I. Avant la guerre
uerrk, chasse et tournoi, c'est, en trois mots, toute la vie d'un baron, et encore la chasse et le tournoi doivent-ils être principalement considérés comme une petite guerre qui est l'apprentissage de la grande. Toute nation militaire doit, sous une forme ou sous une autre, posséder des écoles de guerre. Le moyen âge féodal avait deux de ces écoles, et nous venons de les nommer. Le Tournoi est la première de ces institutions qui étaient jadis destinées à entretenir, dans la nation, l'esprit et les habitudes militaires. Les défenseurs de ce terrible jeu n'ont pas négligé de se servir de cet argument contre tous ceux qui l'attaquaient, et même contre l'Église qui l'a si obstinément condamna: « Comment voulez-vous, disaient-ils, que,
« sans une telle préparation, nos jeunes bacheliers puissent af- « froiilcr la vraie bataille? » — « Non, ajoutent ces apologistes, il faut, pour se jeter avec confiance dans la mêlée, avoir vu son sang couler dans la lice, avoir senti ses dents craquer sous le poing d'un autre, avoir été jeté à terre, savoir ce que pèse un ennemi, et, vingt fois abattu, s'être vingt fois relevé plus résolu et plus gaillard1. » Voilà ce qui peut s'appeler une école, et Sainte- Palaye, qui voit juste, a raison de comparer nos tournois aux Jeux olympiques1.
J'avoue que cette apologie me semble ici la seule possible, et certains autres arguments, qui sont dus notamment à un poète du xine siècle, à l'auteur du Roman de Hem, me semblent absolument dérisoires : « Eh quoi! dit ce bon apôtre, vous penseriez à sup- « primer les tournois. Ils font vivre tant de monde! » Et cet homme pratique énumère tous les grands et petits métiers qui vivent, en effet, de ces coûteuses assemblées : ces bons hérauts, d'abord; puis, les selliers; puis, les maréchaux-ferrants; puis, les marchands de victuailles5. Ce raisonnement de bas étage ressemble à celui que de petits esprits hasardent de nos jours : « Si l'Église « n'existait plus, comment les bedeaux vivraient-ils? » Il faut mépriser de telles étroitesses, et ne pas faire plus d'estime de ces modernes qui assimilent les tournois à nos steeple-chases. Fi donc!
Ces sanglants exercices avaient une telle importance que, dans l'admirable poème récemment découvert par Paul Meyer et qui est consacré à Guillaume le Maréchal, comte de Pembrocke, régent d'Angleterre, mort en 1219, « un bon quart de ces vingt mille vers a les tournois pour objet*. Un quart! C'était la place qu'ils occupaient dans la vie féodale.
On a voulu remonter aux origines d'une institution aussi considérable, et c'est ici que les avis les plus opposés ont été successivement ouverts. Si « germaniste » qu'on nous ait pu croire, nous ne
saurions admettre ici l'influence directe des Germains, et le fameux
1 Cet argument est textuellement emprunté à Roger de Hoviden (f post 1201), cité par Ducange (Gtossarium, éd. Didol, t. VII. Dissertations, p. 256) =* Sainte-Palaye, Mémoires, 1, p. 479. = 3 Analyse du Roman de Hem, du trouvère Sarrasin (XIII* siècle) par M. Peigné- Delacourt, pp. 7, 8. =* « Les descriptions de tournois occupent va bon qcaht du poème.»
texte de Tacite* que l'on a cité si souvent, n'est vraiment d'aucun ; poids. Entre « ces jeunes gens nus qui se jettent en sautant au milieu des épées » et les torneors du moyen âge, il n'y a aucun point de contact. Il en est de même de ces combats à cheval qui eurent lieu au moment des célèbres « Serments de Strasbourg », et, pour qui sait lire le texte de Nithard', ce ne sont là que de grandes manœuvres. De la petite guerre, au sens moderne de ce mot.
Dès le moyen âge (c'était alors la tendance générale), on a voulu faire honneur à un seul homme de l'invention des tournois, et plusieurs Chroniqueurs, parlant d'un certain Geoffroi de Preuilly mort en 1066, disent sans hésiter : « C'est ce Geoffroi qui tornamenta invertit1. » Ducange s'est donné la peine de réfuter une affirmation aussi téméraire en constatant l'existence des tournois avant l'époque où vivait ce prétendu inventeur; mais nous n'avons même pas besoin de ces preuves, et le bon sens suffirait pour venir à bout d'un tel système. Un usage aussi universel et aussi profond n'est pas sorti, un beau jour, du cerveau d'un seul homme pour se répandre dans le monde. On n'invente pas ces choses-là.
Le seul fait, vraiment incontestable et que les historiens aient jusqu'ici mis en un relief décisif, c'est que les tournois ont une origine française. Ils sont nés chez nous; nous les avons visiblement
(P. Heyer, L'HUtoire de Guillaume le Maréchal, Romania, XI, p. 52). = * Genus spectaculorwn unum atque in omni cœtu idem. Nudi juvenes, quibus id ludicrum est, inter gladios atque infestas frameas saltu se jaciunt. Exercitatio artem paravit, ars décorera, etc. Cornelii Tacili libri qui tupertunl ; lertium recognovit Carolus llalin. Lipsiae, Teubner, 1874 : De moribut Germanorum, XXIV. = « Nithard (!. III, cap. 6.) : « Ludos etiam hoc ordine saepe causa exercilii frequentabant. Conveniebant autem quoeunque congruum spectaculo videbatur, et, subsislente hinc omni inultitiidine, primuin pari numéro Saxonorum , Wascononim , Atislrasiorum, Britlonorum, ex utraque parte, Teluti sibi invicem adversari relient, aller in alterum veloe.i cursu ruebant; hinc pars terga versa, protecti umbonibus, ad socios insectantes evadere se velle simulabant. At, versa vire, iterum illos quos higiebant persequi studehanl, donec, novissime, utrique reges cura omni juventute, ingenti clamore, equis emissis, hastilia crispantes exiliunt, et nunc bis, nunc illis terga dantibus insistuiit. » (l'ertz, Scriptoret, II, p. 667.) La scène se passe au moment des serments de Sirasbourg, en 842, pendant l'entrevue de Louis le Germanique et de Charles le Chauve. =5 Anno 1006, Gaufridus de Pruliiico. fui tornamenta invenil, apud Andegavum occiditur (Chronicon Turoncnte, anno 1000). Anno Ilenrici imjieratoris seplimo et l'hilippi régis sexto, fuit prodilio apud Andegavum : Gaufridus de l'rtiliaco et alii baroues occisi sunt. Hic Gaufridus de Pruliaco lorneamenta invertit (Chronicon Sancti Martini Turoncntis, cité par Ducange
importés en Allemagne et en Angleterre; et c'est avec raison qu'on les appelle conflktm gallici1.
Ne nous serait-il pas possible, avec l'aide de nos vieux poèmes, d'aller un peu plus loin?
Nous croyons que les premiers tournois ont été de véritables batailles, et, pour emprunter un mot d'enfant qui rend bien notre pensée : « des batailles pour de bon*. » Ce n'est pas tout. Nous sommes persuadé que, dans ces premiers tournois, très acharnés et très sanglants, il convient, plus d'une fois, de voir une des formes de la guerre féodale, de la guerre privée. Et peut-être ce mot n'a-t-il été appliqué que par extension aux combats contre les païens*.
Le Tournoi primitif est donc une bataille comme une autre, en ce sens que des corps d'armée ou des armées entières y sont engagées, et qu'il ne consiste aucunement en une honnête petite série de joutes individuelles. Le mot « tournoi », remarquez-le bien, a toujours gardé ce sens au moyen âge, et c'est ce qui le distingue du mot «joute ». Un tournoi est toujours un « combat
Glossarium, éd. Didot, VII, Dissertations, p. 24, a). = * Matthieu Paris, anno 1179 : « Henricus, rex Anglorum junior, mare transiens, in conflictibcs galmcis et profusiorihus expensis, triennium peregit, regiaque majestate prorsus deposita, totus est de rege translatas in militem et, flexis in gyrum frenis, in variis congressionibus triumphum reportans, sui nominis famam circumquaque respersit. » (Cf. d'autres textes, qui sont cités par Ducange : Glogsarium, éd. Didot, t. VII, Dissertations, p. 24, b.) Le plus important est celui de Guillaume de Newbury (f 1208). Il y est question de Richard Cœur de Lion qui introduit en Angleterre la pratique des tournois, parce qu'il s'est convaincu que les français leur doivent leur supériorité xilitaire et sont « tanto acriores quanto exercitatiores atque instructiores » . Le Roi prend alors sa décision : « Sui quoque regni milites in propres finibus exerceri voluit ut, ex bellorum solemni prœludio, verorum addiscerent artem usuinque bellorum, nec insultarent Galli Anglis militibus, tanquam rudibus et minus gnaris « (lib. V, cap. iv.) C'est ce que répète Matthieu Paris (ann. 1194) : « Eodem tempore rex Richardus, in Angliam transiens, statim per loca certa torneamenta fieri, hac fortassis inductus ratione ut milites regni utriusque, concurrentes, vires suas, flexis in gyrum frenis, experirentur, ut, si bellum adversus Crucis inimicos, vel eliam flnitimos movere décernèrent, agil iores ad prœlium et exercitatiores redderentur. » C'est ce qui justifie les motsde Guillaume le Breton en s&Philippide: « Francorummore vetusto. » Cf. les autres textes empruntés par Ducange aux historiens grecs (1. 1., p. 25, a) et sa discussion, assez faible, en ce qui concerne ici la priorité de la France sur l'Allemagne. {Ibid., pp. 24, 25.) = 3 Les quatre textes les plus importants, les plus décisifs à l'appui de cette affirmation sont les suivants, sur lesquels nous attirons toute l'attention de notre lecteur : a. Garins H Loherains (xn" s.), II, p. 165 et suiv. (défi ; deux camps, commandés chacun par un chef; bataille générale). 6. Gui de Nanteuil (environ vers 1210), v. 2802 et suiv. (défi ; cent mille hommes engagés, etc., etc.). c. AioZ (comm. du xm" siècle), v. 2376 et suiv.; 3155 et suiv. (véritable bataille et très sanglante), d. Renaus de Montauban (xui" siècle), [>. r.-2. v. 5 et suiv. =3 Renaus de Montauban, p. 408, v. 21 et suiv. Important.
par troupes », et la joute, au contraire, n'a jamais été qu'un combat isolé, « un contre un ».
Mais, à d'autres points de vue, le Tournoi n'est pas une bataille qui ressemble aux autres, et c'est peut-être ici qu'il est nécessaire de préciser ses véritables caractères. Le Tournoi ou cembel primitif — j'allais dire le tournoi de la première manière — est une véritable bataille, précédée d'un défi, et qui doit être livrée en une heure et en un jour qui ont été, d'un commun accord, exactement déterminés par les deux partis. Pas de stratégie, pas de surprise. A point nommé, les deux armées sont en présence et, au premier signal de leurs chefs, se jettent l'une sur l'autre, Le Tournoi est un rendez-vous militaire où plusieurs milliers d'hommes sont exacts et se tuent en temps voulu.
Tel est le tournoi dont nous trouvons la peinture, énergique et colorée, dans Garin le Loherain, dans Aiol, dans Gui de Nanleuil et dans Renaus de Monlauban1. Il est difficile d'admettre que de tels peintres n'aient pas été fidèles.
Ce qu'il y a de certain, c'est que, même au milieu des époques les plus civilisées, le tournoi n'a pas cessé d'être une bataille générale, une vraie mêlée. A coups d'armes courtoises, je le veux bien; mais terrible, mais sanglante, mais souvent mortelle. Aux fameux tournois de Chauvenci*, après s'être livrés plusieurs jours à de belles joutes relativement inoffensives, les chevaliers se déclarent lassés de cet exercice monotone, et « demandent un tournoi ». On les réunit en une assemblée délibérante, et le tournoi est décidé d'enthousiasme, au suffrage universel. On en fixe le jour et l'heure; on règle tout par avance. C'est tout à fait l'ancien cembel, moins le nombre de morts. Mais que de blessés! Que de demi-moïts! Et que de sang versé sous le regard des dames, en chantant!
Que l'on veuille bien relire, avec quelque attention, les pages sanglantes du Garin et les pages aimables des Tournois de Chauvenci:
* Voy.les textes cités dans la note 8, et dont la gravité ost considérable. =4 Les Tournois de Cfiou «■nci'.éd.Delmotte.Valenciennes, 1835; v. 2528, surtout v. 2*27-2885, et enfin v. 2924 et suiv. Ce document est d'une date postérieure à ceux dont nous nous sommes généralement servi, et nous ne l'utilisons, à ce point de vue, qu'avec une certaine réserve dont nous tenons à expliquer les motifs a notre lecteur. On ne pourra, sur les tournois de la fin du W siècle ou du commencement du xui*, rien écrire de décisif avant la publication, par P. Meyer,
on constatera entre les deux batailles, entre les deux tournois, une ressemblance frappante, lumineuse, absolue. Et notez que plus d'un siècle sépare les deux œuvres.
Il est si vrai que les Tournois ont été à l'origine des batailles « pour de bon », que, durant tout le moyen âge, les joutes à fer esmolu et à outrance1 n'ont pas été autre chose que des duels « pour de bon », toujours sanglants, parfois mortels. Torneamentum hostile, dit Mathieu Paris ; joustes mortelles, dit le bon Froissart. Comment ne pas voir, en ces duels, un reste de l'antique tournoi sanglant? C'est l'évidence.
Les tournois les plus gracieux et les plus élégants ont été, aux époques les plus délicates, attristés par des morts nombreuses, qui n'étonnaient pas nos ancêtres et qui, même, ne les scandalisaient point assez vivement. D'excellents érudits ont, sans passion, énuméré ces lamentables accidents. Il y eut tel tournoi, en 1240, où l'on compta soixante ou quatre-vingts morts*. Pour un simple divertissement, c'était peut-être beaucoup. Dans les tournois les plus innocents, comme à Chauvenci, ce n'était, à la fin du jour, que « lèvres et faces découpées » et voitures pleines de blessés3. C'est que, malgré tout, le souvenir du vieux cembel hantait encore les esprits et pénétrait les mœurs.
« Mais, nous dira-t-on, les tournois sauvages de la première
de la Vie de Guillaume le Maréchal. = ■ Vulson de la Colombière : Le vray théâtre d'honneur et de chevalerie, cliap. xvii. = * Au tournoi de Nuis, près de Cologne. Le chiffre des morts, en cette fatale rencontre, varie selon les historiens; mais à coup sûr il fut effroyable (Voy. Philippe Mouskes, v. 29960 et suiv. = * Textes sur le caractère sanglant des tournois : a. Lambert d'Ardres, Chronicon Ghisnense et Ardense, cap. XVIII : Cum ergo ventum est ad loctiin gladiaturae vel torneamenti, justo Dei judicio actum est ut, in primo belli concursu, aceeplo in umbilico vulnere, Cornes de vita periclitaretur, etc. Il s'agit du comte Raoul, et le fait a lieu en 1054. La date est significative et tout le récit confirme notre système sur l'origine des tournois (éd. du marquis de Godefroy Menilglaise, p. 49.) — b. « Florent, comte de Hollande, péril malheureusement en 1223 dans un tournoi à Corbie, en Picardie; d'autres disent à Noyou. » (Le Nain de Tillemont, Vie de saint Louis, éd. de la Société de l'histoire de France, II, p. 235.) Le père de Florent, Guillaume, mourut au fameux tournoi de Nuis dont nous avons parlé plus haut [Ibid., p. 236, d'après Philippe Mouskes, v. 29961). Tradition de famille, c. Robert, comte de Clermont, chef de la maison de Bourbon, « reçut tant de coups de maillet sur la tête en un tournoi de 1279, qu'il en tomba dans une démence dont on ne put le guérir. » Ibid., v. p. 78. Cf. beaucoup d'autres faits de même ordre dans les Dissertation» de Ducange, éd. Didot, Glossarium, VII, p. 26, a) d. En 1274, le tournoi de Clialon, auquel prirent part les Anglais avec leur roi Edouard et les Bourguignons avec leur Comte, mérita d'être populairement appelé : non torneamentum, sed parvum belliun de Ch a Ion (Henri Kinghton, cité par Ducange, I. 1., p. 26, a), e. Les textes poétiques ne sont pas moins concluants que les « historiques ». Au tournoi de Hem, en
« époque féodale, ces tueries n'avaient pas de spectateurs, et il « est probable, à tout le moins, que les dames n'y assislaient « point. » C'est encore une erreur, et nos chansons, plus historiques qu'on ne pense, nous montrent les pucelles sortant des murs de leur ville et s'aventuranl au dehors pour avoir le plaisir de contempler ces luttes barbares et qui étaient quelquefois fatales à tant de chevaliers. Quand la femme n'est pas tout à fait chrétienne, elle aime assez le sang qui coule. Ces cembels étaient à la fois une boucherie et un spectacle.
Et maintenant, comment et par quelle série de transitions le tournoi c de la première manière » est-il devenu celui de la seconde? C'est ce qu'il importe de savoir.
Somme toute, il n'y avait pas grand'chose à changer.
Dans l'ancien tournoiement, on était deux armées : on devint, petit à petit, deux « partis », ou deux groupes. Malgré tout, deux camps.
On se jetait jadis un défi solennel : on continua à se défier, mais avec de charmantes formules, polies et presque douces. Le lieu et le jour de la lutte étaient fixés d'avance ; ils le furent toujours, mais sous la forme d'une invitation qui finit par être, un jour, tout empreinte de courtoisie et de bon goût.
Dans les grandes mêlées d'autrefois, chaque chevalier se choisissait un adversaire digne de lui, et les plus grandes batailles se composaient d'un certain nombre de petites joutes. On donna peu à peu, dans le nouveau système, une place de plus en plus importante à ces joutes « personnelles » qui en vinrent à se succéder une par une, durant de longues heures, sous le regard de spectateurs qui ne s'ennuyaient point ou n'osaient pas laisser paraître leur ennui. Mais l'antique et belle mêlée fut conservée avec soin, et on lui garda spécialement le nom de tournoi.
Dans les cembels du vieux temps, on se servait de vraies lances et de vraies épées, tout comme si l'on avait des païens, là, devant soi. Dans les tournois nouveaux, on émoussa la pointe et les tranchants de l'épée ou de la lance; on « hébéla » les vieux brans qu'on changea en bâtons, et l'on ne se servit enfin que
ISfiS. plus il'ini jouteur est gravement blessé (Peigné-Delaeoiirt, 1. t., p. 57. etc.). Et, à la fin dp* tournoi* île Cliauveuei, on ne voit partout que « lèvres et faces decopees, hiaiimes fMMéd, » etc. (v. ïTil et suiv.) C'est par cï.it.unïs que l'on pourrait multiplier ces
d'armes» courtoises1». On en vint là, mais on n*y vint pas du premier coup.
Les dames étant toujours curieuses (paraît-il), on se résolut à satisfaire leur curiosité d'une façon qui fût plus digne d'elles et de « leurs » chevaliers. Au lieu de les laisser debout dans les prés ou sur les murs, on leur construisit de gracieux pavillons de bois qu'on appela eschaffaus, hourds, loges ou beffrois*. Elles y montrèrent leurs jolis visages, et y étalèrent la somptuosité dorée de leurs toilettes neuves. Penchées sur les balustrades, elles encourageaient les torneors et prodiguaient un peu trop leurs ahl de commisération ou leurs sourires d'amour. Elles contribuèrent à alanguir les tournois plutôt qu'à les adoucir: car ces femmelettes, comme nous le disions, n'avaient pas peur de voir couler le sang, et étaient souvent plus coquettes qu'humaines.
L'influence de la poésie se fit bientôt sentir, et le vieux cembel farouche s'emplit de chants. On peut bien s'imaginer que ces chants-là n'étaient pas des cantiques. La galanterie des Saluts d'amour et des Pastourelles envahit peu à peu les tribunes où les dames montraient leurs bliauts, et la lice où les chevaliers versaient leur sang. A ces chants, durant les nuits qui séparaient les joutes, succédaient les danses et les « caroles ». Se battre le jour, danser la nuit : c'était un rude métier pour les hommes; mais les femmes ne s'en plaignaient pas.
Nous voilà bien loin de ces rudes batailles du premier âge féodal, où le sang coulait à torrents; mais enfin, si nos lecteurs ont eu le courage de suivre notre raisonnement, ils se persuaderont avec nous que ceci a enfanté cela. Et les beaux tournois à panaches du
exemples : nous ne pouvons donner ici que des types. = « Les armes de tournois devaient être « hebelalx ». C'est le terme, fort exact, dont se sert Matthieu Paris (ann. 1252). Les épt'es devaient être « rabattues » « à laillans et pointes rompues ». Les lances devaient être « sans fer et sans tranchant ». (Doon de ilaience, v. 35244.) Voy. les textes accumulés ,' par Ducange. 1. 1., t. Vil, p. 25). = s « Ces échafauds, souvent construits en forme de tours, étaient parlagés en loges et en gradins, décorés, avec toute la magnificence possible, de riches tapis, de pavillons, de bannières et d'écussons. Aussi les destinait-on à placer les rois, les reines, les daines et les damoiselles, et enfin les anciens chevaliers qu'une longue expérience au maniement des armes avoit rendus les juges les plus compétents. » (Sainte-l'alaye, Mémoires, I, p. 88.) Cf. le Roman de Hem, 1. 1., pp. 15, 16, 27, et les Tournois de Chauvenci, v. 1542 et suiv., 1809 et suiv.. Dans ce dernier poème, ces constructions de bois sont tour à tour appelées escaffaut (v. 1542) et besfroi (v. 1241 et 18UU); dans le Roman de Hem, on les nomme des hourds (1. 1., p. 27) ; ailleurs, des loges.
xv' siècle sont véritablement sortis de ces combats furieux où l'on se massacrait à corps perdu et où la terre était jonchée de morts.
C'est sous l'influence de l'idée chrétienne que cet admirable adoucissement s'est manifestement produit : œuvre, il est vrai, de plusieurs siècles; œuvre lente, et dont nous aurions voulu hâter le progrès; œuvre insuffisante, et que nous aurions souhaitée plus parfaite. Que l'Église ait vaillamment lutté, c'est ce que ne saurait contester aucun juge digne de ce nom. Du haut de la Chaire apostolique, les Papes condamnèrent vigoureusement ces nundinx exsecrabiles et malediclse. Depuis Innocent II jusqu'à Clément V, c'est une suite d'anathèmes et de coups de foudre. C'est Innocent II qui, le 18 novembre 1130, préside, à Clermont en Auvergne, un grand Synode où l'on proclame que « les tournois sont défendus parce qu'ils coûtent souvent la vie a des hommes1 ». Et les Pères du Concile ne craignent pas d'ajouter avec une grande virilité de doctrine : « Si quelqu'un est blessé dans un de ces « jeux, on ne lui refusera pas la pénitence et le viatique; mais « il ne pourra recevoir la sépulture ecclésiastique'. » Un peu moins de neuf ans plus tard, le même pape prit soin de faire confirmer ce canon dans le dixième Concile œcuménique, qui fut ouvert au Latran le 4 avril 1139\ Eugène III, en 1148, renouvelle les mêmes malédictions, qu'Alexandre III fait, encore une fois, retentir comme un tonnerre dans tout l'univers chrétien, au onzième Concile général, troisième de Latran, le 19 mars 1179*. Innocent III était assez grand pour ne point manquer au devoir de faire de ces belles économies de sang chrétien. Innocent IV suivit ce glorieux exemple; mais je ne sache pas qu'aucun pontife ait montré plus d'énergie que Nicolas III, le 22 avril 1279, qui est une date mémorable en ces petites annales de l'histoire des tournois. Le roi de France ayant été assez léger pour les permettre* après les avoir condamnés (les gens faibles n'en font pas
1 Héfélé, Histoire des Conciles, éd. fr.( VII, p. 209. Ce canon est le neuvième. = tlbid., . = * Can. XIV : « Detestabiles autem nundinas vel ferias, in quibus milites ex condictoi contenir* soient, et, ad ostentationem virium suarum et audacise temerarie congre-) diuntur, unde mortes hominuin ut animarum pericula saepe proveniunt, omnino fieri interdicimus. Quod si quis eorum ibidem mortuus fueril, quamvis ei poscenti paenitentia et Tiaticum non negetur, ecclesiastica tamen careat sepultura ». (Pour ce canon, qui est identique au canon IX de Clermont, v. Héfélé, Histoire des Conciles, éd. française, VII p. 239.) = « Canon XX. Voy. Héfélé, I. 1., Vil, p. 507. = » Voy. Le Nain de Tillemont,
682 LA VIE Ml LIT AIDE DU CHEVALIER.
d'autres), le Souverain Pontife reprit fort sévèrement le cardinal Simon de Sainte-Cécile de ne s'être pas opposé « à ce scandale », et lui ordonna de déclarer excommuniés tous ceux qui avaient pris part à ces joutes. Hélas! le pauvre roi avait déjà été cruellement puni de son laisser-aller, et son jeune frère, Robert de Clermont, était devenu absolument imbécile à la suite d'une tombée de coups de maillet qu'on lui avait appliqués sur le crâne dans un tournoi donné, en cette même année 1279, à l'honneur de Charles, fils du roi de Sicile. Le pauvre jeune homme venait d'être fait chevalier (quelle leçon!; et mourut fou en 13181. Clément V, longtemps après, ne put que confirmer les rigueurs de ses devanciers dans une bulle solennelle, « du 14 septembre de l'an sixième de son pontificat », où il déclare que les tournois sont décidément l'obstacle le plus fatal à la croisade : « C'est « là, dit-il, que l'on dépense inutilement les hommes, les chevaux, « l'argent'. » Passe encore pour les chevaux, et même pour l'argent; mais les hommes, les hommes! Et ce beau sang de chrétien qui coule pour des riens!
A cette parole des vicaires du Christ, la voix des docteurs fit écho. Saint Bernard en écrit un jour à Suger3, et vous allez voir ce que c'est que la liberté chrétienne : « Le temps en est venu. Prenez le glaive de l'esprit, c'est-à-dire le Verbe de Dieu, contre ces créations du Diable qui prennent parmi nous une germination nouvelle, contre ces assemblées maudites, contre ces vundinx que Robert, le frère du Roi, et Henri, le fils du comte de Champagne, annoncent pour les prochaines fêtes de Pâques. » Ces assemblées, c'étaient des tournois, et les deux coupables que flétrit le grand Cistercien revenaient de la Terre Sainte. Un des biographes de saint Bernard donne à sa pensée une forme violente et, disons-le, excessive, lorsqu'il déclare que tous ceux qui meurent en tournoi « iront certainement en enfer* ». Jacques de Vitry, plus tard, ne se montre guère plus modéré et lance contre les tournoyeurs une vaillante et superbe philippique. Il nous peint« les champions jaloux les uns contre les autres et se portant' de mauvais coups; le vainqueur dépouillant le vaincu de son cheval et de ses armes; les
Vie de saint Louis, V, p. 250. = l Mi., V, pp. 78, 79. = * Ducange, Dissertaiion», Glostariwn, éd. Didot, VII, p. 27. = 5 Ed. Gaume, I, p. 681; epist. CCCLXXVI. = » Ibid., I,
dégâts causés par les chevaliers et qui perdent des récoltes entières; le seigneur grevant ses hommes d'exactions intolérables pour couvrir ses folles dépenses, et la débauche des festins succédant a l'homicide1. » Ilumbert de Romans, qui fut le troisième général de l'ordre de Saint-Dominique, est peut-être celui qui a traité le plus sagement cette question si âprement controversée : il assure, avec une grande tempérance et douceur de langage, que les chevaliers peuvent prendre part à des « luttes modérées », dans l'intention unique de s'exercer à la guerre et en s'encourageant mutuellement à combattre contre les Infidèles. Mais ce grand moraliste est pris d'une sainte colère en pensant à tous les scandales des tournois, et déclare qu'on y renouvelle les scènes des cirques païens*. Bien dit.
La Royauté comprit également tout ce que lui faisaient perdre ces vaines effusions d'un bon sang viril. Philippe Auguste 3 (it un • jour jurer à ses enfants de ne pas prendre part aux tournois. 11 s'y connaissait, ce fin politique, et n'abusait pas des serments. Personne ne s'étonnera que saint Louis* (qui fut pourtant brave comme son épée) ait détesté, d'une haine cordiale, la frivolité dangereuse des tournois. S'il ne les avait point haïs, il ne serait pas saint Louis. Philippe III' fut, comme on l'a vu, un peu fluctuant à ce sujet; mais on n'en saurait dire autant de son successeur, qui n'aimait pas les fracasseries et les dépenses inutiles. Philippe le Bel', qui n'était point un lûche, ne condamna pas les tournois une seule fois, mais dix. Les Valois ne l'ont pas assez imité.
Les Papes et les Rois n'y purent rien, et l'on se rit de leurs défenses. La noblesse française n'entendait pas qu'on lui enlevât ce plaisir qu'elle aimait à considérer comme une école. On continua à se rompre les os pour le bon motif, et les écrivains ecclésiastiques, les légendaires eux-mêmes, se laissèrent aller à poétiser les cembels. On racontait, jusque dans les cloîtres, que la
p. 947. = ' Bibl. Nat., lai. 17509, f 105, cité par Lecoy de la Marche, la Chaire française au Moyen âge. p. 365. = * Haxima Bibliolheca Palrum, XXV, 559, cité par le même. Ibid., p. 504. = s Le Nain de Tillemont, Vie de saint Louis, 1, p. 12 = * En IStS». d'après le témoignage de Guillaume de Nangis. (Ducange, I. I., VII, p. 27.) = » Le Nain de Tillemont, I. I., V, pp. 78, 79, 250. = «bucange. 1. 1., VII, pp 27, 28. Voy Arch Nat.,JJ, 35, n'192, etJJ, 42, n* 114.
Vierge avait remplacé au tournoi le bienheureux Walter de Birleke et plusieurs autres. La Mère de Dieu, là-bas, dans ces joutes sanglantes, et non loin de certaines demoiselles qui y pullulaient! C'est, à tout le moins, une étrange imagination. Mais que voulezvous! les peuples colorent de belles nuances l'objet de leur amour, et « dans l'objet aimé tout leur devient aimable ».
Somme toute, les tournois ont donné lieu à des excès qui ont été véritablement scandaleux; mais, s'il faut tout dire, ils ont contribué à nous conserver un sang viril et jeune. Entre ceux qui les ont condamnés trop sévèrement et ceux qui leur sont trop favorables, il importe de trouver un juste milieu qui soit digne d'un Français et d'un chrétien. C'est la position que nous voulons prendre.
Il nous reste à « conter » un tournoi.
Les invitations ont été faites ', non seulement dans toute la contrée, mais dans tous les pays voisins, et l'on n'a pas négligé de convoquer aux joutes des chevaliers de toutes les nations. Pas de bon tournoi sans cette émulation. Nous aurons « des Allemands* ».
Des brefs ont été envoyés à vingt, à trente lieues à la ronde ; les messagers couvrent les chemins; leurs mules sont fourbues. Partout « on crie le tournoi s» à haute et intelligible voix : « Il aura lieu, sachez-le bien, le samedi de Pâques, à Montigny, près de Villeneuve. Le samedi de Pâques, bonnes gens, le samedi de Pâques! » Les crieurs sont enroués, mais quelle rumeur dans toute la province! La nouvelle s'étend jusque dans les plus petits châteaux, jusque dans les manoirs où végètent les gentilshommes
1 C'est ainsi que le tournoi de llem est annoncé un mois à l'avance (1. 1. p. 8); c'est ainsi que Jacques Bretex, invitant le chevalier Conrad Warnier à venir au tournoi de Chauvenci, à la Saint-Remy, peut lui énumérer par avance quelques-uns des futurs jouteurs, etc. (v. 57-258). Cf. le Roman du châtelain de Couci, v. 704, cité par Viollet-le- Duc (Dictionnaire d'architecture, II, p. 369) et Foulques Fitz Warin (Nouvelles françaites du xiv siècle, éd. Molandet d'IIéricault, pp. 24, 25), où l'on assiste à un tournoi dont levainqueur doit épouser la belle Jlelette. Les tournois donnaient lieu, fort naturellement, & l'établissement de longues listes de chevaliers (P. Meyer. Romania, XI, p. 52) que l'on peut utiliser au prolit de l'histoire. = ' Tournois de Chauvenci, v. 1809 et suiv. = » « Lors fist William [Peverel] une criée en meynte terre, en meynte cité, que tous les chevalers de valour que torneier veilent par amurs, à la fesle seintMichiel vienent à chastiel Peverel. (Foui-
pauvres. L'émotion est universelle. Les femmes, tout aussitôt (le premier mouvement est le bon), se rendent dans la petite chambre où sont enfermés leurs pelissons et leurs bliauts, et se demandent, non sans anxiété, si elles ne seront pas forcées de se faire faire une toilette nouvelle. Les hommes étendent, sur les bancs et sur les lits, leurs hauberts qu'ils font reluire, avec ces heaumes de joute auxquels ils attachent tant de prix.
Les défis commencent à s'échanger, de ville à ville, de château à château. Ces défis revêtent toutes les formes, et il en est d'étranges. Certains barons ont été jusqu'à faire écrire sur un morceau de parchemin1 :« Au château des Hayes, il y a sept cheva- « liers qui se tiennent prêts à jouter contre tous « venants ». Puis, ils ont fait suspendre ce parchemin à un arbre, sur le bord de la route. C'est une affiche.
A Montigny, l'agitation est plus grande encore : c'est de la fièvre. On dresse à l'avance la liste des chevaliers qui sans doute accepteront l'invitation et viendront à la fête. On en fait le compte, on le défait, on le refait; puis (autre angoisse), on craint de n'être point prêt. Il y a bien là-bas cent ouvriers qui travaillent aux lices et aux échafauds; mais ils vont si lentement!
La grande fête de Pâques commeniant arrive enfin, et le beau matin de la Résurrection du Christ se lève sur la chrétienté joyeuse. C'est, cette année-là, le 20 avril, en pleine verdure et floraison, et vous comprenez bien qu'en un tel jour, on regarderait comme un sacrilège de voyager, même pour un tournoi ; mais, dès les jours suivants, les lorneon commencent à se mettre en route et égayent les chemins. Pour les voir passer', on se tient sur le seuil des portes. Il en est qui s'en vont seuls, rêveurs et désireux d'aventures'; il en est d'autres qui vont par bandes, très tapageurs ceux-là, et dont le plus vieux n'a guère plus de vingtcinq ans. Voici un pauvre hobereau de campagne qui, pour faire figure à la fête, a emprunté une grosse somme à un juif de sa connaissance; puis, voilà derrière lui, un comte, qui s'avance lente-
quetFitz Warin, 1.1., p. 25.)= ' Roman de Hem, 1 1., p. 11.= » Voy. dans Aiol l'épisode du héros de ce poème qui se rend à un tournoi, pauvre et mal armé (v. 2651 et suiv.). = » L'auteur de Garin de Montglane (Bibl. Nat., fr. 24403, fil) nous fait assister à la rencontre de deux chevaliers qui vont ensemble à un tournoi, etc. Cf. les Tournois de Chau-
ment, escorté de cinquante chevaliers de son pays et d'autant d'écuyers. La magnificence de leurs costumes est un peu ternie par la poussière de la route; mais il les faudra voir demain. On avait même pensé un instant que, dans la crainte de quelque surprise, le Comte se ferait accompagner de plusieurs centaines d'hommes armés. Le cas n'est pas rare; mais les craintes se sont heureusement dissipées, et il n'y aura au tournoi que des tournoyeurs... et des dames.
Grand tapage à Montigny, et surtout à Villeneuve, où il s'agit de trouver des logis. Autant de maisons, autant d'hôtelleries improvisées où les hôtes sont accueillis à bras ouverts. Mais le nombre de ces joyeux arrivants a tellement dépassé toutes les prévisions, qu'il faut décidément se résigner à aller planter ses tentes dans les prés verts, tout à l'cntour de la petite ville. Vite : on enfonce les paissons en terre; on développe les grandes pièces de toile, portées à dos de mulet ; on les lie fortement aux pieux, et voilà autant de chambres superbes1. Cependant, à l'entrée de toutes les routes, de nouveaux groupes débouchent toujours, et chacun d'eux arrive en chantant sa chanson favorite', comme nos régiments qui ont chacun leur sonnerie et leur marche spéciales. Et les amis d'aller au-devant de leurs amis, et les dames de percer l'air de leurs voix d'or, et les chants de retentir partout. Oh! le charmant brouhaha !
Le départ sera moins gai.
Le lendemain matin, au premier jour, tout ce monde va voir les lices. Il ne faudrait pas ici se les représenter plus somptueuses qu'elles ne l'étaient3. Figurez -vous simplement de fortes barrières en bois, qui entourent de toutes parts un vaste espace carré ou barlong. Une seconde barrière, une barrière intérieure, moins haute et moins forte, est séparée de la première par un véritable chemin « où se réfugient les hommes de pied qui doivent au besoin secourir les tournoyeurs désarçonnés, et les hommes d'armes qui empêchent la foule de pénétrer dans l'en-
venci, v. 1845 et suiv.; 21 15 et suiv. etc.) ==' Les chevaliers « se hébergent en tentes faitei en la forest delées oùli tornoiement est. (Foulques Fitz Warin, 1. I., p. 20.) Cf. Sainte-Palaye. Mémoires, I, pp. 87, 88. = 2 Au lournoi de Chauvenci le sire de Rosières arrive, avec toute sa suite, en chantant : « Vez ci le bruit de la ville — Et la plus mignote gent » (v. 2115). = •Pour tout ce qui suit, voy. Viollet-le-Duc, Dictionnaire du Mobilier, II, p. 544. Excellente
ceinte. » C'est dans ce chemin que circulent et se heurtent les spectateurs les plus favorisés. Les autres, en dehors, essayent de « voir » à travers les poteaux pointus de la grande barrière, et y réussissent sans trop de peine. Mais vous imaginez bien qu'on a pensé aux. dames, qui seront l'âme de cette rude et belle fête. On a élevé, à leur intention, de légères constructions en bois d'où elles verront et seront vues , et qu'on appelle loges, e$cafaul$, hourds ou beffrois. Je ne saurais mieux faire, pour en donner une juste idée, que de les comparer aux tribunes et aux pavillons de nos champs de courses. On y a réservé la première place aux juges, aux diseurs du tournoi; mais les dames occupent tout le reste, et j'invite mes lecteurs à se rappeler ici la magnificence très artistique de leurs costumes. Manteaux de soie claire, doublés d'hermine; bliauts de satin, étincelants d'or; ceintures et couronnes ruisselantes de pierreries, et ces belles tresses blondes ramenées sur le devant des épaules, et, par-dessus tout, ces frais visages clairs, ces yeux bleus, ces sourires*. Sous de tels regards, avec quel plaisir on se faisait tuer !
Et maintenant, avant que le tournoi commence (c'est demain,
figure et très vulgarisatrice. = ' Textes sur la présence et le rôle des femmes aux tournois : a. Durant la première période de l'histoire des tournois, et alors que c'étaient des batailles t pour de bon i, les femmes prenaient déjà plaisir à en être les spectatrices (Gui de Nanleuil, v. 2357 et suiv.; Aiol, v. 2515 et suiv.), et deux vers de ce dernier poème caractérisent bien cette curiosité : « Le cembel esgardoient por déliter : — Chou est moltbele cose à regarder * (v. 2518, 2519). — b. Il y en avait qui ne craignaient pas d'y aller seules : Quatre puceles la Roine — (Ce fu Marote et Eglentine, — Si fu Cardon;ile et Plaisons).... — Cevaucent en pur les chiefs.... — Sans nulecompaignie d'omme. (Roman de Hem, 1. 1., p. 11.) — c. A peine arrivées, les dames et pucelles s'efforçaient de trouver une bonne place dans les escaffaus, dans les loges : Les dames qui as loges furent. (Tournois de Chauvenci. v. 822.) La damoisele et plusieurs dames furent montée? une tour et virent la bêle assemblé de chevaliers, et cornent chascun se countynt (Foulques Filz Warin, 1. 1., pp. 26, 27); etc. — d. Celles qui ne trouvent pas de place dans ces hourds sont quelquefois forcées de se tenir dans les lices (Roman de Hem, 1. 1 , p. 25. Texte douteux). — t. Dès que les chevaliers arrivent à la joute, ils passent devant les beffrois où sont les dames, et font un estais ou caracolent devant elles (Roman de Hem, éd. Fr. Michel, p. 273.) Tournoi de Chauvenci, v. 757 : « Va son escu embrasant. — Devant les dames vint passant — Le petit pas, molt simplement. » Et plusieurs, pendant qu'ils passent ainsi, entonnent sur leurs gros chevaux des chansons d'amour : « J'ai joie ramenée ici. » (Chauvenci, v. 1516.) — f. Grâce aux méchantes excitations des poètes et à je ne sais quelles modes galantes qu'il faut considérer comme absolument détestables, les femmes en vinrent de bonne heure à prendre, dans les tournois, un rôle agressif et antichrétien. Du haut de leurs loges elles encouragent impudemment les jouteurs et leur font des déclarations d'amour que je veux bien croire platoniques, mais qui n'en sont guère moins cou-
demain malin), embrassons d'un dernier coup d'oeil tout le spectacle qui est sous nos yeux1. La campagne est véritablement couverte de centaines de tentes que l'on a savamment composées en soieries de toutes couleurs et où circulent les écuyers affairés. Dans la ville, bannières à toutes les portes, bannières à toutes les fenêtres, bannières à tous les faîtes8: dans toutes les maisons on mange, on festoie, on rit, on danse3. Avec ses hautes tribunes où tant de vanité va bientôt triompher, avec ses deux barrières et son chemin semblable à celui de ces cirques espagnols où l'on se précipite aux courses de taureaux, la lice carrée est encore déserte. Le sang y coulera demain.
Le soleil se lève tôt en avril; mais les tournoyeurs sont levés avant le soleil. Ils n'ont guère dormi, à vrai dire, et c'est ce qui se comprend trop bien après les caroles d'hier, avant les joutes d'aujourd'hui. Dans les rues, dans les chemins, le long des tentes, certains hommes solennels, avec lesquels nous ferons bientôt connaissance, les hérauts (puisqu'il faut les appeler par leur nom), jettent un cri monotone, qui est destiné à éveiller les retardataires : « Que les jouteurs s'apprêtent; que les jouteurs s'ap- « prêtent! » A demi vêtus, les bacheliers se montrent à la porte des pavillons de soie : bruit d'armes qu'on prépare, de chevaux
pables (Chauvenci, v. 1916 et suiv., 2957 et suiv.). Pas n'est besoin de parler de toutes les invites que font les hérauts à ces spectatrices trop passionnées : « Consolez les chevaliers; mettez vos belles mains polies sur leurs fronts et leurs tempes (Ibid., v. 955, etc.), donnez-leur votre amour » (Ibid., v. 1619 et suiv.). Il faut tout dire : ces belles dames n'étaient parfois que de « folles femmes » qui venaient chercher clientèle aux tournois, et c'est ce que constatent les prédicateurs avec une indignation fort légitime (Bibl. Nat., lat. 17509, f° 105, cité par Lecoy de la Marche, la Chaire française au moyen âge, p. 364). Il faut croire que c'étaient ces « filles » qui mettaient le plus d'empressement à confier leurs « manches » aux pauvres chevaliers qui en faisaient des gonfanons, et il est peutêtre permis de penser que les honnêtes femmes ne descendaient pas toujours jusque-là. Malgré tout, les tournois furent trop souvent (comme aujourd'hui nos courses) un lieu galant dont il convient défaire peu d'estime. Les meilleures y risquaient leurs gants ou leurs manches (Foulques Filz Warin, 1. l.,p. 27. Cf. Sainle-Palaye, Mémoires, I, 590, et J. Quicherat, Histoire du Costume, p. 184) ; mais beaucoup y laissaient leur honneur. — Cf. « Lareine du tournoi» n'est qu'une invention relativement assez moderne, et peutêtre n'en trouverait-on pas d'exemple avant le xme siècle (Roman de Hem, 1. 1., p. 38 et 46, etc.). = ' Avant le tournoi : a. Les dames se rendent aux loges (Châtelain de Coucy, cité dans le Dictionnaire du Mobilier, de Viollet-le-Duc, II, p. 369). — 6. Messe enlendue (Chauvenci, v. 415 et suiv.). — c. Hérauts « criant » devant les logis et les tentes (Châtelain de Coucy, I. 1.). — d. Exhortation des dames à leurs fils qui vont jouter (Chauvenci, v 420 et suiv.). = 2 Viollet-le-Duc, Dictionnaire du Mobilier, II, p. 341 . Se défier un peu du dessin du maître, qui est trop charmant et arrangé. = > Roman de Hem, 1. 1., p. 14.
qui hennissent, de chansons d'amour qu'on répète en chœur. Puis, tout ce jeune monde bruyant se rend à la messe : car, enfin, ils sont pieux, tous ces chanteurs de Pastourelles et de « Saluts » et, malgré vingt mauvais mélanges, véritablement chrétiens. Quand ils sortent du moûtier, le soleil est déjà chaud dans le ciel. Le tumulte croit; les chemins sont pleins. L'huis de la lice est encombré. Sur des mules blanches, les dames, en vêtements d'apparat, se dirigent avec une lenteur calculée vers les « escaffauts » qui les attendent. On fait haie sur leur passage, et les pauvres gens admirent sans jalousie ces superbes créatures qui passent devant leur misère dans tout le rayonnement de la richesse et de la beauté. Les jouteurs arrivent tantôt seuls, tantôt avec les dames, et on les reconnaît aux ornements qui parent la crête de leurs heaumes. On chante toujours, on chante encore. Les jongleurs sont arrivés, et rivalisent avec nos barons. Des buinnes retentissent, claires et pressantes'. Les joutes vont commencer : c'est l'heure.
11 est temps de vous présenter les hérauts*. Durant toutes ces fêtes qui ont tant besoin d'être réglées, ils seront la règle vivante. Ils seront la police et l'ordre. Sans eux, pas de tournoi possible.
' Lors resonerent les labours, (rompes, busynes, cors sarazinois, qe les valeyes rebonderent de le soun (Foulques Witz Warin,\. 1., pp. 26, 27). = 'Telles sur les hérauls : a. L'étymologie la plus probable est la racine har de l'ancien haut allemand, haren, crier, appeler (Chevallet, Cachet, Scheler. Cf. la note de P. Meyer, Romania, XI, p. 36). b. Personne n'a mieux parlé des hérauts que l'auteur de cette note : < Le héraut est celui qui appelle, qui proclame ; sa fonction originaire est d'annoncer les tournois et, pendant leur durée, de proclamer les noms des combattants. Dans les pays où l'usage des tournois ne s'est pas établi (par exemple dans le midi de la France), il n'y a pas de hérauts. A mesure que les tournois, d'abord pure et simple image de la guerre, se modifient, se conforment à des règles qui ont pour but de diminuer les dangers et les inconvénients de ces violents exercices, le héraut devient une sorte de maitre des cérémonies. 11 a un costume particulier. Il se distingue nettement du jongleur ou du ménestrel, qui joue de divers instruments, fait des tours et montre des animaux savants, ou récite des poésies qu'il a parfois composées. Mais bientôt le héraut empiète sur le terrain du ménestrel. Il chante les louanges des chevaliers, il rédige des récits de tournois. Peu à peu sa position sociale grandit : il accompagne les ambassadeurs et, comme il connaît les règles de la courtoisie et celles du beau langage, il devient une sorte de porte-voix officiel. En même temps, le cercle de son activité littéraire s'étend. Son élat lui procure l'occasion de voir beaucoup de pays et de connaître les mœurs des nations diverses. Il sait mettre à profit ses connaissances : il rédige des travaux véritablement historiques, en vers d'abord, bientôt en prose, et au xv* siècle notre littérature lui doit quelques-unes de ses œuvres les plus distinguées. » (Romania, XI, pp. 36, 37). e. Ce sont, en effet, les hérauls ou rois d'armes qui annoncent les tournois, les publient officiellement et remplissent enfin tous les messages auxquels ils peuvent donner lieu [Chauvenci, v. 2667 et suiv.). C'est aux hérauts qu'il appartient de crier « à plaine guelle »
Leur fortune est étrange et mérite d'être racontée. C'étaient à l'origine de fort petites gens, mais qui avaient flairé, dans le goût des tournois, une bonne source de revenus. Ils s'étaient offerts tout d'abord comme simples « commissionnaires » et avaient été chargés de colporter partout l'annonce des futurs tournois. On fut tout heureux de les trouver sous la main pour proclamer les noms des jouteurs à leur entrée dans la lice. Ce fut toujours leur principale fonction, et c'est ce qui commença à leur donner quelque importance. Avec le nom de chaque « tenant», ils jetèrent à tous les vents son cri d'armes, vaillant et fier; mais de là à louer le jouteur qui les payait, il n'y a pas loin, et ils acceptèrent d'être payés. Ils offraient ainsi leurs services à tous les chevaliers, et chacun d'eux eut sa petite clientèle qu'il fit valoir. Ces messagers qui ont depuis deux mois parcouru toute la province, c'étaient des hérauts; ces maîtres des cérémonies qui, ce matin, ouvrent gravement la marche solennelle des combattants, ce sont des hérauts. Ces puissants crieurs qui, à l'entrée de leurs clients, s'époumonnent et hurlent à plaine quelle : « Ça, Dex aïe à 1' Mareschal » ou « Coucy, au vaillant chevalier », ce sont encore des hérauts. Ces comédiens enfin, qui font semblant d'être émus et qui, d'une voix suppliante et les larmes aux yeux, inviteront tout à l'heure les dames à faire aux chevaliers le don de leur amour ou de leur pitié, ce sont toujours des hérauts. Ils sont affairés, « importants », solennels, souriants : on les paye bien. Robes ou chevaux, il n'y a rien de trop beau pour eux. Les jongleurs seuls leur font une concurrence
Chauvenci, v. 352 et suiv.) les noms de tous les jouteurs et « leurs cris d'armes » (Le P. Ménétrier, Origine des armoiries, chap. X, Du cri, p. 200 et ss.). d. Quand il y a intermittence dans les joutes et que de nouveaux jouteurs ne se présentent point assez rapidement, ce sont les hérauts qui font solennellement appela d'autres combattants (CAautœnci, v. 1874, etc., etc.) e. Ce sont eux qui interpellent sans cesse les dames et les adjurent d'avoir pitié des chevaliers, de leur accorder leur amour, etc., etc. (Ibid.,v. 557 et v. 1619-1680). e. Lorsqu'à Heu le grand tournoi général, ils sont aussi ardents à exhorter les lorneors qu'à convier les dames « à deffaire ces meslées ». {Ibid., v. 3815 et suiv.). /. Le matin des joutes, ce sont les hérauts qui marchent en tête du cortège chevaleresque ; mais ce sont eux surtout qui, toujours « à pleine goule », acclament les vainqueurs (Ibid., y. 4005?) et louent LiuyamniBnt leurs champions (Ibid., v. 817 et suiv.).j.Il va sans dire qu'ils sont largement payés par ceux qu'ils louent ainsi (Brun de la Montaigne, v. 2501 et suiv.), et qu'aucun de leurs bons offices n'est désintéressé, h. Ces hommes, si bien payés et qui se donnaient tant d'importance, étaient peu estimés par les gens de bien, et les sermonnaires tonnent contra eux : « Leur rôle est généralement considéré comme vil, et on les tient pour des histrions et des courtiers. » (Lecoy de la Marche, la Chaire française au moyen âge, p. 365, d'après les textes empruntés aux mss. lat. de la Bibl. Nat., lat. 2516, P f 1 ; 17509, f" 105 ; 16481,
LA VIE MILITAIRE DU CHEVALIER. 6fli
qui les a parfois inquiétés; mais nos hérauts ont bravement appris le métier de ménestrel, et en sont venus à ne plus trop redouter leurs habiles rivaux. Au reste, il y a, parmi les hérauts, autant de catégories que parmi les jongleurs. Les uns sont de simples histrions et que les moralistes accusent d'être un peu entremetteurs et courtiers; mais il en est d'autres qui ont pris leurs fonctions au sérieux et se regardent comme investis d'une certaine magistrature. À force d'avoir vu des tournois, ils sont arrivés à en connaître toutes les lois, qu'ils interprètent doctement. On les consulte, on les écoute. Ils modifient ces lois, ils les couchent sur le parchemin, ils les commentent, et les voilà passés écrivains. Majestueux et froids, ces appariteurs de premier ordre, qui sont en même temps des professeurs de courtoisie et de beau langage, accompagnent bientôt les ambassadeurs dans les cours étrangères, et estiment qu'ils représentent, eux aussi, le Roi leur maître. Ayant pris l'habitude d'écrire, ils ne la perdent plus: ils se font résolument historiens « et notre littérature, au xv* siècle, leur doit quelques-unes de ses œuvres les plus distinguées ».
Neuf heures du matin : on chante tierce dans les cathédrales, dans les collégiales et dans les moùtiers.
C'est l'heure fixée pour l'ouverture du tournoi1. Un beau cortège s'ébranle et se met en marche, hérauts en tête, jongleurs aux flancs. Les jouteurs, tous les jouteurs sont là, deux par deux, trois par trois, et plus de la moitié d'entre eux jettent d'avance leurs regards vers les loges où sont les dames. Quelque vanité s'est aussi logée dans leurs cerveaux, et ils ne dédaignent pas de faire admirer leur belle prestance à la foule. Le défilé dure près d'une heure, et les derniers barons sont encore à Villeneuve, quand les premiers pénètrent dans les lices de Martigny. Leur entrée est superbe : ce sont les trompettes qui sonnent1, ce sont les dames qui chantonnent, c'est le soleil qui s'en mêle et les inonde tous de ses plus bienveillantes clartés. Les barons, eux, se pavanent en passant devant les escaffaus et régalent les dames d'un temps
n* 144). = ' L'n peu après la tierce, devant meidi passé (Hervis de Metz, Bibl. Nat., fr. 19180, PSI, V). = » Foulques Filx Warin, 1. 1., pp. 26, 27. Cf. Chevalier a* deus espées, 528. (Citation de Schultz.) Lors sonnent trompes et nakaires. — Cascuns de faire bruit se
de galop, d'un eslais*. Mais il en est de plus fins qui, au lieu de galoper le long des hourds, ralentissent soudain leur marche et « devant les dames vont passant — Le petit pas, molt simplement* » . Pas si simples, ces raffinés. Les dames, d'ailleurs, sont décidées à tout admirer dans cette belle assemblée de barons, « et ne se préoccupent que de regarder le cembel : « Chou est molt bêle cose à regarder* ». Un grand nombre d'entre elles, emportées par je ne sais quel abominable petit amour platonique, ont envoyé à des chevaliers qui sont seulement leurs amis, leurs belles manches de soie dont ces Lovelaces ont fait leurs gonfanons ou leurs bannières. Pendant toute la durée du tournoi, elles leur jetteront encore d'autres gages d'amour, gants, rubans ou cordelettes, et ne sortiront de cette fête qu'avec leurs robes et leurs cheveux4. Toutes ces agaceries et coquetteries montrent jusqu'à quel point les tournois étaient malsains6. Les hommes donnaient leur sang et les femmes, plus bêtement, leur cœur. Reste heureusement l'école de guerre, et c'est la seule utilité de ces folies.
Le dernier jouteur vient de pénétrer dans l'enceinte ; la première joute y va commencer.
Us sont tous là, nos tournoyeurs, attendant que leur tour arrive, armes au poing; mais ces armes" ne ressemblent pas à celles dont on se sert en vraie bataille. Les lances n'ont pas de tranchant, leur fer arrondi figure deux mamelons, et ce ne sont guère que de
painne. — Héraut crient à longe alaine. = ' Roman de Ham, éd. Fr. Michel, p. 273. == s Chauvenci, v. 757 et suiv. = * Aiol, v. 2518, 2519. = * « Saisies du même transport qui fait qu'aujourd'hui les Espagnoles, aux combats de taureaux, jettent dans l'arène leurs mouchoirs, leurs gants, leurs éventails, leurs mantilles, les dames [aux tournois] se dépouillent, sans s'en apercevoir, de leurs habillements de tête et de cou, de leurs manteaux, de leurs manches. (J. Quicherat, Histoire du Costume en France, lr* éd., p. 184, d'après le roman de Perceforest.) A ce tournoi de Peverel (qui est donné par William Peverel afin que sa nièce Melette y choisisse pour mari le plus vaillant chevalier), Melette de la Blanche- Tour manda son gant à Guarin de Meez et pria qu'il la defendist (Foulques Fitz Warin, 1. 1., p. 27). Cf. Auberi, éd. Tobler, pp. 75, v. 6; 74, v. 18 ; 75, v. 12) et surtout Châtelain de Couci, v. 704 et suiv., commenté par Viollet-le Duc, Dictionnaire du Mobilier, If, 569. = 5 Sainte-Palaye, Mémoires, I, 90. Au sujet de ce faux et périlleux amour, voy. le « Sermon d'armes » de Jacques Bretel, qui termine le tournoi de Chauvenci (P. Meyer, Rnmania, X, pp. 595 et suiv.). Hien n'est plus « précieux ». = 6 a. Pour la lance de tournoi, voy. Viollet-le-Duc, II, p. 307, qui nous offre plusieurs figures de fers de lance. Ces fers étaient émoussés et à deux mamelons. La lance de joute s'appelle roc ou rochet. (Cf. la figure du jeu d'échecs et voy. Doon de Maience, v. 3244. )&. L'épée de tournoi devait être « rabattue, sans estre trenchant ne esmolue, et avec les taillants et pointes rompues ». Ducunge, Dissertations, t. VII du Glossarium, p. 25. Cf. les deux figures de Viollet-le-Duc,
longs bâtons, plus ou moins sculptés. Les épées sont rabattues, et ont leurs tailloirs et pointes rompus. Ce sont presque des sabres de bois ; mais, avec la force dont sont doués tous ces rudes batailleurs, il arrive souvent qu'ils se tuent avec ces simples morceaux d'if ou de sapin. Malgré tout, ils attendent avec fièvre le moment de leur duel. Sous leurs armes qui sont vernissées en toutes couleurs, blanches, noires' ou rouges 2; avec leurs heaumes qui seront un jour surmontés de toutes sortes de figures étranges, monstres, tètes d'oiseaux ou têtes de femmes, ils attendent, et le jour s'écoulera peut-être, et la nuit tombera peut-être avant qu'ils aient pu se mesurer avec un autre jouteur. L'épreuve est rude.
Il y avait parfois, dans un tournoi des plus ordinaires, près de deux cents joutes qui se succédaient pendant plusieurs journées. « Deux hommes qui essayent de se désarçonner à coups de gros bâtons », c'est toujours le même spectacle, et il paraît singulièrement monotone ; mais, aux yeux de nos barons, pas une joute ne se ressemblait*. Dans l'une, les deux champions se renversaient en même temps et si rudement qu'on les croyait morts tous deux ; dans l'autre, un fils de comte avait la main brisée ; dans une troisième, les écus, que l'on croyait si solides, étaient percés à jour. C'était une intarissable variété, et il n'arrivait pas à nos
(Dictionnaire du Mobilier, II, pp. 356 et 357) et le passage des Tournois de Chauvenci où l'on vit Perrart se battre avec « un grant peil gros de chaisne ovré » (v. 3966). = ' Roman de Hem, I. L, p. 21. = ' Chauvenci, v. 1450. = * a. Le « mécanisme» des joutes est assez peu compliqué, mais il convienl d'ajouter qu'il n'est point partout le même. Deux types sonllàsousnosyeux-.Ilem et Chauvenci, et ces deux types ne se ressemblent point. 6. A Hem, on ne peut, d'après le règlement du tournoi, se donner que trois coups de lance, sans plus, et tout le mérite consiste à briser correctement et élégamment ces trois lances en visant bien, en ne portant pas à côté, en atteignant le buste, ou la gorge (ce qui est la perfection du genre) : « Ja chevaliersn'i enterra, — Se par trois lances ne s'imet. » Et ailleurs : «Desestroislances n'ifali — Nèsune, ainsles brisa.» (Hem, I.I., p. 33.) Cequ'il faut surtout éviter, c'est le heurt corps contre corps, mais principalement la chute (Hem, 1.1., pp. 18, 19): « Peu fali qu'il necucha. » Rien n'est plus monotone que le récit d'un tel tournoi, et le poète l'a bien senti : «Je vous dirai à peu de plait — Les joustes : que, se je disoie — Que cascuns fist et devisoie, — Trop vos anuieroil, je croi. » (lbid., p. 17.) Assister à cent quatre- vingts joutes de ce genre (p. 37) devait être un véritable supplice et dont il faut tenir compte aux courageux spectateurs de ces temps héroïques. — c. A Chauvenci, la joute est plus sérieuse; elle est plus variée. On n'y est pas astreint à briser seulement ses trois lances, et l'on s'y bat presque « pour de bon », en cherchant a se désarçonner et à se tuer un peu. Faire toucher la terre à son adversaire, tout est là. — d. Au commencement de chaque joute, le jouteur monte sur son gros desti ier (C/iauvenci, v. 480) et « met le pied à l'estrier, tout aussi roit comme une estache. » La lance est mise « sur fautre » ; puis on la baisse, et après avoir donné un fort coup d'éperon, on se jette, tête basse, l'un sur l'autre, l'écu « serré contre le pis ». (Chauvenci, v. 489, 490
arrière-grand'mères de s'y ennuyer un seul instant. Tous les tournois, d'ailleurs, n'avaient pas le même agencement, le même « style ». Il y en avait où l'on devait correctement briser trois lances, ne plus, ne moins; il y en avait d'autres où tout l'effort des jouteurs devait tendre à faire tomber leur adversaire et à lui faire toucher la terre. C'était le cas le plus fréquent. En racontant une seule de ces joutes, il semble que nous les aurons toutes racontées. C'est à la nuit tombante. On commence à craindre qu'il n'y ait plus de jouteurs et que le combat ne finisse faute de combattants. Les hérauts, un peu effarés, vont criant partout : « Vienne jouster qui trouvera un jousteur »; ils observent qu'il est tard et qu'on n'y verra bientôt plus. Soudain deux chevaliers se présentent, qui s'étaient défiés depuis un mois : Hervieu de Montigny et Jean de Dampierre. Chacun a son héraut à sa solde, qui jette à tous les échos le nom de son baron1 : « Dampierre, dit l'un, au bachelier Dampierre » ; « Montigny le chevalereux », répond l'autre. Et ils luttent de cris. Les jouteurs sont tous deux jeunes, et tous deux beaux : l'un est couvert d'armes toutes rouges, et s'imagine ressembler par là aux anges empennez* qui sont vêtus
et 1138 et suiv., etc.). Le premier choc est terrible et le poète, réaliste à ses heures, le peint en ces termes quelque peu grossiers : « Vos deïssiez que deus tonniaus — A-t-on ensamble entrehurtez. » (Ibid., v. 1476, 1477.) — e. Le plus grand talent des torneort consistait à se bien couvrir de leur écu : « De lor escus si bien se cuevrent — Que li uns ne flst l'autre grief. » (Roman de Hem, 1. 1., p. 21.) 11 ne fallait viser ni trop haut, ni trop bas, et dans le buste seulement (Ibid., p. 37). — f. Pour empêcher les joutes de dégénérer en rixes sanglantes, on en limitait la durée, et il semble que l'on se soit, à ce point de vue, servi d'un sablier appelé « horloge ». (Viollet-le-Duc, Dictionnaire du Mobilier, I, pp. 126, 127.) - g. Néanmoins, les accidents les plus graves se produisaient journellement à tous les tournois : jambes et bras cassés, dents broyées, etc. (Chauvenci, v. 491). Les écuyers et les « garçons » étaient sans cesse occupés à relever les blessés (Roman de Hem, éd. Fr. Michel, p. 271), etc. Les vrais chrétiens acceptaient chrétiennement cette épreuve et s'écriaient : « Nostre Sires soit aourés, — Dist-il, de quanques il m'envoie. » = • Sur le cri d'armes, lire la Dissertation de Ducange (Glossarium, éd. Didot, t. VII, p. 46 et suiv.). Toutes nos affirmations sont justifiées par les textes suivants : Hem, 1. I., pp. 14, 17 et 23; Chauvenci, v. 764, 765; 1581, 1584, 1592, 1593 ; 1874, 1875. Cf. le cri de Guillaume le Maréchal signalé par P. Meyer dans l'admirable poème qu'il a découvert : « Ça, Dex aïe à I' Mareschal. » (Histoire de Guillaume le Maréchal, v. 5226 ; Romania,\\, p. 38.) Les sermonnaires se moquent un peu de ces cris des hérauts : « Ils sont, disent-ils, le type de l'homme qui parle sans agir. Donner le conseil sans l'exemple, n'est-ce point là faire le métier de héraut! Au milieu de la mêlée, quand les lances se choquent, on leur entend répéter leur cri : « Ha ! sus contre lui. Va, fils de preux, dont le père fut si brave et si vaillant. * El ils ont tout fait, quand ils se sont bien époumonnés. » (Lecoy de la Marche, La Chaire française au moyen âge, p. 365, d'après les mss. de la Bibl. Kat. lat., 2516», f 57; 17509, M05, et 16481, n' 144. = * Chauvenci, v. 1450, 1451.
de la lumière céleste; l'autre s'est habillé en Lancelot et a copié, tant bien que mal, l'armure que les poètes attribuent à ce héros des légendes bretonnes. « Va, lui dit son héraut, va, fils de preux « dont le père fut si vaillant ». Et l'autre qui est un rieur, de chanter en passant devant les hourds où rient les dames : « Tai joie ramenée ici. » Ils s'apprêtent cependant, et se placent au milieu de l'enceinte, l'un devant l'autre, sur leurs énormes chevaux. Ils baissent en même temps leurs deux grosses lances et serrent contre leur poitrine cet écu dont il faut avant tout savoir se bien servir. Puis ils piquent leurs bêles, baissent leurs fronts, et se jettent, éperdus, l'un contre l'autre. Il s'agit de ne viser ni trop haut, ni trop bas; mais, s'il se peut, entre les quatre membres. Il importe aussi de bien calculer son coup, de ne pas donner à côté et de ne pas frapper dans le vide : car les dames riraient, et tout irait mal. Après dix minutes, c'est fait. L'un des deux combattants sent le bâton de son adversaire lui entrer dans la bouche et lui briser les dents; l'autre a le bras cassé. Tous deux gisent à terre, pâmés, et leurs chevaux épouvantés s'enfuient. Hervieu de Montigny, qui est le plus chrétien des deux, s'écrie : « Noxtres Sires toit aourés de quanque il m'envoie I » L'autre se tait; mais les hérauts n'ont jamais crié aussi haut : « Venez, « dames, venez toucher, avec vos belles mains, les fronts de ces « martyrs d'armes. Venez. » Si elles osaient, elles viendraient bien ; mais elles se contentent d'envoyer à ces pauvres éclopés les protestations d'un amour qui par bonheur est mensonger. Sur ce, les écuyers relèvent les infortunés jouteurs qui sont à demi morts, mais ne sont pas vaincus. C'est la dernière joute de la journée : les jeunes filles prétendent qu'elles en rêveront toute la nuit, et les hérauts qu'on en parlera longtemps. Un grand bruit de pas se fait entendre; les dames descendent du beffroi, un peu tristes, et un jeune chevalier chante sur un ton lent : « Navrés sui près dou cuer, sans plaie. — Diex, si ne truis qui le fer m'en traie'. » Mais cette mélancolie ne sera pas de longue durée et, avant une heure, on dansera là-bas sans plus songer aux dents brisées d'IIervieu de Montigny et au bras cassé de Jean de Uainpierre.
• Chauvenci, ». 1822.
La première journée des joutes est achevée, mais elle est nécessairement suivie de plusieurs autres. C'est long, une joute, et bien qu'on cherche à en mesurer la durée à l'aide d'un sablier, il faut de longues heures pour en expédier deux cents. Nous serions rapidement blasés par la monotonie d'un tel spectacle; mais nos pères en raffolaient, et, comme nous le disions tout à l'heure, il n'y avait pas pour eux deux coups de lance qui se ressemblassent, ni deux blessures. Puis, les retours, chaque soir, étaient charmants'. Celaient toujours chansons nouvelles que l'on répétait en regagnant son logis, à la brune. Des nuits entières se passaient en danses1. Au besoin, pour se délasser un peu, on interrompait les joutes durant un jour*. Bref, les joies succédaient aux joies, et c'était une incomparable ivresse.
Malgré tout, les chevaliers ne se montraient pas aussi ravis que les dames, et ce qu'il y avait encore de barbare et de primitif dans leurs appétits et dans leurs goûts n'avait pas reçu de satisfaction véritable. Les joutes leur semblaient fades. Le souvenir de l'antique tournoi les tourmentait sans cesse, et ils ne pouvaient pas songer à cette vraie bataille, à cette mêlée, parfois mortelle, sans un regret très profond et un désir très vif. Se diviser en. deux camps, se mettre sur deux lignes, et se précipiter les uns sur les autres, de manière à ce qu'il y eût deux ou trois cents joutes en même temps, se mêler inextricablement, se poursuivre, s'abattre, se tuer presque au milieu de tous ces hurlements de blessés et de tous ces cris de victoire, dans une poussière, dans un pêle-mêle et dans une horreur qui ne cessaient qu'avec la nuit : voilà le vrai tournoi, voilà ce qu'il faut aimer, et les joutes ne sont que jeu d'enfants.
Donc, après plusieurs jo"urs de petites passes inoffensives, et où il n'y avait guère eu qu'une vingtaine de barons estropiés, il arrivait que les jeunes chevaliers « réclamaient le tournoi* ». Les plus
1 Chauvenci,v. 1358 et suiv., 1371 et suiv., et surtout 2313 et suiv. Il n'est pas un trait de notre récit qui soit fantaisiste : tout est littératehent emprunté aux textes que nous citons. = ' « Dans le récit d'un tournoi qui eut lieu à Joigny, probablement un peu avant 1180, l'auteur [de VHisloire de Guillaume le Maréchal] nous représente les dames « carolant » avec les chevaliers au son d'une chanson que chantait le Maréchal : Et quant il out sa chanson dite, — Qui molt lor pleist e lor délite, — Lors commença uns chantereals, — Qui ert hirauz d'armes noveals, — Et chanta novele chanson. (V. 3483 et suiv. P. Meyer, Romania, XI, p. 37.) = 3 Cliauvenci, v. 2774 et suiv. = * lbid., v. 2528 et
ardents ne se bornaient pas à celle réclamation et parcouraient les rangs des jouteurs, en les excitant à faire la même demande. Un grand cri s'élevait alors, formé de tous les cris de nos barons : « Le tournoi, le tournoi ! » Chose curieuse, on faisait quelquefois appela la délibération et au libre suffrage. Une Assemblée plénière était convoquée dans la grand'salle du château ; mais les débats ne s'y traînaient point en longueur, et l'idée du grand tournoi, du tournoi général, était acclamée avec un enthousiasme universel. Pas de minorité, pas d'opposition : l'unanimité.
Le tournoi est fixé au lendemain par les diseurs1 qui viennent seulement d'entrer en fonctions, et c'est par là que les fêtes devront prendre fin. Mais le dernier acte de ce drame émouvant sera encore plus pathétique que tous les autres, et cette nuit paraît longue à tous nos chevaliers.
Entre les lorneors, des défis s'échangent pour la lutte du lendemain ; défis d'homme à homme, mais surtout de province à province, de peuple à peuple : Allemands contre Français, Bourguignons contre Hennuyers. Dans les chemins, les hérauts passent et repassent, annonçant à voix stridente « le tournoi, le grand tournoi ». Ce soir-là, on danse moins que les jours précédents, niais l'on joue et l'on parle davantage. Malgré tout, c'est plus sérieux que les joutes, et les plus vaillants se disent qu'ils seront, peut-être, en fort mauvais point, à pareille heure, demain. Les dames rient un peu moins fort.
Le jour se lève, clair, sur ces hommes qui, hier au soir, chantaient et carolaient ensemble, et qui vont peut-être se tuer tout à l'heure. Ils se trouvent tous réunis à la messe « où ils vont à Jhesu Christ merci crier. » Les dames en font autant, et j'estime qu'elles ont, elles aussi, grand besoin de la miséricorde céleste, et qu'il est temps que leur coquetterie prenne fin. Ces tournois, qui ne devraient être que des écoles de guerre, deviennent vraiment des écoles d'impudeur poétique et d'adultère élégant. Le sang versé, décidément, vaut mieux que tous ces soupirs et toutes ces niaiseries de mauvais amour. Assez de scandales comme cela.
Ce n'est plus aux lices que l'on s'est donné rendez-vous; c'est en
«uiv. , et surtout v. 2808 et suiv. Texte très important. = ' Chuuvenci, v. 2904 et suiv.
plein champ : car il faut de l'espace à ces petites guerres. Tout le pays est là, et les vilains foisonnent'; mais ils sont peu habitués à toutes ces cavaleries et sont à tout moment effrayés par le galop des chevaliers qui leur font peur et rient. Il faut se mettre sur deux lignes, à moins dou trait d'une arbalestre, et c'est vraiment toute une manœuvre que l'on exécute tant bien que mal. Là, c'est fait. On doit maintenant attendre le signal : il est donné. Figurezvous deux régiments de cuirassiers chargeant l'un contre l'autre : le choc est horrible. Chaque baron cherche l'adversaire qu'il a défié, et, ne le trouvant pas, s'attaque à d'autres. Les calculs savants sont déjoués, toute symétrie devient impossible, le désordre triomphe, et il prend ici le nom de mêlée. On se menace, on se heurte, on se renverse. Mais malheur à qui est alors abattu de son cheval : tous les autres chevaux passent dessus, et le broient. La poussière est le plus grand supplice des torneors : elle entre dans leurs narines et dans leurs yeux, et il y en a qui en meurent, essayant en vain de respirer. Cependant la mêlée devient de plus en plus indistincte et furieuse. On se battait d'abord en riant : maintenant, ils sont tous en rage et ne se connaissent plus. Il n'est pas rare que, dans nos grandes manœuvres contemporaines, certains bataillons, dans l'excès d'une belle ardeur, se jettent sur « l'ennemi » à la baïonnette, et il est certain que si on laissait faire le 102°, il massacrerait sur place le 101% et réciproquement. C'est le phénomène de l'ivresse alcoolique, de la véritable ivresse. Nos chevaliers des xii" et xme siècles connaissaient ces accès de folie, et voyaient rouge, eux aussi. Ils étaient d'autant plus excusables qu'ils se battaient corps à corps, et que rien n'irrite comme ces luttes brutales. Bref, ils ne se seraient pas battus avec plus d'entrain contre les païens, et je pense qu'ils se mordraient... s'ils le pouvaient. Par tout le champ de bataille, les cris redoublent : cris de colère, cris de douleur. La poussière redouble et enveloppe tous les combattants d'un voile presque impénétrable. Les écuyers I courent, affolés, à la recherche de leurs maîtres; les hérauts, qui ne se battent jamais et contemplent toutes les péripéties du cembel, encouragent les torneors du geste et de la voix ; puis, se
1 Chauvenci, v. 5G iO et suiv.
tournant, plaintifs, du côté des dames qui ne sourient plus : « Pour Dieu, dames, arrêtez cette mêlée. » Ils en parlent bien à leur aise, et la chose n'est pas facile. Les épées, par centaines, montent sans cesse, et, aussi épaisses que la grêle, retombent suites têtes, sur les épaules et sur le cou des bacheliers et des barons. La nuit tombe: ils se battent toujours. Us ne se reconnaissent plus, mais ilsfrappent toujours, devant eux, au hasard. La nuit s'épaissit, et l'on entend des bruits de ferraille, des geignements de blessés, des piétinements de chevaux, des clameurs de vainqueurs, des cris de vaincus. Le jour achève de s'éteindre, et les étoiles brillent dans le ciel. C'en est fait : il faut mettre fin au combat*. Les épées rentrent au fourreau ; les deux camps se reforment ; les amis se rejoignent ; les dames s'acheminent vers la ville; les hérauts chantent les louanges de ceux qui les ont payés, et l'on songe à prendre soin des blessés. Il n'y en a pas moins de cent cinquante.
Voilà ce qu'était un tournoi aux xn' et xin" siècles, et l'on voit qu'il ne ressemblait guère à ceux de nos opéras.
La barbarie de ces luttes n'est pas, qui le croirait? leur plus grand vice. Il est certain qu'à braver ainsi la mort, il y avait encore une certaine hauteur et noblesse d'âme que personne ne saurait méconnaître. C'est peut-être de la chevalerie mal entendue, mais enfin c'est de la chevalerie, et il y a de l'héroïsme à se faire rompre les côtes avec désintéressement. Par malheur, ce désintéressement n'était pas toujours la vertu de nos chevaliers, et les tournois étaient, pour un certain nombre de barons, devenus une sorte de spéculation. On y faisait des prisonniers, dont la rançon se payait cher, et surtout on y prenait un bon nombre de chevaux richement harnachés. Le vainqueur, dit un sermonnaire, dépouillait le vaincu de son cheval et de ses armes, que l'on revendait pour un bon prix. C'était une sorte de commerce. En moins d'un an, deux chevaliers, associant leurs fortunes, pouvaient prendre jusqu'à cent chevaliers, sans compter les bêtes. Voilà qui peut s'appeler un sport lucratif. J'aime encore mieux nos courses de chevaux, parce qu'à tout le
* Voy. le récit complet d'un « tournoi cénérai. », Chauvcnci, v. 56774203. = "- a. Sur cette question de spéculation et de jeu, voy. tout d'abord un texte très important de Girbers de Meli : Il ist coistume el' roiame de France, — Se soudoiers abat l'autre à la lance, — Puis qu'il le puet ne retenir ne panre, — A ton teinnnr doit le chevalier rendre; — Mais li des-
moins on n'y trouve pas cet abominable mélange de mercantilisme et de prouesse, de coups de lance et de coups de bourse.
Quoi qu'il en soit, les fêtes touchent à leur fin. Il est assuré qu'elles ont coûté cher, et qu'un grand nombre de barons se sont ruinés pour y faire figure, eux et leurs femmes. Que de champs, que de prés il faudra vendre pour payer le bliaut de la dame et l'équipement du mari ! Celui qu'il faut peut-être plaindre le plus est le chevalier qui s'est avisé de donner le tournoi. Je sais bien que, selon l'usage, les frais devraient en être supportés par tous les jouteurs ; mais il y en a tant qui oublient de payer! Puis, il y a ces repas qu'il a fallu donner, ces largesses qu'il a fallu faire, ces hérauts qu'on a renvoyés gorgés de présents ! Ah ! le prédicateur avait bien raison de le dire, l'autre jour : « Ce sont là de futiles et coûteuses glorioles '. »
Ce soir, il faut faire bonne mine, et ne pas songer (pensée triste) aux frais de la fête. On aura bien le temps, plus tard, d'en faire le compte. Ce qui importe, c'est de bien finir le tournoi 2.
C'est à la lueur des torches qu'on rentre au château et dans les tentes. Les blessés ont été délicatement placés sur des charrettes : les dames leur adressent de ces jolis compliments qui n'ont jamais guéri
triers est siens, par convenance, — Qu'entre ses pcirs en faisse demonstrance. (Girbcrs de Metz, Bibl. Nat., fr. 19160, f" 254, v°). b. Cette espèce de sport se résumait en ces quatre mots : Chevaliers prenl, chevax gaaigne. (Erec, v. 2218; cité par Scliultz.) c. On voit, dans l'Histoire de Guillaume le Maréchal, le héros de ce poème « accepter pour compagnon un certain « liogier de Gaugié », chevalier qui n'avait pas son pareil « de Diepe tresque à Baugié ». « Ayant ainsi uni leurs fortunes, ils coururent les tournois, et firent un gain considérable que le poète peut évaluer exactement : « Entre Pentecoste et Quaresme, — Pristrent chevaliers cent et trois, — Estre chevals, estre herneis » (v. 3420-3422. P. Meyer, Romania, XI, pp. 33, 34). — d. Les prédicateurs du temps reprochent ce lucre aux chevaliers. Jacques de Vilry, notamment, nous peint les champions jaloux les uns des autres et se portant de mauvais coups; il nous montre le vainqueur qui dépouille le vaincu de son cheval et de ses armes, etc. (Bibl. Nat., lat. 17509, f° 105, cité par Lecoy de la Marche, La Chaire française au moyen âge, p. 365.) Cf. l'Histoire de Guillaume te Maréchal, v. 3489 et suiv. Romania, XI, pp. 37 et 38, et Chauvenci,v. 4140 et suiv. = l Sur les dépenses excessives des tournois, cf. Lambert d'Ardres, cité par Ducange, Dissertations, t. Vil du Glossarium, éd. Didot, pp. 26, 27) : « Il y a dans les tournois, dit Humbert de Romans, des choses tout à fait condamnables, d'autres qu'on peut tolérer, d'autres qu'on doit approuver. Parmi les premières, il faut compter les prodigalités insensées faites à ce propos par les nobles qui se ruinent d'un seul coup pour acquérir une gloriole futile. » (Lecoy de la Marche, 1. 1., p. 364.) Cf. les Anecdotes historiques, Légendes et Apologues tirés du Recueil inédit d'Etienne de Rourbon (éd. Lecoy de h Marche, p. 227), où l'on parle d'un chevalier « qui omnia 1ère bona sua consumpserat in vanitate, et maxime dando hislrionibus et in tyrociniis. Etc., etc. = * Documents sur la fin des tournois : a. Nuit tombante, lutte « à la chandelle n.(Hem, 1. L, p. 45.) b. Hérauts cherchant à provoquer de nouveaux combattants • Chauvenci
personne, et les jongleurs cherchent à les faire rire. On imagine des jeux qui les occupent et les égayent. Les barons bien portants s'empressent, eux, de se faire chauffer un bain, où ils se précipitent avidement ; mais le dîner va, plus sûrement encore, les remettre en vigueur et en joie. Ils auront même le courage d'assister à une longue, à une interminable soirée où l'on jouera une sorte de petite comédie de salon, ou, pour mieux parler, de pastorale en action. C'est ce qu'on appelle « le jeu du chapelet», et il abonde en minauderies et agaceries de dames. Ces bons chevaliers, rompus, roués de coups et qui se sont battus durant je ne sais combien d'heures, ils ont la vertu d'écouter ces petites bergeries niàisotes, et d'en rire. On n'est pas plus brave.
C'est ce soir-là que l'on proclame le prix du tournoi; mais il n'a pas encore, à cette époque, l'importance qu'on lui donnera aux xive et xv* siècles, et, encore une fois, je ne me suis point proposé de peindre ici la chevalerie à panaches. Le vainqueur reçoit un faucon, ou bien une ceinture, ou bien encore un écu orné de pierreries et à quatre bandes d'or. Que ce prix soit offert par deux dames « cointement acesmées », et qui sont vraiment « fleurs de beauté », c'est ce que j'admets volontiers et ne saurais condamner bien fort; mais il y a un prix de tournoi qui est supérieur à tous les autres : c'est la main d'une jolie fille..., et sa terre pardessus le marché.
t. 1950 et suiv. c. Lutte dans l'obscurité, et alors que les lutteurs a assez petit se cognoissent •: Ibid., v. 4265. d. Départ des dames en charrettes à la lueur des torches: Ibid., v. 4280 et suiv. e. Transport des blessés qui « dui à dui desus un roncin — Chantoient tuit : Ibid., v. 4296 et suiv. f. Grand repas d'apparat le soir; visite aux « navrez > qu'on tache d'etgaier: Ibid., v. 453i; 4345; 4348, etc. Hem, I. I., p. 46. f. Prix du tournoi : Perceval, v. 29449, 29450; Chatlelain de Couci, v. 1997-2000; v. 2011- 2015; Gillet de Chin, v. 4596-4600; Chevalier à la mance; 238. Durmars, v. 2016 et suiv.; v. 2323 et suiv. et surtout Foulque* Fitz Warin, 1. 1., pp. 26, 27. — g. Représentation dramatique qui termine la fête, jeu du chapelet, danses : Chauvenci, v. 4371 et suiv. — A. Conclusion dernière : un « Sermon d'armes » (Chauvenci : fragment inédit publié par P. Meyer, Romania, X, p. 595 et suiv.). — i. Départ des torneort et des dames : Hernoix et charreles atornent; — Garçon torcerent les somiers... — Chascuns se trait vers son pals... — Et Ici ce sot apersevoir — Si sot an plusors leus véoir — L'amin concillier à l'amie, — Dont chascuns tanrement bu-mie... . — Or i parollent doi et doi ; — Tient li uns l'autre per le doi... — Les sambues sont aprestées — Et les dames tanlost montées. — Li bachelers montent après... — Lai n'avoit trompe ne tabor : — Car Wallerans de Lusambor — Chante devant moût liement. — Amont sur les estriers s'eslant : — Car il vuelt que chascuns lou voie : — « Voix je dont bien le droit chemin, — Vos qui damort tavei» la voie. * — Quant ceste chanson fut ttnée — Hors dou chastel, et la montée, —
Le lendemain du « grand tournoi », on part. Les dames montent jsur leurs sambues, sans avoir eu le temps de réparer le désordre de leur ajustement, et portant des bliauts sans manches. Il y a des séparations, des denevrées douloureuses : ami et amie se tiennent par le doigt. D'autres bacheliers, plus indépendants, sont plus joyeux. Enfin, au moment même où tout le monde va se mettre en route, un baron se lève droit sur ses étriers et, d'une voix vibrante, entonne une chanson d'amour. On l'écoute jusqu'au bout, et l'on ne pique des éperons qu'après le dernier vers du dernier couplet. Hop! hop! Adieu!
Les tournois étaient une école de guerre, mais ce n'était pas la seule, et la chasse' était peut-être d'une plus saine et plus constante utilité. Pas de dépenses excessives, pas d'entreprises amoureuses, pas de folles femmes comme aux tournois. L'homme luttant contre le fauve. C'est meilleur.
Tous les jours étaient jours de chasse, et quand le baron ne pensait pas à la bataille, vous pouvez croire qu'il pensait aux sangliers et aux cerfs : D'armes se penoit moult; là estoit sa pensée — Et à cachier en bois chascun jor à journée'. Les matins d'hiver, il revêtait sa bonne « cotte à chasser » et ses grosses bottes, ses heuses, auxquelles il attachait quand même ses beaux éperons dorés. S'il faisait trop froid, il se munissait d'un manteau de fourrure. Tout ce costume était simple, et le luxe n'éclatait que dans le cor d'ivoire, très finement sculpté, garni de viroles d'or et suspendu au cou par une guiche en belle soie de couleur vive. De gros gants en peau de daim couvraient la main et le poignet du chasseur, qui faisait porter par ses breniers son arc et ses flèches, pour
biiinedeu s'entrecomandent, etc., etc. (Ibid., p. 598.) =' Sur lâchasse, voy. les textes suivants : a. Le départ : « Charles avait en sa compagnie cent comtes tout jeunes, chacun menant enchaîné veautre ou lévrier : ils portent des alerions à la penne vigoureuse, » (Girarl de Roussillon, trad. P. Meyer, p. 20, § 45.) Guis de Hanstonne s'est vestus et cauchié. — L'espée chaiinst au poing d'or entaillié, — Le cor au col qui fu à or loiiés. — Mainne ses chiens qui sont bien afaitié. — El' ceval monte, si a pris un espiel. — De ses barons mainne les plus prisiés. — Bien furent vint : ne furent haubergié ; — Mais en bliausestrois en cors lachiés. {Beuves d' Hanstonne, Bibl. Nat., fr. 12548, f° 81, V). — J.Le costume de chasse. 1. Ensemble de costume, Garin li Loherain, II, p. 252. 2. Arc dk chasse. Charroi de Nimes, v. 17, 18, 22, 23; Doon de Maience, v. 1823, 1874, etc. 3. Epieo : Garin le Loherain,
atteindre de loin le gibier; sa hache danoise et son épieu (l'arme de chasse par excellence) pour le frapper de près. Il ne gardait sur lui que son couteau, en cas de danger imprévu. La meute cependant aboie autour de lui , montrant ses dents blanches : les brachets, les veautres et les lévriers regardent leur maître, en faisant aller et venir leurs langues rouges. C'est l'heure du départ, et cette heure est toujours charmante. Bientôt on entre sous bois, et l'on se met en quête d'un sanglier énorme, qui est signalé dans les alleux de Saint-Bertin. Jamais on n'a vu bête pareille, et il serait heureux, le baron qui pourrait offrir à sa femme la tête d'un tel monstre : « Allons, allons. » Les chiens alors se prennent à noisier et cassent les branches mortes ; la forêt s'emplit d'aboiements et de cris; les oiseaux s'envolent. « Le sanglier, où est le sanglier? » Une certaine nature d'aboiements, que les chasseurs connaissent bien et qui est terrible, révèle enfin sa présence dans un coin du bois, et, au détour d'un petit sentier, tout à coup, on le découvre entouré de chiens éventrés. 0 douleur! le limier favori du baron est au nombre des victimes : les défenses de l'animal (il en a dans la goule un plain pie) l'ont lardé et traversé de part en part. Il expire en regardant son maître, qui va le venger. On poursuit le porc sengler, qui a détalé ; mais on perd sa piste, et force est de revenir au château. Seul, le baron s'entête à la poursuite. Il a la fièvre, et ne veut pas rentrer en son donjon avec la honte d'une telle défaite. Quelques chiens seulement restent près de leur maître, et il se trouve de nouveau en face de la bête qui, halotante, fiévreuse, brûlante, vient de se rafraîchir à une mare. Trois pieds séparent le chasseur de l'animal en furie, qui roule les yeux, rebiffe du nés et fet une hure. Un, deux, trois chiens roulent à terre. C'en est trop : le baron brandit son gros épieu, marche droit à lui,
H, pp. 225, 226, etc. 4. Dard ou javelot, Doon de Maience, v.75, 101, 102. 5. Cocteau (Ibid., t. 1873). ... Hache dahoise (Perceval, v. 23300, 23301 ; citation de Schultz) 7.Gants. Cf. Violletle-Duc, Dictionnaire du Mobilier, III, pp. 397, 3'j8. S. Cor de chasse, Garins li Loherains,H, pp. 227, 212, Doon de Maience, v. 10122. 9. Équipage de chasse, Renaus de Montauban, p. 166, v. 26-32, etc., etc. — c. Retour de la chasse : Atant es vous un chevalier de pris... — La venison aportoit, ce m'est vis, — Deus grans sainglers ke il avoient pris. — Toutes leur meutes de chiens amaineausi .. — Et cornent prise pour joie resbaudir. (Les Loheraint, Bibl. Nat., fr. 4988, f" 107, v"). Cf. Garins li Lohcrmns, II, p. 24; Ogier, v.3183 etsuiv. ; Charroi de Nimet, v. 17-28; Ami* et Amilet, v. 3i, j'o, Renaît* de Monlauban, pp. 91,92; 109, 166.
et lui enfonce le morceau de bois en pleine poitrine. Le coup est si rude que le fer de Yespié passe « outre le dos ». Un ruisseau de sang coule ; les chiens le lappent. Puis, épuisés et langues pendantes, ils se couchent près de l'énorme animal, comme des nains près d'un géant. La chasse est finie '.
Pas n'est besoin de raconter le retour des vencors, et de peindre l'entrée triomphale du sanglier mort dans la haute cour, près du perron. On l'a chargé sur un gros roncin, dont un tel poids fait ployer les reins; on le dépose devant le foyer, et tout le monde le vient voir. Sergents et écuyers se le montrent du doigt et pérorent; les dames arrivent, et tâtent avec leurs doigts blancs les défenses énormes...
C'est ainsi que nos pères comprenaient la chasse, cette grande passion de leur vie, et l'on ne saurait nier que ce ne fût là un bon apprentissage militaire, une excellente école.
Grâce au tournoi, grâce à la chasse, l'homme de guerre n'était jamais surpris par les événements et, sans forfanterie comme sans mensonge, d'une voix à la fois modeste et fière, pouvait toujours dire : « Je suis prêt. »
Le jour où l'on prêchait quelque nouvelle croisade, il n'avait qu'à revêtir son haubert, à embrasser sa femme et ses enfants, à saluer une dernière fois la croix de son pays, et à se faire amener son bon cheval Passavant. Il était prêt.
Nous allons le voir à l'œuvre.
1 Tout le récit qui précède est emprunté à Garin le Loherain, II, pp. 225 et suiv.
MORT DE RENAUD DE MONTAUBAN (r. 773)
Renaud a été assassiné par les ouvriers qui travaillaient avec lui à la construction de Saint-Pierre de Cologne, et son cadavre est jeté dans le Rhin. Mais Dieu veille.
Le corps du martyr parait soudain à la surface du fleuve, miraculeusement soutenu et porté par les poissons.
Une procession s'organise tout aussitôt pt>ur rendre honneur au corps saint : mais le mort lui-même se met en marche et prend la tète de la procession. Il ne s'arrêta qu'à Trémoigne.
Partout, sur son passage, les cloches sonnaient d'elles-mêmes, les malades étaient guéris, les boiteux marchaient, les aveugles voyaient, les miracles pouvaient... (flenam de Montauban, éd. Michelant, p. 450-454.) Dans la lettre du texte, il n'est question que du « mort dans sa bière
705 Composition d'ÉDouARD Zicr
La mêlée (p. 74t). — Composition de Luc-Olivier Mcrson.