CHAPITRE PREMIER
a Chevalerie n'est pas une de ces institutions officielles et régulières qui font soudain leur apparition dans l'histoire, promulguées par un Pape, décrétées par un Roi.
Quelque religieuse qu'elle soit, elle n'a rien, dans ses origines, qui rappelle les origines d'un ordre religieux. On peut dire, en effet, que tout institut monastique a été conçu dans le génie d'un seul homme. Le grand Ordre bénédictin a jailli de l'intelligence d'un saint Benoit, et le grand Ordre franciscain du cœur d'un saint François. Rien de pareil dans la Chevalerie, et il serait à tout le moins inutile de chercher le lieu de sa naissance et le nom de son fondateur. Ce qu'un grand archéologue
de nos jours1 a dit de l'architecture romane est scientifiquement applicable aux commencements de la Chevalerie. Elle est née partout a la fois et a été partout, en même temps, l'effet naturel des mêmes aspirations et des mêmes besoins*. Il y eut un moment où les chrétiens de l'Occident sentirent la nécessité d'abriter leur prière sous des églises voûtées en pierre et qui ne brûlassent plus; et l'on vit alors, suivant la gracieuse parole de Raoul Glaber, le sol chrétien se couvrir partout de la robe blanche des églises nouvelles. De là, l'architecture romane. Il y eut un autre moment où l'on sentit partout la nécessité de tempérer les ardeurs du sang germain et de donner un idéal" à cette fougue mal dépensée. De là, la Chevalerie.
La Chevalerie, comme nous le montrerons tout à l'heure, dérive d'un usage germain qui a été idéalisé par l'Eglise.
C'est moins une institution qu'un idéal.
On a écrit de longs volumes sur ce noble sujet, et il semble que peu de mots auraient suffi pour définir nettement la Chevalerie et le Chevalier : « La Chevalerie, c'est la forme chrétienne de la con- « dition militaire; le Chevalier, c'est le soldat chrétien3. »
A peine a-t-on prononcé les derniers mots de cette définition, qu'un grand problème surgit vivement dans l'esprit : « L'Église
1 Jules Quicherat, en son « Cours d'archéologie » professé à l'Ecole des chartes. = * «Aucun acle souverain ne créa cette association. Elle naquit d'elle-même. » (A. de Barthélémy, de la Qualification de chevalier, p. 12.) = 3 Le P. Lacordaire, en ses Conférences de Toulouse, a développé un système analogue ; mais il a gâté ce beau développement par quelques idées qui appartiennent principalement à la chevalerie affadie de la Table- Ronde : « L'épée disait à Thémistocle : « Sois fort pour ton pays et grand pour toi-même. » Elle disait au chrétien : « Sois fort pour ton Dieu, clément pour les faibles, esclave de ta parole et, jusque dans la fureur du sang, n'oublie pas l'amour promis et songe à les couleurs. » C'était la Chevalerie. Le Chevalier était l'homme de guerre attendri par l'amour de Dieu et par un autre amour délicat, né de l'élévation que la femme avait reçue du Christianisme.... Entouré de ses proches vivants, en face de ses ancêtres morts, le Chevalier venait un jour à l'autel et y prononçait des serments où Dieu, la patrie et l'amour se rencontraient sans s'étonner.... Quelquefois il cachait son nom, ses chiffres, sa gloire: mais il en restait assez pour reconnaître le chevalier, et, dans ces occasions mêmes où la prudence conduisait le courage, il disait avec Tancrède : « Conservez ma devise; elle est chère à mon cœur; — Les mots en sont sacrés : c'est l'amour et l'honneur. » (Œuvres complètes, éd. de 1857, t. V, pp. 173, 174.)
a-t-elle approuvé la guerre? » Nous ne connaissons pas de question plus haute, ni qui appartienne plus intimement à notre sujet1.
La théorie de l'Eglise est connue. En deux mots, elle hait la guerre. C'est en vain que certains sophistes ont essayé d'amoindrir la grande parole du Christ : « Celui qui se servira de l'épée, périra par / l'épée*. » C'est en vain qu'ils ont atténué la portée de cette pénitence publique jadis infligée à tous ceux qui avaient pris part à une guerre*. A travers de longues hésitations et après d'inévitables tâtonnements, la véritable pensée de l'Église a été magnifiquement formulée par saint Augustin, lorsqu'il a dit : o Celui qui peut penser à la guerre et la peut supporter sans une grande douleur, celui-là a vraiment perdu le sens humain4, » et lorsqu'il a posé dans le monde ce grand principe, ce principe fécond : « Il faut subir la guerre, mais vouloir la paix*. » Un autre axiome, encore, est celui que les Pères du concile de Kiersy jetèrent, en 858, à la tête de la société féodale, encore toute jeune et farouche : « Nous devons, disent-ils, faire la guerre à nos vices et la paix avec
1 H convient tout d'abord d'écarter ici toute l'histoire du peuple de Dieu, d'éliminer tout l'Ancien Testament. Les Pères de l'Église, en effet, sont unanimes à déclarer que i l'ancienne loi était l'ombre » et que « la loi nouvelle est la lumière ». Donc, les chrétiens, qui rivent dans la lumière, n'ont plus à se préoccuper des ténèbres; donc, l'ancienne loi est abolie. Il est étonnant que le grand Bossuet, en sa Politique tirée de TÊcrilure sainte, ait longuement tracé les lois de la guerre à son royal élève, on s'appuyant presque uniquement sur les textes du Pentaleuqve, des Juges et des Roi*. Ce n'est là, en vérité, ni la législation chrétienne, ni l'idéal chrétien de la guerre. = * Mat th., xxvi, 52. = * Bède, De Pœnitentia , teu de Remedio peccatorum, cap. m. [Patrologiie cursus complétas, éd. Nigne, XCIV, 570-571.) Cf. saint Basile : Epistola ad AmphiloMum, cap. un {Patrologie grecque, éd. Migne, 1259), et surtout le Pœnitentiale da Reginon, abbé de Prum au x' siècle : a Si quis hominem in bello publico occident, qu.ulraginta dies pœniteat {Patrologix cursus complctus, éd. Migne, CXXXII, 295). = * De Civilate Dei, lib. XIX, cap. vu. =« Pacem habere débet volunlas, bellum necetsitas (Ad Oplatum. epist. cuxxix, Patrologie, XXXIII, 855, 856). Saint Augustin dit ailleurs: « Il y a bien plus de gloire à tuer les guerres avec la parole qu'à tuer les hommes avec le fer. Conquérez la paix, mais conquérez-la par la paix, et non par la guerre. » (Ad Darium, epist. ccxxix. Patrologie, XXXIII, 1020). « Il ne faut pas faire la paix par la guerre, mais la guerre par la paix. » (Ad Oplatum, epist. clxxxix.) Cette dernière lettre pont être considérée comme un admirable Traité sur la guerre, et le grand génie d'Augustin ne tombe en aucun excès : « Noli existimarc neminem Deo placere posse, qui in armis bellicis militât. In bis erat sanctus David.... in Iris erat ille centurio.... in his erat ille Cornélius, etc.... Non pax quxritur ut bellum excitetur, sed bellum geritur ni pax acquiratur. Esto ergo etiam bellando pacifleus, ut eos quos expugnas ad pacis utilitatem rincendn perducas.... Ilostem pugnantem nécessitas périmât, non voluntas. » (Patrologie, XXXIII, 855. 856.)
nos frères1. » Et, d'axiome en axiome, nous arrivons ainsi à la célèbre proclamation que Léon X fit entendre au concile de Latran, en 1514 : « Rien n'est plus pernicieux, rien n'est plus funeste à la république chrétienne que la rage inhumaine de la guerre1. »
L'Église hait la guerre; mais elle est forcée! hélas! d'en constater l'existence dans le nouveau comme dans l'ancien monde, et se voit amenée à nous en donner une explication philosophique, que nous devons faire ici connaître avec une rigoureuse impartialité et sans prendre le ton de l'apologie. La guerre donc offre aux yeux de l'Église ce triple caractère d'être à la fois un juste chatoient,
UNE EXPIATION UTILE, UNE PRÉPARATION PROVIDENTIELLE5. Dès qu'un peuple
cesse d'être viril et d'aimer le sacrifice ; dès qu'il entre dans l'ère de sa décadence et devient capable d'efféminer le reste du monde; ou quand encore, au milieu de sa prospérité et de sa splendeur, il se fait tyrannique, opprime la conscience humaine et menace les libres destinées de la Vérité sur la terre, Dieu prend entre ses mains un autre peuple et s'en fait une fronde pour frapper cette nation corrompue, altière et dangereuse. Ce sont là ces justes châtiments dont nous parlions; ce sont les redoutables exécutions de la Justice divine. Elles n'expliquent pas cependant toutes les guerres, et il est hors de doute qu'on assiste plus d'une fois, dans l'histoire, à la défaite de certaines nations toutes pures, toutes nobles, et qui ont bien mérité de la Vérité et de Dieu ; il arrive que ces nations fidèles sont douloureusement vaincues et sur le point de succomber sous l'effort d un peuple qui ne les vaut pas. La philosophie catholique de la guerre n'est pas embarrassée par ce spectacle : « Ces nations, nous dit-elle, expient pour elles-mêmes ou pour les autres
1 Nous ne sommes pas de ces hommes qui se révoltent contre la volonté de Dieu, et qui aiment ces rixes appelées guerres. Tout au contraire, c'est la loi chrétienne que nous nous proposons de suivre : Bcllum cwn vitiis et paccm cum fratribus habere. (Concilia, éd. Lahbe et Cossart, VIII, 667.) Il convient d'ajouter que les Pères du concile ne font que s'approprier ici une formule de Sénèque, en ses Moralia. Cette pensée, du moins, est attribuée au célèbre philosophe dans le commentaire de la Psychomaclda de Prudence. Bibl. nat. lat., 15158, P 57, V (fac simile de l'École des chartes, 2e série, n° 164). = s Niliil gravius, aut chrislianx reipublicx perniciosiut bellorum (■[fera rabie. (Concilia, éd. Labbe et Cossart, XIV, 214.) = 3 Potius deberent, si quiJ iccli sapèrent, illa quœ ab hoslibus aspera et dura perpessi sunt illi, divinae Providciitia3 tribuere, quae solet corruplos hominnm mores bellis cmendare alque ronlerere, ilemque vilam tnortalium juslam alque laudabilem talibus affectionibus exer-
LES Oïl IG IX ES DE LA CIIEVALEUIE.
peuples, » et cette noble doctrine s'applique aisément aux individus eux-mêmes et au dernier des soldats qui prennent part à ces luttes. La guerre est, en effet, une riche matière à expiation. « Séparations cruelles; foyer qu'il faut quitter tout en larmes; famille qui ne se souvient plus de l'absent; toutes les douleurs physiques: la faim, la soif, les fatigues mortelles et les blessures qui vous tuent lentement sur un champ de bataille abandonné; la mort enfin, la mort solitaire à cent lieues de son pays et des siens, la mort inconsolée » : le soldat, qui veut expier pour lui ou pour les autres, n'a qu'à choisir entre tant de souffrances qu'il peut efficacement offrir au Ciel, et c'est par là qu'il mérite excellemment cette noble dénomination d'Expiateur que nous n'avons pas à commenter plus longuement. Quant à la guerre considérée comme la préparation terrestre du règne de Dieu, il faudrait ici laisser la parole à Bossuet et montrer, avec lui, les empires s'écroulant l'un sur l'autre pour former avec leurs ruines le piédestal où montera l'Kglise. Mais après Dossuet, il faut se taire.
Telle est la « Théorie catholique du soldat et de la guerre. » 11 était, à tout le moins, nécessaire de l'exposer sincèrement dès les premières pages d'un livre consacré à la Chevalerie. Nous n'aurons pas l'occasion d'y revenir.
L'Église tolère la guerre, mais n'autorise que les guerres justes1. «Or il y a guerre juste, dit saint Augustin, quand on se propose de punir une violation du droit; quand il s'agit, par exemple, de châtier un peuple qui se refuse à réparer une action mauvaise ou à restituer un bien injustement acquis*. > 11 faut ajouter, avec Raban Maur, le cas odieux et trop fréquent, hélas! d'une invasion
être, etc. i (S. Augustin, De Civilité Dei, Palrologie, XLI, 15.) = ' « Forlitudo sine justilia iniipiilatis maleria est. Quo enim validior est, co promptior ut inferiorem opprimât, cum in ipsis rébus bcllicis jutla bella an injiuta tint spectandum putetur. » (S. Ambroise, De Officiit, Palrologie, XVI, 3i, 35.) — * Qu.rttionct in Heptuteuchum , vi : « Justa bella deliniri soient qua» ulciscuntur injurias, si qua gens vel civitas, quaî bello petenda est, tel vindicare neglexerit quod a suis improbe lactum est, vel reddere quod per injurias iblatum est. Sed eliam hoc gémis belli sine dubitatione juslum est, quod Deus imperat apud quera non est iniquitas.... In quo bello ductor excrcilùs vel ipse populus non tam
LES 0BIG1NES DE LA CIIEVALEIilE.
qu'il est toujours légitime de repousser1. Le plus grand encyclopédiste du moyen âge, Vincent de Beauvais, développe la doctrine augustinienne en plein règne de saint Louis, à l'heure même où toute la France écoutait ou lisait ces chansons de geste auxquelles nous emprunterons les principaux éléments de notre œuvre : « Il y a, dit-il, trois conditions pour qu'une guerre soit juste et licite : l'autorité du prince qui ordonne la guerre; puis, une cause juste; et, enfin, une intention droite. » Mais écoutons ce qu'ajoute l'illustre compilateur du xme siècle : « Par cause juste, il faut entendre qu'on ne marche contre ses frères que lorsqu'ils ont mérité un châtiment par quelque infraction au Devoir, et I'intention droite consiste à faire la guerre pour éviter le mal, pour avancer le bien1. » Quant aux guerres injustes, le grand évêque d'Ilippone les avait depuis longtemps qualifiées d'un seul mot, mais qui est une flétrissure immortelle : « C'est du brigandage en grand5. » Que les guerres féodales aient mérité cette qualification outrageante, c'est ce que nous aurons l'occasion et le devoir de constater plus d'une fois.
Forcée de tolérer la guerre qu'elle abhorre, l'Église a organisé contre elle, à travers l'histoire, toute une série d'obstacles superbes et souvent victorieux. La Paix et la Trêve de Dieu sont peut-être les plus connus; la Chevalerie est le plus beau. Mais l'Église, malgré tout, n'a pu venir à bout de son généreux dessein et s'est vue contrainte, dans la pratique des choses, non seulement de permettre la guerre, mais encore de l'encourager. Elle n'est généralement descendue jusque-là qu'en deux cas faciles à déterminer : quand il s'est agi de mettre le pied sur la barbarie envahissante et sur le mal triomphant, et quand il a fallu que, dans les limites du devoir, les catholiques obéissent aux injonctions de l'autorité civile. Telle a été, depuis les premiers temps de ses annales, la conduite de l'Église vis-à-vis de la guerre. Il est aisé d'en fournir la preuve.
Que l'Église ait autorisé ses enfants à servir dans les armées de
auctor belli quam minister judicandus est. » (Palrologie, XXXIV, 781.) = ' [De Univeno, l'alroloyie, CXI, 535). =: 2 « Ul Donum promovealur vel ut Malum vilelur » (Vincent de Beauvais, Spéculum morale, lib. III, pars v, dist. 124). =: 5 Inferre bella finitimis et inde in caetera procedere ac populos sibi non molestos cupiditate contererc et sub-
LES OMGI.XES DE LA CUEVALEME.
l'Empire romain; que la militia ait été permise aux premiers chrétiens, c'est ce dont personne ne saurait douter après avoir lu la belle Dissertation des Bollandistes1. La lumière est faite.
Il importe cependant de distinguer ici entre l'époque des persécutions et les siècles qui ont suivi la paix de l'Église.
Durant l'époque des persécutions, les docteurs et les martyrs ne sont pas unanimes sur la question de la militia. De grands et généreux esprits ont des doutes. Origène1, dont la doctrine n'est pas toujours sûre, déclare en termes clairs que « le service militaire est incompatible avec la profession de la foi chrétienne. » Lactance n'est pas moins précis, en proclamant qu'il n'existe aucune exception au décret divin : Tu ne tueras point. « L'homme, de par la volonté de Dieu, est un être sacré, et c'est toujours un crime de le tuer1. » Mais le grand ennemi de la militia, c'est le fougueux, c'est l'incomparable Tertullien, et je ne pense pas qu'on ait jamais rien écrit de plus éloquent contre la condition des armes. «Ainsi, dit-il4, il serait permis de vivre dans ce métier de l'épée, quand le Seigneur a dit : « Celui qui se servira de l'épée périra par l'épée 1 » Celui auquel les procès mêmes sont défendus, ce lils de la paix ferait l'œuvre des batailles! Celui auquel il est interdit de venger ses propres injures, infligerait aux autres les chaînes, la prison, la torture, les supplices! » Le plaidoyer est long, et il faut avouer qu'il touche au sublime. Mais, avec les orateurs, il convient parfois de se mettre en garde, et la plupart des raisons de Tertullien ne suppor-
dere, quid aliud quant grasdf. lathocimiom nominandum est? {De Civitate Dei, lib. IV, cap. m, Patroloyie, XLI, 116, 117.) = * Acta Sanctorum, t. LX, p. 553 et suiv. .= * V. notamment la page du Contra Celtum (Patrologie grecque, XI, 1155), où Origène répond « ail eos qui, a nostra flde alieni, postulant ut arma, public» utilitatis causa, suinamus et hommes trucidemus. Nec eiiiin jain contra gentein hII.hm arma capimus, nec hélium gerere discimus, facti pacis filii per Jcsuin quem sequimur ducem. » (Ibid., XI, 1231.) = s « In hoc Dei pra>cepto nullam prorsut exceptionem fieri oportet, quin occidere hominem sit semper nefas, quem Dcus sanctum animal esse voluit > (Ditinx Inililuttunct, De veto cullu. Patrologie de Digne, VI, 707, 708). = * De Corona, cap. xi. Opéra omnia, éd. Vigne, t. II, col. 91, 92. — Collectio telecta tanclorum Eccletix Patrum, éd. Caillau-Guillon, t. VI, p. 14 : « Licebit in gladio conversari, Domino pronuntiante gladio periturum qui glailio fuerit unis' El prxlio operabitur filius pacis eut nec liligare conveniet! Et vincula et carcerem et tormenta et supplicia administrait nec suarum ultor injuriarum ! Jam stationes, aut alii magis faciet quam Christo! aut et dominico die, quando nec Christo! Et excubabit pro templis, quibus reuunliavit ! Et cœnabit illic ubi Apostolo non placet! Et quos interdiu exorcismis fugavit, noctibus defensabit, incumbens et requiescens super pilum quo perfossum eit latus Cbristi ! Vexilluui quoque portahit minium Chris li I Et signum postulabit
teraient pas l'examen rigoureux d'un véritable philosophe. Disons tout : ce sont moins des arguments que des images l.
Une telle parole, malgré tout, devait avoir un grand écho dans la jeune société chrétienne, et la thèse tertullienne a trouvé des défenseurs qui l'ont soutenue jusqu'à la mort. Un certain nombre de martyrs ont préféré la mort à la militia : le plus illustre est saint Maximilien, qui, en 295, à Théveste, en Numidie, refusa de rendre à l'Empereur le service militaire auquel il était astreint comme fils de vétéran : « Je suis chrétien, s'écriait-il, et ne puis faire le mal'. » Saint Théogène, à Cyzique, fit la même résistance, et c'est en vain que le tribun lui montrait tous ses autres soldats en lui disant : « Eux aussi, ils sont chrétiens5. » D'autres, qui avaient accepté la militia, y renoncèrent en des circonstances où ils croyaient qu'on leur demandait des pratiques idolâtriques*. Mais, somme toute, ce ne sont là que des exceptions, et l'on peut scientifiquement affirmer qu'il y avait dans les légions un nombre consir dérable de soldats chrétiens5. C'est Tertullien lui-même qui l'avoue: « Nous ne sommes que d'hier, et voici que nous remplissons vos castella et vos castra. » Rien d'ailleurs ne fut ici plus habile que la politique romaine. Pour ne pas se priver de tant de bons soldats, les Empereurs se gardèrent longtemps de rien imposer aux chrétiens qui pût troubler leur conscience. Le serment militaire lui-même fut dégagé de tout ce qui aurait pu faire ombrage à la
a principe, qui jam a Deo accepit ! Mortuus etiam tuba inquietabitur œneatoris, qui excitari a tuba Angeli exspectat ! etc. » La même tbèse est soutenue par Tertullien en son traité De Idololatria [Palrologie de l'abbé Migne, I, 690, 691), et il conclut en ces termes : « Jïullus babitus licitus est apud nos illicito actui adscriptus. » = * Ce même système a été soutenu par Julien l'apostat, par les Manichéens, les Albigeois, les Anabaptistes et Érasme. V. Lupi, De anliqua disciplina chrislianx militiœ, et Catalani In Pontificale romanum, dernière éd. de Paris, I, 642-655.=: - Ruinart, Acta sincera marlijrum, p. 501. Comme on lui offrait le signacidum plumbeum, il répondit, en se servant des paroles de Tertullien : Non accipio signaculum ; jam habco signum Chrisli Dei mei. — 5 « Ecce et isti omnes qui adstant milites Christiani sunt, et tamen militant. » (Acta SS., 1. 1 Januarii, pp. 154, 155.) = * Tel est saint Marcel, centurion, martyr en 298, à Tanger, qui ne voulut point participer à un repas profane qui était donné à l'occasion de la fête de l'Empereur : « Si talis est conditio militantium, ut a diis et imperatoribus compellantur, ecce projicio vitem et cingulum. Renuntio signis et militare recuso. » (Ruinart, Acta sincera marlijrum, p. 505.) = 5M. Edm. Le Blant objecte ici que, sur 10,050 inscriptions païennes, il a trouvé l'indication de 45(1 soldats (le vingtième environ), tandis que, sur 4,754 tiluli chrétiens, il n'a pu relever que 27 soldats (à peine le deux centième). A cette objection, les Bollandistes répondent que les chrétiens n'aimaient pas à inscrire, sur les tombeaux de leurs frères, cette qualité de soldats de César : « Qui non amabant sepulcris
vivacité de leur foi, et on ne leur demanda de jurer que per salutem imperalorum, per caput imperatoris, per pietatem et victoriam imperatorum. Bref, ce fut seulement en 298 que l'on vit tomber le masque de la politique romaine, et que Galérius tenta d'arracher à l'Église l'âme des soldats chrétiens'. Jusque-là ils n'avaient pas été sérieusement inquiétés, et chacun d'eux pouvait se dire : « En servant l'Empire, je sers Dieu et l'Église : car je combats t les barbares et j'ouvre des chemins à la Vérité. > Et la grande majorité des Docteurs et des Pères les encourageaient dans cette voie.
Les doutes qui avaient saisi quelques âmes scrupuleuses ne provenaient, avons-nous dit, que des pratiques idolâtriques auxquelles pouvaient être assujettis les soldats des empereurs païens. Ces doutes n'eurent plus de raison d'être quand la paix eut été rendue à l'Église, et le concile d'Arles, en 314, ce concile auquel assistèrent tous les évoques de l'Occident, sépara de la communion ceux qui refusaient ou abandonnaient le service militaire'. La cause était entendue, et la militia décidément permise.
L'idée de la légitimité de certaines guerres et de la glorification du soldat chrétien, cette idée qui eût indigné l'âme d'un Tertullien et celle d'un Origène, fait dans le monde occidental des progrès d'autant plus sensibles, depuis le iv* jusqu'au x* siècle, que l'on est en pleine horreur d'invasions, de barbarie, de luttes mortelles entre religions et entre races. Certes, il était permis aux Pères apostoliques de rêver une terre nouvelle où aurait fleuri la paix de l'Évangile, où le glaive eût été mis au fourreau, où la brutalité du soldat eût été remplacée par la douceur du prêtre. Mais ces
inscribere senrum Dei serviisse hominibus, non minus fugiebant marmori incidere militem Christi Csesari serviisse. i (Lï , p. 565.) L'objection de M. Le lilant ne saurait détruire les arguments que nous avons exposés plus haut, ni infirmer les textes de Tertullien et des Acta. = ' Eusèbc, Hitt. eccl., lib. vin, cap. suppl. L'exemple de Galérius fut suivi par Licinius et Dioclétien. = * Can. m : De hit qui arma projkiunt in parc, plaçait abstincri tôt a communione, Labbe, Concilia, I, 1427. Les mots in pace ont embarrassé les commentateurs. Les uns ont cru qu'il s'agissait « de la paix rendue à l'Église ». Les autres (Surius, etc.) affirment avoir vu un très ancien manuscrit portant la leçon in bello. — Dans son canon xn, le Concile de Nicée (525) impose une pénitence sévère aux soldats chrétiens qui, dans la première ardeur de leur conversion , avaient jadis déposé le cingulum militare, et qui, ad proprium vnmitum retapai, avaient ensuite tout fait pour reprendre leur ancienne place dans l'armée. Mais il faut remarquer qu'ils n'avaient pu faire cette démarche, sous Licinius, qu'en renonçant à la foi et conclure avec Bini que ce canon n'est réellement pas dirigé contre la militia : « Non oninis militia, ut calumniantur hxrctici , hic prohibetur; sed ea duntaxat quœ est signum idolola-
admirables théories durent quelque peu fléchir devant la rigueur des faits, et il arriva que l'Église, sans cesser de haïr la guerre, dut en supporter la pensée, et même aller plus loin. Ce haut génie qui eut la douleur de vivre en des temps épouvantables et d'être le contemporain des Vandales, saint Augustin, fut un des premiers docteurs qui disciplina, pour ainsi parler, les théories chrétiennes sur la guerre et l'homme de guerre : « Qu'y a-l-il de condamnable dans la guerre? Serait-ce la mort d'hommes qui sont destinés à mourir tôt ou tard? Un tel reproche, en vérité, serait à l'usage des lâches, et non pas des hommes vraiment religieux. Non, non; ce qu'il y a ici de coupable, c'est le désir de nuire aux autres hommes; c'est le cruel amour de la vengeance; c'est cet esprit implacable et ennemi de la paix; c'est celte sauvagerie de la révolte; c'est cette passion de la domination et de l'empire. 11 importe que de tels crimes soient punis, et voilà précisément pourquoi, sur l'ordre de Dieu ou d'une autorité légitime, les bons sont parfois amenés à entreprendre certaines guerres1. » « Si toute guerre était condamnable , dit encore le grand théologien d'IIippone, l'Évangile l'aurait dit. Il aurait dit aux soldats: «Jetez bas vos armes « et quittez ce métier. » Mais le Seigneur ne l'a pas fait* et s'est contenté de leur recommander la modération et la justice. » Et ailleurs, la voix de l'éloquent apologiste se fait entendre avec plus de vigueur : « Que ceux qui prétendent que la doctrine du Christ est contraire à la chose publique, que ceux-là donnent à l'État une armée composée de soldats taillés sur le modèle de l'Évangile5. Car c'est une belle race, en vérité, que celle de ces guerriers très courageux et très fidèles qui, à travers mille dangers et avec l'aide d'en haut, triomphent d'ennemis réputés invincibles et ramènent la paix dans l'Empire*. Quand ils sont vainqueurs, ces champions d'une
triœ. (Labbe, Concilia, H, 71.) = ' « Quid enim culpatur in bello ? An quia moriuntur quandoque morituri ? Hoc reprehendere limidorum est, non religiosoruin. Nocendi cupiditas, ulciscendi crudelitas, impacatus atque implacabilis aniinus, feritas rebellandi, libido dominandi..., liœc sunt quaa in bellis jure culpantur. Quae, plerumque ut etiam jure puniantur, adversus violentiam resistentium, sive Deo, sive aliquo legilimo imperio jubente, gerenda ipsa bella suscipiuntur a bonis, etc. » (Contra Fausium, Palrologie, XLII, 447.) = ■ Epist. cxxxvm, Palrologie, XXXIII, 531. = 5 « Qui doctrinam Cliristi adversam dicunt esse reipublicse, dent exercitum talem quales doctrina Christi esse milites jussit, etc. » (Ibid.) = * « Magni quidem sunt et habent gloriam suara non solum fortissimi, sed etiam (quod serions genus est laudis) fidelissîmi
LES OItICI\ES DE LA CHEVALERIE. Il
cause juste, je dis qu'il faut se féliciter de leur victoire et de la paix si désirable qui en est la suite; je dis qu'il y faut voir un don de Dieu*. » Tel est le langage de saint Augustin, qui haïssait la guerre, et le moyen âge n'a guère fait que le répéter ou le balbutier. Car c'est ra destinée des grands penseurs d'imposer à plusieurs siècles l'empire de leurs doctrines et l'écho de leurs paroles.
Durant les siècles qui séparent ces deux géants des âges chrétiens, saint Augustin et saint Thomas, on assiste à un spectacle qui peut paraître étrange aux esprits superficiels, mais qui est fait pour frapper un observateur impartial. L'Église, dans les canons de ses conciles, continue à manifester, plus d'une fois, son horreur native et profonde pour la guerre, tandis que, dans les écrits de ses docteurs, elle encourage les soldats vraiment chrétiens. lîien n'était plus logique ni mieux équilibré qu'une telle conduite, et l'on n'a jamais su mieux concilier ici-bas les intérêts de l'absolu et ceux du relatif. « La guerre est mauvaise; mais il convient, puisqu'elle est inévitable, de justifier ceux qui la font honnêtement et pour le seul triomphe du bien. » Au v' siècle, saint Maxime de Turin ne craint pas de rompre avec les anciennes hésitations, et s'écrie que décidément « il n'y a rien de condamnable dans le service militaire'. » Un diacre, qui fut l'honneur de l'Église de Carthage au n" siècle, Fulgentius Ferrantus, se permet de donner un règlement de vie à un général chrétien : « Aime la chose publique comme toi-même, et que la vie soit comme un miroir où tes soldais voient clairement leur devoir. » Saint Grégoire le Grand, qui mourut au commencement du vu* siècle, réserve une de ses belles épitres aux soldats de Naples, et leur écrit que leur principale vertu doit êtrel'obéissance*. C'est à la nation la plus militaire et la plus virile de son temps, c'est aux Francs que saint Léon IV adresse, au ixc siècle, ce langage très militaire et très viril contre les ennemis de la foi
beliatores, quorum laboribus atque periculis, Dei protegentis atquc opitulanlis auxilin, hoslis indomitus vincilur et quies reipublicae pacatisque provinciis comparalur; sed m.ijnris est glorix ipsa bella verbo occidere quam domines bcllo, et acquirere vel obtinere pacem, pace, non bello. > (Epist. ccxxix, Patrologie, XXXIII, ÎO'.'O). Nous avons cité ailleurs le» deux dernières lignes qui ne détruisent pas, mais complètent les autres. = ' « Quamlo auteui viucuut qui causa jusliore pugnabant, quis dubitet gratul.itiil.iin esse victoriam et provenisse opl.ilulem pacem ! Ilxc bona sunt, cl sine dubio Dei dîna sunl. » (De Civitale Dei, XV, Patrologie, XLI, 410, 441.) = * « son Hua kiiitakk est feccatum, sed propterprsed.iiii militure peccalum, etc. » (Patrologie, LYII, 517 et suiv.) = 3« Ad cunctos milites Nea-
chrétienne : « Pas de crainte et pensez à vos pères. Quel que fût le nombre de leurs ennemis, ces vaillants furent toujours vainqueurs. » Et le pape ajoute : « A celui qui mourra en de telles batailles, Dieu ne fermera pas les portes du ciel '. » Ne croirait-on pas entendre, par avance, un couplet de notre Roland. Quelques années plus tard, en 865, les Bulgares consultent saint Nicolas 1er sur ce cas litigieux : « Est-il permis de faire la guerre durant le carême? » Et le Souverain Pontife leur répond par ces quelques mots qui pourraient servir d'épigraphe à notre livre : « La guerre est toujours satanique en ses origines, et il faut toujours s'en abstenir. Mais si on ne peut l'éviter, s'il s'agit de sa défense, de celle de son pays et des lois de ses pères, il est hors de doute que l'on peut s'y préparer, même en carême*. » Il n'est guère moins vigoureux en son langage, ce beau réformateur qui s'appelle saint Pierre Damien, et qui, à peu près à l'heure où un poète inconnu consacrait notre plus ancienne épopée au souvenir du glorieux désastre de Roncevaux, décernait le titre d'infâme à tous les transfuges et déserteurs3. Au Concile de Latran, en 1159, l'Église, qui continue à détester la guerre et essaye de l'adoucir, défend l'emploi trop meurtrier de l'arc et de l'arbalète dans tous les combats entre chrétiens*; mais elle ne peut tuer la guerre elle-même et s'efforce à tout le moins de donner aux combattants une âme haute et belle : « Aux yeux d'un soldat, dit Hildebert, ce n'est pas la mort qui est horrible, mais la honte5. » Observez que la théorie chrétienne de la guerre devient de jour en jour plus précise, et calculez, si vous le pouvez, le chemin qu'elle a fait depuis le concile d'Arles, Les linéaments de la chevalerie s'accusent de plus en plus distinctement. L'ébauche est devenue un dessin aux lignes arrêtées, et ce dessin va devenir un tableau aux riches couleurs. Bref, le jour se lève où l'on voit
politanos epistola. » {Patrologie , LXXVH, 505.) = » Epistola ad exercitum Francorum. (Patrologie, CXV, CSG, 057.) = 2 Bellorum ac prœliorum certamina necnon omnium jurgiorum initia diabolicae fraude sunt artis prol'ecto reperta.... Et ideo, si nulla urgeat nécessitas, non solum quadragesimali, sed omni est prœliis abstinendum. Si aoiem ineyitabilis tiRGET oppoutumtas, nec quadragesimali tempore, pro defensione tam sua quam patnœ seu legum paternarum, bellorum procul dubio prseparationi parcendum (Concilia, éd. Labbe et Cossart, Vlll, 555). = 3 Patrologie, CXLV, 568. = * Canon '29 : « Artem autem illarn mortit'eram et Deo odibilem balistariorum et sagittariorum adversus christianos et catholicos exerccri de caHero sub analliemate probibemus. » (Concilia, éd. Labbe et Cossart, X, 10U9.) = 5 De Magnifiée nlia, Patrologie, CLXXl, 1052, Hildebert emprunte aux au-
soudain se fonder de grands Ordres à la fois religieux et militaires. On ne réfléchit pas assez à une telle nouveauté, et nous voilà bien loin de Tertullien. Et à qui demande-t-on des conseils pour la direction du plus célèbre de ces ordres? A un moine, à un cénobite, à un saint, qui mériterait d'imposer son nom à son siècle, et s'appelle saint Bernard. Sur-le-champ, le grand cistercien, le grand moine blanc se met à l'œuvre et écrit sa fameuse lettre aux chevaliers du Temple, qui peut passer pour l'œuvre la plus hardie sur la matière : « Ils peuvent combattre les combats du Seigneur, ils le peuvent en toute sécurité, les soldats du Christ. Qu'ils tuent l'ennemi ou meurent eux-mêmes, ils n'ont à concevoir aucune crainte. Subir la mort pour le Christ ou la faire subir à ses ennemis, il n'y a là que de la gloire, et point de crime. Ce n'est pas d'ailleurs sans raison que le soldat du Christ porte un glaive, mais c'est pour le châtiment des méchants et la gloire des bons. S'il donne la mort à un malfaiteur, le soldat n'est pas homicide, mais (excusez le mot) malicide./Et il faut voir en lui le Vengeur qui est au service du Christ, et le Libérateur du peuple chrétien'. » On ne peut guère aller plus loin, et Joseph de Maistre lui-même ne saurait paraître audacieux, si on le compare à celui qui prêcha la deuxième croisade. Seul, Jean de Salisbury, vers le même temps, condense plus vivement encore cette doctrine en un mot typique, et qu'on a souvent répété après lui, non sans l'exagérer parfois : « La profession militaire, aussi approuvable que nécessaire, a été instituée par Dieu lui-même*. » C'est le terme de notre voyage à travers les siècles, et il est permis de croire que Jean de Salisbury a dépassé le but. « Institué » semblera peutêtre excessif, et la guerre n'est après tout qu'un mal, mais un mal que l'Église est forcée de tolérer et que Dieu fait tourner au triomphe du bien.
Si l'on veut la réduire aux proportions que lui a données saint
teurs païens la plupart des maximes qu'il codifie en ce Traité. = ' Admililet Templi, Palrologie, CLXXXII, 923, 924. = ' Tout le passage mériterait d'être rapporté textuellement : a Ne me tamen putes inimicari militix, et vitia personarum in officia retorquere.... l'rofcssio nainque tain laudabilis est quara necessaria et quam nemo vituperare potest, salva rêverai tia Dei a quo etlintlilula (Poticralicut, lib. VI, Patrologie, CXCIX, 596, 597). Et, un peu plus loin : « Quis est usus militix ordinatae! Tueri Ecclesiam, perfidiam impugnare, sacerdotium tenerari, pauperum propulsare injurias, pacarc provinciam, pro fratrihus fundere sangui- Demet, si opus est, animant ponere. rt(lbid., 599. Cf. Alain de Lille, Palrologie, (XX, 185, 180
14 LES Oniù'lNES DE LA CHEVALERIE.
Augustin; une telle doctrine est vraiment sage : car, en réalité, depuis la fin des persécutions jusqu'aux croisades, l'Église ne s'est jamais crue en droit de crier à la guerre : « Halle! » Durant ces siècles de fer, elle n'a pu , et n'a dû condamner que les guerres intestines et les guerres privées. Pouvait-elle, devait-elle empêcher Clovis de fonder, par ses luttes héroïques contre les Alamans et les Goths, cette grande unité franke qui allait être si favorable à la grande unité chrétienne? Pouvait-elle, devait-elle retenir Charles-Martel, lorsqu'il courait à Poitiers, pour y préserver non seulement la France, mais tout l'Occident chrétien, de la barbarie orientale? Pouvait-elle, devait-elle amortir l'ardeur de ce Pépin qui prépara si énergiquement toute l'œuvre de son fils, et fallait-il qu'elle l'arrêtât sur le chemin de l'Italie, où il allait donner au trône de saint Pierre cette solidité temporelle dont il avait besoin? Pouvait-elle, devait-elle lier les deux bras puissants de ce Gharlemagne qui, d'une main, rejetait les musulmans sur l'Èbre, et, de l'autre, étouffait le paganisme germain? Pouvait-elle, devait-elle, devant l'incessante menace d'une invasion de l'Islam, professer la doctrine insensée de ces Albigeois qui déclarèrent plus tard qu'il fallait considérer « comme des homicides » tous les prédicateurs de la croisade contre les Sarrasins? Je m'adresse ici aux partisans les plus déterminés de la paix, et je les conjure de répondre de bonne foi à ces questions : « N'est-il pas vrai que, sans toutes ces guerres que l'Eglise a favorisées, nous serions aujourd'hui musulmans, païens, barbares? N'est-il pas vrai que, sans elles, c'en était fait humainement de l'Église? N'est-il pas vrai que, sans elles, la France n'aurait même pas eu la liberté de conquérir son existence? » Ne pouvant empêcher la guerre, l'Église a christianisé le soldat. Et nous voilà fort logiquement conduits à élucider les origines de cette Chevalerie que nous avons appelée plus haut « un usage germain idéalisé par l'Église. »
11 est un texte de Tacite1 qui domine ici toute la matière et que d'illustres érudits ont mis en relief longtemps avant nous : c'est le
et suiv.) C'est tout le Code de la chevalerie. = ' Germania, xm : « Nihil autem neque public»,
célèbre passage de la Germania qui se rapporte à un rite germain où l'on trouve réellement tout l'élément militaire de notre chevalerie à venir. La scène se passe sous les ombres d'une vieille forêt. La tribu barbare est réunie, et l'on sent qu'il se prépare on ne sait quoi de solennel. Au milieu de l'assemblée s'avance un tout jeune homme, que vous pouvez ici vous figurer avec des yeux glauques, de longs cheveux blonds, et peut-être quelque tatouage. Un chef de tribu est là qui, sans plus de retard, remet gravement entre ces jeunes mains une framée et un bouclier. A défaut de ce semblant de roi, c'est le père même de celui qui tout à l'heure était un enfant et qui désormais sera un homme, c'est son père ou quelque parent qui se charge de cette remise des armes. « Telle est la robe virile de ces peuples, dit fort bien Tacite; tel est le premier honneur de leur jeunesse. Jusque-là, le jeune ' homme n'était qu'une portion de la famille : il devient par là membre de la république. Ante hoc domûs pars videtur, mox rci publiez. » Cette framée et ce bouclier ne le quitteront plus : car les Germains, dans tous les actes de leur vie privée ou publique, ont l'habitude d'être toujours en armes. Au reste, la solennité est achevée; l'assemblée se sépare, et la tribu compte un miles, un guerrier de plus. C'est tout.
« La remise solennelle des armes au jeune Germain, » telle est l'origine première de cette chevalerie que le christianisme viendra un jour animer de sa vie'. Le rite barbare n'est, en effet, que le corps de cette création nouvelle, et il faudra le souffle de l'Église pour lui donner plus tard une âme vivante.
C'est donc avec raison que Juste-Lipse, commentant Tacite, a observé que cette remise des armes « était un antique vestige de la création des chevalière : Vettigium ictus creandi équités scu milites; » c'est avec raison que Sainte-Palaye accompagne du même commentaire le texte de la Germania, et qu'un érudit de nos jours s'écrie, avec une exactitude plus scientifique : « La véritable origine du
neque privai» rei nisi armali agunt; sed arxa si-xkiie non auto cuiquam moris, quam civitas sufTecturuiu probaTcrit. Tum, in ipso concilio.vel principum aliquis, ici paler, velpropimpius kcto mamkaqce jovkse» orsast. Hoc apud illos toga ; hoc primus juvenlae lionos. Ante hoc, domûs pars videntur, mox rei publics. • (Ed. Lemaire, t. CM ; Tacite, t. I V, pp. 28,29.)
' < DofINEl DES ARÏES », c'est, ES DES MiJ.LIKJtS DE TEXTES DD MOVtK ACE, le SYllOllYme le plus
exact de « faire cb chevalier • ; Ducange l'a observé avant nous [Dissertations sur l'Histoire
miles, c'est cette prise d'armes qui, chez les Germains, marque l'entrée dans la vie civile*. »
Toute autre origine ne saurait supporter l'examen de la critique, et il ne se trouve plus personne pour oser soutenir aujourd'hui la thèse de l'origine romaine, avec le P. Honoré de Sainte-Marie1; ou celle de l'origine arabe, avec M. de Beaumont3. 11 ne reste donc plus à expliquer ici que le nom même de chevalier : mais il est trop connu que ce mot dérive de caballus, qui a d'abord signifié un cheval de somme et a fini par désigner un cheval de guerre*. Le chevalier, d'ailleurs, a toujours gardé le nom de miles dans cette langue latine du moyen âge où la chevalerie n'a pas cessé de s'appeler mililia. Rien n'est plus clair.
Nous ne saurions cependant aller plus loin sans répondre à deux objections qui ne sont pas sans avoir quelque valeur et que nous ne voulons point laisser derrière nous.
Dans un certain nombre de textes latins du moyen âge nous trouvons, pour désigner la Chevalerie, une expression que les romanistes nous opposent victorieusement et dont l'origine romaine ne saurait réellement être mise en doute. Veut-on faire entendre que l'on a créé un chevalier, on dit « qu'on l'a revêtu du cingulum mililare. » Nous nous trouvons ici en plein monde romain, et ce mot faisait partie, à Rome, de certaines locutions qui désignaient l'entrée dans le service militaire5, la libération de ce ser-
de saint Louis, à la suite du Glossaire, éd. Didot, VII, p. 87); mais on pourrait multiplier à l'infini les citations qu'il a tirées de nos poèmes. Il convient d'observer que le don des armes était fréquemment accompagné du présent d'un cheval, comme en ces vers d'Auberi, qui peuvent ici servir de type : « Si li dona l'ordre de chevalier ; — Armes li do.ne et ln riche destrier. » (Éd. Tobler, p. 248, v. 20, 21 .) = l A. de Barthélémy, de la Qualification de chevalier. =^2Disserlationshistoriqueset criliquessur laChevalerie ancienne et moderne, Paris, 1718, p. 23 et suiv., et surtout p. 30. — 3 Rccherchessurl'originedublason.elc, p. 127.= 4 Un des plus anciens textes où l'on trouve le mot caballarius est le suivant, que ci te Ducange, et qui est tiré d'une lettre d'Uincmar à Charles le Chauve, en 859 : « Per villas, in quibus non solum homines caballarii, sed eliam ipsi cocciones rapinas faciunt. » Voy. d'autres textes analogues dans le même article de Ducange, Glossarium, éd. Didot, t. II, p. 41.= ^Cingulummilitix sumere, cingulo mereri (Code Justinien, I, 40, 13; XIII, 24, 9; XII, 30, 2 et 34, 51, V. le Dictionnaire des Antiquités grecques et romaines, de Daremberg et Saglio,
LES OltlGMES DE LA CUEVALEUIE.
vice' et la dégradation du légionnaire*. Lorsque saint Martin abandonne la milice, son acte est qualifié de solutio cinguH, et l'on jette à tous ceux qui font comme lui cette épithète insultante imilitaribus zonis discincti*. 11 s'agit ici de ce ceinturon qui servait à soutenir l'épée de l'officier romain (cingulum, zona, ou plutôt, cindorium), comme aussi du baudrier, du balteus passé sur une épaule et destiné à suspendre l'épée du simple soldat*. « Vous voyez bien, disent nos adversaires, que nous avons affaire à une coutume romaine. » Deux observations très simples suffiront peut-être pour venir à bout d'un système aussi spécieux: la première, c'est que les Germains, eux aussi, portèrent de bonne heure, à l'imitation des Romains, « un large ceinturon décoré de bossettes en métal et un baudrier
I, 1181). =' Cingulo libnrari, cingulum deponere. (Code Justinien, XII, 53, 3; Code Théodosien, VI, 30, 8.) = * Cingulo spoliuri, cinguh totci. (Code Théodosien, VIII, 4, 16*23 et 29; XII, 1, 147, §3; XII, 181, § 1; XVI, 4, 4, etc.) =» Boll., Acta, LX, 533. - I.a dégradation militaire s'est faite longtemps suivant le même mode : « De incestuosis et parricidis utcanonice coerceantur, sicutde illojudicatumestquimaterterasusfiliarastupravil: ut conjugiura ultra non répétât et mililix cingulum derclinquat. » (Capitulaires, lib. VI, lxii, éd. de Baluze, 1780, 1, col. 934.) La même disposition est textuellement reproduite dans les Canons d'Isaac, évéque de Langres. (Baluze, ibid., col. 1258.) Dans Aimoin (Hist. Fran-;., lib. III, cap. lxiii), on trouve encore balteum aufetre, et toujours dans le même sens. Cf. les Nugxcurialium dont l'auteur, àtoutle moins, montre ici une certaine connaissance des usages de l'ancienne Rome : << Fit interdum ut ex delicto suo pritatur miles mililix cingulo, in bis maxime ubi sacrilegiacommilluntur. Veterique jure statutum est ut qui, non ser- Tato militin) sacramento, religionem quant profllelur impugnat, cinguli amissione muletetur. Ferlur hoc edicto Julius compescuisse mililem suum (lib. VI, cap. un). = • « Le ceinturon était porté autou» de la ceinture pour attacher l'épée (Mêla, II, i), par opposition au baudrier, qui passait sur l'épaule. Les consuls, les tribuns et les officiers supérieurs de l'armée romaine sont toujours représentés, sur les colonnes et les arcs de triomphe, avec leurs épées attachées à un cinctorium; mais les simples soldats portent les leurs suspendues à un balteus. » (Rich., Dt'ctionnaire des antiquités romaines, pp. 151, 152.) Ce balteus, dont il »»t question au v. 942 du chant XII de l'Enéide (Infelix numéro quum adparuit alto — Balteus, et notis fulserunt cingula bullis), a toujours été orné très richement : « Nobilibus géra mis et cocto lucidus
Tlf. 1. Baudrirr (Jnllful). d'iprti un troph6« du temps d'Aleian-Iro Sévère.
pour suspendre leur épée, qu'ils portaient à gauche* » ; la seconde, c'est que les chroniqueurs des bas temps, qui écrivaient en latin et étaient à l'affû{ du style classique, furent amenés à adopter tout naturellement le mot cingulum en toutes ses acceptions et se servirent de cette périphrase latine : cingulo militari decorare2, pour exprimer cette remise solennelle de l'épée, cet usage évidemment germain qui fut toujours un des principaux rites de la collation de la chevalerie3. Il n'y a donc rien de plus ici que le souvenir un peu vague d'un usage romain, avec une rencontre de termes fort naturelle et qui a surtout été le fait de la société lettrée. Pour tout dire en un mot, le mot est romain, mais la chose est et demeure germaine. Entre la mililia des Romains et la chevalerie du moyen âge, il n'y a réellement de commun que le métier militaire consi-
auro — Balleus effulgens. » (Coripp. Afric, de Laudibus Justin., lib. IV.) Il faut ajouter que les archéologues sont loin d'être d'accord sur l'appropriation du cingulum et du balleus aux officiers ou aux soldats (V. le Dictionnaire des antiquités de Daremberg et Saglio, 662 et 1 1 80. et celui de Rich, airniot Cinctorium). — • Quicherat, Histoire du Costume, 1" édit., p. 82, Sous la première race, l'emploi du balteus est facile à constater scientifiquement. « Bal-
Fif?. 2. Cingulum, d'après une pierre funéraire du i« siècle après J.-C.
Fig\ 3. Cingulum, d'après une pierre funéraire du commencement du u» siècle.
teum magnum ex auro lapidibusque pretiosis ornatum,» etc. (Grégoire de Tours, Hist. eccles., lib. X, cap. xxi.) Les chevaliers du xn« siècle portent également un baudré, qui est souvent à granz bandes d'or fin et orné de chières gemmes. Pour exprimer la longueur de la barbe, on dit alors qu'elle descend jusqu'au neu du baudré. Le baudré. qu'il ne faut pas confondre avec la ceinture, n'est pas placé comme dans l'antiquité sur le devant de la poitrine, mais beaucoup plus bas et au-dessous de la taille (V. Quicherat, 1. I, pp. 132, 206, 212, 217). = » Pierre de Blois, epist. xciv. (Max. Bibl. Patr., t. XXIV, p. 1 1 1 2.) Inolevit consuetudo solemnis ut eodem die quo quisque militari cingulo decoratur... (Jean de Salisbury, Policralicus, lib. VI, cap. x.) = 3 On a dit pendant tout le
LES OniCIAES DE LA CHEVALERIE. 19
déré au point de vue le plus général. L'entrée administrative, officielle, régulière du soldat romain dans une armée hiérarchiquement organisée, cette incorporation savante ne ressemble en rien à l'admission du nouveau chevalier dans une sorte de collège militaire et de société d'élite. En lisant plus loin le rituel singulièrement primitif et barbare d'une réception chevaleresque au xn* siècle, on se persuadera que ces textes exhalent une odeur germaine et n'ont rien de romain. Mais voici un autre argument et qui semblera peut-être décisif. Le légionnaire romian ne peut en général se soustraire au service; il ne peut éviter le baudrier. Le jeune noble du moyen âge, tout au contraire, est toujours resté libre de se faire armer ou de ne pas se faire armer chevalier, de même que les autres chevaliers sont toujours restés libres de lui ouvrir leurs rangs ou de les lui fermer. Le caractère principal de l'adoubement chevaleresque et qui le sépare décidément de la militia romaine, c'est la liberté.
Une objection plus spécieuse a pour objet la Féodalité, que d'excellents esprits s'obstinent à confondre avec la Chevalerie. C'était, il m'en souvient, la thèse favorite de M. de Montalembert, et il prenait plaisir à nous la développer sur son lit de mort.
Or il y a, comme on le sait, deux sortes de féodalité, que les vieux feudistes désignaient fort clairement par deux mots aujourd'hui démodés : « fiefs de dignité » et « fiefs simples ».
Vers le milieu du ix* siècle, les Ducs et les Comtes, qui étaient des fonctionnaires de l'Empire assimilables à nos préfets, se rendirent indépendants du pouvoir central et déclarèrent qu'on leur devrait désormais tout ce qu'on devait jusque-là à l'Empereur ou au Hoi. Imaginez, si faire se peut, des préfets de 1884 qui rompraient
moyen âge, au sens actif, < ceindre l'épée i>, et ces trois mots ont toujours été synonymes de ceux-ci : « faire chevalier ». Aiol li çaint Cespée à V senestre costé (Mol, v. 7140): l.i viex li çaint tespét à son senestre lés (Elit de S. Gilles, v. 104); Clarenbauz lor a ceint lu boni brans ocertx (Parise la Duchesse, y. 1808). L'a li Dus fait chevalier — Et ceint le tranchant brant d'acier (Chronique des Ducs de Normandie, v, 1 7, 887). Cf Renaus de Montauban, p. 48, y. 29; Berle aux ijrans piis, éd. P. Paris, p. 174, etc., etc. Le seul élément important est ici l'épée, et non pas le baudrier, dont on ne tenait moralement aucun coin pie.
tout lien avec les ministres et diraient soudain : « C'est à moi qu'on payera l'impôt; c'est en mon nom qu'on rendra la justice: c'est à moi qu'on devra le service militaire. » Tels sont les <^ fiefs de dignité », et l'on nous accordera que ceux-là, au moins, n'ont rien de commun avec la Chevalerie.
Restent les fiefs simples.
Dès l'époque mérovingienne, on voit un certain nombre de petits propriétaires, qu'on nomme vassi, se recommander à des hommes plus puissants et plus riches, qui sont appelés seniores. A son senior qui lui fait un présent en terres , le vassus doit l'assistance et la fidélité. Il est vrai que, dès le règne de Charlemagne, il le suit à la guerre; mais, notez-le bien, c'est à l'Empereur, c'est au Pouvoir central, que, dans la réalité des choses, il doit encore le service militaire. Il n'y a là, comme on le voit, rien de très précis; mais les temps approchent, et tout va changer de face. Vers le milieu du ixe siècle, nous apercevons soudain une foule d'hommes qui tombent à genoux devant d'autres hommes. Que font-ils? Ils se recommandent encore, mais en termes plus nets : « Protégez-nous, et nous serons vos hommes. » Et ils ajoutent : « C'est à vous, à vous seuls et d'une manière fixe, que nous rendrons désormais le service militaire. Mais, en échange, défendez la terre que nous possédons, défendez celle que vous allez nous concéder. Encore un coup, protégez-nous. » Ces gens à genoux, ce sont les « vassaux » aux pieds de leurs « seigneurs » , et le fief n'est le plus souvent, comme on l'a si bien dit, qu'une concession de terre à charge de service militaire.
La Féodalité, comprise de la sorte, n'a rien de commun avec la
x I Chevalerie.
Si nous considérons, en effet, la Chevalerie comme une sorte de corps privilégié où l'on était reçu à de certaines conditions et avec un certain rituel que nous ferons bientôt connaître, il importe d'observer que tout vassal n'était pas nécessairement chevalier. On a vu de ces vassaux qui, pour éviter les frais de la réception chevaleresque ou pour d'autres causes, ont préféré rester « damoiseaux » toute leur vie. Le plus grand nombre, à coup sûr, n'agissait point de la sorte; mais, enfin, tous pouvaient le faire, et plus d'un le faisait.
LES OniGL\ES DE LA CHEVALERIE. 21
En revanche, nous verrons conférer plus d'une fois la chevalerie à de petites gens qui ne sont aucunement entrés dans le système des fiefs, qui ne doivent à personne le devoir féodal et à qui personne ne le doit1.
On ne saurait trop le dire et le redire : ce n'est pas le chevalier, c'est le vassal qui doit au seigneur le service militaire ou Yost, et le service in curie ou la « cour * »; ce n'est pas le chevalier, c'est le vassal qui doit au seigneur « l'assistance » et le « conseil»; cej? j n'est pas le chevalier, c'est le vassal qui doit au seigneur le relief,/ les aides, l'hommage.
Un dernier mot. La Féodalité n'a pas tardé à devenir héréditaire;
LA CHEVALERIE, AU CONTRAIRE, >E L*A JAMAIS ÉTÉ, et il a tOUJOUTS fallu Un
rilc spécial pour faire un chevalier. A défaut de tous les autres, cet argument suffirait.
Mais si, au lieu de regarder la Chevalerie comme une institution, nous la considérons comme un idéal, le doute n'est vraiment plus permis. C'est ici surtout qu'aux yeux d'un historien philosophe, la Chevalerie est nettement distincte de la Féodalité1. Si le monde occidental du ix* siècle ne se fût pas constitué féodalement, la Chevalerie eût néanmoins pris naissance, et, malgré tout, se fût nécessairement développée au soleil des nations chrétiennes :Lcar la Chevalerie n'est autre chose, comme nous le disions plus haut, que la furïïic^krytieiine de la condition militaire, la Foret- armée
• Nous terrons plus loin, par le menu, que les exemples de vilains faits chevaliers sont très fréquents dans nos chansons de geste: • Ah! hieu, qu'il est mal récompensé le bon guerrier qui de fds de vilain fait chevalier ! » (Girart île Roussillon, trad. P. Meyer, § 60, p. 38.) On trouve, dans la Berla de li yran pié, un jongleur qui est che- Talier, t. 56. Ce pauvre bûcheron, Varochcr, qui joue un si beau rôle dans .Wacaire, est armé chevalier par l'Empereur lui-même (v. 2496-2523). Il en est de même de Simon le Voyer, dans Berte aux grant pies (p. 180). On rencontre, dans Doon de Maynice, un marchand qui por son granl avoir se fait recevoir chevalier (v. 7601). Mais voici un exemple encore plus topique. In de nos héros les plus populaires, le comte Amis ne craint pas de descendre jusqu'aux serfs, et transforme en chevaliers les deux serfs qui l'ont si bien soigné durant sa maladie : Les douz bons sers n'i a pas oubliez. — Les fist ansdouz chevaliers adouber. (Amis et Amilet, v. 5205.) Nous reviendrons eîi uétul sur tous ces faits en nous contentant ici d'observer, pour finir, que les bacheliers, si nombreux dans tous nos vieux poèmes, ne sont autre chose que de jeunes chevaliers tans firfet sans fortune. Il importe néanmoins d'ajouter que, par la force des choses, vx très gr\nd nombre des ciikvai ikrs tosséDÂiEST dm FiEFs, et qu'on en vint à exiger la noblesse comme condition de la chevalerie.= * Ce service est à double lin : il rend le vassal légalement justiciable de sou seigneur et, en second lieu, l'astreint rigoureusement à siéger prés de lui pour juger ses pairs. = *« On a voulu chercher les origines delà chevalerie sur tous les points de l'horizon
au service de la Vérité désarmée1, et il était impossible qu'un jour ou l'autre elle ne sortit pas toute vivante du cerveau de l'Église, comme l'antique Minerve du cerveau de Jupiter.
La Féodalité, au contraire, n'est pas d'origine chrétienne. C'est une forme particulière de gouvernement et de société, qui n'a guère été moins rigoureuse pour l'Église que les autres formes de société et de gouvernement. La Féodalité a cent fois dépouillé l'Église, que la Chevalerie a défendue cent fois. La Féodalité, c'est la force ; la Chevalerie, c'est le frein.
Considérons Godefroi de Bouillon. Qu'il ait dû l'hommage à tel suzerain, qu'il ait pu l'exiger de tels ou tels vassaux, ce sont là des questions de droit féodal, et la Chevalerie n'y est aucunement impliquée. Mais si je le contemple dans un combat sous les murs de Jérusalem; si j'assiste à son entrée dans la ville sainte; si je le vois ardent et beau, puissant et pur, vaillant et doux, humble et fier, refusant de porter la couronne d'or dans cette ville sacrée où Jésus avait porté la couronne d'épines, je ne m'inquiète pius alors, je ne puis plus m'inquiéter de savoir de qui il relève ni de connaître les noms de ses vassaux, et je m'écrie : « Voilà, voilà le chevalier! » Et que de chevaliers, que de vertus chevaleresques dans le monde chrétien, depuis que la féodalité a cessé d'exister!
La remise des armes « à la germaine » demeure, en résumé, la véritable origine de la Chevalerie, et « les Francs nous ont transmis cette coutume, qui s'est perpétuée jusqu'à une époque relativement moderne. » Ce rite simple et presque grossier « était si positivement le signe de la vie civile dans les mœurs des peuples d'origine germanique, que, sous les Carlovingiens, nous en trouvons encore des traces nombreuses'. » En 791, Louis, fils aîné de Charle-
politique. Sans discuter ces origines, on peut dire que la chevalerie naît avec le sentiment de la force personnelle chez les races supérieures. Et ici nous n'entendons pas la force brutale, mais celle qui est la conséquence d'une puissance physique soumise à une intelligence élevée. » (Viollet-le-Duc, Dictionnaire du mobilier, V, 6.) = ' « La Chevalerie, a dit Villemain. étaitla garde d'honneur de la Féodalité. » = s Anat. de Barthélémy, de la Qualification
magne, n'avait que treize ans et portait cependant depuis trois années la couronne d'Aquitaine sur son front tremblant. Le roi des Francs sentit qu'il était temps de donner à cet enfant la consécration militaire, qui devait lui assurer plus vivement le vespect de ses peuples. Il le fit venir à Ingelheim, puisa Ralisbonne, et lui ceignit solennellement cette épée qui faisait les hommes1. Il ne s'agit plus, comme on le voit, ni de framée ni de bouclier, et l'épée prend la première place. Elle la gardera longtemps.
En 838, à Kiersy, même tableau. C'est le vieux Louis, cette fois, qui, plein de tristesse et voisin de la mort, donne à son fils Charles, qu'il aimait entre tous, « les armes viriles », c'est-à-dire l'épée. Puis, aussitôt après, il lui met au front la couronne « de Neustrie ». Charles avait quinze ans*.
Ces textes sont peu nombreux, mais leur importance est décisive, et ils nous conduisent jusqu'au temps où l'Église va décidément intervenir dans l'éducation du miles germain. Les temps sont durs, et il est malaisé de se figurer une époque plus troublée que les ix* et x* siècles. La grande idée de l'Empire romain ne se concilie plus, dans l'esprit des peuples, avec l'idée du royaume des Francs, et incline, pour ainsi parler, du côté de l'Allemagne, où elle se fixera. Les patries sont en voie de formation, et l'on se demande partout à quel pays on peut bien appartenir. De singuliers royaumes se fondent, qui n'ont pas eu de précédents et n'auront pas de durée. Les Sarrasins hasardent leurs dernières invasions sur nos côtes du Midi; mais il n'en est pas de même des pirates normands, et ils ne cesseront pas, une seule année, de ravager le littoral qui répond à nos côtes picardes et normandes, jusqu'au jour où l'on sera forcé de leur en céder la plus belle partie. On se bat un peu partout, de famille à famille, d'homme à homme. Aucun chemin n'est sur; les églises brûlent. C'est un effarement universel; il n'est pas d'homme qui ne soit occupé à se chercher des protecteurs. Le Roi n'est plus de taille à défendre personne, et les comtes se font rois. Le soleil de
de chevalier, p. 7. = • « Interea anno hoc sequente (791) patri régi rex Ilhidovicus Engelheim occurrit; inde Renesburg cum eo abiit. Ibique km, jam appellent adolrscentix lemyora, iccncns est. » (L'Astronome, ami. 791, Historiens de France, t. VI, p. 89.) Cf. Aimoin, lib. V, cap. h, p. 267. Voy. Sainte-l'alaye, Mémoires sur l'ancienne chevalerie, I. I, pp. 05 et 109, et Anat. de Barthélémy, de la Qualification de chevalier, p. 8. = * « In Carisiaso..., ubi dominus Imperator filium suum Karolum arsis viriubus, io est esse, cinxit, corona regali
la royauté s'éteignant, on demande de la lumière aux'étoiles. Dès que l'on voit un fort soldat, résolu et montrant les dents, bien campé en son donjon de bois, bien fortifié dans les limites de sa haie vive, dans ses palissades de branches mortes ou dans ses barrières de planches, bien juché sur sa colline, contre son rocher ou sur sa motte, et dominant de là toutes les routes d'alentour, dès qu'on le voit, on va vers lui, on lui dit : « Je suis ton homme » , et toutes ces faiblesses se groupent autour de cette force, qui, dès demain, entrera en lutte avec les forces voisines. Épouvantable pêle-mêle de guerres privées : tout le monde se battant, ou pensant à se battre. Avec cela, les souvenirs encore tout frais de la grande figure de Charlemagne et de l'ancien Empire : une je ne sais quelle grandeur impériale se faisant encore sentir dans l'air des grandes cités ; tous les cœurs se soulevant à la seule pensée des Sarrasins et du tombeau du Christ; la croisade se préparant longtemps à l'avance dans la colère et l'indignation de toute la race chrétienne; tous les yeux se tournant du côté de Jérusalem, et, au milieu de tant d'éparpillements et de ténèbres, l'unité de l'Église survivante tant de majestés détruites. Quel temps!
C'est alors, c'est à cette heure terrible et décisive de notre histoire, que l'Église entreprend de faire l'éducation chrétienne du soldat; c'est alors que, d'un pas résolu, elle va trouver le baron féodal dans sa grossière ferle, et lui propose un idéal.
Cet idéal, c'est la Chevalerie.
La Chevalerie peut être considérée comme un « huitième sacrement » : et tel est peut-être le nom qui lui convient le mieux, qui la peint le plus exactement1. C'est le Sacrement, c'est le Baptême de l'homme de guerre. Mais il convient en outre de la regarder comme
caput insignivit, partemque regni, quam homonymus ejus Karolus habuit, id est Neustriam, attribuit. » (L'Astronome, Vita Hludovici, ann. 838, liist. de France, t. VI, p. 121. Pertz., Scriptores, t. II, p. 045. Cf. Annal, de Saint- Bcrtin, Duchesne, t. III, p. 195, b.) = ' Il ne saurait entrer un seul instant dans notre pensée d'assimiler la Chevalerie aux sacrements de l'Église, et nous tenons à le déclarer très haut. Nous ne sommes pas, au resle, le premier à employer ce mot, et Lambert d'Ardres(cité par Duchesne, en ses Preuves dé la maison de Coucy, p. 247) exprime la même idée en termes analogues : « Ei mili-
LES OBIG1ISES DE LA CHEVALERIE. 25
une Corporation , comme un Collège dont tous les membres sont solidaires.
Il est vrai que cette dernière idée n'est pas de date fort ancienne, qu'elle a mis un long temps à se former, et n'est arrivée qu'assez tard à son épanouissement normal. Mais enfin , parmi les formules qui accompagnent la réception d'un chevalier, il en est une qui est, à ce point de vue, très significative : « Je te reçois volontiers daks notre collège'. » Singulière confrérie, d'ailleurs, et dont tous les membres étaient chaque jour exposés à se combattre, à se frapper, à se massacrer mutuellement!
Encore fallait-il, pour se tuer ainsi, que ces adversaires eussent une véritable estime l'un pour l'autre et pussent se considérer comme des pairs. Le plus pauvre, le plus humble des chevaliers était l'égal d'un chevalier-roi, d'un chevalier-empereur.
Ils avaient reçu le même baptême.
Que la Chevalerie puisse à la fois être considérée comme une grande Confrérie militaire et comme un huitième Sacrement, on n'en saurait douter après une étude attentive des textes. Mais, avant de familiariser avec ces idées les rudes esprits des ix% x* et xi* siècles, il y avait, au préalable, à faire toute leur éducation première. L'idéal chevaleresque n'a pas été conçu tout d'une pièce : mais surtout il n'a pas triomphé sans de longs efforts; et c'est une à une, fort péniblement, fort lentement, que l'Église a fait entrer tant de vertus dans l'intelligence brutale et dans le cœur farouche de nos pères. « Rien ne s'improvise » : telle est la loi de l'histoire. Qui ne le voit pas est aveugle. Celle mènie Église, à laquelle nous faisons honneur des meilleurs éléments de notre chevalerie, n'a guère mis moins de huit ou neuf cents ans à délivrer le monde de l'esclavage antique. Elle ne pouvait, en réalité, marcher d'un pas plus rapide. C'est le propre de notre temps de s'imaginer,
tarcm.... dedit alapam et mutarihm rc« tu n*ca perfectum deoicavit siuuxEvris. » :=< Te in nostro collegio ijratantrr accipio » : telles sont les paroles rituelles que prononce le roi de Bohème, lorsqu'on 1217 il confère la Chevalerie à Guillaume, comte de Hollande,
2fi LES ORIGINES DE LA CIIEVALEUIE.
au contraire, que tout s'improvise. Nos réformateurs contemporains se persuadent qu'il suffit d'un décret ou d'un vote pour effacer l'œuvre de vingt siècles et créer soudain une nouvelle armée, une nouvelle législation, une société nouvelle. On sait ce qu'il en résulte, que le passé ne meurt pas et que ces nouveautés périclitent. Alors les réformateurs s'irritent contre l'obstacle. Ne pouvant pas improviser à coups de loi, ils improvisent à coups de force. Rien n'y fait, et tout s'écroule. Nul ne peut se passer du temps.
Sous les doigts de l'Église, qui le voulait façonner en chevalier chrétien, le grossier baron féodal était une cire rebelle. Rien de plus brutal, ni de plus barbare. Nos plus anciennes chansons de geste, celles qui ont leur source dans les traditions des ix* et x* siècles , nous en fournissent un portrait qui ne semble pas chargé. Je ne sais rien, à ce point de vue, de plus terrible que Raoul de Cambrai, et le héros de ce vieux poème peut passer pour le type de ces sauvages mal convertis. Ce Raoul est une espèce de Sioux ou de Peau-Rouge, auquel il ne manque guère que d'avoir les joues tatouées et une couronne de plumes sur la tête. Encore le Peau-Rouge est-il croyant ou crédule, tandis que Raoul défie Dieu lui-même. Le sauvage respecte généralement sa mère, et Raoul se moque de la sienne, qui le maudit. Le voilà qui entre un jour dans le Vermandois, contrairement à tous les droits des héritiers légitimes. Il pille, il brûle, il tue; il est partout cruel, impitoyable, horrible; mais c'est àOrigni qu'il nous apparaît, pour ainsi parler, dans tout l'éclat de sa férocité : « Vous planterez ma tente au milieu de l'église ; vous ferez mon lit devant l'autel; vous mettrez mes faucons sur le crucilîx d'or1. » Or cette église est celle d'un moutier de religieuses. Que lui importe? Il brûle le moutier, il brûle l'église, il brûle les nonnes. Parmi elles se trouve la mère de ce Bernier qui est son vassal très iidèle, son compagnon très dévoué, son ami, presque son frère : il la brûle aussi. Puis, alors que les flammes crépitent encore, il se met, en un jour de jeûne, à faire ripaille sur le théâtre même de tant d'exploits sanglants, bravant les hommes et bravant Dieu, la main dans le sang et le front levé contre le ciel*. Voilà le soldat, voilà le sauvage du xe siècle, voilà celui dont l'Église avait à faire l'éducation.
élu roi des Romains, etc. = • Raoul de Cambrai, éd. Le Glay, p. 50. = 2ii>*'</.,p. 59 et suiv.
LES ORIGINES DE LA CllEVALEME. 27
Ce Raoul de Cambrai, hélas ! n'est pas un type unique ; il n'est pas le seul qui, dans notre épopée, jette ce cri de fauve : « Je n'aurai c de joie que le jour où je verrai ton cœur, hors de ta poitrine, t tout nu1. » Aubri le Bourguignon n'est pas moins cruel, et ne se met pas en peine de mieux résister à ses passions de Germain. A-t-il le droit de tuer? Il n'en sait rien; mais provisoirement il tue : c Bah ! dit-il, c'est toujours un ennemi de moins * ». Il assassine un jour ses quatre cousins, et, plus tard, sensuel autant que colère, déshonore tour à tour la couche de deux de ses hôtes, du roi Orri et du comte de Flandre. Cette épaisse nature de sauvage ne semble même pas connaître la vergogne ni le remords. Il est fort et a un gros poing : c'est assez. Ogier ne vaut guère mieux, en dépit de toute la gloire qui s'est attachée à son nom, et je ne connais rien de plus attristant que l'épisode final du rude poème attribué à Raimbert de Paris. Le fils d'Ogier, Baudouinet, a été jadis tué par le fils de Charlemagne, qui s'appelle Chariot: Ogier ne respire que la vengeance, et ne consent à délivrer la chrétienté des Sarrasins envahisseurs, que si on lui livre le pauvre Chariot. Il veut le tuer, il va le tuer, et s'en réjouit d'avance. C'est en vain que Chariot s'humilie aux pieds de ce brutal et essaye de l'attendrir par la vivacité de son repentir; c'est en vain que le vieil Empereur luimême lance vers Dieu une ardente prière; c'est en vain que le vieux >iaimes,ce Nestor de nos chansons, s'offre à servir Ogier durant toute sa vie et supplie le Danois t de ne pas être oublieux de ce Dieu qui, à Bethléem, naquit de la Vierge». Tant de dévouement, tant de prières sont inutiles : Ogier, impitoyable, pose une de ses lourdes mains sur cette jeune tète, et, de l'autre, lève sur Chariot l'épée, la terrible épée Courtain. Il ne faut rien moins que l'intervention d'un Ange pour mettre fin à ce drame terrible, où frémit toute la sauvagerie des forêts germaniques*. La plupart de ces héros primitifs n'ont à la bouche que cette parole : « Je m'en vais te séparer la tête du buste'. » C'est leur cri d'armes. Mais voulez-vous quelque chose de plus épouvantable encore ou de plus « primitif », ouvrez les Loheraint : lisez au hasard quelques vers de cette geste enragée,
1 Raoul de Cambrai, éd. Le Glay, p. 150. = * « Por ce l'ai mort que mains ai d'anemis. >> = * Ogier, v. 10848-11038. On trouvera dans nos Épopée» françaises, 2' éd., t. III, pp. 255- 855, une traduction complète de cet épisode. = * Je vous ferai la tesle fors du bu desevrer
et vous vous imaginerez lire quelqu'une de ces pages où Livingstone peint en termes indignés les mœurs de certaines tribus de l'Afrique centrale. Écoutez plutôt : « Bègue frappe Isoré sur le heaume noir, tranche le cercle d'or, lui fait entrer son épée dans la cervelle et le fend en deux jusqu'aux dents. Puis il lui met dans le corps son épée Flamberge au pommeau d'or fin, lui prend entre les deux mains le cœur du ventre et le jette, tout chaud, à la tête de Guillaume : «Tenez, lui dit-il, voilà le cœur de votre cousin. Vous pouvez le c saler et le rôtir '. » Ici les mots ne suffisent plus; il serait trop modéré de dire, avec Gœdecke* : « Ces héros agissent comme des forces physiques, et à la façon de l'ouragan qui ne connaît pas de pitié ». Il faut s'indigner davantage, et nous sommes vraiment en plein cannibalisme3. Encore un coup, voilà le soldat, voilà le sauvage que l'Église avait à élever et à instruire.
Tel est le point de départ de ce beau progrès auquel nous allons avoir la joie d'assister ; tels sont les éléments réfractaires avec lesquels ont été fabriqués la Chevalerie et le Chevalier.
Le point de départ est Raoul de Cambrai brûlant Origni ; le point d'arrivée, c'est Girard de Roussillon tombant un jour aux pieds d'un vieux prêtre et expiant son antique orgueil par vingt-deux ans de pénitence. Ces deux épisodes résument plusieurs siècles.
11 y aurait à faire une belle étude sur cette transformation lente du Peau-Rouge en chevalier; il y aurait à montrer à quelle heure de l'histoire chacune des vertus chevaleresques pénétra victorieusement dans les âmes indisciplinées de ces soldats brutaux qui sont nos ancêtres; il y aurait à déterminer à quel moment l'Église fut assez forte pour imposer à nos chevaliers ces deux grands devoirs : « La défendre », et «: s'aimer entre eux ».
À coup sûr, cette conquête était, dans un certain nombre d'âmes, terminée vers la fin du j£ siècle. Et le Chevalier nous apparaît achevé, parfait, radieux, dans la plus ancienne rédaction de la Chanson de Roland, que nous estimons postérieure à 1066, antérieure à 1095.
(Gui de Bourgogne, v. 2955), etc., etc. = ' Garins li le Loherains, II, p. 58. = * Jonckbloet a dit de même : « Leur cœur est de fer comme leur armure. » = s Aux exemples précédents on en pourrait joindre vingt autres. Fromondin, dans les Loherains, prend un jour ses deux neveux par les pieds, et les écrase en les frappant contre un pilier de marbre. Girard de Fraite, autre monstre, se fait païen et brise les crucifix. (Voy. les textes cités par Gaston
LES ORIGINES DE LA CHEVALERIE. 2d
Il est à peine utile d'observer que la Chevalerie n'était plus en voie de formation au moment où le pape Urbain II précipita d'une main puissante tout l'Occident chrétien sur cet Orient où le tombeau du Christ était aux mains des infidèles.
L'épanouissement de la Chevalerie dans la légende, c'est Rola dans l'histoire, c'est Godefroi de Bouillon. 11 n'est pas de nom haut que ces deux noms.
and ; J!
plus \]
Ordena quetto amore, s'écrie le Rédempteur dans un des plus beaux cantiques attribués à saint François d'Assise, et c'est à saint François lui-même qu'il tient ce langage étonnant : « Modère ton amour ». L'Église a parlé de même aux barbares soldats du ixe siècle. « Réglez votre courage », leur a-t-elle dit. Ils l'ont réglé, et leur sauvagerie est peu à peu devenue de la « prouesse ». C'est à dessein que nous nous servons de ce mot, et il circulait à ce sujet de beaux proverbes : En la fin ton congnoit l'ouvrier, en la prouesse chevalier, et : AW chevalier sans jmauesse. Toutes les autres vertus suivirent en se donnant la main, comme ces Anges couronnés de roses qui donnent la main aux Élus dans le Paradis de^fra Angelico. Ce fut la Lovante d'abord, puis la Largesse, puis le^kuis.', et enfin cette perfection de la Chevalerie civilisée à laquelle on a donné le nom de « Courtoisie». L'Honneur couronne le tout'. « Plutôt la mort que la honte » : toute la Chevalerie est renfermée dans ces six mots, qui, par la grâce de Dieu, sont devenus une banalité parmi nous. C'est le beau cri que jetait, sous les murs d'Antioche, Hue le Maine, frère du roi de France : Qui plus crient mort g-ue honte n'a droit en seirjnori^. Et tout le moyen âge a retenti de ce cri.
Quel qu'ait été, d'ailleurs, l'ordre dans lequel se sont succédé ces
P.trU : Histoire poétique de Charlemagne, pp. 324, 325, etc., etc.) = ' C'est-à-dire la modération : « Cher fils, obsenrei toujours sens et mesure. » (Girart de Ihussillon, trad. P. Meyer, § 180, p. 101.) lions sans mesure ne vaut un alier. {Raoul de Cambrai, éd. Le Glajr, p. 83.) Un des modèles de nos chevaliers, Bohéinond, était plein « de sens et de proesce et de grant largetés. • {Antioche, II, p. 157.) Etc., etc. =* « C'est à ses maximes de chevalerie que l'Europe occidentale doit le sentiment de l'honneur, ignoré de l'antiquité, i (Viollet-Le-Duc, Dictionnaire du Mobilier, V, 7.) = * Antioche, II, p. 207. Cette même pensée a revêtu bien d'autres formes : Mielz voeill mûrir que limite en seit retraite (Roland, r. 1701.) Miex vauroie morir que à honte estre en vie. (Age d'Avignon,
vertus (et cet ordre importe assez peu), l'Église a donné au soldat un but précis, une loi précise.
La loi, c'est ce Décalogue, ce sont ces dix Commandements de la Chevalerie que nous allons mettre en lumière.
»Le but, c'est d'élargir ici-bas les frontières du royaume de Dieu.
Lorsque nos chevaliers assistaient à la messe, on les voyait, avant la lecture de l'Évangile, tirer en silence leurs épées du fourreau et les tenir nues entre leurs mains jusqu'à la fin de la lecture sacrée1. Cette fière attitude voulait dire : « S'il faut défendre l'Évangile, nous sommes là ».
C'est tout l'esprit de la Chevalerie.
v.200.) Miex vaut hom mors et preudons appelés — Que ne fait vis qui est deshonorés. (Enfances Ogier, v. 2923.) Mieus voil à honor mort c'a honte repairier. (Aiol, v. 6902.) Etc., etc. = ' « Et pour cette protestation de maintenir la foy de Jesus-Christ , la coustume estoit telle en France que les chevaliers, oyant la messe, tenoient leur espée nue en pal, tandis qu'on disoit l'Evangile, t (Favyn, le Théâtre d'honneur et de chevalerie, I, 90, 91.) Sainte-Palaye (Mémoires sur l'ancienne Chevalerie, I, p. 74) ajoute que, de son temps, « ce pieux usage subsistait encore parmi les gentilshommes polonais. »
Le* Cioi«é* aperçoivent pour la promit m1 f..t« JéraMtara p. II). — Composition de Luc-OItvicr Mor»on.