‹ La chevalerieChapitre 34 sur 70 · DH · texte numérisé non relu

DH

■v kZi

Bfc

Fig. 113. Un problème pour le jeu d'échecs (d'après le manuscrit de la Bibl. N'aL, lat. 10186, l> », v").

est H rois tournés; — En un vergier s'en est errant entrés. — Tapis pourpoins ont sur l'herbe gelés. (Anseis,fils de Girbert, Bibl. Nat.,fr. 4988, f°233.)="Et lidusGodefroisest levés de l'mengier... — Li auquant sont aie escremir et lanchier. (Godefroi de Bouillon, v. 3544, 3547.) Quantontassésraengié... — Lipluisorsonlalé/oerdi'escremte. (LeChevalier au Cygne, v. 6672, 6673.) Etc., etc. = *** Ce fut un lundi : Charles tint sa cour... Après avoir mangé, le Roi fait la sieste. Les damoiseaux vont jouter à la quintaine (fiirart de Roussillon, trad. P. Meyer, p. 111, § 204). Quant il eurent digne,... Karlemaines a fait la quintaine drecier. — Tout lejour behourderent (Fierabras, v. 6130-6133), etc.= 1 Après mengier, la dame o le cler vis — A plentê done as barons vair et gris. {Raoul de Cambrai, éd. Le Glay, p. 15.) = ' Et esgardent le gieu des ours et des lions. (A ye d'Avignon, v. 2688.) Et font ces vers conbattre et ces ors desloier. (Godefroi de Bouillon, v. 3549.)

les convives, sauf une vingtaine d'enragés qui jouent aux tables et aux échecs, et qui ne quitteraient pas leur chère partie, si le monde s'écroulait autour d'eux. Ils poussent leurs chevaliers, leurs rocs, leurs paons, leur fierges et leurs au/ins*, et n'entendraient pas Dieu tonner. C'est qu'ils jouent de l'argent, beaucoup d'argent. Ces deux joueurs, que vous voyez là-bas, ont chacun un

Cf. Renaut de ilontauban, p. 150, v. 3. C'est le spectacle que l'on conseille à Godefroi d'offrir au païen Cornuraarant (Godefroi de Bouillon, v. 3038-3039). Conmandés à beter ces ors. .. — Et conbattre ces vers et ces chevax.... = * Les pions du jeu d'échecs sont : 1° Le Roi, 2* la Fierge (qui correspond à notre « Reine » ), 3° les Chevalier» (ce sont nos « cavaliers »), Vies Aufins (ce sont nos « fous »), 5'les Roc» (ce sont nos à tours »), 6° les Paonnets (ce sont nos « pions »). Nous en donnons ci-contre la figure exacte d'après le ms. de la Bibl. Nat., fr. 1173, fin du xiii* siècle, f* 2. — b. La marche du jeu est, à peu de chose près, la même

Fi?. 115.

In ■ dôme • pour lo jeu de table*

incirui: jaquet).

r ig. 11*. Un problème pour le jeu de UkUt. (Mme source que U ligure précédente;

Celle pièce, qui semble appartenir au m' siècle.

représente saint Martin donnant i un pauvre

U moitié de son manteau

que de nos jours, sauf en ce qui concerne la Fierge et les Aufins. « VAufin va obliquement de tiers point en tiers point; la Fierge, dès qu'elle a quitté sa place, ne va que de point en point. » En résumé, les différences essentielles avec les règles d'aujourd'hui consistent dans la moins grande latitude laissée à l'Au/in et surtout à la Reine. (Cf. Ducange qui, au mot Scacci, reproduit à ce sujet un fragment très curieux du Pseudo Ovidius, lib. I, De veiula). Sex species saltus exercent, sex quoque scacci, — Miles et Alphinus, Roccus, Rex, Virgo Pedesque, etc.). — c. Alors comme aujourd'hui on donnait, dans les Traités spéciaux, des problèmes, des t coups d'échecs i (et il en était ainsi pour le jeu de tables). Nous en offrons un ci-contre, qui est tiré du Traité de Nicole de Saint-Nicolas (Bibl. Nat., lat. 10286, f 8). « Aurei primo trahunt et volunt mature rubeos ad duos tractus, nec plures, nec pau-

C5A LA VIE DOMESTIQUE DU CIIEVALIEIi.

enjeu de cent sous de parisis'. Cet autre, plus loin, vient de perdre tout ce qui lui restait de sa fortune : un mulet*.

Puis, il y a les jeux d'esprit. Les jeunes filles, après avoir joué « à courir * », se sont mises à jouer à la « confession ». Les grands garçons s'amusent, eux, à ce que nous appellerions « le jeu des combles », à ce qu'ils nommaient le jeu des gabsk : « Donnez-moi, « dit l"un, trois écus. Je monterai sur un arbre, je les choquerai « l'un contre l'autre et, par un seul bruit, je tuerai du coup tout a le gibier de la forêt. — Moi, dit l'autre, je soufflerai sur Paris, « et ce souffle produira une épouvantable tempête dans la grande « ville. Dieu! que les bourgeois auront peur! — Moi, dit un « troisième, je ferai sortir le fleuve voisin de son lit, et il monte dera tout le pays. Dieu! que les vilains auront peur! » Mais de telles scurrilités ne sauraient divertir longtemps ces beaux jeunes

ciores, et fieri potest. Tu qui habes aureos, trahe primo Regem tuum in a , et oportebit quod removcant unum de suis Alphinis : si removeant Alphinum inferiorem alicubi, cape alium Alphinum de tuo Milite, et dicas ei scac et mat. Si trahant aliura Alphinum in b, cape eum de tuo liocco, et dicas ei : scac et mat. Si trahant eum alibi, trahe roccum tuum in b, et dicas ei mat. » Nous joignons à ce problème du jeu d'échecs la figuration d'un problème de ce jeu de tables qui correspond à notre trictrac ou à notre jaquet. — d. Frappés de la vogue des « échecs », les moralistes en ont voulu tirer parti, et les ont de bonne heure « moralises ». Le plus célèbre de ces étranges Traités est celui du dominicain Jacques de Cessolles, qui fut, avant 1350, traduit par Jacques de Vignay. Le succès en fut considérable, et les manuscrits en sont très nombreux. Nous nous contenterons d'en citer (d'après le ms. de la Bibl. Nat., fr. 25380) un fragment qui se rapporte à la Chevalerie et aux chevaliers : « De l'estat et de la forme des chevaliers, et de l'ordre de Chevalerie. Le chevalier doit estre sur son cheval, armé de toutes armes, le haubert vestu, le hyaume en la teste, etc. (Suit toute une théorie de Vadoubement qui est empruntée à la tradition de YOrdene de Chevalerie.) Et quiconque reçoit en soy l'ordre de Chevalerie, il doit avoir loyauté, franchise et miséricorde, et doit amer les Drois et garder, deffendre, soustenir et aidier aus vesves et aus orphelins, si comme cil qui, par noblece de chevalerie, est ennobli d'armes corporelz et doit resplendir par vertu de bonnes meurs.... Et est mestier que, avant qu'il viengne à estre chevalier, il ait hanté les armes et les tournois:... quar la cure des batailles leur est commise, si que il leur appartient de raison qu'il soient sages, soutis et esprouvés.... Et nous avons veu en nostre temps aucunes batailles avoir été vaincues par grant hastiveté et par folie... Et vraiement les bons chevaliers doivent et sont tenus de garder, gouverner et deffendre les gens du peuple : quar les gens de peuple ...font leur labour pour le commun du monde. Et ce ne porroient il faire, se il n'estoient gardés et deffendus des chevaliers. » (Chap. vu.) = ' Chascuns i mist cent sols de deniers moneez. (Parise, v. 1220.) Ci. Parlonopeus, v. 10567; citation de Schultz. = s Covenans Vivien, v. 990, 991. L'Empereur, dans Garin de Montglane, n'y va pas de main morte : il joue la France. Cf. sur le jeu de dés : Parise (v. 1058, 1059); Aiol, 2551 et suiv; 2559, 2560) ; etc., etc.; et sur les tables ou tabliers: Ogier, v. 9704, etc. Cf. Viollet-le-Duc, Dictionnaire du Mobilier, II, p. 468. = s Or avint ensi ke, cant la bielle fille à l'Empereour ot înengié, k'elle vint ou gardin, soi quarte de ses pucielles, et coumencièrent à chacier l'une l'autre, si comme pucielles se geuent aucunes fois. (L'Empereur Constant, « Nouvelles françoises du xin' siècle », éd. Moland et d'IIéricault, p. 21.) = * Ce qui suit est tiré, en grandi»

gens pleins de vie, et dans le moment même où les jeunes filles se trouvent lassées de leurs « confessions », ils se trouvent lassés de leurs gabs. Que faire en pareil cas? Danser. Ils dansent1.

Pour se donner des forces, les damoiseaux et les écuyers se font apporter du vin ' , et boivent comme s'ils n'avaient pas bu depuis plusieurs jours.

Alors commencent les rondes « chantées ». Tous les danseurs ont la main dans la main des danseuses5, et vous savez que cette joie de la carole est une de celles dont on ne se lasse pas.

Armés de leurs vielles, de leurs gigues, de leurs « psaltérions » et de leurs harpes*, dix jongleurs, là, tout près, forment un véritable orchestre" qu'écoutent les gens graves; mais la jeunesse aime mieux danser au son de ses propres chants. Quelles farandoles jusqu'au soir!

partie, du Voyage à Jérusalem et à Conslanlinople, v. 446 et suiv. = * Li auquant sont aie escremir... — Li autre aval le bore caroler et trescher {Godefroi de Bouillon, v. 3548, 3549. Cf. Brun de la Montaigne, v. 1838 et suiv. : Dames et chevaliers ensemble se mesurent — Et pristrent main à main et puis si carolerent. = * Quant il orent mangié, font le vin aporter. — Sor lor pies se drecerent quarante bacheler — Qui le vin loi- portèrent es hanas et es nés. (Renausde Monlauban, p. 168, v. 32-34.) Quant moult orent parlé, le vin il demandèrent. (Brun de la Montaigne, v. 1830.) Quant chascun ot lavé assez cortoisement, — On demanda le vin et on but largement (Ibid., v. 460, 461); etc., etc. = 5 Et pristrent main à main, et puis si carolerent, — Et gracieussemenl deut des dames chantèrent. (Ibid, v. 1858, 1849.) = * Après mengier vielent li noble jogleor... — Sonent sauters et gigles, harpent cil harpeor. (Godefroi de Bouillon, v. 227, 229.) = s On peut scientifiquement supposer qu'un orchestre est, à cette époque, composé des éléments suivants . A. instruments l coiides : a. Vielles (véritable violon, à archet de quatre ou cinq cordes et très recourbé. Voy. dans le Dictionnaire du Mobilier (II, pp. 319, 521, 522) plusieurs représentations : 1* d'après une sculpture de Vézelay (premières années du xn* siècle) ; 2* d'après une statue du portail occidental de Chartres (1140), et enfin, 5% d'après la fameuse Maison aux Musiciens de Reims (milieu du xiii* siècle). Cf. notre fig. 116. b. Harpes, à 22 cordes tout au moins, pincée des deux mains (Viollel-le-Duc, Ibid., II, pp. 283, 284). La harpe était surtout l'instrument à l'usage des jongleurs irlandais et bretons, c. Rotes, espèce de cithare qui fut plus tard appelée guiterne. Les rotes, qui se jouaient avec un plectrum, avaient jusqu'à dix-sept cordes (Ibid., II, p. 280). d. Gigues, instrument à trois cordes. «. Salterions (voy. la représentation d'un de ces instruments, qui se jouaient également avec le plectrum, dans le Dictionnaire du Mobilier, II, p. 501). f. Monocordes, à archet (répondant à notre contrebasse. (Ibid., p. 291). g. Chifonies, véritables vielles dans le sens moderne de ce mot. (Voy., ibid., p. 248, une représentation très curieuse de la « chifonie i d'après un chapiteau de Saint-Georges de Bocherville. ) B. instruments a vent. a. cors ii oufa.ms. b. Gr aisles (trompettes), c. Busines (trompes qui ont un mètre, ou plus, de longueur, étroites à l'embouchure, légèrement courbées), d. Chalemiaus. (instruments à anche, se rapprochant sans doute de notre clarinette). C. Batterie. <z.Tabors (il faut entendre sous ce nom des tambours, des tambourins et des timbales), b. Timbres (ce sont de petites cymbales), c. Tambours de basque. (Voy. Viollet-le-Duc, Dictionnaire du Mobilier, II, p. 509; figure d'après le manuscrit du Ilortus deliciarum d'IIerrade de Landsberg.) Il va sans dire que

Cependant (excepté pour ces danseurs) le plus grand plaisir de la journée, c'est le « jongleur de geste » que l'on va entendre

dans la grand'salle.

Au repas de noces que nous avons décrit plus haut, on avait invité trois jongleurs «chantants»; mais aujourd'hui on n'en entendra qu'un seul. 11 est vrai que c'est le meilleur du pays et que, dans sa vie comme dans ses chants, il ne ressemble point aux autres. C'est un chrétien (ce seul mot suffit à son éloge), et qui regarde son métier comme une sorte de prêtrise de second ordre, encore auguste et presque sacrée. Il s'entoure volontiers des conseils des gens d'Église, et répète souvent ces mots qui peuvent passer pour un programme : « Ne me demandez pas autre chose que des vies de saints ou des exploits de chevaliers '.. » Il aime les grandes épées fières, il aime l'Église plus encore, et fait peu d'estime de tous ces petits chanteurs de fabliaux impurs ou de contes obscènes qui commencent à pulluler dans les châteaux et dans les villes. D'un mot latin qui est venu jusqu'à lui, il les appelle « histrions », et, d'indignation, se tait.

c'est là un orchestre très couplet et tel qu'il n'en a sans doute existé que fort rare-' mest. Les orchestres ordinaires étaient beaucoup plus simples. = -' « Il y a, dit Guillaume d'Auvergne, une belle et honnête jonglerie qui retrace les hauts faits des grands hommes. » (De Vniverso, Opéra, t. I, p. .1031, .Bibl. Nat., lat. 15962, f 23, r°.) Cf. la texte, aujourd'hui si connu, de la Summa de pœnitentia (Bibl. Nat., anc. fonds de 1» Sorbonne, 1552, f° 71, y°, col. 1, milieu du xiu« siècle) : «'Est tertium genus. hominum qui habent instrumenta musica ad delectandum homines. Sed talium duo sont gênera : quidam enim fréquentant potationes publicas et lascivas congregationes, ut cantent ibi lascivas cantilenas, et taies dampnabiles sunt, sicut alii qui movent homines ad lasciviam. Sunt autem alii, qui dicuntur joculatores, qui cantant gesta principum et vita» sanctorum... Bene possunt sustineri taies. » Ces Vitx sanctorum, ce sont ces petites chan*

Fig. 116. Un jongleur, d'après lo manuscrit allemand de la Bibliothèque Nationale, n' 31, P lie.

« Que voulez-vous que je vous chante ce soir? » dit-il en donnant son premier coup d'archet, vigoureux et sonore. L'hôte, réfléchit un instant, et répond : « Je viens d'avoir une idée, que je « vous soumets. Au lieu de nous réciter ce soir une seule chan- « son (ce qui semhle parfois un peu long), je vous prierai de nous « chanter les plus beaux passages de nos plus beaux poèmes. INous « aurons la joie, en une petite heure, de parcourir avec vous « toutes nos gestes héroïques, depuis celle du Roi, qui est la « plus honorée, jusqu'à celle de Doon qui mérite d'être mieux « connue. Ce sera une véritable fête. Écoutons. »

Le jongleur, alors, accorde sa vielle et commence par calmer son auditoire qui est quelque peu bruyant et nerveux : « Baron, or m'escoutés, si laissiez le noisier*. » Puis, voulant récompenser ses hôtes d'un silence qui leur coûte un si grand effort et interrompt tant de belles disputes, il leur annonce qu'il va chanter de beaux vers où ces deux grandes choses, la Chevalerie et la Douleur, seront dignement célébrées : je commence, seignor, chanson de vasselage, — De grant chevalerie et de fort ahannage*. 11 a, d'ailleurs la franchise de les prévenir que ses chants dureront peut-être jusqu'à la. nuit tombante* (ce qui fait faire quelque grimace aux jeunes) ; mais il ajoute gravement que « rien n'est plus historique que la matière « de ses poèmes». » C'est arrivé, c'est « réellement arrivé, » et il n'hésite pas, en finissant, à promettre le ciel à ses auditeurs de

sons de geste religieuses, comme la Vie de t:iint Alexis, qui ont longtemps coexisté à côté des chansons militaires et sont, a toit le moins, aussi anciennes. Quant aux jongleurs «jonglants > et de bas étage, on en trouve vingt portraits ressemblants dans nos chansons ; mais aucun ne vaut celui du Montage Guillaume : Quant ont trois sous, quatre ou cinc assemblez, — En la taverne les vont toz aloer. — Si en font feste tant que puéent durer... — Et quant il a le buen vin savoré,... — Quant voit li hosles qu'il a tôt aloé :... — « Frère, fet il, querrez aillors hostel... — Donez moi gage de ce que vous devez. » — Et cil li lesse sa chance ou son soller... — Toz diz fait tant que l'en le lesse aler, — Et si vet querre où se puist recovrer, — A chevalier, à prestre ou à abé. — Bone costume ont certes le jugler. — Ausibien chante quant il n'a que digner — Que s'il eûst quarante mars trovez. — Toz dis fait joie, tant comme il a santé (v. 1217 et suiv.) : Sur ces jongleurs, parmi lesquels il y avait des clowns cabriolants et jonglants (sans parler des jonglereues), es. le travail de Tobler : lm neuen Reich, n* 9, 1875, et La vie nomade en Angleterre au IIV' siècle, excellent article de la Revue hitlorique, l"sept. 1882. Voy. aussi la ' Vie de saint Gire, publiée par Gaston Paris, v. 271-273. = ' Voy. les textes de ces débuts cités en grand nombre dans nos Épopées françaises, 1™ éd., I, pp. 401, 402. = - Ronaus de Montauban, p. 21, v. 9.=» Com vosorroiz, ainz lesoleil cochié. (Couronnement Looijs,v. 1367.) Ne cuit qu'elle vous faille de si à la vesprée. (Buevcs de Commarchis, etc.) = * Ce n'est pas fable que dire vos volons. — Ansoiz est voire autressi com sermon. (Amis et Amiles,

bonne volonté1. Voilà qui peut passer pour un exorde insinuant. Vous avez dans l'oreille et dans l'esprit cet incomparable poème d'André Chénier, l'Aveugle, où l'on entend le vieil Homère, comme un aède divin, chanter successivement tous les grands épisodes de l'épopée hellène. Je ne pense pas que la langue française, en son riche trésor, possède de plus admirables vers et, pour ceux qui les voudraient imiter, ils sont vraiment désespérants. Ce serait pourtant l'heure de s'en souvenir, pour répéter ici les chants de notre jon-

Fig. in. Le premier chant du jongleur : Charlemagne arrêtant le soleil. — Composition de Luc-Olivier Merson.

gleur en un langage digne des héros qu'ils célèbrent. Ah ! si nous avions un Chénier qui, au lieu d'être païen dans ses moelles, fût vraiment chrétien et Français ! un Chénier s'inspirant de Roland l Le poète aveugle débute par un cri vers le monde suprahumain, vers le monde céleste :

Commençons par les dieux. Souverain Jupiter, Soleil qui vois, entends, connais tout, et toi, mer, Fleuves, terre, et noirs dieux des vengeances trop lentes, Salut ! Venez à moi, de l'Olympe habitantes, Muses. Vous savez tout, vous, déesses, et nous, Mortels, ne savons rien qui ne vienne de vous.

Certes, voilà de bee^ux vers et où passe un grand souffle ; mais,

v. 5-6). Ce est « la vraie estoire. » (Bueves de Commarchis, v. 17), etc., etc. = ' Et cil qui

à défaut d'un style aussi large, notre jongleur du m* siècle possède une vérité plus étendue et, mettant le pied, sans le savoir, sur les deux plus grandes erreurs de la société antique, il salue Dieu, tout d'abord, de ces deux incomparables épithètes : « Vous « êtes esperitables* et créateur*. » Puis, il s'anime : « Vous êtes « celui qui pu et est et ierf. Beau sire roi, dous père de lassus', « vous êtes celui qui haut siet et loin voit" ; vous êtes celui cui toz « li monde prie * et qui gouverne le ciel et la terre, si cum li mons

Flg. 118. La second chant du jongleur : Thierry accusant Ganelon devant le tribunal de Charles. Composition de Luc-Olivier Merson.

« tornie''. Vous êtes le grand Justicier8 et li Voir» de /' ciel*. « Toute lumière, toute clarté nous viennent de vous10. C'est à vous « que nous devons le pain que nous venons de manger, le vin « que nous venons de boire ; mais surtout le pardon de tous

rolentiers en entendra le son, — Diex li otroit qu'il ait de s'ame garison — Que jà ne voie enfer, celé maie maison. (Anlioche, I, p. 7.) = « Dex, dist Amiles,... — Etperilables iestez, biax sire rois. (Ami» et Amiles, v. 1 217.) =' Il creoit el'vrai Deu creatow — Et que par lui croissoit et le herbe et la flour — Et qu'il est père et fix et de tous sauveour. (lienaut de Montauban, p. 410, v. 37.) Qui home et feme à tes deux mains fesis. (Auberi, éd. Tobler, p. 104, v. 12.) Bien vous doit remembrer de Dieu que tout vous /ht. (Anlioche, I, p. 7.) = * Ogier, v. 4102. Cf. Aiol : Glorieus sire père, qui fu et tout tant iers (v. 6988). = 4 Renaît» de Montauban, p. 426, v. 15. = » Dex qui haut siés et loin voit. (Amis et Amiles, v. \ 21 6. Cf. Renaut de Montauban, p. 257, v. Il, etc.) = a Raoul de Cambrai, éd. Le Glay, pp. 75 et 214. = ' Chétift, éd. Hippeau, p. 225. = 8 Godefroi de Bouillon, v. 1067. = » Aiol, y. 2930. ra «<> Pri»e d'Orange, v. 150.

« nos péchés1. Salut! » Il se tourne alors vers le fils de sainte Marie, vers ce Jésus, gui tout salve1, et enfin vers cette Reine couronnée ', vers cette pucelle cuis sans pecié fu née *, vers cette mère au creator l à laquelle il dit avec un accent de tendresse et de supplication inexprimable : « Sainte Marie, dame belle, ne « m'obliés*. » Là-dessus, notre jongleur s'arrête un instant, et il faut bien avouer que son début pourrait être, sans trop de sacrilège, comparé à celui d'André Chénier.

Fig. U9. Le troisième chant du jongleur : Le supplice de Ganelon. — Composition de Luc-Olivier Merson.

C'est par Charlemagne qu'en réalité le jongleur aborde son véritable récit : « Je n'ai pas, dit-il, à vous chanter aujourd'hui « les enfances de Charles, ni toutes les douleurs que le Seigiit-ur « Dieu lui envoya avant de lui mettre au front la couronne de « France. S'il en est parmi vous qui se plaigne de sa vie, il « ferait sagement de penser au fils de Pépin. On ne saurait dire « s'il eut jamais, ici-bas, une heure, une seule heure de repos. « Forcé de reconquérir son trône avant de l'avoir occupé, il ne « triomphe de ses ennemis que pour être appelé à restaurer dans

» Chétifs, 1. 1., p. 234. Gaufrey, v. 9110. = 2 Elie de Saint-Gilles, v. 441. = s Raoul de Cambrai, éd. Le Glay, p. 118. Antioche, I, p. 130, etc., etc. = k Gode froi de. Bouillon, Bibl. Nat., fr. 12558, f° 57, v». = 8 Jérusalem, v. 91, etc., etc. = 6 Chétifs, 1. L, p. 220.

CGI

.. ifome le Pape dont il est ici-bas le défenseur naturel : « Ah! « disait-il, je voudrais maintenant me reposer un peu. » Mais on « lui apprend, au même instant, que les Sarrazins menacent « encore une fois l'Italie et le 'monde chrétien : il faut partir « sur l'heure, et les poursuivre jusqu'à Apremont. Ils sont vaince eus ; c'est bien : « Revenons en France, et respirons. » Alors « Ogier se révolte, les fils d'Aimon se révoltent, Jean de Lanson « se révolte. Charles court sus à toutes ces rébellions, à tous

Fig. liO. Le quatrième chant du Jongleur : Guillaume et le roi Louis. — Composition de Luc-niiricr Mers. m.

ces rebelles; il va de l'un à l'autre, il les attaque, il les dompte et ne songe plus, vainqueur, qu'à délivrer la chrétienté des païens envahisseurs. Pour mener à bonne fin une aussi périlleuse entreprise, pour s'armer de la force qui lui est nécessaire, il va, entouré de ses douze pairs, baiser la pierre du Saint-Sépulcre et rapporte de Constantinople les miraculeuses reliques de la Passion qui jettent partout de la lumière autour d'elles. Enfin, Charles est prêt. Saint-Jacques lui apparaît durant son sommeil, lui touche l'épaule du doigt, lui montre l'Espagne et lui dit : « Va. »J1 va, et, au bout de sept années de rudes campagnes et de terribles sièges, n'a plus en Espagne qu'un seul ennemi devant lui, Marsile, et une seule

« ville, Saragosse; mais il possède son neveu Roland et semble, « avec un tel trésor, assuré de la victoire. Il n'en est rien, et « voici qu'un traître déjoue soudain tous les desseins du grand « empereur : Ganelon vend Roland aux païens. Je ne vous ra- « conterai aujourd'hui ni cette trahison, ni la mort de Roland « au milieu des trois archanges Raphaël, Gabriel et Michel. Vous « l'avez entendue trop de fois, et je sais que plusieurs d'entre « vous savent par cœur le poème où elle est racontée depuis ce « vers : Ço sent Rollanz que la mort li est près jusqu'à celui-ci : « L'anme de /' cunte portent en Pareïs. Mais, pour vous consoler « d'une telle douleur et vous encourager à bien faire, je veux « aujourd'hui vous montrer comment fut vengé le Roland que « vous aimez. Il y avait deux coupables : Marsile et Ganelon : « il y eut deux châtiments. Écoulez :

L'Empereur fait sonner tous ses clairons ; Puis, il s'avance à cheval, le baron, avec la Grande Armée. Ils trouvent la trace des païens de Marsile Et, d'une commune ardeur, commencent la poursuit3 Mais le Roi s'aperçoit alors que la'nuit descend. Il met pied à terre sur l'herbe verte, dans un pré, S'y prosterne et supplie le Seigneur-Dieu De vouloir bien pour lui arrêter le soleil, Dire à la nuit d'attendre, au jour de demeurer. Voici l'Ange, qui a coutume de parler à l'Empereur, Et qui, rapide, lui donne cet ordre :

« Chevauche, Charles : la clarté ne te fera pas défaut. » Pour Charlemagne, Dieu fit un grand miracle : Car le soleil s'est arrêté, immobile, dans le ciel. Les païens s'enfuient, mais les Français les poursuivent... Morts, tous sont morts * !

« Reste le traître, reste Ganelon; mais sa punition ne sera pas <( moins terrible. Charles, de retour à Aix, l'emmène avec lui, « comme un fauve dangereux, tout chargé de lourdes chaînes. « On l'attache à un poteau devant le palais de l'Empereur; on « lui lie les mains avec des courroies de peau de cerf; on le roue « de coups de jougs de bœufs. Ce n'est encore, toutefois, que le

• Chanson de Roland, v. 2443-2460. Le dernier petit vers est ajouté à l'original.

« prélude du grand supplice. Devant le tribunal du Roi, alors « que tous les juges ont peur de ce misérable et intercèdent en « sa faveur, se lève soudain un accusateur implacable. C'est un « Angevin, c'est Thierry. Il se dresse au milieu de tous ces « lâches, et, d'un geste terrible, montrant l'accusé qui déjà se « croyait sauvé :

« Ganelon est un félon, Ganelon a trahi Roland :

« Je le condamne à mort. Qu'on le pende,

« Et qu'on jette ensuite son corps aux chiens :

« Car tel est le châtiment des traîtres.

« Que s'il a un parent qui me veuille donner un démenti,

« Avec cotte épée que j'ai là, à mon côté,

« Je suis prêt à soutenir ce que je viens de dire.

« — Bien parlé, » disent les Francs1.

« 11 est triste de penser que les plus mauvaises causes peuvent

« parfois trouver de courageux défenseurs. Pinabel prend en main

i la cause de Ganelon ; Pinabel qui est un vrai baron, ixnels et

« brave; Pinabel qui est fort et grand, et a le corps bien moulé.

« 11 accepte le combat avec Thierry, se confesse comme lui,

« entend la messe près de lui, et reçoit avec lui le corps de Dieu.

« Le grand duel commence, Pinabel est vaincu, et la mort de

« Ganelon est enfin résolue. Les juges n'ont plus peur de l'accusé.

« Il était temps.

Donc, on fait avancer quatre destriers : Puis, on lie les pieds et les mains du traître. Sauvages sont les chevaux :

Devant eux sont quatre sergents qui les conduisent Vers une jument là-bas, dans le milieu d'un champ. Dieu ! quelle fin pour Ganelon !

Tous ses nerfs sont effroyablement tendus, Tous ses membres s'arrachent de son corps; , Le sang clair ruisselle sur l'herbe verte.

Ganelon meurt en félon et en lâche.

Il n'est pas juste que le traître puisse se vanter de sa trahison2 »

Quand le jongleur achève ce dernier vers : Ki traist altre, nen est

1 Chanson de Roland, v. 3829-3837. = *lbid., v. 3964-307*.

dreiz qu'il s'en vaut, c'est au milieu du silence et du recueillement universels. Seule, la voix d'un enfant s'élève, et jette un cri contre Ganelon. Les femmes pleurent, les barons pensent. Quant au chanteur, il demande à se reposer, et se laisse offrir un hanap plein de claré. L'auditoire, cependant, redevient peu à peu bruyant et difficile, et c'est en vain que, pendant quelques minutes, le jongleur s'écrie à plusieurs reprises : Huimès orrés chançon, s'il est qui le demant1. Ce chant nouveau, per-

r\g. 1X1. Le cinquième chant du jongleur : Charlemsgne devant Narbonne. Composition de Luc-Olivier Herson.

sonne ne semble le demander; mais, en réalité, tout le monde le désire.

Alors le chanteur transporte brusquement ses auditeurs dans un autre cycle de notre poésie nationale, et leur montre Charles le Grand revenant de Roncevaux, des larmes plein les yeux, et murmurant sans cesse deux noms avec une douleur presque hébétée : « Roland, Ganelon » ; « Ganelon, Roland ». Et l'Empereur ajoute, montrant le poing au traître absent : « Quatre cents ans après « ma morl, on parlera encore de ma vengeance. » Seulement ce

'Antioche, II, p. 241.

roi centenaire est le seul qui soit resté jeune dans toute son armée, et le jongleur le constate d'une voix irritée. Derrière Charles marchent des chevaliers pantelants, pâles, maigres, usés, et qui, après sept ans de veilles, ne souhaitent qu'une chose, triviale, mais douce : leur lit. Cette marche de la Grande Armée à travers les plaines de France, qui est si bien racontée par notre jongleur, par notre aède du xn* siècle, devrait tenter le génie d'un grand peintre de notre époque. 11 m'est un jour arrivé de pleurer

Fff . sa. La sixième et dernier ctuni du jongleur :

Chartemagna et Ogier escortent la Papa qui rentre dans Rome»

Composition de Luc-Olivier Merson.

comme un entant devant le « 1814 » de Meissonier; mais il me semble que ces chevaliers, avec leur pauvre armure en pièces, leurs têtes basses et leurs faces blanches, suivant de très loin cet empereur superbe et gaillard, feraient passer dans l'àme un frisson de pitié et de douleur. Soudain Charles s'arrête, et, dans le bleu incomparable de ce beau ciel, entre deux montagnes, près d'un golfe de la mer, il aperçoit une ville lumineuse et superbe. C'est Narbonne. « il me la faut », dit-il, et il se met, avec une naïveté qui n'appartient qu'aux grandes âmes, à la proposer successivement à tous ses capitaines, à tous ses comtes. Tous ont sommeil, tous refusent, et c'est alors que le grand empereur,

dans l'exaltation d'une très légitime colère, se prend à les insulter:

« Seigneurs barons, vous qui m'avez servi,

Je vous le dis en vérité, allez-vous-en,

Et retournez aux pays où vous fûtes nourris.

Mais, par le Dieu qui jamais ne mentit,

Quels que soient ceux qui partent, je reste...

Allez-vous-en, Bourguignons, Français,

Angevins, Avalois, Flamands :

Trente mois, s'il le faut, je resterai ici... •

Et, quand vous serez de retour en Orléanais et en douce France,

Si l'on vous demande : « Où donc est le roi Charles? »

Par Dieu, seigneurs Français, vous répondrez

Que vous l'avez laissé faire, tout seul, le siège de Narbonne '. »

Le jongleur, au milieu d'un frémissement général, donne alors plusieurs coups d'archet et, en vieillard qui se croit des droits au sermon, tance vertement ses auditeurs : « Quand Charles parlait « de la sorte, il avait cent ans. Qui de vous serait aussi fier? » Mais comme il s'aperçoit que son algarade est reçue assez froidement, il se hâte de reprendre la suite de ses récits : « Chevaliers « barons qui m'écoutez, dit-il, les Charlemagnes, par malheur, « ne vivent pas toujours, et c'est grand dommage : car, s'il y avait « encore des Charles, nous aurions toujours des Rolands. Ce qu'il « y a de trop certain, c'est que le fils de Pépin n'eut pas un fils « digne de lui, et que, sans Guillaume, sans le fils de cet Aimeri « qui prit Narbonne, il n'aurait jamais porté la couronne d'or « dont les Anges ont ceint le front du premier roi de France. « Mais, hélas! la reconnaissance est encore plus rare dans les « palais des rois que dans les donjons de leurs vassaux, et, avec « une singulière rapidité d'ingratitude, Louis oublia son libéra- « teur Guillaume. Même, un jour, tandis qu'il faisait à ses ba- « rons une distribution solennelle de duchés , de comtés et de « fiefs, il lui arriva de n'oublier que ce Guillaume auquel il « devait tout. Celui-ci était à la chasse, et n'apprit l'aventure « qu'à son retour; mais c'est alors qu'à la fin, son indignation « farouche éclata, et c'est la plus fière, j'allais dire la plus belle

• Aimeri da Narbonne, Bibl. Nat., fr. 1448, f° 41.

« colère dont nos poètes nous aient conté l'histoire. Les clercs

« prétendent qu'il ne faut jamais reprocher ses bienfaits à ceux

« qui en ont été l'objet; mais, en vérité, c'en était trop, et il y

a avait là un scandale qui criait vengeance :

Le comte Guillaume revenait de chasser,

Avait quatre flèches à son côté

Et rapportait son arc d'aubor.

Sur sa route a rencontré Bertrand :

« Notre Empereur donne fiefs à tous ses barons ;

« Mais, vous et moi, mon oncle, nous sommes oubliés.

« — Neveu, répond Guillaume, je vais parler au Roi. »

Le comte Guillaume, alors, marche droit vers le palais,

Et monte les degrés de marbre.

Il marche avec une telle violence sur le plancher

Que ses heuses éclatent, ses heuses en cuir de Cordoue.

Pas un baron, pas un qui ne soit épouvanté ' !

« Alors, blanc de colère, Guillaume se met à faire, devant ce « pauvre petit roi tremblant, la longue et magnifique énuméra- « tion de tous les bienfaits dont il a comblé cet ingrat :

Ne te souvient-il plus de la grande et mortelle bataille

Que j'ai livrée, pour toi, dans les prés sous les murs de Rome?

Ne te souvient-il plus de cette autre bataille

Que j'ai gagnée, pour toi, au gué de Pierrelaltc»?

« Mais il en arrive bientôt au plus haut, au plus signalé des « nombreux services que le fier comte ait jamais rendus à ce « (ils médiocre du grand Charles :

Ce fut quand Charlemagne voulut te faire roi :

La couronne était placée sur l'autel.

Le comte llernaut, soutenu par son puissant lignage,

Voulut la prendre et la tirer à lui:

Je le vis et m'indignai,

J'abattis ma main largement sur son cou

Et le fis tomber sur la dalle.

Puis, je m'avançai sur le perron de marbre,

Sous les yeux du Pape, sous les yeux des Patriarches;

Je saisis la couronne, et tu l'emportas sur ta tète.

Il ne te souvient guère d'un tel bienfait,

Quand tu partages toutes tes terres, et que tu m'oublies*...

• Charroi de Nimes, v. 17-57. = » Ibid., v. 133-155. =3 Ibid., v. 103-132.

« Mais, ajoute le jongleur (qui s'arrête soudain, l'archet en l'air), « il ne faut pas rester sur le spectacle d'une telle ingratitude, et je « veux finir (car il se fait tard) par un récit qui vous laisse au cœur « un peu plus de consolation et de joie. Faites silence : pas de « disputes, pas de cris. Je vais vous parler d'Ogier, du grand « Ogier. Après la geste du Roi, après celle de Guillaume, il serait « injuste d'oublier cette geste de Doon dont Ogier est la gloire. « Écoutez chanson qui est de bien enluminée, et sachez, bone gent « honorée, que je ne la chante pas pou/" être payé de vous, mais « pour célébrer des prouesses et une chevalerie comme on n'en « verra plus dans le monde1. » Alors il leur raconte les grands combats d'Ogier durant le siège de Rome, et son double duel contre le païen Caraheu et contre ce Rrunamont qu'il défie au nom du « Glorieux du ciel ». Là-dessus, notre chanteur s'échauffe et décrit en termes émus l'entrée triomphale du Pape dans les murailles reconquises de la Ville éternelle. Derrière lui marchent le grand Empereur à la barbe fleurie et un' jeune chevalier, très grand, très beau, très fier, qui est le véritable triomphateur et s'appelle Ogier de Danemarche2...

Mais au moment où il parle de l'Apostole et de l'amour que lui portait Charles, une voix s'élève dans l'auditoire, et s'écrie : « Notre roi Philippe n'aime pas aussi tendrement l'apostole Inno- « cent. » — «A tout le moins, dit le châtelain, il vient de se « réconcilier avec lui. L'interdit va être levé, et Agnès s'est reti- « rée à Poissy. — Et Ingeburge? — Ingeburge est résignée.»

Ce mot termine l'après-midi, qui devenait longue. Le jongleur, très applaudi et très fêté, reçoit du seigneur un mulet d'Aragon et un bliaut en paile rouge3.

1 Antioche, II, p. 241. = 2 Ogier, v. 1225-3102. = * Il ont souvent (les jongleurs) de bons deniers assez, — Les bones robes, les roncins enselez — Que li franc home lor donent por chanter. {Moniage Guillaume, Bibl. Nat., fr. 774, v. 1255, etc.) Un blial osterin dona ù menestrer, — Et cil l'en mercia. (Hervis de Metz, Bibl. Nat., fr. 19160, f°21, v°.) Qui or voldra chançon oïr et escouter — Si voist isnelement sa boursse desfermer,

— Qu'il est huimès bien tans qu'il me doie doner. (Gui de Bourgogne, v. 4135-4137.) Ceus qui m'ont escuté lor pri-jou qu'il n'oblient. (Aiol, v. 10980.) Menesteraux font querre et demander. — Qui lors veïstchanteorsasambler — Eljugleors vienent sans demourer...

— Af es là à voient la richece doner. — Là vont tuit cil qui sevent déporter. (Département des en fans Aimer i, Brit. Mus. Ilarl., 1321, f°80, 81.) Aincn'i ot canteor, jogleor, menestrier,

— C'on ne donast manlel, ou bliaut, ou cender, — Palefroi ou ronchi. (Le Chevalier au Cygne, v. 5739-534 1 .) Il lor done mantiax et bliaus engoulés. — Pelichons vairs et gris et hermins

La séance épique est achevée '; la nuit tombe.

La dernière heure du jour.

Si copieux qu'ait été le dîner, nos barons soupent avant de se mettre au lit*, et ce souper, qui le croirait? ne met pas fin à une journée gastronomique qui peut passer cependant pour assez bien remplie. Au moment de se coucher, ils « demandent le vin* ». On le leur apporte avec quelque solennité, et ils en boivent largement.

La chambre est éclairée par un gros cierge * qui brûle sur un candélabre assez élevé. Les grands seigneurs et les rois se donnent le luxe de deux cierges, de deux torlh*. Somme toute, c'est un éclairage médiocre, mais il est encore préférable à celui que préconisent nos poètes et qui consiste.... en escarboucles'.

Autour du seigneur s'empressent les écuyers ou les chambellans, qui le déshabillent et le déchaussent7; autour de la dame, ses meichines qui, derrière les courtines, lui rendent le même office. Sous l'oreiller du baron, on place sa chemise et ses braies; puis, ils se couchent, nus', sous des avalanches de couettes. Sur

gironés. — Onques nus ne s'en plainst. (Le Chetalier au Cygne, v. 1651 et suiv. Cf. v. 232 et suiv.) Si leur donnoit manteaulx et bliaus lés et gens. (I)oon de la Roche, Brit. Mus. Harl., 4404, M.) Terminons par un trait caractéristique. Quand on veut savoir si le fils de Beuves d'ilanslonne, élevé par le jongleur Daurel.a vraiment la vocation chevaleresque : Cent martz d'argen lhi farai prezentar. — Si pren l'aver, donc er filh de joglar. (Daurel et Béton, v. 1465, 1466.) ss * Epopées française/, 1™ édit., pp. 410, 411.) = On ne chantait pas que des chansons épiques après les grands repas de nos chevaliers, mais aussi des fragments plus ou moins considérables des Romans de la Table ronde et des Lais bretons (AnseU fils de Girbert, Bibl. Nat. anc, 7628*, P 262 ; Gaufrey, v. 4705), etc., etc. ; des s fables et des fabliaux (Girart de Roussillon, trad. P. Meyer, p. 137; Aye d'Avignon, * v. 2684; v. 4703, etc.); des contes (Uoniage Renoart, Bibl. Nat., p. 568, I» 263; Godefroi de \Bouillon, v. 227, 1570, 1738 et suiv.), et enfin des chansons « lyriques» de tous les genres. Or, les principaux de ces genres étaient les suivants, dont nous allons faire l'énumération : a. Salut» d'amour; b. Retroanget; c. Dcscorls; d. Motets; e. « Romances »; f. Serventois; g. Pastourelles; h. t Chansonnettes »; i. Rondeaux; j et k. Aubades et Sérénades; 1. Jeux partis; m. « Rondes à danser », etc. Nous en publierons les types dans la Chreslomathie que nous préparons depuis longtemps. = * Amis et Amiles, v. 1073 et suiv.; Gaydon, v. 8998; Bueves de Commarchu, v. 2339. = » Doon de Maience, v. 5693, 5694 ; Aiol, y. 2153, 2154. = « Amis et Amiles, v. 648. Jourdains de Blaivies, v. 112-114; Parise, y. 768, etc.; = • Ogier, v. 8224-8226, etc. = • Gaydon, v. 316-320, etc. = ' Ibid., y. 166, 190, etc. = « Girart de Roussillon, trad. P. Meyer, v. p. 52, § 103 ; Amis et Amiles, y. 1160 ; Aiol, y. 2156. A cette règle générale il y avait cependant un certain nombre d'ex-

les perches sont étendus les vêtements du jour. Le cierge brûlera toute la nuit1.

Les Français du moyen âge étaient connus pour aimer à gaber dans leurs lits avant de s'endormir'. Les ffabs, ce sont ici de y grosses plaisanteries salées, et surtout des gasconnades. C'est l'histoire de M. de Crac racontée sous une autre forme et avec d'autres noms. Quand plusieurs barons couchaient dans la même salle ou dans le même lit, ils gobaient jusqu'à extinction de forces. Ce gros rire épais et bête, je le préfère encore à ce massage déshonnête dont j'ai dû parler ailleurs et qui atteste, hélas! des mœurs si peu chrétiennes \ Le sommeil * met fin à ces énormités, et nos barons rêvent de sangliers et de chiens.

Durant les soirées d'hiver, on ne se couchait pas sans avoir veillé, pendant deux ou trois heures, près de la cheminée immense. Les hâbleries des chasseurs succédaient alors aux récits des pèlerins qui venaient souvent demander leur place au coin du feu seigneurial. Sans doute on était, au château, hospitalier pour tous les voyageurs, et l'on y pratiquait sans peine cette belle œuvre de miséricorde qui consiste à leur faire toujours un accueil souriant; mais, pour les pèlerins, l'hospitalité était à la fois respectueuse et aimante. On allait à leur rencontre, les bras tendus; on faisait mieux que de les accueillir : on les honorait, et il semblait que ce fût Jésus-Christ lui-même qui frappât à la porte du château. Les meilleures places au foyer, les mets les plus savoureux leur étaient réservés, comme aux ermites et aux peneanciers. On avait pour eux construit des hôpitaux, des « maisons croisées » sur les routes ; on les ornait, on les décorait à leur intention, et il y avait des Saints qui se consacraient spécialement à leur service ; mais ils ne se trouvaient nulle part aussi bien que dans les ^ châteaux. On les débarrassait de leur escarcelle, de leur bourdon et des palmes qu'ils rapportaient d'outre-mer, et ils séchaient,

devant la belle flamme de l'âtre, leur pauvre jupe trempée, leurs

ceplions. = ' Pour la prière du soir, voy. Girart de Roussillon, Irad. P. Meyer, p. 129, / § 252. = a Garins le Loherains, II, p. 221. = s Mol, v. 2158. Cf. Auberi (éd. Tobler, p. 49, v. 22-24), où le sens du mot est absolument détestable. Voy. P. Meyer, Romania, IV, p. 395, et trad. de Girart de Roussillon, p. 132. = ♦ Sur les songes, cf. notamment les textes suivants : Ogier, v. 8260 et suiv. ; Amis et Amiles, v. 866 et suiv. ; Auberi (éd. . Tobler, p. 212); Renaus de Montauban (pp. 112, 113,171); Godefroi de Bouillon (t. 259

housseaux percés et leur esclavine en lambeaux. Puis, quand ils étaient bien reposés et guillerets, on leur demandait s'ils étaient réellement des paumiers venant de Jérusalem ou des romieux venant de Rome : « Venez-vous de Saint-Martin de Tours, de Saint- Michel du Péril-de-la-Mer, de Notre-Dame du Puy, de Saint-Julien de Brioude, de Saint-Nicolas du Port, de Notre-Dame de Chartres, de Saint-Denis en France ou de Saint-Gilles en Languedoc? Avezvous été jusqu'à Cologne ou jusqu'à Saint-Jacques de Compostelle? Avez-vous rapporté des images en plomb, des enseignes? Avez-vous vu là-bas de beaux ex-voto? Parlez, répondez, allez : nous vous écoutons, et nous nous coucherons, pour vous, une heure plus tard. »

Et les pèlerins se mettaient à conter, et la veillée se prolongeait, charmante et pieuse.

Cependant le seigneur, avant de monter à sa chambre, a mandé son chambellan et s'est fait remettre, comme chaque soir, toutes les clefs du château1 : lourd et bruyant trousseau. « Les guet- « teurs, dit-il, sont-ils à leur poste? Le pont est-il levé? A-t-on « fait la ronde du soir? »

A cette demande répondent, dans le lointain, les cors et les trompettes des eschaugailes* . La nuit est belle et claire; la lune a un rayonnement serein; l'air est doux5....

Tout va dormir au château; tout dort.

et suir.); Doon de Maience, t. 1729, 1814 et suiv. = ' Voy. Viollet-le-Duc, Dictionnaire d'Architecture, V, p. 58. = » Perceval, v. 18563. Citation de Scliullz. elc. = 3 La lune raia cler, se fait mult seri. (Jérusalem, v. 6325.) La nuit lu bêle et clere, et li airs lu sens. (Ibid, v. 1564.) Etc., etc.

APRES LA BATAILLE {p. 756)

Les clercs vont de tous côlés, à droite, à gauche,

Jusqu'entre les pieds des chevaux ;

Entre leurs liras prennent maint homme qui est tombé en pâmoison

Et guérissent maint blessé...

(Anseit, fiU de Girberl, Bihl. Nat., fr. 4988, t> 222, v».

Sur les écus on couche les blessés et les morts.

(Jérusalem, v. 8933, 8934.

Selon l'usage de la terre de France, l'ami regrette son ami :

Ah ! gentilhomme, chevalier de noble lignée, « Je vous remets aux mains du Glorieux qui est dans le ciel.

[Roland, v. 2251-2253.)

°"?3 Composition d'ÉDOOARD Ziir.

Le dépari du croisé |p. 704). — CompoélUoa dé Luo-OUrier Menon.

Page 1