CHAPITRE XIII
La Journée d'un baron à la fin du xu° siècle. (Suite.)
Si» heures du mat;n.
Le Lever. — La l'iiere.
oici qu'à travers les ajours vitrés de ses volets', un petit rayon a pénétré dans la chambre voûtée où dort le chevalier. C'est le jour.
Notre baron est matinal, et l'on peut dire de lui, sans le flatter, ce qu'un trouvère du xine siècle a dit de Charlemagne:Z)e main lever estoit acouslumés. Il circulait à ce sujet un singulier proverbe et qui n'est pas sans ressembler à un paradoxe : Qui trop dort au matin maigre devient et las. Maigre! Nous avons changé tout cela. C'est le Sénéchal près des rois, c'est le Chambellan près des sei-
* t Tant qu'ils virent le jour parmi une vitrine. » (Godefioi de Bouillon.) Ce vers ne saurait •'entendre que • de ces ajours vitrés au moyen de morceaux de verre enchâssés dans du
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gneurs, qui est généralement chargé d'éveiller son maître, en secouant l'oreiller où sa tête est appuyée', et nous le voyons, en effet, qui entre dans la chambre, pour y remplir gravement ses fonctions de tous les jours. Il ne s'agit rien moins que de lever et d'habiller le baron*. Au besoin, ils s'y mettront plusieurs, tant écuyers que chambellans. Les dames ont leurs meschincs et leurs chambrières3.
11 est à peine utile d'ajouter qu'un certain nombre de barons aimaient à se passer des services d'un chambellan, et se levaient « tout seuls ». A peine vêtus, ils allaient droit à leur fenêtre, l'entr'ouvraient un peu, et la clarté leur tombait soudain sur le visage; puis, ils se chaussaient et achevaient de s'habiller. C'est ce que fait le comte Fromont, le jour où il adoube son fils Fromondin; c'est ce que beaucoup d'autres faisaient tous les matins'.
La physionomie de la chambre mérite d'être esquissée, bien que nous réservions pour une autre place le détail raisonné de son ameublement. Le lit y attire surtout le regard, le lit bas et large, avec son chevet placé contre la muraille6, avec les courtines dont il est comme enveloppé et qui glissent sur des tringles
plomb, qui donnaient delà lumière danslapièce,quandles volets étaient fermés. «(Viollelle-Duc, Dictionnaire d'Architecture, V, p. 401.) Tous les volets n'avaient pas de ces ajours : « Lesfenêtressontclosesetarrêtentlejour.» (Girart de Roussillon, trad. Paul Meyer, p. 35, §71. — * Le vers De main lever estoit acoustumés est emprunté aux Enfances Ogier (v. 7 298), et le proverbe Qui trop dort au matin, à Doon de Maïence (v. 2488). =* On se levait généralement avec le soleil : «Ils reposèrent jusqu'au moment où le soleil parut sur la montagne. » (Girart de Roussillon, trad. P. Meyer, p. 72, § 131.) Lors s'endorment en pès li vassal alosé, — Tant qu'il virent du jour apparoir la clarté — Et virent le soleil luire par le resné. (Doon de Maïence, v. 5735-5737.) = ' Li Senescaus a crollé l'orillier. (Ogier, v. 8227.) Le guetteur vient un jour réveiller Bègue de Belin : « L'oreiller crolle. » (Garins li Loherains, II, p. 117.) Il ne faut pas oublier, en effet, que c'était là aussi un office des damoiseaux ou valets : « En son séant el' lit leva ; — Son valet à lui apiela ; — S'a unes braies demandées. — Cil keurt, si lia aportées, » etc. (Perceval, v. 11927 et ss.) =JLa nuit jut Bègue... — Jusqu'au demain que li jor esclari — Si chanberlan vont à lui por servir. (Garins li Loherains, II, p. 221 et ss.) Un semedi matin s'est Elies levés. — Ses maistres cambrelens en a araisonés : — « Aporle me mes armes, mescauces, messolers. » (Aiol, v.8591 et ss.) Liquensesl sus levés ; ne s'i volt atargier; — Ses chamberlens se fist moult bienapareillier. (Godefroi de Bouitlon,\. 299, 300. ) = 3 Adontestlevéelabele— Sanscamberière elsans pucele, — Qui adont aidierli venist. (Perceta/, v. 41651, cité par Schullz.) = 'Li jors fu biaus, li solaus esclarcis. — Li quens Fromons se gisoit en son lit. — La l'enestrelle un seul petit ouvrit, — Et la clartés le fiertemmi le vis. — Toi maintenant s'est ebauciés et vestis. (Garins li Loherains, II, p. 159.) =6 Les lits debout ont été les seuls en usage jusqu'au xvie siècle. (Viollet-le-Duc, Dictionnaire du Mobilier, I, 161.)
de fer1; avec le luxe presque excessif de son esponde et de ses pecols*; le lit, dis-je, avec ses oreillers de soie brodée5, sa couverture d'hermine', ses trois ou quatre couettes de paile*, et ses draps de lin ou de soie* que le dormeur roulait autour de lui et ne laissait jamais pendre sur le pavé'. Ce pavé, sans doule, eût été trop froid pour la nudité des pieds; mais on avait pris soin d'y jeter des peaux de bêtes, et c'est précisément la fourrure de ces deux renards que notre baron a tués à la chasse, l'an dernier. De tels tapis lui plaisent mieux que tous les autres8, et lui rappellent d'aimables souvenirs de forêts et de chiens. D'ailleurs, il n'aime pas qu'on lui cache son beau carrelage de briques émaillées, avec leurs dessins naïfs noir-brun sur jaune', jaunes sur noir-brun : car il est très fier de ses carreaux, autant que de ses peintures10 en ocre jaune et en ocre rouge, relevées à peine d'un peu de bleu foncé et de noir, qui couvrent les murs de la vaste chambre et les nervures de la voûte, et qui représentent tous les oiseaux du ciel, tous les poissons de la mer : « C'est, dit-il en riant, « comme une arche de Noé". » Peu ou point d'or, au xue siècle :
• Lilis fu aprestés sos la fresche corline. [Godefroi de Bouillon, v. 623.)Etc.=,L'e«ponde ou etpondele, c'est le châlit ; les pecolt, ce sont les montants : « Li pecul sunt d'argent et l'espunde d'esmal. » (Voyage de Charlemagne à Jérusalem, éd. Koschwitz, v. 429.) = 5 11 prent un orillier de paile envelopé. (Renaus de Montauban, p. 506, v. 17, etc. (Viollet-le-Duc, Dictionnaire du Mobilier, l, 196-198; Schultz, 1. 1., I, p. 73, note 6.) Et l'oreilliers fu fais d'un osterin. (i4i'o/, t. 2150.)= 'Et ot par dedesore un covertor d'ermine. (Godefroi de Bouillon, v. 624.) Li covertors d'un ermin engolé. (Ogicr, v. 8918.) De riche couverture de vert dedens fourré. (Doon deMaience, v. 1867.) Li covertoir de martre grant et furni. (Aiol, v. 2149.)=: "Les « couettes » correspondent exactement à ce que nous appelons des « lits de plume. » Les lits ne furent ni pauvres, ni vides ; les couettes étaient de paile. (Girarl d* Routtillon, trad. Paul Meyer, p. 72, § 131.) Les kieutes sont de paile que desous mist. (Aiol, v. 2147.) Cil qui le fistquatre keutes i mist. (Ogier, v. 8910.) La keute fu de paile. (Renaus de Montauban, p. 166, v. 6.) = • Li linceul [sont] de soie, n'i ot pas lin. (Aiol, v. 2148.) Waudri a fet trois lis, n'i a plus demouré, — De coûtes et de dras qui de frès sont lavé. (Doon de Maience, v. 5690, 5691.) = ' Viollet-le-Duc, Dictionnaire du Mobilier, I, 166: • Avant le xm* siècle on enroule les draps autour de soi; depuis, la personne couchée les laisse tomber autour du lit. » = s0n était souvent plus raffiné, surtout au xiii* siècle : « Devant le lit gist un tapis— Qui est de plumes de fenisf?) (Parlonopeus, v. 1080.) Dans Guillaume de Palcrme, c'est une couette qui sert de tapis de pied, (citations de Schultz, v. 5586.) = 'Tels sont les carreaux émaillés de Saint-Pierre-sur-Dive, lesquels appartiennent à la fin du xu* siècle. (Viollet-le-Duc, Dictionnaire d'Architecture, II, p. 268, fig. 8.) Le savant archéologue ajoute que dans les carrelages du xu* siècle, « c'est le noir vert qui domine. » Cf. Elie de Sainl-Gillet : Li pavemens en est tous à fin or ovrés. (v. 1635). = "> En une chambre jut la nuit pointe à fior. (Amis elAmiles, v. 2768, etc., etc.) En une cambre montent, qui fu toute sos tere ; — Moût fu bien pointurée à oiseus et à bestcs. (Elie de Saint-Gilles, v. 1441 , 1412.)= " Et les pisons noians et le ciel estelé,— Et toute riens en tere comme l'arce Noé, — Ai-ge fait en ma canbre à fin or pointurer. (Ibid.,
mais le terrible métal prendra sa revanche au siècle suivant*. Des bancs le long des murs; des courtines sur potences mobiles devant les fenêtres; près du lit, un grand candélabre où achève de se consumer un gros tortil de cire, qui a brûlé toute la nuit*, et, pour finir, deux meubles auxquels nous ne sommes plus habitués. L'un, d'une utilité vulgaire, est une sorte de perche pour
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Fig. 01 et OS. « Perches n à suspendre les vêtements Reproduction de deux gravures du livre deTh Wright,
À Ilistory o( domeslic manners and sentiments in Evgland during the middle âges (Londres, 186»).
o. d'après le ms. de la Bibl. Nat., fr. 6»8r., f» s v" (Roman de la Rose, xiv* s.).
fc. d'après le ms. de la même Bibliothèque, fr. 6988 {Pèlerinage de la vie humaine, xiv* s.).
suspendre les habits du baron pendant son sommeil3; l'autre, qui éveille de douces et grandes pensées, est une image, quelque peu grossière, du patron de notre chevalier. Un cierge éclaire le visage, taillé à la hache, d'un saint Pierre qui invite à la foi et au repentir, tandis qu'une figure gigantesque de saint Christophe, peinte à droite de la porte encore verrouillée*, fait sourire d'aise le seigneur qui lui consacre un de ses premiers regards : « Quand on a vu le matin une image de saint Christophe, on est assuré de
v. 1045-1645.) Il faut tenir compte, en ce dernier texte, des exagérations du poète. C'est d'ailleurs la fille d'un émir sarrasin, c'est Rosamonde qui parle. = ' Dedens la richechambre qui fu painte à or mier. (Godcfroi de Bouillon, v. 310.) Dedans la cambre painte à or et à vernis, — Jut o Ydain sa feme, la bêle o le cler vis. (lbid., v. 249.) = "- Devant le conte art uns grans chandelabres. (Amis et Amiles, v. 648.) A mie nuit, quant tuit furent couchié, — Emmi la sale drescent un chandeillier. — Un cierge i mistrent por le mieus esclairier. (Jourdain* de Blaivies, v. 112-115.) Par devant lui ardirent dui grant cierge alumé. (Pariée, v. 716.) En un lit cordeïs colça Karlon soef. — Devant lui aluma un grant cierge embrasé. Rcnaus de Montauban, p, 528, v. 35.) = s Mantiax vairs et pelices grises — Qui à ses perces furent mises. (Chronique du roi Guillaume d'Angleterre, Recueil d'extraits et d'écrits relatifs à l'histoire de la Normandie, éd. Fr. Michel, 1840, III, p. 166.) Une grosse pièce de sap — U soldent pendre li drap. (Lai de Guiyemer, par Marie de France, éd. Méon, I, p. 92.) Cf. Rose, v. 9622, 9623 cités par Schultz. En son Histoire du Costume, 1. Quicherat cite un texte du xm" siècle, qui est des plus intéressants, mais dont il n'indique pas la source : « Vous devez étendre sur la perche vos draps, tels que manteau, surcot, cloche, pourpoint, et tout ce que vous avez de fourrures et d'habits, soit d'hiver, soit d'été. » (1™ éd., p. 200.) =* U y avait des verrous aux portes des chambres : « La chambre où li quens jut a fait desveroillier. » (Godefroi de Bouillon,, y. 1016.)
ne point mourir de mort subite durant toute cette journée. Me voilà encore sauvé pour un jour1. »
Personne n'ignore que, pendant la plus grande partie du moyen âge, on se couchait nu. C'est ce qu'attestent à l'envi nos chroniques, nos chansons* et nos miniatures. On ne s'étonnera point que nos barons aient commencé à se vêtir dans leur lit. A coup sûr, ils y passaient leurs chemises, leurs braies, sans doute aussi leurs chausses1. Ce n'était point paresse, mais pudeur.
On comprendra que nous n'insistions pas sur les ablutions matinales de nos barons; néanmoins, ce n'est point si petite chose, ni si indifférente qu'on pourrait le croire. Il a plu à un grand historien de notre temps, qui s'était pris contre le moyen âge d'une haine d'enragé, il a plu à Michelet de prononcer un jour ce jugement plus qu'étrange, ces six mots par lesquels il prétendait flétrir dix siècles de notre histoire : « Pas un bain durant mille ans! » La passion est toujours une mauvaise conseillère; mais il faut avouer que, surtout ici, elle a bien mal inspiré l'étonnant écrivain auquel nous devons tant de pages presque sublimes. Nos pères, au contraire, adoraient l'eau, raffolaient des bains et, s'il faut tout dire, en usaient plus que nous. A peine notre chevalier était-il levé, à peine avait-il revêtu ses chausses et sa chemise, que les portes déverrouillées de sa chambre s'ouvraient, et que ses damoiseaux, meschins ou valets s'empressaient de lui offrir l'eau fraîche dans un bassin de métal, avec la touaille ou serviette, toute blanche, pour s'essuyer. Les textes abondent, et n'ont rien qui nous surprenne*. Avant et après
• C'est la croyance de tout le moyen âge attestée par ces vers célèbres . Chrislophori tancti speciem quicunque luetur — Islo nempe die non morte mala morielw. C'est ce qui explique pourquoi on plaçait de colossales statues de saint Christophe dans les lieux les plus apparents des églises, etc. Cf. Acla Sanclorum, t. XXXIV, p. 135 et suiv.=« Ils s'allèrent coucher déchaussés et nus. » (Girart de Roussillon, trad. Paul Meyer, p. 52, § 105.) Li cuens Amiles en la chambre est venus. — En lit Ami s'ala concilier touz nus. (Amis et Amiles, v. 1158, 1159.) Lusiane couche Aiol : « Puis le fist descauchier, nu devestir. » (Aiol, v. 2156). Etc., etc. =* En son séant el' lit leva; — Son valet a lui apiela; — S'a unes braies demandées. — Cil keurt si li a aporlées — Unes braies d'un blanc cainsil : — Et puis s'est cauciés et vestus. — Si est fors de son lit issus. (Perceval, v. 11927 et ss.) Votre chemise et vos braies auront place sur le traversin du lit. Le matin, quand vous vous lèverez, passez d'abord votre chemise et vos braies. (J. Quicherat, texte du un' siècle, traduit en son Histoire du Costume, 1" éd.. p. 200.)= * Devant Guillaume sont dui vallct aie ; — Près de servir, s'il en a volenté. — Eve et touaille li ont il aporté; — Li quens Guillaumes a maintenant lavé, — Et quant il a au blanc drap essué... (Montage Guillaume,
chaque repas, nouvelles ablutions, que nous aurons lieu de signaler ailleurs, et qui nous permettent d'affirmer que le bourgeois ou le noble du xne siècle ne se lavait pas les mains beaucoup moins de cinq ou six fois par jour. C'est quelque chose. Quant aux bains, c'était plus qu'un usage, et presque une passion. Notez que je n'ai plus à parler ici de ce bain qui devint un jour un des principaux rites du Sacrement de la chevalerie et dont nos chevaliers gardaient jusqu'à leur mort le souvenir vivant dans le meilleur coin de leur mémoire. Non, je veux à dessein laisser ici de côté le symbolisme et la chevalerie, pour ne m'atlacher qu'à la réalité de tous les jours. Ce sont les chambres « souterraines » des donjons1 que l'on transforme, pour quelques instants, en salles de bains; mais il ne faut s'attendre ici à rien de luxueux, ni d'élégant. Les baignoires ne sont que des baquets, et « ce meuble, presque toujours fait en merrain, de douves cerclées, était du ressort de la tonnellerie'. » Mais, si grossière que fût la baignoire, le bain était raffiné. On le fait « couler deux fois5 »; on l'aromatise; on y jette toutes sortes d'herbes et de parfums*. Ces bains, objet d'une si délicate attention, on en prend en vingt circonstances diverses, voire même « sans circonstances », et pour la joie d'en prendre, le matin \ Après une maladie, c'est un remède qui est tout indiqué : Rosamonde ne manque pas de l'imposer à son ami Élie, qu'elle vient de guérir avec un merveilleux breuvage composé de neuf herbes : Un tel baing li dona, quens ne dm tel n'en
Bibl. Nat., fr. 568, f° 257, v°.) Alixandres li rois fu levés par matin, — Vestus d'une cemise déliée de lin — Et caucés une cauces de pale alixandrin. — L'iave li aporterent por laver doi mescin, — Et furent ambedoi de fin or li bacin. (Alixandre, éd. Michelant, p. 425, v. 30 et ss.) Dont levèrent des lis, si se sunt atourné ; — Quant il furent vestu il et orent lavé. (Doon de Maience, v. 5758, 57511.) Deus bacins prist sans nule demourée... — De la fontaine a de l'eve aportée. — Et li cuens levé, sans nule demourée, — Quant Gaselins li ot l'iauve dounée. (Auberi, p. 50, v. 7711.) Li dis chevaler sunt levé ; — Tost sunt vestu et acesmé. — Lor mains et lor bouches lavent. (Durmars, 65, 59.) Cette dernière citation, comme la suivante, est de Schultz. = * Entrées sont en un celier, — En une chambre sousterrine. — Làot commandé la Roïne — Appareillier deus riches bains. (Guillaume de Païenne, v. 5330.)=: s Victor Gay, Glossaire archéologique, I, p. 103, article Baignoire. = 5 Fai moi un baing qui soit coulés deus fois. (Dueves d'Hanstonne. Bibl. Nat., fr. 12548, f 92.) = 4 De bonnes herbes li fist un baing. (La Bourgeoise d'Orléans, fabliau, cité par Violletle-Duc, Dictionnaire du Mobilier, IV, p. 404.) Le lendemain du mariage de Béatrix avec le Chevalier au Cygne, « les puceles des chambres » lui trempent un bain « à herbes prédoses moult bien fais et colés ». (Le Chevalier au Cygne, v. 4225.) = 5 Mais au matin se
a1. Après un long et pénible voyage (en ce temps-là, hélas! tous les voyages étaient longs et pénibles), c'est dans un bain d'abord qu'on trouve le repos. Quand la pauvre mère des quatre fils Aimon aperçoit ses enfants blêmes de faim et pantelants de misère : f Je m'en vais avant tout », leur dit-elle, vous faire baigner* » , et c'est dans sa propre chambre qu'elle leur prépare ce bain réparateur*. Ce qui m'étonne davantage, ce sont ces bains « après le dîuer » dont il est plus d'une fois question dans nos vieux poèmes, et je laisse aux physiologistes et aux médecins le soin de préciser ce qu'un tel passe-temps pouvait avoir de dangereux ou même de mortel*. Mais enfin, vous le voyez, ce sont des bains toujours, ce sont des bains partout. Les femmes y prennent encore plus de goût que les hommes, et il en est pour elles qui sont plus solennels, plus consacrés que tous les autres, comme ceux de la veille et du lendemain de leur mariage*. On alla jusqu'à se donner le méchant luxe de se baigner en compagnie, avec des chapeaux de fleurs sur la tête'. C'était périlleux et mauvais, et l'on pouvait ressusciter par là les détestables abus qui avaient jadis armé l'Église de tant de sévérités contre les bains des Romains. Mais il semble que l'on n'ait pas été trop loin dans cette voie et qu'on ait eu la sagesse de s'arrêter à temps.
Quoi qu'il en soit, notre baron sait ici rester dans un juste milieu : il n'abuse pas du bain, mais il n'en use pas avec trop
liève tempre ; — Un bain fait eau f fer; puis le tempre. (Gilbert de Monlreuil, Roman de la Violette; citation de Schultz.) = * Elie de Saint-Gilles, v. 1465. = * Mais ains serés vos tôt baigniés et conreés. (Renaus de Montauban, p. 95, t. 55.) = 5 Dedans sa maistre chambre lésa o lui menés; — Ele les a baigniés et très bien conreés. (Ibid., p. 96, y. 9, 10.) = * Après menger leur furent li caut baing conreé, — Et li baron i entrent, ne l'ont pas refusé. (Fierabrax, v. 2218.) Elie de Saint-Gilles, à peine convalescent, demande à manger : « Li gentieus hon en ot plus que il ne rova. — Li bains fu aprestés ù Elies entra, s (Elie de Saint-Gilles, v. 1465, 1464. Cf. Percerai, v. 16505 et ss.) = * !• Avant le mariage. La mère de Béatrix, la veille de son mariage avec le chevalier au Cygne. « la nuit fist la pucele acesmer et baignier ». (Le Chevalier au Cygne, t. 4057.) 2* Après le mariage. Il s'agit de la même Béatrix : a Les puceles des chambres li ont uns bains temprés ». (Ibid., v. 4223.) Il en est de même après le mariage d'Ydain. Le lendemain de ses noces, « la messe font chanter le chapelain Richier — Et l'Empererris fist lot son palais vuidier — Et les huis moult bien clorre, serrer et veroillier. — Quant li bains fu calfés, puis fist Ydain baignier, » etc. (Godefroi de Bouillon, v. 304.) Ce dernier texte prouve assez clairement qu'il n'y avait pas de « salle de bain » proprement dite, même dans les palais des plus grands seigneurs. = 6 Puis revont entr'eus as esluves — Et se baignent ensemble es cuves — Qu'il ont es chambres toutes prestes, — Les chapelès de flors es testes. (fîo*e, v. 11152 et ss). Cf. Viollet-le-Duc, Dictionnaire d'Architecture,
de ménagements. Ce qu'il souhaite, c'est qu'on ne dise pas de lui ce que l'auteur d'Aye d'Avignon avait pu dire de l'un de ses héros, de Ganor : « D'un an ne fu baigniez1. » Ce qu'il souhaite encore plus vivement, c'est de ne pas ressembler à ce damoiseau dont il est question dans Garin le Loherain : « Il était tout hérissé, avait le visage tout charbonneux et ne connaissait pas d'autre eau que celle qui tombe du ciel'. » Cette caricature, un peu grossière, était bien faite pour exciter à la fois le rire et l'indignation de la plupart de nos châtelains. Ils en riaient à gorge déployée, et se plongeaient de plus belle en leurs baquets.
Nous avons .eu lieu de décrire ailleurs la toilette de notre baron ; mais en ce moment ne le quittons pas, et donnons-nous la joie d'assister aux actes les plus significatifs, les plus nobles de toute sa journée, de toute sa vie. A peine est-il lavé, qu'il prie3. Or l'attitude de la prière et la posture de celui qui prie ne sont pas alors les mêmes qu'aujourd'hui. Nous nous agenouillons : nos pères se prosternaient. C'était encore l'adoration orientale, avec son grand caractère primitif de profonde humilité, d'anéantissement suprême et volontaire. Notre liturgie en a gardé des traces. Durant la procession au Baptistère ou aux Fonts qui couronne la nuit, l'admirable nuit du Samedi Saint, durant le chant des longues litanies, l'Évêque ou le Prêtre reste au pied de l'autel, absolument étendu de tout son long entre le diacre et le sousdiacre qui sont prosternés de la même manière. C'est d'un effet saisissant et grandiose. Nos chevaliers du xne siècle, pour la plus simple de leurs prières, se couchaient en croix sur le sol, la tête tournée vers l'Orient. Il est vrai qu'ils commençaient déjà à se contenter parfois d'un agenouillement très incliné et ressemblant, pour ainsi parler, à une demi- adoration. Telle fut la transition à l'agenouillement pur et simple qui est entré dans nos mœurs et n'en est plus sorti. Mais, encore un coup, les plus fiers
V, p. 548; Dictionnaire du Mobilier, H, p. 21. Le savant archéologue suppose qu'il existait dans les châteaux « une piscine de pierre qu'on remplissait d'eau tiède et dans laquelle plusieurs personnes pouvaient se baigner de compagnie ». Mais il ne donne aucune preuve à l'appui de son dire, et le texte même de la Rose est suspect. = ' Aye d'Avignon, v. 2309. = 2 Hireciès fu, s'ot charbonné le vis: — Ne fu lavés de sis mois acomplis, — Ne n'i ot aive, se du ciel ne chaï. [Garins li Lolierains, II, p. 153.) := 5 Quant il furent vestu et il orent lavé — Et encontre orient Dunedieu aoré. (Doon de Maience,v. 5739,5740.)
barons du temps de Louis VII ou même de Philippe Auguste, les Rois, les Empereurs, se prosternent et « adorent » lor mains vers Oriant '.
Le geste magnifique des premiers chrétiens, l'attitude des orantes priant debout, les bras tout grands tendus*, cette posture traditionnelle est encore adoptée au xir" siècle, en des circonstances où la prière est nécessairement moins longue sans être moins ardente ou moins solennelle. Et enfin, nous trouvons facilement en nos vieux poèmes des exemples de notre attitude actuelle, qui a de si lointaines origines : « l'homme à genoux, la tête inclinée et les deux mains jointes* ». Elles sont également sculpturales, également belles, ces attitudes qui honorent l'humanité et font penser à cette grande parole où il ne faudrait pas voir un vain jeu de mots : L'homme n'est jamais si grand que lorsqu'il est à genoux.
Mais, lorsqu'il s'agit de la prière, l'attitude n'est véritablement qu'un élément secondaire, et c'est le fond qu'il importe le plus de connaître. Comment priaient nos chevaliers? Telle est ici la question capitale, et elle n'est point de celles que l'on résout aisément. Je suis convaincu, pour ma part, qu'il y a eu deux courants : l'un que j'appellerais volontiers c clérical », si l'on n'avait pas si étrangement abusé de ce mot; l'autre séculier et, oserai-je le dire? « laïque ». Ces deux courants étaient également chrétiens, mais non point de la même façon. Les prières « cléricales » étaient théologiques, exactes, souvent mystiques. Les prières
' Quant veit le Reis le vespre décliner, — Sur l'herbe verte descent-il en un prêt ,
— Se culchet à tere, si priet Damnedeu. (Roland, v. 2447 — 2449.) Descent à pied, à la terre te culchet .. — Si preiet Deu. (Ibid., v. 2013 et 2016.) De l'cheval descendra terre te coucha. — Par grant humilité Jhesu Crist réclama. (Gui de Bourgogne, v. 4182, 4183.) Et karles te coucha desor l'erbe en la prée; — S'a faite une orison. (Ibid., v. 4280.) Vers Orient te colche, s'a faite s'oraison. (Godefroi de Bouillon, v 2990.) En crois se coke à terre, ton chiefvert Orient. (Les Chétifs, éd. Ilippeau, p. 229.) En croiez se jeté Karle contre oriant. (Otinel, v. 494.) // te colcent en croit et proient Deu merchi. (Le Chevalier au Cygne, v. 3271.) Etc., etc. En ce qui concerne l'habitude de se tourner du côlé de l'Orient, voir, indépendamment des textes qui précèdent, les suivants : « Et encontre orient Damedieu aoré. t (Doonde Maience, v. 5740.) Va prier de bon cuer tes mains vers oriant. (Ibidv. 2406.) Nostre emperière à terre descendy ; — Vers orient s'est tourné et g.iuchy.
Aquin, v. 582.) Ver» Oriant avoit tourné son vis. (Gaydon, v. 1848.) Devers saint orient a son chef trestorné. (Parise, v. 566.) Etc. = ! Ses mains tendi contremont vers le ciel.
— < Glorieus Deus, tu soies aorés. [Ogier, v. 9419, 9420.) Etc. = 5 Puis s'agenoille li Dus lez lui en pré — Ses deus mains jointes, a le chief incliné. (Gaydon, v. 1847, 1818.)
« laïques » consistaient principalement en un chapelet de faits historiques ou légendaires, que l'on empruntait à la Bible ou aux apocryphes, et que l'an amalgamait sans critique et sans ordre : « S'il est vrai, disait-on, que je croie à tous ces prodiges, acte corde-moi, Seigneur, la grâce que je te demande. » Les prières cléricales nous ont été conservées, sous une forme latine ou française, dans ces Livres d'heures dont tant de millions d'exemplaires ont circulé, aux mains de la noblesse et de la bourgeoisie, depuis le xiue jusqu'au xvie siècle. Les prières laïques nous ont été conservées dans nos chansons de geste. Un certain nombre de chevaliers priaient comme les héros de ces chansons; d'autres priaient comme leurs clercs. Tout est là.
Notre chevalier est donc plongé dans sa prière, et il est de ceux, si vous le voulez bien, qui ne s'inspirent pas de la science de leurs chapelains, mais des souvenirs de leur enfance, des leçons familières de leurs mères et des poèmes qu'ils ont entendus. Rien de savant dans son oraison où il essaye de résumer, tant bien que mal, toute l'histoire religieuse de sa race qui est la nôtre. Il commence par saluer « le Glorieux Père qui façonna le monde et qui forma Adam de terre « et de limon » avec sa pair Evain ». Puis, il raconte à sa façon le drame du premier péché, et comment nos premiers parents furent jetés dans l'abîme de Baratron (!) avec les diables Berzebu et Néron. Il s'arrête un instant au meurtre de cet Abel dont le sang, encore aujourd'hui, rougit la lune en son décours, et contemple plus longtemps la figure de ce « baron Abraham » dont le fils fut enlevé au ciel « parmi les Innocents » au moment même où il allait être héroïquement sacrifié par son père. « C'est toi, dit le chevalier à son Dieu, c'est toi qui sauvas Jonas de la baleine qui l'avait englouti; c'est toi qui épargnas le roi de Ninive avec sa cité et tout son peuple ; c'est toi qui délivras Daniel de l'horrible supplice, quand on le jeta dans la fosse aux lions; c'est toi qui préservas les trois enfants dans la fournaise; c'est toi enfin qui défendis sainte Suzanne contre les faux témoins. » Là-dessus, notre baron saute d'un bond de l'Ancien Testament dans le Nouveau, et fait une halte pieuse devant l'étable de Bethléem. Il évoque rapidement le souvenir de ce salut de l'Ange qui eut pour théâtre le temple de Salomon; de
cette naissance de Dieu qui illumina et esleecha le monde entier; du bœuf qui, devant l'enfant divin, s'inclina profondément et doucement; des trois rois Gaspart, Baptisart et Melchior qui accoururent en hâte du fond de l'Orient, et enfin de cette femme sans mains qui vint assister la Vierge dans l'étable, et qui, par un beau miracle de Dieu, € ot lors plus bêles mains que scraine ne fée ». t C'est toi, dit-il encore, qui as ressuscité saint Lazaron et qui as « établi saint Pierre en souverain dans les jardins de Néron. » Puis, comme notre baron n'a pas été durant sa vie sans commettre quelques gros péchés (pour ne point parler des autres), il n'oublie jamais de nommer dans ses prières cette admirable Madeleine qui est la patronne des vrais pénitents : t Elle s'approcha de toi, tout doucement, à la celée; la fontaine du cœur lui monta aux yeux et, à défaut d'autre rosée, elle te lava les pieds de ses larmes. » Mais voici l'heure, pour le chevalier, de consacrer quelques accents émus à cette passion de Jésus qui est le résumé de sa foi : « Le jour de Pâques fleurie, tu chevauchas l'ânesse par grant humilité, et les petits enfançons marchaient derrière toi. Cependant les Juifs félons ne tardèrent pas à le saisir, et te lièrent si brutalement à la colonne, que le sang jaillissait de chacun de tes ongles. Puis Marcus et Jonathas te mirent en croix, et ton sang coula jusqu'en Gorgatas. » Un personnage auquel l'Évangile ne donne qu'un rang secondaire dans ces scènes divines du Calvaire, le centurion « Longin », devient ici l'objet d'un miracle éclatant dont il est question dans la plupart de nos prières épiques :« Quand Longin te frappa du tranchant de sa lance, il était aveugle; mais ton sang descendit le long de sa lance jusqu'à ses yeux, et, surle-champ, il eut alumoùon et vit. » 11 ne reste plus à notre priant qu'à parler brièvement de la résurrection de son Dieu et de ce brisement admirable des portes de l'Enfer d'où Jésus fit puissamment sortir tous ses amis. « Tu montas au ciel le jour de l'Ascension, mais tu reparaîtras au dernier Jugement. Là trembleront les princes et les ducs, là trembleront comme la feuille du figuier. En ce jour-là, le père ne sera pas plus que le fils, ni le prêtre que le clergeon, ni l'archevêque que le petit garçon. » Alors, ayant achevé l'exposition théorique de tout son credo, notre chevalier en vient enfin à penser à lui-même : « Je me confie à toi
et en ta bonté. » Et il ajoute avec une certaine fierté qui pourrait aisément dégénérer en orgueil : « Je me confie aussi en la force de ce cœur que tu m'as donné, en ma bonne épée et en mon cheval courant, mais surtout en toi. » Et il termine par ces traits vifs et rapides : « Si tout ce que je viens de dire est véritable; s'il est vrai, Seigneur, que je le crois loyalement et « sans mentir, écoute les prières que te fait pour moi la Dame « du Paradis. Glorieus sire père, qui tout as à baillir, — L'arme « et le cors de moi commant à ton plaisir. » C'est tout.
Nous venons de résumer en deux pages plus de cent prières de nos chansons '. Il est juste d'ajouter qu'un certain nombre
1 Voici le texte original de cette prière épique que nous avons composée, comme une mosaïque, avec toutes les prières longuement étudiées de nos vieux poèmes : « Glorieus Père qui formas tôt le mont, — Qui feis terre et le marbrin perron, — De mer salée la closis environ, — Adan feïs de terre et de lymon, — Evain sa per, que de fi le savon; — De Paradis lor feistes le don, — Le fruit des arbres lor meïs à bandon — Fors d'un pomier lor veastes le don; — Cil en mangièrent, ne firent se mal non; — Mes puis en orent maie rendacion — Qu'en enfer furent el' puis de Baratron — Qu'adont servoient Berzebu et Noiron. » [Couronnement Looys, v. 971-982.) Glorieus sire Père, par vo saintisme non, — Qui formastes le ciel à vostre élection — Et fesistes la terre sor le marbrin perron. (Renaus de Monlauban, p. 175, v. 17-19.) Glorious sire Père, qui formastes Adant
— Et Evain sa moillier, dont li pueples est grant, — En Paradis, biaus sire, preïs herbergemant. — Tôt lor abandonastes fors un fruit solemant; — Mais Eve en menja, ce fu dolor mult grant, — Par engin de l'dyable en fist manger Adant. (Gui de Bourgogne, v. 2635-2640.) Des grans paines d'enfer, où estion geté — Pour le pécbié Adam, no premier avoué. (Doon de Maience, v. 4046, 4047.) Glorieus sires Pères, qui formastes Adam — Et Evain sa moullier dont li pules sunt grant, — Tout lor abandonastes par le vostre commant — Fors le fruit d'un pumier dont ne fuissent goustant; — Eve l'en fist mengier par le dit du Serpent ; — Paradis en perdirent trestout de maintenant. — Labourer les convint, dont moult furent dolent; — Puis furent li Dyable enaprès si poissant, — Que n'estoit saint ne sainte, tant fuissent bienfaisant, — Ne convenist aler en ynfer le puant. (Fierabras, v. 920-929.) Cains murtri Abel es desers d'Abilant ; — El' décors de la lune tramist Dieus de son sanc. — Encor an est plus trouble, bien est apparissant. (Gui de Bourgogne, v. 2641-2643.) Hé Dex,... — Qui commandas au baron Abrabant — Que sacrefice feïst de son anfant. — Il le volt faire, tant fu en voz créant. — Devers le ciel vint uns Angres volant — Qui li toilli et l'espée et l'anfant. — Si l'enporta ens el' ciel maintenant, — En Paradis, avec le? Innocens. (Amis et Amiles, v. 1276-1284.) Jesu vos commanda (à Abraham) — Que vos li donisiés la rien que plus amès. (Aiol, v. 6244.) Veire Paterne, boi cest jur me défend, — Ki guaresis Jonas lut veirement — De la balaine ki en sun cors Tout enz — Et espargnas le rei de Niniven — Et la citet et trestute la gent, — Et Daniel de Y merveillus turment
— Enz en la fosse des lions ù fut enz, — Les treis enfanz lut en un fou ardent. (Roland, v. 3100-3109.) Jonas sauvas el' ventre dou poisson, — Et Daniel en la fosse au lyon, — Sainte Susane garis dou faus tesmoing. (Amis et Amiles, v. 1764-1766.) Susanain fu du faus tesmong garant. (Ogier,\. 11664.) Hé Diex, ce fu grant joie quant la dame enmeira.
— En icele leesce saint Josep l'espousa; — Quant la verge florie en sa main verdoia.
— Josep en fist grant joie et forment l'anora. (Gui de Bourgogne, v. 2544-2546.) Li salus furent dis el' temple Salemon. (Jérusalem, v. 6996.) Une estoiie aparu.... — Bêle et clere et luisant com solaus en esté. (Renaus de Monlauban, p. 451, v. 55, 36.) Li pastou-
de ces oraisons épiques sont plus courtes que notre résumé et que nos barons se bornaient le plus souvent à y développer un seul thème, celui de la Nativité ou celui de la Passion, celui du
riaus des cans en ont joie mené {Ibid., y. 37.) Sire, la sainte estoile i rendi grans clartés
— Et li pastour des cans en ont leur cors sonnés, — De la vostre naissence fu li mous luminés. (Fierabras, v. H70). Et un des bues kil àfu paslurant — Vous enclina parfont et douchement — Et vos covri de l'estrain humlement. (Ogier, v. 10965-10967.) En Bethléem illecques fustes né — Virginement au saint jour de Noé. {Aquin, v. 2655, 2650.) Les Rois an Belleam feïtes vos aler — Au jor que vos naquistes offerande porter, — Galpart et Baptisart, bien les savons nomer; — ilelcbion fu li tiers... (Parité, v. 1384-1587.) A P naistre de l'enfant fu une dame alée ; — Mais n'avoit nule main, moult en ert dolosée ;
— As moignons le volt prendre, molt s'en est présentée ; — Lors ot plus bêles mains que seraine ne fée. (Le Chevalier au Cygne, v. 5545-3548.) Biaus Diex, tote naissance à ce jor esclera; — Li oisel et les bestes, qui erent grant pieça, — Chascune endroit sa forme grant joie en démena. (Gui de Bourgogne, y. 2549-2551.) Trestoule créature en fu releechant; — Grant joie en démenèrent bestes, oisiel volant. {Fkrabrat, v. 953-934.) Par vo naissanche, beaus père, rois poissant, — S'esleechièrent, ce trovons nos lisant, — Trestotes bestes, nis li oisiel volant. (Ogier, v. 10961-10963.) En Bethléem, biaus sire, nasquis en povretés — Et en povre drapiaus mis et envolepés. (Fierabras, y. 1171, 1172.) A la Thephayne te feys baptiser (Aquin, y. 1935). Trente ans tos plains alastes par le mont. (Ogier, y. 229.) La Magdaleine feïstes le pardon — Qui mist ses eulz soz voz piez à bandon — Et i plora par bone enlention. (Couronnement Lootjt, v. 989-991.) Marie Madelaine, pécheresse clamée, — S'aprocha à vos pies, coiement, à celée; — La fontaine de P cuer li fu as iex montée : — Vos pies lava de lermes, n'i ot autre rosée. (Le Chevalier au Cygne, y. 3564-3567.) A unes Pasques, à la procession, — Que d'une asnesse chevauchas le faon, — Si vos sivirent li petit enfançon ; — As blanches Pasques en font procession — Et un et autre li prestre et li clerçon. (Couronnement Looyt, v. 983-987.). Là le loièrent.... — Que li clers sans en sali contremont — Par mi les ongles de nostre Salveor. (Ogier, y. 241 et ss.) Marcus et Jonatas an la crois vos pendi. (Parité, v. 804.) Si parfont fu vos cors, sire Dix, entamés — Que jusqu'en Gorgatas fu vostre sans coulés. (Fierabras, y. 1212, 1213.) D'englentiers et d'es-pines, Dix, fustes couronnés, — Si ke aval la face vos courut li sans clers; — Li cors sainte Marie fu illuec esplourés. (Ibid., y. 1198-1200.) Beau sire, en sainte crois sofristes passion — Et Longis vos feri d'une lance à bandon; — N'avoit aine veû goûte, que de fi le set on; — Li sans vint avalant par la hante à bandon; — 11 le tert à ses ïols, si ot alumoison. (Renaut de Montauban, p. 176, v. 2-6.) Cf. Jérusalem, v. 7033 et ss.; Le Chevalier au Cygne, v. 5576 et ss. ; Ogier, v. 11645 et ss.;Aiol, v. 6188, 6189; Fierabras, v. 946 et ss. Et li laron qi à destre iert pendant, — Non ot Dimas, che trovon nos lisant, — Iteperdonas ses piciès maintenant. (Ogier, y. 11651-11653 et ss.) Puis fustes, sere, en sainte crouez posé — Au vendredy que l'en nomme a adouré p (Aquin, v. 2657-2059.) Dessi qu'à Golgatas fesis ton sanc raïer — El del' mont de Calvaire la piere peçoier. — Sire, par vostre mort,... — Crola par tout le mont li terre et li herbier — Et les hautes montaignes et treslout li rochier. — Oi-iaus ne pot voler cel jor, n'esleechier, — Ne nule beste vive... — Tristre furent et morne... (Aiol, v. 6194-6202) lluec estoit li Angles vermaus et enflammés — Ki lors dist que de mort estiés resussités. Fierabras, v 1223-1224.) Saint Pierre mis el' chief de Pré-Noiron. (Ami* et Amiles, v. 1765.) Si coin voz iestez, Jhesu Cris, plains de vie
— Dont sainte Eglise est par voz resclarcie. (Gaydon, v. 7822, 7823.) Dont venra, sire, la grant rédemption — Au Jugement où tuit assembleront, — Là ne vaudra père au 1111 un bouton, — Neïs li prestre n'ierl avant de P clerçon, — Ne l'arcevesques de son petit garçon. (Couronnement Looijs, v. 1001 et ss.) Là trembleront trestot li duc et li princhier,...
— Là trambleront trestot cou foille de figuier... — Là ne porra l'uns l'autre son coinpaignou aidier, — La faine son mari, ne li hom sa moillier. (Les Chélifs, éd. Uippeau,
Péché originel ou celui de la Madeleine '. Il serait facile, en se plaçant à ce point de vue, d'en dresser un classement véritablement scientifique et fort curieux*.
Telles étaient ces prières laïques dont nous parlions, telle leur physionomie, tel leur esprit; mais les prières «cléricales» qu'un certain nombre de nos barons récitaient sous la dictée de leurs clercs ou lisaient dans leurs Livres d'heures, ces oraisons littéraires et savantes étaient loin d'avoir le même caractère. Moins de superstitions, plus de théologie. Moins de faits, plus de doctrine. Moins de légendes, plus de science.
Est-ce qu'on pourra jamais la confondre avec ces prières un peu rustiques de nos chansons, cette belle traduction du Pater en vers du xne siècle, que tant de barons devaient alors savoir par cœur, et où l'on trouve tant d'éléments originaux dont il convient surtout de faire honneur aux nécessités de la rime : « Notre Père qui veux notre salut à tous, accorde-nous d'acquérir
p. 221.) Si vraiement com c'est voirs que je di — Et que je 1' croie loiaument sans mentir. (Huon de Bordeaux, v. 1546, 1547.) Je me fi tant en toi et en la grant bonté, — En la torche du cuer, sire, que m'as donné. — Et en mon riche branc que tant ai esprouvé — Et u cheval courant qui tant agraut fierté. {Doon de Maience, v. 4050-4053.) lié Dex, dit-il, dame de Paradis, — Proie ton fil, roïne genitrix, — Qui le travail et la painne an souffris, — Et la fontainne dou ciel en toi ouvri. (Gaydon, v. 1382-1585.) Glorieus sire père, qui tout as à baillir, — L'arme et le cors de moi cornant à ton plaisir, (Anlioche, I, p. 1,156.) = ' Voici, après celles de la Chanson de Roland, les prières les plus courtes que l'on trouve dans nos vieux poèmes, et qui offrent ce caractère d'être complètes en leur brièveté : « Dix, qui es roi par desus lote giant, — Et home et famé as fait à ton talant — Et de la Virge nasquis an Beliant, — Hé ! vrais rois sire, com je 1' croi fermement — Que ce est voir que je vois ci disant, — Gardez Rollant que il n'i soit morant, — Et convertis Otinel le tirant. » (Olinel, v. 497-505.) Dex, dist-il, sire, par ta beneîson — Qui à Marie feïstez le pardon, — Yonas sauvastez ou ventre dou poisson — Et Daniel en la fosse au lyon, — Si com c'est voirs, pères, que noz disons, — Deffendez noz de mort et de prison. (Gaydon, v. 2334-2339.) Ch. Bataille Loquifer, Bibl. Nat., fr. 2494, f 176, V, etc., etc. U n'y a aucune témérité à croire que nos barons aient pu littéralement prononcer de telles prières, et que les plus concis aient pu se contenter de cette prière en cinq vers du Roland : « Veire paterne qui unkes ne mentis, — Seint Lazarun de mort resurrexis — Et Daniel des leuns guaresis, — Guaris de met l'anme de tuz perilz — Pur les pecchiez que eu ma vis fis. (v. 2384-2388). Rien n'est plus conforme à l'esprit de nos premières liturgies funéraires, de nos peintures des Catacombes ; rien n'est plus antique ni plus « soldat ». Une seule prière est plus courte; c'est celle de la Chanson d'Anlioche, qui n'a pas plus de deux vers et que les plus paresseux pouvaient dire, pour toute oraison, matin et soir. Nous l'avons donnée pour péroraison à notre grande prière épique : « Glorieus sire père, qui tout as à baillir, — L'arme et le cors de moi cornant à ton plaisir. » (1, p. 156.) = * Nous allons tenter ici un premier essai, et bien incomplet de cette Classification de nos prières épiques d'après leurs sujets : 1" Prières contenant tout un résumé de l'Ancien et du Nouveau Testament : Jérusalem, v. 6979-7049. Aye d'Avignon,
mat TOHCUWt. — BU», di tiiikiiio kt ur pinauki. p. MO]
Ganelon a trahi Holand, et comparait devant le tribunal du Hoi. Le frère du dm: d'Anjou, Thierry, défie tous les parents du traître et les provoque a un combat judiciaire en champ clos. 1/nn d'eux, l'inabel, relevé le MO, et le combat commence :
Thierry est blessé au %
=ang coule sur le pré herbu.
Al in il frappe Pinabel sur le heaume d'acier bruni lit l'abat raide mort...
iMmo» de Holand, v. atU-MM
144 Composition de Luc-Ouvieb Meusou
LA VIE DOMESTIQUE DU CHEVALIER. 5iô
ton amour comme l'ont acquis les Anges qui font ton plaisir là-haut; donne-nous notre pain de chaque jour, à l'âme le saint Sacrement et au corps le sostenement '. »
Est-ce qu'on pourra jamais l'identifier avec ces naïves oraisons de nos vieux poèmes, cette admirable prière, cette Obscssio qui, depuis le xme jusqu'au xvr" siècle, se rencontre en des centaines de Livres d'heures, la plus répandue, la plus aimée de toutes nos prières extraliturgiques, et celle qui peut passer pour leur type le plus achevé : « Obtenez-moi le don de cette grâce divine qui sera la protectrice et la maîtresse de mes cinq sens, qui me fera travailler aux sept œuvres de miséricorde, croire aux douze articles de la foi et pratiquer les dix commandements de la loi, et qui enfin me délivrera des sept péchés capitaux jusqu'au dernier jour de ma vie*. »
v. 2738-2757, etc. 2* Prières se rapportant aux seuls commencements de l'Ancien Testament : Adam, Caïn, etc.: Gui de Bourgogne, v. 2035 et suiv., etc. 3° Prières consacrées spécialement au souvenir du Péché originel, à l'Incarnation et à la Rédemption : Fierabrat, v. 917 et H. ; Godefroi de Bouillon, v. 1171 et suiv. 4° Prières où l'histoire d'Abraham lient la plus large place : Aiol, v. 6240, etc. 5' Prières sur la nativité du Christ : Benaus de Monlauban, p. 431, v. 32 et suiv..; p. 181, p. 33 et suiv. Aquin, v. 2632 et suiv. 6° Prières sur l'Adoration des mages et l'enfance du Sauveur : Aiol, v. 2969 et suiv., etc. 7° Prières embrassant toute la vie de Jésus-Christ : Benaus de Monlauban, p. 175, v. 17 et ss. Fierabrat, v. 1168 et ss. ; etc. 8* Prières sur sainte Madeleine : Anlioche, II, p. 272. 9° Prières sur la Passion : Benaus de Monlauban, p. 426, v. 4 et ss. 10* Prières sur la fin du récit évangélique, sur la Résurrection, la Descente aux enfers et l'Ascension : Gaydon, v. 10006 et ss. IV Prières sur le Jugement dernier : Les Chétifs, éd. Hippeau, p. 221 * Un certain nombre de prières n'ont pas de formules spéciales (0</ier, v. 9167, etc., etc.).* En dehors de cette classification, qui sera un jour l'objet d'un travail plus étendu, il convient de mentionner, à tout le moins, cette « orison Karlemaine » dont il est question dans le Chevalier au Cygne, v. 4885 et ss. Elle avait été composée par saint Silvestre, durant un carême; il avait converti avec elle la reine Hélène, mère de Constantin, et le grand empereur ne manquait jamais de la dire en bataille au moment où l'on déployait son enseigne. J'ignore quelle est cette prière, et ne puis que donner ici le texte de notre vieux poème : « l'or vos commencherai l'orison Karlemaine — Qu'il disoit em bataille, quant on lachoit s'ensaigne. — Puis ne dotoit-il home en bataille prochaine. — Saint Selvestres la fis! en celé quarantaine — Que Jliesus jeûna quant il sist à la chainc. — Et puis en converti si la roïne Elaine, — La mère Costentin dontl'ame devint saine. »= ' Noslre père qui es es celx, — Ki de nos toz le salu velx, — Li tiens Nons soit seintefiez, - En nos loez et essauciez. — Ton règne nos l'ai advenir, — Si k' à toi puissons parvenir. — Ta volentez soit faite en terre — Si coin en ciel. T'amor aquerre — Nos fai, si com aquise l'ont — Li Angle qui ton pleisir font. — lit de chascuu jor nostre pain - Nos douez lim que n'aions fein, — A l'anime le seint Sacrement — Et au cors le sostenement. — Et se nos pardonez nos detes, — Les corpes que nos avons fêtes, — Si com nos à nos maufeiteurs — Pardonons et à nos deteurs. — Ne sol'frez qu'en tentation — De maie cogitation — Soions mené, mais à délivre, — Sire, de toz inaus nos délivre. — Amen disons, que Diex l'otroit, — Cil qui tôt ot et qui tôt voit. (Bibl. Nat., Lat. 3799, f* 1, xn' s.; publié par P. Meyer, dans le Bulletin de la Société des anciens textes.) = * Celte prière, que nous prenons pour type, se trouve dans les inss. de la Bibl. Nat ,
Est-ce que les oraisons des poèmes allemands des xue et xme siècles présentent ce caractère , éminemment populaire, des prières de notre épopée nationale? Est-ce qu'elles ne sont pas « cléricales », elles aussi? Est-ce que vous reconnaissez l'accent primitif, militaire et rude de nos vieux priants épiques, dans ces paroles quintessenciées que le curé Conrad prête à son Roland1 : « Qu'il est né heu- « reusement celui que Dieu a choisi pour mourir à son service! » Ou dans cet incomparable début du Willehalm de Wolfram d'Eschenbach* : « 0 toi, très pur et sans tache, trois et pourtant un, créateur de tous les êtres, laisse-toi guider par ce qui est l'essence de ta vertu : ton incarnation m'a rendu parent de ta divinité, et qui dit Pater noster, tu le reconnais pour ton fils. »
Non, non ; les deux courants ont, comme vous le voyez, existé parallèlement et tout à côté l'un de l'autre, il était permis à nos chevaliers de choisir entre ces deux familles de prières; mais il n'est donné à personne de les confondre.
lat. 1177 (xm« s.), lat. 1196 et 1367 (xiv« s.), lat. 13307 (xv« s.); Bibl. Mazanne, T. 812, et T. 815(xv« siècle); etc., etc. On la lit, a.\ecl'Inlemerala, au commencement de presque tous les Livres d'Heures manuscrits, comme aussi dans presque toutes les Heures incunables de Simon Yostre, etc. Nous l'avons traduite, avec cent autres, dans notre Choix de prières d'après les manuscrits du ix° au xvii" siècle (2'éd., p. 230 et ss.) : « 0 sainte Marie, mère de Dieu, 6 fille du grand Roi, ô Reine très miséricordieuse; — Consolatrice des désolés, mère des orphelins, voie des égarés, salut de tous ceux qui espèrent en vous; — Vierge avant l'enfantement, vierge durant l'enfantement, vierge après l'enfantement ; — Source de salut et de grâce, source de consolation et de bonté, source d'amour et de joie; — Au nom de celte joie dont vous avez exullé alors que l'archange Gabriel vous annonça l'incarnation du Fils de Dieu, etc., etc. » Celte prière ne nous semble pas antérieure au xm* siècle, mais toutes les prières « cléricales » du xir* offrent le même caractère théologique et qui n'a rien dk roPLLAip.E. Les pièces liturgiques ne peuvent laisser, en particulier, aucun doute à cet égard. Rien ne se ressemble moins, pour prendre un exemple décisif, qu'une prière de nos chansons et une « séquence » d'Adam de Saint- Victor, de ce grand poète qui mourut durant la seconde moitié du xn° siècle : « Salut, ô jour qui es la gloire des jours, salut, heureuse victoire du Christ; salut, jour digne d'être éternellement célébré; salut, 6 le premier des jours! — C'est aujourd'hui que la divine Lumière ouvre les yeux des aveugles, que le Christ dépouille l'Enfer, terrasse la Mort et réconcilie les hauteurs du ciel avec les abîmes de la terre (Salve clies dicrum gloria, prose de Pâques). Un de nos vieux poètes aurait dit bien plus simplement et populairement : Diemenche arons Pasques ; — Que toutes gens soi doivent bel atorner. (Aiol, v. 1210, 1211.) Ou bien : Pasques, une feste joiant — Que mènent joie li petit et li grai.t. (Girars de Viane, éd. P. Tarbé, p. 7.) Il y a là, bien évidemment, deux sociétés différentes, deux styles distincts. = ' Le prêtre Conrad est l'auteur du Ruolandes Lict, c'est-à-dire de la plus antique imitation de notre Roland en vers allemands. Il écrivait durant le second tiers du xn* siècle, et peut-être avant 1139. Nous avons, en notre lre édition du Roland, cité plusieurs fragments de ce beau poème, que M. Gaston Paris avait traduits pour nous (t. II, pp. 180, 182). = * Voici tout le début du Willehalm, de cette imitation de notre Aliscans, de cette œuvre de Wolfram d'Eschenbach qui écrivait à la fin du xn", au commencement du xin* siècle : « O toi très pur
Sa prière a peine terminée, le chevalier, dont ces quelques minutes d'oraison ne contentaient point la piété, s'empressait de se rendre à la messe. Il y allait tous les matins1, sans jamais s'aviser de faire à cet égard la moindre distinction entre le dimanche et les autres jours, et en se rappelant que son vieux père, dans ses dernières recommandations, lui en avait fait un devoir : Chascun jor, beaul doulx filz, la mincie messe aurras*. Le plus souvent ils
et sans tache, troit et pourtant un, créateur de tous les êtres, dont la puissance est sans commencement, sans interruption et sans fin; toi qui éloignes de moi les pensées coupables, — et tu es alors mon père et je suis ton enfant; — tu es noble au-dessus de toute noblesse. Laisse-toi guider, Seigneur, par ce qui est l'Essence de ta vertu, et fais-moi don de ta miséricorde, quand je commets un crime contre toi. Ne me laisse pas mettre en oubli, Seigneur, de quel immense bonheur j'ai été comblé. Je suis ton enfant, je suis ton rejeton : mais tu es très riche et, moi, je suis très pauvre. Ton incarnation m'a rendu parent de la divinité : qui dit Pater noster, tu le reconnais pour ton fils. J'ai puisé dans le baptême une force qui m'a délivré du doute; je suis très fermement attaché à cette foi « que je porte le même nom que toi». Oui, Sagesse au-dessus de toute autre sagesse, tu es le Christ, et moi je suis un chrétien. Jamais on n'est arrivé, à travers toutes les recherches, à atteindre ta hauteur, ta largeur, ta profondeur infinies. C'est dans ta main que reposent les sept étoiles, etc., etc. (V. Epopées françaises, 2* éd., t. IV, p. 50, 51.= ' Les textes qui suivent et que l'on pourrait aisément multiplier se rapportent i des jours ordinaires de la semaine, et il n'y est aucunement spécifié que nous ayons affaire à un dimanche : Nostre empereres s'est veslus et chauciez; — Messe et matinnet vait oïr au morutier. (Amis et Amiles, v. 255, 254.) Son oirre a fait L'iis atourner Gerins, — Car il s'en veut râler en son pays, — Veoir sa femme la Liele Bo;ilris.
— Messe H cante li capellains Tieris. — Après la messe se sont as chevaus mis. (Le* Loherains, liibl. Nat., fr. 4988, f* 165, v*.) La feme au dux Raiiiiont qu'en apelle Parise
— Al' mostier est alée, si a la messe oie. (Parise, v. 159, 110.) Li hermites s'en torne sans demorée. — En sa capele en entre qui est sacrée; — Les armes Dameldieu a recovrées. — Si a l'enfant Aiol messe chantée. — Aiols trestout armés l'a escoutée. (Aiol, v. 555-559.) Isnellement se sunt et vestu et levé; — Au mostier Saint Nicol sunt por orer aie... — Quant la messe fu dite et li mestiers fines, — De 1' mostier sunt issu. (Renaus de Monlauban, p. 175 v. 18-22.) Celé nuit fut Itollans laidis et malmenés. — L'endemain, par matin, quant solaus fu levés, — Li a canté la messe li capelains Fourrés. (Fierabras, v. 59, 40.) Quant met.se fu chantée à l'autel saint Simon, — L'Empereres l'oî par grant devolion. (Godefroi, de Bouillon, v. 511, 512.) Quant la seignoris messe fu à /' mostier canlée (Ibid., v. 41). Au moustier sont aies, le servise ont oïs. (Gaufreij, v 1426.) Au paies sunt venu li baron chevalier — Qui orent oï messe de bon cuer et d'entier. [Ibid., ». 1428. 1429. Cf. v. 8046, 9254.) Li cuens Guillaumes s'est par matin levez, — Au moustier vet le servise escouler. (Prise d'Oiange, v. 45, 44.) La messe n'était pas seulement entendue avec régularité, mais elle était aimée de nos chevaliers. Au moment de l'assaut de Jérusalem, les chrétiens s'écrient : « Ahi ! chités, font-il, saintisme natural...
— Dex nos laist tant veoir que brisons le mural. — Et Dex i soit sacrés et messe corporal. (Jérusalem, v. 2928-2951.) * C'est par milliers que l'on fait chanter des messes pour les morts: f Dis mille messes ferai chanter por li, » dit le vieux Fromont en parlant deliei;oii de Belin que ses gens ont tué (Garins li Loherains, II, p. 246); etc., etc. — - Doon de Maience,
allaient au moûtier voisin; mais déjà en un certain nombre de châteaux, il y avait une chapelle1. Cette chapelle était là, tout près, dans la haute cour ; elle était là, petite et basse, sous le donjon énorme. Au xi* siècle, on l'eût plaquée contre les murs mêmes de la grosse tour, ou, pour mieux parler, on l'eût placée, comme à Falaise et à Loches, dans un de ces petits corps de bâtiment, dans
Fig. 93. La chapelle du palan» de la Naitbury <elat ajluelj.
une de ces tours en application qui formaient en réalité le vestibule de certains donjons8. Cette disposition présentait un grand avantage : le baron, pour entendre le service de Dieu, n'avait pas besoin de sortir de chez lui. Mais au xne siècle, on ne pouvait vraiment plus s'en tenir à ces humbles chapelles, où il ne faut
y. 2453. = ' Porro extra domum ante portam œdificii (castelli Ghisnensis), miro lapidum et lignorum tabulatu Salomoniacœ gloriœ capellam cedificavit. (Lambert d'Ardres, Chronicon Ghisnetue et Ardoise, cap. lxxxvi, éd. de M. le marquis de Godefroy Menilglaise, p. 165.) In exitu aulem turris (apud Tornehem) in testitudine lapidea capellam inclusit. (Ibid., cap. lxxvii, p. 167.) « Pendant l'épopoque romane les chapelles des châteaux sont d'une grande simplicité, comprenant une nef courte avec une abside; quelquefois de petits bras de croix formant deux réduits pour le châtelain et sa famille. Des bascôtés étroits accompagnent la nef et deux absidioles flanquent la nef. Telle était la chapelle du château de Montargis. » (Viollet-le-Duc, Dictionnaire d'Architecture, II, p. 440.) 11 y avait quelquefois deux chapelles : l'une dans la basse-cour, pour les gens de service et pour la garnison; l'autre au milieu des bâtiments d'habitation. C'est ce qui a lieu à Coucv; etc., etc. = 2 De Caumont, Abécédaire ou rudiment d'Archéologie, Architecture civile
voir, après tout, que des chambres plus ou moins heureusement appropriées aux nécessités du culte. La plupart des seigneurs voulurent avoir des églises en miniature, auxquelles leurs architectes surent donner, par bonheur, un grand caractère de simplicité. Pas de bas-côtés : une petite nef rectangulaire éclairée par quelques fenêtres cintrées, une absidiole au bout et, sous l'absidiole, un autel étroit et peu orné. Il est rare que, comme au château de Montargis, on se donne le luxe de ces bras de croix d'où le châtelain entendait l'office1. C'est dans une de ces chapelles que notre baron entre en ce moment, « en se signant le chef, » et la main dans la main d'un de ses hôtes1. Les jours de fête, on s'y rendait en plus grand apparat, et, s'il fallait aller jusqu'au moûlier voisin , on se faisait volontiers précéder par quelque jongleur, qui ouvrait la marche*.
Cette messe du château parait avoir été généralement « chantée1 » ; mais encore ne faudrait-il pas se méprendre sur le sens de ce dernier mot, et supposer dans notre chapelle un chœur, des chantres, un letrin. Le chapelain chantait le Gloria, la Préface et le Pater ; rien de plus, sans doute, en temps ordinaire. Je n'imagine pas qu'à l'Offertoire, le seigneur ait eu l'habitude, tous les jours, de déposer une offrande sur l'autel de sa propre chapelle. Ces offrandes, en nature ou en argent, dont il est souvent question dans nos chansons de geste, se faisaient dans les paroisses, moutiers et pèlerinages', les dimanches, les jours de fête ou en des circonstances solennelles. Ce serait également se tromper et faire en pure perte trop de frais d'imagination que de se représenter le seigneur et sa femme tenant entre leurs mains quelque beau livre d'heures,
et militaire, pp. 421,426. =' Viollet-Ie-Duc, Dictionnaire d'Architecture, II, p. 440. = 'Cette attitude « main à main » était familière à nos chevaliers. Quand Guillaume et son neveu Bertrand montent fièrement au palais du roi Louis, où ils vont lui demander des terres : « As mains se prennent, el' paies sont monté. » [Charroi de Nimcs, v. 4G4.) Quand l'empereur Charles et Ogier se réconcilient : « Tôt main à main sont el' palais venu. » (Ogier, v. 1 2999.) Quand Kenaud de Montauhan et Koland vont visiler ensemlile les murs du château de Monlauban : « Main à main s'etitreliennenl, au mur s'en sont aie. » (Renaas de Monlauban, p. 327, v. 15.) Etc., etc. = 3 Un diemenche que il fu esclairié, — l.uhias sa et vestu et chaucié. — Elle en api-Ile douz de ses chevaliers ; — Messe et matinnes va oîr au monstier, — Par dehors Blaivies, au monstirr Saint-Michiel. — ■ Devant li vait uns jouglers de Poitiers — Qui li vielle d'ammors et d'ammislié. (Amis elAmiles, ?. 2320-2326.)=' Voy. la note 1 de la page 547. =6 Amis H Amiles, v. 235 el 1643 ; Ogier, v. 9081, 9Q82; Renaus de Monlauban, p. 173, v. 20 ; Aiol, v. 1923-1925 ;
« orné de précieuses miniatures. » Au xh" siècle, au commencement du xme, rien n'est encore moins commun que les livres d'église à l'usage des laïques, et les chapelles, d'ailleurs, recevaient de leurs rares et étroites fenêtres un jour trop avare pour faciliter de telles lectures. Donc, les barons se bornaient à écouter l'office, leurs yeux fixés sur l'autel et avec les seuls élans de leurs cœurs : La messe orent oï de bon cuer et d'entier1. C'est peutêtre, à notre sens, la meilleure façon de l'entendre.
La messe quotidienne paraît avoir été quelquefois accompagnée d'un court sermon ; mais il ne saurait visiblement être ici question que des messes chantées au moûtier*. C'est précisément un de ces sermons qui fut, pour l'un de nos héros, l'occasion d'une aventure quelque peu piquante et fort bien racontée par un de nos vieux trouvères. Il s'agit de ce grossier et sauvage Aubri le Bourguignon qui s'est converti sur le tard et a épousé la veuve du roi Orri, Guibourc. Or, un matin, en s' éveillant dans son lit, au petit jour, le baron n'aperçoit plus sur l'oreiller la tête de sa femme. Grande fureur d' Aubri, farouche accès de jalousie. Ce Don Juan ressemble à tous les Don Juan, et ne saurait seulement supporter l'idée qu'un autre puisse faire son ancien métier : « Par tous les saints de Dieu, qu'est-il arrivé?» Il entre en rage, il rugit, il éclate : « Ah! dit-il, les femmes ont « été ici-bas la cause de bien des maux, témoin Constantin, « témoin Samson Fortin. » Ces réflexions philosophiques ne consolant pas notre homme, il s'habille à la hâte et va prendre le frais sur le bord de la rivière. La matinée était charmante : le merle, l'alouette et la calendre chantaient à qui mieux mieux sur Yarbrissel en fleurs. Le pauvre Aubri, à ce spectacle, se rappelle soudain les jours de sa jeunesse, de son « tcns nouvel », de ses amours de damoiseau, alors qu'il allait si fièrement aux tournois por bêles dames, et qu'il préférait « un joli chapeau vert ou une
Olinel, v. 272, 273; Aimeri de Narbonne. Bibl. Nat. fr. 1448, f° 48; Garins li Loherains, II, p. 29 ; Girbers de Melz, l'r. 19160, f°331, v° 332, r°, etc., etc. = l Gmifrey, v. 1429. Il convient d'ajouter qu'il y a quelques exeptions à cette règle, et qu'au im° siècle les laïques, à l'église, commencent à se servir de Psautiers et d'Heures. = s « Le servise ont oï aveques le sarmon. » (Gaufrcy, v. 69.) L'Empereur est représenté dans nos poèmes comme entendant également Matines : « 11 est costume l'empereor des Frans,— Chescune nuit, ains l'aube aparissant, — Que il se liève à matines par tans. — Quant sont
ceinture neuve » à cent marcs de bon argent franc. Le sang lui bout dans les veines, et il s'adresse, comme un fou, aux poissons qui nagent, aux oiseaux qui volent; il les interpelle et compare leur sort au sien, leurs amours à celui dont Guibourc favorise sans doute quelque nouvel ami, quelque dru : « Oh! la « méchante femme! Oh! l'indigne créature! » Gomme il se livre à ces regrets entrecoupés d'injures, le malheureux baron oublie qu'il est sur le bord de l'eau et s'appuie sur une branche de saule qui ne saurait supporter le poids d'un tel chevalier. La branche ploie, et voilà le Bourguignon dans l'eau. « Singulier bain, » dit-il en grelottant; et il se secoue de son mieux. Pendant qu'il gèle, la comtesse, avec ses deux suivantes, rentre tranquillement de l'office où elle était allée. Elle se remet au lit : plus d'Aubri. Nouvelle scène de jalousie : « Il sera allé, dit-elle, se divertir avec « quelque amie. Je le vais aller chercher. » Elle se lève, terrible; elle s'habille, rapide; elle descend au pré, emmi la rosée, et la première personne qu'elle rencontre, c'est le bourguignon furieux et mouillé. Les deux époux s'injurient tout d'abord; mais bientôt tout s'explique : « J'étais allée, dit la femme, à la messe du matin, et je pensais que vous ne vous apercevriez pas de mon absence. Je trouvai dans le moûtier un prédicateur qui se prit à nous prêcher sur le martyre de saint Laurent, de ce grand saint, vous savez, qui se laissa griller pour Dieu. Je me suis attardée au sermon, et c'est là qu'est la cause de tout noire mcchef. Interrogez plutôt les prêtres du moûtier. » Celte explication satisfait complètement Aubri : il sourit et embrasse plusieurs fois sa femme. «Et telle est, dit le poète, la meilleure façon d'apaiser de telles disputes. » Nous n'y contredisons pas1.
Cependant, — et quelle que soit la valeur de ce fabliau égaré dans nos chansons épiques, — la messe vient de s'achever; le chevalier est sorti de sa chapelle, et, vous le voyez, qui est rentré dans sa chambre. Mais voici déjà plus d'une heure qu'il est levé : il a faim. Ces générations fortes mangeaient beaucoup. A notre baron, trois repas, trois bons repas sont nécessaires : le matin après la
chantées, si s'en torne erranment — Dedens son lit. (Macaire, v. 218-25-2.) Noslre empereres s'est TCStus et chausiez. — Messe et malinnes vait oïr au monstier. (Ami* et AmiUi.y. 233, 251.) = ' Aubeii, éd. Toblcr.p. 158, v.25;— p. 161, v. 6.
messe', le soir avant le coucher et, principalement, vers le milieu du jour, à midi, ce gros repas à plusieurs services et qui dure souvent plus d'une heure... ou plus de deux. Il n'était pas solennel, le petit déjeuner du matin; mais il était joyeux, et l'on y mangeait à belles dents. Un proverbe affirmait que « mangier matin est santé'». Sans grand effort et sans grand mérite, on obéissait au proverbe. Bon appétit!
* V. Schultz, 1. 1., 1,280, qui cite notamment les textes suivants : « Et matin se veulent lever, — La messe oïr et Dieu proier; — Puis resont à l'ostel venu — Et li digners apivstés fu. (Li biaus desconeus, v. 2717.) La première chose qu'il firent, — Çou saciés que la messe oïrent; — Puis fu li mangiers atornés. (Perceval, v. 1K009, etc.) Ains ora messe, et disnera. (Durmars, v. 9857.) A 1' alba pareichant s'es à l' mati levetz — E li baro de Fransa can seforon disnetz... (Croisade contre les Albigeois, v. 599); etc., etc. = - Que le mengier matin apporte grant santé. (Doon de Maience, v. 5745.) Car matin mangiers est santés. (Percerai, v. 18512.)
L'arrivée des bûtes (p. 536). — Composition d'Edouard Zier.