on a récemment achetés à des jongleurs de passage'. Le dernier qu'elle leur a lu, c'est Gui de Bourgogne, qu'ils ont trouvé si intéressant et lui ont fait relire trois fois. Ce matin, il est arrivé un manuscrit de Contes et de Fables dont elle commencera dès demain la lecture à haute voix, si le chapelain ne s'y oppose pas trop. Il aurait préféré, lui, les Miracles de la Vierge : elle aime mieux, elle, les lais et les histoires. Je n'irai pas jusqu'à dire qu'elle sait le latin', mais elle en balbutie gentiment quelques mots dont elle sait à peu près le sens. En revanche, elle ne calcule pas mal et, durant les nuits d'été, alors que le ciel bleu est plein d'étoiles, elle sait nommer à sa mère ébahie et à son grand père qui dort un peu le nom des principales constellations6. Le Chemin de saint Jacques lui est familier, et elle raconte à ce sujet d'impossibles et charmantes légendes. Mais l'amour de la poésie ne lui enlève pas le sens pratique : elle est un peu pharmacienne comme on peut l'être au xn* siècle); un peu chirurgienne; un peu médecin7. La vue d'une blessure ne l'effraye pas, et ses petites mains ne craignent pas le sang. Elle sait le secret de certains onguents,
Marche 1. 1., pp. 429, 430). = ' Une nef a au harene apreslée, — Si a dedens la pucelle menée — Et avec li une damme honorée; — C"eït sa vaistresse qui lonc tans l'a gardée. {Jourdain» de Mairies, v. 3135-3138.) =* Latin sot bien lire et rommant. (De la Dama qui lisoil Ores de Noslre-Dames et Vigiles de mors, cité par Jourdain, 1. 1. p. H.) Car [fierté] bien estoit letrée et bien savait escrire. (Berte, éd. Scheler, v. 402.) = 'Iléalrix l'ait faire en son château l'éducation de sa fille Ydain : Ydain a commandée à l'maistre Salemon. — Ses chapelains estoit... — Chil aprist la pucelle à la clere fachon — Son Saulier et ses Euret par bone intencion. (Le Chevalier au Cygne, v. 7077-7080.) En son lit en séant prist ses Heures à dire : — Car bien estoit letrée. (Berte, éd. Scheler, v. 401, 402.) = * Chevalier au» deux espées, v. 4266; Flore et Blanche/leur, v. 254, et autres textes cités par Schultz. = » Ele avoit quatorze ans et demi seulement. — Bien sol parler lalin et entendre rommant (Gaujrcij, v. 1794.) Je ne parle ici que pour mémoire, et sans y croire aucunement, des quatorze latins ou langages que sait parler Mirabel (Aiol, v. 5420), et de ce passage de Cirarl de Boutsillon où l'on fait le portrait de Berte, qui est la fille de l'empereur de Constaiilinoplc : Elle sait mettre en roman le chaldéen et le grec, et connaît à fond le latin et l'hébreu. (Trad. de Paul Meyer, p. 8, § 16.) Il est trop évident que (sans parler des exagérations qui sont familières aux poètes) c'est là une éducation tout à l'ait exceptionnelle. = * El du cours des estoiles, de la lune luisant — Savoit moult plus que lame de chest siècle vivant. (Caufrey, v. 1796, 1797.) =7 Pcrctal, v. 5718; GuufMj, v. 5925 et autres textes nombreux, cités par Roquefort, Marie de France, 1832, in-8, t. Il, p. 191 et ss. ; par Fr. Michel, Roman de la Violette, 1834, iu-8, p. 104 et ss.; par Schultz, I, pp. 158, 159, etc.
et triture dans son mortier certaines herbes qui guérissent à peu près toutes les maladies. Elle a pu, durant la dernière guerre, donner la preuve de ses petits talents, et n'a pas remis en place moins de trois bras cassés. Mais cette petite « ambulancière » est avant tout une rieuse, et ce qu'elle aime le plus, ce qu'elle sait le mieux, c'est le chant1. Elle chante, seule, à son lever, le matin; elle chante clair et seri à la fin des grands repas que donne sa mère ; elle chante toujours et partout : « Vierge, pucele henorée, — Vierge munde et pure, — Par voz est reconfortée, — Humaine nature, — Far voz est enluminée — Toute créature*! » Et certains autres jours, au printemps : « C'est à Paskes en avril — Que chantent oisillon gentil... — Zo fricandés zo zo — Zo fricandés zo*.» Elle ne craint pas d'aborder les pastourelles et chansons d'amour : « Li dous regars de la bêle m'ocira*. » : ou : « Encor un chapelet ai — Ki fut m'amie8 », ne sachant pas trop ce qu'elle dit, ou le sachant un peu trop. Elles ne sont pas « bégueules » les fillettes du temps de Philippe Auguste; mais elles ne sont hardies, en général, qu'à fleur de peau. Comme les jeunes parisiennes du xive siècle, elles savent, fort naturellement, marcher « la teste droite, les paupières basses « et arrestées, et la veue droit devant eles quatre toises et bas à « terre, sans espandre leur regard à homme ne à femme qui soit « à destre ou à senestre, ne leur regard changer en divers lieux « muablement, ne rire, ne arester à parler à aucun sur les rues. » A l'église, elles ont continuellement leurs yeux sur leur livre ou au visage de l'image, « sans papelardie, ayant leur cuer au « ciel, et aourant de tout leur cuer' » : ce qui ne les empêche pas d'être de vigoureuses gaillardes et de chasser au faucon avec une science consommée. Elles connaissent le cheval, et rien
1 Se vos avez bon estrument — De chanter, chantez hautement. — Biaus chanter en liu et en tens — Est une chose moult plaisans. (Casioiement des dames, de Robert de Blois, Fabliaux, éd. Méon, II, p. 198.) Cf. d'autres textes cités par Ch. Jourdain, 1.1., pp. 12, 15. = a Recueil de Mulets fiançais des xu" et xme siècles, par G. Raynaud, p. 136. s= 5 Ibid., p. 157. = 4 lbid., p. 18. C'est un refrain commun à plus d'une chanson; c'est un cliché. = 5 Ibid., t. II ; ms. d'Oxford, XCII, 92. = 6 Tout ce qui est entre guillemets est emprunté au Menagier de Paris, I, pp. 15, 16. Il ne faut pas oublier que cette œuvre appartient à la fin du xiv" siècle ; mais, déjà au zut*, Robert de Blois, en son Castoiement des dames, leur donne a peu près les mêmes conseils : Mouslier est maison d'oroison. — N'i doit parler se de Dieu non. — Ne laissiez pas vos iex aler — Folement ça ne là muser, etc. (Fabliaux, éd. Méon, II, p. 197.) A l'église, d'ailleurs, les femmes sont séparées des hommes : Siéent à diestre les femmes au moustier. (Anseïs [ils de Girbert, Bibl.
n'est plus aimable à voir que ces belles jeunes filles sur leurs sambues, partant en chasse, jetant leur rire franc dans les bois, osées et charmantes, viriles et aimables, un peu semblables aux jeunes Anglaises de nos jours, mais plus libres. Voilà, somme toute, une instruction qui n'a rien de profond ni de compliqué, mais qui formait de belles et fortes jeunes femmes. Nos arrière-grand'mères, s'il vous plaît, et dont il ne serait ni équitable ni décent de médire.
Des occupations plus humbles et plus ménagères remplissent et honorent la vie de cette jeune fille dont on ne saurait, en bonne justice, comparer l'instruction à celle de nos bachelières contemporaines. Elle coud, elle file, elle tisse, elle brode'. Comme couturière, elle n'a pas d'égale, et c'est elle qui taille les chemises et les vêtements de ses frères'. Sans doute elle aime mieux faire courir ses doigts fins sur des broderies d'argent et d'or1; mais, pour excuser cette préférence, elle se dit que, comme l'héroïne d'un de ses romans favoris, elle pourrait au besoin vendre le produit de son travail et nourrir toute sa famille4. Pour tout dire, elle ne désire pas en faire l'épreuve. Ce qui lui plaît beaucoup moins que la broderie, c'est le soin et la façon des lits", c'est le service de la table*. Bien qu'elle ne soit aucunement prude et qu'elle en soit même à ignorer ce qu'est la pruderie, elle ne désire pas qu'on la charge d'accueillir les hôtes7 et de désarmer les chevaliers au retour du tournoi. Passe encore pour les chevaux. Elle promène volontiers sa
nat., fr. 4988, P 261 V). = ' V. les textes cités par Schultz.l, pp. 151-153. Cf. Labarte,.4i7* industriel*, IV, p. 549. = * La princesse sarrasine, prise à Reggio, dit à Clairon, fils de Girart : • Bien sait chascune servir un chevalier, — De chief laver, de dras coutre et taillier, — Et del' lit faire où il se doit couchier. — Nous ne savons servir d'autre mestier. » (Aspremont, Bibl.nat.,fr. 25529; anc. Lav. 123, f* 83.)Cemise et braies blances a — Qu'Ydoine cousi et tailla — De blanc cainsil. (Amadas et Ydoine, v. 5765, cité par Viollet-le-Duc, Dictionnaire du Mobilier, III, 175.) = * Les deus filles Constance, ne vos en mentirai, — Sorent d'or et de soie ouvrer. (Ber/e, éd. Scheler, p. 51, v. 1579, 1380.) Là en droit (il s'agit de cette Aiglentine, qui est la femme de Gui de Nanteuil) commença ouvrer d'un tel mestier — Qu'elle ouvroit de fin or dessus un paile chier. — En la mer n'eust poisson ne seussist pourtraiclier, — Ne nul oisel volant c'on seûst pronuncier — Que Esglante ne face en ouvraigeemploier. [Tristan de Nanteuil, Notice de Paul Meyer, 1. 1., p. 6.) = * C'est ce que fait Béalrix dans Hervis de Metz (cité dans l'Histoire littéraire, XXII, p. 595, et par Schulti, I, 155). = * Aspremont, v. la note 2. = 6 V. Sainle-Palaye, Mémoires, I, 12. = ' Lusiane est chargée par sa mère Ysabeau de recevoir le jeune Aiol.Elle le fait déchausser et déshabiller, i et quant il se cocha, bien le covri. » (V. 2156, 2157). C'est ici qu'il est nécessaire et loyal de dire quelques mots au sujet d'une singulière occupation (si c'est une naïveté, comme je le crois, elle est véritablement formidable) que quelques-uns de
petite main blanche sur les plis de leur cou : elle s'amuse de leurs piaffements, qu'elle apaise, et n'a aucune horreur pour l'écurie, où elle vient souvent s'enquérir si Marchegay est bien ferré et si Passavant a de bonne avoine1. Mais, somme toute, voilà bien des affaires, et cette journée de jeune fille est décidément bien remplie. A travers tant de travail, il lui faut quelque repos. C'est la promenade tout d'abord, la promenade aux prés et aux bois, et elle en
Fig. 50. Jeunes lilles se faisant des couronnes de fleurs IBrilisb Muséum, Bibl. du Roi, 2 B, VII,
commencement du xiv' siècle.) Reproduction d'une gravure du livre
de Th. Wright : A Uistory o[ domestic manners and sentiment» during the Utddle âges. (London. iS6ï.)
profite, comme les jeunes filles de tous les peuples et de tous les temps, pour cueillir des fleurs et s'en faire des chapeaux ou des couronnes. Elle ne sait pas « labourer rosiers » ', et ne possède pas cette belle science du courtillage ou jardinage, que le Menagier de Paris, à la fin du xive siècle, enseigne si doctement à sa toute jeune
nos trouvères attribuent à nos jeunes filles. Pour endormir les hôtes de leurs pères, elles les massent ou les tastonnent. Les textes sont irrécusables et ne laissent aucun doute; témoin celui d'Aiol: Douchement le tastonne por endormir (y. 2158); celui de Girart de Roussillon (trad. P. Meyer, § 257, p. 132), etc., etc. « Un tel massage, pendant le som- « meil, faisait partie jadis des soins dus par une hospitalité attentive. Au moyen âge, les u détails de l'hospitalité, tels que le coucher et le bain, étaient laissés aux femmes. Mais « on comprend que, dans une société à certains égards beaucoup plus libre que la nôtre, « non seulement en paroles, mais en actions, ce qui était à l'origine un traitement pure- « ment hygiénique ait conduit à des abus. » (P. Meyer, Romania, IV, 394.) Rien n'est plus juste ni mieux pondéré que cette observation et, bien qu'on voie « des dames au-dessus de tout soupçon, (astonner leurs hôtes pour les faire dormir », il n'en faut pas moins condamner très rigoureusement un usage aussi étrange et périlleux, et dont il faut chercher l'origine ailleurs que dans la race chrétienne. = ' Lusiane la bêle le sert à gré : — Quant qu'ele pot le sert à volenté... — De 1' solier avala tous les degrés — Et vint à Marchegai por esgarder ; — S'aplanoie ses crins et ses costés — Et a un escuier o lui mené : — Garder li fait les pies, s'il sont feré — Et on le trova bien encor clavé. — Lors s'en torna la bêle à 1' cors mole — Et laise le ceval bien oslelé; — De 1' feure et de l'avaine li done assés. {Aiol, v. 2151-2U2.) = * Menagier de Paris, I, p. 2.
femme'. Ses chapeaux de violettes lui suffisent, avec un peu de chant et beaucoup de danse. Elle a peut-être bien une passion trop vive pour ce dernier plaisir, et c'est pour tempérer cette ardeur que sa mère (une grande danseuse en son temps) lui raconte de terribles histoires, dont elle rêve la nuit. Il y a surtout le récit, très authentique et qui donne la chair de poule, de certain « bal » imaginé par certain comte le jour de Noël. Il allait à la croisade et voulut en chemin se divertir dans un de ses châteaux; mais hélas! la danse fut si ardente et les danseurs si nombreux que le plancher de la salle s'effondra tout à coup. « L'un des premiers cadavres que le châtelain trouva sous les décombres fut, dit-on, celui de son fils*. » Notre jeune fille a frémi de cette histoire... et a continué à danser, s'estimant sans doute assez légère, elle et les siens, pour ne faire écrouler aucun plancher. Elle sait chanter en dansant* et, comme un excellent coryphée, entonne elle-même les chants, parfois un peu crus, qui servent d'orchestre à ces rondes : , car enfin ce ne sont guères que des rondes, avec je ne sais quelles figures où les chevaux de bois jouent un rôle*. Elle en rit fort candidement et s'en amuse à cœur plein; mais le chapelain, lui, ne rit pas, et prétend que le Diable est de la partie. Ce pauvre chapelain a bien d'autres tendances à combattre, et s'emporte principalement contre certaines superstitions d'origine païenne, absolument païenne, auxquelles il trouve qu'Aelis est vraiment trop attachée. Ne s'avisait-t-elle pas, il y a encore peu de temps, de « se tirer la bonne aventure », et n'y avait-il pas là, vraiment, une pratique tout à lait condamnable? Son oncle paternel, sur le point de s'embarquer pour la Terre-Sainte, lui avait jadis donné un fort mauvais exemple. Il avait ouvert, au hasard et les yeux fermés, la grosse Bible de l'abbaye prochaine, et s'était dit que
1 Menagier de Paru, U, p. 43. =« Bibl.nat., lat. 15970, f. 515. Cité et résumé parLecoyde la Marche, La Chaire française au moyen-âge, p. 414. = 3 « Il faut se représenter les danses de ce temps posées comme au xvu" siècle et accompagnées de chants. C'étaient de simples rondes, formées par une chaîne d'hommes et de femmes se donnant la main, et conduites par un coryphée, de l'un ou l'autre sexe, qui avait la mission d'entonner les couplets. Les prédicateurs comparent sans ménagement la danseuse chargée de ce rôle à la génisse qui marche en tête du troupeau en faisant sonner sa clochette. Le maître du bétail, c'est le Diable. » (Lecoy de la Marche, La Chaire française au moyen- âge, p. 413, d'après le ms. de la Bibl. nat., lat. 17509, f* 146, etc.)= * Anecdotes historiques, Légendes et Apologues tirés du Recueil inédit d'Etienne de Bourbon, publié par Lecoy de la Marche, pp. 108, 109.
la première ligne, à gauche, en haut, aurait pour lui la signification et la valeur d'un oracle décisif sur sa propre destinée. C'est ce qu'on appelait alors Sortes Sanctorum ou Apostolorum, et ce dernier mot s'explique aisément par l'Évangile et les Épitres que l'on consultait tout aussi superstitieusement que le Psautier. Le pauvre homme était tombé sur ces mots du livre de Job : Antequam dies ejus impleanlur, peribit, et en avait conçu une grande terreur que rien n'avait encore justifiée; et il avait déjà près de soixante ans. Mais on avait fabriqué d'autres sortes1, plus ingénieux encore, et moins chrétiens, s'il est possible. Sur un morceau de parchemin étaient écrites cinquante réponses, correspondant à cinquante fils de soie, de différentes couleurs, qui pendaient fort gracieusement, comme une frange, au bas de cette sorte de charte. La jeune fille touchait un de ces fils à l'aveuglette et s'empressait de lire la réponse de l'oracle, laquelle était généralement d'une précision désespérante : « Un grand bonheur est sur le point de t'arriver. » Ou bien encore : « Prends garde : il fait de l'orage aujourd'hui. Mais sois patiente : le beau temps reviendra demain. » Les Sorts n'ont été spirituels qu'une fois avec elle : « Pourquoi «. désires-tu changer de vie; tu as le miel, et tu désires le vinaigre. » Notre jeune fille a pris un jour le parti de rire de ces enfances : car elle n'est point sotte, et il y a plusieurs mois qu'elle ne trouve plus aucun plaisir à ce singulier et périlleux divertissement. Elle lui préfère aujourd'hui les chants des jongleurs, les contes, les lais,
' V. l'intéressant article de M. F. Rocquain, dans la Bibliothèque de l'École des Chartes (XLI, année 1880, p. 437 et suiv.) L'auteur a publié le texte complet d'un de ces Sortes en provençal et (d'après Pithou) en latin. Le provençal est delà seconde moitié du xm" siècle; le latin est plus ancien. Les trois réponses que nous avons citées correspondent aux nM (prov.) 5'2, 51 et 49. Il en est d'autres qui mériteraient d'être mentionnées: « Comme le vaisseau en mer, quand il est gouverné, aborde au lieu désiré, ainsi parviendras-tu promptement au but de tes espérances (n° 13 prov.). Comme le semeur jette en une bonne terre sa semence qui fructifie en son temps, de même tu arriveras à l'objet de tes désirs (n* 21). Prends garde au grand lion qui te vient dévorer : crie vers Dieu, et il te délivrera (n" 33). Tu cherches à prendre par les cornes le cerf qui court : c'est chose difficile (n* 10). Défie-toi de Ion voisin et de ses belles paroles (n° 14). En ce moment éloigne toi : les Sorts refusent de te répondre. Un autre jour reviens, et ils te diront la vérité (n* 37) ; etc. Cf. la note de Paul Meyer en sa traduction de Girarl de Roussillon (p. 183, n" 4) et un article de M. Chabaneau, Revue des langues romanes, 3e série, IV, pp. 167-178). — Une pratique plus innocente est celle que signalent MM. de Montalembert et Schullz (d'après les dépositions de Guta, une des servantes de sainte Elisabeth de Hongrie). Les jeunes filles écrivaient sur des cierges ou sur de petits morceaux de parchemin les noms des douze Apôtres. On déposait ensuite ces petits cierges ou ces billets sur l'autel, et l'on tirait au
les grands poèmes longs et lourds, et surtout la représentation des Mystères et des Jeux. Elle a assisté, bouche béante et yeux ravis, à un véritable mystère liturgique, que les prêtres ont représenté le jour de Pâques dernier dans l'église de la ville voisine ; mais elle a préféré encore (c'est une mondaine) le Jeu de saint Nicolas1 et
Fig. 51 Jeune femme, en coslume do chasse, d'après le sceau d'Alit, ducliesso de Brabant, IJGo. (G. Dfimay, le Costume au moyen Age, d'après les sceaux, p 106.)
YAdam, qui n'ont rien de liturgique. La vie en plein air la ravit, d'ailleurs, bien plus que tous ces plaisirs. Son cheval Hegibct est pour elle un camarade, et ils passent ensemble de longues heures sous bois*. Grande amie des faucons* et des chiens, cette belle fille est une chasseresse* que rien n'effraye. L'épervier au poing, elle est aussi sculpturale que les Grecques de Phidias, et je me demande
sort le Patron céleste que l'on devait avoir sur cette terre. Sainte Elisabeth, par trois fois, reçut ainsi saint Jean pour patron. (Sainte Elisabeth, éd. Marne, p. 125.) L'usage parait allemand. = ' « La représentation des Mystères religieux, notamment de celui de saint Nicolas, était une des grandes distractions des jeunes enfants. » (Lecoy de la Marche, la Chaire française au moyen âge, p. 430, note 3, d'après le ms. de la Bibl. nat., lat. 152, f*45.)=:,Voy. dans Aiol, un joli portrait déjeune fille à cheval: « Ele met la jambe outre, par granl nobilité ; — Le piet met es estriers; espérons ot dorés. — Qui veîst la pucele ceval esperoner— Et le amas conduire et le destrier guier, — De cors de gentil feme li peûst ramenbrer. » (V. 7483 et suiv. Cf. Gaufrcy, v. 698G). =s Vint à la perce où ses oisiaus estoit. — Ele l'esgarde, puis l'npele trois fois. — Li oisiaus lu et sages et cortois. — Isnelcmcnt sor ses poins s'ascoil. [Ogier, v. 1030 et suiv.) = ♦ Voy. dans Slrutt (1. I. pp. 13 et 30) la reproduction de miniatures du »iv« siècle, représentant des dames à la chasse.
37â LE MARIAGE DU CHEVALIER.
pourquoi nos statuaires et nos peintres s'amusent encore à sculpter et à peindre des Dianes, quand ils ont d'aussi charmants modèles que ces belles féodales de quinze ans, aux tresses dorées et aux yeux bleus, primitives, joyeuses, passionnées, bruyantes, charmantes.
Il nous reste à faire leur portrait, un peu plus en détail, mais surtout à faire celui de la nôtre.
C'est une blonde, vous n'en avez pas douté un seul instant, et peut-être, en tous nos romans, ne rencontrerez-vous pas une seule brune. On compare ses longs cheveux à l'or pur et fin, à l'or mier ou esmcré, à l'or des coupes et des mangons; et véritablement cette comparaison n'est pas une flatterie. Tantôt elle les laisse pendre, au naturel, sur ses épaules; tantôt (mais cette mode commence à passer) elle les met en tresses et les entrelace avec des fils ou des galons d'or. Les belles nattes ainsi galonnées retombent, épaisses, sur sa poitrine et le long de ses bras1. Elle ressemble de la sorte à la statue de sainte Luce qui est au porche de la cathédrale, ou, pour parler plus correctement, c'est cette statue qui lui ressemble. Sa carnation est celle des blondes : Desur le blanc est le vermeil assis*. Elle est « toute blanche et rose3 » et les poètes emploient trop souvent les mêmes images pour la peindre. Il faut, d'ailleurs, excuser les pauvres gens, et les images n'abondent pas autant qu'on pourrait le croire. Donc, ils disent que ses jolies couleurs lui donnent tout l'air de la rose en mai, le matin, quand le soleil en abat
1 Sur ses espaules avoit ses crins jetés. — Plus sont luisant que n'est or esmerés. — A un fil d'or les avoit galonnés. (Anscïs de Carthage, Bibl. nat., fr. 693, f" 7, v'.) Si cheveul resenbloient d'or fin ou de laton. (Gavfrey, v. 8558.) Qui plus furent luisans d'une coupe dorée. (Doon de Maience, v. 680.) Qui plus furent luisans de fin or àmangon. (Ibid., v. 177.) Ses crins sur ses espaules plus luisoient d'or mier. (Destruction de Rome, v. 254.) Si ceveil erenl sor, menu recercelé, — A un filet d'or fin genlement galoné. (Ficrabras, v. 2039, 2040.) Le chief avoit si blont de blondeur esmerée — Que ce sambloit fins ors, quant ert desgalonnée. (Bueres de Commarchis, v. 2100, 2101.) Dans ce dernier poème (v. 43) on partage cependant les femmes en trois catégories distinctes d'après la couleur de leurs cheveux : blonde, brune ou baie.= * Aquin, v. 311. = 5 Et fu blanche et vermeille, à point encolorée. (Bueves de Commarchis, v. 2098.) Ele est plus blanche que la noif qui resplent — Et plus vermeille que la rose flerant. (Prise d'Orange, v 666.) Etc., etc.
la rosée* . « Elle est si blanche que la neige de février l'est moins qu'elle, la neige sur la gelée, la neige qui brille*. » La fleur d'aubépine et la fleur de lis ne sauraient davantage lutter de blancheur avec cette enfant5, non plus que les sirènes, ni les fées4. L'épithète homérique la plus souvent employée dans nos poèmes est celle qu'on lui peut donner sans mensonge : « Aélis au clair visage '. » Un cou pareil à de l'ivoire replané' (encore une comparaison qui n'est point neuve) soutient gracieusement un visage régulier et rond7 que domine un beau front blanc, poli comme le cristal'; les yeux, comme ceux du jeune garçon dont nous avons plus haut esquissé le portrait, les yeux vairs, toujours gais et riants* sous des sourcils déliés", ne sont pas moins beaux (c'est beaucoup dire) que ceux d'un faucon de montagne". La bouche est petite, comme celle d'un enfant", et les lèvres ont la couleur de la fleur du pêcher : vermeillettes plutôt que vermeilles". Quant aux dents, elles sont petites, serrées, égales, et sont fait par compas comme
« Atpremont, Bibl. Nat., fr. 25529, P> 84. (Le texte porte : Quant li souleus.) La rose sainble en mai la matinée. (Aliscans, éd. Jonckbloet, v. 5098.) Ele fo fresca.. com roza de rozier. [Daurel et Béton, v. 145, 144.) La color ot plus fine que rose en la brancele. (Godcfrot de Bouillon, v. 574.) La car ot tenre et blance comme flours en esté, — La face vermellete comme rose de pré. (Fierabrcu, v. 2008.) Etc., etc. = * Sa char ont bêle et blanke, plus que nois en février. (Destruction de Rome, y. 255.) Plus blance [esloit] d'assés que n'est la nois sorgiel. (Renaus de Montauban, p. 170, y. 9.) Plus estoit blance que la noif qe desciant [Ogier, y. 12070.) Ele est plus blanche que la noif qui resplent. (Prise d'Orange, v. 066.) = * Blance ot la char comme est la (lors d'espine. (Prise dOrange, v. 279.) Blanche [a] la char comme la flor en l'ente. (Ibid., y. 205.) Et fu assés plus blanche que flors en la ramele. (Godefroi de Bouillon, y. 373.) = * Qui plus blanche est que serainne ne fée. (Amis et Amilcs, y. 473.) = • « A l'yis cler » se trouve dix mille fois dans nos vieux poèmes : A la Roïne qui a cler le visaige. [Auberi, éd. Tobler, p. 185, v. 22.) Etc., etc. = 6 Le col plus blanc qu'ivoires replanés. (AnseU de Carthage, Bibl. nat., fr. 793, f° 7, V.) = ' Le visage ot roont et les iex vairs. (Le Chevalier au Cygne, v. 7094.) D'autres préféraient les visages ovales, longs: Le vis lonc et traitis, bien fet et avenant. [Doon de Maience, v. 3628.) = 8Le front plus blanc que cristaus. (AnseU de Carthage, Bibl. nat., fr. 793, f° 7, V.) Le front bel et plané. (Fierabras, v. 2015.) Si ot plus blanc le front que n'est nois sor jalée. (Parise la Duchesse, v. 3086.) = • Vairs ot les ex, ce samlile toz jors rie. (Raoul de Cambrai, éd. Le Glay, p. 218.) Vairs eulz et clers, qui tôt adès li rient. (Prise d'Orange v. 280.) Iex vairs, gais et rians. (Bueves de Commarchis, y. 2099.) = 10 Sorciex ot bruns deliiés, haut le nés. (AnseU de Carthage, Bibl. nat., fr. 793, f 7, V.) = " Les oes avoitplus noirs(?) que falcon moutenier. (Destruction de Rome, v. 256.) Faucons, ne nus osloir, ne oiseus d'outremer — Ne porte si biaus ieus ne de si grant clarté. (Elie de Saint-Gilles, v. 1710, 17H.) Les ex vairs et rians plus d'un faucon mué. (Fierabras, v. 2014.) = ,s Douce petite corne enfes de trois mois. (Ogier, y. 1032.) Bêle ot la boce, petite et deduiant. (Ibid. v. 12072, etc.) Bouche brief et petite. (Le Chevalier au Cygne, y. 7098.) La bouche pelitete. (Fierabras, v. 2010.) = ,s Lèvres vermailes corne flour de peskier. (Destruction de Rome, v. 259.) Les lèvres ot grossetes, dou rouge i ot assés. (Fierabras, v. 2012.) Plus vermelle [est la boce] qe rose espanissant.
s'il fussent planté1. Cette égalité, cette régularité des dents est un trait de beauté auquel on attache alors beaucoup de prix. Pas n'est besoin d'ajouter qu'on pourrait comparer son haleine à un encensoir de moutier lorsqu'il est embrasé devant l'autel'. Je n'ai rien à vous dire de son nez qui est traitis*, et de son menton qui est fourcelé1. Nos poètes, qui sont des idéalistes, n'en parlent pas fort longuement, non plus que du reste de son corps, et concentrent sur son visage presque tout l'effort de leur pinceau. Bras arrondis et un peu longs5, mains blanches6, pieds bien moulés1 : c'est tout. Elle est encore grêle* et espère bien le demeurer toujours : car on n'aime alors que les tailles fines, les poitrines peu développées', les hanches basses et les côtés étroits ,0. Mais je félicite nos vieux trouvères de ne point s'attarder trop longtemps en ces détails qui ne sont pas, après tout, d'un réalisme bien excessif, surtout si on le compare aux procédés violents de certaines écoles de nos jours. Ils préfèrent comparer notre Àélis à « un ange qui descend du ciel", » et, pour être un peu vieille, la comparaison ne manque pas de grâce. On la fera, je pense, jusqu'à la fin du monde, et je n'y vois, pour ma part, aucun inconvénient. Mais l'image que nos romanciers préfèrent, celle qu'ils ressassent le plus est empruntée à la lumière. Dès qu'une jeune fille, dès que notre Aélis entre dans un palais ou dans une salle, ils s'écrient aussitôt « que cette
(Ogier, v. 12073.)=: *Et la bouche bien faite et les dens ot igués — Et sont fait par compas, con s'ilfuissent planté. (Elie de Saint Gilles, v. 1704, 1705.) Les dens petis et serés et tenans — Qui plus estoient de nul ivore blanc. (Ogier, v. 12074, 12075.) Et li dent sont Seré — Ki plus estoient blanck'ivoire replané. (Fierabras, v. 2011, 2012.) Les dens clers et rians? (Le Chevalier au Cygne, v. 7091.)= s Li alaine de li par flaire tant soef — Que nés uns encensiers de mostier enbrasés. (Elie de Saint Gilles, v. 1706,1707.) = ' Siot traitich les nés. (Anseïs de Carlhage, Bibl. nat., fr. 293, P7 y°.) = * Bueves de Commarchis, v. 5330.= 5 Les bras reons et plains, espaulles avenans. (Le Chevalier au Cygne, v. 7096.) Bras bien molles. (Anseïs de Carlhage, 1. 1.) = 6 Et les mains blanches comme flors en esté. (Girars de Viane, éd. P. Tarbé, p. 90.) = ' Les braces longues et les pies bien moles, (lbid.) = 8 Bel a le cors, s'est gresle et eschevie. (Prise d'Orange, v. 278.) Longue, gresleite, estroite, bien feite et achesmée. (Doon de Maience, y. 674.) = • Petites mameletes, cors bien fait et mole, — Dures comme pumetes, blankes com flours de pré. (Fierabras, v. 2057.) Ces deux vers peuvent passer pour le type de plusieurs centaines d'autres qui expriment la même idée en termes presque analogues. (Ogier, v. 12076 et suiv.; Destruction de Rome, v. 260.; Bueves de Commarchis, v. 5559, 5540 ; etc., etc.) =10 Gent ot le cors et grailles les coslés, — Les hances basses. (Anseïs de Carthage, Bibl. nat., fr. 793, f" 7, V.) Les ances ot bassetes et estrois les coslés. (Elie de Saint Gilles, v. 1705.) Basse avoit la hancete et deugié le cosli.(Fierabras, v. 2015.) = " Che samble uns angles de l'ciel soit avolés. (Anseïs fils de Girbert, Bibl. nat., fr. 4988, f 283, v°.) Qui saint angre du chiel de biauté resembla. (Doon de ilaïence, y. 7965.) Ange resanble qui descende de nue. (Entrée de
beauté illumine soudain la salle et le palais' ». Après tout, elle est juste, cette image naïve, et il y a, entre la beauté et la lumière, une corrélation nécessaire, évidente. Je ne préfère à cette métaphore que les deux ou trois vers de Girart de Roussillon1, qui valent le plus charmant de tous les portraits en pied et s'appliquent fort bien à notre Aélis : « Elle a un corps charmant et tout virginal, et un maintien si digne que les plus sages demeurent silencieux, émerveillés de sa beauté. » J'allais en effet oublier le « maintien » de celle que je peins, le maintien qui est à la beauté ce que l'âme est au corps et le style à la parole. Aélis se tient droite et un peu fière; Aélis a grand style.
Son âme est plus difficile à peindre que ses traits, et force nous est d'avouer que les documents nous font ici défaut. Rien n'est plus scientifique que de croire au témoignage de nos vieux poètes, quand ils décrivent l'armement et le costume, l'architecture et le mobilier, la vie privée et les usages de l'époque où ils vivent et de la société qu'ils ont sous les yeux. On peut même les supposer capables (et rien n'est plus vrai) de reproduire exactement les mœurs et les caractères des chevalière qu'ils fréquentent, du monde militaire où ils se meuvent. Mais je ne saurais admettre qu'ils aient aussi bien connu les mœurs et caractères des jeunes filles ou des femmes. Encore aujourd'hui, nos romanciers vivent trop souvent en dehors de nos familles et loin de nos foyers, et notre littérature n'est pas, à cet égard, le reflet exact de notre société. On ignore tous les trésors d'humilité, de dévouement et de haute vertu qui sont cachés dans chacune de nos maisons. Nos drames et nos romans n'en font rien soupçonner, et l'on ne nous juge, hélas! chez les nations voisines, que d'après leur témoignage qui n'est pas précis et leurs portraits qui ne sont pas ressemblants. Or nous avons possédé chez nous de ces peintres inexacts depuis les origines mêmes de notre vie intellectuelle, et malheur à ceux qui voudraient juger la société française d'après le Renart, les Fabliaux et le Roman de la Rose! Nos trouvères épiques n'étaient pas des clercs; un certain nombre exerçaient le
Spagne f 260, v.) = * De sa beauté le palais en resplant {Cirais de Viane, éd. P. Tarbé, p. 178, etc., etc.) Quant ele fu dedens ens el' palais entrée, — Tote la sale en est de lui enluminée— Pour la très granl beauté que Diev li a donée. {Garinde Montglane, fr. 24103, I* 25.) Dans le même poème il est dit que Mabile « tant soloit estre bêle et ses vis colorez — Que In li motu estoit de li enluminez. (F* 00, v"). = * Trad. Paul Heyer, p. 8, § 17
métier de jongleurs. Moitié comédiens, moitié poètes ou éditeurs. Je ne les crois pas capables de faire un portrait de jeune fille. La plupart des jeunes filles de nos chansons sont représentées par nos poètes comme d'horribles petits monstres, tels qu'on aurait beaucoup de peine à en trouver, même sous la hutte du sauvage, même dans les forêts où campaient les barbares. Effrontées et plus que cyniques, ne se préoccupant pas de savoir si le monde entier a les yeux fixés sur elles, et obéissant quand même à la seule brutalité de l'instinct. Leur « agressivité » dépasse toute imagination, comme elle est contraire à toute vraisemblance et à toute observation sincère de la nature humaine1. Je sais qu'il ne faut pas demander aux jeunes châtelaines du xiie siècle cette admirable délicatesse et perfection des contemporaines de saint François de Sales et de Bossuet; je sais que, trop grossières encore et trop libres, elles n'ont que de lointains rapports avec Mme de Sévigné et Mme de Grignan; je sais enfin que, pour ciseler cette admirable, cette incomparable statue, la femme chrétienne et française, il a fallu l'effort et le ciseau de plusieurs siècles. Mais je ne puis, non, je ne puis admettre, qu'après plusieurs siècles de christianisme, tant de jeunes filles, en plein pays chrétien, en plein pays de France,
1 Le type des jeunes filles chantées dans nos chansons de geste est certainement la fille de Charlemagne, la Belissent d'Amis et d' Amiles, et il semble que nos autres poètes n'aient fait que copier ce grossier modèle: Li cuens Amiles jut la nuit en la sale, — En ungrantlit à cristal et à saffres. — Devant le Conte art uns grans chandelabres — Et la pucelle de sa chambre l'esgarde : — « Hé Dex, dist ele, biaus père esperitable, — Qui vit ainz home de si fier vasselaige, — De tel proesce ne de tel baronnaige, — Qui ne me deingne amer ne ne m'esgarde; — Mais par Jhesu, le père esperitable, — Orne lairai ce que je voil en face — Ainz nulle famé ne fu onques si aspre — Que anquenuit an son lit ne m'en aille: — Coucherai moi desoz les piauls de martre. — Il ne me chaut se li siècles m'esgarde, — Ne se mes père m'en fait chascun jor batre : — Car trop i a bel homme. » Ce qu'elle dit, Belissent le fait. {Amis et Amiles, v. 646-704.) Cette même scène du lit est reproduite dans Anse'is de Carthage (Gibl. nat. fr. 793, f° 5, r* et v°); dans Auberi, avec des circonstances particulièrement honteuses (Bibl.nat., fr. 860, f* 105); dans Doon de la Roche (Brit. Mus., llarl. 4404, f" 52) et dans le Baslars de Buillon (v. 2210-2216). Il est vrai que,. dans ces deux derniers cas, le fait est attribué à des païennes; mais ce n'est même pas une circonstance atténuante. Sans aller jusqu'à cette extrémité d'audace cynique, un grand nombre de nos héroïnes se montrent criminellement agressives et sans pudeur. La fille de Guéri le Sor, qui est chrétienne (Raoul de Cambrai, éd. Le Glay, pp. 219-225), le dispute ici à Esclarmonde qui est encore païenne (lluon de Bordeaux, v. 5849-5852). Pour être moins odieuses, une infinité d'autres jeunes filles n'en font pas moins toutes les avances avec une effronterie digne d'un plus mauvais sort. Il y a le groupe des païennes qui a à sa tête cette abominable Floripas, dans Fierabras (v. 2251, 2741, 2812) et où l'on distingue la Rosamonde A'Elie de Saint-Gilles (v. 1505, 1470), la Maugalie de Floovant(v. 1472) et la Flordespine de Gaufrey (v. 0558, 7144); mais il y a aussi le groupe des chrétiennes qui est aussi imper-
aient réalisé le type vulgarisé par nos jongleurs. Dès qu'on me montrera des textes historiques, des textes dignes de foi, je m'inclinerai, plein tout à la fois de tristesse et de déférence : car, dès que je suis en présence d'une preuve scientifique, je deviens soudain respectueux et fais sur l'heure le sacrifice de mes plus chères amours. Donc j'attends ces preuves, qui ne devront point porter sur des exceptions, mais sur l'ensemble ou sur la généralité des femmes, et d'ici là je croirai faire preuve de critique en rejetant le témoignage suspect de nos poètes mal informés. Ce sont là des caricatures, et non pas des portraits.
Il est, d'ailleurs, facile à mes lecteurs de consulter ici toutes les pièces du procès, et je me fais un devoir de les leur fournir très loyalement1.
Tous nos poètes, cependant, n'ont pas commis le crime de créer un type aussi contraire à la vérité, et il en est que nous pouvons, que nous allons citer.
La liberté de paroles, la liberté d'allures est ce qui caractérise, tout d'abord, celle que nous essayons de peindre. Elle n'est point ignorante. Pleine de chaxteé*, elle n'a pas cette innocence craintive, ni ces réserves rougissantes des jeunes Françaises de notre temps. Pour se mouvoir au milieu de tant de dangers, il était peut-être nécessaire qu'elle les connût : mais il faut bien confesser qu'elle ne les a point toujours évités avec assez de prudence. Que voulez-vous? elle est curieuse, et ressemble à ces belles filles de Vienne, qui sortent de leur ville assiégée pour aller regarder de plus
tinent et aussi nombreux. C'est la fille d'Ansels dans Girbers de Metz (Bibl. nat., fr 19160, 1* 254, 255); c'est Seneheut dans Auberi (Bibl. nat., fr. 860, f 141); c'est (sur l'ordre de son père, hélas !)la fille du châtelain deSaint-Omer au début d'Ogier (v. 50 et suiv.) ; c'est, dans Aiol, la fille de Thierry le Forestier (v. 1790) et Lusiane (v. 1992, 2150, 2169, 2486) ; c'est Beatrix dans Raoul de Cambrai (éd. Le Glay, v. 129). Aiglentine, dans Gui de Nanleuil (t. 475), est un peu moins hardie que Florole dans Floovant (v. 505) et que Claresme dans Gaydon (v. 8288). Hermengart, dans Aimeri de Narbonne, est d'une attitude plus correcte que la duchesse de Bourgogne dans Girars de Viane (pp. 35-59), qu'Olive dans Renier de Gennet (Arsenal, 3351, f» 4i-48), que Marie dans Tristan de Nanteuil (Notice de P. Meyer, dans le Jahrbuch [Or romanische und englische Literalur, n, 385) et que Florette et Germaine dans les Enfances Garin du xv« siècle (Bibl. nat., fr. 1460, f 26 et 51). Mais ce sont là des différences peu essentielles, et qui n'améliorent guère un type que nous méprisons grandement et essayons ici de faire mépriser de nos lecteurs. = • V. la note précédente, où nous avons réuni à peu près tous les textes connus de nos chansons. = * Au mostier est li dus Garins entrés — Et la Roïne au gent cors honoré — Et dis pucelles pleines de chastei. (Garins li Loherains, 11, 54.) Je ne connais pas de plus belle épithète homérique.
près la joute sanglante d'Olivier et de Roland. C'est si beau la bataille, c'est si beau le duel ! Aude est là, avec elles, dans tout l'éclat de sa première jeunesse, un chapeau de pierres précieuses sur la tête, un manteau court sur les épaules et le sang vermeil sur les joues. Vous savez comme elle fut punie de sa curiosité, et que Roland l'enleva brutalement. Alors elle redevient chrétienne et jette vers le « Roi de Majesté* » un beau cri de pudeur effrayée. C'était un peu tard sans doute; mais le cri fut entendu. Notre Aélis n'irait peut-être pas jusque-là, mais il ne s'en faut guère. Comme Aude, elle aime le péril, et s'y aventure; comme Aude, elle saurait se défendre, même de l'ongle et des poings'. Très fine, d'ailleurs, et sachant employer, pour assurer sa pureté, non seulement la rude paumée qui s'abat soudain sur la face des téméraires', mais toutes les ressources, mais tous les engins de la ruse*. Point rêveuse, point « lamartinienne » ni « laquiste », elle se sert volontiers du mot propre qui est souvent le mot cru, et est faite pour entendre sans sourciller les chansons légères des jongleurs, voire quelquesuns de leurs fabliaux, mais qui ne sont pas des plus « avancés6 ». Un jour cependant sa mère s'est fâchée tout de bon contre un de ces chanteurs sans vergogne qui voulait leur réciter, avec accompagnement de vielle, l'épisode de Lusiane dans Aiol1 et le début à'Oqier le Danois1 : « Assez de sottises comme cela, » lui a-t-elle dit, en lui montrant sévèrement la porte. Néanmoins la mère et la fille en ont trop entendu, et une telle littérature les aurait pu mettre en mauvais point, si elles n'avaient été résolument chrétiennes. Les romans n'ont pas rendu Aélis coquette : elle l'était naturellement, et jusqu'à ces dernières années, se plaisait aux belles parures, aux bliauts entaillés, aux « chapelets » d'orfèvrerie, aux ceintures où étincelaient des figures de lions et de dragons. Elle a été guérie de ce défaut capital par deux moralistes, un jongleur (de l'espèce honnête) et un pauvre vieux prêtre rural. Comme elle était un jour sortie en grande toilette et se pavanait sur la place de l'église avec
1 Mais ja ne plaise au Roi de majesté — Que de mon cors soit faite tel vilté. (Girars de Viane, p. 90.) = '- Cf. Gaufrey, v. 1946 et ss.; Aiol, v. 6350 et ss.; Tristan de Nanteuil, résumé de Paul Meyer, premier article, pp. 22, 23. = 5 Gaufrey, 1. 1. = * Le Chevalier au Cygne, v. 3957 et ss. = 5 En 1572, le chevalier de la Tour Landry raconte à ses filles des histoires que les plus « tolérants » d'entre nous ne consentiraient pas aujourd'hui à laisser lire à leurs enfants. = 6 Aiol, 1. 1., v. 2109 et ss. — ' Ogier, y. 48 et ss. On en pourrait citer bien
plusieurs amies attifées de même façon, elle aperçut un jongleur qui était fort affairé et semblait en quête : « Que cherchez-vous? » lui demanda-t-elle. Et celui-ci, les regardant d'un air railleur : « Une chrétienne l », répondit-il. Quant au curé, ayant aperçu les lions et les dragons de sa belle ceinture : « C'est l'image, lui « dit-il, de ceux qui vous dévoreront en enfer*. » Elle a compris la leçon, elle en a profité, et il ne lui reste plus guère à se corriger aujourd'hui que de certain penchant à ce que ses amies appellent du bavardage. Sans être de celles qui savent celer aussi bien un secret « que prestre son sermon quant est en l'escaffault* », elle ne met pas toujours une garde sur ses lèvres, parle trop vite et parle trop. Mais voilà bien tous ses défauts, et la liste, par bonheur, en est épuisée. Elle est, d'ailleurs, toute charmante et bonne, et l'on ne saurait lui reprocher ces rudesses de cœur, ces colères et violences dont les filles de baron ne sont que trop coutumières *. De la paresse elle ne connaît que le nom, voit tous les jours la lumière du premier matin, et n'est pas de celles qui se plaisent à chanter d'une voix molle et en bâillant : « Li tans s'en vait — Et rien n'ai fait; — Li tans s'en vient— Et ne fais rien'. » Nous disions tout à l'heure qu'on la pourrait accuser d'être bavarde ; mais c'est qu'elle parle fort bien en vérité, et que toutes ses paroles sont pleines de sens'. Cette sagesse précoce est intimement mêlée, chez elle, à une grâce avenante1 qui en relève le prix : « Elle est sage et courtoise' », disent tous ceux qui la voient. On
d'autres. = ' Cette aventure est fort bien racontée par Etienne de Bourbon, qui mourut en 1261, mais qui rapporte le plus souvent des histoires plus ou moins antérieures à l'époque où il écrit. {Anecdotes historique», tirées du Recueil inédit d'Etienne de Bourbon, par Lecoy de la Marche, p. 230.) Nous l'avons très légèrement modifiée. =î/fci(/., p. 250. = * Hernaut de Beaulande, ms. de l'Arsenal, 3351 (anc. B. L. F., 226), C 7. Fragment du xiv» siècle). = * Aux jeunes païennes qui sont en voie de se convertir, nos poètes ne craignent pas d'attribuer d'épouvantables cruautés. Floripas, dans Fierabras, demande que l'on se hâte de tuer son père, qui refuse de se convertir (v. 5907, 5955) ; elle tue elle-même le chartrier qui ne veut pas la laisser parler aux prisonniers français (v. 2086) et jette sa « maltresse » par la fenêtre (t. 2191) ; Nubie, dans la Prise de Cordres (Bibl. nat., fr. 1 148, f* 170), empoisonne son père; Flordespine, dans Gaufrey, fait également tuer un chartrier qui la gêne (v. 1856). Etc., etc. = 5 Etienne de Bourbon, éd. Lecoy de la Marche, p. 346.= • Je n'ai jamais vu demoiselle parler si bien ni se comporter avec tant de simplicité. (Girart de Ituussillon, trad. P. Meycr, p. 14, § 28.) Pour le sens et legent parler, on ne saurait trouver sa pareille. (Ibid, p. 8, § 16.) = 7 Son air est loyal et prévenant; ses yeux clairs; son visage riant. (Girart de Romsillon, trad. P. Meyer, p. 14, § 28.) = 8 Sage lu et courtoise, à raison enparlée. (Bueves de Commarchis, v. 2097.) Et s'est sage et courtoise, et parlans à raison. (Ibid., v., 3543.)
pourrait ajouter « fière », et c'est de parti pris que je n'ai point classé cette fierté parmi ses défauts : car il y a de bonnes et belles fiertés, et qui ne sont aucunement de l'orgueil. Cette fierté achève de la rendre tout à fait virile, et l'on connaît d'elle plus d'un trait de courage. Attaquée certain soir en compagnie de son frère par je ne sais quels larrons qui infestaient le pays, elle s'arma d'une hache danoise et se fraya un passage dans le sang1. Une autre fois, en temps de guerre, ne pouvant se battre elle-même et délivrer son père prisonnier, elle tança vertement certain damoiseau de ses amis, qui restait là, bouche béante, et pris d'un peu de peur : « Ne voyez-vous pas que mon père, qui vous a tant aimé et soefment norri, est en péril de mort. Qu'attendez-vous, mauvais ? Vous ne ressemblez guères aux vôtres qui sont preux, et serez couard toute votre vie. Taisez-vous, et allez. » L'autre y alla et délivra son seigneur*, ou plutôt ce fut cette fille vaillante qui fut sa vraie libératrice. Au reste, c'étaient tous les jours des alertes nouvelles, et la vertu qui, en ce temps-là, convenait le mieux aux filles, n'était pas précisément la douceur. Il fallait se défendre, et c'est à quoi toutes les héroïnes de nos chansons semblaient inviter Aélis. Un jour qu'on lui demandait : « A quelle jeune fille de nos « chansons voudriez-vous ressembler? » elle demanda la permission de réfléchir quelques instants, et répondit ensuite, d'une voix posée : « Je voudrais ressembler à la belle Aude, qui mourut en « apprenant la mort de son Roland; je lui voudrais ressembler... « à la condition que Roland ne mourût pas3. Je voudrais encore « ressembler à Hermengart de Pavie, qui tint à choisir elle-même « son mari*; à cette Berte, femme de Girard de Roussillon, qui
1 Aiol, v. 5978 et ss. Cf. dans Hernaut de Beaidande, le trait de la belle Fregonde qui s'habille en homme pour délivrer Hernaut. (Bibl. de l'Arsenal, ms. 3351, anc. B. L. F. 226, f° 27, 29, 51, 32). Etc., etc. = 3 Foulques Filz Warin a été « nourri » par Joce de Dinan. Celui-ci a deux filles, dont l'une, Hawise, a le même âge que Foulques. Or, le château de Joce est un jour attaqué par Water de Lacy, et Joce va succomber. Alors Hawise va trouver Foulques, qui est alors âgé de dix-huit ans, et lui tient le langage suivant : « Tes toy, fet-ele. Poy ressembles tu ton père qui est si hardy et si iort, et vous estes couard et toujours serez. Ne veiez vus là qe mon seignour, qe grantment vus ad chery et suefment norry, est en péril de mort par defaute de ayde. Et vus, maveys, » etc. (Foulques Fitz Warin, Nouvelles françaises du xme siècle, publiées par Moland et d'Héricault, pp. 31 , 32.) = 5 « Ne plaise à Dieu, ni à ses Saints, ni à ses Anges — Que, Roland mort, je reste en vie. » — Lors perd sa couleur et tombe aux pieds de Charles — Elle est morte. (Roland, v. 3718-3720.) = * Aimeri de Narbonne, Bibl. nat., fr. 1448, f° 55, 56.
« fut si bonne couturière en son temps, mais surtout si bonne « chrétienne, si simple et si loyale1; et enfin à cette Aélis, de la « chanson d'Aliscans, dont je porte le nom et qui eut la joie, « l'ineffable joie de sauver un jour la vie de sa mère et l'honneur « de sa race*. » Puis, elle ajoute en se tournant vers sa mère : « Par bonheur je n'ai rien à craindre de semblable, et dois me « contenter d'une affection moins héroïque. » Là -dessus, elle embrasse sa mère et je finis mon portrait.
Cette Aélis, de la chanson d'Aliscans, dont il vient d'être question et que notre jeune fille se propose surtout pour exemple, cette figure charmante a vraiment éclairé tout le moyen âge et peut passer pour le type exact de la jeune féodale, apaisant peu à peu la brutalité de ces siècles de fer, calmant son père et ses frères, leur arrachant l'épée des mains, les charmant et les domptant. C'est l'influence, c'est la véritable influence de la femme, résumée en un puissant épisode, que l'on contait partout, qui faisait partout du bien, et qu'il est vraiment nécessaire de connaître, avant d'en arriver aux préliminaires de notre mariage....
Guillaume a été vaincu à Aliscans et a eu la douleur de survivre seul à un aussi épouvantable désastre. Roncevaux, si on le compare à cette tuerie, Roncevaux n'était qu'un accident d'arrière-garde. La race chrétienne va être effacée de la terre; Mahomet règne.
C'est alors qu'éperdu de douleur, le vieux héros vaincu remonte à cheval, sans prendre le temps de panser ses blessures et, pantelant, sans haleine, collé à son destrier qui est à la fois en sueur et en sang, fait, presque d'un trait, le chemin d'Orange à Laon. 11 y a loin. Enfin, voici Laon, voici le palais du roi Louis. Le Comte respire : il va enfin descendre de cheval ; il va raconter la grande défaite d'Aliscans à un auditoire indigné qui, sans doute, s'écriera d'une voix unanime : « Vengeance, vengeance ! » Dans ce roi qu'il a mis lui-même sur le trône, qu'il a délivré de tous ses ennemis, auquel il a donné sa propre sœur en mariage, il va évidemment trouver l'appui dont il a besoin, que dis-je? dont l'Église a besoin. Cet espoir ranime un moment ses dernières forces, et il pense en
1 t Je n'ai jamais vu damoiselle se comporter avec tant de simplicité. Son air est loyal. » (Girart de Rotutillon, trad. P. Meyer, p. 14, § 28. Cf. p. 8, § 1G; p. 15, § 27; etc. = * Aliicant, éd. Jonckbloet, vers 3152 et suiv.
lui-même aux grandes Représailles futures. Mais quoi ! Quels sont ces rires et ces chuchotements? Que disent ces passants tout bas? Comment ! c'est lui, Guillaume, que l'on montre au doigt, c'est lui qui met ainsi tous ces gens en liesse : « Quel accoutrement ! » dit l'un. « Quelle barbe ! » dit l'autre. « Quel cheval! » dit un troisième. Et de rire. Il descend à la porte du palais, et personne ne se présente pour lui faire accueil, pour lui tenir son cheval, pour attacher le destrier à l'arbre qui est sous le perron. On s'éloigne; on fait le vide autour de lui; on s'amuse de ce déguenillé, de ce mendiant, de ce va-nus-pieds. Il finit par se nommer. « Guillaume, c'est Guillaume ! » ce bruit se répand soudain par tout le palais, mais ne change pas les âmes. « Un vaincu ! que « vient -il faire? Nous demander du secours! Troubler notre repos ! » Ceux qui s'écartent de lui avec le plus d'horreur, ceux qui se moquent de lui avec le plus d'âpreté et le plus de fiel, ce sont ceux-là mêmes qui lui doivent leurs fiefs, leurs terres, leurs biens et jusqu'aux fourrures dont ils sont couverts. Il a beau leur crier, avec une sorte d'effarement : « Je vous dis que les chrétiens ont été vaincus à Aliscans; « je vous dis que Vivien est « mort ; je vous dis que tous les Français sont morts. » Ils ne l'écoutent pas, ils s'enfuient, ils le laissent seul. Alors , épuisé de dégoût et de douleur, ce grand capitaine, ce héros, sent toute sa fierté l'abandonner avec toutes ses forces. 11 se laisse tomber, pense à sa femme vivante, à son neveu mort, et fond en larmes. Reste le Roi ; mais le Roi lui-même trouve que cette visite est, à tout le moins, inopportune. La Reine, qui est la propre sœur de Guillaume, partage trop volontiers le même sentiment sur le nouveau venu, et quand il entre dans la grand'salle avec ses habits en lambeaux, son pauvre manteau usé, sa chemise noircie et sa tête herupée, elle ne vient pas au-devant de lui. Elle reste fièrement juchée sur son trône, et n'a pas un sourire, pas un mot pour ce grand champion de la chrétienté, pour cet infortuné, pour ce vaincu qui est son frère. D'ailleurs c'est le jour de son couronnement, et Guillaume a mal choisi son heure. Décidément ce n'est qu'un
trouble -fête, et dont il faut se débarrasser au plus vite
Alors, terrible, farouche, sentant tout le sang de ses veines lui monter à la tête, Guillaume se redresse, se jette sur cette ingrate,
XIU
LA MÈRE DES QUATRE FILS d'aIMON (p. 117)
Poursuivis par Charlemagne. proscrits par leur père et cachant leur misère au fond de la grande forêt d'Ardenne, les (ils d'Aimon se disent un jour : « Si nous ■< allions voir notre mère, qui a tant pleuré à cause de nous? » Ils y vont, et M présentent à la porte du château paternel ; mais ils paraissent tellement misérables qu'on les prend pour des ermites, pour des pcneanciers .;■
Leur mère sort de la chambre dont la porte est ouverte. Et ses fils la regardent, tenant leurs tètes basses : Quand la Dame les vit, fut toute émerveillée. En ressentit une telle peur, qu'elle ne put se ranimer. . Mais bientôt regarde Renaud, court lui par!
ut son sang frémit en elle...
lU'iiaud avait une cicatrice sur le visage, devant ;
: fait celte plaie en jouant au behoiml. étant petit enfant. Sa mère le regarde, le reconnaît :
•• Renaud, lui dit-elle, si tu es Renaud, pourquoi le cacherais-tu Quand Renaud l'entend, il veut cacher ses larmes. La Duchesse le voit, ne doute plus ; Pleurant, les bras levés, va baiser son enfant ; Puis, tous les mires, cent fois de suite...
llcnam de Montnuban, éd. Michelant, p. 89, 91.)
Composition de Luc-Oi.iviuu Mkhson.
la saisit par ses tresses blondes, la traîne sur le plancher, tire du fourreau sa grande épée nue et, d'un coup, d'un seul coup, s'apprête à la tuer, quand soudain, à la porte, dans la lumière qu'elle éclaire, paraît une toute jeune fille, belle, douce, riante. C'est la fille de la reine, c'est la nièce de Guillaume. Sous le regard ému de tous les assistants qui tremblent de peur, au milieu de ce silence mortel où elle jette une espérance, elle s'avance vers le forcené et, sans dire un mot, s'agenouille à ses pieds. Quel discours vaudrait l'agenouillement d'une telle suppliante? Guillaume hésite, bégaye, ne sait que faire. L'enfant parle enfin : « Je « ne me lèverai que quand vous aurez pardonné à ma mère. » Il commence à sentir qu'il va pleurer, embrasse sa nièce, laisse tomber son épée, balbutie des excuses. Que voulez-vous? C'est l'histoire éternelle. Il pleure, il pardonne, il est pardonné. Mais la plus heureuse, c'est encore la petite Aélis, et le vieux poète s'écrie avec un enthousiasme naïf et que nous partageons absolument : « Dieu! comme la belle Aélis est joyeuse! » Pas plus que nous'.
Telle est l'influence de la jeune fille; mais voici que l'heure du mariage sonne pour elle.
Trop tôt, quelquefois.
Celle dont nous racontons l'histoire a pour mère une femme de sens qui n'a pas voulu marier sa fille trop jeune. C'est le travers des familles nobles en ce temps-là, et il n'est pas rare de rencontrer alors de petites mariées de douze ans1. Vous avez vu en quels termes énergiques l'auteur d'Aiol se plaint de ce scandale et le flétrit*. Mais il est probable que ce satirique a eu le sort de la plupart de ses confrères, et n'a point fait beaucoup de conversions.
Notre Aélis, qu'on ne mariera point avant seize ans, et qui en a quinze, pense au mariage depuis quelques mois. Là-dessus elle a
* Alitcant, éd. Jonckbloet, vers 5152-5231. =; * Quand Nicolette est aimée de Doon de Maience, elle a onze ans (Doonde Maiencc, v. 5G50, 4159, etc.), et sa seconde « fiancée » Flandrinc n'a que douze ans [Ibid., v. 7190). l'arise se marie à l'âge de quinze ans (Parise la Duchesse, v. 411.) Cf. les textes historiques qui, plus précieux ici que ceux de nos chansons, en corroborent le témoignage. =:' Mot, v. 1711, 1715.
(c'est bien son droit) ses petites préférences et ses grosses aversions. Bref, elle a son idéal en tête, comme tant d'autres, et n'en dit rien à sa mère qui sait tout. Ce qu'elle redoute, ce qu'elle abhorre, ce sont les vieux, et elle s'est fait le serment de ne pas se laisser marier avec un vieillard, comme sa cousine, comme plusieurs de ses amies. L'autre matin, un jongleur chanta devant elle quelques fragments de chansons où les héroïnes exprimaient fort vivement la même horreur : « N'ai cure de viellart qui le pel ait fronde ; — Ne porroie soufrir la soie char flaitrie*. Et ailleurs : Par ce viellart sui traie et honnie; — Je n'ai de lui amour ne compagnie, — Ne biau solas*. Et plus loin, enfin : Trop par est fox vielz homs qu'aime meschine*. Aélis ne dissimulait pas son approbation et sa joie en entendant ces belles maximes, et au dernier vers, « Il est fou, le vieil homme qui aime jeune fille », elle ne put s'empêcher de s'écrier : a Oh! c'est bien vrai! » Un regard de sa mère lui fit comprendre qu'elle avait été trop expansive... et trop sincère. . Celui quelle souhaite pour mari est un damoiseau touset de barbe prime', qui avant tout soit brave, et sache frapper de l'épée*. Un tout jeune homme qui se batte bien et qui l'aime. 11 va sans dire qu'il devra être, qu'il sera beau, courtois et bien appris'. Dirai-je enfin son rêve, qu'elle eut l'an passé et qui n'était peut-être pas des plus raisonnables? C'est que l'on donnât pour elle un grand tournoi et qu'elle épousât le vainqueur7. Mais elle a appris, cer-
» Elie de Saint-Gilles, v. 1735 et ss. C'est ainsi que Rosamonde parle à son père, et elle ajoute en termes encore plus réalistes : [Li viellars] a le loi à le punie porrie — Qui par defors estverde et par dedens vermine, elc, eic.^* Beuves d' HanUonne, Bibl.nat.,fr.12548, 1° 80. C'est une mal-mariée qui s'exprime de la sorte, et elle conçoit le projet d'assassiner son vieux mari pour en épouser un jeune. « N'aurai mais joie tant comme il soit en vie. — « Je le ferai occire à grant haschie. — Do de Maience donrrai ma druerie,» etc. = 5 Prise d'Orange, v. 628. CL Aimeride Narbonne, Bibl. nat., fr. 7555, f° 55, v°. Ilermengart de Patte refuse André de Hongrie pour mari : « Car il est viex, s'a la barbe florie, — Et si est rous, s'a la cbière flaistrie. — Mielx volroie estreensen un feu broie — Que je me fusse lés sa pance froïe. — Je n'aurai ja tel borne ». Etc., etc. — * Elie de Sainl-Gilles, v. 1752. Un baceler juene, de barbe prime (Prise d'Orange, v. 625). = ! Que fente aime losl home qui bien fiert en bataille (Aiol, v. 5597). « Sire Dernier, dit la dame senée (la fille de Guéri le « Sor). — Se je vos aim, n'endoi estreblasmée.... — Quant mes pereert en sa sale pavée, — « Trestuit disoient à maisnie privée — Cui vos fériés de la lance plenée — Ne remanoil en la « celé dorée. — De vos avoir estoie entalentée. » (Raoul de Cambrai, éd. Le Glay, p. 225.) = 6 « Si je jamès nul averoy, dit la belle Melette (fille de William Peverel), yl sera bel, corteyset bien apris, et le plus vaylant de cors de tute la crestienté. » (Foulques Witz Warin, Nouvelles françaises du xm° siècle, éd. Moland et d'Iléricault, pp. 24, 25.) = ' William Peverel donne un tournoi afin que sa nièce Melette puisse ainsi choisir le vainqueur pour mari. Le
tain jour, que le vainqueur, dans le dernier tournoi, était vieux, laid et brutal : et elle se persuade aujourd'hui qu'il vaut peut-être mieux se donner la peine de choisir son mari avec plus de sagesse et de discernement. En tout cas, elle n'est pas femme, grâce à Dieu, à faire estime de l'argent, des terres et des fiefs : elle a l'esprit et le cœur trop hauts : « Il n'y a pas un seul chevalier « au monde que je choisirais pour sa richesse. Car je n'attache « aucun prix à la fortune, et celui-là seul est vraiment riche, « à mon gré, qui a ce que son cœur désire1 ». Et encore : « Qu'il « ait une bonne épée fourbie et fasse pour moi chevalerie par « amour*, je le tiens quitte de tout le reste. S'il n'a point de « terres, j'en ai pour deux5 ».
La première fois qu'on lui parla de lui (elle s'en souviendra toujours), c'était un lundi après la messe, et ce fut sa mère qui, la première, prononça ce nom, ce cher nom, devant elle. Je ne vais pas toutefois jusqu'à prétendre que la jeune fille n'y eût pas pensé. Elle était précisément, comme la Clarisse de notre Renaus de Montauban, occupée à une tapisserie sur canevas et, fort heureusement pour elle, avait la tête penchée sur sa tâche*. Je dis : « heureusement », car il est certain qu'elle rougit. « Maintenant, dit la « mère à sa fille, réfléchissez à loisir, et voyez si ce baron vous « plaît. Car je ne veux pas vous marier contre votre volonté5 ». La réflexion ne fut pas longue, parce qu'elle durait en réalité depuis quelques semaines, depuis quelques mois peut-être. Et, à quelques jours de là, la mère pouvait dire au « fiancé » de sa fille : « Je vous la confie, comme Jésus confia sa mère à saint « Jean* ». Leur première promenade eut lieu le dimanche de Pâques, vers la fin d'avril. 11 y avait dans l'air un bon parfum d'aubépine avec des chants d'oiseaux, et tous ceux qui voyaient passer
vainqueur est Guaryn de Melz : « Et yl à grant joie la prist, et la damoiselle luy (Ibid., p. 28). = « Certes... yl n'y a chevalier en tôt le mound que je prendroy par richesse et par honourde terre... l)e la richesse ne fas-je force : quar, je le puis bien dire, qecely est riche qe ad qe son cuer désire. (Ibid., p. 24, 25.) = * Elie de Saint-Gilles, v. 1753, 1734. = *J'amaisse miez unlegierbaicheler, — Prou et hardi por les armes porter. — Cil n'eiist terre, jeu en eusse assez. (Ilertix, liilil. nat.,fr. 19160, f» 8.) Ainsi parle Béatrix, qui refuse de se marier avec le vieux roi d'Espagne. = ' Renaus de Munlauban, p. 113. = 5 « Filla, dist la Roïne, e f vosvoio enproier — Que primament vos diça porpenser — S'elo vos plascel... civaler, — « Que contra vos voloir ne vos le vole doner. » (Derla de li rjran pié, éd. Mussafla, Rvmania, 1874, p. 351.) = 'Doon de Maience, v. 7909 et ss.
ces deux beaux jeunes gens, rougissants et cachant leur joie1, s'écriaient tout d'une voix : Ele est bêle et il biaus;bele asemblée i a1. Je ne sache pas qu'il y ait dans la vie de l'homme une heure plus aimable et plus fraîche que celle des fiançailles, et voilà bien ce qu'on peut appeler la « primavera délia vita ». C'est le temps des longs espoirs et des faciles promesses qui prennent
Fiz. 82. Los fiançailles et la dation de l'anneau (d'après le ms. latin de la Bibliothèque du Vatican cote no 1389, xiv« siècle, reproduit par Mercuri, Costumes hittorique$, t. I, p. 13, fig. 1).
volontiers la forme d'un serment solennel. L'Eglise ne s'est jamais refusé à bénir ces engagements candides et sincères; mais elle a dû mettre les jeunes âmes en garde contre des précipitations irréfléchies et des pétulances dangereuses. Ce dialogue charmant : « Je vous prendrai pour femme. — Et moi, pour mari », a failli, qui le croirait, devenir un véritable péril et dont il a fallu que les législateurs prissent quelque souci. Dans un moment d'entraînement on se laissait aller à dire : Je vous prends au lieu de : Je vovs prendrai, et certains fiancés se considéraient dès lors comme véritablement mariés. Bref, les fiançailles dégénérèrent plus d'une fois en un petit mariage clandestin dont
1 Quant venoient à 1' terme qu' aloient espouser, — A voient il tel honte, ce sachiés par verte, — Quidoient tous li puples les deûst esgarder. (Aioi, v. 1706 et ss.)=2Ce joli vers se trouve dans deux de nos romans : Caufrey, v. 7216; Doon de Maience, v. 5857.
les époux, fatigués l'un de l'autre, pouvaient un jour réclamer l'invalidité légale. Par bonheur, l'Église veillait, et défendit énergiquement l'emploi du « présent » dans cette fameuse phrase, où elle n'autorisa que le « futur ». Pour parler la langue des canonistes, elle interdit, dans les fiançailles, les verba de prxsenti qu'elle réserva au seul mariage, et n'y toléra (sans enthousiasme) que les verba de futuro'. Elle alla plus loin, et entoura d'une utile publicité les saintes promesses des fiancés : elle leur donna plusieurs témoins, et le jour vint où elle voulut qu'elles fussent échangées dans la paroisse et devant le curé de l'un des deux jeunes gens*. Tant d'excellentes lois ne furent pas l'affaire d'un jour, et nous n'en trouvons que peu de traces dans nos vieilles chansons. Mais nous y rencontrons assez fréquemment cette solennité des fois qui ne doit pas être confondue avec celle des fiançailles*. Sur une table on dépose gravement les reliques des Saints; deux hommes s'en approchent : un jeune homme, un vieillaid. « Je jure, dit l'un, de vous donner ma fille en mariage. — Et « moi, de la prendre pour femme. » En certains cas, c'est l'un ou l'autre de ces deux « jureurs » qui est le seul à prêter ce serment. On ne voit pas que la femme intervienne. Parmi tous les récits de fiançailles que l'on rencontre dans nos
• i Les préliminaires du mariage sont d'abord le Contrat; puis, les Fiançailles, auxquelles l'Église donne une grande solennité et qui constituent déjà un engagement sacré. Le prêtre les sanctionne par une formule différant peu de celle du mariage lui-même. Aussi arrive-t-il sourent qu'il s'y trompe et que, croyant fiancer, il marie. De là, une foule de malentendus et de procès, dont les tribunaux ecclésiastiques sont encombrés. L'éïêque de Paris, Etienne Tempier, en se plaignant de cet abus au clergé de son diocèse, lui prescrit de ne jamais employer d'autres termes (pour les fiançailles) que les suivants : Tu Martine, promiltiiper juramenlum quod duces Bertam in uxorem, sitancla Ecclesia contentiat. Et vice versa. (Bibl. nat., lat. 16481, n* 128.) Aussi les fiançailles devaient toujours se faire par paroles du futur. (Lecoy de la Marche, La Chaire française, pp. 398, 399. Cf. Schultz, 1,492.) = * In primis erge praecedebant Sponsalia, futurarum nuptiarum promissa fœdera, quae, ex concilio Remensi anni 1583, fieri debent nonnisi coram parœco vel ejus vicario, idque in ecclesia et non alibi (nisi de ordinarii licentia gratis concedenda), quatuor vel tribus saltem testibus pnesentibus et sine aliqua juvenum petulanlia. (D. Martène. De antiquit Ecclesiœ ritibus.) Les Fiançailles de futuro ne constituaient qu'un droi réciproque à un mariage futur, et l'obligation d'être fidèle sous peine d'infamie et de pénitence ecclésiastique. Elles comportaient en outre : 1* Le Serment; 2° les Arrhae sponsalitùc, et 5* certains présents, Sponsalitia largilas. (Dictionnaire encyclopédique de la Théologie catholique, des docteurs Wetzer et Wclte, art. Fiançailles, de il. de Moy.) = 5 Euqui donent les fois et li a créante — Que il avra sa seur à l'gentcors honoré. (Etie de Saint- Gilles, y. 2709.) Aymeri de Ncrbone i fu as fois doncr — Sor les saintes reliques font Ca-
vieux poèmes, il en est un que nos fiancés préfèrent à tous les autres, et qu'ils ont voulu écrire sous la dictée du jongleur. Dans la grande salle du palais de Vienne où Charlemagne tient sa cour, on voit soudain apparaître une charmante jeune fille, qui s'arrête, pudique, sur le seuil. C'est la belle Aude, c'est la fille de Renier de Gennes et la sœur de cet Olivier qui, après avoir lutté contre Roland dans un duel à jamais mémorable, a fini par tomber dans ses bras et par lui dire : Je vous aim plus que home qui soit né. Môme il a ajouté: « Je vous donne ma sœur. » La voilà, cette sœur dont la beauté ne se peut comparer à aucune autre. Charles l'aperçoit et en est lui-même tout saisi d'admiration : « Je vous la demande pour mon neveu Roland, » dit-il en se levant. Sans plus tarder, il appelle son neveu et lui donne Aude à per et à moillier. 11 met la main de la belle jeune fille qui rougit dans la main de Roland qui rougit aussi. L'Archevêque est là, qui devant tous les a fait fiancer, et l'on s'occupe à fixer le jour des noces, lorsque tout à coup un messager entre, poudreux et effaré, dans la salle : « Les Sarrasins, dit-il, les Sarrasins sont « entrés en France. » Une grande rumeur s'élève : « La guerre, la
lopin jurer — Qu'il pem-a la puchele à mollier et à per. — Et Galopins respont : « Si « con vous commandés (Ibid., v. 2691-2694). Sor une table font les Sains aporter. — llueques font les sacremens jurer, — Bernier de 1' prendre et Geri de l' donner. * Vait s'en Bernier, quant s'amie a jurée. — Trois fois la baise, à Dieu l'a commandée {Raoul de Cambrai, éd. Le Glay, p. 228). Dans ce dernier texte, la femme n'intervient pas réellement dans l'engagement; mais elle est présente. Il en est de même dans letexte suivant des Lorrains qui est peu connu : « Une fille ai li fors rois Anseys, — Ce dist la geste la belle Biautrix; — Il n'ai tant gente en quarante pais. — Li Rois la fait fors d'une chambre issir; — Uns arcevesques par mi la main l'a prins; — Si l'adestroient trois comte palaisin — Li Rois la baise, de jouste lui l'assist. — Il apelai Gibert le fil Garin : — « Car preneis « famé, Gibert, biausdous amins. — Veis si ma fille, la belle Biautrix ; — Il n'ai si belle en « quarante pais. — Je n'ai plus d'oirs por ma terre tenir ; — Car de ma guerre furent mi « fil ocis. — Qui ceste arai si devenra mes fis ; — Li secles d'or li iert ou chief assis ; — Si « serai roi et sires du pais »... — Li Dus l'entent, follement respondi : — « Drois empe- « reres, la vostre grant merci. — J'ai eil à faire que nosses maintenir. » Cependant il se ravise : « Avoc Gibert l'ala jurer Garins. — De ce fist bien que ostages en print, — Et l'Empereres moult bon termine i mit. — Des nosses faire ont le termine assis. (Bibl. nat., fr. 19160, f" 257 r° et 257 v°.) Tous les textes précédents sont un type de « ,'ois »: mais le suivant constitue de véritables fiançailles, ou intervient lb consentement de la femme : « Turpins, li archevesques à la chière membrée — A demandé Berart se la dame li grée : — Oïl, chen dist Berart, de cuer et de pensée. — Et vous, dist l'Archevesques, « douche dame senée, — Vous grée bien Berart à la chière membrée ? — Oïl, dist Flordes- « pine, bien me pleit et agrée. » — Adonques la li a l'Archevesques affiée. (Gaufrey, v. 7170 el suivO On voit, d'après ce dernier texte, combien les fiançailles ressemblent à un mariage, et quel danger l'Église a dû conjurer.
guerre1. » Et il tenait encore la main d'Aude dans la sienne, ce Roland qui allait mourir à Roncevaux...
Les deux fiancés dont nous écrivons le « Mémorial » n'ont pas eu besoin, eux, de tant de fois, ni de serments, ni d'apparat. Ils ont le cœur droit et s'aiment : c'est assez. Seulement, un matin, la jeune fille a tendu au jeune homme un anneau d'or2 où leurs deux noms étaient gravés et qu'il s'est empressé de mettre à son doigt'. C'est le gage d'amour par excellence4, et par un charmant échange, le fiancé en passe un, quelquefois, aux petits doigts de la fiancée. L'anneau, d'ailleurs, est honnête, légitime, religieux, et il ne faudrait pas le confondre avec les autres gages d'amour, qui sentent l'illicite et, pourquoi ne pas le dire, l'immoral. Elles étaient belles sans doute, les tresses blondes que la dame du Fayel donna au sire de Coucy; mais on sait assez qu'elle n'avait pas le droit de se dessaisir d'un tel trésor5. Je n'aime pas davantage ces jolis cordons brodés que les dames envoyaient à leurs « amis », et où elles écrivaient de si charmantes choses, qu'elles auraient mieux fait de ne point écrire : Je sui druerie; — Ne me donnez mie. — Kinostre amur desevre — La mort puist receivre*. Je ne saurais non plus approuver ces manches de dames1 que portaient nos barons eu signe d'amour éternel. C'étaient de vraies manches, plus ou moins plissées, plus ou moins larges, suivant la mode du jour. On se les attachait à l'épaule ou au bras et, comme elles étaient fort
* Girart de Viaie, p. 178. =* L'anneau est un ga^e d'amour dans maints textes du moyen âge. (P. Meyer, trad. de Girarl de Rotusillon, p. 18, noie 1 .) = 5 Un anel oste de son doi; — Ou sien le misl et dist : « Amis, — Par cest anel d'or tous saisis — De m'amour tousjours loiaument. t — Et du sien doit un anel prist... — De leurs deus nons entreposés
— E-toitïl .-mêlés letrés. (Amadas et Ydoïne, v. 1252 et ss., cités par P. Meyer, 1. 1., et par Viollet-le-Duc, Mobilier, 111, 21.) C'est ainsi que Claresme, dans Gaydon, envoie un anneau au héros du poème. (Gaydon, v. 8668 et 8731.) = * On échangeait parfois les anneaux : Quand Godefroi se fiance avec Florie, il lui dit : « Et vescy ung aniel c'ou doy vous demora ». — Et Flourie le prist, c'un autre l'en donna ». (Godefroi de Bouillon, version remaniée, v. 15555.) = • Et elle dist : n Si tant m'amés, — Vous les emporlerés o vous(
— Et avec vous est mes cuers tous. — Et, se sans mort je le pooie — Partir, je le vous bailleroie. (Chaslelain de Coucy, v. 7341, 7i72, 7611, cités par Viollet-le-Duc, Architecture, V, p. 358.) = * « Ces cordons ont pu être (rien de plus naturel) ceux que les dames portaient à leur cou... Mais il est sûr que les dames savaient faire de jolis cordons brodés pour ceux a qui elles désiraient marquer leur bienveillance. Nous possédons encore un de ces gages d'amour. Il sert d'attache au sceau de Richard Cœur de Lion appendu à une charte de 1190. M. L. Delisle l'a décrit dans la Bibliothèque de l'École det chartes (5, IV, 56 et ss.) et a publié, en la complétant, l'inscription suivante, qui est brochée dans la soie même de ce cordon : Je sui druerie, etc. » (P. Meyer, Romania, II, p. 127, note 2.) = ' Ce n'était pas, comme l'a cru Viollel-le-Duc (Mobilier, IV, 87. Cf. VI, 175) a une pièce d'étoffe précieuse,
longues, elles descendaient parfois jusqu'aux pieds des chevaliers, qu'elles devaient singulièrement gêner. Les dames les envoyaient clandestinement à leurs chevaliers, qui en faisaient parfois leur gonfanon et se plaisaient à les faire flotter au vent. Dans les tournois, on reconnaissait les barons à ces manches : c'étaient leurs couleurs. Par bonheur, il n'est pas donné au Mal de ne jamais tomber ici-bas dans le ridicule, et tant de manches accumulées faisaient rire. Il est question , dans Godefroi de Bouillon, de plusieurs centaines et milliers de bacheliers qui, en un jour d'apparat, portent tous une manche de dame à leur bras1. C'était presque un uniforme. Mais combien toutes ces futilités et quintessences étaient dangereuses! C'est à l'aide de ces engins puérils et de ces symboles niais que le mauvais amour s'est perpétué durant le moyen âge avec des airs d'amour platonique, qui le rendent encore plus périlleux et haïssable. Il faut avoir le courage de condamner ces vilenies, dût-on faire sourire certaines gens dont il ne faut pas tenir le sourire en estime. Le petit anneau d'or d'Aélis est plus poétique, en vérité, que toutes ces tresses blondes et toutes ces manches brodées. Rien n'est beau que le bien; le bien seul est aimable.
Les fiançailles de nos deux jeunes gens vont bientôt toucher à leur fin. Il vient tous les deux jours la voir à la Ferté-Henri, et ces jourslà, elle revêt dès le matin son plus riche bliaut, son plus beau pelisson hermin et (le dimanche) son plus éclatant manteau sabelin, sur lequel s'étalent ses beaux cheveux d'or*. Il s'est une fois « trompé »
brodée par la main aimée » ; mais une véritable manche, de ces manches qui pendaient jusqu'à terre. « Por enseigne ot une manche — De chainsil déliée et blanche. (Robert de Blois, Bibl. nat., fr. 24301, 611e.) La comtesse de Flandre dit à Auberi qu'elle le reconnaîtra facilement à la quintaine : « Conoistrai vos à l'escu de quartier — Et à la manche que vos ai (ait baillier. » (Éd. Tobler, p. 74, v. 18, 19.) Et Aubri, en effet, « puis fait la mayichc sus au vent baloier {Ibid., p. 75, v. 12) et d'une manche porta le confanon.it (Ibid., p. 78, v. 13.) Dans Gaydon, même présent de Blonde à Amaufroi : « Voit Amaufroi, s'a la coulor changie; — Piesa li a donné sa druerie — Et par amors oui sa manche envoie. » (v. 8251-8253.) Foulques de Candie «s'ot une manche de cendal dusqu'as pies. » {Foulques de Candie, cité par Viollet-le-Duc, Mobilier, VI, 175.) Vouroie une manche de vous — Ridée au bas, large dessous. (Châtelain de Couaj, cité par le même, v. 703 et ss.) Cf. Schultz, 1, p. 470, notes 1, 3, 4; p. 471, note 1. = ' Chascuns ait manche à dame, si iert plus grans delis. (Godefroi de Bouillon, v. 5153.) = 2 Les deux filles de Milon font
de jour et l'a trouvée en toilette plus simple; mais, après avoir un peu rougi, elle s'est résignée à ce qu'il la trouvât un peu moins belle. Elle s'est dit fort sagement : « C'est ainsi qu'il me verra presque tous les jours de ma vie », et elle n'a point voulu changer d'atours. Les surprises succèdent aux surprises, les petits bonheurs aux grands. Ils ont plus d'une fois dîné ensemble, et l'on a bien voulu permettre qu'ils s'assissent l'un près de l'autre. Ils ont, ô joie ! mangé tous deux à la même écuelle1, et il faut voir comment il lui laissait les meilleurs morceaux « sans en avoir l'air ». Je crois même que ces jours-là, il jeûnait tout de bon; mais tant de sobriété ne saurait durer longtemps, et notre fiancé ne mourra pas de faim.
Les jours coulent, rapides. Ce sont, tous les matins, nouveaux présents. Le chapelain de la Ferté-Henri déclare que c'est là cette sponsalitia largitas qui est permise, qui est recommandée aux fiancés. Le jeune homme, entre autres dons, envoie à la jeune fille des e Saluts » en vers qui sont tout à fait charmants et qu'il a composés lui-même... en collaboration avec un jongleur :
Flor de lis, rose espanic, Taillie pour esgarder, Je vous aira sans tricherie :
Si n'en puis mon cuer osier*.
C'est la rosele, c'est la flor,
La violele de douçor.
Sa grant biauté, sa grant valor,
M'i fet penser et nuit et jor,
Et tient mon fin cuer en baudor.
Simplete et coie,
Blanchete et bloie,
Dieus vous doinst joie
Et grant honor5 !
Voilà ce que peut dire un cœur vraiment épris, et ce qu'il pourrait dire avec un peu moins de rhétorique.
ainsi leur toilette pour Garin et Begon : « Ens en la chambre montèrent por vestir. — Vesteut bliaus et pelissons hermins — Et affublèrent les mantiaus sebelins. — Sor les espaules tornent arrier lor crins. » (Garint li Loherains, II, p. 07, 68.) = 'Berengier fait Eudain o yaus seîr. — A s'escuelle manga tôt à loisir ; — Por ensignier et pour plus cbier tenir. — Bauccs assiet sa gent, si com il doit. — Uzile a prise bêlement par le doit. — A s'escuielle le fait mangier tout droit. (Ansels, [ils de Gilbert, Bibl. nat., fr. 4988, f i45.) = s Recueil de motets français, par G. Raynaud, p. 1 46, n* cxx, n* 1. = s //>;'</., p. 150, i\° cmv, n° 2.
Mais les jours coulent, plus rapides encore. Et, un matin, la mère d'Aélis, grave et des larmes aux yeux, dit à sa fille : « Tu n'as « plus que huit jours à passer près de moi. » Huit jours, qui seront huit années pour la fille et huit minutes pour la mère...
Les invités lointains sont déjà en route ; les robes de la mariée sont sur le point d'être terminées : les jongleurs annoncent leur arrivée; on tapisse la grand'salle ; on chante, on pleure, on prie.
C'est samedi le jour du mariage, le grand jour.
Le« maiiés sortent de réplise (p. 431 . — Composition de Luc-Olivier Merson.