‹ La chevalerieChapitre 30 sur 70 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

La Journée d'un baron à la fin du xne siècle

(Suite.)

Midi. — Le dîner.

'est l'heure du dîner1. Il est midi.

Au bas du donjon, tout à coup, retentit le son d'un cor. Quelquefois même il y a plusieurs corneurs ou « irompcors », qui se groupent et font tapage ensemble. Si ces musiciens font défaut, on se contente de crier: ce qui assurément s'entend de moins loin et peut passer pour moins poétique.

Quel que soit ce bruit, il signifie très nettement : « A table, à table ! » Depuis longtemps, nous avons remplacé le cor par la cloche : le plaisir que nous ressentons en entendant celle-ci peut nous donner

'Dont tonoit miedit au plus maistre mouslier - Et li rois d'Engleterre fu assis à I mengier. (Qodefroi de Bouillon, v. 1403, 1404.) - Desc' à celé eure miedit fu sonnés;—

quelque idée de la joie que nos pères éprouvaient à entendre l'autre, surtout par une belle matinée, par un air vif et un appétit aiguisé1.

Mais le cor du moyen âge a une signification plus précise. Il ne veut pas dire d'une façon générale : « Venez dîner »; mais : « Avant « de vous mettre à table, venez vous laver les mains. » Prosaïque, mais nécessaire.

C'est ce que, dans cent textes divers, on appelle : « Corner l'eau*. » Nobles et bourgeois, jeunes et vieux, dames et barons, toute personne bien apprise « demande l'eau » avant de se mettre à table.

De tous les côtés, alors, on voit arriver les habitants ou les hôtes du château : les uns sortent des chambres où ils s'essayaient à tuer le temps en jouant aux échecs5; les autres de la haute ou de la basse cour; d'autres, enfin, du verger. Je ne pense pas les calomnier en ajoutant qu'ils se hâtent.

Les hôtes sont nombreux : car la grande joie de nos pères, leur grand luxe, c'était d'avoir autour de leur table une large couronne de convives*.

Tout ce monde, joyeux et bruyant, se rencontre sur le perron

Adont s'asisent là dedens au disner. (Huon de Bordeaux, v. 6745, 6744.) Et le Rois est à miedis dignes. (Anseïs fils de Girbert, Bibl. Nat., fr. 4988, f» 233, v°.) « Sire, dist Floripas, jà est tans de digner... — Si et miedis passés. » (Fierabras, v. 2727 et 2729.) Si mangeoit un poi de bon fruit — Après mengier, à V micdi. (Philippe Mouskes, éd. Reiffemberg, v. 2981, 2982.) En pensant en son lit ainsy, — Fu-il près descpueà miedy... — Lors se leva et a disné. (Cliaslelain de Coucy, v. 4951 .) Ces trois dernières citations sont empruntées à Seliultz. Il va dans dire qu'en campagne l'heure était dilférente. « Dum cornes et exercitus in tentoriis suis pranderent, videlicet circa terciam. » etc. (Orderic Vital, X, 7.) Etc., etc. = ' On a l'iauge criée conlreval le donjon. (Gudefroi de Bouillon, v. 314.) = * As trompeors a fait levé corner. (Charroi de Nîmes, v. 811.) Cf. Perceval,\. 15660: Sire, si Damlidex m'ait, — Les grelles feroie soner. Etc. = * On a l'iauge criée. (Godefroi de Bouillon, v. 314.) = L'eve onl cornée; asis sont au disner. (Aspremont, éd. Guessard, p. 53, v. 3.) Gaufrey fet corner l'eve. (Gaufrey, v. 8098.) Quant li mengiers fu près, s'a-on l'iave cornée. (Godefroi de Bouillon, v. 4i.i Quant li mengiers lu près, un sas l'iave corna. (Ibid., v. 172.) Puis cria-on aux cuex. et list l'iave corner. (Brun de la Montaigne, v. 1804.) = * Quand le bon bourgeois Gautier reçoit Amis et Amile, il leur dit : « Venez laver, tout est appareillié; — Ja sont les tables mises. * Chez le borjois de Blaivies la cité — Ont le mengier richement conreé; — Les tables mistrent cil escuier privé; — Li comte assistrent, quant ils orent lavé. (Amis et Amiles, v. 5514 et suiv.) = 5 Ançois que l'on eiist le mantjier conreé, — Demanda les esciés; si on un jiu joé. (Renaus de Montauban, p. 112, v. 16, 17.) := * « Dont vos vient ce? dist Auberis h ber. — Vos avés poi de jent à gouvrener. — Si riches hom deiist grans jcns mener, — Vint chevaliers dtûssiés osteler — Et je n'en vot que dcus à cal souper. » (Auberi, éd. Toblei,p. 173, v. 9-15.)

et se dispose à faire son entrée dans la salle en demandant l'eve '. Cette ablution, encore un coup, n'était pas un luxe inutile et pouvait sembler indispensable à de braves gens qui, pour toute fourchette, avaient leurs dix doigts. Aussi, pour ne pas laver, fallait-il être en bien mauvais point. Quand le pauvre Élie de Saint-Gilles (il n'avait pas mangé depuis trois jours) rencontra enfin certains larrons dont il dévora le dîner, il ne pensa guère, je vous assure, à réclamer l'eau pour laver ses mains; ains ne demanda aige por ses mains à laver*. Mais il s'assit, mangea dru et fit bien.

Le « lavoir » est disposé à l'entrée de la grand'salle, et il est permis de se représenter ici une enfilade de petites fontaines où l'on pouvait se laver deux par deux, trois par trois. Dans quelques provinces de notre France, l'usage de ces fontaines a persisté jusqu'à nos jours, et l'on en trouvera, çà et là, qui sont tout à fait charmantes, en beau cuivre rouge travaillé au repoussé, ou en bonne vieille faïence à fleurs. Mais je ne sache point qu'il nous en soit resté une seule du xne siècle. D'après les pièces des siècles suivants qui sont parvenues jusqu'à nous, on peut se persuader qu'elles étaient en métal, en marbre ou en terre cuite, munies de quelques robinets et d'une cuvette, en dessous*. Mais ce n'est là, malgré tout, qu'une hypothèse très probable.

Donc, en bourdonnant, en jasant, en riant, on s'avance vers les iontaines, vers le c lavoir ». Mais ici surgit la grave, la terrible question de la préséance, cette question qui a tant préoccupé nos pères, qui a soulevé tant de conflits, qui a provoqué tant de querelles, et, peut-ôlre même, tant de guerres.

On avait prévu tous les cas. Les hôtes constitués en dignité étaient les premiers qui fussent admis aux fontaines; les clercs passaient avant les laïques. Les uns et les autres, selon leur ordre

« // demandèrent faire, s'asistrent au mengier. (Panse la Duchesse, v. 1!'97.) // demandèrent faite, s'asistrent au soper. (Ibid., v. 2SI1.) Li rois demande Caive ou palais principer. {Ibid., v. 1H9.) L'aujue demandent li chevalier vaillant. —Et par les tables s'asient maintenant. (Raoul de Cambrai, éd. Le Glay, p. 15.) = * Ains ne demanda aige por ses mains à laver; — Au mangier est assis. (Elie de Saint-Gilles, v. 1895.) = s Viollet-le-Duc, Dictionnaire du Mobilier, I, pp. 154, 155 : II, p. 107, etc. En ce qui concerne l'usage de la serviette ou touaille, cf. le Castoiement d'un père à son fils (Méon, Fabliaux, II, 162, v. C7 etss.): «Quant tu auras tes mains lavées — Et à la touaille essuiées — Et seras à la table asis. i (V. Schultz, I. 1., 1, p. 355.)

hiérarchique. » C'était réglé et presque officiel'. Mais, en dehors de ces pratiques de l'étiquette, il se faisait parfois, sur le seuil de la grand'salle, de charmantes rencontres. C'est là que Jourdain de Blaives vit un jour Oriabel, belle, jeune, souriante, lui tendre la touaille*. Tableau de genre.

L'usage du lavoir n'était pas moins en honneur chez les bourgeois que chez les nobles ; mais les riches gentilshommes ne tardèrent pas à trouver que cette mode était quelque peu gênante et sans dignité. Dès le xue siècle3, il fallut songer à imaginer quelque chose de plus aristocratique et de plus gracieux. On y parvint sans trop de peine. Près de chaque convive, lorsqu'il était déjà installé devant la table, les écuyers apportaient respectueusement des bassins de métal plus ou moins travaillés, plus ou moins riches4, où les uns trempaient leurs mains, où les autres faisaient semblant de les laver. C'était devant l'hôte qu'on s'arrêtait tout d'abord; puis, devant les plus hauts seigneurs et les plus grandes dames5. On n'avait souvent qu'un bassin pour deux6. Bref, on avait oublié l'antique « lavoir », et les partisans les plus éclairés de la couleur locale ne se souviennent plus aujourd'hui que du « bassin à laver » présenté élégamment au seigneur par un beau jeune garçon qu'ils appellent poétiquement « un page », et qu'il faut plus scientifiquement appeler « un damoiseau » ou un « sergent ». Le lavoir étant plus patriarcal, nous regrettons le lavoir.

Dès que nos convives avaient achevé cette petite ablution qui

1 Godefrois lîsl l'Abé premièrement laver — Et enaprès le Roi que moult volt honerer. {Godefroi de Bouillon, v. 3494, 5495.) Le Roi dont il s'agit" ici est le païen Cornumarant. = 2 Au lavoir vait Jordains, ses mains i lave; — Oriabel li tendit la touwaille. (Jourdains de Blaivies, v. 1510.) = 3 Voy. p. 610, notre fig. 107 d'après VHortus deliciarum. — «« Dans les palais, depuis le xiii* siècle, on ne se servait plus de lavoirs. Les écuyers apportaient à laver au seigneur dans un bassin , et les serviteurs aux personnages moins élevés en dignité. Ces aiguières se plaçaient sur la crédence. » (Viollel-le-Duc, Dictionnaire du Mobilier, I, p. 154.) « Durant cette seconde époque, on ne criait l'eau que lorsqu'on avait préparé les bassins dans lesquels ebacun passait les mains. » (Ibid., IV, p. 405.) Cest ainsi qu'il faut comprendre tant de vers analogues aux suivants : Dont ont donnée rêve escuier et garchon. {Gaufrey, v. 72.) Quant li mengiers fu près, Yege portent pluisor. {Godefroi de Bouillon, v. 225.) A la fin du repas même manège : Quant tuit orent disnôon flst l'iave aporter — Et par devant Butor quatre bacins d'or cler. (Brun de la Montaigne, v. 1820, 1821.) Etc., etc. =5 Gaufrey fet corner l'eve.... — Robastres et Gaufrey premièrement lavèrent, {Gaufrey, v. 8098, 8099.) Premier lava dame Aye et Ganor 1' Arabis; — Et après ont lavé li prince et li marchis. {Aye d'Avignon, v. 5819, 5820.) Le repas dont il est ici question est donné par le roi Ganor. Cf. Brun de la Montaigne, 1- !.. v. 1821; etc. = G Puis li tendi-on l'iave (à Butor), et il prist à laver — Entre

précédait chaque repas, dès qu'il leur élait permis de se retourner du côté de la salle, ils jouissaient d'un beau spectacle. Depuis le « maitre-huis1 », dont ils soulèvent la portière5, jusqu'à l'immense cheminée, jusqu'aux fenêtres du fond, ce n'étaient partout que merveilles. Que de cris d'admiration, que de ah! sincères et prolongés!

Il y avait alors, comme nous l'avons dit, deux sortes de « salles ». Les unes, qui (suivant l'époque où elles avaient été construites) étaient carrées ou rondes, faisaient partie intégrante du donjon dont elles formaient le plus important, le plus bel étage. Les autres, qui étaient barlongues, constituaient le premier solier, et souvent le seul, d'une de ces dépendances du donjon qu'on voyait s'allonger dans la haute cour. De ces deux sortes de salles, la première (il faut bien l'avouer) n'était pas la plus belle. Non, elle n'était vraiment ni spacieuse, ni commode, ni saine, la salle de ce donjon qui composait à lui seul tout le château3. Même on peut dire, sans la calomnier, qu'elle était quelque peu écrasée et lourde. Sous ses voûtes de pierre à huit arcs, on ne pouvait disposer de tables que pour un nombre assez restreint de convives. L'air y manquait autant que la lumière. En hiver on y avait trop froid; en été trop chaud. Voilà bien des critiques, et elles ne sont point sans justesse: mais il ne faut pas oublier que la plupart de nos barons ne pouvaient se donner le luxe d'une autre salle, ni faire bâtir de riches dépendances au pied de leur donjon. Les grandes salles rectangulaires supposaient toujours une certaine fortune, un certain rang, et tous les seigneurs enfin ne pouvaient pas jouer au grand seigneur. Néanmoins la pauvre salle carrée ou ronde de nos plus anciens châteaux était virtuellement capable de revêtir une réelle, une grande beauté. 11 ne lui manquait, en somme, que de plus grandes proportions. Or il se trouva, durant le premier tiers du xm" siècle, un architecte de

lui et Bruiant qui moût fist à loer. (llnm de la Montaigne, v. 1822, 1825.) = ' Le maistre huit de la s;ile fu tos desverroilliés. (Renaut de Montauban, p. 70, v. 58.) == * L'usage des portières était très fréquent au m5 siècle, soit pour séparer les pièces, soit pour diviser une seule et même chambre. Celte observation e>t de Viollel-le-Duc. l'our se donner une niée d'une portière de salle, voy. le dessin du même éruditen son Dictionnaire du Mobilier (I. p. 271). = 5 « La grand'salle [hors du donjon] est un des traits caractéristiques du château fiançais.... Dans le château normand, la grasd'sallb est située dam

génie, qui sut, du premier coup, lui donner en même temps l'étendue et la beauté. C'était à Coucy, et le donjon qui porte ce nom est, à coup sûr, « la plus belle construction militaire de tout le moyen âge. » Mais, dans l'économie de ce chef-d'œuvre, rien n'est plus étonnant que cette fameuse salle du second étage qui contenait aisément un millier d'hommes et n'offre pas moins de trente mètres de diamètre hors œuvre. Sous les douze arcs de la voûte « qui aboutissent à une clef centrale percée d'un œil », à plus de trois mètres au-dessus du pavé de la salle, se développe une galerie dodécagone, un portique à douze balcons, un véritable triforium où pouvaient circuler plusieurs centaines de chevaliers. A la vue de cette œuvre audacieuse et proportionnée et dont un architecte grec eût été jaloux, je comprends l'enthousiasme juvénile de Viollet-le-Duc déjà vieux, et la page superbe1 qu'il a consacrée à cette tour géante « auprès de laquelle les plus grosses tours connues ne sont que des fuseaux ». Mais, pour en revenir à notre sujet, quels dîners on aurait pu donner dans cette salle plusieurs fois incomparable! Quelles tables on y aurait pu dresser! Que de convives on y aurait pu recevoir!

Nos salles rectangulaires, placées en dehors du donjon, n'étaient militairement d'aucune utilité. Nous avons vu qu'on y rendait la justice (et elles paraissent avoir quelquefois porté, dans ce cas, le nom de mandement'); on y recevait les hommages; on y mangeait. C'est le moment de décrire celle où nous vous conduisons.

C'est aux grandes salles de nos hôpitaux du xne siècle qu'il faut assimiler celles de nos châteaux à la même époque. Une telle assi-

ix donjon, ou plutôt le donjon n'est que la grand' salle devenue défense principale. (Violletle-Duc, Dictionnaire d'Architecture, III, p. 104.) Il ne sera pas inutile de se mettre ici sous les yeux le plan du château de Montargis (I. I.,p. 103).= ' « Qu'on se représente par la pensée un millier d'hommes d'armes réunis dans cette rotonde et son porlique disposé comme des loges d'une salle de spectacle ; des jours rares éclairant cette l'ouïe ; au centre, le châtelain donnant ses ordres, tandis qu'on s'empresse de monter, au moyen d'un treuil, des armes et des projectiles à travers les œils des voûtes. Ou encore, la nuit, quelques lampes accrochées aux parois du portique, la garnison sommeillant ou causant dans ce vaste réservoir d'hommes ; qu'on écoute les bruils du dehors qui arrivent par l'œil central de la voûte, l'appel aux armes, les pas précipités des défenseurs sur les hourds de bois, certes on se peindra une scène d'une singulière grandeur. » (lbid., v. Si». ) = 2 Lorsque Lohier arrive en ambassade auprès du duc lieuves d'Aigremont : Et li baron s'en vont là sus et' mandement, — La où li Dus scoit entre lui et sa gent. [Renaus de Montauban, p. 12, v. 58, et p. 15, v. I.) Ducange établit (au mot Man-

railation, que nous avons déjà indiquée en passant, n'est pas faite pour éveiller en notre esprit la moindre idée défavorable : car les hôpitaux étaient alors de véritables palais, où les pauvres étaient traités comme des rois; quedis-je, comme Dieu. Qu'elles abritent de joyeux convives ou de tristes malades, le plan de ces deux sortes de salles est à peu près le même. C'est, le plus souvent, un grand parallélogramme divisé en trois parties par deux rangs d'arcades cintrées « qui sont portées sur des colonnes cylindriques ». Le jour y pénètre par des fenêtres qui sont également en plein cintre. C'est grand comme une église, et c'est voûté de même. Telle est l'admirable salle de l'hôpital d'Angers1; telles sont les salles, moins importantes, qui en dépendent; telle est enfin celle où nous venons d'entrer, et où la table est mise.

Les proportions de ces salles étaient très variables et l'on se tromperait étrangement si on leur attribuait en général l'étonnante étendue de la grand'salle du palais de Troyes : cinquantedeux mètres de long sur vingt de large ! Tout le monde n'est pas comte suzerain, et ne bâtit pas un palais au milieu d'une ville, tout le monde ne ressemble pas au roi Guillaume le Roux qui pouvait, dit-on, trouver de la place pour trois cents huissiers dans son palais de Westminster. Nos châtelains sont plus modestes.

Quelle que soit la superficie de notre salle et alors qu'elle ne nous offrirait que deux nefs divisées par un seul rang de colonnes, elle est imposante, vaste, belle. On l'a bâtie toute en pierres de taille', en pierres choisies et habilement appareillées, et l'on n'a pas voulu en déshonorer l'architecture par des matériaux de médiocre valeur. Les poètes, qui lâchent volontiers la bride à leur imagination, ne manqueraient pas d'affirmer qu'elle est « toute en marbre5 ». Ils ne mentent pas, non; mais ils exagèrent.

Il serait malaisé de juger de l'appareil de ces murs et de la qualité de leurs matériaux; car ils disparaissent le plus souvent sous les tentures et les tapisseries, et la salle n'est pas moins

damentum) la synonymie suivante : Mandamentum = juritdiclio = locus ubi juslitia reddilur. = ' De Caumont, Architecture civile au moyen âye, p.p. 89 et ss. (Description très scientifique des grandes salles des Hôtels-Dieu de Caen, du Mans, d'Angers, etc.) = » Quand le Roi verrait ma salle resplendissant toute de pierres de taille habilement appareillée*. {Cirait de Roussillon, trad. P. Meyer, p. 25, § 53.) — 5 En la sale perrine de

« encortinée » que les chambres1. Il est rare que l'on ait alors fait emploi de la mosaïque1, si ce n'est pour les pavements, et nos châteaux, malgré quelques textes spécieux, ne sauraient prétendre à nous offrir l'aspect riche et bizarre de la basilique de Saint-Marc à Venise. Les peintres, en revanche, se sont donné carrière; mais, les jours de fête et de gala, on ne craint pas de cacher leurs chefs-d'œuvre sous les richesses des tapis et le flamboiement des satins. Puis, on a inventé un mode de décoration, qui est original et militaire, et que tous les peuples guerriers ont connu et pratiqué. Tout le long des murs de la salle, en haut, on a suspendu des cors, des écus, des lances5. Que d'exploits rappellent ces nobles armes ; mais aussi que de luttes, d'angoisses, de douleurs ! C'est avec cette lance que le propre frère de notre baron tua un émir sarrasin, il y a dix ans, dans cette trop célèbre bataille de Tibériade que Dieu permit à Saladin de gagner contre les chrétiens amollis et coupables ; c'est avec ce cor que ce vaillant homme (il s'appelait Amaury) essaya de rallier ses compagnons, pour courir au secours du pauvre roi Gui de Lusignan, qui fut alors fait prisonnier; c'est avec cet écu qu'il tenta de cacher et de préserver le saint bois de la vraie croix autour duquel s'étaient vaillamment groupés les derniers bataillons chrétiens, et que l'évêque d'Acre, mortellement blessé et tout

fin marbre luisant. (Gaufrey, v. 2G70.) Etc., etc. = ' « Le comte Fouque monta en la salle par les degrés. On n'y voyait ni pierre, ni bois; mais seulement des courtines de soie... entourées des plus beaux pailes que vous puissiez voir. (Girarl de Roussillon, trad. P. Meyer, p. 61, § 116.) Gardés que ceste sale soit moult bien acesmée, — De chendax et de porpres moult bien encorlinée, — De jonc et de mentastre moult bien englaïolée. (Godefroi de Bouillon, v. 3168 5170.) Et montent en la sale c'on ot fait atorner,

— De cendax et de porpres moull bien encorliner. (lbid., v. 5489, 3490.) Les deux citat'ons précédentes se rapportent à Godefroi, qui veut étonner de son luxe le païen Cornumarant. * A l'encourlinement de la salle comme à celui de la chambre, on attachait l'idée du bonheur et de la joie. Quand les dames de France virent partir leurs maris à la croisade : « Chascune se clama lasse, maleùrée — Et dist li une à l'autre : « Coin maie destinée! — Mar fu faite à nos oes des barons l'aimée. — Demain n' i ara cambre ne soit descourtinée ;

— IV i ara canchon dite, ne joie démenée, n (Antioche,l, p. 71.) Etc., etc. » = a « La chambre est voûtée et toute revêtue de précieux métal et décorée symétriquement de mosaïque. (Girarl de Roussillon, trad. P. Meyer, p. 116, § 218.) Ils entrèrent dans la salle que fit Teùs. Elle était entièrement peinte en mosaïque jusqu'aux voûtes, (lbid., p. 51, § 103.) Ces deux lextes ne sont pas sans quelque obscurité. * Les salles étaient souvent lambrissées : En la rice salle à lambris. (Perccval, v. 19464; citation de Schullz, etc.) = 3 « Ah! si j'étais à votre place ! dit un jour l'enfant Vivien au marchand Godefroi. — Que feriez-vous, mon enfant? — Je bâtirais un château avec une grande salle où l'on jouerait s: ii- cesse aux échecs et aux tables. Aux murs de ce palais je pendrais les écus des cite-

couvert de son sang, venait de remettre d'un bras tremblant aux mains de l'évêque de Lydda. Peine inutile, hélas! Vainement défendue par un millier d'Hospitaliers et de Templiers, qui étaient étendus morts autour d'elle (cadavres superbes et glorieux), la vraie croix tomba au pouvoir de ces païens maudits, et le malheureux Amaury assista de ses yeux à cet épisode navrant dont il ne saurait parler sans que Veau du cœur lui monte aux yeux. Il était de ceux que Saladin fit venir dans sa tente, alors que cet impie permit à chacun de ses « chevaliers » de tuer de sa main un baron français; il était là, quand tous nos Français, souhaitant le martyre, s'écriaient à l'envi : « Frappez-moi! » La tête de son plus tendre ami , qui était templier, avait roulé à ses pieds; mais, par bonheur, le païen auquel on l'avait livré avait un cœur plus généreux et ne voulut pas faire office de bourreau. Il fut sauvé. Quels souvenirs !

Ces armes suspendues et ces courtines de soie n'ont pas suffi à l'ambition de notre chevalier : il a voulu mieux, et voilà que, par ses soins, les longs murs de la grand'salle ont été couverts de tapisseries. Mais, tout d'abord, il s'agit de s'entendre sur le sens précis de ce dernier mot, et il est maintenant démontré qu'il ne peut s'agir ici de véritables tapisseries, de haute et de basse lice1. Il y a

taliersel je tiendrais cour pléniére à l'àques et à Noël. » (Epopées françaises, 2" éd., IV, pp. 426, 426; analyse des Enfances Vivien, d'après le ms.de la Bibl.Nat., l'r. 14-48, fM87,v".) As fenestres de 1' palais virent — Deus cenz escus qui i pendoient — Et trestout arengié estaient. — Dedens le palais ensement. — En pendoient bien plus de cent. (Durmars, v. 9380 et suiv. Citation de Schultz.) Moult fu la salle grans et large, — Maint fort escu et mainte large — Et mainte lance et maint espiet. — Et maint bon cor bandé d'argent — Atoit panlu par le pallais. (Dolopathos, éd. Ch. Brunet et An. de Montaiglon, v. 9767 et ss.) Lasus, el' grant palais hautain, — Lez l'escu mon seignor Gauvain — Font pendre tescu li Galois. (Durmars, v. 9713 et suiv.) S'a veû pendre à la paroi — L'escu ke il avoit baillié — Au chevalier. (Chevalier as deus espées, v. 6751-6736.) Ces deux dernières citations sont de Schultz. =' o II importe [ici] de combattre une erreur tellement accréditée qu'elle n'a soulevé aucune objection chez les différents historiens de la tapisserie. Tous l'acceptent sans songer à la contrôler ou à la discuter, et sont amenés à assigner au travail de la haute lisse une origine bien antérieure à la date à laquelle elle apparaît pour la première fois.... Il est à peu près établi que l'usage de revêtir les murs des églises de riches étoffes décorées d'ornements et de personnages remonte aux premiers siècles de la monarchie française; mais il s'agit très probablement d'étoffes brochées ou enrichies de dessins brodés à l'aiguille. Tous les monuments d'une époque reculée qui existent encore ' Tiennent confirmer cette hypothèse, tandis qu'on ne pourrait citer un seul fragment de tapisserie phofrehent dite remontant au xn* siècle ou même au xm". Le tenue de « tapisserie de llaycux », sous lequel est connue et cilée la fameuse broderie qui retrace la conquête de l'Angleterre par les Normands, a contribué à accréditer l'erreur que nous coin-

même lieu de protester ici, fort énergiquement, contre une erreur qui est commune à tous les historiens de la tapisserie. En réalité, il n'y a pas eu chez nous de haute lisse avant la fin du xm" siècle, et c'est en 1302 seulement que nous en trouvons la première mention officielle1. Les Orientaux importaient chez nous, aux xu* et xiii° siècles, des tapis veloutés, des tapis à haute laine qui étaient

Flg. 103, La première tapisserie de la grand'salle : « La colère d'Ogier •. — Composition de Luc-Olivier Merson. (V. p. 610.)

d'un prix élevé, et il est certain que cette fabrication des tapis saracenois 2 était fort habilement imitée par des maîtres et ouvriers français, lorsqu'ils se constituèrent en corporation dès le temps de Philippe Auguste. Mais il y a loin de ces saracenois et de ces veloutés à nos vraies tapisseries de haute lisse, qu'il ne faut même pas essayer de leur comparer. Quant aux produits des tapissiers

battons. » (J. Guiiïrey, Histoire générale de la tapisserie, Tapisserie française, p. 5.) = Hd., Ibid. ,p. 6 : «En 1302, la corporation des Haulelisseurs était de création toute récente. » —.* « Ce terme de tapis saracenois semble indiquer l'imitation d'une industrie orientale. Qu'elle ait été introduite en France (comme le prétendent certains historiens) à lasuite de l'invasion des Sarrasins arrêtés à Poitiers par Charles Martel, ou (ce qui parait plus plausible) qu'elle ait été rapportée de l'Asie par les croisés, cette industrie se borna d'abord, très probablement, à la copie des tapis syriens ou persans. Or les tapis dont les Orientaux ont de tout temps fait usage et dont le mode de fabrication, pas plus que de décoration, n'a changé depuis des siècles, sont ces tapis à haute laine que nous nommons tapis veloutés ou tapis deSmyrne.Les tapissierssarrasinoisdu moyen âge auraient

PENDANT LA BATAILLE. — l'OMFLAMMK (P. 754)

Une bataille n'est alors qu'une suite de duel*; mais, quand l'Oriflamme est là, elle devient le centre ardent de la lutte.

Dans un des plus célèbres combats qui aient été livrés sous les murs de Rome,

l'Oriflamme avait été confiée a Alori de Pouille, qui, devant de trop nombreux

ennemis, prit peur et recula. Les chrétiens plient, la victoire est perdue. C'est alors

qu'Ogier se jette sur Alori, lui assène un coup de poing sur la face, lui arrache

urne et se lance avec elle au milieu des Sarrasins, qui sont enfin vaincus-

Il est peu de batailles où l'on n'ait à mentionner quelque épisode de ce genre au sujet de l'Oriflamme, de l'enseigne du Roi ou du Dragon, qui étaient de véritables drapeaux, comme les nôtres. [Ogier, éd. Barrois, v. 468 et suiv. : Épopées françaises, 2» éd., t. Il, p. 57.)

6X18 Composition d' Edouard Zier

nationaux ou nostrés, ce n'étaient que des étoffes de laine* et il suffit, je pense, de les signaler comme telles.

Comme la tapisserie de Bayeux, qui appartient aux dernières années du xj' siècle ; comme certaines tapisseries d'église que l'on attribue aux deux siècles suivants, les tapisseries qui ornent la salle de notre baron ne sont que des broderies tracées a l'aiguille

Fif . IM. La féconde tapisserie de la grand'salle. - l.e nain Oberon el Haon de Bordeaux. Composition de LaevOUvIer M-'ison. (V. p. 610.)

sur des pièces de toile, et l'on ne peut, sans un aveuglement absolu, y voir des dessins tissés. Un de nos poèmes (il est de la seconde moitié du xiu* siècle) confirme cette doctrine en un passage dont on n'a pas encore tiré parti. Lorsque l'auteur de Dueves de Commarchis décrit la tente de la belle Malatrie, il ne manque pas de nous parler de ces tapisseries où sont représentées les estoires anciennes et tout H vies Testamens, « despuis que li déluges fisl tout le mont

donc fabriqué des tapis veloutés. » (Id. Ibid., p. 6.) =' A côté des tapissiers sarrazinois, il existait dis le règne de Philippe Auguste une industrie de tapissiers nostrés, dont les statuts sont reproduits dans le Livre des Métiers d'Ktienne Boileau. M. J. Guilfrev établit aisément que « nostrés » signifie « indigènes » (Cf. le Glossaire de F. Bonnardot, p. 76, au mol nostré) et que les produits des tapissiers nostrés n'étaient, en effet, que des étoffes de laine (Ibid., p. 6). En résumé, il faut distinguer trois groupes de tapissiers durant le moyen âge français : les tapissiers sarradnois el les tapissiers noslrez, dont les statuts remontent à la fin du xiie siècle, et les haulelisseurs, « qui étaient de création

noiïcr* ». C'est fort bien, mais le poète nous apprend très nettement que tout ce travail a été fait a l'aiguille. La cause est entendue et la lumière est faite,

Entre leurs deux jolies bordures de fleurs de lis et de roses, que représentent les tapisseries de notre salle, et quelles histoires y peut-on lire? Sur les deux petits côtés du rectangle, aux deux bouts de la salle, deux de ces tableaux, dont la coloration est toute fraîche, figurent le fameux épisode d'Ogier qui, sur le point de tuer le fils de Gharlemagne (malgré les prières de tous les barons de France), a soudain le bras arrêté par un Ange*, et le joli conte du nain Oberon devant qui s'enfuient, effarés de terreur, le pauvre Huon de Bordeaux et ses treize compagnons3 ». Mais tout le reste de nos tapisseries est consacré à une seule histoire que nos pères croyaient « aussi vraie qu'un sermon' ». Ce n'est pas cependant un fait historique, comme à Baveux; ce n'est ni la conquête de l'Angleterre, ni celle du Saint-Sépulcre; mais c'est l'aimable et touchante légende d'Amis et d'Amile, de ces deux amis incomparables qui ont charmé le regard de tout le moyen âge, comme Oreste et Pylade avaient jadis charmé le regard de toute la Grèce. Quelques inscriptions, en lettres capitales et onciales, expliquent sommairement le sujet de chaque tableau. Ces commentaires, d'ailleurs, ne sont pas nécessaires, et tous nos convives comprennent. Il y a longtemps qu'ils possèdent ce récit dans leur entendement ou plutôt dans leur cœur, et ils étaient tout petits enfants, presque aux bras de leurs nourrices, quand on leur a raconté, pour la première fois, les principales péripéties de cette attendrissante histoire. C'est d'abord, en une seule et même heure, le baptême de nos deux amis, dont le pape « Isoré » veut être à la fois le parrain5; c'est ensuite leur première rencontre et leur première entrevue, après quinze ans de séparation, dans un pré tout fleuri sicom eF

toute récente en 1302. » Rien n'est plus clair. = * Li très... — Esquartelés estoit, et eh chascun quartier — Ot ouvré a l'aguille (mentir ne vous en quier) — Estoires anciennes don tans roy Manecier; — Tout li vies Testamens i ert fais à or mier — Despuis que li deluges flst tout le mont noiier. — Es bordeùres erent fleur de lis et rosier. (Bueves de Commarchis, v. 2344-2349.) =2 Ogier, v. 10848-11038. = 3 Huon de Bordeaux, v. 3266. = 4 AmiselAmiles, v. 5, 6. =s En une nuit furent-il engendré — Et en un jor baptizié et levé — Et lor parrins qui ot non Yzorez — Fu apostoiles de Romme la cité. {Amis et Amiles,

mois d'esté1. Or ils se ressemblaient tellement de la bouche, dou nés et de tout le visage, que nul homme n'aurait jamais été capable de les distinguer l'un de l'autre, et il y avait là (c'est certain) un vrai miracle de Dieu. Cependant le pauvre Amis devient soudainement lépreux; il est chassé par sa femme, abandonné par le monde entier et, dans ce délaissement universel, son petit Girard, son fils, est le seul qui lui demeure fidèle*. Or un Ange lui apparaît dans la lumière : « Tu ne guériras, lui dit-il, que si « ton ami consent à laver ton pauvre corps avec le sang de ses « propres enfants. Tu ne vivras que s'il les tue \ » L'autre les tue, et c'est le sujet de notre quatrième tableau. Au seul contact de ce sang libérateur, la lèpre d'Amis s'efface et disparaît. Mais Dieu, qui n'avait pas accepté le sacrifice d'Abraham, récompense

t. 22-25.) = «Amis regarde devant lui : il a vu un pré qui était tout en fleurs comme aux mois de l'été, et au milieu se tenait le comte Âmile. Jamais il ne l'avait vu auparavant, mais il le reconnut bien aux bonnes armes dont il était revêtu et à tout ce qu'on lui en avait raconté. De ses éperons d'or il broche son cheval. Il se précipite du côlé d' Amile; celui-ci l'avait déjà avisé, le voit, le reconnaît, se tourne vers lui; et les voilà qui s'embrassent si fortement, qui se baisent et s'étreignent avec une si énergique tendresse que peu s'en fallut qu'il ne fussent étouffés et n'en mourussent. Ils en rompent leurs étriers, et tombent sur le pré. Ils vont, enfin, ils vont parler ensemble. * Les deux Comtes sont assis au milieu du pré. Dieu n'a pas fait un homme qui ne fût ému de les voir ainsi se conjouir et s'embrasser: « Par le saint nom de Dieu, a dit le comte Amis, j'ai grande douleur de « vous avoir si longtemps cherché. Il y a sept ans passés que je n'ai cessé de courir le « pays, demandant pai tout votre nom et m'enquérant de vous. — Beau doux compagnon, « répond Amile, il y a sept ans aussi que je vous cherche. Puis donc que Dieu nous réunit i ici, nous irons ensemble à la cour de Paris. Le Roi a guerre: s'il veut nous retenir, je « serai votre homme, votre vassal, votre conquit. Car, en vérité, je vous trouve très beau. » *Les deux comtes sont tous deux assis sur l'herbe, et se font mutuellement serinent d'amitié. Puis, les deux barons ont remis les selles de leurs chevaux; dans leurs mains ils tiennent leurs épées nouvelles, et les voilà qui traversent les délilés et les villes : point ne s'arrêtent avant Paris. (Ami* et Amiles, v. lt>9-203.)r= * Girard et ses deux compagnons vont regarder Amis à son hôpital. Ils lui présentent de l'eau, et le font laver. Girard, le bon damoiseau, sert son père. « Mangez, mangez, beau père : j'ai bien tardé à

• venir, mais j'en prends à témoin Dieu qui fut mis en croix, il ne m'a point été possible

• de vous visiter plus tôt. »Et Girard, le damoiseau de sens, lui raconte comment, dans le palais, sa mère l'a traité. Le Comte l'entend, et commence à pleurer. Son fils lui baise et la bouche et le nez : « Retirez-vous de moi, dit le Comte. La maladie dont je suis frappé est a l'ob- « jet d'un tel dégoût dans tout le monde, que personne ne me rencontre sans se détourner,

• de peur de sentir mon haleine. — Que dites-vous là, dit l'enfant. Quant à moi, votre

• chair ne me dégoûtera jamais. Au contraire, elle me semble toute saine, toute suave et

• douce. Et par l'Apôtre cui Diex donna bon gré, si je vous vois partir d'ici, j'irai avec vous, et € ne m'en retournerai pas sans vous. Vous ne trouverez pas de plus loyal compagnon. Au « nom de Dieu, je demanderai du pain pour votre vie. Oui, bien volontiers je le ferais. — « Fils, un jour je m'en irai d'ici, mais ne sais quand. Pour vous, restez : vous serez chevat lier et garderez votre terre et vos fiefs. » Girard s'en va, quand son père eut mangé [Amiset Amiles, v. 2284-2319.)= » Ami» et Amiles, v. 2793 et suiv.

celui d'Amile, et ressuscite les deux petits qu'il rend aux baisers de leur mère1. Voici cependant que le ciel s'assombrit, une fois de plus, au-dessus de ces incomparables amis. Comme ils reviennent du saint pèlerinage de Rome, ils sont un jour rencontrés par le terrible Ogier, par ce farouche ennemi de Charlemagne, qui, en haine du grand empereur, les assassine lâchement s. On les enterre en deux tombeaux, à un arpent de distance l'un de l'autre. Mais, ô prodige, ô triomphe de l'amitié, les deux corps se rapprochent miraculeusement l'un de l'autre, et viennent se placer côte à côte dans leurs cercueils 3. Les Grecs n'auraient pas trouvé ce dernier trait ; notre dessinateur en broderie l'a figuré, d'une façon naïve et saisissante, dans le dernier compartiment de sa longue tapisserie. C'est lugubre et vivant.

Avec la double parure de ses courtines en soie d'Orient et de ses tapisseries historiées, notre salle est déjà charmante ; mais elle est encore, tout comme la chambre à coucher, jonchée de fleurs et de feuillages ; on y sent l'odeur fraîche de la menthe, et l'on n'y marche que sur des glaïeuls et des roses'. Notre chevalier ne s'est pas encore montré satisfait d'un luxe aussi gracieux, et il vient de réaliser un désir que sa femme avait depuis longtemps. Les fenêtres de sa salle étaient seulement garnies de verre blanc ; mais il a voulu qu'elles ressemblassent à celles du moutier voisin, et a fait venir un verrier qui lui a déjà fermé trois de ses fenêtres avec de véritables vitraux, où le rouge, le bleu et le vert scintillent au matin comme des rubis, des saphirs et des émeraudes. Elles représentent saint Pierre avec deux énormes clefs

* Amis et Amiles, v. 2952 et suiv. On trouvera dans nos Epopées françaises, 2' éd., I, p. 479- 483), une traduction complète de cedramatique épisode. =s Ogier, v. 5892 et suiv. =5 Ibid., v. 5943-5947. * Nous avons pris ici pour type l'histoire d'Amis et d'Amiles; mais il est question, dans nos chansons, de beaucoup d'autres sujets de tapisseries. Dans Bueves de Commarchis, ces tapisseries représentent des amours dépucelles et de chevaliers : Chascune a son ami dont fait sa volonté. — Là parolent ensemble de flors et d'amisté. (Éd. Scheler, y. 136-137.) Surjes murs du palais du Pape on trouvait, s'il faut en croire une des rédactions de Maugis (Londres, Brit. Mus. 16, G. I, xv* siècle), une suite de tapisseries où étaient figurées toutes les aventures des quatre fils Aimon. D'après les Nerbonesi, d'après cette imitation italienne de notre geste de Guillaume, les tapisseries qui ornent la piazza di Parigi composent, par leurs sujets, une véritable encyclopédie historique : 1° Histoire de l'Ancien Testament ou des Juifs ; 2" Histoire de la Foi chrétienne ; 3° Histoire des peuples infidèles (les Sarrazins); 4° Histoire des peuples chrétiens. (/ Nerlonesi, éd. Isola, t. I, pp. 359-359.) On pourrait aisément multiplier ces exemples. =* Charles fu à Paris en la soie jonchée. (Renaut

à la main ; saint Etienne, une couronne de pierres autour du front (les pierres mêmes qui avaient été l'instrument de son martyre et qui se sont changées pour lui en diadème et en nimbe) ; saint Jean, enfin, tenant à la main un calice d'où sort un petit serpent, figure de ce poison subtil avec lequel le grand prêtre de Diane avait voulu empoisonner le saint Apôtre. Ces trois fenêtres projettent dans la salle de beaux rayons de toutes couleurs ; mais il reste à faire la quatrième, consacrée à saint Martin', et le verrier a demandé au seigneur la permission de ne pas interrompre son travail durant le repas. 11 est là, à l'œuvre.

Sur une longue table, il a pris soin d'étendre une couche de craie, et c'est là-dessus que, d'une main hardie, il dessine le « sujet » et les bordures de sa future verrière. Or, ce sujet

, , 1 . Fig. 10**. Une tête «le Christ en un Tltrail An xit« siècle

Cl CeS DOrdureS dOlVent être («'■Ho*"'» de M- Gèrent»), d'aprei on ilrs.in «le Vlollel-le Due,

Dictionnaire tfArcaittclurt, IX, p. 413.

exécutés avec un certain nombre de morceaux de verre de couleur, qu'un ouvrier spécial assemblera plus tard avec des plombs. Il s'agit en réalité de fabriquer une mosaïque transpapente. Donc, sursacraie, notre dessinateur doit indiquer et indique en effet, d'un doigt sûr, la forme bien arrêtée, la dimension précise et l'exacte coloration de chacun de ces morceaux de verre, dont l'heureux assemblage va tout

de Montauban, p. 21, v. 32.) Etc., etc. On étendait aussi, par terre, des étoffes de soie : «Là vous auriez viules étoffes neuves de soie étendues sur le sol. «(GiraHdeRoussitlon, Irad. P. Meyer.p. 6,§ 13.) Il convient d'ajouter qu'il est ici question du palais de Conslanlinople. = ' Nous n'avons point de preuve « mathématique >< de cet emploi des vitraux dans les chambres ou dans les salles de nos châteaux; mais cet emploi est plus que probable: « Le Roi (est-il dit dans Girarl de Roussillori) entre dans sa chambre, qui est telle qu'on n'en "fil jamais. Elle est voûtée et toute revêtue de précieux métal et décorée symétriquement

Page 1