PEKDANT LA BATAILLE. — LA CROIX MIRACULEUSE (P
Au milieu de l'armée chrétienne, Turpin porte le bois de la vraie croix, qui, tout s coup, jette des rayons et devient resplendissant. Les païens sont épouvantés , les Français seront vainqueurs. (Atpremont, Bibl. Nat., fr. 25529, f» 65, v°.)
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raisse cette histoire', on ne l'écoute guère et la plupart des couvives s'occupent à causer d'armes, d'amours, de chiens, d'oiseaux et de tournois*. Quelques-uns s'amusent à énumérer les différentes façons d'exprimer énergiquement leur mépris pour leur prochain, et jouent à un petit jeu fort divertissant que l'on pourrait renouveler du moyen âge : « Je t'estime autant que le quartier d'une noix. — Et je fais autant de cas de toi que d'un œuf de caille. — On ne t'achèterait pas pour le prix d'une échalote et tu ne vaux pas un denier, un besant, une maille, un angevin, un parisis. — Tu ne vaux pas un gant, une botte, un soulier, un fromage, une pomme, une feuille de menthe, une aillie. » Ces petits jeux5, toutefois, sont dangereux et peuvent mal tourner. L'hôte veut imposer silence à ces bavards, et n'y parvient guère. Les onzième et douzième mets paraissent et réussissent.
Fouaces et gâteaux de toutes sortes, tartes et gaufres, oublies et roiissoles, setnineaux et sameles1, toute cette pâtisserie un peu lourde est étalée victorieusement sous les yeux de nos barons qui ne lui font qu'à moitié fête. Ils attendent mieux. Mais qu'attendent-ils? Vous ne le devineriez jamais, délicats mangeurs de notre temps, lecteurs de la Physiologie du goût, estomacs difficiles, palais fins. Ces rudes convives qui ont englouti tant de gros morceaux poivrés et tant de viandes pimentées, vous vous imaginez peut-être qu'ils rêvent de se rafraîchir avec quelques fruits de la saison, acides ou sucrés, pleins d'eau, juteux, exquis. On leur sert (sans parler du fromage qu'on ne tenait pas, je pense, en grande estime)
* Les lignes qui précèdent sont le résumé très bref du principal épisode de Macaire (v. 839-1129). = * De maintes causes ont parlé. — D'armes, d'amours, de chiens, d'oisiaus, — De tornoiemens, de combiaus. (Chatlelain de Coucy, v. 462 et suiv.) = J Tous ces mots, sans en excepter un, sont employés dans nos textes romans en qualité de négations explétives. Voy. l'intéressant travail de Sweighaeuser : De la négation dan» le» langues romane*. = *a. i Gâteaux » en général. « Gâteaux déforment buleté », etc. (Gui de Bourgogne, v. 42; Ogier, v. 6061; Gaydon, v. 9951; Elie de Saint-Gilles, v. 1059). Etc., etc. b. Fouace* « quatre fois buletées ». (Alitcans, v. 3010, 3122, 3125.) c. Tarte*. (Chevalier as deusespéet, v. 8615, 8616; Eutlache Le Moine, v. 1825, 1827. Cf. la Déclaration de l'une des quatre serrantes de sainte Elisabeth : Tarlulse cum melle conditse, et la définition suivante empruntée aux i Gesta abbatum Uorti Sanctae Mariae » ; Torla, panit piperata et mellita. C'est du pain d'épices). d. Gaufres. « Pierre va loger la nuit chez Aimenon... qui lui donna... du piment, du vin, des gaufres et du biscuit. » (Girart de Roussillon, trad. Paul Meyer, p. 131, § 256. Cf. Eutlache Le Moine, v. 1825). e. Oublie* (Flore et Blanche/lor, v. 5187). Etc., etc./. Routtole* (Aliscans, v.5803 et 3877). g. Semineaux (Ogier, v. 6060). *. Sameile* (Eutlache Le Moine, v. 1825). La plupart des citations qui précèdent sont' dues à Schultz (I. 1., 1. 1, p. 291).
des pommes, des dattes, des figues, des pommes grenates'; mais ils n'y touchent que du bout des dents. Pas n'est besoin, vous le pensez, de leur parler de châtaignes bouillies ou cuites en braise*. Non, non, leur palais est en feu, et ils ne songent qu'à l'embraser davantage, afin de boire plus longtemps. Ce qu'on n'imagine pas aujourd'hui sans quelque peine, c'est qu'ils se font alors (quel dessert!) apporter et servir les plus violentes épices, des noix muscades, des clous de girofle, du gingembre et du poivre5. Ils sont pourtant saturés, imbibés, pénétrés de poivre; mais il leur en faut encore, et ils n'en ont jamais assez. C'est le moment que l'on choisit pour leur offrir certaines potions à moitié pharmaceutiques qui sont elles-mêmes formidablement épicées, gingembrées et poivrées, et que l'on appelle des laituaires1. C'est roidc, mais cela fait boire.
Que boivent-ils?
Il serait ici superflu et presque honteux de faire halte dans les pays de la bière8 et du cidre6, et nos barons ne boivent que du vin. Ils en boivent beaucoup, et ont pour l'eau quelque horreur
« Perceval, y. 4505; Gilles de Chin, y. 591 ; Châtelain de Coucy, y. 475, cités par Schultz, I, p. 293. Etc., etc. — En ce qui concerne « le fromage », il est question, dans Garins le Loherain, de « fromages de berbis » (I, p. 205) ; dans Erec, de « gras fromages de gayn » (v. 3112); dans Guillaume de Dôle, « de fromages et cras et sains de la vivière de Clermont (Romwart, 586). Etc., etc. = * Aimenon donna à Pierre, ce soir-là,... des châtaignes cuites en braise et d'autres fruits (Girart de Roussillon, trad. P. Meyer, p. 131, § 256). = s Quant ont mangié, par grant déduit, — Nois muscades en mu de fruit, — Clous de girouftes et citonal,... — Puis boivent, tables ont ostées. (Perceval. v. 25255.) La Contesse fait aporter — En lid de fruit por de porter — Clous de girofre et nois muscates, — Dates, fighes, pommes grenates. (Gilles de Chin, y. 591.) Cf. un passage de Perceval (y. 4503 et ss.), plein de détails précieux et d'obscurités où il est difficile de porter la lumière. Pour tout ce qui précède et ce qui suit, voy. Schultz, I, p. 295, note 1, etc. = * Laituaires aporter font — D'espices et de gingebras. (Durmars, v. 6356.) Et laituaires en la un. (Perceval, voy. 4505.) V. dans Ducange, au mot Elccluarium, un texte important où l'on voit que l'on buvait les laituaires « pour s'exciter encore à boire » : Parasti species vel electuaria, non causa medicine, ita ut vinum tibi melius saperet et ad-bibendum te fortius incitant. (Statuta Ecclesiae cadurcencis, ann. 1289.) = 5 Ces pays n'étaient pas exactement ceux où l'on boit aujourd'hui la bière au lieu de vin. Dans une partie de la Champagne, dans le Perthouis, il y a, aux xi* et xu" siècles, une quantité considérable de brasseries (cambse), ce qu'attestent le polyptyque et le cartulaire de Montierender. A côté de la « cervoise » proprement dite, il est question, dans quelques textes (Berle aux grant pies, éd. Scheler, v. 743; Guiart, y. 1054, etc.), de la godale, qui était tout simplement, suivant Schultz, c une espèce de bière plus forte » et peu claire. Les poètes anglonormands ont chanté la « cerveyse » : Lxtabundus or i parra. — La cerveyse nos chauntera : Alléluia. (Histoire littéraire, XXIII, p. 494.) = 6 Quand Guillaume^ermite, donne à boire à son hôte : Li quens^ li done à boire à son couchier, — A un henap qui tint dem selier, — D'un gentil sydre qu'Enseïs ot molt chier. (Moniage Guillaume, Bibl. Nat., fr. 774,
dont ils ne veulent pas guérir. Leurs hanaps sont vastes, et il est de règle en France, il est d'étiquette et de bon goût qu'à chaque mets on les doit remplir jusqu'au bord1. Quand le vin est de ceux qui montent e/' cief*, c'est excessif1 et périlleux; mais tant pis pour les imprudents. Il en est qui, comme le roi Philippe Auguste, ont reçu de leurs médecins l'ordre exprès de ne boire leur vin qu'avec de l'eau : « Vous nous permettrez bien, ont-ils dit à leurs mires, de boire le vin d'abord et l'eau ensuite. » Mais dès qu'ils ont avalé le vin, ils repoussent l'eau, disant : « Je n'ai plus soif. » Encore s'ils buvaient le vrai vin de Dieu, le vin naturel, le vin tel qu'il sort du pressoir. Mais, hélas! suivant en cela les déplorables traditions de l'antiquité, ils gâtent très souvent leurs meilleurs crus par d'horribles mélanges. S'ils condescendent à boire simplement leurs vins de récolte, leurs vins sur lie1, c'est dans la vie de famille, c'est dans les humbles repas de tous les jours. Mais, dans leurs grands festins, fi donc! Au vin naturel, au vin en un seul mot, on préfère alors le piment, le claré, le
P217, V). Cf. Perceval, v. 2965, 16924, etc., et le livre de Léopold Delisle : De la condition de* clauet agricole* (p. 471 et suiv.). « U est permis de supposer qu'à ces époques reculées le cidre était de qualité très inférieure... En effet, pour les légendaires, l'usage de cette boisson par leurs frères est une preuve de leur austérité et de leur mortification. » = 1 Seignor, a chascuk mes qu' as tables portkrés, — Si expiés les hanas, les coupes et les nés, — L'une fois de cler vin et l'autre de claré ; — Tierce de bougleraste, la quarte d'ysopé. [Renau* de Monlauban, p. 313, v. 9-12.) = 'Très par matin fu ivres, si ot mangié — Et le fort vin beû qui monte el' cief. (.4«'o/, v. 2867, 2868). = * Petit menga, mais moult ben but Ogiers. — De vin a but plus de plain un sistier. {Ogier, v. 6065, 6066.) Lors li a ou le vin plain un pot aporlé — Et un beuap parfont de fin or esmeré — Et Do a pris le vin, si l' i a tout versé. (Doon de Maience, v. 9378-9380.) Etc., etc. * Les femmes mettaient de l'eau dans leur vin (Berle au* grant piét, éd. Scbeler, p. 50, v. 1361), et les barons aussi, quelquefois. Voy. la jolie anecdote, si bien racontée par Etienne de Bourbon (éd. Lecoy de la Marche, p. 245, note), sur l'amour de Philippe Auguste pour le vin pur : Febricilans [Philippus] sitiebat vinum, quia nolebat sibi ministrare physicus sine aqua. Tune ait : i Saltem velitis quod primo bibain vinum; post aquam. » Et concessit. Quo hausto, noluit aquam bibere, dicens : Non sitio. = *Les qualités que nos pères demandaient à leurs vins étaient, d'après nos textes : la force, la limpidité, la fraîcheur et surtout la vieillesse : Girars lor donne à boire et à mengier — Et pain et char et claré et vin viez. {Jowdains de Blaivics, v. 60, 61.) Cf. Floovanl, v. 1011; Priie d'Orange, v. 355; Gaufrey,y. 6940; Renaus de Montauban, p. 315, v. 15; Jérusalem, v. 5421 (où il est question de bon vin ferre); etc., etc. * On rafraîchissait le vin à la glace (Flamenca, v. 916). * Le vin cuit, enfin, parait avoir été l'objet d'une estime particulière : Aiinenon, dans Cirait de Roussillon, offre au messager Pierre « du piment, du vin, des gaufres et du biscuit, et pai-dessus tout cela, d'un fort tin cuit ». (Trad. Paul.Meyer, p. 131, § 256.) Voy. dans Schultz (1, p. 296-500), qui a énuméré d'après les textes allemands et romans (surtout d'après la Bataille des vins d'Henri d'Andeli), les crus qui étaient les plus célèbres au moyen âge. On n'est pas étonné d'y trouver le groupe des vins de bourgogne (Beaune, Tonnerre et surtout Auxerre) ; ni le
Già LA VIE DOMESTIQUE DU CIIEVALIEU.
bouglerastre et Yhysopé. Tous ces breuvages ne sont, à vrai dire, que d'horribles drogues'. Le piment est un vin épicé et parfumé'; le claré est une composition de vin, de miel et d'aromates3, le bouglerastre' n'est qu'une espèce d'hydromel au vin, et Yhysopé*, sur lequel nous n'avons aucun détail, n'est sans doute que du vin où l'on a fait infuser quelques plantes aromatiques. Je passe sous silence le moret' et d'autres liqueurs du même goût. Bref, dans la plupart des vins on fourre alors des épices ou du miel. Le miel et le poivre, le poivre et le miel, on ne sort pas de là. Pour se rafraîchir des viandes poivrées, on boit des vins poivrés. Il me plaît à penser que nos barons daignaient cependant laisser quelque place, dans leurs pauvres estomacs pimentés, aux boissons naturelles, aux vrais vins vieux, voire aux vins cuits, et surtout à ces nobles crus qui furent si légitimement célèbres au moyen âge, aux braves vins de Beaune et d'Auxerre, de Bourgogne et d'Anjou, de Chypre et de Malvoisie. J'aime à croire que ceux-là, au moins, on ne les déshonorait point par ces odieuses sophistications sucrées ou poivrées, dont la seule pensée révolte le goût et soulève le cœur.
groupe des vins de Bordeaux, plus faiblement représenté par le « Saint Melyon » ; ni les vins du Cher, ni ceux de la Champagne (Châlons, Épernay et Sezanne) ; ni les vins d'Anjou et de Poitou ; ni ceux d'Orléans, du Nivernais et du Bourbonnais ; ni ceux de Lassay dans le Maine; ni ceux de Narbonne, de Carcassonne, de Béziers, de Montpellier et de la Provence; mais on est plus surpris d'y retrouver ceux du Mans, d'Argences en Normandie et d'Argenteuil près de Paris. = • Henas prent, grans par mesure... — Nois muguetes et citoal — Clox de girofle, garingal — El autres espices i misl. (Dolopathos, p. 83, v. 11, cité par Schultz, I, 304, 506.) = * Le piment (vinum pigmentatum) est très clairement défini dans les Statuts de Cluny que cite Ducange en son Glossaire, au mot Species : « Statutum est ut au ohni helus ac specierum cum vino confections quid vulgari nomtkb pigmentum vocatur... fratres abstinerent ». Cf. Sainte-Palaye, Mémoires, I, p. 45. C'est dans ce sens qu'il faut comprendre la note de P. Meyer en son Girart de Roussillon (p. 70) : <( Le piment est une boisson épicée et sans doute parfumée ». * Pour faire du piment, deux opérations étaient nécessaires : 1° Sucrer le vin avec du miel; 2* Ajouter au vin sucré des épices, noix muscades, gingembre, girofle, qu'on laissait infuser dans la liqueur. = * a Claré est une composition de vin et de miel. » Somme rurale de Bouteiller, tit, 35, p. 253 ; citée par Sainte-Palaye {Mémoires, I, p. 45). Le « claré » suivant Wackernagel, résumé par Schultz (I, p. 305), différait essentiellement du piment en ce qu'on ne laissait pas les épices dans le vin et qu'on clarifiait ce vin avec le plus grand soin. On mettait des épices en poudre, avec du sucre ou du miel, dans un sac de toile, et l'on arrosait ce mélange avec du vin, jusqu'à ce que la liqueur eût pris la force suffisante. Cette boisson était très forte et montait facilement « el' chief ». = * Renaus de Montauban, p. 304, v. 12; p. 313, v. 15 Chronique des Ducs de Normandie, v. 14946; Flore et Blancheflor, v. 1625, etc. = • Renavs de Montauban, p. 315, v. 12. =9 Perceval, v. 4511; Dolopathos, v. 98. Le moret est une liqueur qui se faisait avec des mûres, comme Yhysopé avec l'hysope, les roseiz avec les
Ce qu'il y a de plus aimable dans un repas, c'est d'y être bien servi, sans avoir le loisir de s'apercevoir qu'il y a un service et des servants. Nos pères étaient, à cet égard, aussi bien et mieux partagés que nous ne le sommes et que nous ne pouvons l'être. Deux groupes, que dis-je? deux armées de serviteurs s'empressaient, à l'envi, autour de leurs tables largement servies. Les uns jeunes, beaux, fiers de leurs vingt ans, splendidement vêtus de bliauts de soie dorée, couverts de fourrures de vair et d'hermine, tous fils de comtes et de princes, tous écuyers et damoiseaux aujourd'hui, mais tous appelés à être chevaliers demain1. Les autres vêtus d'habits plus sombres, et d'allure plus humble, véritables serviteurs, vilains ou serfs *. De même que, dans les batailles, les chevaliers formaient la première ligne et les écuyers la seconde ; de même, dans le service de la table, les damoiseaux formaient la première ligne et les meschins ou les sergents la seconde. Il y avait un perpétuel va-et-vient de la salle à la cuisine et de la cuisine à la salle. Plus les hôtes étaient constitués en dignité, plus les servants l'étaient*. Lorsque des comtes étaient à table, il n'y avait que des bacheliers qui s'estimassent dignes de les servir. Mais si c'était le roi, c'étaient des comtes. Et si c'était l'Empereur, c'étaient des rois. La hiérarchie
roses, les saugiez avec la sauge et les ceritiez avec les cerises (Schultz, I, p 306, note 1). = ' Dans les cours des rois ou des suzerains, ces « servants nobles » pouvaient même être quelquefois des bacheliers, des chevaliers: Fromondin sert et Mavoisin li beirs — Et avoc aus quarante bacheleir : — Tous li plus povres ot chastel à gardeir; — L'uns porte vin et li autres clarei, — Et li quars signes, et li quins bons lardeis, — Et li sisimes grues à graut plantei. — Li autres porte le blanc pain buretei. — Devant Gibert porte Fromont la neif : — Tute fut plainne de vin et de clarei. (GirbersdeMelz, Bibl. Nat., fr. 19160, p. 552.) Mesire Kés qui bel servoit — Quinze chevaliers i avoit — Qui estoient de sa maisnie. — Chascun tint la verge empoignie. — Tôt servoient ensemble o lui. (Durmars, v. 9765, cité par Schultz.) Mais le plus souvent, même à la table du roi, c'étaient de simples damoiseaux : Li damoisel, qui bien sont afaitie, - Parmi la sale tels cenz enveissiez — Vestuz d'ermine et de ver bien dongiez, — Tuit fil à contes et à princes preisiez. (Aapremont, éd. Guessard, p. 3, v. 40-46.) Les mes aportent et Bertrans et Richier. — Cil furent fil duc Naynmon le Baivier. — Et après euls tel quarante escuier. (Gaydon, v. P855 et suiv.) Voy. plus haut les textes que nous avons cités pour le service de la table mise et ôtée, etc. = * Atant ei les serjanz qui portent lo mengier; — Li uns porte un paon rosti, etc. (Parité la Duchesse, y. 2289). Voy. les textes accumulés plus haut sur le service des nappes posées et enlevées, etc. = » C'est le principe et la dominante de tout le système. Quand c'est Charlemagne qui est à table, il est servi par des Rois : Li rois Burnos le jor servi do vin, — De l'escuelle Drues le Poitevin. — Rois Salemons tint le jor le bacin. (Aspremont, éd. Guessard, p. 3, v. 80-82.) Quand c'est uir roi (ou un empereur autre que le grand Charles), il esl servi par des Comtes : Viviens sert de l'eve d'Aigremont l'alosez — EtOgier
féodale s'organisait de plus en plus, avec une régularité presque mathématique, et les auteurs de nos chansons nous montrent près de Charlemagne le roi Burnos qui sert le vin, le roi Salomon qui tient le bassin, et Dreux qui présente l'écuelle. Le spectacle de ces rois tendant à l'Empereur les belles co.upes d'or ou les beaux plats d'argent, ce spectacle serait fait, je pense, pour inspirer plus d'un peintre : il faudrait qu'il n'oubliât point les allées et venues des damoiseaux couverts d'étoffes voyantes, le brouhaha des sergents courant à la cuisine, les tables chargées de hanaps à moitié vides, le désordre des nappes, la mosaïque vivante que forment les convives, hommes et femmes, joyeux, riant, buvant, chantant, et le sourire un peu épais du seigneur, du maître du château qui est satisfait de tout ce tapage et se dit en lui-même : « Mon dîner était réussi. » Mais c'est ici qu'il est à souhaiter de ne pas être ingrat. Ce succès, à qui le doit-on? A ce gros homme, là-bas, qui circule autour des tables, qui commande aux valets et aux bouteillers, qui fait la grosse voix, qui envoie tancer le queux, qui surveille à la fois et le service des mets et le service des vins, qui veille à tout, qui pense à tout, qui est partout en
le Danois de l'gastel anpovrez, — Et Rolans lor aporle gélines et pastez, — Et danz Regniers de Gennes charz d'orz et de canglez, — Et don Gautier de Termes oisiax bien atornez. — Olivier sert du vin. (Simon de Pouille, Bibl. Nat., fr. 368, f» 141) : Quinze contes servirent qui sont de grant posnée. (Godefroi de Bouillon, y. 47. Cf. v. 224.) Les textes historiques surabondent ici autant que les poétiques. Devant le Roy (saint Louis) servoit dou mangier li cuens d'Artois, sis frères ; devant le Roy, tranchoit dou coutel li bons cuens Jehans de Soissons, etc. (Joinville, éd. Nat. de Wailly,Didot,1874, in-8°, p. 54.) Quand c'est un comte, il est servi par de jeunes nobles, aspirants à la chevalerie ou récemment chevaliers. Quand c'est un simple châtelain, il est servi par des écuyers ou des sergents, etc. Mais ces règles elles-mêmes n'ont rien d'inexorable, et il a toujours fallu se plier aux circonstances. Faute de comtes, les rois eux-mêmes se contentent de damoiseaux : faute de grives, on prend des merles. Puis on aime assez le service fait par des jeunes gens, et les rois le leur confient volontiers. C'est ainsi que le jeune Aiol sert au diner du roi (Aiol, v. 397b et suiv.) C'est ainsi que les tout jeunes fils de Renaud « servent devant le Roi de la coupe dorée » ; c'est ainsi que le roi d'Angleterre dit au fils du comte Witasse de Boulogne : « De ma coupe d'or fin à l'mangier servirés » [Godefroi de Bouillon, v. 839) ; et le jeune baron avait déjà élé appelé à exercer un jour les mêmes fonctions devant l'Empereur : Devant l'Empereor tint la cope dorée ; — Si assist devant lui la char et la pevrée — Et tailla d'un cotel dont l'alemele est lée. (Godefroi de Bouillon, v. 51-53). C'est ainsi que s'expliquent les mille damoiseaux du roman de Brut qui servent à Vmengier le Roi (v. 10743 et suiv.), et tant de milliers d'autres. Comme dernier détail, j'ajouterai (après Schultz) ces vers de Meraugiê de Portlcsguez dont je ne saurais, d'ailleurs, me porter garant, mais qui nous font assister à un charmant spectacle : « Costume estoit à si haut jour — Que les damoiseles servoient • — Devant le Roi : ja i esloient — Les plus gentes de la meison. — Li damoisel de grand renon — Servont devant lu Roïne (p. 54). * Deux fonctions l'emportent ici sur toutes les
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même temps. C'est le Sénéchal'. Tout dépend de lui. Le maître queux, c'est la lettre du repas ; mais le sénéchal, c'en est l'esprit, la grâce et l'ordre. Il ne le sait que trop, et s'en montre volontiers trop satisfait. Gros, important, superbe, il se donne encore plus de prix qu'il n'en a, et nos pères, qui étaient des rieurs, n'ont pas été sans rire de ce personnage à moitié comique. Ils en ont fait la caricature, et, ma foi, très spirituellement. Vous vous rappelez, n'est-ce pas? cet Hernaut-le-Roux, ce fils de Guillaume, .qui se déguise en sénéchal du roi et qui joue merveilleusement son rôle. Grossier, brutal, vaniteux, et plus insolent que nature.
La besogne du Sénéchal est rude, surtout quand le repas est long, et l'on comprend que le pauvre homme soit parfois impatient, bourru, colère. Il ne l'est, au reste, qu'avec ses inférieurs et se montre plat avec les autres. Le repas cependant touche à sa fin. Les conversations s'entre-croisent; on s'interpelle de table à table; on rit haut. Le tapage est tel qu'on n'entend plus ni l'orchestre des jongleurs que l'on a installé dans un coin de la salle, ni la voix des demoiselles qui ont bien voulu chanter durant le gala. Il ne faudrait pas nous flatter d'avoir inventé les diuers en musique : tous les peuples un peu délicats se sont donné ce plaisir, et nos pères le goûtaient fort1. Ce qui
autres : Trancher et ternir le vin. Une troisième s'y joint vu psu plus tard : tenir le bassin à laver. On les réserve aux plus hauts personnages ou à ceux que l'on veut honorer d'une faveur spéciale. De là de nombreux compétiteurs, des jalousies, des haines. La grande dispute qui éclate, le jour des noces du Roi, entre Garin et Fromont a pour origine la question de savoir « qui devait tenir le bacin d'or et offrir le vin ». (Garins le Loherains, t. II, p. 17, etc.) Quand Aiol fut appelé à servir le Roi au ditner, « Makaires de Losane en (u irés, — Quant il voit le valletsi amonté.» (Aiol, v. 3975-5970.) Etc., etc. Les hauts seigneurs abusaient parfois de leur pouvoir pour humilier un jeune vassal dans l'exercice de ces fonctions quelque peu domestiques. C'est ce qui arrive à Jourdain de Blaives, quand, le jour de Pâques, il présente une nef de vin au traître Fromont : Devant Fromont s'en va agenoiller. — De molt grant pièce ne la deingna baillier. — Jordain commence forment à anuier : — « Sire Fromont, nobiles chevaliers, — Molt fu bien drois que le vin preïssiez. — N'a si haut home en France le regnié, — S'il me veoit devast lui abaissié — Qu'il ne 1' preîst par aucunne pitié. — Prenoez la, sire, que Dex voz puist aidier. » Fromont lui répond par un coup de bâton en plein visage. (Jourdaintde Blaieies, \ . 821-829, etc.) = ' Le maislre tenetcal a apelé; —Si li flst le mengier bien conreer. (Aiol, v. 2111, 2112.) Cf., dans tous les romans d'aventures, le rôle du sénéchal Keu : Li senescax Kex avoit non. — Vestu d'un vermeil siglaton, —Cil servi à l'mangier le Roi. (Brut, v. 10741, cité par Schultz. Sous les ordres du « maître sénéchal » étaient placés des sénéchaux de second ordr (Renaus de Montauban, p. 118, v. 28) et des chambellans (Prise d'Orange, v. 171, etc. ^•Asseziotdespoons et des grues ; — Cil jongleor violent et taburuent. (Ami* etAmilc*,
Ci8 LA VIE DOMESTIQUE DU CIIEVALlEli.
nous semble moins heureux, ce sont ces tours que d'autres jongleurs et jongleresses exécutent alors sur la corde raide : cabrioles, culbutes, danses sur la tête, et le reste. On n'aime pas, en mangeant, à ressentir ces peurs que les saltimbanques provoquent. Cest renouvelé des Romains, j'y consens; mais ce n'est pas suffisamment délicat ni chrétien. A tous ces prodiges de la gymnastique, nos chevaliers préféraient les chansons que les convives devaient chanter eux-mêmes, à la fin du repas; oui, tous, l'un après l'autre et sans que personne, hélas! eût le droit de se soustraire à cette coutume solennelle. A travers tant de chansons (il y en avait nécessairement de toute nature et de toute couleur), il était bien difficile de ne pas commettre quelques maladresses, gaucheries et personnalités, ou de ne point s'aventurer en certaines légèretés de parole qui déridaient les vieux fronts, mais faisaient rougir les jeunes. Le premier qui se hasarde aujourd'hui à chanter est l'un de nos plus jeunes convives et qui s'est longtemps préparé à la cléricature : « Je ne « sais, moi, que des chansons latines. — Va pour le latin, mais « vous nous le traduirez. » Et il entonne à pleine voix la fameuse « chanson : « Meum est propositum in laberna mori : Mon vœu, « c'est de mourir en une taverne, avec du vin sur mes lèvres « mourantes. » Et l'un dé ses voisins chante après lui les autres couplets de la même chanson : « Tous les buveurs, dit-il, sont de « braves gens : Potalores singuli sunt omnes benigni. » Puis, d'une voix de tonnerre : « Aimons le bon vin, crie-t-il, aimons-le « par-dessus tout : Vinum super omnia bonum diligamus'. » Ceux qui comprennent applaudissent, et ceux qui ne comprennent pas, encore plus. « C'est à mon tour », dit un troisième, qui est d'aspect triste et s'apprête à partir en Terre-Sainte. Il prend un ton langoureux, et regardant sa voisine : « Mon départ de la triste « contrée — Où est la belle, m'a mis en grande tristesse, — Me « faut quitter la rien que j'ai le plus aimée — Pour servir Dieu
v. 1999, 2000.) Et quant on ot lavé, si s'asist au dingner. — Et puis ont commandé ménestrel à tromper; — Vielles, estrument commencent à sonner. {Brun de la Montaigne, v. 1805-1807.) Et tant com li mangier dura. — Une damoisele harpa — Notes et lais ri? oit plaisamment. (Durmars, v. 6349, cité par Schultz, I, p. 334.) Nous prenons à dessein ces trois exemples en trois cycles de nature différente, en trois œuvres de dates diverses. — ' l'ie laliu poems commonly altributed lo W aller Mapes, éd. Th.Whight, London, 1840,
« mon créateur. — Mais si mon corps va servir Notre-Seigneur, « — ie n'oublie pas mon bel amour'. » Une voix mâle répond à ce langoureux, et le rappelle à de plus fières pensées : « Qui « ne veut avoir vie honteuse, — Qu'il s'en aille en Terre-Sainte « d'un cœur gai et joyeux. — La mort là-bas est bonne et savou- « reuse; — Mais en réalité personne n'y meurt, — Et tous y « naissent à la vie glorieuse'. » A ces mots, un frisson d'enthousiasme parcourt toute cette assemblée de barons, que dis-je? de chrétiens. Quelques chevaliers pleurent, quelques dames pâlissent, et, pour les arracher à une telle émotion, il ne faut rien moins que les plaisanteries, un peu lourdes, chantées par un écuyer fort endetté : « J'ai mangé maint bon chaponnet. — J'ai e croqué maint rôti et maints gâteaux; — Mais si je pouvais trou- « ver un hôte, — Qui voulût bien me croire et me prêter de l'ar- « gent, — Je me plairais à faire un long séjour auprès de lui3. »
in-4% pp. xix, xit et 70-75. = » Cardon de Croisilles, couplets cités dans Y Histoire littéraire, XXIII, p. 556, 557.) Cf. le couplet suivant : «0 Dame, en qui est ma mort et ma vie, — Je vous quitte, plus dolent que je ne le dis. — Puis donc que vous avez mon cœur en votre baillie,
— Gardez-le bien : sinon, ce serait me trahir. — Dieu ! où irai-je? Ferai-je noise ou cri, — Lorsqu'il faut me séparer de mon propre cœur. — Et le laisser à celle qui n'a jamais voulu me donner un morceau du sien. » = * Quenes de Béthune. Cf. le chant suivant, qui aurait pu être chanté à notre dîner, et qui est exactement de l'époque où nous le plaçons : Nul ne saurait, de mauvaise grâce, — Faire ni chanter une bonne chanson, — Et c'est pourquoi je ne le voudrais point tenter. — Et cependant je vois la terre d'outremer — En si grand péril et balance, — Que je veux chanter, en priant le roi de France — De n'en pas croire les lâches et les vilains — Et de se mettre à venger la honte de Notre-Seigneur. — *Àh! gentil roi, quand Dieu vous fit croiser, — Toute l'Egypte redoutait votre nom. — Vous perdez tout quand vous voulez laisser — Jérusalem en captivité. — Lorsque Dieu vous choisit et vous fit le ministre de sa vengeance, — C'est afin que vous donniez preuve de votre puissance, — C'est afin que vous vengiez les morts et les captifs — Qui ont reçu la mort pour vous et pour Dieu. — *Roi, si vous vous rembarquez de suite, — La France, la Champagne, le monde entier dira — Que vous avez attristé votre gloire, — et que vous avez gagné moins que le néant, — Car des pauvres prisonniers qui souffrent tant — Vous deviez avoir souvenance, — Vous deviez poursuivre leur délivrance : — Car c'est pour vous, c'est pour Dieu qu'ils sont morts — Et c'est grand péché, si -vous les y laissez captifs. — * Roi, vous avez des trésors d'or et d'argent — Plus qu'aucun roi, je crois, n'en eut jamais. — Vous n'en devez être que plus large — Et rester ici pour garder ce pays : — Car vous avez perdu plus que conquis.
— Ce serait une trop grande vilenie — Que de retourner avec un revers. — Mais demeurez et faites grand exploit — Jusqu'à ce que la France ait recouvré son honneur.
— * Roi, vous savez que Dieu a peu d'amis, — Et qu'il n'en eut jamais aussi besoin. — C'est pour vous, c'est pour vous que ce peuple est prisonnier, ou mort. — Nul que vous ne peut lui venir en aide. — Les autres chevaliers, hélas! sont pauvres — Et craignent ce séjour. — Si vous venez aujourd'hui à leur manquer, — Les Saints, les Martyrs, les Apôtres et les Innocents — Se plaindront de vous au Jugement ! =3 « Près de la blondette au clair visage, » ajoute le poète. Le commencement de la chanson est charmant : <i En
En entendant ce couplet significatif, l'hôte esquisse une légère grimace, et fait mine de lever la séance...
Les chansons durent depuis près d'une heure, et il y a plus de trois heures que l'on est à table. Il est temps d'en finir, et le maître de la maison, du haut de son maistre dais, donne enfin le signal. Sur un geste du sénéchal, les écuyers et les sergents se précipitent, et enlèvent prestement les nappes et les tables*. Le repas est terminé. Enfin!
Nous venons de décrire un banquet, un véritable banquet, tel que nos barons en offraient souvent à leurs suzerains ou à leurs vassaux. Mais il importe de se persuader que leur chère de tous les jours était infiniment plus modeste. Un ou deux plats de viande rôtie; quelque poisson, peut-être, avec quelques légumes. C'était tout.
Nous n'avons pas à fixer l'attention de nos lecteurs sur ce dîner banal, sur ce dîner de tous les jours. Les petits repas sont comme les peuples heureux : ils n'ont pas d'histoire.
mai, quand les petits rossignolets. — Chantent clair dans les buissonnets. — Il me convient de faire un flageolet. — Et je le veux faire avec une branche de saule.... La demoiselle à la tète blonde — M'a rais le cœur en telle joie, — Que j)lus ne me souvient de mes dettes, » etc., etc.
i refilée [p. 670]. Composition <1' dooard Zier.