‹ La chevalerieChapitre 26 sur 70 · SCENE [IF. FAMILLE (P · texte numérisé non relu

SCENE [IF. FAMILLE (P

Un jour fut lîcgue au château de lîcliii lit près de lui, sa femme, la belle Béalrix, Oui lui rit moult doucement...

Parmi la salle voit venir se9 enfants Qui rient et jouent, et mènent lor delis.

li'iiins li I.oherains, éd. P. Paris, t. 11, p. 217

480 Composition d'KuoiiARii Zikk.

hli

dressa, sans trop de peine, une cloison, un toit et un plancher de bois. Le toit se prolongea, du côté du château, au-dessus du chemin de ronde qu'il préserva et dont il lit une galerie couverte, ayant également sa cloison protectrice. Entre ces deux galeries on correspondait par les créneaux qui formaient autant de baies naturelles, autant de portes toujours ouvertes. Sur la cloison exté-

Pig. 81. Lci hourj*, A'b^t s un de*lin do t io'l t-'e-l'uc. hlriiuttmairt <■ '<*>■< Itito turc, I, |», 3t»l n produit ètjc /oui riHtljj de /éditeur].

rieure on perça des meurtrières, et, enfin, dans le plancher de bois, on laissa, tout le long du rempart, une large fente béante, une rainure continue, d'où l'on pût aisément faire tomber sur les assiégeants de lourdes pierres ou de la poix fondue. Et tout cet ensemble, toute cette construction de bois, toute cette bâtisse provisoire s'appela (retenez ce nom) : les hourds1.

'V. lus fig. du même Dictionnaire : I, p. 361; IV, p. 370 et p. 380, Qg. 7; VI, 124. Nul

Ces hourds, on ne les dressait tout d'abord qu'en temps de guerre et lorsqu'on avait quelque raison sérieuse pour redouter un siège; mais on ne tarda pas à se lasser de ces reconstructions et démolitions réitérées, et ce qui était trovisoire devint permanent. C'est une loi constante, et qui trouve son application dans l'histoire des institutions et des lois autant et plus que dans celle de l'architecture. Mais, ici, on fut plus hardi, et ces poutres en encorbellement, qu'on avait jetées sur le vide pour y poser les hourds, donnèrent à nos architectes l'idée d'un autre artifice. On se dit un jour que la solidité de ces poutres était insuffisante, que le temps les rongerait, que le feu les consumerait, qu'il faudrait les renouveler sans cesse : et alors (pardonnez-moi le mot) on les fit en pierre. Puis sur ces longues et fortes pierres en encorbellement, sur ces corbeaux, on porta en avant tout l'ancien parapet crénelé, tout le système des nierions, des créneaux et des archères. On le porta en avant sur le vide, mais en prenant soin de conserver celle rainure horizontale, cette fente continue des hourds, d'où l'on pouvait si bien faire couler sur l'assiégeant des substances brûlantes et des projectiles de tout genre. Ces galeries saillantes, ce sont les machecoulis ; mais, sauf de très rares exceptions, on ne les vit guère paraître qu'à la fin du xine siècle'; on ne les couvrit que pins tard, et nous n'avons pas enfin à les décrire ici plus longuement*. 11 importait seulement de montrer qu'ils ne sont, après tout, que la transformation en pierre des hourds en bois. C'est ainsi que Jules Quicherat alla un jour jusqu'à voir, dans les étançonnements en bois des églises du xi" siècle, l'origine des contreforts romans, des arcs doubleaux et de leurs piédroits, et même, plus tard, des arcs et des piliers boutants. 11 exagérait visiblement une vérité qu'il avait été un des premiers à mettre

n'a mieux défini le hourd que Yiollet-le-Duc : « C'est un ouvrage en bois, dressé au som met des courtines ou des tours, destiné à recevoir des défenseurs, surplombant le pied de la maçonnerie et donnant un flanquement plus étendu, une saillie très favorable à la défense. » (1. 1., VI, p. 123.) = l Les machecoulis, suivant M. de Caumont (Abécédaire, 1. 1., p. 508), « ont commencé au xn" siècle, mais ne sont devenus d'un usage général qu'au xive ». Viollet-le-IJuc est plus sévère et n'admet qu'à la fin du xm* siècle la première apparition des machecoulis. 11 admet cependant, mais à titre d'exception presque unique, ceux de la salle du l'uy-en-Velay, qui seraient du m* (1. 1. VI, p. 190). ==* « Pour garantir le bas des murailles, on imagina un autre artifice que le talutage. Ce fut de i'orier en avant le parapet crénelé des défenseurs de la plate-forme. On y arriva au moyen de grosses pièces de piorb

vivement en lumière : la pierre remplaçant le bois et le provisoire devenant le définitif.

Quoi qu'il en soit, la monographie de notre courtine est achevée; et nous voici arrivés devant l'une des treize tours qui protègent l'enceinte extérieure de notre château. 11 va sans dire, tout d'abord, qu'à ces tours comme aux courtines, on a successivement appliqué le système du crénelage et du chemin de ronde, celui du talutage, celui des hourds et des machecoulis, et nous n'avons point à y revenir.

Les tours ' étaient parfois carrées, mais une autre forme semblait généralement préférable : rondes au dehors, t on les faisait plates du côté qui regardait le château * ». Intérieurement elles étaient distribuées en plusieurs étages, lesquels, d'après les procédés de l'architecture religieuse, étaient voûtés en pierre. « Les pièces de la voûte étaient soutenues par des arcs qui aboutissaient à une clef commune », et Quicherat, qui était réaliste à ses heures, comparait volontiers cet ensemble c à la carcasse d'un parapluie ». C'est dans l'épaisseur des murs que les escaliers étaient le plus souvent pratiqués. L'art des ingénieurs consistait ici à les dissimuler de leur mieux, à les faire invisibles et à en rendre, à tout le moins, la montée impraticable par des interruptions soudaines. Ces lacunes terribles n'existaient point pour les assiégés, qui les comblaient sans peine avec des marches de bois; mais les malheureux assiégeants, devant ce trou béant, étaient forcés de revenir sur leurs pas, et il arrivait parfois que, l'obscurité aidant, ils tombaient comme une masse sur le sol de la tour, écrasés. Les Romains, qui avaient pratiqué le système des tours, n'y avaient pas apporté tous ces perfectionnements ingénieux ; mais ils avaient connu l'emploi de ces planchers mobiles qu'on enlevait, dès que

Jeu ekcorbelleme.it sur lb vide. Ces grosses pierres sont les corbeaux. De la sorte, on laissait / ci vide E.i e.iorbellejiest qui permettait de laisser tomber d'en haut des masses de toute sorte. »(J. Quicherat, Cours de l'Ecoledes chartes). Viollet-le-buc ajoute (VI, p. 196) : « Les mâchicoulis sont de larges rainure.* pratiquées horizontaleiie.it le long du chemin de ronde d'une tour et d'une courtine, et permettant d'en défendre le pied en laissant tomber des pierres, des pièces de bois ou des matières brûlantes. » 11 ne faut pas oublier qu'à côté des mâchecoulis en pierre, on vit persister le vieux système des hourds permanents, des hourds en bois. » = « Elles remontent à l'époque romaine : il en est question dans Végèce. = s Cette disposition remontait à un temps très ancien, et les tours de Carcassonne, celles qui sont l'œuvre des Wisigoths, présentent cette forme (Viollet-le-Duc, Dictionnaire d'Architecture, I,

paraissait l'ennemi. On ne saurait, en revanche, leur faire honneur de ces étonnantes arclières de nos tours du moyen âge. Au dehors, on n'aperçoit qu'une fente ; mais, au dedans, c'est une autre affaire, et ces meurtrières sont très évasées, afin que l'archer ait la liberté de se mouvoir et de choisir son point de mire. Pour préserver le tireur, les architectes employaient, en outre, je ne sais quels expédients de courbes heureusement combinées. Ce sont de petits chefs-d'œuvre '.

Reprenons notre voyage, mais sans nous attendre à quelque nouveauté. Rien ne ressemble plus à une tour qu'une autre tour, à une courtine qu'une autre courtine. N'étaient çà et là quelques eschaugailcs deslinées aux guetteurs et qui rompent agréablement la régularité des lignes, la promenade serait quelque peu monotone. 11 vaut mieux nous éloigner, grimper sur la côte voisine et admirer la belle ferlé dans son ensemble. L'effet produit est immense, et l'on pourrait se le représenter encore aujourd'hui, en allant à Coucy, ou en contemplant, durant quelques moments, le noble château d'Angers, cent fois trop peu connu et admiré...

Mais nous voici revenus devant la porte de notre château. C'est l'heure de la peindre.

D'un premier coup d'œil on reconnaît l'origine de cette architecture. La porte d'un grand château du xne siècle dérive de la porte d'une cité romaine, aux me et ive siècles 2.

Et néanmoins que de dissemblances dans cette ressemblance5! Le plan est presque le même : la physionomie n'a rien de pareil. Il y a là deux races, deux civilisations qui n'ont pas le même caractère et ne comprennent point la vie de même façon.

p. 532. 535). = * « Les arclières des tours sont excessivement curieuses à l'intérieur. Elles sont nécessairement très évasées, sans quoi le jet de l'arc n'aurait pas eu de valeur. L'ouverture est très large au dedans, et ce sont d'immenses embrasures d'où l'archer peut choisir son point de mire. » (J. Quicherat, Cours de l'Ecole des Chartes. ) = s Viollet-le-Duc, Dictionnaire a" Architecture, VII, p. 315. Quelques portes gallo-romaines, ainsi comprises, ont été conservées : Autun,Langres, etc. = 5« Dès lexii0 siècle, les portes sont pratiquées en un petit pavillon, lequel est flanqué de deux tours que l'on a gardées de l'antiquité. Mais la différence avec l'antiquité est considérable. Au xne siècle, tas d'ornenent. Le premier but auquel visent les architectes du moyen âge, c'est la résistance. » (J. Quicherat, Cours de l'Ecole des Chartes.) La porte romaine offre toujours un certain développement en largeur : les féodaux, pour se défendre, ont, au contraire, besoin d'une entrée étroite. La porte du château de Carcasonne (1120) n'a même pas deux mètres de large (sur 2 m. 30 de

liSb

La porte romaine est un arc de triomphe, flanqué de deux tours. Elle est gaie; elle est lumineuse; elle atteste la sécurité, plus ou moins fondée, d'un grand peuple qui ne se croyait pas envahissable et s'estimait invincible.

La porte féodale, entre ses deux grosses tours allongées, est pra-

Vif. «3. Du port* d« cUtean, nu da dehori. DMiia d« th. Fichol, daprèi 1» porte Saint-Jean a ProTlsi.

tiquée en un petit pavillon, sous un logis fortifié, dans une allée étroite. Plus d'arc de triomphe : un corridor. Tout y est disposé en vue d'une attaque à laquelle il faut peut-être s'attendre ce soir, demain, toujours. On a affaire à un peuple qui est perpétuellement sur le qui-vîve, sans cesse en guerre, et qui ne se croit en sûreté que derrière d'énormes murs, avec le moins d'ouvertures possible. Ah ! si l'on pouvait se passer de porte ! Eh bien ! quelque triste, quelque renfrognée que nous semble

hauteur). Il en est de même pour la «porte de Laon», à Coucy-le-CluUeau, «qui date du commencement du xin" siècle, et peut passer pour l'une des plus belles conceptions de l'architecture militaire au commencement du moyen âge», et cette porte est à la fois très étroite et peu haute (Viollet-le-Duc, VII, p. 333). I.a « porte de Laon à Coucy

peut ici SERVIR DE TYPE.

i86 LA VIE DOMESTIQUE DU CHEVALIER.

cette porie du xue siècle, elle atteste cependant un progrès considérable. Elle a ses proportions, son style, sa beauté propre, et nulle part, peut-être, les architectes du moyen âge n'ont poussé leur art à une telle perfection ; mais il n'aurait certes pas fallu en demander autant aux piètres constructeurs du premier âge féodal, si toulefois ces pauvres gens méritent le nom de constructeurs. Replacez ici sous vos yeux leur grossier donjon de bois juché sur sa motte, avec sa porte au premier étage. Comment sortir de là, juste ciel? Car il faut bien se persuader que les habitants de cette hutte fortifiée éprouvaient parfois le besoin de respirer l'air des champs et surtout de chasser en bois. Depuis le seuil de leur unique porte jusque par delà leur fossé, sur une pente plus ou moins inclinée, ils posaient, sur des piliers ou des chevalets de bois, un grand pont branlant qui, comme nous le disions plus haut, ressemblait singulièrement à une échelle de moulin. Ce pons ligneus était solide et fait pour supporter le poids des chevaux; mais sa qualité la plus précieuse, c'était sa mobilité. Du haut de la plateforme, le guetteur signalait-il l'ennemi? en un clin d'oeil on se mettait à l'œuvre, et il ne fallait pas un jour pour « rétablir le vide » autour de la motte et pour enlever ce fameux pont. Si c'était une fausse alerle, on en était quitte pour le remettre, en place; mais si l'ennemi se montrait réellement devant le château, il se trouvait, fort désappointé, en face d'un grand fossé béant et devant une tour véritablement inaccessible. Étant admis le donjon de bois, ce pont de bois était une trouvaille'.

C'est à ce pont, plus ou moins perfectionné, que nos poètes donnent le nom de plancher. Quand on renonça à l'emploi d'un procédé aussi primitif, et que nos châteaux furent défendus par des ponts plus savants, on conserva ce même nom à nos premiers perrons,

1 Pour l'ancien pons ligneus, se reporter encore une fois au texte, déjà cité, mais si important de la Vie de saint Jean, évèque de Térouanne, par Jean de Colmieu. « On ne peut arriver à la porte de la citadelle que par un pont, qui, jeté sur le fossé et porté sur des piliers accouplés, part du point le plus bas, au delà du fossé, et s'élève graduellementjusqu'à ce qu'il atteigne le sommet du monticule (c'est-à-dire de la motte) et la porte de la maison d'où le maître le domine tout entier. » (Abécédaire de M. de Caumont, 1. 1., p. 404 ) A Chambois (Orne), on n'arrivait à la porte du donjon qu'au moyen d'une échelle retirée en cas de danger (Viollet-le-Duc, 1. 1., V, p. 49 et 51). On ne saurait se faire une idée exacte du pons ligneus si l'on n'en considère pas la représentation naïve plusieurs fois répétée, dans la tapisserie de Baycux (fin du xi° siècle). (V. Y Abécédaire, pp. 404, 405.)

LA VIE DOMESTIQUE DU CHEVALIER. hi>7

dont les degrés étaient en bois et mettaient en communication la porte de la grand'salle avec la cour intérieure du donjon. C'est l'ancien pons ligneus, réduit à ses plus petites proportions, mais c'est encore lui, et nous ne pourrons désormais passer devant les beaux emmarchemenls du xu* siècle sans nous rappeler leur humble origine.

Le pons ligneus a été un jour remplacé par le perron au bas du donjon; mais il était bien plus urgent de le remplacer, au-dessus du fossé, par un pont plus « sérieux » et plus stratégique. Sur la large douve, on se décida à bâtir un pont de pierre, mais en prenant soin d'y laisser une lacune béante, que l'on combla avec un plancher mobile. Au premier signal, on enlevait ce plancher, et l'ennemi ne pouvait aller outre1. C'était mieux, sans doute, que l'antique échelle de moulin; mais c'était encore l'enfance de l'art, et il fallut trouver autre chose. Après d'inévitables tâtonnements dont nous trouvons à peine la trace dans les chroniques et dans les poèmes, on en vint. ou. pour mieux parler, on en revint au système du pont-levis, qui avait été connu et pratiqué par les Romains. Plus on y pense, plus on se convainc qu'il n'y avait vraiment rien de mieux à faire, et le pont-levis complète très naturellement tout le système de la fortification du moyen âge.

S'il est permis de recourir ici à la sécheresse des termes techniques, le pont-levis des Romains* était « une porte mobile qui « se rabattait sur le seuil de la vraie porte, et tenait lieu d'une « arche au pont dormant établi sur la largeur du fossé1. » On le mettait en mouvement avec des poulies, et « ces poulies étaient montées sur des axes qui étaient pratiqués dans la muraille ». Les architectes des xu" et xin' siècles n'ont pas, en général, employé un système aussi compliqué et se sont tout simplement et naïvement servis de la bascule*. De longues rainures ont été par eux prati-

■ Devant la lor ot un grant pont fremé; — Mais os l'avoit ex m.usi leu esiroué, — Et s» ol on le pont closis osté. — Et li Borgoins a moult très bien ouvré : — Lk fcsi osta par où il crt entrés. — Or est-il auques laiens aseûrés; — S'eûst viande, ne doutast home né (Auberi, éd. Tobler. p. 200, v. 9-15). Quant Auberis fu entrés cl' chastel, — Osta la planche (n'i ot autre poncel); — A soi la trait, desous un aubresel (Ibid., p. 203, v. 18-20. Ce dernier passage est plus obscur). Au château de Carcassonne comme en d'autres châteaux, il y avait un de ces ponts « interrompus ». En temps de siège on enlevait le tablier de bois comblant la lacune et qui n'avait pas moins de trois mètres. = * Végôce en parle en son De re militari. = » J. Quicherat, 1. 1. — * Le désaccord le plus complet règne au sujet de la bas-

quées dans la maçonnerie, à droite et à gauche, au-dessus de la porte; dans ces rainures passent de grosses poutres, qui y sont maintenues en équilibre'. A l'extrémité de ces deux bras, au

Fig- 84. Une porte de château, vue de l'intérieur. Dessin de Gb. Fichot, d'après la porte Saint- Jean à Provins.

dehors de la porte, pendent deux fortes chaînes, et à ces deux chaînes est assujettie la porte mobile, qui forme l'élément essentiel de notre pont-/ecis ou torneïs. Voulez-vous lever le pont contre-

cule entre Viollet-le-Duc et J. Quicherat. Le premier dit (Dictionnaire d'Architecture, Vil, ]). 253) : « Le pont-levis, tel qu'on l'entend aujourd'hui, adapté à une porte de ville ou de château, n'a été mis en pratique que vers le commencement du xiv* siècle. Jusqu'alors les rouis Tournas étaient disposés en manière de basxiie. » J. Quicherat, au contraire, enseignait que les anciens avaient pratiqué le système des poulies, « et qu'on en avait dévié auxm's., en employant le système de la hascule ». Et ailleurs : « Au xiii* siècle on remplaça les poulies par des bascules. » Si nous avions à prendre un parti entre ces deux illustres, nous nous prononcerions ici pour Viollet-le-Duc. D'innombrables textes de nos chansons prouvent qu'au xne et au xni° siècles il y avait des ponts-levis organisés dans tous les châteaux, et ces textes (v. plus bas la note 3 de la page 489), semblent donner raison à l'auteur du Dictionnaire d Architecture. Je n'ai encore trouvé de poulies et de poulion que dans Gaufrey, qui est une œuvre du xm* siècle : Quant la porte est l'remée et mis le poulion (v. 8555). Or ont la nostre gent la grant porte l'remée. — Et les deus pons levis, la poulie levée (v. 8972, 8975). Le pont ont sus sachié, la poulie tournée (lbid., v. 9062). = ' Pour alourdir les deux brasdu côté du

mont? Vous vous suspendez vigoureusement à cette autre chaîne qui, dans le couloir intérieur de votre porte, termine l'autre extrémité d'une de vos deux poutres, et que vous aurez soin, tout à l'heure, de retenir et d'accrocher au mur par un anneau. L'effort d'un homme suffit pour « faire basculer » et pour « lever le pont » Le voulez-vous baisser? Décrochez l'anneau de votre chaîne intérieure, et laissez agir le poids du pont qui s'abaissera de lui-même1.

Tel est le pont dont il est fait mention à toutes les pages de nos vieilles chansons et que nos poètes décrivent avec une certaine précision et clarté. Dans quelques-uns de nos romans (qui ne sont pas les plus anciens) il est question de « poulies », mais le cas est assez rare pour qu'on n'en parle pas ici plus longuement. Je suis d'ailleurs convaincu que les deux mots levis et torneïs expriment réellement la même espèce de pont mobile. On l'appelle levis à raison du but principal de son mécanisme et torneïs* à cause de la courbe qu'on lui fait décrire. Les deux mots ne se contredisent point : ils se complètent. C'est ici, d'ailleurs, que les textes foisonnent, et les archéologues contemporains ne nous paraissent pas en avoir suffisamment tiré parti. Pas de bonne archéologie sans les textes*.

A côté de la grande porte, il y a souvent, pour la commodité

château et faire bascule, on en garnissait l'extrémité de fer ou de plomb. La description que nous avons donnée en notre texte peut convenir au xiii* siècle autant et plus qu'au xir\=' V. ci-contre la représentation dupont-levisà la porte Saint-Jean de Provins. Cf. dans Violletle-Duc une figuration plus pittoresque, mais moins complète (Dictionnaire d'Architecture, IX. p. 178). = * V. la fin de la note suivante. = s Textes sur le pont levis: A. Chansons du xii* siècle : 1* Voit un castel, mull fu haut batilliés ;... — Quant l'aperchut li bons Danois Ogiers, — Droit celé part est guencis tôt à pie. — Devant li cache Broiefort son destrier.

— Aine ne fina dessi au pont premier, — Entre en ta porte qi lu overte arrier — El aresna Broiefort son destrier. — Et a le pont enconlremont sachié, — D'unk caïne fermé et atachie. — Puis clôt la porte (Ogier, v. 6016-6026): 2° Et vit le pont coiitremont haut drecié,

— Porte fermée, le poslis veroillié (Ibid., Y. 606!), 6070); 3° En castiel entrent, s'ont lu porte fermée, — le pont levé, la ciainï imr.r.(ll>id., v. 6652, 6633); 4° Clo?nl la porte et ferment le postis: — A L\ caaink sacent le iont levis (Ibid., v. 7555, 7556); 5° Droit à la porte vinrent li losengier: — Si le desferment et font ovrir arier; — Lk pont avalent et font aval glacier (Ibid., v. 8206-8208); 6' Overte avons tote la porte arier — Et le granl pont [aimes abaissier (Ibid., v. 8240, 8241); 7° Aprez lui fait la porte verroillier, — Les pons lever et contremont drescicr (Jourdains de Blaivies, v. 5775, 5776); 8° An la porte devant a fat un pont lever (Parité, v. 1673) ; 9° Par mi la maitre porte an sunt brochant allé; — Il «murent le père devant le pont levé (lbid.,v. 1 760, 1 76 1 ). Etc. , etc. - B. Chansons iiumh* siècle. 10* Et la gentil puchele vint le pont avaler — Er destache caïnks dont il ot à plenté. — Et Elies i entre qu'à Saint-Gille fu nés — El Galopin aussi, ne s'i vaut arester. — Si a bemis la bai.re et le pont tus levé (Etie dt Saint-Gille, v. 2406-2410. Texlc liés important);

des habitants du château, une poterne à laquelle on donne le nom spécial de « postis »'. Le postis a son pont-levis, lui aussi; mais ce pont, beaucoup plus léger, n'est mis en mouvement que par un seul bras, une seule poutre, et généralement une seule chaîne. Une femme suffisait à le lever.

[fa2£

Et maintenant, supposons un moment qu'au lieu d'entrer dans cette belle place forte comme des hotés accueillis avec joie, nous soyons les ennemis du châtelain et que nous nous apprêtions à faire le siège de son château. Nous avons emporté la barbacane en bois; nous avons brûlé ce travail avancé; nous nous sommes aventurés sur le pont de pierre au-dessus du fossé qu'on a pris soin de creuser plus large en cet endroit. Tout à coup, nous nous trouvons devant le vide : le pont est levé.

Il ne nous en coûte pas d'aller plus loin dans la voie de l'hypothèse : imaginons donc (rien n'était plus fréquent) que nous ayons

11° Puis desferment le bare, s'ont le pont avalé (Ibid., v. 2019); 12° A granz ciiaienes ont le pont sus levé (Prise d'Orange, v. 858, Cf. v. 1020); 15° « Ovre la porte, lai jus le pont glacier » (Aliscans, v. 1809); 14° Dame, la porte ovrez — Isnelement et rel pont m'avalez (Ibid., v. 1860) ; 15° Les portes firent clore, fermer et verroillier — El font les poris lever et contrcmont drecier (Renaus de Montauban, p. 50, v. 57, 38); 16° Treslos lor a les pons avalés et baissiés (Ibid., p. 70, v. 18); 17°Sorle pont en monta qui n'estoit pas levés (Ibid., p. 324, v. 25); 18° Puis vindrent en la tour, et très bien l'ont fermée — Et ont levéleponl qui estoit à l'entrée (Doon de Maïence, v. 5007, 5008); 19° Les portes sunt levées, li pont est sus levés (Gaufrey, v. 2557) ; 20° Ains a beissié le pont qui as caennes pent (Ibid., v. 9314) , 2l°-2">° V. plus haut (note 4, in fine) les trois textes du même roman où il est question de poidies et de poulion (v. 8555, 8975, 9002). Etc., etc. Au sujet du pont torneïs et de sa synonymie avec le pont levis, on peut citer les textes suivants : 1° Parmi la porte sunt eu castel guenci. — Amont sacièrknt le grant i'ûnt torneïs, — Cloent la porte et ferment le postis (Ogier, v. 7222-7224); 2° Monjoie escrient sus le pont torneïs (Ibid., v. 7092); 5° Dont lu la porte overte et deffermez — Et li granz ponz torneïs avalez. — Li Cuens i entre (Aliscans, v. 2004-2000); 4° Venus est jusqu'as liches, sus le pont tourné!* — Et voit le ber Ilernaut qui issoit du postis (Gaufrey, v. 517, 518); 5° Les quatre citations que Viollet-le-Duc a empruntées à la Charclle, au Renart et à Garin le Loherain (VII, p. 253) confirment la même interprétation, et le savant archéologue a raison de conclure que : « Les ponts torneïs étaient de véritables ponts levis. » = ' Textes sur le postis : 1° Et vit le pont contremont haut drecié, — Porte fermée, le postis veroillié (Ogier, v. 0009, 6070) ; 2° Parmi la porte sunt eu castel guenci; — Amont sacièrent le grant pont torneïs, — Cloent la porte et fervent le postis (Ibid., v. 7222- 72-.'4) ; 3° Mais aine mes cors soit d'armes desconfis — Que commis soie à garder ces postis (Le Loherains, Bibl. Nat., fr. 4988, f° 170); 4° En la baile entrent par un petit vostis (Girbers de Mets, Bibl. Nat.), fr. 19160, P 258); 5° Le pont lor ouiri-on, la porte et le postis (Gaufrey, v. 2490); 0° Et les iieus pons levés, la poulie levée (Ibid., v. 8973). Etc., etc. Le poslis avait en effet son petit pont levis, qui différait de l'autre on ce qu'il était levé par un seul bras et une seule chaîne (V. ci-dessus, flg. 81, le dessin qui représente la porte de Saint-Jean de Provins, etc.) ou par un seul bras et une double chaîne (lig. 85 et Dictionnaire d'Architecture de Viollet-le-Duc, I, p. 381, fig. 28). Yiollet-lc-Duc. d'ailleurs, s'est complètement mépris (Ibid., t. VII, p. 253)

LA VIE DOMESTIQUE DU CIIEVALIElt.

des intelligences dans la place et qu'un traître abaisse devant nous le tablier du pont-levis, où nous nous précipitons, farouches. Tout n'est pas fini, et la défense des assiégeants ne fait que commencer. Ils ont fait justice du traître qui nous avait livré le pont : ils l'ont tué, et nous voilà engagés dans ce terrible passage voûté qui est pratiqué, entre les deux tours, sous le pavillon central. Qui pourra

Fig\ 13. Porte du chiteao de MooUrgfo, d'après Daeerceau et Viollet-le-Duc (Di'lionnatre d'architecture, I, p. 381).

jamais dire les torrents de sang qui ont coulé, au moyen âge, dans ces longs couloirs sombres, et les milliers de cadavres qui en ont jonché le sol? N'importe : il faut aller jusqu'au bout. Le premier obstacle que nous rencontrions, c'est la porte avec sa barre ou son flaieV. A coups de hache, il faut briser la barre; il faut briser les vantaux qui sont armés de ferrures puissantes, et, en sueur, en sang,

sur le sens du mol postis, qu'il définit: •< une portion du tablier en charpente, qui s'ôtait à volonté et roulait sur des longrines. » = ' 1° 11 est rarement question, en nos chansons, des vantaux ferrés de la porte, et même de sa solidité : Jen vi ore un paumier à la porte ferrée {Doon de Maience, v. 509) Li huis furent de fer qu'il ne doutent noient (Ibid., t. 9040). III. mille Sarrazin ont la porte gardée — Que fu fête de coste de baleine quarrée (Gaufrey, v. 284, 285). 2° Celte porte était munie de verrous: Parmi les huis les ont feranl menez ; — Font les tourouz veroillier et fermer (Prise d'Orange, v. 856, 857). 3° Elle élail barrée ou garnie de grosses chaînes : Lors fu la porte overte et deffermée. — Après lui

â»2 LA VIE DOMESTIQUE DU CHEVALIER.

aller plus loin dans ce corridor sanglant. Nous pensons que l'espace <loit être désormais ouvert et libre. Point. Un bruit de chaînes se fait entendre, et, devant nous, une autre porte tombe d'en haut. Elle ne ressemble pas à l'autre; elle est à jour. C'est une espèce de grande grille; c'est « une claire-voie composée de pièces de fer et de charpentes assemblées, s'engageant et glissant verticalement dans deux rainures'. » En temps ordinaire la herse occupe, au-dessus du passage voûté, une chambre spéciale « la chambre de la herse », et on l'y fait mouvoir avec tout un système de treuils et de poulies dont la seule image pourrait donner une idée. C'est de là qu'elle s'abat formidablement devant l'assiégeant épouvanté. Au reste, cette porte couleïce n'est pas d'invention nouvelle, et il convient encore d'en faire honneur au .génie des constructeurs romains; mais elle joue, dans le château féodal, un rôle plus important que dans les villes romaines. Comme la porte, il faut, s'il est possible, la briser à coups de hache. Puis, il faudra tout à l'heure venir encore à bout d'une seconde herse et d'une seconde porte. Tant d'efforts exigent parfois de longues heures, durant lesquelles on a le temps d'être frappé ■cent fois et de mourir. Que de sang, que de sang!

ont la forme refremée, — A gratis chaînes d'anbcs pars bien serrée (Aliscans, v. 2203, '2294-2296). La barre de la porte s'appelait aussi : flaiel, flael. Et quant li l'ot ouverte, trait le flael arier (Gaufrey, v. 9528). De Y flaiel de le porte li fiert el' cief (Aiol, v. 2924). * Il ne faut pas confondre le postis avec la « poterne » « ou fausse poterne » qui était pratiquée dans un des murs de l'enceinte d'un château, pour donner accès dans les champs ou, en particulier, sur le verger. Dans E tic de Saint-Gilles, Rosamonde « desfreme un guicet d'uNE fauce posterne — Par u el sikut issir et les soiks pucheles, — Quant vient el' mois de mai, por colirla florete» (v. 1405-1407). C'est par ces poternes que s'enfuient les héros de nos chansons : Par la posterne qu'st au mur batilliet, — S'en istOgiers coiement, sans noisier (Ogier, v. 8600, 8601). Il en est de même de Renaud et de ses frères : Par la fauce poterne s'en est jus repairiés... — Renaus a la poterne soavet avalée — Et issent de V chastel coiement, à celée... (Renaus de Monlauban, p. 71, v. 55, 37; p. 72, v. 1, etc.) La « petite porte peinte d'azur » par où s'enfuit Girard de Roussillon (trad. P. Meyer p. 30, § C) n'est également qu'une poterne. Galopin, dans Elie de Saint-Gilles, s'échappe ainsi du château de Sorbrie : Par le fausse posterne issi de la chité (v. 2570. Cf. 854). On descendait par des marches jusqu'à ces poternes, pratiquées en contre-bas : Tous les degrés à la posterne vint (Gurins le Loherains, I, p. 219). Etc., etc. = * 1° La herse, connue des Romains et décrite par Végèce (Cataracta), n'est pas en usage au moyen âge avant le xu" siècle. 2° 11 y a parfois, sous la même porte, deux herses au lieu d'une, comme à Carcassonne (Viollet-le-Duc, 1. 1., VII, p. 321) et à Coucy (Ibid., p. 535), etc. 3" Le mécanisme compliqué de la herse est, grâce à d'admirables figures, très clairement élucidé par le même savant (1. 1., VII, pp. 321, 529-351. V. particulièrement, p. 351, les deux chambres consacrées aux deux herses de Coucy). 4° Nos poètes ne parlent qu'assez rarement de la herse : La barre couleïce i fu jus avalée (Renaus de Montauban, p. 410, y. 24). Une

Vous la connaissez maintenant, la porte de notre château1, avec ses deux tours, son logis central, sa galerie voûtée, son pont mobile, son po&tis, sa porte et sa herse. Ou plutôt non ; vous ne la connaissez pas tout entière, et, dans l'ardeur de la bataille, d'importants détails ont dû vous échapper. Vous n'avez pas remarqué, sous la galerie, cette petite porte et cet escalier qui conduit sur la plateforme du pavillon*. Vous n'avez pas remarqué, au-dessus de la porte, cette fenêtre qui éclaire le logis central et à laquelle, sous le nom de brelèche, on appliquera un jour le système des hourds1. Vous n'avez pas remarqué cette plaque de cuivre, sur laquelle on frappe, avec un marteau, un grand coup retentissant, et qui tient lieu de nos sonnettes contemporaines ou des antiques heurtoirs réservés encore aux seules églises*. Et enfin, quand vous avez: pénétré, vainqueurs, dans la cour de la ferlé, vous n'avez pu observer le singulier effet que produit, vu du dedans, cet ensemble architectonique de la porte de notre château. Au dehors les tours rondes lui donnent une silhouette accidentée : au deporte ot amont qui pendoit-pour couler. (Doon de Maïence, v. 10636.) Lest couller une porte qui ot soissante pies (Gaufrey. v. 2204). Et chil qui fu amont abali maintenant — La porte couleïche qui amont est tenant (Doon de Maïence, v. 4141 , 4142). Cf. Gaufrey, v. 9060 et suiv. = • Autant qu'il était possible, on ne donnait qu'une porte à un château : Li châtiai ne dote home qui de mère soit né; — N'iotque u>b astrée: bien la firent garder (Parise, v. 1680 1681). El' chastel n'avoit c'use emtrée (Dolopathos,v. 355). Quand il yen avait plusieurs, la plus importante s'appelait « la maistre-porte » : Devant le maislre porte encontre Josué (Elit de Sainl-Gille, v. 1248). Devant la maislre porte esta pié descendus. — Il n'i ot que trois portes ù sièges fut tenus (Renaut de Munlauban, p. 60, v. 4, 5) ; etc. = * Sunt amont as querniax, à lor maleûrée. — Se je lor puis freiner dechà dessous l'entrée, — L'uis petit du degré par ont il ont montée, — James n'en deschendront, s'iert la voûte crevée — Sus qui ils sunt munté, qu'à mortier est murée (Doon de Maïence, v. 10722-107"26). = » Le mot f breteche » a eu successivement plusieurs sens qu'il importe de déterminer suivant l'ordre même où ils se sont produits: 1° Un travail de dois, et particulièrement « un travail militaire e.n bois », soit pour la défense (castellum ligneum), soit pour l'attaque (beffroi, etc.) 2" On parait avoir, par extension, donné ce nom aux hourds m bois, puis aux hourds en pierre. (V. Elie de Saint-Gilles, v. 'iitiO. Renaus de ilontauban, p. 145, v. 15; p. 70, v. 20, etc.) 3' Quand le système des hourds fut appliqué aux fenêtres, « on donna ce même nom à la défense en pierre d'une fenêtre, portant sur le vide au moyen de corbeaux et dissimulant l'ouverture de cette baie » (J. Quicherat). On peut ajouter que ce même nom fut également donné aux hourds des portes et des « angles ». 4« La breteche, ainsi appliquée à la fenêtre du milieu sur la façade des Hotels de Tille, devint chez nous le balcon et la lotjgia en Italie. On proclamait du haut de la breteche ou breUke les actes publics, les condamnations, etc. C'est ainsi que le verbe breteker signifia « publier ». (Viollet-le-Duc, Dictionnaire d'architecture. II, p. 247). La déduction de ces différents sens est délicate, mais facile à saisir. = * Un bacin d'or à un piler trouva;... — Sour le bachin l'enfes trois cos sona — Et li palais tenli et resonna (Huon de Bordeaux, v. 4755, 4719, 4741). Et est venus là tout droit— Auposlis,

!i9k LA VIE DOMESTIQUE DU CHEVALIER.

dans les tours sont plates, et tout est rectiligne'. Pas de vains ornements, d'ailleurs : celte architecture n'en a pas besoin. Elle est d'une beauté sévère et utile : tout y sert à quelque chose, et rien n'y est laid.

La garde de la porte est confiée à un personnage important et déjà ridicule : le portier. Il a, dans le pavillon central, ou dans l'une des grosses tours, un logement qui déjà s'appelle « une loge'» et où il monte par un petit escalier. Ses fonctions sont graves et multiples, et il ne sera pas inutile de les énumérer ici, d'après les textes de nos poèmes. « Tenir le pont levé et la porte close, » tel est le premier de ses devoirs, et rien n'était plus nécessaire en un temps où l'on craignait par-dessus tout les surprises et les ruses de guerre, les espions et les traîtres. La consigne du portier était bien simple : « Ne laisser entrer personne. » Cependant, à tout moment du jour ou même de la nuit, on hélait le portier du dehors. C'était le seigneur lui-même qui revenait de quelque fêle; c'étaient les soudoyers qui achevaient leur ronde aux environs du château; c'étaient des hôtes qui arrivaient : « Hé! portier, ouvre-nous. » Dans les châteaux munis de « bassins » ou de planches de cuivre sur lesquels on frappait, c'était un tapage continuel, une véritable sonnerie d'église, et le portier de se précipiter cent fois hors de sa loge. Durant la nuit, il sautait hors du lit, mettait vite ses braies et courait. Et où courait-il ainsi? Il allait parfois jusque sur les créneaux, voir quels étaient les nouveaux venus; d'autres fois, il s'accoudait, pour les dévisager, sur la petite tourelle qui, dans quelques châteaux, trouvait sa place entre les deux grosses tours; puis, dans l'un ou dans l'autre cas, quand le pont était baissé, il ouvrait le petit guichet de sa porte 3, et leur parlait au travers : « Qui êtes-vous? « Que voulez-vous? » Si la réponse ne lui plaisait pas, il fermait brutalement le guichet et, enflant sa voix : « Vous n'entrerez

et i avoit — Une grant platine pendue — De coivre, et il l'a bien veûe — El un martel quidelès pent. (Chevalier as deusespëes,v.?>T2\.) Ces deux exemples sont donnés par Schultï (I, p. 28). =* V. le beau dessin de Viollet-le-Duc (Dictionnaire d'Architecture, VII, p. 355). l'our les heurtoirs, réservés aux églises, voy. le même érudit (Dictionnaire à l'Architecture, VI, p. 82 bis). = * La dessus en sa loge parles degrés monta (Renaus de Montauban, p. 445, v. 18). Le portier estoil fort subject au chault et ou hasle l'esté, et l'yver au froit et à la gellée (Le Jouvencel, œuvre du XV" siècle, I" partie, chap. I). = 5 Sur le guichet de la

LA VIE DOMESTIQUE DU CHEVALIER. â95

« pas, » leur disait-il. Le plus souvent, il les priait d'attendre, et allait, jusque dans la grand'salle, consulter soit le chambellan du seigneur, soit le seigneur lui-même : « Faut-il ouvrir à ces « gens-là?» On avait très sagement exigé qu'il consultât toujours le baron, avant de baisser son pont et de deffermer sa porte. Il n'y manquait jamais, ou presque jamais, et si on lui disait: « Ouvrez », il levait le pont, déverrouillait l'huis du grand portail ou celui du postis, ôtait la barre, et s'inclinait d'autant plus bas au passage des arrivants qu'il les jugeait, au flair, plus puissants et plus riches. En un certain nombre de châteaux, le portier exerçait, en outre, le métier de guetteur, parfois celui d'huissier, et enfin était appelé à foire jouer, surtout en cas d'attaque, le mécanisme assez compliqué de la herse. C'était « un homme occupé1. »

Que le portier eût alors quelques défauts, il serait inutile de le nier. Il était paresseux, musart, et se chauffait volontiers, comme • un lézard, au soleil de la cour. On peut, sans le calomnier, ajouter qu'il était un peu poltron, fort ami de son repos et de ses

grande porle, à travers lequel le portier engageait la conversation avec les arrivants, voy. Aiol, v. 7792 et suiv. ; Renaus de Montauban, p. 511, v. 11, etc. = ' Textes sur les fonctions du portier : 1* La porte ert close.... — Et li Danois apela le portier: — « Ocrés la porte et le pont abaittiét » (Otjier, v. 5859, 58*12, 58C3). 2° Charles ordonne au portier de tenir la porle fermée tout peine d'avoir let yeux arraché* [Girarl de Iloussillon, trad. P. Meyer, p. 55, § 108). 3' A le porle le Roi (Anlialmes) lout droit s'est arestés. — Il esciie à l'porlier: « Amis, la porle ovrés »... — Quant li portiers l'entent, en pies s'en est levés :

— Il ovri le guicet tant qu'il ot esgardé... — * llovn le guiect, s'a le baron coisi... — Quant li portiers l'entent, la porle li ovri, — Isnelement et tost le laisse aval venir : — « Sire, disl li portiers, entendes chà à mi. — Entendes moi un poi, par la vostre merclii, — S'irai as cambrelens vo message furnir»... — Li portier» est montés tous les degré» marbrin» — Et a croie fanel, li cambrelens i vint (Aiol, v 778l-78."iii). 4° Gilebsrs a le poriier ;ipelé :

— f Oevre la porle, lai nos leanz entrer »... — Et cil s'en torne sanz plus de l'arester ; — Pe l'palès monte les marberins degrez : — Arragon trouve séant lez un piler... « Va donc, beau frère, lai les ceani entrer »... — Et cil lor corl la porte deffermer (Prise d'Orange, y. 4111-415). 5* Choisissent le portier, si l'ont araisonné : — « Hé, portiers, biaus amis, de vos nos soit graé — Que nous puissions entrer laiens en la cité. » — Quant li portiers l'oî... — La porte lor ovri, le pont a avalé (Renaus de Montauban, p. G. v. 21-28). G* Il montent sor le mur, à l'portier escrièrent... — Li porliers s'en torna sans nule demorée, — Venu» eit à la taie... — « Là defors a trois ostes.... — Venés à els parler. » — Quant li baron foirent, nuques ne s'aresterent — Venu sont à la porle...

— Le guicet font ovrir. (lbid., p. 149, v. 8-50. Cf. p. 442, v- 14; — p. 415, v 22.) Et vienent sor le pont, s'ont le portier crié. — Li portiers les perçoit, s'a le pont avalé.

— Venus est au guicet, t'a le verroil tiré. — Defors a mis ton chief, s'a nos barons Visé :

— i Seignor, qui estes vos qui sorcest pont montés? » — « Nos sommes home Kaile... — « Va, si nos di Renaut qu'il viengne à nos parler... — Sire, disl le porliers, je lor dirai t assés ». — Atant t'en monta cil conlrcmonl les degrés, — Venus est en la sale, si a Renaut trové (lbid., p. 311, v. 9-20). 8' Si a ouvert la porte et le pont abessiés (Gaufrey, v. 228G).

h9Q LA VIE DOMESTIQUE DU CHEVAL] Eli.

aises', et nous avons déjà vu comment le portier du château de Laon accueillit un jour les propositions de Roland qui lui promettait de le faire chevalier : « Je n'aime pas les coups' ». Mais le portier a deux défauts qui dominent tous les autres : il est très insolent5, et il est très corruptible*. Il commence généralement par être impertinent et finit par être vénal, et rien n'est instructif, à cet égard, comme un épisode du Moniage Guillaume. Bernard du Fossé veut entrer à Paris, et le portier lui barre résolument l'entrée de sa porte : « Ouvre-moi, et je te « donnerai cinq sous de Parisis. » La galle l'ot; s'en a gilé un ris. Il va sans dire que Bernard entra 5. Le portier, à qui Renaud de Montauban offre, pendant la nuit, un anneau d'or et qui, enfin, se résigne à l'accepter, entre lui et la lune son anel esgarda*. Il le met dans sa main, le soupèse, et quand il sent qu'il est lourd, en éprouve une grande joie dans son cœur. Je ne puis, à mon grand regret, mentionner tous les portiers insolents : ils sont trop nombreux \

II y aurait sous ce titre : « Les légendes de la porte », à raconter ici de longues histoires, où passe un souffle héroïque. On est forcé de choisir entre tant de richesses; mais comment ne pas rappeler

9° Trestout nu en ses braies se leva le portier — Et a prises les clés... — La granl porte devant ala desveroullier — Et quant il l'ot ouverte, trait le flael aricr (Ibid., v. 9525-9528). 10" Amont sus le portail est maintenant puiés, — Lest couler une porte qui ot soissante pies (Ibid., v. 2292, 2293). Etc., etc. = * Et se seoit ileuc comme musait qui bée (Doon de Maience, v. 10705). — * Aspremont, éd. Guessard, p. 15, v. 40-87, et p. 16, v. 1-15. = 5 Auberi, éd. Tobler, p. 59, v. 16 et suiv.; Elie de Saint-Gilles, v. 801 et suiv.; Aiol, v. 2779 et suiv. = * Auberi, éd. Tobler, p. 60, v. 29 et suiv; Rcnaus de Montauban, p. 330, v. 26 ; p. 442, v. 32, etc. = s Le portier est ici appelé « gaite » : La gaile apele si l'a à raison mis : — « Lai moi leanz, dist liernars, dolz amis. « — « Qui estes vos », la gaite répondit. — « Je sui Bernarz de l' Fossé, je l'vos di. » — « Et quieus deables avez vos « or çà quis? » — « Ge vueil alcr là dedenz à Paris. — N'i enterroiz, fet-il, se Dex m'aïst — « Trusquà demain que jor iert esclarci. — Encor serons, ce croi, par vos boni, — Et jor « et nuit fêles la porte ovrir. » — Et dist Bernarz : « Ne te courouce ci; — Oevre la porte, « lai moi le pont venir. — Ge te dorrai cinc sous de Parisis. » — La gaite l'ot, s'en a gité un ris : — « Bernart, dist-il, ge cuit tu m'as menti. — Quel vis deable t'ont or si « enriebi? — Mes toutes voies m'en irai jus à ti : — Mes, se ge n'ai les deniers que « tu diz, — N'i enterras jusqu'à demain midi. » — La porte ovri, ne le misi en oubli, — Bernarz li done cinc sous que je vous di — Et cil les prist qui joieus en devint, etc. (Moniage Guillaume, Bibl. Nat., fr. 774, f° 222). = 6 Renaus de Montauban, p. 443, v 20, etc. = ' La condition de portier était dès lors considérée comme très peu relevée. On en peut juger par les vers suivants de Fierabras : Rollans, li niés Karlon a Namlon apelé : — « Sire, vous remanrés o Tieri l'aduré — l'or garder ceste porte tant qu'estrons « retorné » — (( Sire, respont li Dus, dont ai-ge mal dehé, — Se je suis vos portiers en tres- « tout mon aé. — Pour ce se je sui vies, ne m'aies en ville » (v. 5207-5212).

cette scène, trop peu connue, de notre Renaus de Montauban, où le héros de ce beau poème, après avoir fait un sévère examen de toute sa vie passée, prend la résolution de quitter le siècle et de se donner à Dieu. L'idée qui domine alors ce vieux chevalier, c'est qu'il a tué trop d'hommes : Par moi sont mort mil homme dont j'ai le citer dolent. La guerre, qui lui est jadis apparue si belle et avec des couleurs si radieuses, ne lui semble plus maintenant qu'une brutalité et un crime, et il ne songe qu'à sauver son âme : Se puis marne saluer, plus ne demant noient. Le moment, d'ailleurs, est bien choisi pour prendre une décision aussi chrétienne : Renaud est au faîte de la fortune, il est au comble du bonheur; ses enfants ont triomphé des traîtres qui les menaçaient et sont maîtres de leurs fiefs ; ses frères jouissent en paix de la gloire de leurs antiques exploits. Tout va bien, et Renaud ne se sent plus utile a rien, ici-bas, qu'à vivre placidement heureux au milieu des siens, ou à faire pénitence. C'est à ce dernier parti qu'il s'arrête, et il se met résolument à l'œuvre. Au milieu de la nuit et quand tout le château est plongé dans le silence, il se lève, se revêt d'habits de mendiant et, nus pieds, sans bruit, descend jusqu'à sa porte. Le portier s'éveille et est fort étonné de voir son seigneur à une telle heure et en un tel costume : « Je m'en vais « éveiller vos fils et vos frères. — Gardez-vous-en bien, mais dites- « leur seulement de prier pour moi, et que je les salue. — Que « leur dirai-je encore? — Comme dernier conseil, comme volonté « suprême, je leur laisse ces mots : Qu'ils pensent de bien faire. « — Et où allez-vous ainsi ? — Je vais sauver mon âme et vivre « saintement. » Le portier alors le laisse passer, et le grand Renaud, ce vainqueur, ce héros qui avait tenu Cliarlemagne en échec et délivré le Saint Sépulcre, s'enfuit comme un voleur, à travers champs, embronciés sous sa cape et les yeux cloués à terre, n'osant regarder ni derrière lui, ni en haut. Il court à son salut, et s'éloigne à pas précipités de ce cher palais où respirent tous ceux qu'il aime. Voici cependant que le beau et frais matin descend sur la terre. Les premières lueurs du jour éveillent les fils de Renaud, et ils se rendent à la chapelle pour y entendre la messe. D'ordinaire, Renaud les y précédait et entendait matines avant eux. Mais, ce jour-là, ils ne voient pas leur père et com-

mencent à s'inquiéter. « Renaud, où est Renaud? » Ils le cherchent, ils courent à sa chambre. Le lit est vide ; l'armure du baron, son épée, sa lance, ses vêtements sont là; son cheval est à l'étable : « Renaud, où est Renaud? » C'est alors que le portier leur raconte, tout en pleurs, l'aventure de la nuit : « Yous ne le verrez plus, et voici ce qu'il m'a prié de vous dire : « Si vous « l'avez jamais aimé, aimez-vous les uns les autres et ait cascuns se «part ensi c a devisé. » Ils pleurent, se pâment; puis, montent à cheval et battent jusqu'au soir tous les bois d'alentour. Peine inutile! Pendant qu'ils cherchent ainsi celui que leur cœur « regrette doucement », une sorte de géant, couvert de haillons, traverse en se cachant la grande forêt ombreuse, mangeant des pommes sauvages et des mûres, et se demandant dans quel monastère, dans quelle religion il pourra expier dignement toutes ses fautes. C'est Renaud (vous l'avez reconnu), qui poursuit son chemin pour sauver son âme de pechié criminal et ne s'arrêtera qu'à Cologne, où il se mourra, pauvre manœuvre, pauvre ouvrier de Dieu, au service des maçons de Saint-Pierre1.

Si chrétienne que soit une telle scène, elle n'égale pas en hauteur le drame qui a rendu à jamais célèbre, dans notre histoire légendaire, la porte, la belle porte de la ville d'Orange. C'est le jour même où Guillaume livre aux païens la bataille d'Àliscans, la grande et décisive bataille d'où va dépendre tout le sort du monde chrétien. Ce soir, ce sera Jésus-Christ ou Mahomet qui sera le maître de la terre. A Orange, autour d'Orange, tout est haletant. On chercherait vainement un homme dans les champs ou dans la ville : tous se battent. Un silence énorme pèse sur tout ce pays, et il n'est personne qui ne sente la solennité de cette heure. Nos combats modernes, nos combats d'artillerie, sont bruyants; mais, au moyen âge, les plus grandes mêlées ne faisaient pas grand tumulte. C'était une autre sorte d'effroi, et qu'on éprouvait bien vivement ce jour-là dans Orange, à quelques lieues de la grande bataille. Il n'était resté dans toute la ville que deux hommes : un portier et un prêtre. Le portier, pour veiller au pont-levis; le prêtre, pour veiller aux âmes. Dans

1 Renaus de Montauban, p. 442, v. 10 ; — p. 447, v. 20.

la grand'salle et dans toutes les chambres du château, le long des murs, sur les chaières, sur les formes, sur les bancs, debout contre les parois, on ne voit que dames muettes et pantelantes. Ce sont les femmes dont les maris se battent, là-bas, à Aliscans. Les petits enfants, qui n'y comprennent rien, grimpent sur les genoux de leurs mères, et rient. Mais rien ne répond à ce rire, et tout est morne: « Comment finira la bataille? Seront-ils vainqueurs? « Reviendront-ils? »

Guibourc est au milieu d'elles, plus virile qu'elles toutes, et pensant bien plus à son Guillaume qu'elles ne pensent à leurs fils, à leurs pères, à leurs maris. Au dehors, on n'entend rien, si ce n'est peut-être, de temps en temps, quelques clameurs qui s'éteignent dans un silence lointain. Dieu ! quelle attente !

Tout à coup le « portier » entre dans la salle, effaré, et, au milieu de toutes ces femmes qui se lèvent et jettent les yeux sur lui, s'écrie : « Un homme est là, à la porte, qui veut entrer. — Et « qui est-il? — Il prétend qu'il est Guillaume. » Un frisson court aussitôt dans toutes les veines de Guibourc. Elle se précipite, inquiète, incrédule, défiante, et se montre au dehors, à la petite tournelle', entre les deux grosses tours. De l'autre côté du fossé, un chevalier, de taille immense, l'attend, immobile. Chose curieuse: il est couvert d'armes arabes: « C'est un païen, se dit « Guibourc, et il lui faut fermer notre porte. Païen, païen, tu « n'entreras pas. » Lui, cependant, d'une voix tranquille et triste: « Je suis Guillaume. » Il n'a pas le loisir, hélas ! de lui raconter comment, pour échapper à cent mille Sarrasins, il a été forcé de se revêtir d'armes sarrasines, et de quelle façon celte ruse l'a sauvé. « Je suis Guillaume, » dit-il, et de grosses larmes tombent de ses yeux sur ses joues. Ses bras sont rouges de sang; ses yeux sont gonflés de pleurs: « Vingt mille Turcs me poursuivent; « ouvrez, ouvrez-moi. » On entend, en effet, un vague bruit qui va grandissant et ressemble au galop de plusieurs milliers de

'Le portier «sor la lornele s'est aie apuier» (Aliscans, v. 1812] ; puis «de la lornele s'est moult tost dévalé » (v. 1842). C'est as crestlaus que vient Guibourc, atnonl sur le fosez (v.l8a7).Pouravoirl'iilée de celte lornele,\oy. le dessin de Viollet-le-Duc, en son Dictionnaire d\lrcAitecfure,t.VII,p.333(portedeLaon,àCoucy-le-Chàteau).lJneautredisposilion(celIe del'entréedu château de Mon targis)nous montre comment on pouvait, du haut des créneaux, parlera quelqu'un qui se présentait à la porte (flg. 83. Cf. Viollet-le-Duc, 1. 1., 1. 1, p. 381).

chevaux; mais Guibourc n'est pas encore convaincue: » Votre « voix ressemble bien un peu à celle de Guillaume, mais il y a « tant de gens qui se ressemblent au parler. » Le Comte l'entend, et, sans mot dire, délace sa ventaille et la laisse tomber, rejette son heaume derrière ses épaules, et montre à Guibourc sa belle tète nue, toute sanglante : « Regardez-moi, dit-il. Est-ce bien « moi? » Elle se penche; elle le regarde, frissonnante; elle va le reconnaître enfin, quand soudain de grands cris se font entendre. Ce sont des prisonniers chrétiens, ce sont des captives chrétiennes que les Sarrasins vainqueurs poussent devant eux, comme un misérable troupeau. Les malheureux sont chargés de chaînes; on les bat; ils hurlent de douleur. A ce spectacle, tout le sang de Guibourc lui monte en la tète: «Eh quoi! dit-elle au nouveau « venu, tu prétends être Don Guillaume le baron, tu prétends « être ce fier bras couvert de tant de gloire, et tu supportes « tranquillement la vue d'une telle infamie! Non, non, tu n'es « pas Guillaume. Guillaume n'aurait jamais laissé, lui vivant, lui « présent, traiter des chrétiens de la sorte. Tu n'es pas, non, tu < n'es pas Guillaume ! » Alors ce vaincu, cet exténué qui se bat depuis soixante heures et qui a déjà tant perdu de son sang, ce héros rajuste en silence sa ventaille et son heaume et, l'épieu au poing, se lance parmi les païens. Il les attaque, il les atteint, les frappe, les tue et, seul contre cent, délivre les prisonniers et les captives. Puis il revient près de Guibourc : « Suis-je Guillaume? » Les portes s'ouvrent, les portes d'Orange, et le pauvre comte peut enfin rentrer dans sa ville. Il était temps. Guibourc, qui le croirait, Guibourc doute encore. Ce qui l'étonné, ce qui la stupéfie, c'est de voir un Guillaume qui ne soit pas vainqueur : elle était si habituée à cette perpétuelle et joyeuse victoire! Certes, il ne lui déplaît pas de remplir sa fonction de chrétienne, en donnant à ce vaincu tous les soins auxquels il a droit. Quinze blessures, le corps en morceaux et en sang, de grosses larmes qui coulent de ces yeux de soldat : voilà qui attendrirait le cœur le plus dur. Mais non, elle se révolte, elle se cabre, et l'idée de la défaite la rend insensible à toute autre douleur : « Non, non, lui dit-elle, il n'est décidément pas pos- « sible que tu sois Guillaume : car, si tu étais Guillaume, tu serais

« vainqueur. » Voilà bien un raisonnement de femme, et il n'est pas loin d'être superbe à force d'être illogique! « Enfin, lui dit-elle, où sont tous les Français? — Morts. — Où sont tes barons? — Morts. — Où sont tes neveux? — Morts. — Où est Vivien, que j'aimais tant? — Mort. » Et, à travers ses sanglots et ses larmes, il ne cesse de répéter, comme un enfant : «Morts, morts, ils sont tous morts à Aliscans. » Alors, se redressant soudain, inspirée, presque farouche, contenant ses propres larmes, et redevenant virile avec cette étonnante rapidité dont les femmes ont le secret : « Pas de repos, s'écrie Guibourc. Il s'agit de venger Dieu et « la gent de France. Pars, et va réclamer à Paris l'aide de l'Emet pereur.Va. » Elle ne songe plus aux quinze blessures de son Guillaume, au sang dont il est couvert, à ses soixante heures de bataille : « Pars, pars! — Si j'envoyais là-bas un messager en ma « place? — Non; pars toi-même. — Mais je le vais laisser seule. — « Je l'entends bien ainsi, et soutiendrai seule le siège contre les « Turcs. Je monterai sur les remparts, et les tuerai de là-haut. « Pars. » Ils tombent enfin dans les bras l'un de l'autre, et c'est à la dernière et suprême minute , c'est quand cet admirable Guillaume va de nouveau franchir cette porte qu'on lui a ouverte avec tant de défiance, c'est quand il va entreprendre un si rude et si long voyage à travers toute la France, c'est alors seulement que Guibourc redevient femme un instant et lui dit, les yeux tendrement fixés sur les siens : c Tu en verras là-bas de plus « belles que moi, et tu vas m'oublier. » V.I lui , avec l'austérité grossière et splendide d'un féodal que le christianisme a dompté et transfiguré : « Non, non, dit-il, je vous jure, dame, « que je ne toucherai jamais d'autre bouche que la votre. » L'eau du cœur lui monte aux yeux ; il attire Guibourc entre ses bras, la couvre de baisers et, raffermissant son âme, tandis qu'elle s'accroche à lui et lui crie : « Souviens-toi de cette « malheureuse », il monte héroïquement à cheval, se baisse pour l'embrasser une dernière fois, pique des éperons, et s'éloigne en pleurs. Que Dieu le conduise, et la Vierge Marie!

Telle est cette scène splendide où toute la nature humaine se révèle, agrandie par le Christ. On me permettra peut-être de plaindre ceux qui lui préfèrent, sans la connaître, les scènes de

VOclyssée ou de Vlliade. J'ai connu jadis les voltairiens et qui n'avaient guère lu que le Dictionnaire de philosophie. Ils pleuraient en la racontant1.

Les « légendes de la porte » pourraient fournir la matière de bien d'autres récits; mais il faut se borner, et se résoudre à entrer enfin dans la cour de notre château. C'est dans la baille extérieure, dans la première enceinte, dans la cour basse que nous pénétrons tout d'abord, et elle est immense. Un petit village s'y est formé*, à l'ombre des grands murs. Au milieu, l'église5, qui est une paroisse, lance en l'air son clocher pointu, et, tout à l'entour, se sont groupées de petites maisons dont le toit fume et où travaillent les anciens mansionarii. On y entend, durant tout le jour, le bruit tranquille du bon travail des champs, qui se mêle au tapage des braves ouvriers du métal et du bois : forgerons qui battent le fer, charpentiers qui scient les longues poutres, moulin qui tourne, meunier qui chante en portant des sacs, ânes qui recanent, chiens qui aboient, hommes qui crient, vilains qui labourent (rude besogne*). Depuis quelques années il n'y a plus de serfs dans le pays; mais, bien souvent encore, les vilains ont la vie triste. La pâle vie, comme dit le poète. Vous les voyez, en ce moment, sortir par la poterne et se disposer à houer les champs qui sont là-bas, derrière le verger, hors des murs. Près du moulin, voici le four banal où l'on sent une bonne odeur de pain frais5. Devant l'église sourd une jolie fontaine avec un lavoir6 où jasent les femmes, et non loin s'étend un vivier

1 Aliscans, èi. Junckbloet, v. 1785-2294. Pour compléter ces légendes de la porte, lire dans Renaus de Montauban (p. 70, v. 23 et suiv.) l'épisode du traître Hervieu qui introduit perfidement Charlemagne dans le château de Montessor : Venus est à la porte, s'a les verrous lachiés, — L'emperere de Rome ne s'est mie atargiès, etc. = s Pour la peinture d'un bourg dans un château, voy. Ogier, v. 6756, 6762, 6769, 6782, etc. = 3 La grande cour du château de Falaise renfermait des constructions dont il reste à peine quelques débris et une église, dont quelques parties appartiennent au xu" siècle (De Caumont Abécédaire, 1. 1., p. 426). = 4 Doon de Maicnce, v. 2787-2791. — 11 ot... — Fevrez et carpentiers ferir et marteler, — Et bruire chez moulins et cbele gent crier — Kl les chiens abaier, les asnez recaner — Et ferir de fieaus et chez vilains houer. Etc. = 5 Ogier, v. 85i8, 8555 et suiv. = « Voy. encore dans Ogier (v. 6667 et suiv.) une très jolie description de fontaine-lavoir : « Une fontaine sort en mi le castel, — Far un conduit vint corant à ruissel. — Laver i puéent serjant et damoisel, — Corjois et dames, chevalier et dansel. — Et redescent d'autre part au tuiel — Parmi la tor qui fu faite à cisel. — De 1' bruit de lui tornent troi molinel, etc. » Somme toute, il y a une source dans le château ; on prend soin de l'endiguer dans un conduit ; on en fait un lavoir ; on l'aménage pour entretenir

poissonneux qui serait d'une précieuse ressource en temps de siège*. Près de la grande porte on a, durant la dernière guerre, disposé un charnier, devant lequel se signent tous ces chrétiens en passant*. Au premier danger, tout ce petit monde se précipiterait dans la haute cour, et bientôt dans le donjon lui-même, pour se mettre plus sûrement à l'abri s. Encore qu'il n'y ait pour nous aucun péril, nous ferons de même, et entrerons hardiment dans la baille intérieure qui est séparée de la première enceinte par un mur crénelé et une porte fortifiée. Encore une herse ! Passons quand même. Mais nous voilà bien déçus : nous nous imaginions trouver, de l'autre côté, le donjon tout près de nous et à la portée de notre main. 11 n'en est rien, et ce ne sont, de toutes parts, que bâtiments et dépendances de toutes sortes. Là, est l'écurie, la mareschaucie du seigneur4 qui, dans certains châteaux, est reléguée dans la baille extérieure. Contre les murs, s'appuient les magasins et les celliers5. Voilà, un peu plus loin, avec son odeur de fauve, une petite ménagerie où l'on nourrit deux ours'; et, tout près, voici la fauconnerie où sur leurs perches, nettoyées avec soin, se tiennent les faucons tout droits, l'œil hagard et un peu bête, attendant la visite du baron qui les vient voir deux fois par jour, mais attendant surtout la bonne viande chaude ou la proie vivante. Il faut bien l'avouer, tous ces petits édifices sont sans majesté et sans grâce. 11 en est deux, dont nous n'avons pas encore parlé et qui dominent tous les autres: c'est la chapelle avec sa nef unique et sans clocher; mais c'est

plusieurs moulins à eau; elle passe enfin sous le donjon et va se jeter dans le Rhône I n foutaise tipe, au ni* siècle, est celle de Provins (Viollet-le-l)uc, Dictionnaire d'Architecture, t. V, p. 52'J). = ' Ogier, v. 6072. Cf. Doon de Maicnce, où il est question (?) d'un vivier organisé au haut d'une tour: Scur la tour ot un lac et un moult rjrant vivier — Trestout plein de poissons (v. 11058 et suiv.). = » llenaui de Montauban, p. 510, v. 20. ='Le feu grégeois est employé par Charlemagne qui, à tout prix, veut réduire Castelfort : tout \e bourg greignor est en flammes, mais le Donjon résiste, et tous les habitants du bourg s'y réfugient avec leurs enfants dans les bras : La gent s'enfuient, lor avoir ont guerpi, — Lor enfans I portent.... — Droit à la tor comencenl à fuïr ifijier, v. 0750 et suiv.). =* Renaus de Montauban, p. 91, v. 22. Li estauble sont deleis, — Greniers, chambres et cuisines. — Huit i ot riches officines (Dolopathos, p. 350). = 5 Ogier, v. GOoi-0056 : Cierque les chanbres 'et le» parfont celien. — I trove assés à boire et à mengier, — Et car salée, pain et vin et daintiés, — Fucrre et avainne, etc. = « Garins li Loherains, II, p. 218. Dans certains châteaux, il devait, en effet, y avoir des ménageries pour les ours et les vers que les seigneurs nourrissaient (Itenaus de Montauban, p. 152, v. 3; Elie de Saint-Gilles, v. 1642, elc. Cf. la note de Paul Meyer, eu sa traduction de Girart de Roussilton (p. 50, note 5).

surtout la cuisine qui attire tout d'abord le regard et ressemble presque à une petite église1. Supposez « une grande cloche par terre, munie d'un tuyau à sa partie supérieure ». C'est plutôt étrange que laid. Dans les grands monastères, où l'on a plusieurs centaines d'hommes à nourrir, on a multiplié le nombre des âtres et des tuyaux : cinq à Marmoutier, six à Yendôme, plus encore à Fontevrault. Mais, dans notre château, le tuyau central suftit, et l'on peut aisément, dans cette belle cuisine bien construite et bien aérée, faire cuire un mouton tout entier, voire un petit bœuf. Le baron ne dédaigne pas d'y venir donner ses ordres, activer le service, gourmander le keux*. Elle n'a qu'un défaut, cette cuisine monumentale : c'est qu'elle est loin de la salle où l'on dine, et les écuyers et sergents sont forcés, leurs paons rôtis entre leurs mains, de traverser la cour et d'escalader le perron, avant d'arriver jusqu'aux convives. Quelques seigneurs ont voulu remédier à ce grave inconvénient en plaçant leur cuisine dans les sous-sols de leur donjon ; mais l'ancien système -a presque partout prévalu. Et véritablement, c'était le bon.

Dans les palais, le grand corps de logis rectangulaire où est ménagée la grand'salle, ce bâtiment superbe avec son perron et ses fenêtres cintrées, s'étend majestueusement entre le donjon et la chapelle. Mais, dans les simples châteaux, il n'y a que le donjon.

Or, dans un château, le donjon est tout: le reste ne compte pas. Ce que nous avons vu, ce que nous avons étudié jusqu'ici, ce sont des bagatelles, des inutilités, des riens; mais le Donjon, lui, est encore, au douzième siècle, ce qu'il était au neuvième : le suprême refuge, la dernière ressource du féodal poursuivi jusque dans son repaire Le mol n'est pas trop fort, et le donjon est souvent un repaire, autant et plus qu'un foyer. Parfois une tanière, où se

1 Viollet-le-Duc, Dictionnaire d'Architecture, IV, p. 461 et suiv. Voy. les belles figures des pp. 4-'3o, 469, 470. = s Lorsque Maugis. commande le diner qui esl offert, dans le château deMontauban, aux messagers de Charlemagne : S'avale les degrés — El vient en la cuisine; s'a lekeu apelé : — « Amis, ce dist Maugis, à moi en entendes.... — Que il n'ait chevalier « là desus au disner... — Ki n'ait un grant paon (Iicnaus de Monlauban, p. 312, v. 50 51). 11 encontra Maugis, le bon larron prové — Qui vait en le cuisine por le mangier haster (Ibid., p. 199, v. 55, 50). Sur le point d'être adoubé, W'itasse, fils du comte de Boulogne, sert le roi d'Angleterre à table : A tôt le premier jor qu'il vint en la quisine — Dona

défend un fanve. On a pu franchir le fossé, briser le pont, enfoncer la porte, emporter les murs et les tours de la double enceinte, occuper les deux bailles, incendier le village, l'église, la chapelle, et jusqu'à la cuisine : le Donjon reste, énorme, inaccessible, vainqueur'. Dominer l'assiégeant, tout est là, et la force est alors dans les hauteurs. Il y a bien longtemps qu'on ne le fait plus en bois, ce fameux donjon, et qu'on est dégoûté de ces grandes huttes carrées du neuvième siècle, avec leurs platesformes couvertes de peaux de bête encore saignantes. Les donjons ne sont plus qu'en pierre, nos poètes disent « en marbre » ; mais ils exagèrent, et leurs lors marberines* ne sont que des lors perrines. L'appareil, d'ailleurs, est le même que pour les tours et les murs de l'enceinte. .Mais c'est sur la hauteur du donjon, c'est sur sa largeur qu'il faut principalement insister, et le lecteur doit, pour bien voir les choses, se faire ici l'idée d'une masse immense, d'une tour très élevée, perchée sur une motte ou sur un rocher, dominant, non seulement toutes les fortifications du château, mais encore toute la campagne, à plusieurs lieues. Bcaugency avait cent trente-deux pieds de haut et soixante-douze de large; Loches, « qui est peut-être le plus beau donjon de France », n'avait que cent pieds de haut, mais offrait extérieurement soixante-seize pieds dans sa plus grande largeur; Chàteau-sur-Lpte avait dixhuit mètres de haut, et son diamètre extérieur était de onze mètres5. Je ne veux pas faire ici un bond jusqu'au treizième siècle et parler de ce donjon géant de Coucy, de ce donjon exceptionnel, de ses soixanle-qualre mètres de haut et de ses trente et un mètres de diamètre*. Notre donjon, lui, n'a que soixante pieds d'élévation, et trente-huit de diamètre; ses murs sont épais de dix pieds.

à 1* maistre keu un pelichon d'ermine (Godefroi de Bouillon, v. 817, 848). = ' Si fist faire les murs et baisier les fosez. — Et une toi- moult haute por asaut andurer (Partie, v. 1071). Uu-qiie la tor qi est de marbre bis (Ogier, v. 0709). = » Et Glorielc, celé lor marberinc (Prise d'Orange, v. 357). On attribue quelquefois aux donjons des matériaux légendaires. A Castelfoiï, « la tor fu fors, de l'ovre as Sarrazins ; — Tos li mortiers en fu de sanc bouli. — Ele ne dote perriére ne engin (Ogier, v. 0700-0709). D'autres donjons, d'ailleurs, sont attribués aux Sarrazins, ou à Lésar, ou à des constructeurs encore plus improbables : Gains le fist, il et Abel ses frère (Ogier, v. 0041). 11 s'agit toujours de Castelfort où Ogier résista si longtemps à l'effort de tout l'Empire. = 3 Tous ces chiffres sont empruntés à M. de Caumont (Abécédaire, 1. 1. : Beaugency (xi* siècle), p. 417 ; Loches (xT-xii*), p. 420; Chàleau-sur-Epte(xu' siècle), p. 477. = * Voy. Viollet-le-Duc, Dictionnaire d'Architecture, t. IV.2G5, etc. Le donjon de Coucy, achevé en t'230, est la plus belle construction

L'architecte qui vient de l'achever a voulu innover, et ne lui a pas donné la forme carrée de tous les donjons du pays. Il est certain que celte forme est celle que le douzième siècle a par-

Fig. 86. Le donjon de Provins. Dessin de CU. Fiehot.

ticulièrement affectionnée ' ; mais il ne faudrait excéder en rien, et l'on doit se persuader qu'à cette même époque, sous le règne de Louis VII et sous celui de Philippe Auguste, les cervelles des

militaire du moyen âge qui existe en Europe (Kti.,p.74). = 'Une des épithètes les plus ordinaires de tor (dans le sens de donjon) est : « quarrèe ». Et cela, même dans les romans du xm° siècle (Doon de HJaience, v. 42 et 49o ; Gaufrey, v. 3510, etc., etc.). M. de

constructeurs ont très vivement travaillé. C'est alors qu'on essaye, comme à Étampes1, de la forme du quatre-feuilles; comme à Provins, d'un octogone, flanqué de tourelles et surmonté d'une flèche'* ; comme à Gisors, d'une tour polygonale collée contre un donjon carré5. La forme carrée est rarement très pure, et les donjons sont plus souvent carrés-longs, avec de larges contreforts et des tourelles aux angles. Mais enfin notre architecte n'a pas voulu de tous ces expédients, de tous ces compromis et, devançant de quelques années ses contemporains, a résolument, comme à Châteaudun', adopté la forme ronde qui sera le principal caractère de l'architecture militaire au treizième siècle. On a coutume de dire aujourd'hui dans l'enseignement des écoles : « Donjon carré au douzième siècle, donjon rond au treizième. » Cette règle est trop absolue, et il en faut un peu rabattre.

La belle tour neuve est donc là, sous nos yeux, entourée de cette muraille qu'on appelle si pittoresquement « la chemise du donjon », et au-dessous de laquelle on a creusé un profond fossé5; elle est là, et il nous est aisé d'en parcourir toutes les parties depuis les profondeurs du sol où sont ses puissantes racines jusque dans le bleu du ciel où volent les corbeaux plus souvent que les aigles.

Elle renferme trois étages visibles'; mais il faut faire estime du sous-sol qui en renferme deux autres. Ces différents étages sont reliés entre eux par un escalier qui est pratiqué dans l'épaisseur du mur.

Caumont a élevé cette proposition à la hauteur d'un axiome et a pu dire en résumant son Abécédaire: «Jusqu'au m* siècle inclusivement, les châteaux forts onl un donjon ou tour centrale, occupée par le commandant de place, qui affecte lv forme carrée. » Il en cite de nombreux exemples : Langeais (dernières années du x* siècle), p. 409; Beaugency (xi* siècle), p. 416 ; Loches (xr-xu* siècles), p. 4-20; Domlront (xr* siècle), p. 424; Nogentlc-Rotrou (xi* siècle), p. 429; l'Islot (xu* siècle), que M. de Caumont prend pour type, p. 452; Chamhois (seconde moitié du xn' siècle), p. 455; etc., etc. = ' Ibid., p. 452-457. « On est amené, dit M. Victor Petit, à faire remonter jusqu'au xii* siècle l'époque de la construction du donjon d'Elampes. n = * Ibid., pp. 458-4GI (fig. 00). Provins est du m' siècle, mais a subi quelques remaniements et additions. = 5 Ibid. , pp. 446-419. Gisors remonte à la fin du xi* siècle; mais a reçu, au xn* siècle, des accroissements notables. = * Ibid., p. 465 et suiv. « Tout porte à croire, dit M. de Caumont, que ce donjon est du xn* siècle. » Et il ajoute : « Il mérite une mention particulière parce qu'il est cylindrique et que cette forme fut décidément préférés au xiii" siècle. C'est donc es des plus avancés au point de vue des innovations successives qui furent essayées au xn* siècle. » = • « La chemise du donjon est une muraille qui enloure le donjon et est munie de fossés » (Viollet-le-Duc, I, p. 5il ; III, p. 115; de Caumont, p. 507 et 509 (figures intéressantes. Cf. notre (ig. 86.) = 6 A Nogenl-le-Botrou (fin du xi* siècle), il y en a quatre, et, à Coucy, trois seulement (mais chacun d'eux n'a pas moins de treize mètres

A chaque étage il y a une ou deux chambres voûtées, avec leurs belles fenêtres cintrées. Rien n'est plus charmant, au dehors, que ces baies délicatement artistiques; mais, au dedans, elles sont plus tristes. A cause de l'épaisseur des murs, elles s'ouvrent à l'extrémité d'une sorte de corridor en entonnoir qui n'a pas moins de huit ou dix pieds de long, et sont parfois si hautes qu'il y faut grimper par de petits escaliers. Le passant, le voyageur, le pèlerin n'ont que la joie d'y apercevoir de charmantes figures de femmes et d'enfants; puis, revigourés par un sourire, de continuer leur route en chantant1.

Dans les « palais », la giund'salle (c'est la partie la plus auguste de cette habitation princière; c'est celle où les hauts justiciers tiennent leurs plaids), occupe tout le premier étage de ce vaste bâtiment rectangulaire, là-bas, qui est indépendant du donjon; mais, dans les simples châteaux, la « salle » occupe modestement le premier étage du donjon lui-même. On y reçoit les hommages de ses vassaux, on y écoute les jongleurs, on y joue aux échecs, on y dine. Quand le seigneur et sa femme n'y couchent pas, leur chambre est au second étage, et ils logent leurs enfants ou leurs hôtes au troisième. Dans le sous-sol on réserve d'autres chambres pour les hôtes: chambres peu éclairées et qui conviennent au traitement des malades*. Descendons vingt ou trente marches de plus, dans une obscurité inquiétante et qui nous force à allumer une chandelle de cire: nous nous trouvons en face d'une porte ferrée, qui est d'aspect lugubre. Faisons grincer l'énorme clef, et pénétrons dans ce réduit abject qui, à peine éclairé par deux ou trois meurtrières, a, pour tout plancher, la terre. C'est la prison3.

de haut.) = « Elie de Saint-Gilles, v. 1401 ; Mol, v. 1985, 1986; Prise d'Orange, v. 48 etsuiv.; Renaus de ilontauban, p. 111, v. 2 ; p. 56, v. 55, etc. = s C'est dans une de ces chambres que Rosamonde prodigue ses soins à Elie blessé : En une cambre en entrent qui fu Iule sos 1ère; —Mont lu bien pointurëe àoiseus etàbestes, elc. (Elie, v. 1441, et suiv.). = 5 Textes sur les prisons des donjo.ns : 1° En une charlre font Renier trebucliier — Desor espines et desor ayglentiers — Qui Ii destraingnenl les jambes et les pies (Jourdains de Blaivies, v. 248-250). Enz es espines gist en la chartre jus (Ibid., y. 26!)). fleniers sera gielez tost fors de mue — Qui en la charlre gist enz espines dures (Ibid., v. 512-515). Metez la damne enz el' fons de la tor (Ibid., v. 528). 2° Puis fet ovrir sa grant charlre pullente, — — Noire et oscure ; clarté n'i puet descendre; — Molt i avoit et guivres et tarantes, — Serpenz crestez et crapoz et yraignes. — Si laide chartre n'ot Iresqu'en Alemaigne. (Moniage Guillaume, d'après le ms de la Bibl. Nal. fr. 774, v. 5518 et suiv.) D'un Ilot de mer qui salée estoit molt; — Celé eve met Guillelme en grant error : — Car il i ert sovenl

Nos poètes se sont plu à en donner des descriptions qui font dresser les cheveux sur la tête. Ils en ont, à plaisir, jonché le sol humide de serpents et de crapauds, d'épines et d'églantiers qui mettent en sang la chair des pauvres prisonniers. La pénalité de ce temps est, s'il faut en croire nos chansons, d'une épouvantable barbarie. On bande les yeux de ces malheureux, comme s'ils voyaient encore trop de jour; on leur lie les poings derrière le dos; on leur met le carcan au cou, les chaînes aux mains, l'anneau au pied; on les soumet à la torture; on fait jaillir le sang de leurs ongles horriblement serrés; on enfonce des broches de fer dans leur chair frémissante et qui saigne; on laisse l'eau s'accumuler dans cet

tresqu'au menton (Ibid., v. 5539etsuiv.). A tant a fait une corde aporter; — Un grant tinel fet el' bout traverser — Et en la cliarlre le fel jus avaler. — El li Marchis est sor le fust montez; — Li chartriers l'a contremont tiré (Ibid., v. 3C70 .et suiv.). 5° Grans fu el large, de parfont ot sis pies. — Là jus ou fons avoit un grant vivier, — Une iaue grant qui essiavoit d'un biés; — l'ar mi la chartre en couroit li graviers; — Jusc' as genous avienl au chevalier. — Bos et couluevres i ot plus d'un millier; — Et quant il virent le baron chevalier, — Seure li courent pour son cors damagier, — Si que le sanc en font aval raiier (Rentes d'Hanstonne. Bibl. Nat., fr. 12548 ; f°97, v°). 4° Anz ou fonz de la chartre lai lefait trabuchier. — Boz i ai et calovres, dont est moût esmaiez ; — Sore li sont coruz comme chiens anraigiez : — 11 ne remansit mie que il ne l'ut mengiez (Flooiant, v. 844-847). 5* An la chartre parfondc les ont fait trabuchier (Parité, v. 1990). Au chatel an menèrent quatorze prisoniers; — Anz el' fonz de la chartre les ont fait Irabuchier (Ibid., v. 2314 25l.*>). 0° En la chartre parfonde le m'esteut avaler: — Bos, culevres i a, sachiés, à grant plenté, — Qui li mangeront senpre les flans et les costés (Elie de Saint-Gilles, v. 2659- 2641). 7°et 8° Giteront vos en lor chartre perrine (Prise d'Orange, v. 343. Cf. PrisedeCordres, I'ibl. Nat., 1448, f* 168). 9° En la cartre parfonde a nous contes menés ; — Jamais de plus orible n'ora nus hom parler; — Làdedens ne puet luire ne lune ne clartés; — Moult i a serpentine environ de tous lés. — Li regors de la mer i vient par un canel. — Lues qu'il ont nos François là dedens avalés, — S'en (ornèrent païen, qui Dix doinst mal assés.

— Et sont venu as corx, s'ont les corx destoupés. — Anchois que on eùst une liuée aies, — Furent nostre François dusc' à V menton es gués. — Es plaies Olivier cort la salée mers.

— De l'angoisse qu'il ot s'est quatre fois pasmés. — Jà fust noies en l'onde et el' gué afondrés, — Quant Berars l'en redrece et l'Escos Guillemers. — Ou regort de la mer ot deus marbres listés — Qui bien eurent de haut douze pies mesurés. — Là sont venu li conte cl là amont rampes. — Olivier ont aidié tant que il l'ont monté. (Fierabras, v. 1966- 1984). 10° En la chartre le gietent sans nul delaiement : — En celé chartre estoient tortues etserpant (Le Chevalier au Cygne, v. 2662, 2665). 11° En une haute tour qui moult avoit de lé, — L'emmenèrent au fons, si 1' ont dedens gelé — En abisme en parfont, en si grant oscurté — Que de nul sens ne vil lumière ne clarté, — Ne plus que s'on l'eûst en un lonnel fondre (Doon de Maience, v. 5315-5347). Et chil tout maintenant leur fet aval glacbier — Une longue eschiele du fons jusqu'au solier (Ibid., v. 5550, 5.)5I , etc.) 12° Lors les Est en la chartre maintenant trebuchier, — Par une fausse eschiele qu'en fist avalglachier...

— Et Huré maintenant fist l'eschiele drechier — Et a Iessié aval tous les deus prisonnier....

— Garins fu jus aval et Do ens u chelier. — Et oient la vermine entour eus fremillier. — De crapous, de culeuvrez i avoit un millier. — Quant sentent les prisons, droit prennent à drechier — Et leur coururent sus qu'il les veulent mengier ; — liés 11 gentis baron «unt pris à revengier : — Des fers qu'il ont es mains en font tant trebuchier — Que la chartre

ignoble trou, où ils sont menacés de mourir noyés'; on leur jette par pitié du pain d'orge et de la viande crue. Un « chartrier » est spécialement chargé de leur garde, et c'est un cœur sans pitié qui se laisse rarement attendrir ou corrompre s. Nous parlions plus haut des légendes de la porte; mais que dire des légendes de la prison? Elles ne sont ni moins héroïques, ni moins touchantes. Écoutez plutôt... Je n'aime pas ce roman sensuel et niais qui s'appelle Fierabras, et je m'indigne volontiers à la pensée que l'on chantait ces inepties, quelque peu ordurières, à l'honneur des reliques de la Passion, durant la célèbre foire du Lendit, à Saint-Denis en France. Une scène pittoresque est celle où l'on voit Floripas, la belle païenne, descendre dans la cartre par fonde où sont enfouis les prisonniers français. Pour arriver jusqu'à eux, il faut tuer le chartrier : elle le tue, et le cadavre de ce malheureux tombe lourdement sur le sol de la prison. Alors elle allume un cierge, et, cachant sa tête derrière un des piliers de la chartre, entame avec les chrétiens un dialogue qui doit se terminer par leur délivrance. Il y a là, pour

en ont fet forment aclaroier. — Le remenanl s'enfuit en lor pertrus muchier (Gaufrey, v. 1631-1647). Quant je suien prison et enceleoscurtés, — Là où nous ne voion homme de mère nés — Et ne nous puel venir lumière ne clartés (Ibid., v. 1752-1734). Lors ouvri le faus huis, si virent clerement — Et virent la puchele dessus la chartre estant {Ibid., v. 1788-1790). 13° La prison k'ot dux Bueves erl moult orde et pullente; — Nus airs n'i puel venir de quel part que il vente. (Bueves de Commarchis, v. 785, 786.) Toutes ces descriptions ne sont pas aussi éloignées de la vérité qu'on pourrait le penser, et M. de Caumon ta pu fort scientifiquement définir le donjon «une citadelle sous laquelle il y avait ordinairement une prison où le jour ne pouvait pénétrer». (Abécédaire, 1. 1., p. 392.) = 1 Et un carcan au col li ontloiié — Et uncsbuiesli ontfremée es pies — Et fermement li ont si atacliié — Qu'il ne se puet ne mouvoir ne aidier. — Le jor li donnent de pain d'orge un quartier — Et, s'il velt boire, l'eve prenge à ses piez (Beuves d'IIanstonne, Bibl. Nat., fr. 12548, f° 97, v°). Enz es espines gist en la chartre jus : — Broches de ferli ont eu cors féru (Jourdains de Blaivies, v. 259, 270). En une chartre aval fu Escorfaus menés. — Illuec fu par les pies en uns aniaus fermés (Benaus de Montauban, p. 123, v. 7, 8). En trois paires de buies le fist Karles entrer — Et furent d'ambes pars bien batu et rivé. — ■ En un piler de chaisne les fait trois fois passer; — En un grandisme tronc furent li coing fermé — Et li charcan de 1' col sunt grant enchaïené — Et les moufles de fer li fait es mains fermer. — Parmi toutes les ongles en fait le sanc voler (Ibid., p. 305, v. 20-26.) Carie mêlés en chartre u en celier privé. — Si ait buies es pies et le charchan fermé. — Si le faites, biau sire, à cent homes garder. — Jamais ne mangera ne de pain ne de blé; — Mais lachar tout crue devant lui li metés; — Mult vivra cortement, ains iert lues afamés (Ibid., p. 269, v. 18-23). Des fers qu'il ont es mains (Gaufrey, v. 1645.) De deus jors en deus jors, ch'est fine vérité, — Un quartier de pain d'orge lor sera délivré (Ibid., v. 1580). Elyas ont saisi dis gloutons maintenant; — Lespoins li ont lié moult dolorosement; — ■ En la chartre le gietenl. (Le Chevalier au cygne, v. 2660 elsu'\v.)z=z;iLichartriersl'a.contremontliré(MoniageGiiillaume, Bibl. Nat., fr. 774, v. 3672). Son charlremier apele, Huré, qui tant fu fier: — « Huré, dist Machabré, or tost, sans

un peintre, un bel effet de lumière et d'ombre '. Ogier est peut-être moins poétique lorsque, étendu dans sa prison de Reims, il livre de terribles combats « aux rats et aux tortues » ; mais enfin, on le croyait mort, et tout le peuple de France, menacé par le Sarrasin Brehier, s'écrie soudain d'une seule voix : « Ah ! si Ogier vivait « encore! » Et les jeunes écuyers, et les damoiseaux vont crier, jusque dans la tente de l'Empereur qui a jadis condamné le Danois: « Ogier! Ogier! Ogier! » On le délivre, il tue Brehier et sauve la France'. Malgré tout, c'est encore Renier qui, avec sa femme Erembourc, est le plus noble, le plus beau de tous les prisonniers de notre épopée nationale. Un traître (il s'appelle Fromont) \iut forcer ces fidèles vassaux à lui livrer, pour qu'il le tue, le fils, tout petit encore, de leur défunt seigneur, Girard de Blaives. Ils s'y refusent énergiquement, et l'on jette d'abord le mari en prison, sur un lit d'épines que sa femme vient bientôt partager avec lui : « Livrez-moi l'enfant de Girard ; livrez-le-moi, et « vous serez libres. » Devant leur refus, le traître imagine le raffinement d'un abominable supplice : « Qu'on donne à manger au « mari, et que sa femme meure de faim sous ses yeux. » Leurs âmes ne bronchent pas, et Erembourc prend alors une attitude qui la rapproche de la mère des Machabées : « Au nom du Dieu « céleste, dit-elle à son mari, ne trahissez pas le fils de votre « seigneur. » Comme on ne peut venir à bout d'une telle résistance, on les laisse un an en prison. Puis, les croyant terrassés par une aussi longue douleur, leur bourreau envoie des écuyers les battre dans leur cachot. Renier a encore conservé assez de force pour tuer trois de ces misérables ; mais ce dernier effort triomphe de ses dernières énergies : « Si nous faisions, dit-il, la « paix avec Fromont? » A ces mots, Erembourc bondit: « Qu'as- « tu dit? quelle pensée t'est venue? Tu déraisonnes, tu renies « Dieu. Mais sache donc que, si tu commettais un tel crime,

delaïer, — Va moi ches deus francheis meintenant trebuchier — En ma charlre parfon Je qui est de liois chier. » (Gaufrey,v. 1608-1611.) Vins et viandes a au charterier donné — Et puis à celé nuit avueques lui soupe. — Et Ii a fait tant boire piument et girofle — Et blanc vin et vermeil et boucras et claré — Que il et sa maisnie sont trestout enivré... — Les clés au charterier a emblées soé [Bueves de Commarclws, v. 833-841); etc., etc. = ' Fierabras, v. 2097etsuiv. Cet épisode de la princesse païenne qui vient délivrer des prisonniers français est devenu un des lieux communs de notre épopée. = s Ogier,

« tous les chrétiens, grands et petits, diraient en te voyant pas- « ser : « Voilà celui qui, par peur de la mort, a trahi son sei- « gneur, le voilà. » Et cette femme admirable ajoute d'une voix terrible : « Le jour du grand Jugement viendra ; ne l'oublie pas. « Ce jour-là les traîtres, tous les traîtres seront murtris : car « là-haut, vois-tu, les riches fourrures et l'or fin ne servent de « rien, et heureux celui qui entrera dans le Paradis! » C'est alors qu'héroïque au delà de la nature humaine, Erembourc propose à son mari de substituer leur propre enfant à celui de leur seigneur. Admirez, admirez tant qu'il vous plaira la grande, la belle épopée homérique, et croyez bien que nous l'admirons autant que vous. Mais vous n'y trouverez rien d'aussi haut que le langage et le dévouement d'Erembourc, ni qui honore davantage le « règne humain * ».

La prison est un souterrain ; mais ce n'est pas le seul souterrain dont il soit question dans nos poèmes. Encore aujourd'hui, quand on visite les ruines d'un vieux château, le cicérone manque rarement à vous dire : « On prétend qu'il y avait ici un souterrain long d'une « lieue, et qui conduisait du château en pleine campagne. Seule- « ment, on n'en peut plus trouver l'entrée. » 11 faut se rappeler ici le mot célèbre de Bossuet, et que toute erreur n'est qu'une vérité dont on abuse. Il est certain qu'il y a eu de ces galeries souterraines, et Viollet-le-Duc en a constaté l'existence à Arques, qui est une construction du onzième siècle2, et à Coucy, qui est du treizième. « A Coucy, le château est traversé dans ses fondations par de nombreux et vastes souterrains, qui semblent avoir été systématiquement disposés pour établir des communications cachées entre tous les points de la défense intérieure et les dehors. La tradition dit que l'un d'eux va jusqu'à l'abbaye de Prémontré3. » Notez ces derniers mots : « la tradition ! » L'imagination populaire aime les souterrains. Elle en voit partout4, dans les Tuileries

v. 10077 et suiv. = ' Jourdains de Blaivies, v. 248-479. = 2 « Cette galerie souterraine d'Arqués est facile à combler, si l'assaillant parvient à s'emparer d'un de ces couloirs. » (Dictionnaire d'Architecture, III, p. 71.) =3 Ibid., III, p. U2. Cf. III, 80 : « Un large souterrain détourné, taillé dans le roc et ayant la figure d'un cylindre avec emmarchement, réunit les défenses du château à la cour intérieure du donjon de la Roche-Guyon. » =: '* Si l'on veut un type de ces traditions légendaires, on peut adopter celles qui se rapportent au château de la Pommeraye : «Les habitants du

rr AMII.EÏ. IA l'uM'.il U'OB (P. 588)

Pour guérir la lèpre d'Amis, le comle Amilea. sur l'ordre d'un Ange, tranché la tèle de ses deux petits enfants, dont le sang doit rendre le lépreux à la sanlé et à la vie. Leur mère, à celle nouvelle, secourt, plm-u-it. criant, trestoute escheceUe, mais Mien a fait un grand miracle, et elle trouve les deux pelils qui, sous les rideaux de leur lit, jouent en Sfd.if avec une pomme d'or. [Amis d Amila, éd. ' !on rad lloiïmann, v. 3188-3192.)

512 Composition d'ÉuoiiARu Ziïr.

que le peuple envahit, sous les églises qu'il profane, et elle en fait le théâtre de crimes aussi abominables que mystérieux. Nos poètes ont partagé, sur ce point, les préjugés de la foule, et ont usé et abusé des galeries sous terre. Ils y trouvaient le dénouement qu'ils avaient longtemps cherché. Enfermés dans un château avec quelque admirable princesse aus crins blois, assiégés, bloqués, perdus, nos héros découvrent soudain la porte d'une croûte et s'échappent par là. On marie la princesse, et le roman finit.

Ces boves de nos chansons1 passent pour être fort anciennes : on leur attribue volontiers mille ans de durée, et l'on en fait honneur aux Arabes. Ici comme partout ailleurs, le procédé scientifique du moyen âge est des plus simples : toutes les fois qu'ils ignorent l'origine d'un monument, nos pères l'attribuent aux Sarrasins ou à Jules César. A Orange, il y a un de ces souterrains qui va jusqu'au Rhône; à Castelfort, il y en a un autre (très vraisemblable celui-là) qui fait communiquer le château avec le bourg'; à Montauban, il existe une c bove » qui conduit, loin du donjon, dans les champs'. Cette dernière galerie a toute une histoire, et mérite qu'on s'y arrête plus longtemps. Les fils d'Aymon sont depuis longtemps assiégés dans leur ferté. Ne pouvant forcer le château, les assiégeants affament les châtelains, et une famine, une épouvantable famine, va peut-être triompher des der-

village de la Pommeraye rapportent mille contes sur le propriétaire de ce château qu'ils appellent Canne. Us disent qu'un souterrain, parlant de la motte, conduit jusqu'à la ri- \ière d'Orne, à trois kilomètres de distance, et que Ganne, seigneur de la Pommeraye, dont ils font un guerrier puissant et rusé, abreuvait ses chevaux dans cette rivière par ce passage souterrain. Ils ajoutent que les chevaux étaient toujours ferrés à rebours, afin qu'on ne pût reconnaître de quel côté leur maître dirigeait ses pas (De Caumont. Abécédaire, 1. 1., p. 416, 417). Cette légende « des fers de chevaux à rebours » est aussi triviale que celle des souterrains. = * Vez Gloriete, icele tor mabrine.... — Si l'estora Grifaigne d'Aumarie, — Uns Sarrazins de moult très grant voidie. — Ne savez mie quel enging il i firent: — Par desoz terre une voile sollive, — En ton paies est porte coleîce... * Quant Arragons entendi la novele, — Que la bove est desoz lui en la terre, — Lors a tel joie que li cuers li sautele.... — Trusqu'à/a croule ne s'aresterent gaires. — Avec els portent et cierges et lanternes. — Enz s'en entrèrent la pute gen averse. (Prise d'Orange, v. 1160-1182.) Ne fust la bove qui soz terre est bastie — Dont la pierre est sus el' pales asise, — James Orable n'eussiez en bailie (Ibid., 1289-1291). Cette bove dont il est question dans les vers précédents n'est qu'une galerie sous le château, et n'a vraiment rien de légendaire ; mais il n'en est pas de même d'une autre bove qui d'Orange va jusqu'au Rhône : Par desoz nos a une bove tel, — Ne l'set nus hoins qui de mère soit nez, — Fors mes aieus qui la list enz chever : — Desi qu'au Rosne fist la bovepercier. (Ibid., v. 1398-1401 .) Cf. v. 1446- 1457 et v. 1781-1784, etc. = * Ogier, v. 6765 : Les cevals maintient desous el' sosterain. = s Renau* de Montauban (p. 561, v. 13; — p. 562, v. 29) : « par tans treverons bove par

nières résistances de Renaud et de ses frères. Plus de viande, plus de vin : on est obligé de faire du pain avec des vesces et des lentilles. Les petits enfants commencent à pâlir, et l'on songe, qui le croirait? à tuer le bon cheval Bavard. On se contente de le saigner, et l'on vit pendant quinze jours avec le sang de la noble bête. Mais c'en est fait : le pauvre cheval n'a plus que la peau sur les os. La plupart des assiégés sont morts, et il y a là, à la porte du château, un charnier qui est plein. La femme de Renaud voit ses deux fils qui vont mourir entre ses bras, et s'écrie : Je mangerai mes mains, car li mers me desvoie. C'est la mort à courte échéance, et quelle mort! Dieu, alors, a pitié de ces malheureux et envoie à Renaud un libérateur inespéré. Un vieil homme, tout cassé par l'âge et qui ne se pot plus tenir, va le trouver et lui montre l'entrée d'une bove qui doit le conduire sûrement, lui et les siens, jusque dans les bois de la Serpente. Le bon duc jette un cri de joie et commence par introduire dans la croûte son cheval Bayard (c'est à lui qu'il pense tout d'abord) ; puis, sa femme, ses petits enfants et ses frères. On allume des cierges, et cette lumière vacillante, au milieu de ces ténèbres, réjouit les pauvres gens, qui se croyaient perdus et se voient sauvés. Tout à coup, Renaud s'arrête : « Nous avons, dit-il, « commis un oubli criminel. Mon beau-frère, le roi Yon , qui « nous a trahis, est resté à Montauban dans ma prison. — Il « faut l'y laisser, dit la Duchesse, qui est la propre sœur du « prisonnier, et n'a point le cœur tendre. — Non, non, s'écrie Re- « naud. Quels que soient ses méfaits envers nous, je n'en suis pas « moins son vassal, et, tant que je vivrai, je ne consentirai jamais « à le laisser mourir de la sorte. » Là-dessus, il retourne sur ses pas, rentre dans son château, descend dans la prison, en relire le malheureux Yon qui est en fort mauvais point, le pousse devant lui et le fait entrer dans ce souterrain providentiel où ils vont reconquérir la liberté et la vie : « Ah! lui disent ses

où porrons issir: — Vielle est de tans d'aage, si com porez veïr. — Si ens somes entrez, por voir le puis gehir, — El' bois de la Serpente porrons sempres venir.... » — Itenaus i flst foïr tant que lo treu trovoit.... — Renaus entre en la bove, demorement n'i quist. — Droit devant lo premier cerges alumer fist — Dont il eurent clarlei.... — La ehandele est si grant que par devant tote art.... — Sont issu de la bove, s'entrent en un essart (Cf. ibid., p. 565, v. 22-58). A Montessor il y avait aussi un souterrain (Ibid.,

« frères en le revoyant, il n'y a pas sur la terre, Renaud, non, « il n'y a pas un homme meilleur que toi. » Quelque temps après, la nuit du souterrain commence à s'éclairer d'une lumière qui n'est pas* celle des cierges. Un trou lumineux parait au fond de la bove. C'est le jour, c'est le vrai jour, et ils sortent de terre au moment où le matin vient de se lever sur le inonde. Ils sont sauvés'.

Puis donc qu'ils sont sortis de leur souterrain, sortons-en comme eux, et revenons une dernière fois devant notre donjon. Nous en connaissons maintenant toutes les parties', sauf le sommet.

Sur cette plate-forme, d'où l'on voit tant de lieues de pays et où le vent fait un si fier tapage, l'architecte du château a placé la guérite en pierre1 qui est destinée au guetteur. C'est ce qu'on appelle une e$chaugaite ou une gaite, et il s'est inspiré pour la sienne (car il a beaucoup voyagé) de celles du donjon de Provins*. D'autres constructeurs donnent aux eschaugueltes une autre disposition , avec une autre place. Ils les bâtissent « en encorbellement, en saillie, le long d'une courtine, de façon à ce qu'elles offrent un petit flanquement destiné à faciliter la surveillance »; ils leur donnent la forme d'élégantes tourelles, carrées, à pans ou rondes, qui sont accolées aux grosses tours et « dé-

p. 72, t. 10 et 21). Cf. Âiol, v. 10850. = « Renaut de Montauban, p. 561, v. 5-302, v. 29. = » 1* On n'a qu'un mot à dire sur les cave» : « Tous les châteaux en avaient. C'étaient de véritables tilot, propres à enfermer des grains et des provisions, éclairés seulement par un trou qui était percé dans la voûte. » (Viollel-le-Duc, Dictionnaire d'Architecture, II, p. 490.) Ces caves étaient de véritables celliers, qui étaient placés près de la prison. 2° Les châteaux primitifs étaient munis d'un puits dans leur dernier sous-sol, et il n'y a guères, au in* siècle, de château sans un puits, qui est placé dans la cour ou ailleurs: u l>us ol puch, corde, selle et trallier.... — Quant velt de l'eve, du puch le \a sacier {Ogier, v. 8547 -8551). 5* Le trésor était dans le donjon. 4* On hissait par des treuils les munitions jusque dans les combles (Viollet-le-Duc, Ibid., IX, p. 80). 5" H ne reste plus qu'à parler rapidement des oubliettes : t C'était une fosse profonde, creusée sous le plancher ou la voûte d'une salle, et dans laquelle on précipitait les gens que l'on tenait à faire disparaître. Sans aller jusqu'à prétendre que les oubliettes aient été absolument légendaires, il est certain que chesqle pabtoct on a pris pour des oubliettes ce qui n'est en réalité que des glacières, des latrines, et surtout des prisons. » (Viollet-le-Duc, Ibid., t. 1, pp. 452,453.) « Combien decelliers et de magasins de bois n'ont pas été pris pour d'affreux cachots! Combien d'os, combien de débris de cuisine, n'ont pas été regardés comme les restes des victimes de la tyrannie féodale! C'est avec la même réserve qu'il faut examiner les cachots désignés sous le nom d'oubliettes.* (Collection de Documents inédits. Architecture militaire, p. 74.) Ces dernières paroles sont d'un juge délicat : Mérimée. = 5 On n'en connaît pas d'antérieurs au in* siècle. = * Il y en a quatre au haut du donjon de Chambois (seconde moitié du xn* siècle). Si je ne les cite pas de préférence à celles de Provins (de Caumont, Abécédaire, p. 433), c'est que tons les archéologues ne sont pas d'accord sur l'âge de ces guérites de pierre et que certains les

passent de beaucoup le niveau de la crête des combles les plus élevés1. » Dans les forteresses importantes, on va jusqu'à bâtir dans la cour une tour du guet, une tour spéciale, comme au château de Carcassonne*. Quelle que soit la place des guettes, il faut avouer que le métier de guetteur était rude, et c'était une des corvées les plus dures que les seigneurs pussent imposer à leun

Fig. 87. Eschausaite couverte du donjon de Chambois (Orne), im* siècle, d'après un dessin de Tiollet-le-Due (Dictionnaire i' ArchUeclure, t. V, p. 115).

hommes. J'ai toujours plaint ces pauvres diables, et me suis toujours, quelque peu, senti mal à leur poitrine. Sur le sceau de la commune de Rochester3, on aperçoit un de ces guetteurs qui corne allègrement sur le sommet d'une tour. Ils étaient en effet charges d'annoncer, par le son du cor, le lever du jour et la tombée de la nuit, le couvre-feu. Quand on partait pour la chasse, quand on en revenait, ils sonnaient encore. Si quelque hôte se présentait à la porte, nouvelle sonnerie. On en voyait qui étaient véritablement « musiciens », et c'était plaisir de les entendre par une belle matinée ou un beau soir. Mais c'était là la poésie du métier, et sa réelle utilité était tout autre : « Signaler l'ennemi *, et le signa-

attribuent seulement au xiu* siècle. = * Viollet-le-Duc, Dictionnaire d'Architecture, t. f, p. 116-119; IX, 157-159, etc. = s Viollet-le-Duc, V, p. 116; IX, pp. 158, 159. Il y en a um> autre à Autun qui est du xu° siècle, etc. = 5 Schultz, 1. 1, p. 10. Voy. la fig. 88. =* Les

1er du plus loin qu'on le pouvait voir » : tout était là. Un bon guetteur devait surtout avoir de bons yeux et l'oreille fine. Qu'importe ? Malgré les clôtures et les cheminées dont on prenait parfois le soin de les munir, les eschaugaites, devaient rapidement user la vie des hommes condamnés à y passer les nuits d'hi-

Tî;. n. Vn jpieHcur. — Sceau de la ville de Rochci 1er (xm# siècle.) Cf. Schulti. I, p. 10.

ver1, et c'était vraiment donner à une jeune fille une bien grande preuve de dévouement et d'affection que de se faire, comme Gautier d'Aupais, « guetteur par amour ».

Sur le sommet du donjon rien de plus à signaler, si ce n'est la bannière seigneuriale qui flotte à tous les vents et domine fièrement toutes les autres bannières déployées sur les murs'. Le jour

gaites s'aperçoivent des murs de la cité (Renaus de 3lontauban, p. 326, v. 8. Cf. p. 70, t. 17). Quand le comte Ybert arrive à Roye, le maitre-guetteur l'aperçoit : La maistre gaite qui en la faude fu — Jeté une pierre ; n'a gaire atendu ; — Por poi ne 1' fiert desor son elme agu. — S'ataint l'eûst, bien l'eûst abattu. — En l'aiguë clere chiet devant le crenu : — Puis li escrie : « Vasal, di, qui es tu? — Je t'ai jeté : ne sai se t'ai féru. — Or « te vuel traire que j'ai mon arc tendu. » — Et dist Ybers: « Amis, frère ne tu, — J'ai non Ybers, • etc. (Raoul de Cambrai, éd. Le Glay, p. 77. On voit que le rôle du guetteur était sou vent militaire.) = ' Même au xv* siècle on n'avait pas encore remédié suffisamment à cet état de choses, et nous lisons dans le Jouvencel (1" partie : cli. I). « Si estoit la loge de l'eschauguette descouverte et moult venlilleuse, par quoy cellui qui faisoit le guet n'esloit pas bien garanly de tous costez contre le vent. » =» Quand Renaud s'enfuit de Montauban

où le baron est forcé de capituler, il monte à sa tour, et, les yeux pleins de larmes, arrache lui-même sa bannière et la fait, comme un chiffon, tomber dans les fossés. Mais la plate-forme du donjon sert, hélas! à un autre usage : on y pend. Oui, quand Ogier, à Castelfort, veut faire subir aux traîtres un châtiment exemplaire, il les tue, tout d'abord; puis, il attache leurs corps à des fourches qu'il a dressées lui-même, desur la tor qui sist sor le rochier. Et l'on voit de loin ces misérables que le vent ballotte et auxquels il semble prêter je ne sais quelle vie horrible1.

La bannière, cependant, flotte toujours là-haut, la belle bannière de couleur qui nous réjouit les yeux et nous console un peu de tant de pendus.

La bannière, remarquez-le bien, mais non pas l'Aigle d'or : car l'aigle d'or est principalement réservée aux palais*.

Peu d'historiens, jusqu'ici, ont saisi la différence qui sépare le château du palais s, et c'est l'honneur de Viollet-le-Duc de l'avoir mise en une éclatante lumière. Le dernier des chevaliers peut avoir un donjon, le plus humble des seigneurs peut avoir un château; mais le Palais est la « maison royale ou suzeraine. » C'est « le lieu où le suzerain rend la justice* », et tous les seigneurs suzerains possèdent, dans la capitale de leur seigneurie, un palais « DONT LA PARTIE ESSENTIELLE EST TOUJOURS LA GRAND'SALLE *. » On

ne saurait mieux dire, et toutes nos chansons, qu'il n'a pas suffisamment consultées, donnent raison à l'éminent archéologue. En vérité la différence est profonde. Le château est surtout militaire : c'est un boulevard, un repaire, un refuge. Si le luxe y pénètre, c'est assez tard, et c'est à tort. Mais le palais, lui, est le symbole éclatant du Pouvoir et de l'Autorité. Avant la naissance de la féodalité, les Rois seuls et les Empereurs avaient des palais. Les Ducs et les Comtes du ixe siècle leur ont volé cette préroga-

par un souterrain, il a soin, pour tromper l'ennemi, de laisser son château, « banièresdesploiées dont lotie mur porprist. — Ainsli Rois neseit mot que nushomenissist»(p. 361, v. 34). Mais, dés qu'il a fait sa soumission à Charlemagne, il enlève lui-mêmeson enseigne du haut de sa tour: Si a prise s'anseigne où il a maint frestel. — El' fossé la rua corn fustunviellainçuel. (Ibid., p. 399, v. 6.) La scène est belle. =' Ogier, v. 831 S et suiv. = 2 Prise d'Orange, v. 462. Etc., etc. =s Vez Gloriete, le paies et la tor. (Prise d'Orange, v. 502.) Li pallais sist prés de la tor (Dolopathos,]>. 336). Lepalaiset la sale firent premièrement... — Et une tor de mabre, droite contre le vent. (Renaus de Muntauban, p. HO, v. 29 et 33.) =l Viollet-le-Duc: Dictionnaire d'Architecture, VII, p. 1. = B lbid., p. 4.

LA VIE DOMESTIQUE DU CIIEVALIEll. 519

tive avec toutes les autres ; et ces usurpateurs impudents se sont attribué le droit d'avoir leur palais, comme celui d'avoir leur monnaie. Vol consacré par le temps, mais véritable vol. La Suzeraineté est confondue avec la Souveraineté; l'Autorité avec la Propriété. La justice, qui devrait être rendue au nom du Roi, est indûment rendue au nom de ces anciens fonctionnaires de la royauté, de ces ducs et de ces comtes qui, sous Cbarles le Cbauve et ses successeurs, se sont illégitimement affranchis du Pouvoir central et mis insolemment en sa place. Or, le palais est surtout « un Palais de justice », et il faut bien comprendre le sens auguste de ces trois mots. Il y a palais, là où il y avait jadis un mail présidé par un comte mérovingien ou carlovingien, entouré de ses rachinbourgs ou de ses scabins. Partout ailleurs, c'est un château.

Telle est la véritable origine, telle est la véritable définition du « palais », et c'est ce qui explique celle épithète « principel », si souvent accolée au mot que nous étudions. Le palais principel de nos vieilles chansons, c'est le palatium principis1. Maintenant il faut bien nous dire que ce sens n'a pas tardé à perdre quelque peu de sa rigueur, et qu'il a subi d'inévitables déviations et extensions. « Tout marquis veut avoir des pages, — Tout petit prince a des ambassadeurs » : il arriva que les simples châtelains voulurent quelquefois se donner, dans leur baille intérieure, le luxe de cette belle grand'salle rectangulaire, qui était le caractère des palais. D'un autre côté, et plus souvent encore, les suzerains sentirent le besoin de fortifier leurs palais en les munissant de ce donjon qui était le caractère des châteaux. Voilà bien des confusions et des mélanges; mais le sens primitif n'en est pas moins certain, et il le faut retenir.

Malgré tout, un ou plusieurs types sont ici nécessaires; et nous choisirons, si vous le voulez bien, le palais de la Wartburg, en Allemagne, et, en France, ce beau palais de Troyes qui cessa en 1220 d'être la demeure des comtes, et est aujourd'hui entièrement

• « Principium = palatium principis », d'après Terlullien, De Corona, chap. XII : « Prima in princi/iiis, secundo in capitolii» » (éd. Guillon, VI, p. 10.) Voy. Ducange, au mot Principium. Se voiez ore le palet principel, — Comme il est hauz et tôt entor fermez (Prise d'Orange, v. 242). Li baron se deduient el' palais phincipel (Renan* de Uontauban, 1, t. 21); Etc., elc, etc. Cl. le texte suivant de la Prise d'Orange (v. 1100- 1101) : Vez Glorifie, icele tor mabrine ; — Li foiideineuz est assiz en piusliple (?) Le « palais g

rasé'. Il faut se figurer celui-ci comme un bâtiment carré-long, collé contre l'église Saint-Étienne qui lui servait de chapelle, accompagné d'une tour carrée qui lui servait de trésor et de donjon, borné par un jardin au midi et par une place au nord, et renfermant au premier étage, au-dessus du rez de-chaussée voûté, toute une enfilade de pièces d'habitation qui flanquaient un des côtés de la grand'salle et donnaient sur un bras de la Seine. Mais ce ne sont là que des détails, et ce que le palais de Troyes offrait de

Fig 89 Le palais de la Wartburg : vue extérieure (état actuel).

plus étonnant, c'était sa grand'salle elle-même, avec l'admirable perron qui y donnait accès. On n'avait visiblement construit le palais que pour la salle. Elle n'avait pas moins de vingt-quatre mètres de large et de cinquante-deux mètres de long.

À Poitiers, le palais, « qui présentait tous les caractères de l'architecture à la fin du xue siècle », formait également un grand corps de logis barlong, et il n'avait pas moins de trois étages voûtés'.

A la Wartburg, il n'y a que deux étages; mais il faut signaler, au rez-de-chaussée, une sorte de galerie analogue à celle que décrit

reçoit dans la Prise de Pampelune l'épithète à'anclcnnor. = ' Viollet-le-Duc, 1. 1., VII, p. 9. Les lignes suivantes lui sont presque littéralement empruntées. = * Ibid., p. 10.

l'auteur de Girart de Romsïïîon. « Quand on entre à Roussillon, il y a un perron, et tout autour règne une galerie, dont les piliers et les colonnes, et même les doubleaux, sont incrustés de sardoines '. » Je ne pense pas que personne ait encore hasardé ce rapprochement. 11 est frappant.

Si l'on veut se faire l'idée d'une grand'salle', il faut, comme nous le dirons plus loin, reporter sa pensée (chose étrange) sur les

Pif. M Le palais de la Wartbnrg La grand'salle létal actuel, après des réparations toutes récentes).

belles salles d'hôpitaux des xii* et xiir siècles. C'était le plus souvent un rectangle partagé en deux ou trois parties, dans le sens de la longueur, par un ou deux portiques de colonnes à la fois vigoureuses et élégantes. La salle était voûtée comme une église, à moins qu'à l'image de celle de la Wartburg, elle ne fût simplement couverte d'un plafond plat avec poutres apparentes, dorées et peintes. Mais ce n'est pas le lieu d'en parler aussi longuement, et nous aurons bientôt l'occasion d'y revenir.

'Girart de Routsillon, trad.P. Meyer, p. 22, § 48. Cf. la description du Palais du roi dans la Mort d'Aimeri de Narbonne, Bibl. Nat., fr. anc. Lav. 23, f" 8. = * Les deux idées de la Salle et du Palais ne sont pas séparables. Quand Renaud et ses frères bâtissent leur château de Moutauban : Le palais et la taie firent premièrement. [Rcnaus de Monlauban,

La toiture est en ardoises' ou en tuiles éraaillées qui rient aux yeux1. Une crête de plomb, sobrement ouvragée, la surmonte5, et, symbole de la juridiction et du pouvoir, la grande Aigle d'or y étincelle au soleil*.

Nous parlerons du perron tout à l'heure : il est commun au château et au palais, et il y faut voir, avec Viollet-le-Duc, « l'emmarchement extérieur » qui donne entrée dans la grand'salle du palais, dans la salle d'un château.

L'origine du perron est bien connue5, et c'est une transformation, en pierre ou en marbre, de ce pont de bois barbare et primitif, de ce plancher mobile dont se contentait le châtelain des ix« ou xe siècles, et qui, par-dessus sa cour et ses murs, le conduisait aisément de son donjon jusque dans la campagne8. Le perron a longtemps gardé le nom de plancher \ et les premiers perrons n'ont été, en réalité, que des escaliers de bois. I Quant au mot lui-même, il ne signifiait d'abord qu'un bloc de pierre8, et il est, tout naturellement, venu se substituer au mot « plancher », quand celui-ci n'a plus eu de raison d'être9.

Cet emmarchement peut être simple (comme on le voit encore à la Wartburg), ou double, ou à trois pentes. Il est souvent, le

p. 110, v. 29). = l Vers un palais covert d'ardoise (Perceval, v. 2961). =* Viollet-le-Duc, Dictionnaire & Architecture, Vil, p. 169 et IX, p. 530. == s Id. ibid, IV, p. 596. — * Prise d'Orange, v. 462. Cf. Iienaus deMontauban. p. 510, vers 15-17. Ausujet de ce dernier texte il convient d'observer que l'Aigle d'or qui brille au sommet du cbàteau de Montauban est celle que les fils d'Aimon ont volée à l'Empereur. = 5 Viollet-le-Duc, Dictionnaire d' Architecture, VII, p. 115. =6 Vie de saint Jean, évêque deTérouanneà la fin du xi" siècle, par l'archidiacre Jean de Colmieu. (Abécédaire, de M. de Caumont, 1. 1. p. 404.) = ' C'est surtout dans Ogier que l'on trouve l'emploi constant de ce mot : Dont en monta les degrés ituplancier (v. 6027). Puis en monta les degrés du planchier; — Desus la table a trové le mengier (v. 6058 6059). Lors avala de la tur le planchier (v. 6266) Tos les degrés avala du planchier (v. 8599. Cf. 9587); etc. Cf. le Charroi de Nîmes : Isnelement avale le planchier (v. 7111) Tôt main à main en montent le planchier (v. 722) ; etc. Dans les deux vers suivants d'Ogier, la synonymie parait établie : Il descendi au perron enlailliè. — Tos les degrés en monta du planchier (v. 9387-9388). = 8 C'est le sens que « perron » a dans notre Roland (v. 2312, etc.), dans Girart de Ronssitlon (trad. Paul Meyer, p. 62, § 117), et en particulier dans Ogier (v. 8517, 8561, etc). Comme le dit P. Meyer, le mot a désigné longtemps « toute construction massive en pierre ». Plus anciennement il n'exprime qu'un bloc de pierre naturel, comme celui dont il est question dans le récit de la mort de Roland, etc. =9 Nous n'avons pas à parler ici du fameux perron d'acier, au palais d'Aix, où les chevaliers essayaient leurs épées. Ogier y ébrécha la sienne, qui mérita par là le nom de Courtain (Rcnaus de Montauban, p. 210, vers 5-1 5). Ce perron d'acier a une origine qu'il faut rappeler. Quand les Hérupois (c'està-dire les Normands, les Angevins, les Manceaux, les Bretons et les Tourangeaux) tombent aux pieds deCharlemagne contre lequel ils s'étaient révoltés pendant la grande guerre de Saxe, ils lui apportent humblement le chevage, le seul chevage qu'ils lui doivent : « Chas-

long de ses degrés1, muni d'appuis et de rampes, et abrité par de beaux arbres ombreux : ormes, pins, oliviers ou belles treilles de vigne*. Les proportions, d'ailleurs, en sont singulièrement variables. Au palais de Troyes, il était énorme; à la Wartburg, il est étroit. Quelles que soient les dimensions que l'architecte lui ait voulu donner, il sert à vingt usages divers qu'il n'est pas inutile de signaler en passant. Qui ne les connaît pas ne saurait comprendre la vie féodale. Elle se concentre dans le perron.

Sur le perron le seigneur rend parfois la justice, et cette belle plate-forme peut alors être considérée, fort exactement, comme un prolongement de la grand'salle qui est à la fois le symbole et le foyer de la Juridiction seigneuriale. Il ne s'agit pas, au reste, de tenir sur le perron quelqu'un de ces plaids qui sont présidés par le seigneur, et où ses vassaux sont solennellement jugés par leurs pairs; mais, en été, le baron aime à s'asseoir au haut de ces degrés et à rendre, de là, quelques jugements qui mettent fin aux petites conlestations entre les nombreux habitants du château. Le perron a même été le théâtre de jugements plus importants et plus sévères, et l'un de ses officiers ayant, certain jour, malmené injustement un vilain, le châtelain, du haut de son perron, l'admonesta vigoureusement, le dépouilla de sa charge et le chassa de son fief. Le malheureux en mourut de honte*.

C'est sur le perron que se font souvent les serments solennels*.

cuns qualre deniers de fin acier reons, », et il est bien entendu qu'on ne pourra jamais rien leur demander de plus. L'Empereur accepte le don, et l'ait fondre tous ces deniers à force de charbons : « Devant la maistre sale an fu faiz uns perront. - Li baron de Ilerupe i escristrent lor lions ; — Puis i fu mis li Karle, si que bien le savons, — Que jamais an Uerupe n'ierl ehevage semons. » (Saisnes, couplet XLV, t. I, pp. 75-76.) Nouveau perron d'acier à la fin de celte terrible guerre contre les Saxons. Charles, définitivement vainqueur, ordonne de foudre toutes les épées, tous les éperons de ses ennemis morts. Sur cet immense perron on grave, en beaux caractères, la nouvelle victoire de Charles. (Ibid., couplets ccxlvi, ccilvii. Epopée* françaises, 2* éd., t. III, p. 684.) = « Il en avale les mauberins degré* (Amis et Amttes,y.3l5). Puis en montarent tous les degrez de rnaubre(ifc»'rf., v.6i5). Et descent au perron.... — Et monte les degrés de veit marbre luisant (Renaus de ilontauban, p. 78, v. 15). Etc. * Les perrons étaient « laillésau ciseau » ou cnlailliés (Ibid., p. 120, v. 31 ; Oyicr, v. 8561, etc.) et ornés de mosaïques (Girart de RouxsiWm, trad. de Paul Meyer, p. 125, note 1). = * Pus : Amis et Amiles, v. 1735 ; Renaus de ilontauban, p. 92, v. 2. Oliviers : Jourdain* de Blaivies, v. 606 ; Aliscans, éd. Jonckbloel, v. 257 1 ; Prise d'Orange, v. 1 46; Renaus de Monlauban, p. 98, v. 19. Ormes : Girart de Roussillon, trad. Paul Meyer, p. 72, $ 132. 0«iies et vient (Ibid., p. 147, § 296). = s Cf. Viollet-le-Duc, Dictionnaire d'Arclutecturc. VII, p. 118. = * Ses fievés a mandés entor et environ - Et cex qui doivent estre de sa suljdicion. — Les sains fiât apporter par desus un perron : — Suireinent lor fist faire

Les clercs y apportent gravement la châsse d'or du moûtier voisin, cette châsse splendide qui ressemble (en petit) à la propre chapelle du château, et où l'on conserve la tète et l'un des doigts de l'apôtre et du patron de tout le pays. Un jour, comme notre chevalier allait partir pour un long pèlerinage, il convoqua ses vassaux et leur fit jurer qu'ils seraient fidèles, durant son absence, à sa femme et à ses enfants. On se souvient encore de ce grand jour, et l'on n'a pas oublié la flambée de soleil qui tomba sur la châsse d'or au moment même où se prêtait ce serment sacrosaint. Pas un vassal ne manqua à sa foi.

C'est à l'ombre de cet escalier monumental' que l'on fait les nouveaux chevaliers, qu'on leur met l'épée au poing, et qu'on leur dit : « Sois preux » ; c'est du haut de ces marches qu'on sonne du cor pour appeler les hommes d'armes et rassembler le petit corps d'armée qui défend le château'; c'est sur ce perron qu'on désarme, en temps de guerre, les messagers de l'ennemi qui viennent parlementer avec le châtelain; c'est là enfin que le baron donne à ses propres messagers (parfois à ses fils) ses dernières instructions5, pacifiques ou guerrières.

Mais le perron ne servait pas seulement à ces usages juridiques, « sacramentels » ou militaires : il avait une autre destination, qui était moins officielle. Le seigneur s'y asseyait*, durant les belles soirées de juin et de juillet, et y prenait le frais, avec sa femme et ses enfants, sous le feuillage du grand orme qui formait une jolie tente verte au-dessus de leurs têtes. On y accueillait les hôtes, on y venait au-devant d'eux : on s'y embrassait à l'arrivée, on s'y embrassait au départ. Que d'éclats de rire, de baisers, de larmes! C'est là qu'on connaissait le déchirement des séparations et l'ivresse des retours. C'est au bas de ce bel emmarchement de pierre ou de marbre que se tenaient les écuyers et les sergents chargés de recevoir les visiteurs6. Ils se précipitaient à leur ren-

par tel devision — Que il ne le fauroient por nule asentison.— Ensi l'ont otroié. (Godefroi de Bouillon, v. 530-335.) = ' Sièges de Barbastre, Bibl. Nat.,fr. 1448(?), f 124. r. Par devant la pucele, de delès un perron. — Les chauces li lacièrent, etc. = * Devant l'uis de la sale a on deus cors sonés. — Dont corurent as armes. (Godefroi de Bouillon, v. 966, 967.) = ' Girart de Boussillon, Irad. Paul Meyer, p. 125, §241 , 242, etc. = * Jour^ains de Blaivies, v. 693, etc. = 5 « Voici Fouque arrivé au château de Roussillon. Il descend a l'orme en dehors, auprès du perron. Cent chevaliers accourent à l'envi, prenant sa rêne, son

contre, les aidaient à descendre de leurs palefrois, s'occupaient de leurs chevaux qu'ils conduisaient à l'écurie, s'il s'agissait d'un long séjour, mais qu'ils se contentaient d'attacher au perron par un anneau de fer, s'il n'était question que d'une visite de quelques quarts d'heure. Les écuyers , par malheur, étaient des hommes fragiles et imparfaits comme nous le sommes tous, et ils choyaient d'autant plus les nouveaux venus que ceux-ci, ô vanité ! leur paraissaient mieux vêtus et plus riches. Vous vous rappelez le grand Guillaume d'Orange arrivant d'Aliscans pour demander à l'Empereur d'avoir pitié de la chrétienté et de la France, et vous vous souvenez aussi de l'accueil qu'on fit à cet illustre vaincu, qui arrivait dans ce heau palais la barbe en désordre et les vêtements en haillons. On s'enfuit devant lui comme devant un lépreux, et de loin les écuyers le montraient du doigt aux sergents qui ricanaient. Et il restait seul, abandonné de tous, au bas de ce perron, lui, le libérateur de l'Église, le soutien de l'Empire, le couronneur de rois; lui, Guillaume'!

Notre chevalier connaît cette histoire, et a voulu qu'on la représentât sur la face extérieure de son perron qui est richement entaillié. L'image est là, un peu grossière, mais facile à comprendre, et le baron la montre volontiers à tous ses hôtes. L'intention est louable, sans doute; mais peut-être notre châtelain se laisse-t-il aller à quelque illusion, quand il s'imagine avoir donné par là une leçon décisive à l'ingratitude humaine. Ce moraliste est mort depuis longtemps, et d'aucuns prétendent qu'il y a encore des ingrats...

Quelle que fût la beauté de cette architecture militaire, su- « périeure à tout ce que l'art du constructeur a produit au moyen âge1 », il faut bien avouer que le séjour du château n'était point

chien, son bon cheval, etc. {Girart de Iïoussillon, trad. PaulMeyer, p. 72, § 132. Cf. Aliscans, v. 2567 et suiv.) Parfois le nouvel arrivant attachait lui même son cheval. Le messager qui estenvoyéà Witasse, fils du comte de Boulogne, « dusc' à la maistre sale ne s'i volt atargier. — De l'cheval descendi : ti l'ala atachier, etc. [Godefroi de Bouillon, v. 1009.) = ' Aliscant, v. 2549 et suiv. = * Viollet-le-Duc, Dictionnaire d'Architecture, t. V, p. 36. Nous avons, dans les pages qui précèdent, décrit un château, et non un manoir. Le manoir (manerium) est une maison des champs fortifiée, qui est hiérarchiquement placée entre le château et la maison du vavasseur (Viollet-le-Duc, 1. 1., VI, p. 300). Pas de tours, pas de courtines crénelées : des murs. Au ni* siècle les manoirs sont des habitations de chevaliers, sans donjon, ni tour, qui se composent généralement à l'intérieur d'une salle

alors sans quelque tristesse. Je veux bien que la grande salle ait été somptueuse et que, comme nous le verrons plus loin, les autres chambres aient été bien aménagées, et tout éclatantes de peintures, de tapisseries, d'émaux. Mais enfin ces gros murs épais de huit ou dix pieds, ces fenêtres percées en prévision d'un siège probable et qui ne laissaient passer qu'un jour avare, cette vue sur des tours et sur des courtines crénelées, tous ces éléments d'une vie principalement militaire n'étaient pas faits pour reposer nos barons, charmer leurs femmes et distraire leurs enfants. Ils l'avaient bien compris, et, là-bas, en dehors de leur enceinte fortifiée, sous les murs de leur château, en pleine campagne, ils s'étaient fait planter un jardin de plaisance où ils venaient humer l'air frais en famille, et entendre un peu de musique. C'était le verger1.

Que les vergers aient été placés en dehors des murs du château, c'est ce qu'attestent vingt couplets de nos chansons de geste*. Suivant la disposition des lieux, on les plantait tantôt près du donjon, tantôt près d'une barbacane ou d'une bastide. Il ne faudrait pas s'imaginer que ce fussent des jardins au sens moderne de ce mot; mais, tout simplement, des enclos pleins d'arbres frui-

placée au rez-de-chaussée, contenant la cuisine et le cellier, et d'une salle au premier étage, avec une garde-robe voisine. (Dictionnaire du mobilier, I, p. 36.) Quelquefois le manoir a sa chapelle. (Dictionnaire d' Architecture, VI, p. 501.) Voy., dans l'Abécédaire de M. deCaumont, (p. 158), une représentation intéressante du manoir d'Ouilly, près de Falaise. = ! Delors la vile ot planté un vergier.... — Li rois Ouris i vait por refroidier. (Auberi, éd. Tobler, p. 7, v. 12 et suiv.) Trueve Guillaume desoz le pin ramé, — En sa compaigne maint chevalier membre. — Desoz le pin lor chantoit un jugler — Vielle chançon de grant antiquité. (Prise d'Orange, v. 136 et suiv.) La gentis dame esloit en son vergier — 0 mainte dame por son cors déporter. — Si se fesoit devant soi vieler — Une chançon et dire et chanter. (Macaire, v. 57 et suiv.) = 2 El' vergier sous la lor. (Elie de Saint- Gilles, v. 1561.) Derière, en un vergier, sous un arbre ramé, — Hors des murs du castel et de la fermeté. (Doon de Maience, v. 250.) Dans Elie de Saint-Gilles, le verger est près d'une barbacane (1. 1., v. 1519) : Lés une barcabane, les une roche antive, — Là trovent un vergier, etc. Cf. Schultz, p. 42, note 3 et la planche de la p. 156 dans l'Histoire d'une forteresse de Viollet-le-Duc. Il va sans dire qu'il y avait aussi des vergers sous les murs des villes, en Orient comme en Occident : « Sos Sarmasane avoit un vergié ondoiant, — De ciprès, de loriers »,etc. (Antioche, II, p. 44.) Nous aurons lieu de citer, plus bas, ce texte in extenso). * Il y avait, d'ailleurs, d'autres jardins que les vergers dont nous venons de parler, et c'est l'occasion de citer ce passage trop peu remarqué de Girart de Roussillon. « Entre le mur et le palais, sur une terrasse, il y a des perrons cimentés avec art, ornés d'une décoration d'animaux figurés en mosaïque avec un or resplendissant. Le pavement était de marbre. Au milieu il y avait un pin qui protégeait contre la chaleur. Là soufflait un air doux qui embaumait plus qu'encens ou piment. D'une pente sort une fontaine, et il y avait un cerf d'or de la bouche duquel jaillissait l'eau. L'entrée de ce lieu est inler-

tiers', avec quelques fleurs (peut-être) et des bosquets*. Les oiseaux y venaient volontiers, et c'est là que de bonne heure le baron apprenait à distinguer leurs espèces et à connaître leurs chants*. On les appelait aussi ors et abresses1.

Tout à l'entour (sauf du côté du château), s'étendaient à perte de vue les prairies, les gagneries, les champs5.

On descendait du château dans le verger par une fausse poterne. C'est par là que passe la mère des quatre fils Àimon, lorsqu'elle fait ses adieux trempés de larmes à ses enfants que leur père a lâchement abandonnés'; c'est par là que, tout envermeillée et toute belle, Rosamonde descend vers Élie de Saint- Gilles blessé, évanoui, demi-mort, et lui met son ciefpar desous son bras désire. Et le poète ajoute que c'était par cette poterne que la jeune païenne sortait au mois de mai , por colir la (lorete avec ses pucelles7.

Dans la vie si monotone du seigneur féodal, le verger tient une grande place; mais il ne sert pas qu'au plaisir et au « déduit ». Les jours d'été, ce n'est pas dans la grand'salle, mais dans le verger que le Roi ou ses barons tiennent les séances de leur conseil. La Chanson de Roland s'ouvre par deux admirables scènes qui , l'une et l'autre, se passent dans un verger. C'est là, c'est dans un de ces jardins que Marsilc se décide un jour à envoyer des messagers à Charles; c'est sous ces beaux arbres que le grand Empereur accueille les dix ambassadeurs du dernier roi païen de l'Espagne vaincue. Ce dernier tableau est imposant. Quinze mille

dite aux hommes de basse condition. » (Trad. Paul Meyer, pp. 69, 70.) = ' Viriclarium n'avait pas un autre sens dans la bonne latinité. (Suétone, Tibère, 60; Cicéron, ad Alt., II, 3.) = * Là trovent un vergier qui fu tous fais d'olive — Et de moût riches arbres qui sont de mainte puisse. — Et li vergiers fu jouenes, et li ante florie. (Elie de Saint-Gilles, v. 1319. = 3 Sos Sarmasane avoit unvergié ondoiant — De ciprès.de loriers; moult sont soef flairant. — Li oisel i font joie et demainent lor chant ; — Sous ciel n'avait cière ente quin'ifust voirement... 'Par desous Sarmasaneot un vergier moult chier — De ciprès, de loriers, si ot maint olivier; — Assés i trovissiés basme de bausemier. (Antioche, II, pp. 44, 45.^ Il va sans dire que dans cette dernière description, i! faut faire la part des souvenirs que certains jardins de l'Orient avaient pu laisser dans l'esprit des premiers croisés. = ' Vés ichi un castel de moût grant signorie. — Les ors et les abresces. (Elie de Saint- Gilles, v. 1288.) Abresses = arborilias. = B Les praeries jantes et li vergier phinté. — Et la gaaingnerie dont i avoit planté. (Renaus de Montauban, p. 6, v. 6, 7, etc.) = 6 Par la fause poterne est cl' vergier entrés. — Iluec se sont asis desous les pins rames. (Renaus de Uontauban.p. 95, v. 29-31.) =7 Elie de Saint-Gilles, v. 1405-1407: Et desfremeun guicet

Français, en bliauts de satin, sont étendus sur des tapis blancs; le Roi est assis sur un siège d'or massif d'où il domine tous ses barons avec une gravité presque sacerdotale; puis, tout à coup, voici ces dix païens qui font leur entrée dans le jardin et s'acheminent lentement à travers cette foule, montés sur dix mules blanches dont les freins sont d'or et les selles d'argent, et tenant, suivant l'usage antique, des branches d'olivier entre leurs mains. Scène digne de Virgile1.

Mais le verger nous rappelle bien d'autres souvenirs, touchants ou tristes. Et puisque, avant d'entrer dans notre château, nous en voulons connaître tous les alentours, c'est le moment de nous suspendre à ces récits originaux et charmants.

C'est dans un verger que se passe le prologue de ce drame si populaire qui s'appelait jadis Macaire et aurait pour titre aujourd'hui : Le Chien de Montargis. C'était quelques jours après Pâques, le 26 avril, à une [este de V baron saint Hiquier, en pleine splendeur de printemps. La toute jeune reine de France et dont l'âme était aussi blanche que le nom, Blanchefleur, était descendue avec ses dames dans son verger, et un jongleur lui chantait une belle chanson. Soudain, parait le traître du drame, sorte de don Juan qui veut à tout prix triompher de cette innocence : « Il n'est pas, dit Macaire, de femme plus belle que vous ne l'êtes. « Mais quel malheur pour vous d'avoir un tel mari ! » Il l'amadoue, la flatte, la tente. Blanchefleur s'imagine un instant que le baron ne lui parle ainsi que pour éprouver sa vertu ; mais elle ne tarde pas à tout comprendre et, fière, indignée, terrible : « Plutôt que d'avoir seulement une pensée contre le Roi, sachez « que je me ferais couper tous les membres et brûler vive. Mon « seigneur saura tout, et vous châtiera comme vous le méritez. « Retirez-vous de moi ». Le misérable s'éloigna, mais, en ce jour, il prit la résolution de perdre la Reine*.

C'est encore un verger qui est le théâtre d'une des premières aventures de ce héros sauvage qui s'appelle Aubri le Bourguignon.

d'une fauce poslerne. — Par ù el sieut issir et les soies pucheles, — Quant vient el' mois de mai por colir la florete. = ' Roland, v. HO-121. Cf. le texte d'Auberi: Defors la ville ot planté un vergier... — Li rois Ûuris... — Ses homes mande, à îaus veut couseillier. (Auberi, éd. Tobler, p. 7, v. 12-15.) Etc., etc. = * Macaire, v. 57 et ss. Cf. t. 144 et ss.

Il est à la cour du roi Orri ; la reine Guibourc est éprise de lui et sa fille Sénéchault le lui dispute. Les deux fils d'Orri veulent venger à leur manière l'honneur de leur père, et préparent un guet-apens contre le Bourguignon, lis lui proposent de faire un temps d'escrime au bâton pour s'esbanoicr un instant et aiguiser leur appétit. Du premier coup l'un des deux traîtres met en sang le visage de son adversaire. Mal lui en prend. Armé de ce seul morceau de bois, le géant Aubri, qui d'ire ardoit tous vis, se jette sur Congre (c'est le nom du fils d'Orri) et lui fait entrer le bâton dans le cerveau. 11 tombe roide mort. Son frère éperdu veut fuir : d'un coup d'épée Aubri le fend en deux jusqu'à la poitrine. Seul témoin de cette tuerie, le neveu d'Aubri, Gasselin, essaye en vain d'apaiser la rage de cet « antechrist ». L'herbe du verger est rouge de sang1.

C'est dans un verger que Jourdain de Blaives, un matin, par som l'aube apparant et sous le chant du rossignol, se remet en mémoire la mort de son père Girard, assassiné par le traître Fromont, et prend la résolution de le venger'. C'est dans un verger que Gilbert, prisonnier des Sarrasins d'Orange, vient un jour trouver Guillaume, lui raconte toutes les merveilles de cette ville incomparable et donne au terrible comte l'irrésistible désir de s'en emparer*. C'est dans un verger enfin que le comte Amis, qui est depuis sept ans séparé de sa femme et de sa fille, éprouve très vivement le désir de les aller revoir : « Amis entend la noise et les cris des oiseaux. 11 lui ressouvient de son pays, de sa femme et de son fils qui est petit. Tenrement plore1. »

Avant d'entrer dans le château, nous n'avions plus à visiter que le verger. C'est fait. Il ne nous reste qu'à heurter, à la porte de notre baron, le grand plateau de cuivre sonore. Jetons cependant un dernier regard sur le donjon et sur les deux bailles, sur les murs et les tours, sur les lices et les barres, sur la porte et le pont. Saisissons une dernière fois cet ensemble, et gravons-le dans notre mémoire.

Tel qu'il est, ce château est l'objet d'un grand amour. Nos che-

* Auberi, éd. Tobler, p. 7, v. 12 et ss. = s Un main se liève par som l'aube apparant ; — En un Tergier s'en entra maintenant; — Dou rousseingnol il a oï le chant. — Cil autre oisel se vont esbanoiant. — Lors li ramembre de Fromont le tyrant — Qu' ocist sou pere à l'espée tranchant (Jourdains de Mairies, v. 1545-1550.) = 3 Truevo Guillaume desoz le pin ramé, etc. (Prise d'Orange, v. 136 et ss.) = * Amis et Amiles, v. 537 et ss.: Ce lu à

valiërs ressemblent tous, plus ou moins, au bon Joinville qui, partant pour la croisade, ne se sentait pas le courage de contempler une dernière fois les murailles bénies où il avait passé tant d'années : « Je ne voz onques retourner mes yex vers Joinville por ce que le cuer ne me attendrisist du biau chastel que je lessoie. » L'aîné des fils d'Aimon a le même accent attendri quand il quitte le château paternel : Quant Renaus s'en parti, de pitié a ploré1. En Terre Sainte, au pied du Saint-Sépulcre, ils pensent à ce gros donjon de là-bas, où est leur grande et petite « maisnie », et leurs yeux se mouillent de pleurs8. A tous les chefs de la première croisade on propose successivement la couronne, la belle couronne de Jérusalem : tous pensent à leurs châteaux, et la refusent. Ce cher château, on en fait presque un objet animé, on lui parle, on le recommande à Dieu : « Casteaus, dist-il, je te cornant à De5 / » Ainsi parle Ogier, et Renaud de Montauban n'est pas moins tendre : « Chastiaus, ce dut Renaus, vos soies honorés1. » Quelle douleur, quand on se persuade qu'on ne le verra plus5! Quelle joie quand on le revoit ! Quand les fils d'Aimon, amaigris par la faim, pâlis par la misère, déguenillés et hâves, se décident enfin à venir chercher un asile près du cœur de leur mère, au château de Dordone, ils arrivent un jour, après un long voyage, en vue du cher donjon et des murs tant aimés. Alors tout leur cœur se fend; ils se souviennent des maux qu'ils ont soufferts et, de pitié et de duel, tombent pâmés8... Et maintenant, entrons.

Pasques que on clist en avril — Que li oisel chantent cler et seri; — En un vergier entra li cuens Amis , etc. = « Renaus de Monlaitban, p. 53, v. i. = * Voy. notamment les Citelifs, éd. Hippeau, pp. 225 et 258, etc., etc. = ' Ogier le Danois, v. 8949. = * Cf. Renaus de Montauban: « Chastel de Montauban. àDeu vos commendom » (p. 246, v. 25, et p. 277, t. 17). = 6 Guichard, fait prisonnier, s'écrie tout d'abord: «Chastiaus de Montauban, jamais nevosverron. » (Renaus de Montauban, p. 187, v. 11.)= 6 De Dordone ont veù le palais honoré. — Les murs d'araine bis et le bos et le pré. — Et la bêle richoise de coi il sunt jeté. — Membre lor des mesaises qu'il orent enduré: — De pitié et de duel sont li frère pasmé. (Ibid., p. 88, v. 17-21.)

La prière du matin (p. 330). — Composition d'Edouard Zier.

Page 1