CHAPITRE XIV
La journée d'un baron à la fin du ni* siècle (Suite).
Avant \o. dîner. — La matinée.
algré les occupations dont on essayait de la remplir, la vie du château, au su* siècle, n'était pas sans quelque monotonie, et l'ennui, un lourd et mortel ennui, y pesait souvent sur les loisirs de nos chevaliers. Elles (y devaient plus d'une fois leur sembler tristes et maussades , ces murailles épaisses de plusieurs pieds, ces fenêtres étroites, cette solitude militaire dans une véritable forteresse. Les journées d'hiver aux longs soirs, par la pluie ou la neige, devaient surtout paraître interminables aux enfants et aux femmes. Mais on avait fait
contre fortune bon cœur, et l'on s'était résolument armé contre l'ennui. Cette race était si vivante et si gaie!
Les « quinze déduits » du chevalier en temps de paix sont moins connus que les « quinze joies du mariage » d'Antoine de La Salle. Ils mériteraient de l'être autant, et n'ont rien , d'ailleurs, qui prête à la raillerie ou au paradoxe : « Aller à tous les tournois, dût-on dépenser en frais d'armures et de voyage plus que la moitié de sa fortune; chasser en bois ou en rivière; pêcher en eau courante ou en étang; faire d'interminables promenades dans l'herbe des prés », voilà des plaisirs qui avaient, à à tout le moins, l'avantage d'éloigner un peu le châtelain de son château. Mais il en était d'autres qui n'exigeaient pas de telles absences : « Se chauffer en hiver sous la hotte de sa vaste cheminée, ou se faire éventer en son verger pendant l'été; ouvrir sa porte à tous les jongleurs de passage, épuiser leur répertoire et organiser avec eux tout un orchestre ; recevoir ou donner des leçons d'escrime; se payer le luxe, en son propre enclos, de ces combats d'animaux sauvages, qui sont si chers à tous les peuples primitifs, et assister aux luttes sanglantes de ses sangliers ou de ses ours ; jouer vingt parties d'échecs par jour et les entrecouper, au besoin, par vingt parties de tables ou de dés; avant tout manger beaucoup, bien manger, et boire en peu de temps sa chère provision de vin vieux », telles étaient les joies du baron qui était forcé de rester en sa chambre. Elles étaient, comme vous le voyez, assez peu délicates et relevées; mais cela valait encore mieux que de faire la cour aux « pucelles » du château et de les donoier de trop près. On ne saurait d'ailleurs que féliciter notre chevalier de regarder comme un plaisir l'obligation où il était de tenir sa cour féodale et l'habitude qu'il avait prise de recevoir le plus d'hôtes possible en son château. Je saisis moins bien le bonheur qu'il pouvait éprouver, en ses temps de loisir à se faire « ventouser et saigner ». Mais tous les désœuvrés me comprendront, si je leur dis que sa quinzième et dernière joie consistait à regarder les passants par sa fenêtre1. Voilà un bonheur, qui est toujours nouveau.
1 A l'appui de cette théorie des « quinze joies du chevalier durant la paix », nous pourrions citer d'innombrables textes : nous nous contenterons des suivants, qui sont ty-
Or, c'est surtout le matin, avant le repas de midi, que le châtelain courait le danger de s'ennuyer, et c'est pourquoi ces « quinze joies » trouvent ici leur place la plus naturelle. Un de nos vieux poètes ne craint pas de faire une addition, qui l'honore, à cette énumération de plaisirs plus ou moins chevaleresques : « La plupart de nos barons font alors, de bonne volonté, le service de Jésus- Christ et distribuent de larges aumônes'. » Ce plaisir (car c'en est un) vaut, je pense, tous les autres.
Cependant nous voudrions peindre, avec d'exactes couleurs, la
jiiquet : i'Vor bêles dames faisoie maint cenbeL (Aubcri, éd. Tobler, p. 160, v. 15.) Etc., etc. En ce qui concerne les tournois, les textes sont trop nombreux et trop connus : nous les donnons plus loin. = 2* Cacher vont es forés, el' bos et eP marois, — As senglers et as cers et as ours demanois — ... Sovent vont en rivière desor les palefrois : — Portent faucons mués et estors vienois, — Dont prenent les oisiaus à merveilleus esplois. (Renaus de Monlauban, p. CO, v. 29, 30. 34-56.) = 5" [II] peschent es rivières, es viviers et es dois. (Ibid., v. 5t.) = 4° Et li un escremissent... (Fierabras, v. 2900.) A escremir ot as effans apris. [Raoul de Cambrai, éd. Le Glay, p. 112.) = a° Li plusieur vont as tables et as esciés juer... (Fierabras, v. 2901.) i A votre place, dit l'enfant Vivien au marchand Godefroi, je bâtirais un château avec une grande salle où l'on jouerait sans cesse ;iux échecs et aux tables. (Enfances Vivien, Bibl. Nat. fr., 1448, P 187, V, trad.) Là se desduient as esches li auquant;.. — As esches jouent, as tables et as dez. (Moniage Renoarl, Bibl. Nat. fr. 568, f* 254.) = 6' Des vins bevrons, des millours, des plus chiers. (AnteU (ils de Girbert, Bibl. Nat., fr. 4988, P 192, v*.) Menguent venoisons et riches braons frois — Et boivent les bons vins; meillor n'ot quens, ne rois. (Renaus de Montauban, p. 60, v. 52, 35.) S'il eûst à mangier, si ne demandas tel. (Fierabras, v. 2551.)= 7° Mes quant il voit son grant paies empli...
— Et on viele haut, et cler. et seri. (Aubri leRourgoing, éd. P. Tarbé, pp. 59, 40.) Chantent cil chanteor, vielent cil jogler — Et fait soner ces tymbres, ces grades ordener. (Renaus de Montauban, p. 152, . 4, 5.) Trueve Guillaume desoz le pin ramé, — En sa compaigne maint chevalier membre. — Desoz le pin lor chanloit un jugler — Vielle chançon de grant antiquité. — Moult parfu bone, au conte vint à gré. (Prise d'Orange, v. 156-140.) Et fesist devant lui fabloier et canter. (Fierabras, v. 2549.) = 8° Et fait ces urs combatre et ses grans ors beter. (Renaus de Montauban, p. 152, v. 5.) Il est certain qu'il faut lire « ces vers et non cet urt ». Cf. Elie de Saint-Gilles, v. 1612) = 9' Li un... salent par ces prés. (Fierabras, v. Ï900, etc. etc.) 10* Or vient iviers ; — A nos fourniaus uous ferons aaisier
— Joustele feu, etc. (AnséU (ils de Gilbert, Bibl. Nat., fr. 4988, P 192, v). Si se fait à deus pailes richement esventer. — Por la chalor qu'est grans, qu'il ne puet endurer. (Renaus de Montauban, p. 152, v. 6. 7.) =11' Mes quant il voit son grant paies empli — Et li banc sont de cavaliers vesti. (Aubri le Bourgoing, éd. P. Tarbé, pp. 59, 40.) Etc. etc. = 12° « A votre place, dit encore Vivien à Godefroi le bourgeois, je tiendrais cour plenière à Piques et a Noël. » (Enfances Vivien, Bibl. Nat., fr. 1448, P 187, v.; trad.) 15° Nous ferons.... — Jousle le feu ventouser et sainnier. (Anseïs fils de Girbert, Bibl. Nat.,fr. 49S8, P 192, v°.) Et messire Sodans que je tant doi amer — Se fasse ens en sa chambre sainier et ventouser. Antioehc, 11, p. 115.) = 14° Li autre vont as chambres deduiant, — A cez puccles qui ont le cors vaillant. (Moniage Renoarl, Bibl. Nat., fr. 568, P 251.) En desduit herent mis de rivere et de bois — Et à spendre et douer... — A donoier pulcelles et dames en secrois. (Entrée en Espagne, Bibl. de S. Marc, à Venise, ms. fr. XXI, P 2.) = 15° lin jor estoit (lirai s en sa maison. — Es fenestres de inolt riche façon, — Ci reguarde le chemin vers Loon. (Girars de Vianne, p. 45.) = ' Au matin oent messe et servent Damedé. — Et font largues aumosnes volontiers et degré. — Et servent Jhesu Cristparboine
physionomie de notre château durant cette seconde matinée qui commence à huit heures et finit à midi.
Ce sont quelques pauvres, d'abord, qui ont pris l'habitude de se présenter tous les matins à la porte du château, comme à celle de l'abbaye voisine, et que la femme de notre baron vient elle-même assister, jalouse de mériter le magnifique éloge qu'un de nos poètes fait à la mère de Godefroi de Bouillon : Ele revesti povre et autex recovri1. Sa favorite est une « vieillette » toute courbée par la misère et qui habite là-bas en une sorte de souz àpourciaus. La pauvre âme ne connaît guère que des jours pesants et tristes : car elle a peu de pain, hélas! et mauvais gite. Cependant, dès qu'un prud'homme lui donne une petite maille ou une « poitevine », elle en achète une « chandelette » qu'elle fait brûler en « l'onneur Dieu et Nostre-Dame » s. Mais notre châtelaine a bien d'autres clients, et elle leur donne sans compter. Sur son aumônière elle a fait écrire ce beau vers d'un poète de son temps : Plus j'en donne, plus en remainl*.
C'est ensuite l'arrivée de quelques hôtes que l'on attendait depuis plusieurs jours et qu'on accueille avec des cris de joie. À peine ont-ils paru sur le pont que l'on vient de baisser, à peine ont-ils mis le pied dans la cour du château que l'on se précipite et qu'on les baise à vingt reprises sur la bouche et sur le menton : car l'usage de ce baiser est alors universel et commun aux deux sexes*. Si toutefois la dignité ou l'âge des nouveaux venus méritent plus
volenlés. — Quant vienent en bataille, vassal sont esprouvé. (Fierabras, v. 2902- 2903.) — 'Godffroi de Bouillon, v. 665. = 2Gautier de Coincy, éd. Poquet, col. 428- 430. Tout le passage mériterait d'être cité : il est d'unréalisme superbe. = 3ld., ibid., col. 554. Cil qui por Dieu le suen départ — Touz tens en a la meillor pari, — Et, se li cors en appovroie, — ■ Riche en est l'ame toute voie; — Plus en donne, plus en remainl. — En Paradis, là où Dex maint, — Sera s'ame sans fin manant. = '• « L'usage de baiser les amis qu'on recevait est attesté par un grand nombre de textes (Huon de Bordeaux, v. 343; Flamenca, v. 7273, etc.). Cet usage se conservait encore au xvi° siècle en Angleterre et était pratiqué par les deux sexes. Erasme le constate, dans une de ses lettres (éd. de lîàle), 1558, p. 223. Cf. la préface de M. Furnivall à la nouvelle édition de Harrison, Description of England (New Sbakespere Society), p. lxi.» Les quelques lignes qui précèdent sont empruntées à P. Meyer(trad. de Girart de Iloassillon, p. 35). Sur l'usage de baiser la bouche, le nez et le menton, voy. Amis et Amib-s, v. 974 (Plus de cent fois li baisa le menton) ; Ogier, v. 67(5 et ss. (Kalles l'entent, si en a fait un ris ; — Entre ses bras a l'engigneor pris : — Il li baisa et la boche et le vis). Quand Roland revoit la belle Aude (Gui de Bourgogne, v. 4015) : Plus de cent fois li baise et la bouche et le nés. Etc., etc. Il est certain que l'on prodiguait sin-
de respect, on se contente de leur baiser les pieds et les éperons'. Après toutes ces embrassades, on se dirige vers le perron en babillant. Puis on conduit les voyageurs dans les chambres voûtées1, où leurs lits t à trois ou quatre couettes » sont déjà préparés. S'il y a plus d'hôles que de chambres, on se tirera d'affaire, ce soir, en dressant quelques lits volants dans la salle où l'on va manger. Cependant, on déshabille les arrivants, on les désarme, on les affuble de robes nouvelles et de manteaux qui sont véritablement magnifiques; on leur met aux jambes des bas de soie et aux pieds des souliers à la mode1. Sont-ils fatigués, on les baigne*. Leurs chevaux ont été conduits à l'écurie, où ils sont l'objet d'autant de prévenances et de soins aussi délicats que leurs maîtres eux-mêmes : « Ayez bien soin de Morel », ont dit ceux-ci en arrivant, et Morel n'a pas à se plaindre de l'avoine. On va même jusqu'à le ferrer*. Bref, l'écurie est pleine, et pleine la maison'. Certains seigneurs sont à ce point
gulièrement le baiser. Quand la mère d'Huon de Bordeaux reçoit les deux messagers de Charles : Si les courut anbedeus enbrachier (Huon, v. 345). Il s'agit ici d'une femme, et l'on a moins à s'étonner des fréquents et universels baisers de Girard de Roussillon : « Girard baise d'abord ceux qui étaient à cheval, les brillants damoiseaux qui ont fait toute leur croissance; puis il mit pied à terre entre les petites gens, et quand il les eut tous reconnus et baisés, il fut reçu par la procession, etc. » (Trad. Paul Meyer, p. 249, § 558.) Le simple « salut » passait pour froid. Lorsque Lubias vient à la rencontre de Belissent, ces deux ennemies se saluent et ne se baisent pas: « Cortoisenient l'unne l'autre salue; — Loramistiezfut moult tost desrompue. » (.4 mis et Amiles, v. 1995 etss.) =: ' C'était le signe de la soumission et de la reconnaissance. Lorsque l'enchanteur Maugis dit à Itenaud qu'il guérira Richard, « quant Itenaus l'a oï, forment en fu joios ; — A Maugis a buisié et pies et esporon... (Renaus de Montauban, p. 218, v. 23, 24.) = * lluguez pren les mesages, si les an a menez, — An une chanbre à voûte lésa bien oslelez. (Parise, v. 2917,2918.) Etc., etc. = ' Après ichen que nonne parle pals sonna, — Un moult riche baron lienfesencontra, — Qui en un sien castelàostel le mena.
— Quant il fu deschendu, son cheval quémanda — Un moull biau damoisel, qui moult bel li garda. — Et Doolins li pnus lantost se desarma, — Et quant fu desarmés, li osle Vafubla. (Doon de Maience, v. 3426-3432.) Dans une chanson de l'époque antérieure, dans cette geste un peu sauvage d'Aubri le Bourguignon, on voit le héros du poème recevoir 1'hospilalilé chez un nommé « Giefroi ». Ce baron a les plus hautes idées sur l'hospitalité, et ne veut pas, un seul instant, faire attention à la pauvreté de ceux qu'il accueille :DistGiefrois, «Sire, bien vos ai escouté. — .Nepreudons pas garde à lapovreté,
— Mais au granl sens et à la grant bonté, — A la prouece et à la loiauté... » Et il le conduit « droit à l'ostel Guimanl : — Cil les rechut hel et cortoisement... — En unechanbre s'en entra erranment. — Si npnrla ehaseun un garnement — Et bons mantiax et 6nstonciaus d'argent, — Chances de paile et soslers ensement. » (Auberi, éd. Tobler, p. 27, v. 30 et ss. ;p. 29, v. 9-19.) Ses a de boues robes vesluzet conrecz (Parise la Duchasse, v. 2919.) Etc., etc. = ' Un messager part, chargé d'un très important message. « Pendant la nuit, on l'a fait reposer; on l'a rasé, tondu et bien baigné (Girart de Rousùllon, trad. P. Meyer, p. 124, § 238);elc. = 5llafaitleschevauz lot de novel l'errer — De coi il porronl bien an lor païsaler.(Pû[rise,v.2920, 2921.) Etc. = 6Cefurautrier;p/fli;m<;/'« ta maisons,
hospitaliers qu'ils sont prodigues. A certains jours de fête, ils ouvrent à tout venant les portes de leur château : « Si vous avez faim, mangez tant qu'il vous fera plaisir, » disent-ils à ces envahisseurs de qui la faim n'est pas douteuse et dont l'appétit est redoutable1. Si les hôtes sont pauvres, on les reçoit d'aussi bon cœur et presque avec faveur. Les plus choyés sont les ermites et les pèlerins : « Entrez, entrez, bonnes gens. Avez-vous besoin de vêtements nouveaux et de vitaille? Mon sénéchal va vous servir, ou, plutôt, tenez, je m'en vais vous servir moi-même par amor de ÏSeiynor qui le mont doit jugier. » C'est ainsi que la mère des quatre fds Aimon accueillit un jour ses enfants qu'elle n'avait pas vus depuis longtemps et qu'elle prenait pour des pénitents en voyage*. Mais quand elle reconnut ses fils, quelle ivresse !
Toutes les matinées, par malheur, ne sont pas aussi joyeuses et, si la guerre sévit aux environs du château, il arrive, ains que past li midis, qu'on y amène en grande angoisse quelque blessé, quelque mourant, plus blanc que fleur de lis, immobile et froid. C'est le
— A une feste c' on dist en rouvisonz. (Amis et Amiles, v. 1206, 1207.) = « Onques n'i ot huis ne porte fermée, — Mengier i porrent tuil cil cui il agrée. (Jourdains de îilalvies, v. 4236, 4237.) Il convient d'ajouter que dans ce texte il est question d'un jour exceptionnel, d'un jour de grande fêle ; mais le désintéressement est, tous les jours, à toute heure, le premier caractère de l'hospitalité chevaleresque. Quand le châtelain Geraume reçoit chez lui Aiol et que celui-ci lui promet de le bien récompenser de ce bon accueil : « Sire, ce dist li ostes, ne place à 1' Roi celestre, — Al' Glorieus de l'ciel qui le siècle governe, — Nous en aions de l'vostre vaillant une cenele! — Onques ne l'fist mes pères ne le fist mes ancestres, — S'il herberga franc home ne chevalier honeste, — Que la nuit li vendist ne oslel, ne herberge. — N'endroit moi, se Dé plaist, n'enpirera la jeste. (Aiol, v. 6151-6457.) L'hospitalité n'était pas seulement un grand devoir : c'était encore une grande joie. Lorsque Aubri a épousé Guibourc, il a le bonheur de voir son palais plein de chevaliers et de barons : « Mes quand il voit son grant paies empli — Et li banc sont de cavalier vesli... — Et on viele haut, et cler, et seri, — Quant sa gent sont de joie replani, — Adonc li semble qu'il a le cors gari. (Aubri, éd. P. Tarbé, pp. 49, 50.) Le Bourguignon ouvre alors son palais à tous ses pairs qu'il invite par lettres : « Li Dus se sist lès la dame au vis cler. — Il fet ses Chartres et ses briés seeler; — Si fait les princes et les barons mander
— Par le pais, quant qu'il em put trouver. — Quant venu furent li baron et li per, — Li Bourgoïns les fist molt onorer. — Et ricement vestir et conreer. (Ibid., p. 51.) Etc., elc. = 3 « Baron, dont iestes vos, nobile chevalier? — Bien me samblés hermiles ou gent peneancier. — Se vos volés de 1' nostre, à celer ne 1' vos quier, — De dras et de vitaille dont vos avés mestier, — Je vos en ferai jà de joie apareillier, — Par amor de 1' Seignor qui le mont doit jugier. (Renaus de Montauban, p. 90, v. 7 et ss.) C'est sous le déguisement d'un ermite que Maugis pénètre chez Renaud à Tremoigne : « Li seneschax lo vit, si le corrut servir. — Une blanche toaille li avoit fait venir. (Ibid., p. 378, v. 5, 4.) A ce prétendu pèlerin Renaud se haie d'envoyer une écuelle pleine de « venison », et où il y a une aile de cygne. {Ibid., p. 578, v. 19-22.) Os n'avait qu'a se présenter au nom de dieu, et
seigneur souvent, oui, le seigneur lui-même, qui vient d'être frappé dans la bataille et s'estime heureux de venir mourir entre les bras des siens. Vite, on fait venir les médecins', les mira, qui lavent les plaies, les couvrent d'onguent et les bandent. S'il y a un membre cassé, ils le lient et y font l'application de leur éternel emplâtre qu'ils assujettissent avec des linges'. C'est à peu près toute leur science. Quelques potions végétales, quelque bon diaudeau à la mode de Salerne5, quelques dormitifs enfin complètent le traitement primitif; et, s'il faut ouvrir de force les lèvres du malade pour lui faire avaler un breuvage aussi salutaire, on les lui ouvre résolument à un cotel raont'. « Éloignez les femmes », disent les médecins", et ils ne manquent jamais d'ajouter, pour
l'os était bikm riçu. = * Les mires mandent par trestot le paîs. (Garins li Loherains, II, p. 89.) 11 fait mander les mires, en la sale plus bêle, — Por rcsaner ses plaies, car enpiriés quide eslre. — Li mire furent sage, des millors de la tere. (Àiol, v. 1083810810.) Lors fu mult tost maistres Guerris mandez ; — Lor plaies Unie. (Gaydon, v. 8300.) Klc. Ces médecins étaient presque toujours des clercs, parfois des moines. Girart [blessé] a près de lui un moine. « Il n'y a tel médecin jusqu'en Babylone. » (Girart de Roussillon, tr. P. Meyer, p. 35, § 73.) Le médecin Fouré, dans le Siège de Narbonne, est qualifié de « sage des toit, mire de VAmiraul (Bibl. Nat., fr. 24259, anc. Lav. 23, f" 55, 50), et il a pris une telle place dans notre épopée que les Italiens, en défigurant son nom (Folieri-Fouré), lui ont attribué la rédaction de leurs Nerboneti (V. Épopées françaises, 2* éd., IV, p. 37). * Ce qui déterminait nos pères à faire venir les mires, le symptôme qui les inquiétait le plus, c'était le frisson. Frachont sentoit, de fièvre* se douta. (Auberon, v. 1716.) Moidist uns mires qui iert de Besanson, — Qui me donna et herbes et puisons, — Que en mon cors aeoie grant frison. (Amis et Amilet, v. 1195-1197.) * L'école de médecine qui a le plus de célébrité chez nos vieux épiques, c'est, chez nous comme partout ailleurs, celle de Salerne (Aye d'Avignon, v. 968, 969; Garins li Loherains, H, p. 89). Etc., etc. = * Li mire sont entotir pour les plaies lier; — Si mêlent ongnement pour li miel chevauchier. (Doon de ilaicncc, y. 5856, 5857.) Les plaies cuevrent maintenant sans respit. — L'emplaslre mistrent, les bandiaus ont assis. (Garins li Loherains, II, p. 91.) Le bras relient, s'ont les emphstres mis — Et lesestelles i ont moult bien assis. (Ibid., II, p. 92.) Maislre Guerris — Lor plaies tante, puis si les a bendet. (Gaydon, v. 8362, 8363.) * Un des passages les plus intéressants, les plus complets de nos chansons, se lit dans Rcnausde Monlauban. Richard, frère de Renaud, a été mortellement blessé : « Maugis ol pris blanc vin k'il ot mis en herbes ; — Les plaies li lava environ et entor; — Le sanc vermel en ostc et le trancié braon; — Puis prist un oigement k'ilavoit mervellos, — As plaies li toça environ et entor; — Ralient et rajoignent maintenant sans demor, > etc. (Renaus de Monlauban, p. 218, v. 50-35.) Etc., etc. = 3 Illec perent les flors de maintes bêles herbes, — De quoi font les mecincs li mire de Salerne. (Aye d'Avignon, v. 968, 969). Les mires mandent par trestot le pais, — Qui sunt moult sage et de sens bien garni : — Car en Salerne furent né et nourri (Garins li Loherains, II, p. 89.) Li mires fut sages et bien apris, — Herbes destrempe et un chaudel en fut. (Ibid., p. 91.) [Li mires] me donna et herbes et puisons. (Amis cl Amilet, v. 1190.) = * Une grant pièce ont fait leDucdormir. (Garins li Loherains, II, p. 91.) Nous attirons spécialement l'attention du lecteur sur ce dernier vers dont on n'a pas scientifiquement tiré assez de parti. = » Renaus de Monlauban, p. 218, v.56 : «Puis li ovre les dens à un cotel raont. » ^«Prerniers parla li mires Ascelins : ... — « Faites oster ces gens et départir; — Si emmenez la
rassurer l'entourage du blessé : Par tens sera garis1. C'est ce qu'on dit encore aujourd'hui, et en effet, alors comme aujourd'hui, la convalescence succède quelquefois à la maladie, et nous avons la consolation d'assister, dans une des chambres de notre château, à ce spectacle charmant d'un mourant qui se reprend à la vie. C'est ce qui advint à Girard de Roussillon, lorsqu'il fut navré dans son premier combat avec Charles et qu'il fut forcé de s'aliter à Avignon sous la garde d'un moine-médecin. La chambre où repose le blessé est obscure; tous gardent le silence; personne n'oserait parler. Les fenêtres sont closes et arrêtent le jour; les rideaux, bordés d'orfrois, sont fermés, et Girard, étendu sur son lit, pense à la guerre qu'il veut de nouveau faire à Charles : « Que chacun, dit-il, se prépare à la bataille! » Voilà en quelques mots', voilà tout le moyen âge*.
C'est sans doute le matin, avant le dîner, que le baron et sa femme avaient le plus de loisir pour régler le service assez compliqué de leur nombreuse domesticité, pour gouverner ce petit monde. Tout château reproduit alors l'image exacte du palais de nos rois : c'est ce palais en miniature. Mêmes fonctionnaires, mêmes serviteurs, chargés des mêmes emplois, portant les mêmes noms. C'est ce qu'ont vu bien nettement, à cent ans d'intervalle, deux des érudits qui ont eu sur le moyen âge le regard le plus profond : « On trouvait dans un château, dit Lacurne de Sainte-Palaye, des offices semblables à ceux de la cour d'un souverain » *. « Tout seigneur, dit Quicherat , avait sa cour. » Et
belle Biatrix — Que la grant noise, si m'ait Diex, l'ocit. » (Garins li Loherains, II, p. 90.) == l S'il a aide, bien enporra garir. (Ibid., II, p. 90.) Dient li mire Par tens sera garis (Ibid., II, p. 92.) = 2 ((Girart est en Avignon sur le Rhône, en une chambre voûtée peinte en brun; les chapiteaux sont de rouge sardoine; les piliers et les colonnes de liais. La chambre est obscure; tous gardent le silence. — Les fenêtres sont closes et arrêtent le jour; les rideaux bordés d'orfrois sont tendus; mais les pierres précieuses répandent plus de clarté que ne ferait un cierge. Girart, étendu sur son lit, pense à la guerre qu'il veut faire à Charles. Là entrent sept comtes et un marquis. Fouque parla le premier, comme il convenait : « Comte, voici ta mesnie qui vient à toi. » Girart en fut si heureux qu'il se dressa, et croyez bien qu'il n'oublia pas d'en baiser un seul. Puis, les ayant lait asseoir autour de soi:... «Maintenant, que chacun se dispose à la guerre! » (Girart de Roussillon, trad. p. Meyer, p. 54, 55, § 75, 74.) = "° Pour tout cet alinéa, lire attentivement les trois ou quatre pages de Garin le Loherain, 11, 89-92. =* Mémoires sur l'ancienne Chevalerie, I, p. 5 (éd. de 1781).
il ajoute : « Alors même que son donjon n'était encore qu'une tour de bois, le gentilhomme y logeait et y entretenait une nombreuse compagnie de vassaux, d'employés, de domestiques1. » La France féodale du xii" siècle possédait certainement plusieurs milliers de ces foyers secondaires, plusieurs milliers de ces centres plus ou moins lumineux, dont la Royauté devait un jour éteindre ou tempérer l'éclat. 11 ne faudrait pas, cependant, se contenter d'indications aussi vagues, et c'est ici que la précision devient un devoir pour l'historien soucieux de la vérité. Supposons donc que le chevalier réunisse toute sa domesticité deux ou trois heures avant le diner, et qu'il la passe, pour ainsi parler, en revue. Les voilà, sur une ligne, ces « employés de château », comme les appelle Quicherat. Le premier de tous, à coup sûr, c'est le Sénéchal. Il est hors rangs. Rien n'est plus vivement intéressant, plus amusant peut-être, que l'histoire du Sénéchal de nos rois, et il convient, tout d'abord, de se rappeler qu'il se nommait en latin dapifer: nom modeste et significatif. Ah! voilà un fonctionnaire, ou, pour mieux dire, une fonction qui a fait un beau chemin dans le monde! C'était d'abord, chez les Romains, un simple servant de table : esclave peut-être, tout au plus affranchi. Il monte en grade, et le voilà chargé, chez nous, de la direction si importante de tout le service de la table royale. Or, les Mérovingiens mangeaient beaucoup et en nombreuse compagnie. Sans doute leurs riches prxdia, leurs grasses villx leur fournissaient les provisions qui étaient nécessaires à un tel état de maison; mais encore fallait-il qu'un habile homme administrât ces ressources, et remplit le rôle indispensable de surintendant général de cette liste civile. Ce fut le Maire du palais, et, sous ses ordres, l'heureux dapifer qui, par la force des choses, lui succéda un jour fort naturellement. Arrive la féodalité : la terre devient tout, et l'administration de la terre suit le même destin. L'ancien intendant, le sénéchal devient le factotum du Roi. Sur toute l'étendue du domaine, il perçoit les droits dus au souverain, rend la justice en son nom, rassemble le ban et l'arrière-ban royal. C'est un véritable Vice-roi, et dont le vrai Itoi a peur. Tellement peur que, décidément, on le supprime en 1191, et que, désormais, on n'en-
1 llitloire du costume en France, 1" édil., p. 156.
tendra plus parler de cet autre maire du palais, dont la puissance a un moment effrayé les Capétiens encore mal affermis. Les Sénéchaux des seigneurs étaient moins à craindre; mais ils avaient eu à l'origine les mêmes attributions et, sans doute, le même pouvoir. Le haut baron leur confie parfois son gonfanon, et leur fonction se confond alors avec celle de gonfalonier; mais ils sont quand même, mais ils sont avant tout des intendants, et l'on s'en apercevra tout à l'heure au dîner, dont ils seront chargés de diriger et de surveiller tout le service. Au-dessous du « Maistre-senescal1 » s'étagent tous les autres fonctionnaires du château, longo proximi intervallo. C'est le Maréchal 2, qui est chargé du service de la marcschaucie ou écurie, des transports et des tentes ; c'est le Chambrier5, c'est cet ancien trésorier que l'on a trop souvent con^ fondu « pratiquement » avec le chambellan et auquel incombe le service intérieur, le soin du mobilier, le gouvernement de la salle et des chambres*; c'est le Bouteiller, dont l'autorité s'étend aux celliers et aux caves; c'est, à un degré plus bas, le Dépensier, qui achète les provisions et dresse la table; ce sont enfin le Maîtrequeux et le Sorqueux, qui ont le gouvernement délicat de la cuisine. Au-dessous, grouillent les sergents et les garçons qui remplissent les offices inférieurs; puis, les valets de chiens, les breniers et les corsien, sans parler du guetteur qui paraît toujours transi. Mais il ne faudrait pas oublier ces personnages importants qui prennent des airs gourmés et graves : j'ai nommé le Portier et les Huissiers. L'un garde la porte extérieure et les autres se tiennent aux huis
1 « Le maislre senescal a apelé ; — Se li fist le mengier bien conreer — De car, de venison et de saingler, etc. (Aiol, v. 2111-2115. Cf. v. 2118, etc.) Gaufrei fist senescal, la banière a portée. (Gaufrey, v. 274.) Et, quelques vers plus haut, Doon a dit à son fils Gaufrey : « Or te fés chi de nous mestre gonfanonnier » {Ibid., v. 257.) C'est encore le Sénéchal qui est spécialement chargé de transmettre aux vassaux les volontés du seigneur. Etc., elc. =2 Son mareschal a moult tost apellé : — « Alez, dist-elle, faitez tendre mon tref. (Gaydon, v. 8620, 8621.) La mère des quatre fils Aimon, accueillant ses enfants dans son château, dit à ses serviteurs : « Ci prenés le cheval dant Renaut, mon enfant, — Et les autres destriers... — En la mareschaucie les metés maintenant. » (Renaus de Montauban, p. 91, v. 20-22.) Etc., etc. —z Se Hues vient à Paris courtoiier, — De douce France sera gonfannonier, — Et li maisnés sera mes camberiers. (Huon de Bordeaux, y. 450-452.) Et dist li maistres : « Alez au canbcrier. » (Beuves d'Hanslonne, Bibl. Nat., fr. 25516, f° 52, v°.)Le maistre canberier. {Ibid. Voy. F. Godefroy, Dictionnaire de l'ancienne langue française, au mot Chamberier. Le premier exemple se rapporte à un grand ofticier du roi, au Catnerarius; le second, à un officier féodal. = * « Les cent barons (ce sont les messagers que Charles envoie à Constantinople) montent sur les mu-
intérieurs du château. 11 est vrai que leur métier n'est pas toujours des plus aimables, et qu'ils sont parfois exposés à recevoir de fort vilains coups : témoin ce malheureux qui voulut arrêter au passage le terrible Danois Ogier et dont celui-ci brisa le maislre os moellier. Tels sont, quoi qu'il en soit, les serviteurs du chevalier, et qui veut connaître le moyen âge doit les connaître.
Autour de la châtelaine s'empresse tout un peuple de chambrières : c'est Aiglentine, c'est Jeannette, c'est Martine, avec vingt autres. Elles sont vêtues simplement, du moins au xne siècle, et ne portent ni manteaux, ni manches pendantes; mais, en guise de tablier, « une pièce longue et étroite qui parait avoir été du drap brodé1 ». La coquetterie et le luxe ne les gagnèrent que plus tard. Il ne faut pas, d'ailleurs, les confondre avec ces jmcelles qui habillent les dames et les accompagnent partout. Ces pucelles doivent être généralement considérées comme des filles nobles qui sont à la maîtresse du château ce que sont au maître les damoiseaux et les écuyers. Leur service est volontaire et transitoire : on les mariera bientôt. Ce sont là deux catégories de personnes qui ne frayaient pas ensemble et qu'il faut se garder de confondre l'une avec l'autre.
Entre tous ces membres de la « maisnie » du seigneur, il régnait le plus souvent une charmante et naturelle familiarité, tempérée par la crainte et par le respect. Ces serviteurs parlaient à leur maître avec une belle liberté chrétienne et qui ne sentait pas la révolte. Je ne connais à ce point de vue rien de plus frappant, rien de plus beau, que le langage tenu par le sénéchal de fiaoul de Cambrai, alors que cet enragé vient d'incendier le monastère d'Origni et d'y brûler vives toutes les nonnes. Le misérable ne parait éprouver aucun remords de son crime, et se met brutalement à table, tout frémissant de joie à la pensée du bon dîner qu'il va faire. Or, on est en plein carême, en plein jeûne, et c'est
lets. chacun n'ayant à sa suite que trois personnes, le chambellan, le cuisinier, le garçon. « (Girart de Rouuillon, trad. Paul Meyer, p. 6, § 14.) Dans Renaus de Monlauban, Charlemagne dit à Ripeu de Ribemont : « Chamberlain de ma chambre à toujors mes serés ; — Yivenra dus ne quens, princes ne avoés, — Valet ne escuier,... — Que n'aies le manlel qu'il aura afublé. » (P. 272, v. 19-23.) Chambellans et huissiers sont à leurs postes : ils étaient plus de cent, fiers et farouches. Chacun a revêtu une pelisse vairée, et lient lance ou guisanne, hache ou bâton. (Girart de Routsillon, 1. 1., p. 2.) Etc., etc. = 'J. Quicherat,
même le jour sacré du Vendredi Saint : « Apporte-moi des paons « rôtis, des cygnes au poivre et de la bonne venaison à planté. » Et le Sénéchal, scandalisé, de jeter les hauts cris : « Quelle est « votre pensée? dit-il. C'est donc ainsi que vous reniez la sainte « chrétienté, votre baptême et le Dieu de majesté. Sachez donc, « sachez que c'est aujourd'hui le grand Vendredi, ce jour où tous « les pécheurs adorent la croix. Ah ! misérables que nous som- « mes, c'est nous qui avons tant péché tout à l'heure, c'est nous « qui avons brûlé les nonnes et violé ce moutier. Et nous ne « serons jamais réconciliés avec Dieu, se sa pitié ne vaint no a cruauté1. » Voilà qui est parler.
Ces serviteurs de notre chevalier sont aveuglément dévoués à leur maître. Ils ne le discutent pas : ils l'aiment. On sait d'ailleurs quelle noble place le Serviteur occupe dans la famille chrétienne, et nous n'avons qu'à éveiller ici le souvenir de nos jeunes années pour nous rappeler ces bonnes figures de vieux domestiques, un peu grondeurs, mais vraiment fiers et qui se seraient si naturellement, si simplement jetés pour nous dans la mort. Avec quelque sauvagerie et quelque naïveté de plus, c'est le caractère de toute la domesticité féodale. Quand le jeune fils de Pépin, quand celui qui doit un jour s'appeler Charlemagnc. quand cet enfant héroïque voit ses jours menacés par d'indignes usurpateurs; quand il est forcé, lui, l'Héritier légitime, de s'enfuir devant ces infâmes et de cacher jusqu'à son nom, il y a un ami, un seul ami qui ne désespère point de sa fortune, qui l'accompagne comme un chien fidèle, qui le protège, le défend, le nourrit, l'élève. Il faut quitter la France : le vieux David la quittera. Il faut se réfugier en Espagne : David ira. 11 faut demander un asile aux Infidèles, aux pires ennemis de Jésus-Christ : David s'abaissera jusque-là, afin de sauver son jeune maître. Sur ce lionceau il veillera avec la tendresse inquiète d'une lionne , il tempérera l'ardeur de cet aiglon, et l'empêchera de voler trop tôt hors du nid ; il aura d'étranges effarements, quand il le verra
Histoire du costume, lr" éd., p. 166. = ' « Que avez cm pensé? — Vos renoiés sainte crestienté — Et baptesterie et Dieu de maïsté. — Il est caresme que on doit jeûner. — Li grans divenres de la solempnité — Que pecheor ont la crois aouré. — Et nos, chaitifque ci avons erré, — Les nonnains arces, le mostier violé, — Jà n'en serons envers Dieu acordé, — Se sa pitié ne vaint no cruauté. » (Raoul de Cambrai, éd. Le Glay, p. 03.)
devenir chevalier et héros malgré lui. Les premières escapades de son pélulant élève peuvent bien affliger le cœur du pauvre David; mais elles ne l'empêchent pas de l'aimer, et d'être très fier en lui-même de ces exploits dont il eût seulement voulu retarder l'heure. David est le type du serviteur féodal1.
Les serfs eux-mêmes étaient capables de ces dévouements qui se font rares parmi nous. N'est-elle pas touchante, cette histoire des deux serfs qu'Amis avait un jour achetés et qui ne reculent pas devant l'épouvantable spectacle de la lèpre qui ronge leur maître? Sa femme épouvantée, sa femme coupable l'a chassé de son château : les serfs le prennent sous les bras et se font ses guides. On vit alors le groupe de ces trois hommes traverser toute la France ; on les vit un jour arriver au grand pèlerinage de Saint-Gilles; puis, à Rome. Les deux serfs mendiaient pour leur maître que Dieu frappait si rudement, et l'on ne pouvait se défendre de soulager une telle misère, en admirant un tel dévouement*.
Mais je m'aperçois que, parmi les serviteurs de notre baron, j'ai oublié de signaler ce ministeriatn qui était, dans certains châteaux, préposé spécialement aux plaisirs du maître : le ménestrel ou le jongleur. Entre tous les domestici qui composaient cette petite cour, il n'était peut-être pas le plus facile à gouverner, mais n'était pas le dernier à se dévouer. Je n'en veux pour témoin que ce pauvre jongleur Daurel qui substitua son propre enfant à l'enfant de son seigneur dont un traître avait décidé la mort. Le pauvre père assista au supplice du cher petit que l'on prit par les pieds et dont on brisa la tête contre un pilier. Quel sanglot ! quelle colère ! Et il se disait en lui-même : « Mon fils est « mort; mais le fils de mon maître est vivant5. » Ce n'est là qu'un roman sans doute, mais il ne faut pas oublier qu'on le lisait dans
« Cliarlemaijne de Girard d'Amiens, Bibl. Nat.,fr. 778, f°29, V et ss. Cf. Uainet, poème du ni* siècle dont il ne nous est resté que quelques fragments. (Romania, IV, p. 308.) = * En Pospital fu seus remez Amis — Et nus n' i ose ne aler ne venir... — Ne mais dui serf que li Cuens ot norris — Et acliatez à deniers, ce m'est vis ..." « Noz voz menrons desci jusqu'à Saint-Cille; — Là voz querrons dou pain por Deu meïsme, — Por cel Seignor qui fu nez de la Virge; — Volentiers le ferommez... * Li serf le servent qui sont preu et vaillant; — Trois ans touz plains moult firent mal gaaing. » Etc., etc. {Ami» et Amila, v. 2587-2504.) 1 Tout le contexte du roman de Daurel e'. de Belnn prouve nettement qu'il s'.igit ici du jongleur attaché à la fortune d'un seul seigneur, et non pas d'un jongleur ambulant et libre.
tous les châteaux, et que les poètes prenaient généralement leurs modèles dans la société qui les entourait. Pauvre Daurel !
Après la domesticité du château, il nous resterait à peindre la famille de notre baron; mais un de nos vieux poètes l'a fait en notre place, et cent fois mieux que nous ne saurions le faire : « Un jour fu Bègue au château de Belin — Et près de lui sa « femme, la belle Beatrix. — Le Duc lui baise la bouche et le « visage, — Et la Duchesse moult doucement, lui rit. — Parmi « la salle voit venir ses enfants, — Qui jouent et rient et me- « nent lor delis\ » Le père féodal est un roi, mais qui gouverne son petit royaume avec une douceur qu'on ne s'attendrait pas à trouver chez ce géant couvert de fer. C'est avec un sentiment de tendresse contenue qu'il jette les yeux sur sa nombreuse famille et lui redit ce vers d'une de nos dernières chansons : « Mesnie, dist Doon, toute vos ai nourrie \ » Ce Doon avait douze fils : notre chevalier n'en a guère moins, et c'est quelque chose, en effet, que de « nourrir » une aussi vaste maisonnée; mais plus ils sont, plus on les aime. Victor Hugo, parlant de Napoléon, a dit un jour « que les cœurs de lion sont de vrais cœurs de père ». On pourrait appliquer cette belle parole à chacun de nos chevaliers. Quand ils quittent leur château pour aller là-bas, tout là-bas, à Jérusalem, ils jettent tous ce cri si naturel, ce cri que jetait le pauvre lépreux Amis, obligé de quitter son château et de mendier son pain : Mon fil Girart me montrez une fois'. Si leurs chevaliers sont grands et loin d'eux, ils pleurent de pitié et de douçor à leur seule pensée*. Ce message, tenez, qui vient d'arriver tout à l'heure, ce bref venait de lui. La femme, s'il faut l'avouer, le désirait encore plus vivement que l'homme : car, entre son fils et son mari, elle a joué longtemps le rôle d'un intercesseur écouté. A chacune des « enfances » du jeune damoiseau, et quand le père était fort en colère : « Pitié, disait-elle, pitié pour lui, au nom de tous les « Saints qu'a faits Dieu. C'est notre héritier, vois-tu. Si nous avions « jamais la guerre avec un de nos voisins, c'est lui qui soutien-
Quand il parle au petit Béton, le jongleur lui dit : « Ay ! mon pau senher, » etc. (v. 880). Cf. v. 1051 et ss.) = * Garins li Loherains, II, p. 217. =2 Gaufretj, v. 189.=5 Amis et Amiles, v. 2430, 2456, 2437. = * Quant l'entendi Elies, li gentiex hon, — Ne se tenist de plor por tout le mont. — Il ploura de pitié et de douçor... * Quant la dameot parler de son bel fil, —
LA VIE DOMESTIQUE DU CHEVALIER. 56i
« drait pour nous les grandes joutes et les batailles en champ1.» Le mari branlait la tète et pardonnait toujours : car il respecte sa femme, il l'honore, et c'est une égale qui est aimée. Certes, il a eu souvent de terribles moments, ce brutal, ce soudard ; mais il s'est toujours souvenu de l'heure où il l'épousa. Il faut tout dire : elle est encore toute belle, notre châtelaine, et sa beauté, comme il y a vingt ans, illumine tout le palais. Un jour, le chevalier, rencontrant un jongleur, le somma de lui faire en un vers le portrait de sa femme : « Ah ! dit celui-ci, vous m'en accor- « derez bien deux. — Soit. — Les voici. — J'écoute. — La Dame « est bêle et sage, plaisons et simple et gaie, — Nule à son tans n'est « mieudre, blonde, brune ne baie1. — J'aime mieux ton premier « vers, dit le baron, et je le retiendrai. Reprends l'autre : il te « servira une autre fois. » Autour de ce beau couple , les enfants forment des groupes charmants. Les filles sont l'honneur et la joie de leur mère qu'elles n'ont pas encore quittée, à l'exception de l'aînée, récemment mariée loin du château paternel, et qui dit souvent : € Quand j'entends seulement parler de ma mère, « tout le cœur me sautellez ». Les fils, eux, tremblent un peu devant la majesté du père. Quand il revient le soir de la chasse. ils lui baisent humblement « le pied et le talon* ». Ils ne lui parlent qu'avec un certain tremblement, et, l'un d'eux s'étant par hasard avisé de tenir un langage moins respectueux : « Par la foi « que je dois à ma mère, lui dit rudement son frère aîné, ce « n'est pas ainsi qu'il convient de parler à notre père5. » Il y
De P ceur qu'ele ot eP ventre jeté un souspir. [Aiol, v. 3896-3901 .) = ' « Merchi, dist ele, sire, por les Sains que fist Dès, — Nous n'avons mais nul oir fors cesti qui est ber : — Car le laissiés eP resne garir et converser; — Car s'or nous sordoit guerre à nesun de no pers,
— Qui nous feroit les jostes et lcsestors campés. » (Elie deSaint-Gillet,v. 90-94.) — ^Bucves de Commarchis, v. 42, 43. = * Quando Berte oï quella novelle — De soa mer, tôt H cor li saltelle. (Berla de li gran pié, éd. Mussafia, v. 1536, 1537, Romania, IV, p. 99.) Il s'agit, en ce passage, de Berte qui est sur le point de revoir la reine de Hongrie, sa mère. = » Quand Renaud revient en son château de Montauban, ses deux fils, Aimonet et Yon, vont audevant de lui : « Il vont baisier lor père, le pié et le talon. » (Renaut de Montauban, p. 224, v. 33.) Et Renaud, qui les croit coupables de trahison envers lui, les repousse alors fort brutalement. = * Gui de Commarchis entend Girard répondre sèchement à son père « Ot oï la ramprosne, au cuer li fu amere; — Par le mantel enmaine Gerart lepreu.son frère :
— i Frère, ce a dit Guis, foi que je doi ma mère — N'aliert pas que ainsi parlés à nostre père. * Et il ajoute un peu plus loin : ci Qui son père corrouce drois est qu'il le compère.
— N'est pas sages qui n'a en lui ceste matere: — Ce sachies sans doutance. » [Buevet de Commarchit, v. 3086-3097.) Cf. sur l'amour filial, les textes suivants: a Quant li enfes
avait alors un proverbe qui circulait partout : « Au bien, au mal, doit-on son père aimer*. » On ne raisonnait pas sur l'autorité paternelle : ou la subissait. Seuls, les tout petits exerçaient alors, comme aujourd'hui, leurs privilèges habituels : ils riaient et consolaient*. C'est de ce devoir que s'acquittent en ce moment les derniers enfants de notre baron , et ils sont aux genoux de leur mère qui vient de perdre un frère aimé. D'autres, insouciants, jouent et jasent. Les grandes filles travaillent : elles taillent et cousent des draps, font des chemises, filent et brodent. Un gros chien se promène au milieu de toute cette scène qu'il anime et complète. On lui a donné le nom de ce misérable, de ce traître, qui fut un jour forcé de se battre en combat singulier contre le propre chien d'un bon chevalier qu'il avait lâchement assassiné. 11 s'appelle Macaire.
Vous comprenez maintenant pourquoi on l'aimait, ce vieux château qui abritait tant d'affections3, un peu rudes, mais simples et vraies ; vous comprenez pourquoi le pauvre Iluon de Bordeaux regrettait si vivement « sa mère la belle », dont il allait se séparer pour de si longues et si périlleuses aventures ; pourquoi ce départ le faisait soupirer du fond de son cœur et « pleurer si tendrement de ses beaux yeux* » ; vous comprenez surtout pourquoi nos Croisés jetaient des regards si désespérés ei si aimants vers cette douce France où ils avaient laissé leurs femmes et leurs enfants : « 0 ma chère Clémence, ô mon petit
oï de son père parler — Li cuers qu'il ot ou ventre li commence à plorer. » (Gui de Bourgogne, v. 551, 552.) Car coustumiers estoit li gentiex hom — Que, cascun jor, prioit Dieu et son non... — Qu'il ait merci de son père Guion — Que Do ocist par mortel traïsos. (Beuves d'Hanstonne, Bibl. Nat., 12548, f" 117 V) Voy. surtout le beau début de Girars de Viane, où les entants de Garin contemplent avec douleur la misère de leur vieux père, et où Girard dit à Renier : Hui vi mon perc plorer et larmoicr. (Éd. P. Tarbé, p. 7.) = ' Rendus de Montauban, v. 7. = * Car à Ludie lu ses ceurs esmaris : — Cascun jour pleure son frère Fromondm — Que Girbers ot en l'ermitaige ocliis. — Molt le conforte le petit Loeys, — Il et ses frères Manesiers li gentis, — Beraus li enfes, Foukerés li petis ; — Mais aine pour chou ne fu ses deus partis. (Les Loherains, Bibl. Nat., fr. 4988, f" 165, v°.) = 5 Renaus se regarda qui preus fu et sénés ; — Son manoir a veû , se 1' beneï assés : — « Chastiaus, ce dist Renaus, vos soies honorés. — Cinc ans a acomplis que vos fustes fermés; — Mult ai eus en vos richetés et plantés... » — Por poi qu'il ne se pasme tant estoit adolés. (Renaus de Montauban, p. 74, v. 26-55.) Etc., etc. = 4 Hues s'en vait... — Souvent regrete son pais et sa tere — Souvent parla de sa mère la bêle... — Du cuer dou ventre moult souvent souspira, — De ses biax iex moull tenrement plora, — Si que la face contreval h moilla. — Souventes fois sa mère regreta, etc. (Huon de Bordeaux, v. 2608-
Baudouin1. » Mais je ne voudrais pas ici m'attendrir avec eux, ni surtout embellir la vérité. La vie féodale ne ressemble en rien aux petites bergeries roses de Florian ou de Bernis. Ces gros garçons sont colères, rebelles, sanguinaires; ces filles ont de méchantes passions trop chaudes, qu'il faut chrétiennement rafraîchir et tempérer; ce père pousserait volontiers la brutalité jusqu'au sang répandu, jusqu'au crime. C'est parfois encore un campement barbare que ce château, et le sang du chevalier chrétien, comme nous avons eu déjà l'occasion de le dire, est encore mêlé de sang de sauvage.
En une scène du xn" siècle, en un épisode homérique, nous voudrions condenser la véritable « portraiture » de ces temps difficiles à peindre. Donc, transportons-nous dans la Narbonne de cette époque : une grosse ville très fortifiée, très crénelée, superbe. Comme toutes les villes d'alors, Narbonne se concentre en une grosse tour, en un donjon brutal : nous y voici. Le palais est de marbre, la chapelle est tout près. C'est le matin : la messe vient de finir, et voici que, sous nos yeux, nous voyons défiler lentement une procession de quatre-vingts chevaliers vêtus de fourrures et de soie. Un vieux baron les précède, d'un pas ferme : c'est leur seigneur, c'est le duc Aimeri : sa femme, la belle Hermengart, est auprès de lui avec ses sept garçons. Quel spectacle ! Quel décor ! Mais écoutez ces accents mâles : « Dame Her- « mengart, dit Aimeri, regardez nos fils; regardez-les bien. Ah! « si, avant de mourir, je pouvais les voir chevaliers! » Aimeri sera bientôt satisfait. Dans un flot de poussière un messager se montre : « D'où viens-tu, messager? — C'est Charles qui m'en- « voie. — Et que veut l'Empereur? — Il veut que, sur-le- « champ, tu lui envoies quatre de tes fils pour en faire des che- « valiers. » Tout va bien, et le vieux baron bondit de joie; mais il n'a pas compté sur son fils Guillaume, sur cette nature indomptée, et par instants plus que barbare. Ce jeune héros, ce héros germain se tourne soudain vers ses frères : « Il y a longtemps, leur dit-il, que vous devriez être chevaliers. » Et il ajoute : « Mauvais garçons que vous êtes, comment se
632). = * « Car pleûst ore à Deu et à Saint-Simion — Que jo fusse à Arras en ma maislre maison. — Et Bauduins, mes fiex, nie tenibt au giron, » etc. (Jérusalem, v. M38-4GiO.)
« fait-il que vous n'ayez pas encore guerroyé contre les Païens? « Comment se fait-il que, déjà, vous ne leur ayez pas enlevé « vingt châteaux et cités ? Quant à moi, reprit-il, je ne souhaite « pas aller chez l'Empereur, là-bas. M'abaisser aux fonctions de « damoiseau et d'écuyer, Il donc ! Moi, garder les robes et les har- « nais des barons! Moi, faire les lits des autres! Non, non. Mais « j'emmènerai avec moi mille chevaliers, et je tuerai les Sar- « razins. J'irai. » L'aîné de ses frères, Bernard, proteste en vain contre une telle outrecuidance : Guillaume l'insulte : « Quand « bien même vous seriez plus de trois cents, c'est à moi, à moi « seul, que vous obéirez. » Ils rongent leurs freins, ils enragent, mais ils subissent le joug de ce Guillaume qui n'est pas leur aîné. Néanmoins, ils finissent par se mettre tous en route vers cette cour de l'Empereur, qui était l'aimant de tous les vrais chevaliers, et on laisse à Narbonne la pauvre Hermengart avec les plus jeunes de ses sept garçons, ses cinq filles et cent chevaliers. C'était bien peu. hélas! pour résister à toute la race païenne qui avait pris Narbonne pour cible. Et le pauvre petit Guibelin, le plus jeune des fils d'Aimeri, disait à son grand frère Guillaume qui partait : « Frère, quand je n'aurais que ma « gonnelle et ma chemise, je voudrais aller avec vous. » Cris inutiles. L'enfant reste près de sa mère , et tout l'Islam tombe sur Narbonne'.
Eh bien ! cette scène est vraie : elle n'a rien d'excessif ni de flatté. Et, comme elle se passe entre huit heures et midi, nous la laissons en ce moment à nos lecteurs comme un souvenir, comme un type vivant de ces heures très occupées qui s'écoulaient entre l'aurore et le grand repas.
Il ne faudrait pas se figurer un château du xne siècle sous la forme aimable et luxueuse d'un de nos châteaux modernes, ni
1 Enfances Guillaume, Bibl. Nat., fr. 1448, f° 68, v°, et 69, r°. Cet épisode a été traduit deux fois: 1° par W. J. A. Jonckblock (Guillaume d'Orange, le Marquis au court ncs, chanson de geste du xn" siècle, mise en nouveau langage, Amsterdam, 1*. N. Van Kampen, 1867, in-8, pp. 28-50; 2° par l'auteur des Epopées françaises, 1" éd., III, pp. 268, 269, et 2* éd., IV, pp. 288, 289. Cf. la généalogie de la geste de Guillaume dans V Histoire poétique
même d'une de nos maisons contemporaines. Une grande salle où l'on mange, où l'on chante, où l'on joue; une ou deux chambres à coucher par étage ou solier ; quelques petites chambres secondaires, l'une où l'on conserve les armures du seigneur et de ses hommes, l'autre où travaillent tailleurs et ouvrières, et où l'on garde le linge et les habits de la maison, avec les épices et les parfums dont on est alors si friand : c'est tout. Pas d'antichambres, ni de boudoirs, ni de chambres d'étude. Suivant que le châleau est plus ou moins riche, le nombre des chambres est plus ou moins grand. Toutes se ressemblent; mais celle du seigneur et de sa femme est plus ornée, mieux meublée que les autres. Nous y allons entrer.
Pour plus de clarté, redisons-nous bien qu'il existe alors deux espèces de châteaux : ceux qui consistent uniquement en un donjon, et ceux qui, bâtis à l'imitation des palais, renferment dans leur haute cour de belles dépendances, parmi lesquelles il faut en premier lieu compter un grand édifice rectangulaire où se trouve la grand'salle. C'est dans une de ces dernières habitations seigneuriales que nous nous proposons aujourd'hui de conduire notre lecteur ; mais en supposant toutefois que la « chambre » proprement dite est restée dans le donjon. N'attendons plus : entrons.
Notre chambre parait avoir été le plus souvent voûtée', et c'est la disposition naturelle de toutes les chambres circulaires. Rien n'a été plus facile que d'appliquer à l'architecture civile ou militaire le système admirable de la croisée d'ogive, entrevue et quelque peu pratiquée par les Romains; mais qui, sachez-le bien, a été très originalement retrouvée et poussée à sa perfection par les maîtres maçons du xn" siècle. On a pu très aisément agencer et multiplier les nervures de cette admirable voûte, pour lui faire recouvrir des espaces ronds, rectangulaires ou carrés. Le système est en effet merveilleusement simple et se prête à
de Charlemagne de M. Gaston Paris (p. 408); dans nos Épopées française» (2* éd., IV, p. 565') et dans l'ouvrage récent ûe Kristoffer Nyrop : Den Oldfranslic Hcltendiatning (Copenhague, 1883, p. 411). = • Seule en entra en sa chambre voltie. (Jourdain* de Blaivies, v. 570 ) An ane chambre a voste sont coiement entrez. (Parise la Duchesse, v. 273.) A une chambre à toute s'an vont li bacheler. (Ibid., v. 1435.) En celé cambre à vote est très hui main entrés. (Renaus de Montauban, p 99, v. 22.) En une cambre àvolte qui fu faite à entaille, (du-
toutes les combinaisons. Si le seigneur n'est pas assez riche pour se payer le luxe de ces voûtes toujours coûteuses, il se contente d'avoir un plafond qui ne fait qu'un avec le plancher du solier ou de l'étage supérieur : un « solivage » et de grosses poutres au-dessous'. Mais les architectes sont d'habiles gens, et tirent parti de ces poutres un peu lourdes, pour en faire le sujet d'une décoration charmante. On les peint, comme les nervures des voûtes, en. ocre rouge ou en jaune foncé, avec des feuillages et des ornements noirs qui ondulent et serpentent légèrement. Plus tard, au xme siècle, on adoptera des tons plus vifs, et l'on ne reculera pas devant l'emploi de l'or. Rien ne sera, rien n'est déjà plus agréable à voir.
« Une chambre peinte; posséder une chambre peinte* : » tel est alors l'idéal souverain, et les partisans de l'architecture polychrome trouveront facilement des arguments en leur faveur dans les habitudes et dans les goûts de nos pères. Maçonnerie du dedans, maçonnerie du dehors, on aurait volontiers tout peint, mais en couleurs savamment éteintes et harmonieusement tempérées. Ici encore le xiie siècle est « le grand siècle du moyen âge », et c est celui qui a certainement eu l'intelligence la plus correcte de la peinture architecturale \ Il semble que tous les artistes de cette forte époque aient eu pour l'or* le dédain qu'un grand architecte de
defroi de Bouillon, v. 1923.) Etc., etc. = * Viollet-Ie-Duc, Dictionnaire d'architecture, II, p. 419. = 2 Et Aye la duchoise fu dedens Avignon — En une chambre painte de l'evra Salemon. (Aye d'Avignon, v. 2510, 2511. Aux yeux de nos pères, toute belle œuvre d'art était « de l'evre Salomon » et le Temple était pour eux un des souvenirs les plus vivants de la Bible.) En une cbambre en entrent painte moult richement. (Goiefroi de Bouillon, v. 1852.) Quant Godefrois li bers fu entrés el' donjon — Quicstoil peinturés à l'evre Salomon (Ibid., v. 1776 et ss.) Reluisent li palais ki tôt sunl pointure. (Renaus de Monlauban, p. 6, v. 9 ) Et entra en la chambre qui bien fu painturée. (Ibid., p. 14, v. 9.) Dedans une grant chambre painte. (Dolopathos. p. 561.) Les chambres furent par dedens ■ — Peintes it bien enluminées. (Guillaume de Païenne, v. 8640.) Les trois derniers exemples sont empruntés à Schullz (1. 1., I, p 61, note 4.) Etc., etc , etc. = 5 « Les recherches faites sur l'architecture dite romane, constatent que la peinture était considérée comme l'achèvement nécessaire de tout édifice civil ou religieux, et alors s'appliquait-elle de préférence à la sculpture d'ornement ou à la statuaire, aux moulures et prolils, comme pour en faire ressortir l'importance et la valeur... Le xu* siècle atteint l'apogée de fart delà peinture archilectonique pendant le moyen âge en France... Les peintures murales de cette époque accusent un art savant et très avancé, une singulière entente de l'harmonie djs Ions, la coïncidence de celle harmonie avec les formes de l'architecture. Il n'est pas douteux que cet art s'était développé dans les cloîtres et procédait de l'art grec byzantin. (Violletle-Duc, Dictionnaire d'Architecture, VII, pp. 57 et 59 ) = s C'est principalement dans les poèmes de la seconde époque (xm° et xiv' siècles) que l'on peut constater l'emploi de l'or
noire temps a formulé en termes pittoresques et vivants : « L'or est une épice, et non pas un mets1. » Ce que nous disons de l'or, nous pourrions aussi légitimement le dire de toutes les couleurs vives, et surtout de ces bleus éclatants qui en sont l'accompagnement obligé. Voyez ce peintre qui est en ce moment occupé à achever les peintures de la chambre où nous pénétrons : « Je ne suis, dit-il, que l'humble auxiliaire de mon maître maçon et prétends faire valoir son œuvre, au lieu de l'écraser. 11 ne me laisse que les seules nervures de ses voûtes, afin que j'en fasse saillir les reliefs. Mais en revanche, les murs, tous les murs sont à moi, et c'est un beau domaine. Je m'en contente. »
Notre peintre (regardez-le) exécute tout d'abord ses peintures sur un enduit de mortier frais. « Il commence (suivez-le des yeux) par tracer avec de l'ocre rouge, délayée dans de l'eau pure, les masses de ses personnages; puis, il pose le ton local qui est destiné à faire la demi-teinte; mais il le pose par couches successives, et mêlant de la chaux au ton; il modèle ensuite les parties saillantes, ajoutant une plus grande partie de chaux à mesure qu'il arrive aux dernières couches; puis il redessine, avec du brun rouge mêlé de noir, les contours, les plis, les creux, les linéaments intérieurs des nus et des draperies. » Il est d'ailleurs nécessaire que notre peintre se hâte, vite, vite : il faut qu'il ne s'endorme pas sur son œuvre et ne laisse pas sécher son enduit et ses premières couches. Une grande prestesse, une grande habileté sont ici de rigueur, et l'opération est quelque peu compliquée1. Il existe par
dans les peintures murales des châteaux et palais : « Aies vos ombroier — El, par dedens vos chambres que sunt painkt dormier, — Laïens o vos puceles pensés de chastoier. » (Rendu* de Monlauban, p. 13, v. 57 et suiv.) Dedens la riche chambre qui fu pointe à or mier. (Godefroi de Bouillon, v. 510.) En une rice cambre tôle pointe à or fin. (Prise de Pampelune, v. 44t.) Desour la mètre salle qui est pointe à orfrois. (Ibid., v. 467.) Etc., etc. Il est vrai qu'il est question, dans Girart de Roussillon, d'animaux ligures « avec un or resplendissant »; mais le contexte nous prouve qu'il s'agit ici de mosaïque, et non pas de peinture : a Entre le mur et le palais, sur une terrasse, il y a des perrons cimentés avec art, ornés d'une décoration d'animaux figurés en mosaïque avec un or resplendissant. Le pavement était de marbre, etc. » (Girarlde Roussillon, trad. P. Meyer, p. C9, § 128.) = ' Viollet-le-Duc, Dictionnaire d'Architecture, VII, p. 94. = * Tout ce qui précède est l'exposé ou le résumé littéral de la doctrine de Viollet-le-Duc en son Dictionnaire d'Architecture (VU, p. 75) : « Pour l'emploi de la peinture à fresque, c'es' -à-dire sur enduit de mortier frais, l'artiste commençait par tracer avec de l'ocre rouge délayée dans de l'eau pure les masses de ses personnages; puis, il posait le ton local qui faisait la demi-teinte, etc., etc. »... Cette opération devait être faite rapidement, afin de ne pas laisser sécher complètement l'enduit et les premières couches... L'habileté du praticien consiste à connaître
bonheur un autre système que les artistes gallo-romains ont jadis pratiqué, mais que le xue siècle n'a point abandonné et qui est le seul procédé applicable à la peinture de la pierre sculptée, des chapiteaux et des statues polychromes. Ce n'est plus ici, ce n'est' plus sur un mortier frais que l'on dessine ses ornements et ses sujets, mais sur une légère couche de badigeon blanc ou blancjaunâtre1. L'ocre rouge et le noir dominent aussi bien dans ce système que dans l'autre; mais (à tout le moins sur les revêtements qui sont le plus voisins du sol) on se permet d'employer « des tons soutenus brun-rouge ou même noirs, que l'on relève de quelques filets jaunes, verdàtres et blancs. » Tel est le caractère général, telle est la vraie tonalité des peintures du siècle de Louis VIL Pas de rouges vifs, pas de bleus crus, pas d'or. Le peintre d'alors — qu'il soit placé devant un mortier frais ou devant une simple couche de badigeon — est seulement entouré de quelques pots de couleurs renfermant les deux ocres rouge et jaune, un peu de noir, un peu de blanc, un peu de bleu foncé. C'est avec ces seules ressources qu'il arrive à peindre toutes ses scènes d'histoire et tous ses décors ; c'est avec ces seules ressources qu'il a peint notre chambre2. Voyez, et jugez.
L'or cependant, l'or n'est pas vaincu pour longtemps, et voici qu'en ce moment même les peintres verriers travaillent, sans y penser, à son prochain triomphe. Ils jettent dans leurs vitraux des couleurs tellement éclatantes que nos pauvres peintres décorateurs seront bien forcés, un beau jour, d'harmoniser leurs propres couleurs avec celles de ces mosaïques transparentes, de ces trop splendides verrières. De là le triomphe inévitable et fatal de l'or et du bleu. Au début du xmc siècle, le château de Coucy est encore décoré avec le système du siècle précédent, très simple-
exactement le degré de siccité qu'il faut laisser prendre à chaque couche avant d'en apposer une nouvelle. » L'éminent archéologue ajoute que les peintres du xu* siècle employèrent aussi la peinture à la colle et à l'œuf, et la peinture à l'huile : « Mais cette dernière, faute de siccatif, n'était employée que pour de petits ouvrages, tableaux sur panneaux, etc. » (Juant à la peinture à la gomme, elle fut pratiquée dès le xu" siècle, mais plus encore au xm\ pour de menus objets, tels que retables et boiseries. Cf. Viollet-le-Duc, VII, p. 75. = ' Viollet-le-Duc, ibid., VU, p. 59. = 2 De toutes les peintures décoratives, la plus. simple est celle que l'on obtient avec de l'ocre rouge, de l'ocre jaune, du noir, du blanc, du gris. Ce n'est qu'un dessin, une grisaille chaude, mais qui produit des effets variés. (Viollet-le-Duc, 1. 1., VII, pp. 83, 84.) Tel est le système du xu* siècle, très longuement exposé par l'auteur du Dictionnaire d'Architecture, et que nous avons essayé de con-
ment et sobrement1; mais la Sainte-Chapelle n'est pas loin, avec l'éclat éblouissant de ses voûtes et de ses revêtements, avec la gamme superbe et violente de ses tons crus et vifs, avec ses rouges, ses bleus et ses ors qui étonnent et dont on abusera. S'il faut dire ici toute notre pensée, nous aimons mieux l'ancien système et les « grisailles chaudes » du xue siècle; nous préférons notre chambre.
Cette chambre, comme la plupart de celles du même temps, est principalement « peinte à /lors* », et il faut entendre, par ces trois mots, que la peinture d'ornement y domine. On trouvait alors de bons ornemanistes plus aisément que de bons peintres d'histoire. Au reste, les « fleurs » de notre château sont des fleurs de convention et qui ne sont aucunement copiées sur la nature : ce sont des dérivés de l'acanthe, des rinceaux, des semés et des enroulements, dont l'origine antique ne saurait être contestée, mais qui sont, hélas! bien dégénérés et corrompus1. Dans les chambres des autres étages, on s'est contenté d'indiquer, par des traits en brun-rouge, les appareils et les jointures*. Un peu plus tard, au xin" siècle, on aura l'esprit de décorer les soubassements en fausse architecture, et avec des tentures simulées*. Mais, depuis longtemps déjà, on prend un soin particulier de la décoration des colonnes' : rien n'est mieux conçu, ni plus intelligemment
de user en quelques lignes. = * Voy. pour ces peintures intérieures du château de Coucy, qui sont de la première partie du xiti* siècle (« refends blancs sur fond ocre jaune, avec belles bordures autour des archivoltes »), le Dictionnaire d'Architecture de Viollet-le-Duc (VII, p. 82, 85,85 et 86). Un exemple encore plus typique, que nous trouvons dans le même répertoire, ce sont les peintures du réfectoire de la Commanderie du Temple à Metz, exécutées tuivanl le système du xu'siècle durant la première moitié du siècle suivant [Ibid , p. 95). Cf., sur Coucy, l'Abécédaire de M. de Caumont (Architecture civile cl militaire, p. 487), où l'on parle « de ces rinceaux d'un rouge foncé sur un fond jaunâtre » qui circulent i autour des arcades ». = * En une chambre jut la nuit, pointe à flur. (Amis et Amiles, T. 2768.) Au paies sunt venus qui estoil paint à (lour. (Gaiifrey, v. 4080.) Lor rendrai-je le palais point ù flour. (Aubri, éd. Tobler, p. 141, v. 11.) En une chambre painte à [lor. (Guillaume de Palerme, cité par Schultz v. 7728.) Il ne croist fleur de si que en l'avie — Qui n'i soit painte à or et par mestrie. (Prite d'Orange, v 273.) .Nous serions en mesure de ciler plus de cent autres exemples. = * C'est au siècle suivant que triomphera le principe, l'excellent i-niv iik de l'imitation des feuillages naturels, et que cette imitation deviendra le principal caractère de tout le système décoratif. Ce sera une révolution. En attendant, el telles qu'elles sont, nos fleurs romanes sont parfois remplacées par des semés d'oiseaux ou de lions, ou par de certaines combinaisons géométriques plus ou moins mêlées île fleurons. = * Viollet-le-Duc, Dictionnaire d'Architecture, VII, p. 105. = 5 Ibid., p. 90, 97. (Figure d'après les soubassements peints de l'abbaye de Fontfroide au xm* siècle.) = 6 Viollet-le-Duc (I 1., p. 104) donne plusieurs figures de colonnes peintes du xu° siècle, d'après
harmonisé avec l'architecture que ces décors où l'on admet cependant quelques tons plus vifs, pour trancher davantage sur les revêtements et pour accentuer les reliefs. Çà et là un peu de vert, de blanc et de rouge. Mais, somme toute, le peintre s'efface toujours devant l'architecte. 11 s'enfuit, pour ainsi parler: sed non (upit ante videri.
Notre chevalier a été plus ambitieux, et dans sa chambre a voulu mieux que de l'ornement. « Que souhaitez-vous que je vous peigne? « Un Christ en croix entre la Synagogue et la Loi nouvelle? Un « Jugement dernier? Un Saint Pierre? Un Saint Martin? — Non, « non, a répondu le baron. Je veux quelque chose de plus militaire « et qui me rappelle mon métier de plus près. Ah! j'ai une idée : « peignez-moi un tournoi. — Ya pour le tournoi », dit le peintre. Et il se met à l'œuvre1. Sur un fond clair il détache avec vigueur la silhouette grossière de deux chevaliers dont toutes les formes et toutes les draperies sont modelées avec le même ton qui est brun. Procédé d'enlumineur, procédé naïf et puissant. La demi-teinte est inconnue, et remplacée par de larges teintes plates où les ombres ne sont point marquées. Les couleurs employées sont les ocres rouge ou jaune et le brun plus ou moins vif avec le vert de différentes nuances, voire même avec le rose, le violet et le bleu clair. Entre chaque couleur juxtaposée, un trait brun. Les saillies sont indiquées en clair. Pas de perspective, soit aérienne, soit linéaire *. Dans les accessoires , l'hiéroglyphisme règne en- Saint-Denis, Romans et Saint-Georges de Boscherville. = * M. de Caumont, en son Abécédaire, 1. 1., p. 488), a reproduit des peintures murales du château de Sandre (Allier), qui représentent un tournoi. Ces peintures sont du xin" siècle. Cf. un passage très intéressant du Chevalier au Cygne (v. 3085 et suiv.) où l'on voit l'empereur [des Saisnes] faire exécuter tout un vaste ensemble de peintures historiques, la légende d'Alexandre et celle d'Hélène, etc.. = a Deux archéologues ont mis en une admirable lumière ces procédés de la « peinture a sujets » du xii* siècle: l'un est Mérimée, l'autre Viollet-le-Duc. « Au xii" siècle, dit celui-ci, l'harmonie est absolument celle des peintures grecques, toutes très claires pour le fond. Pour les figures comme pour les ornements, ton local qui est la couleur et remplace la demi-teinte; rehauts clairs, presque blancs, sur toutes les saillies; modelé brun égal pour toutes les nuances; finesses, soit en clair sur les grandes parties sombres, soit en brun sur les grandes parties claires; couleurs rompues, jamais absolues. Quelquefois emploi du noir comme rehauts. L'or admis comme broderie, comme points brillants, comme nimbes; jamais ou très rarement comme fond. Couleurs dominantes: l'ocre jaune, le brun rouge clair, le vert de diverses nuances; couleurs secondaires : la rose pourpre, le violet pourpre clair, le bleu clair. Toujours un trait brun entre chaque couleur juxtaposée. Il est rare qu'au xn« siècle , on trouve deux couleurs de valeur égale posées l'une à côté de l'autre, sans qu'il y ait entre elles une couleur d'une valeur inférieure. Aspect général doux, clair, avec des fermetés très vives obtenues par le trait brun