III. Un mariage à la fin du xin« siècle
as un nuage au ciel : le soleil s'est levé en plein bleu. Les cloches des petites églises rurales annoncent la messe1, et paraissent plus joyeuses que d'habitude. Tout est reposé, tout est doux, et il semble qu'on ne soit agité qu'à la Ferté-llenri. Agité, ou, tout au moins, fort affairé. La toilette! La jeune fille est entourée de dames et Ez&Tp^^ffëXs Je servantes, qui sont occupées à l'ator- *^ W rwr\
roc
4 H n'y a pas, à cette époque, de toilette
spéciale pour le jour des noces. La fiancée se revêt seulement
1 Au matin sont levé. — Au mostier vont qu'on a les sainz soné. (iloniage Renoart, Bibl. nat., fr. 568, f 243.) = * Les dames ont la pucele atonie, — De riche porpre veslu et
de ses plus riches, de ses plus beaux habits. On peut légitimement supposer que toute cette parure est neuve et sort des mains du tailleur ou couturier : mais c'est tout. Rien ne distingue cette belle toilette de celle qu'Aélis portait le jour de Pâques, ou même dimanche dernier. Nos pères n'avaient pas inventé, pour leurs mariées, cette couleur charmante : le blanc. Ce qui va l'occuper le plus longuement, ce qui l'a fait se lever
ce matin plus tôt que d'habitude, ce sont ses beaux cheveux d'or. Elle aimait jusqu'ici à les porter ilottants sur ses épaules : mais elle ne veut plus désormais les avoir que tressés, et vous la voyez, qui, armée de son peigne d'ivoire', vient de séparer ses cheveux en deux grosses nattes blondes. Sa servante Mahaut' lui présente de jolis rubans ou bandelettes de soie, et des galons d'or, qu'elle entrelace habilement avec ses cheveux. C'est ce qu'on appelle des crim galonez*. Presque toutes les femmes ajoutent à ces tresses « naturelles » un emprunt, plus ou moins notable, de faux cheveux*; mais Aélis est assez riche pour ne rien emprunter. Elle prêterait plutôt. Au bout d'une petite moitié d'heure, ses deux nattes sont achevées, et tombent sur son dos, luisantes et lourdes. Par un
Fig. 55. Femme noble du xu* siècle tressant
ses nattes (d'après le dessin
de Violiel-le-Duc, UMlier, III, 188}.
conraé. {lbid.)= ' Yiollel-le-Duc (Dictionnaire du mobilier, IV, 174) cite sur le peigne des textes de Lancelot du Lac et du Roman de la Charclte. Schultz y ajoute des citations de Parceval (v. 31012 et 51625) et de Tristan (Fr. Michel, I, 209). = s Mahaut est un nom de servante. [Le Chevalier au Cygne, v. 6785.)= 3 Adeus filz d'or ont ses crins galonez — Qui plus resp[l]andent que orfiois amerez. (Lorrains, Bibl. nat., fr. 19160, f° vin.) Ses crins ot galonés à un fd d'or batu. (Renaus de Monlauban, p. 134, v. 21.) Sa crine crespe fu à or galonée. (Aliscans, v. 5105.) Etc., etc. L'usage de ces tresses n'aurait duré, suivant Violletle-Duc, que jusqu'en 1170. Je le crois beaucoup plus persistant, d'après le témoignage de toutes nos chansons. Comme on le voit ci-dessus dans notre dernière citation, les cheveux étaient quelquefois crespe, c'est-à-dire crêpés ' Sur cette admirable coiffure du xir= siècle, es. Viollet-le-Duc (Dictionnaire du mobilier, 111, p. 180-188), dont les dessins valent mieux que toute une dissertation, et J. Quicherat (flî'sfoire du costume, 1" éd., p. 164), qui ajoute avec raison : « Sur le front, les femmes portaient un chapelet, un tressoir, ou bien un cercle d'orfèvrerie. Quelquefois ces diadèmes assujettissaient sur le chef une voilette de ce fin tissu qu'on appelait « mollequin » . Les plus sévères avaient des guimpes. » = * Sur
geste charmant, elle les ramène sur le devant de ses épaules, se regarde un peu dans le miroir, et s'estime satisfaite.
Elle n'a pas eu besoin de se blanchir le teint1. Que l'on peigne les statues des saints ou les crucifix, c'est fort bien; mais les chrétiennes ne doivent ni se peindre, ni même se poudrer de safran. Un poète de la fin du xne siècle, Gautier de Coincy, dit que certaines femmes de son temps étaient « ensafranées, » « corne s'estoient ou safran nées* », Aélis n'est pas de celles-là. Telle elle est sortie du bain, hier au soir1, telle elle est aujourd'hui, et sa beauté est vraiment de droite nature.
A ceux qui trouvent que sa toilette dure un peu bien longtemps, elle pourrait répon-
Fig. 5V. Coiffure de femme noble au in* siècle. Dessin de Yiolletle-Duc ( Mobilier, III, p. 186, reproduit comme le précédent arec l'autorisation de l'éditeur.)
dre que ce jour-ci ne ressemble point à tous les autres, et qu'elle n'est pas, en temps ordinaire, de celles dont parle la chanson : « Quant la bêle fu levée — Et quant elle fu lavée* — Ja la messe fu chantée*. » Ce serait une grande erreur de croire que les jeunes filles et les femmes nobles s'habillassent tous les jours avec ces beaux vêtements d'apparat, dont certaines statues de Chartres donnent une idée si exacte. Un archéologue de notre temps* observe avec justesse qu'une fois attifée de la
les faux cheveux, voy. Viollet-le-Duc, Dictionnaire du mobilier, III, p. 200. = • Blanche ert corn flor de lis, — Mais ce ert de droite nature. — Sor li n'avoit autre tainture. — A visage de crucefiz — Avienl li tains et le vernis; — Mais dame ne s'en doit nieller. (Durmart, v. 1914; cité par Schultz, I, 180, note 5.) C'est à dessein que nous ne citons pas ici le Roman de la rote, trop récent pour l'époque où nous plaçons notre action. = *Ed. Poquet, col. 471. Gautier de Coincy ne se lasse pas d'attaquer le fard et les fardées: «Tele se fait moult regarder — Par son blanchir, par son farder, — Qui plus est laide et plus est pesme — Que pechié mortel en quaresme, » etc. (Ibid.) = lSur l'usage du bain, la veille du mariage, voy. le Chevalier au Cygne, v. 40ûG, -4057 : « La mère l'emmena à l'ostel aaisicr. — La nuit Gst la pucele acesmer et baignier ». Le lendemain des noces, autre bain, qui est aromatique : a Tos les huis de 1' palais a-on clos et serrés. — Al' lit la demoisele ot des dames assés. — Les puceles des chambres li ont uns bains temprés, — A herbes precioses moult bien fais et colés. — Quant ele fu baignée et ses cors acesmés, — Si fu li mengiers riches as dames conreés. (Ibid., v. 4220 et suiv.) = * « Quant Aelis fu levée n, etc.; chanson populaire citée plusieurs fois par les Sermonnaires du iiii" siècle (Bibl. nat., lat. 17509, f 140; 10482, au mot Mulier; 2516, f 42). V. Lecoy de la Marche, La Chaire françaite, p. 409. Cette même chanson se trouve dans les chansonniers du moyen âge, avec de curieuses variantes. Aux trois vers cités plus haut on en ajoute parfois un quatrième : «Et Diable l'ont emportée. » (Recueil de Motels, de Gaston Raynaud, t. II, p. 138.) = * Cette toilelte du xu< siècle « était si belle que les pauvres femmes ne pou-
sorte, une « pauvre femme » était obligée de se tenir roide tout le jour, comme une statue, et qu'elle ne pouvait plus faire œuvre de ses dix doigts. C'est fort bien : mais, n'en doutez pas, nos châtelaines du xne siècle, qui n'étaient point des sottes, réservaient une toilette aussi gênante pour les seuls jours de fête, et savaient s'aaisier tous les autres jours, c'est-à-dire se mettre à l'aise et travailler. Pour un jour de noces, c'est bien différent. Si, ce jour-là, on ne portait pas le grand costume, le costume d'apparat, quand le porterait-on?
Aussi la chambre de la jeune fdle , cette chambre où elle vient de reposer pour la dernière fois, est-elle éblouissante de soie et d'or. Tous ses vêtements de luxe y sont étalés sur des perches; toutes les étoffes, alors connues, y sont splendidement représentées'. C'est un pêle-mêle fulgurant et un fouillis charmant.
11 y a là les pailes*, et l'on entend, par ce mot bien connu de notre mariée, les tissus de soie brochée, les brocarts d'or ou d'argent, les draps tissés de soie unie et d'or. Pour se donner le luxe de porter des habits de paile, il faut être fort riche : châtelaine à tout le moins, presque comtesse.
Il y a là ces grosses étoffes de soie épaisse et solide, « composées de six fils et le plus souvent blanches, vertes ou rouges », les samits". C'est moins estimé que le paile; mais c'est encore bien beau, et cela vaut le double du cendal1. Avec du samit est orné le fourreau de l'épce de son mari 5; avec du samit est recouvert le seul manuscrit qu'elle possède et qu'elle emportera à son nouveau château : une Vie de saint Thomas le martyr, en vers et fort belle6.
Il y a là de ces cendals ou cendés1, qui sont légers à la main et d'un prix abordable. Les uns sont rayés, les autres unis : ceux qui font le
vaient plus rien faire après s'être habillées ». (Viollet-le-Duc, Dictionnaire du mobilier, IV, 411.) A un accoutrement aussi compliqué Viollet-le-Duc oppose avec raison l'habillement si simple et si commode du uii" siècle. = ' On trouvera dans Schultz (I, p. 249 et ss.,
p. 267 et SS.) USE ÉNUMÉRATION COMPLÈTE DES ÉTOFFES EMPLOYÉES DURANT LE MOYEN AGE.=S Viollet-
]e-huc (Dicliotmaire du Mobilier, III, 562, 367). Cf. Francisque Michel, Recherches sur le commerce, la fabrication et fustige des étoffes de soie, d'or et d'argent, I, p. 279 et ss. =s Violletle-Duc, Dictionnaire du Mobilier, 111, p. 558. Les samilz d'Orient étaient toujours préférés aux autres : « Les plus riches samilz de Tir. » (Mcraujis de Porllesguez, éd. Michelant, p. 10.) — * Viollet-le-Duc, Ibid., p. 560. = » lbid., 559. = 6 lbid. = ' Ibid., p. 558. L'existence du velours n'est pas certaine avant le xiv* siècle.
plus d'effet sont écarlates. Ils éclatent au milieu de toutes ces splendeurs, et les éteignent. C'est avec un cendal de celte sorte qu'Aélis a fait, de sa propre main, le gonfanon qui flotte au haut de la lance de son mari '.
11 y a là des ciclatons qui ressemblent au samit*; des osterins, ou draps de soie teints en pourpre3; des diaspresk, ou draps de soie brochés à fleurs et qui arrivent de la Perse par Alexandrie ; des pourpres %, qui sont des soieries à reflets changeants ; de ces étoffes de Mossoul, parfois brochées d'or, d'une légèreté presque légen-
'JK
I Étoffe de la fin du xu« siècle, d'après une uiilre ronsi-rséc au musée de Beauvais.
Dessin d'Edouard Ctfnier.
daire, qui ont l'aspect de notre crêpe de Chine et avec lesquelles on fait de si jolis bliauts de dames*. Toute cette partie de la chambre d'Aélis, où sont exposés ces tissus de l'Orient, ressemble à l'Orient lui-même et jette des rayons.
Cependant il faut penser à la toilette plus simple qu'Aélis portera tous les jours, et elle ne saurait songer, en effet, à s'habiller, tous les matins, de paile, de diaspre et de mousseline. Donc, voici les lainages' qui sont fabriqués chez nous, « en Flandre, en Picardie, en Champagne, en Languedoc »: bonne et loyale fabrication; étoffes honnêtes comme la race qui les fait. Pour l'hiver, lainages épais, bleus, garances, bruns ou verts; pour l'été, petits lainages, serges,
• Viollet-le-buc, Dictionnaire du Mobilier, III, p. 35S.= • lbid.,p. 362. =5 J. Quicherat, Hittoire du Costume, ."éd., p. 153. = * Mol, v. 9824; Gode froi de Bouillon, v. 1556; Doon de Maience, v. 935 et 7906; Chetifs, éd. Ilippeau, p. 203, etc., etc. = s Au sujet des pourpres, il y a deux systèmes en présence : les uns y voient des étoffes violettes, les autres, des étoffes auxquelles un apprêt spécial donnait un reflet particulier. = 6 Viollet-le-Duc, Dictionnaire du Mobilier, III, p. 366. = ' D'énormes quantités de drap se fabriquaient en
étamines, tiretaines et droguets. Cela ne flatte point l'œil, mais cela dure.
Puis voici les toiles', les bonnes et braves toiles, que font les tisserands dans leurs caves, les toiles avec lesquelles on fait les
35 cL'.i.
Fig. 56. Étoffe du xni8 siècle, conservée au musée de Berlin. Travail italien ou sicilien où l'influence orientale est évidente. Dessin d'Edouard Garnier.
doublures des pelissons, les braies et les chemises. Devant tant de trésors, elles ont l'air de se cacher.... comme la vertu.
Avec les fourrures, nous retrouvons le luxe. Les nobles abandonnent dédaigneusement aux vilains ou aux hobereaux de campagne les peaux de genette, d'agneau noir, de lièvre et de renard, et n'accordent guère leur faveur qu'à ces quatre fourrures : le vair, le gris, la martre zibeline et l'hermine. Le gris, c'est le dos de l'écu-
Fiandie, en Picardie, en Champagne et en Languedoc. Presque toute la population des grandes villes, dans ces provinces, y mettait la main. Chacune avait son espèce particulière qu'on reconnaissait au tissu et à la teinture. Ici c'était l'écarlate; là le bleu; ailleurs le rouge garance, le brun, le noir, le vert. D'autres localités faisaient leur spécialité des petits lainages : les étamines, les serges, lesliretaines etdroguets. (J. Quicheral, Histoire du costume, 1" éd., pp. 155, 154.) = l Yiollet-le-Duc, Dictionnaire du Mobilier, III, 575. Il y avait aussi des toiles de coton ouboitgucrauls, originaires de Uoukkara, en Tartarie.(/frirf.,p. 5G9 )
itEWL du nord; le vair, c'est le ventre du m£me animal', « que l'on emploie en échiquier avec le gris ». L'hermine est mouchetée, et l'on a pris soin « de disposer symétriquement, sur la belle fourrure blanche, la houppe de poils noirs qui est au bout de la queue de l'animal' ». Il n'y a rien à dire de particulier sur la martre, avec laquelle on faisait de si riches pelisses pour les comtes et les rois ; mais on observera, non sans quelque étonnernent, que l'on teignait volontiers les belles fourrures blanches, surtout en rouge 3. Ces siècles aimaient le rouge.
Si l'on nous permettait de passer une seconde fois devant toutes ces étoffes, nous prendrions le temps d'admirer les dessins des soieries. Il y en a à compartiments géométriques eu à compas' ; il y en a de roées ou à rosaces5 ; il y en a qui nous montrent des animaux d'or sur un fond de couleur vive; il y en a qui nous offrent des lions et des oiseaux affrontés'; il y en a avec des inscriptions étranges et que certain clerc (qui a été en Orient) prétend être de l'arabe7; mais il n'en est pas bien sûr. Ces dessins sont relevés, sur toutes les robes, par des franges, par des passementeries d'or, par des orfrois qui sont eux-mêmes ornés de dessins orientaux8. On ne fait pas d'économie sur ces galons : on en a mis partout..., excepté sur la laine. On n'a pas ose.
Mais il est temps qu'Aélis choisisse entre tant de richesses. Les heures vont vite, et il ne lui en reste plus qu'une seule, avant son départ pour l'église. Hàtons-nous.
La toilette commence : grande affaire \
J. Quicherat, Histoire du costume, 1" éd., p. 141. = * Ibid., p. 153. = * Ibid. = * Yiollet-le-Duc, Dictionnaire du Mobilier, IV, p. 157. Les étoffes « à compas » offraient surtout « des cercles et des anneaux ». (Ibid., IV, p. 112.)=' Schultz, I, 250. Roé, qui signifie « à rosaces » suivant Burguy, signifierait « rayé » selon Scheler.=6 Schultz, I, pp. 252, 258, 264, 265. = ' VioUet-le-Duc, Dictionnaire du Mobilier, III, p. 360. = » Ibid., IV, pp. 149, 150. Vorfroi consiste tantôt en broderies faites sur l'étoffe même de la robe ou du bliaut; tantôt en bandes cousues sur les manches, etc. (Ibid., IV, 153.)= 9A. Costume des tommes durant la secoiide moitié do m* siècle. — I. Chemise et cHAiNsE. 1* La chemise des femmes, durant la seconde moitié du »n* siècle, est très longue et descend jusqu'aux pieds. 2* Elle est faite en cainsil, c'est-à-dire en toile de lin ou de chanvre. 3° Sa première qualité est la blancheur : Une chemise blanche corn flor de pré — Ont là vestue Beatris au viscler. (Hertit, Bibl. nat., fr. 10160, f vin.) En une molt blanche chemise (LaCharetie,y. 4579; cité par Schultz), etc., etc. 4* On ne la passait pas au bleu, mais au safran ; on Vensafranait (J. Quicherat, Histoire du Costume, i'' éd., p. 182). 5* La chemise est plissée, ridée : a Déliée, blanche et ridée ». (Dolopathos, p. 131, cité par Schultz.) 6° Ainsi « plissée et gaufrée par le fer de la repasseuse, elle ressemblait à une aube de prêtre;
4C2 LE MARIAGE DU CIIEVALIEIi.
La chemise, en fine toile de lin, est blanche « comme fleur de prés » avec une légère teinte de safran qui n'est point désagréable,
mais n'apparaissait qu'aux poignets et au bas de la jupe. » (J. Quicherat, 1. 1., p. 147.) 7° Certaines chemises étaient très riches, « à petits plis, bordées de ganses d'or au col et aux manches qui restaient visibles ». (Viollet-le-Duc, Mobilier, t. III, p 174, fig.) C'est contre ce luxe de mauvais aloi que les prédicateurs se sont fort légitimement emportés : Pretiosior est camhia concubinx quam superpellicium sacerdotis. (liibl. nat., lat. 17509, f» 139, cité par Lecoy de la Marche, Chaire française, p. 408). 8° Quoi qu'on ait écrit sur ce sujet, le chainse n'est pas toujours le même vêtement que la chemise. C'est ce que prouvent, jusqu'à l'évidence, un certain nombre de textes où la chemise et le chainse sont représentés comme deux pièces différentes du costume des femmes : « Ydoine s'est desafublée, — A tere a sa cape jetée. — En chainse remest seulement — Et en chemise sainglement. » (Amadas et Ydoine, Bib\. nat., fr. 375, f" 321.) Siot un chainse deliié — Et une moult blance chemise. (Chevalier as deus espées, éd. Fœrster, v. 4274.) Elle est vestue en itel guise — De caixse blanc et de chemise. (De Lanval, Bibl. Nal., fr. 2168, f° 57.) Se il velt demain chanter messe — Praigne le chainse à la prestresse — Ou sa chemise. (Renart, éd. Méon, v. 3537, etc.) 9° Le chainse est blanc comme la chemise; de toile, le plus souvent, et de toile très fine; parfois en étoffe plus riche, en diaspre, etc. Il est long, et va jusqu'à êlre traînant. Enfin, il est plissé, ridé, comme la chemise. (V. les nombreuses citations de F. Godefroy, en son Dictionnaire, au mot Cainse.) — 10° En résumé, le chainse, dans les textes des xn" et xnr* siècles, est tantôt une chemise, purement et simplement, et tantôt (comme dans les vers cités plus haut) une seconde chemise, une sorte de peignoir traînant, avec lequel les femmes pouvaient aller et venir dans la maison. (Aiol, v. 2105-2108.) — 11° On s'est mépr^ sur le wardacorsium en le considérant comme un corset. (Lecoy de la Marche, 1. 1., p. 408.) Ainsi que le prouvent les textes publiés par Ducange, au mot Gardecorsium, c'était une tunique de dessus. La fascia pectoralis dont il est question dans les sermonnaires n'est qu'un bandage ajusté autour de la poitrine des jeunes filles et dont le moyen âge a emprunté l'usage à l'antiquité romaine. (Rich, Dictionnaire des antiquités, p. 267.) = II. Pelisso.n bhb ; robe. 1° Sur la chemise, les femmes portent directement (comme les hommes) le « pelisson hermin ». Celles qui, voulant faire pénitence, s'imposent la haireaulieu de chemise, ont le pelisson sur la haire : Ains puis ne vesti lange par nule asentison. — La haire avoit vestue sos l'ermin pelichon. (Le Chevalier au Cygne, v. 7075, 7074.) 2° Le pelisson hermin est une robe « qui était de pelleterie enfermée entre deux étoffes (la fourrure apparaissant seulement sur les bords). Il prenait place quelquefois entre la chemise et le bliaut et, en d'autres cas, tenait lieu du bliaut lui-même. Ce double usage est attesté par une infinité de passages de chansons de geste ». (J. Quicherat, Histoire du costume, 1™ éd., p. 163.) Il n'y a de trop, dans cette excellente définition de Quicherat, que le mot « quelquefois ». Le pelisson entre la chemise et le bliaut est, au contraire, d'un usage on ne peut plus fréquent. Viollet-le-Duc s'est complètement mépris sur la forme et l'usage de ce vêtement (Mobilier, IV, p. 175, etc.). 3" D'après des textes publiés par Ducange et dont on ne semble pas avoir utilisé le témoignage (ils ne sont par malheur que du xiv" siècle, mais encore très valables), la pelleterie du pelisson hermin était couverte d'une étoffe de soie, « de cendal sur le cuir » et « devers le poil, de toile ». (Ducange, Comptes d'Etienne de la Fontaine, argentier du Roi, en 1351, Glossarium, éd. Didot, v. 181' et 181*). Il est évident que l'on portait le « côté toile » sur la chemise et le « côté soie » extérieurement. Le « côté soie » était couvert par le bliaut. 4° Le pelisson était un vêtement
iio:
et son luxe ne consiste qu'en petits plis ou rides d'un effet simple et charmant. Aélis n'a même pas voulu qu'on l'ornât d'une broderie d'or aux manches et au cou, et s'est souvenue du dicarpéteur de
très chaud, voire trop chaud; mais sa vogue et son usage constant s'expliquent, durant une longue partie de l'année, par l'insuffisance du chauffage dans les châteaux et par la basse température qui régnait le plus souvent dans les salles immenses de l'habitation féodale. 5° 11 est certain que, pendant la belle saison, le« pelisson hermin » pouvait et devait être remplacé par une « robe » pluslégèreet où la fourrure lenait moins de place. C'est ce que les historiens du costume n'ont peut-être pas mis en suffisante lumière. 6° La robe
Fig- 17. Le bliaut a simple ». d'après un ras du monastère
bénédictin de Sainl-fierre de Salsbourj (attribué au
n* tiède et que nous croyons du ut"), reproduit dans
les Coslaaut d> sv>»« Je< ckr/lin,
de I de Usiner, t. I. p. IV. pL ».
Fig. SA l.e l.lijut a simple », d'après un ms de la Bibliothèque
de Bamberg (également attribué au n* siècle, et que nous
estimons du su*), reproduit da.is les Costuma du moyen âge
chrétien, de J. de Hefncr.