II. La guerre. — Une campagne de six mois
etardée par la politique égoïste des Empereurs et des Rois, la croisade vient enfin d'être prêchée1. C'est décidé : on va partir. Quel sera l'itinéraire adopté? Ira-t-on droit sur Jérusalem ? passera-t-on par Constantinople? Ou bien, d'après un nouveau plan stratégique, qui est spécieux et semble profond, commencera-t-on par enlever résolument l'Egypte aux païens, et marchera-t-on de là plus sûrement vers la Terre-Sainte et le tombeau du Christ? Personne ne le sait, et l'on peut ajouter que personne ne s'en préoccupe. Se croiser, partir, tout est là. C'est en vain, d'ailleurs,
1 Le costume de guerre au zii* siècle. — A. Armure offensive : I. L'éi'Ée. 1° L'épée du m* siècle se compose de trois parties distinctes : a. la lame; b. les quillons et la fusée,
que certains vieillards trop prudents rappellent à nos jeunes chevaliers toutes les douleurs que les anciens croisés ont dû subir, les grans faim, les grans sois, les grans caitivetés. « Non, ajoutent ces sages, il n'y a pas un seul clerc qui puisse décrire exactement nos max, ne nos grevantes, ne nos aversités. Nous avions tellement soif là-bas que nous buvions le sang de nos blessés et de nos morts. » Tous ces beaux discours ne refroidis-
<mi sont alors désignés, dans leur ensemble, par les mots helz et enheudeûre; c. le pommeau. 2" La lame est d'acier. 3° Elle reçoit différentes formes. « La plus usitée est l'épée dite « normande », qui est courte et large du talon; la pointe en est formée par une diminution insensible, et elle est allégée par une gorge d'évidement qui, partant du talon, la parcourt presque dans toute sa longueur. » (G. Demay, le Costume de guerre et d'apparat, pp. 32, 33, pi. XVI, fig. 80-82. Cf. Viollet-le-Duc, Dictionnaire du Mobilier, voy." p. 372.) 4° Ce type n'est pas le seul qui ait été en usage au xn* siècle, « et il y a encore toute une catégorie d'épées, réminiscence de l'épée romaine, à lame courte et à tranchants presque parallèles, recoupés du bout pour former la pointe, et à arête mé-
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Fig. 155. Les différentes formes de l'épée au œ" siècle, d'après les sceaux du temps.
diane formée par la rencontre des deux tranchants. » (]bid., p. 55, pi. XVI, fig. 85.) Un dernier modèle enfin consiste « en une épée à lame droite effilée, à quillons droits, à tout petit pommeau rond ». (lbid., p..53, pi. XVI, fig. 84.) Pour tous ces types, voy. notre fig. 123. 5° Une épée normande, de la deuxième moitié du xn" siècle, a huit centimètres de largeur au talon (Viollet-le-Duc, 1. l.,V, 371), et enmoyenne de 70 à 80 centimètres de haut. 6° La lame s'appelle alemele : L'espée brise, Valemele en chaï (Loherains, ms. de Montpellier, cité par F. Godefroi, f" 49') et le tranchant se nomme amure; De 1' brant d'acier Vamure li presentet {Roland, v. 3918). Vameure tint de l'espée trenchant (Ogier, v. 1099). 7' L'acier de l'épée était orné dedamasquinures : D'or noelé d'ambes deus pars — Trois croisetes et deus lupars. [Chevalier aux deus espées, v. 6342.) On a discuté survie sens du mot letrè, qui est tant de fois appliqué au brant ou à l'épée. (Garins, II, p. 34; Fierabras, v. 163; Elie de SaM-Gilles, v. 2366, et autres textes cités par Schultz.) Ces letres ont été à l'origine une inscription comme celle dont il est encore question dans le Godefroi de Bouillon (v. 1711) : Letres i ot escrites qui dient en roman — Que Galan le forja. Un texte plus explicite encore est celui de ttuon de Bordeaux (v. 7566 et ss.) : Ce dist le lelre qui fu el* brant lelré — Qu'ele fu suer Durendal au poing cler. Ces inscriptions dégénèrent sans
sent pas le zèle de nos barons, et ils ne cessent de répéter : « Si « nous pouvions seulement apercevoir Jérusalem, chanter devant « ces murs sacrés le Kyrie et le Gloria, et baiser la terre en nous « disant : Jésus a passé par là ! » Les historiens modernes ont
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^. !H. Epéc avec son fourreau, d'après un dessin de Viollet-le- Duc {Dictionnaire du Habiller, V, p. 37J)
doute en simples arabesques auxquelles le même nom est resté. — 8° La lame de l'épée est enfermée dans un fuerre ou fourreau dont il est notamment question dans le Roland (v. 444, 445 et 1305). Ce fourreau était en étoffe de luxe, en samit, par exemple, et était très richement orné (Viollet-le-Duc, Dictionnaire du Mobilier, II, p. 359 et V, 572). A l'origine, il était en partie caché sous le haubert (Ibid.,y, p. 71G).Voy. notre fig. 124. — 9" Les quillons « sont droits ou quelquefois recourbés vers la pointe ou enroulés à leur extrémité. »(Demay, 1. 1.) — 10* La fusée est très étroite et très grêle. Dans la plupart de nos monuments figurés, « elle est cachée par la main du cavalier. » 11* C'est, suivant nous, à la fusée et aux quillons réunis que l'on donnait, au in* siècle, le non de heh (au singulier ou au pluriel), heut, kcudeùre, enheudeùre : D'or fu li pons et toute la heudure (Raoul de Cambrai, p. 19). — 12* Le heut est la partie la plus riche de l'épée. Il est doré: Tient une espée qui d'or est enheudie (Auberi, éd.Tobler, p. 102, v. 30). Il est émaillé : Dureodart fiert en terre, jusqu'à l'heut à esmal (Renau* de Montauban, p. 242, v. 58). Il vaut enfin un très grand prix, et quand il est dit de certaine épée dans le Roland: Entre le* helz ad plus de mil manguns (v. 621), ce vers signifie que « quillons et poignée », ces deux éléments ensemble, avec leur or et leurs pierreries, ont une valeur de mille mangons. — 13" Le pommeau est en forme de disque. Il a gardé cette forme jusqu'au nv* siècle, et même au delà (Viollet-le-Duc, Dictionnaire du Mobilier, V, pp. 386,387). — 14" Au milieu de ce disque en métal doré (nos poètes disent en or) est une plaque de cristal à travers laquelle on aperçoit les reliques qui sont enfermées dans le pont d'or niellé, dans le pommel d'argent : Les reliques frémirent eF poing d'or noielé; — Très parmi le cristal où sont enseelé, — Les puet on bien veoir en l'or transfiguré (Mainet, pp. 326, 327. Voy. notre fig. 125). — 15' Le pommeau est en effet un reliquaire. Celui de Durendal renferme une dent de saint Pierre, du sang de saint Basile, des cheveux de saint Denis et du'vètement de la Vierge Marie (Roland, v. 2344 et suiv.). Charlemagne a placé dans le pont de son épée Joyeuse V amure de la lance dont Notre Seigneur fut percé sur la croix (Roland, v. 2505 et suiv.). La même épée, d'après Gaydon, contient des cheveux de la mère de Dieu, une parcelle du bras de saint Georges, un fragment du corps de saint Honoré (v. 1507-1309), et d'après Mainet (p. 327), une dent de saint Jean, des reliques de saint Pancrace et de saint Honoré, et du digne sepulchre Jhesu de maltlé. — 16* L'épée est par excellence Parme chevaleresque. C'est en quelque manière une personne, un individu. Chaque chevalier garde la même durant toute sa vie. On lui parle, on converse avec elle. On se rappelle les adieux de Roland à son épée : a E! Durendal, bone, si mare fustes (v. 2304). El Durendal, cum ies e clere e blanche (v. 2516). E! Durendal, cum ies bêle et seintisine » (v. 2344). Ogier n'est pas moins tendre avec Courtain : « Brans, distli Dux, moult vus doi avoir chier » (Ogier, v. 8536, 8537). «Brans, dist li Dux, —Or ne quid mie q'il ait millor sous ciel. s (Ibid., v. 8549, 8550). Gaydon est aussi expansif : «Hé! bone espée, quel coutel ai en loi. » (6'ay-
Fig- 125. K]<ée avec le détail de son pommeau-reliquaire (Viollet-le-Duc. 1. !.. p. 57J).
beau faire, les politiques ont beau dire : les croisades ont été principalement une œuvre de foi : « Faire triompher la loi de Dieu et gagner le Paradis, » tel a été le double mobile de ces barons du ïiie siècle. Il n'en faut pas faire des Richelieu : ce n'étaient que des Pierre l'Ermite.
don, v. 1812.) Cet amour familier du féodal pour son épée a duré jusqu'au xvr siècle, et Bayard interpelle , avec la même naïveté, l'épée qui vient de lui servir à donner
l'accolade au roi : « Tu es bien heureuse d'avoir, à un si beau et un si puissant roi, donné l'ordre de !a chevalerie. Certes, ma bonne épée, vous serez comme relique gardée. » (Sainte-Palaye, Mémoires, I, 398). Mais rien ne vaut l'éloge que cet Ogier, nommé plus haut,fait un jour de son épée : Ch' est une espée qi valt une conté (Ogier, v. 9188). — 17° L'épée avait sa généalogie, sa biographie , ses annales (Roland, v. 2315-2336; Renausde Montauban, p 210, v. 5; Aniioche, II, pp. 12, 13; Godefroi de Bouillon, v. 1709 et Doon de Maience, v. 8751, etc., etc.). — 18" L'épée a un nom : Burendal est l'épée de Roland (Roland, y. 988); Joyeuse, de Charlemagne (lbid., 2989); Précieuse, de l'Emir (/Mil, 3140); Courtain, d'Ogier (Ogier, v. 1603; Re/iaus de Montauban, 210, 5); Almace, Almuce, AlmireouAutemisedeTurpin(/îo/aNrf, v. 2089); Hauteclaire, d'Olivier (lbid., 1363); Floberge , de Bègue de Belin, et aussi de Maugis, puis de Renaud et de son lils Aimonet (Garins li Loherains, 1, 263; Renaus de Montauban, p. 425, v. 4, etc.); Murgleis, de Ganelon (Roland, v. 546, 607; voy. Schultz, II, p. 6); Merveilleuse, de Doon de Maieixe (Doon de Maience, v. 6906 et 7118; Gaufrey, v. 2I6);IIautemise, deGaufrey (Gaufrey, 5088); Trencliefer, de Grifon (5058); Courrouceuse, d'Otinel (v. 86); Finechamp, de Garin de Monlglane (Doon de Maience, v. 8751); Aigredure, de Guibert (Mort d'Aimeri de iSarbonne, Bibl. Nat., fr. 24369, f° 25). Fierabras en a trois : Bautisme, Hourance et Garbain (Fierabras, v. 658-640), et le géant Loquilér en a trois aussi : Isdose, Recuite et Dolerose (Bataille Loquifer, Bibl. Nat., fr. 2494. f 196, 197). — 19" On ne manque pas de citer dans nos poèmes l'armurier fabuleux auquel on doit ces admirables épées. Le plus célèbre de ces forgerons légendaires est ce Galant auquel on attribue Joyeuse, Durendal, Hauteclaire, Floberge et Merveilleuse (qui lui demanda vingt-quatre ans de travail), sans parler de vingt épées anonymes dont il est question dans Raoul de Cambrai (éd. Le Glay, p. 19), dans Ogier (v. 1674), dans lluon de Bordeaux (v. 7558), dans Antioche (II, pp. 12, 15), dans Godefroi de Bouillon (v. 1709), dans Garin de Monlglane (1. I., f° 88) et dans Fierabras (v. 638). Le second rang appartient à Munificant, qui serait l'auteur de Courtain et, peut-être, de Durendal. A Mathusalen on attribue l'épée du païen Cornurnarant (Jérusalem, v. 1372) et les trois épées du géant Loquifer. Ce sont des Juifs qui ont surtout le privilège de cette fabrication. D'après Mainet, c'est un Isaac qui aurait forgé Joyeuse (p. 326, 327). C'est encore un Isaac (de Barcelone celui-là) qui est
r g 158. La lom*e et son gontanon, d'après le sceau de Thibaut, comte de Blois. 1138.
Cette foi seule explique, en dehors de toutes les petitesses de la politique humaine, pourquoi tant de braves gens quittaient leur terre, et lor gentiex moilliers et lor en fans petis , pour aller mourir de faim, très misérablement, à mille lieues de là, en plein pays perdu, solitaires, abandonnés, navrés, mais les yeux tournés en
signalé dans la Prite d'Orange, comme un forgeron célèbre (v. 969). C'est un juif qui forge sur le mont Sinaï l'épée de Beaudoin de Beauvais (Jérusalem, v. 345), et nous n'avons plus a mentionner, après ces israélites, que ces deux attributions suivantes, lesquelles sont ultra-légendaires : il est question dans Perccval (v. 59731) d'une épée forgée par « quatre pucelles » et dans Jérusalem (v.8355) d'un brant « qui fut fait par un diable ».
II. La lance. 1* La lance est, avec l'épée, l'arme chevaleresque, l'arme noble par excellence; — 2* Elle se compose essentiellement de trois éléments, de trois parties : la hansle ouïe fût ; le 1er; legonfanon.Voy. nos fig. 126,127. — 3'Lahanste, au in' siècle, est droite, unie, sans contrepoids et sans poignée (G. Dcmay, le Costume de guerre el d'apparat, pp. 39, 40). — 4* Elle est très haute et ne saurait trouver place en des chambres, en des habitations trop basses. Telle est la lance du vieil Elie de Saint-Gilles : Sa lance fu si longe ne pot en l'abitacle, — Ains remest par dehors à l'vent et à l'orage. (Aiol, t. 91, 92.)— 5* Toutefois elle ne dépasse guère à cette époque la hauteur d'environ huit pieds. Elle en atteindra quinze à la fin du xiv* siècle (Viollet-le-Duc, Dictionnaire dn mobilier, VI, 145). — 6* Le fût de la lance peut, être de différentes essences. Le bois le plus fréquemment employé est le frêne, et c'est ce qui l'ait dire à l'auteur de Girart de Roussillon en une descriplion de la bataille: « La forêt dont je vous parle est une forêt où les frênes ont pour fleurs des pointes d'acier. » (Trad. P.Meyer.p. 89, § 155 ) Ce bois semblait à nos pères le plus résistant de tous : «Il n'y a pas d'écu de tremble ou de tilleul que les grosses lances de frêne ne mettent en pièces » (Ibid., p. 92, § 257.) Les fabricants d'armes employaient à cet usage de petits frênes bien droits et choisis avec le plus grand soin. Enfin, l'on disait couramment une hansle ou une
lance fraisnine (Roland, v. 721. Cf. dix-huit textes cités par Scliultz, 11, p. 17, note 1). — 7* Après le blanc frasne plané (Auberi, éd. Tobler, p. 106, v. 10), c'est le pommier qui est le plus généralement employé : Ardent cez hanstes de fraisne e de pumier. (Roland, t. 2537.) Roides lances planées de pumier. (Aiol, v. 7636. Cf. Gaufrey, v. 6568 : Doon de Maknce, v. 3268). — 8* On ne dédaignait pas les lances de charme : Par mi le fust charmin (Foulques de Candie, cité par Viollet-le-Duc, DiclionnaireduMobilier,M,\56). —9' Il y avait également des lances en sapin : Les hanstes roides de gros sapin plenné. (Gaidon, v. 2831.) Cf. quatre autres textes mentionnés par Scliultz, II, p. 17. —10° On en cile d'autres en bois
Fig. 117. La lance et «on gOTifanon, d'après le s de Guillaume II, coiule de Xcrars, 11*0
haut et criant de leur voix mourante : Jhesum Nasareum, dois sire Jhcsu Cris. Ces hommes croyaient en Dieu et mouraient pour lui eu espérant une humble place auprès des Anges et des Saints. 11 est permis à certaine école de railler un tel aveuglement, mais
de laurier (Olinel, v. 1416); de sycomore (Troie, v. 9398, cité par Schultz) etd'ébène(Iôt'd., v. 18606). — 10° Quelle que fût l'essence adoptée, on peignait le bois de la lance, et il semble que les deux couleurspréférées aient été le vert et le bleu, le sinople et l'azur (Textes cités par Schultz, II, p. 20, note 6. Cf. Demay, Le Costume de guerre et d'apparat, p. 40). — 11° Le fût de la lance se termine en bas par une pointe ferrée dont on se sert pour arester, pour fixer sa lance en terre : Les arestuels des lances font en 1' aiguë fichier — Pour ataindre les fons, mais n'i puéent touchier. (Saisnes, cités par Ducange en son Glossaire, éd. Didot, t. VII, p. 37.) Le fer d'amont commence à retorner — Et Yaresluel en-
contremont lever. (Garins li Loherains, I, p. 256. Cf. dix exemples, cités en son Dictionnaire, I, 394, par F. Godefroy, qui n'a pas compris le sens de ce mot.) A défaut du fer proprement dit, les chevaliers frappaient avec Yaresluel : De Yaresluel va le vassal ferir. (LOierains, ms. deMontpellier, H243,f°38'1,ciléparF. Godefroy.) Môme au besoin on suspend le gonfanon de ce côté : Là fu en YarestuelW gonfanon fremés. (Gui de Bourgogne, v. 2345.) — 12° Le fer de la lance affecte le plus souvent la forme de losange, « quelquefois triangulaire, large, à ïrête médiane ou en forme de feuille ». (Demay, Le Costume de guerre et d'apparat, p. 39 et pi. XVIII, fig. 116-122), et c'est à cette forme que nos poètes font allusion quand ilsdisent : Lors a brandie l'ante dont li fers fu quarrés (Renaus deMontauban, p. 76, v. 5). Et buensespiezdontli krsontqitarrez (Prise d'Orange, v. 61). Mais il faut également signaler ici la longue pointe conique (Viollet-le-Duc, Dictionnaire du Mobilier, VI, p. 149), et le fer en façon de lancette courte, avec deux pelites ailettes. (Ibid., 149, fig. A.) Ce sont ces ailettes qui s'appellent barbeaux en nos poèmes: As barbiauxde la lance pendirent libraon (flenausrfeil/ontoufcan, p. 185, v. 15. Cf. le Dictionnaire deF. Godefroy, au mot barbel). V. notre fig. 1 28. — 13° Le bois de la lance pénétrait intérieurement dansle fer, presque jusqu'àlapointe (Viollet-le-Duc, Dictionnaire duMobilier, VI, 149).— 14° Les fers de lance les plus estimés étaientceux de Castille (Eliede Saint-Gilles, v. 2103), de Bordeaux (Demay, 1. 1., p. 39) et surtout ceux du Poitou (Renaus de Montauban, p. 229, v. 16, et plusieurs autres textes, qui sont cités par Schultz). — 15° Sous le fer, au haut delalance, est fixé, fermé, un gonfanon qui ne disparaîtraque vers le milieu du xuic siècle.— 1 6° Le mode d'attache est très clairement spécifié dans un certain nombre de nos textes poétiques, et ce sont des clous argentés ou dorés qui retiennent l'enseigne au fût, à la hanste : Aclous d'argent font l'enseigne alachier. (Auberi, éd. Tobler, p. 101, v. 22, etc.) — 17° Ces clous sont généralement au nombede trois : A trois clous de fin or un gonfanon fremé (Mol, v. 9919, et Renaus de Montauban, p. 301, v. 18), ou decinq:Adnc clos d'or le confanon fermé (Prise d'Orange, v. 957, et Renausde Montauban, p. 229, v. 15). A cinc clous riches fermés et atachiés (Auberi, éd. Tarbé, 138); etc., etc. Il est parfois question de six de ces clous (Renaus deMontauban, p. 234, v. 36), mais bien plus rarement. —
Fig. 123. Type du for de lance {ViolIct-le-Due, Dictionnaire du Mobilier, VI, p. H9).
on avouera qu'un tel programme vaut mieux que la formule contemporaine : « Vivre dans le confort en attendant le néant. »
Puis, ils aimaient la guerre pour la guerre. Dès qu'ils étaient en bataille, il leur semblait qu'ils entraient au ciel ; les plus longs jours d'été leur paraissaient trop courts, dès qu'ils versaient le sang des autres ou le leur, et l'un d'eux, exprimant en bons termes sa pensée barbare, allait jusqu'à dire : « Si j'avais un pied dans le paradis et l'autre dans mon château, je retirerais, pour aller me battre, le pied que j'aurais là-haut. » On n'est pas plus sauvage. La béatitude sans fin, la vue de Dieu, l'éternel entretien avec les Anges et les Saints, tout cela n'est rien auprès d'un heaume fracassé, d'une tête coupée, d'un homme tué. Ils étaient ainsi faits, et je ne les donne point pour des mystiques.
Bref, on partait. Les moines et les prêtres qui prêchaient la croisade entraînaient les multitudes aisément convaincues : jamais orateurs n'ont connu de pareils triomphes. En attendant de coudre une croix durable sur son vêtement de guerre, on dépouillait les arbres, et l'on se fabriquait des croix de feuillages. Partout, dans les champs, on voyait de ces jeunes gens ainsi parés, et, sur leur passage, tout le monde disait : « Encore un « qui part là-bas... et qui n'en reviendra point. Que Dieu le « sauve ! »
Dans les guerres ordinaires, il y avait des déclarations solennelles, des défis réguliers. Ce défi, surtout dans les guerres privées, revêtait une forme étrange et qu'on ne connait pas assez : le déjieur
18* Le gonfanon.de forme rectangulaire, est presque toujours à trois ou quatre pans ou langues (Roland, 12* éd. L. G., pp. 587, 588, fig. 5-7; Demay, Costume de guerre et d'apparat, fig.lib\ll8).Voy.nosfig.126,l27.— 19° Il ne faut pas confondre le gonfanon avec la bannière. (Demay, 1. I., p. 40.) La bannière (Demay, I. I., fig. 117) ne convientqu'au chevalier possédant assez de terres pour entretenir un cerlain nombre d'hommes d'armes et s'en faire accompagner à la guerre. Les gentilshommes, servant sous ce chevalier banneret, se contentent du pennon triangulaire (Demay, I. I., fig. 122). Bannière et pennon sont armoriés; mais ce sont là des faits du xui« siècle et non du ni*. A cette dernière époque, le pennon semble avoir été tout simplement synonyme de gonfanon, et c'est encore le sens que lui donne l'auteur de Rcnaus de Montauban: Puis prist le roit espié au penon de color(p.69, v, 18). —20' Les gonfanons duiu' siècle sont très longs et descendent aisément jusque sur le heaume du cavalier qui les porte: ''il gonfanon sur le lielmes lur pendent (Roland, y. 5005), et même beaucoup plus bas : Les langes d'or l'enbatent desi à l'esperon (Jeruialem, v. 427). Les langes en estoient dusc' as pies balians. (Godefroi de Bouillon, v. 1722.) — 21* Ces mêmes goufanous sont de différentes couleurs : Blancs e blois e vermeilz (Roland, 999 et 1800); ornés de renijc» d'or (Roland, v. HoS, etc.), et, parfois aussi, de quelque image très simple, comme une croix, etc. : L'espié trait en sa main,
prenait dans sa main deux ou trois poils de sa robe fourrée, de son pelisson « hermin », et les jetait fièrement au dé/îe.Mais les messagers qui étaient le plus souvent chargés de porter ces cartels, développaient leurs arguments d'une façon plus éloquente : « Mon
« maître te demande raison. Si tu ne fais pas amende des torts qu'il est en droit de te reprocher, je te défie loyalement en son nom. »
Ces ambassadeurs devenant facilement insolents, il fallait leur imposer silence, et les poils du pelisson, décidément, valaient mieux. Il nous est arrivé bien rarement de constater que de telles ambassades aient réussi ; mais ils n'en sont pas moins dignes de toute notre attention et de tout notre respect, ces braves messagers féodaux, que l'on voyait chevaucher sur tous les chemins aveG leurs armes troussées à leurs selles, portant aux mains de belles branches d'olivier ou de pin (suivant le pays), munis d'un bâton de commandement et d'un gant de défi, et ayant soin, quand ils remplissaient leur fonction, de tenir, en signe de paix, leur espié par le fer.
au vermel gonfanon; — Une crois i ot d'or (Jérusalem, v. 425, 420). Les armoiries n'y paraissent qu'au xiuc siècle : Une ensaigne i ot riclie et III aygles volans (Godefroi de Bouillon, v. 1121). — 22° Lorsqu'on enfonce la lance dans le corps d'un ennemi, le gonfanon y entre avec le fer, et n'en sort que rouge de sang : El' cors li met les pans del' confanon (Roland, v. 5427). Enz ou cors li bainna le confanon safré (Parise la Duchesse, v. 2190). Girart leur a tué maint franc damoiseau. Il rapporte son gonfanon rouge de sang, qui lui coule le long de la hampe jusqu'au pied (Girart de Roussillon, trad. P. Meyer, p. 20, §57). — 25° Dans la Chanson de Roland, et dans la plupart de nos poèmes, la synonymie est complète entre les deux mots lance et espié (Roland, v. 1055, 5818, etc.). — 24° Il y a eu cependant un espié plus court que la lance, à hanste plus grosse, à fer plus long : L'espié li baille. — Grosse est la hante et l'alemele longue (Prise d'Orange, v. 984). Il est difficile d'admettre; avec J. Quicherat, que cette arme ait jamais pu se lancer (Histoire du Costume
Fig. 129. Un ambassadeur ou messager, d'après le manuscrit de la Bibl. Nat., rr. 387, f" 13-
Dans la croisade, rien de tel. La guerre n'avait ni commencement ni fin, et le défi était éternel.
Cependant il s'agissait de transformer en véritables soldats ces
1" éd., p. 134). — 25' Les principaux mouvements de l'escrime de la lance au xu' siècle sont les suivants : Lance sur l'épaule. — Lance droite. — Lance sur feutre. — Lance baissée. — Lance en haut. — Lance oblique. — Lance en terre, etc. — 26° En marche, le cavalier couchait sa lance sur l'épaule droite (Demay, 1. 1., pi. I, fig. 3, Roland, 12* éd., p. 587, flg. 6, etc.). — 27° Durant la route et avant le combat, il la tient verticalement :
Lance levée s'en va parle sablon (Ogicr, v. 9034), posée sur l'étrier droit (tapisserie de Baveux, Viollet-le-Duc, Dictionnaire du Mobilier, VI, p. 148. Voy.
notre fig. 132;, ou sur le feutre de la selle : Devant vous la portés el' feutrier del'aiçon. (Le Chevalier au Cygne, t. 1362. Tout le passage est important.) Lance sur faut re acoeillent lor chemin. (Garint li Loherains et autres textes cités par Viollet-le-Duc, 1. 1., p. 155.) Aux tournois de Chauvenci, c'est ainsi que les jouteurs arrivent l'un sur l'autre. Au momentd'engager le duel ou la bataille on « abaisse les lances ». (Cirait de Roussillon, trad. P. Meyer, p. 93, § 163.) — 28* Pour atteindre l'ennemi, on tenait la lanze horizontalement, à la hauteur de la hanche, et. plus tard, sous l'aisselle : Chascuns baisse sa lance — Et vont ferir les Turs. (Jerutalem, v.
ÏSOft Ï8IM \ I 'liwttpl IV 11 lanp» "*• lso Lécn *vcc " l""c"- '" t"1" ct ses aulrcs mol,fs de •"»- OOUU, OOU1.J Laresiei — lie la lance ration, rïapres an de» in de ViolleMc-Duc (Dlrtlmnaire du UiHIter.
deSSOUS l'aisselle (Tournois de Chau- ?' f "'• «produit, comme les précédents, avec l'autorisation de
vend, v. 910). Telle est l'altitude que Ud"our
l'on a, quand on poursuit l'ennemi : Lmces baissies, li sont sore coru (Ogicr, 6583) — 29* L'escrime de la lance comporte enfin ces autres mouvements que signale la tapisserie de Baveux : a. Lance élevée horizontalement à la hauteur du visage pour frapper l'ennemi à la hauteur de la tète; Lance oblique, la pointe en bas, pour frapper un ennemi plus bas que soi (Viollet-le-Duc, 1.1., p. 147). — 50° « Ficher sa lance en terre, » c'est signe qu'on veut parlementer (Renaus de llontauban, p. 254, v. 16, et p. 255, v. H). Etc. B. Amure I. défensive. L'Écu. 1° L'écu, durant la seconde moitiédu ti* siècle, cesse d'être rond comme il l'avait généralement été jusque-là. Il reçoit alors la forme oblongue, et «est découpé de manière à couvrir, depuis l'épaule jusqu'au pied, le cavalier assis en bataille ». (J. Quicheral, Histoire du Costume, 1" éd., pp. 153, 134.) — 2" Les dimensions de l'écu sont considérables, et ceux qui sont représentés dans la tapisserie de Bayeux (fin du xi* siècle) n'ont pas moins d'un mètre 50 de haut et 56 centimètres de large (Viollet-le-Duc, Dictionnaire du Mobilier, V, p. 344). — 3° Pour se faire une idée [exacte de l'écu au xn° siècle, il convient d'avoir recours à l'image. Voy. la pi. XII du livre de G. Demay (Le Costume de guerre et d'apparat) et les figures du Dictionnaire du Mobilier, de Viollet-le-Duc, V, pp. 70, 72,349 et surtout 348. Cf. notre 12* éd. de Roland, p. 395, et nosfig. 130, 131. — 4" La sur-
jeunes bacheliers qui s'amusaient trop longtemps aux croix de feuillages. Le Roi seul ou le Seigneur suzerain avaient le droit de convoquer Yost. Or, les petites gens, les gens des communes, sont assemblés et mandés au son des cloches ; mais il n'en est pas de même des barons, et plus de respect est ici nécessaire. C'est par
face de cel énorme écu esltoute cambrée ou bombée, et l'on disait avec raison de ces boucliers qu'ilsélaientijoutis: Il lui trenche les elmes elles escus voulis. (A lexandre, cité par Ducange, éd. Didot, VI, p. 878, col. 2.) Etc. , etc. — 5° « Le mode de fabrication de l'écu était assez compliqué. C'étaient des planches assemblées, cintrées dansle sens transversal, matelasséesen dedans, recouvertes de cuiren dehors, le tout solidement relié par une armature de bandes de métal qu'on faisait concourir à son ornementation. » (Demay, 1. 1., p. 26) : Ils se frappent sur les écus neufs de Beauvais : cuir, bois, colle, vermillon, sont tranchés. (Girart de Roussillon, trad. P. Meyer, p. 82, § 145.) Sur ces escus à or se sont granz cos doné — Que des ais et de l' cuir i a petit duré. (Renaus de Montauban, p. 33, v. 13, 14.) — 6° On donnait parfois double épaisseur au bois de l'écu : Sur cez escuz mult granz colps s'entredunent. — Trenchentles quirs de cezfuzquisuntduble.(flo/and, v. 3582,3383.) — 7° Le cuir, \apenne étaient assujetlissurcebois par des clous qui, plusd'une fois, tombaient dans la bataille : Chiédent H clou. (Roland, v. 3584.) — 8° Ce même cuir était peint en différentes couleurs, et parfois vernissé. « 11 n'y a écu de tremble ni de tilleul, — bleu, jaune, gris, ni vermeil, — que les grosses lances de frêne ne mettent en pièces. » (Girart de Roussillon, trad. P. Meyer, p. 91, § 157.) Il vait ferir Anseïs en l'escut, — Tut li trencha le vermeill e l'azur. (Roland, v. 1557.) Que tut li trenchet levermeille le blanc. (Ibid., v. 1 299.) Granscoxsedonentesescus verniciés. (Raoul de Cambrai, éd. Le Glay, p. 165.) — 9° Les bandes de fer qui bordaient l'écu listé, qui passaient sur le cuir et le consolidaient, ont été sans doute la première origine de notre blason, et il ne faut voir dans les quartiers d'un écu que les divisions naturelles qui sont produites par ces bandes utiles. De là le nom à' escuz de quartiers (Roland, v. 3867, etc., etc.): L'escu à bendesd'or (Raoul de Cambrai, éd. Le Glay, p. 20). La targe cerclée d'or (Girart de Roussillon, trad. P. Meyer, p. 92, § 161). — 10° « Des lions, des aigles, des croix, destleurons étaient peints, sur le fond, en couleurs éclatantes et constituaient [avec ces bandes que l'on dorait] une décoration de pure fantaisie dont il ne faut pas faire un argument pour prétendre que l'on eût déjà des armoiries. »(J. Quicherat, Histoire du Costume, lreéd.,pp. 133, 134.) — 11° La décoration la plus ancienne et lapluscommuneconsistait en « fleurs» que l'on peignait sur le champ de l'écu, etilfautentendre ces fleurs commedesdessinsd'enroulement romans, des fleurons ou des rayons. Il est sans cesse question dans le Roland de ces escuz peinz à flurs (v. 1810, etc.). Cf. Girart de Roussillon, 1. 1., p. 92, § 159 : «Il le frappe sur la targe aux rayons d'or. » Mais on ne larda pas à peindre sur l'écu, en couleurs très voyantes, des figures d'animaux ou d-'hommes : « Surson écu était représenté une couleuvre (Girart de Roussillon,]. 1., p. 81, § 145. Cf. notre lig. 130). Enmi avoit une image Mahon (Ogier, v. 9906). Environ l'urle current li quatre vent, — Liduze signe elimeisensement, — Etdel'abisme i est le fondement— Et ciel et terre feilparcompassement, — Dessus la boucle le soleil qui replent (Otinel,\. 302-306). L'image d'Apolinfudesousleboucler(Fierabras, v. 669, 670). En l'escu de son col est paint un granl miracle: — Ainssi com Nostre Sire ressuscita saint Ladre (Aye d' 'Avignon, v. 2730, 2731). Il estoit Irestoutblans... — D'une grant crois vermelle estoit enluminés. — Li blans de cel escu estoit enargentés. — La crois qui ert vermeille (ce saciés de verlés) — Senefle Justice, Hardement etFiertés, — Par desous fu escris : De par Diufu donnés. — Li uns des escuiers si fu bien enletrés, — Delalelreen l'escu fumoultespoentés. — Et siavoit escrit, ceestla vérités. — «Janushomqui le porte nen ert eu camp matés (Le Chevalier au Cygne, y. 1196-1205). — 12° Les armoiries apparaissent déjà sur l'écu en quelques-uns de nos romans, qui ne sont pas les plus anciens: Au col li pent un fort escu lislé. — A un lion qui d'or.fu coronez (Prise d'Orange,
des chartes, c'est par des brefs que, d'après le témoignage de toutes nos chansons, on invite solennellement les chevaliers et les nobles. Nouvelle besogne pour nos pauvres messagers qui n'en peuvent mais, et trottent toujours.
A peine notre chevalier a-t-il reçu son bref qu'il jette un cri de
t. 954). Armes portoit... — Si ol deus liepars d'or passans [Enfances Ogier, v. 5082). — 13' Au milieu de l'écu se détache en relief l'antique umbo des boucliers romains et gaulois, la boucle qui devait donner son nom au « bouclier » (Escut bucler, Roland, v. 1285,elc). Cette proéminence est formée d'une armature de fer assez large.
Elle est dorée. Dans les écus riches on réserve un creux au centre de l'armature de fer et on y place une boule de métal précieux., ou quelque pierre line, ou quelque verroterie. C'est ainsi qu'il faut entendre le vers suivant, type de tant d'autres :
D'or est la bucle et de cristal listel. (Roland, v. 5149, etc. Cf.
12' éd. L. G., p. 394.) Encore ici l'image est rigoureusement nécessaire. Voy. Viollet-le-Duc, Dictionnaire du Mobilier, V, p.
78,fig.8. lapl.XIIduCo«/um«</c guerreet iCapparat de G.Demay, et notre tig. 130.— 14'Quandle chevalier ne se bat point, il porte l'écu suspendu à son cou par une large courroie de cuir ou d'étoffe, richement ornée, qui s'appelle la guige ou la guiche :
Pent à sun col un soen grant escut let; — La guige en est d'un bon pâlie roet (Roland, v. 5148, 3150). On raccourcit la guige à volonté : Puis accourcha la guiche de son oscu (Mol, v. 5061). Voy. la fig. donnée par Viollet-le-Duc en sonDictionnaire du Mobilier, V, p.348 et notre fig. 130.) — 15° Quand le baron est en bataille, « il passe l'avant-bras et la main qui tient les rênes en deux poignées de cuir nommées cnarmes qui garnissent cette face intérieure de l'écu où viennent aussi s'attacher les deux extrémités de la guige ». (Demay, 1. 1., p. 20. Cf. Viollet-le-Duc, V, 548.) — 16° 11 ne nous reste plus qu'à faire connaître la « manœuvre de l'écu » ou, en d'autres termes « à savoir comment on le portait. » « Embrasser l'écu, » c'était passer le bras dans les enarmes : Et montent es cevax, les escus embrachiés. (Renaus de Monlauban, p. 101, v. 22, etc.) Porter l'écu en chantel,encantel,en chanteau, c'était, à l'ennemi qu'on avait devant soi, montrer la surface extérieure de l'écu (Gachet, Glossaire du Chevalier au Cygne au mot Canliel; P. Meyer, Girarl de Rouuillon. p. 42, note 7) : Guis d'Autefoille tint l'escu en chantel, — L'espée au poing (Gaydon, v. 9403). Cf. Charroi de Nimet, v. 270 : Je tornerai le vermeil de l'escu, etc. — 16* Durant la marche, on pend l'écu a son cou : Et pendent à leurs caus les fors escus bouclés. (Elle de Saint-Gilles, v. 258G.) Pour préserver sa tète et parer les coups de l'ennemi,
rig. 131. L'écu avec sa çui'je, d'après le manuscrit de VUorlus deUetartm d'Hcrrade de Landsberg.
joie et court dans sa chambre aux armures : « Mon haubert, mon heaume, mon écu, mon épée, ma lance! » Il a, depuis vingt ans, assisté à quarante-quatre tournois ; il s'est battu contre les Anglais, tout le long de la Loire, durant la fameuse expédition de Philippe Auguste en Anjou; il a été mortellement blessé près de Saumur et
on met « écu en haut » et, en d'autres termes, on le lève de manière à ce qu'il cache tout le visage : Et tient nue l'espée, l'escu tint sor son cief (Aiol, v. 69M). L'escu par les
enarmes a sor son cief drecié (Renaus de Montauban, p. 105, v. 12).
Les chevaliers, morts en bataille, sont rapportés sur leurs boucliers, comme les Grecs de l'antiquité classique C'est de la sorte que l'on rapporte à sa mère le corps inanimé de Raoul de Cambrai sur son escu pieynier. (Raoulde Cambrai, éd. Le Glay, p. 138, note 3.) C'est encore ainsi que l'on aporie mort sanglant au palais de Charles, le corps de son fds Chariot, tué par Huon de Bordeaux: Couché l'avoit sour un escu luisant (Huon de Bordeaux , v.
1220 et ss.). Telles sont les cinq principales « manœuvres » de l'écu. — 17" On a vu plus haut que l'écu avait son histoire et son origine. Celui d'Elyas est « uns escus listés — Que Dex i envoia par ses saintes bontés. ))(Le Chevalier au Cygne, v. 1194, 1196.) II. Le nAi'BERT. i. DÉri-
NITION ET ORIGINE DD HAU- BERT. 1° Le haubert est « une tunique de mailles, une chemise de mailles » que l'on porte en guerre par-dessus les autres vêtements. L'homme de guerre porte les braies, la chemise de toile, le bliaut, le haubert. 2* Avant d'adopter l'usage du haubert, les milites se servaient aux x'-xi* siècles, de la brunie ou de la broigne. 3" La broigne était une grossière tunique de cuir ou d'étoffe épaisse, munie d'un capuchon pouvant se rabattre sur la tête et sur laquelle étaient cousues un certain nombre de plaques ( rondes, carrées ou en losanges), de bandes ou d'anneaux métalliques. Voy. noire fig. 132. A' On peut déjà constater dans le Roland (qui fut écrit entre 1060 et 1095) l'emploi du haubert jazerenc, du véritable vêtement de mailles qui, alors
13V La brunie ou broigre, d'après la tapisserie de Baveux (fin du xi' Cf. Viollet-Ic-Duc, Dictionnaire du Mobilier, VI, p. 1»8.
riôcle).
n'a été sauvé que grâce au dévouement d'un vilain, du nom de Jean Rivain, qui l'a abrité dans sa hutte au fond du pauvre petit village de Longue; il a fait avec le Roi toutes les campagnes de la Normandie, du Maine et de la Touraine. Mais toutes ces joies ne sont rien si on les compare à cette ivresse : « Je pars à Jérusalem! »Sa femme et ses filles sont pâles d"angoisse, mais n'osent le désapprouver et ont offert ce matin leur grand deuil à la Vierge, durant la messe. Même, elles essayent de sourire.
Les armes de notre chevalier sont un peu à la vieille mode; mais il les aime ainsi, et entend bien ne pas adopter le heaume nouveau, qui couvre la figure entière et où l'on étouffe, ni la cotte d'armes armoriée, ni certaines autres nouveautés contre lesquelles il se révolte. Si l'on se permet de le railler, gare aux railleurs! En attendant, il va à l'écurie caresser son bon cheval : «. Eh bien ! lui « dit-il, mon pauvre Passavant, nous allons voir du pays ensem- « ble. Tu vas monter dans un grand bateau, où il y a une porte « qui est faite exprès pour toi. Je t'en ferai sortir moi-même, et tu montreras ce que tu « vaux à ces chevaux des païens que « l'on nous vante tant. Courage! » Là-dessus il inspecte la selle et les harnais, et, les trouvant en parfait état, se prépare à en féliciter ses écuyers.
Notre baron a tout disposé pour son départ. Il a appelé son chapelain, et lui a fait coucher par écrit ses dernières volontés. Il donne cinquante livres à chacune des abbayes voisines (il y en a trois). Il
sans doule, était principalement réservé aux chefs, aux ducs, aux comtes, etc. C'est ce qui semble iésulter d'une étude attentive de la tapisserie de Bayeux où le haubert tient sa place à côté de la brunie, b' Le haubert dérive sans doute de cette espèce particulière de broigne qui était garnie d'anneaux métalliques cousus sur une grosse étoffe de cuir (fig. 132). On eut un jour l'idée de faire entrer ces anneaux les uns dans les autres, ou, en d'autres termes, de les changer en mailles, et l'on arriva ainsi à se passer ilus tard du cuit ou de l'étoffe de dessous : le haubert était trouvé. D'après un autre système, les Sarrasins auraie.vt connu avant nous le vêtement de mailles, et nous le leur aurions emprunté. De là ces oibercs sarazineis dont il est question dans le Roland (v. 91M) et ailleurs. 6° L'usage du véritable haubert, de la vraie tunique de mailles, tendit dès lors à se généraliser déplus en plus et ce vêtement perfectionné devint un jour la principale armure défensive de tous les chevaliers. C'est durant la première moitié du xu* siècle que ce progrès s'est principalement accompli. La broigne parut de plus en plus grossière, et les ouvriers français parvinrent à exécuter des hauberts à mailles fines, pour des prix réellement abordables. Après 1150 la broigne disparait, et le haubert triomphe. » (Voy. G. Demay, le Coslume en France d'après les sceaux, p. 112; et Viollet-le-Duc, Dictionnaire du Mobilier, V, pp. 72, 73,78.) — 7* Le mot « broigne », dans le Roland, est synonyme de « haubert ». = u. De la forme du uaisert. 8° Le haubert est une chemise de mailles, une vraie che-
fonde, dans chacune d'elles, une messe annuelle, « qui devra être, durant sa vie, celle du Saint-Esprit et, après sa mort, celle de Requiem ». Mais c'est dans la chapelle de ses bien-aimés Templiersque le bon chevalier veut être enterré, « le plus près possible de l'autel ».ll se rappelle que, d'après les souvenirs fort précis des plus anciens frères, saint Bernard a jadis célébré la messe à cet autel, tandis qu'il était occupé à prêcher la croisade en tout ce pays. Notre croisé a toujours aimé ce grand Docteur, et souhaite d'avoisiner, en sa tombe, la pierre qu'ont touchée les pieds d'un tel Saint.
Tandis que la plupart des croisés se couvraient de dettes avant leur
mise à manches, à fentes, parfois à plastron, et toujours à capuchon. 9° Cette chemise, depuis le xie siècle, a toujours tendu à se raccourcir. 10° Au xie siècle, labroigne tombait
déjà à mi-jambes (Sceau de Gui IV, comte de Laval, H 95, reproduit dans le Roland, 12° éd. L. G., p. 392. H°Le haubert, qui est un dérivé de la broigne, descend encore plus bas que le genou en certains monuments figurés du xncsiècle (Sceau de la ville deSoissons, etc.). 12" Malgré tout, ce n'est point le cas le plus général, et déjà, en ce même siècle, le haubert s'arrête au genou (Sceaux de Thibaut, comte de Blois, 1 138 ; de Guillaume II, comte de Nevers, U40;de Galeran, comte de Meulan, 1165; fig. 133, 134, 133,136). 13° Le haubert, dès le commencement du xn° siècle, estdépasséà sapartieinférieure parle bliaut (Sceau de Guillaume de xNevers, 1 140, et fig. 135, 136) et même par la chemise, et ce sont, suivant Quicherat(??),lespansfloUants et les longues manches de la chemise que fou aperçoit au-dessous du haubert dans un certain nombre de monuments figurés du xii0 siècle, « de sorte qu'on voit comme deux bannières voltiger autour des jambes du cavalier ». (Histoire du Costume, 1" éd., p. 149.) = III. De la matière du haubert. 12° Le haubert est en mailles d'acier, en mailles « fines et serrées » : ces mots expriment bien quelles sont les conditions requises pour la fabrication d'un bon haubert. 13° Ces mailles sont doubles dans les hauberts de luxe : « El' dos li vestent un frès haubert doblier. » (Girarsde Viane, p. 21.) « Labroigne rote dont la maille est doblière. » (Aliscans, v. 624.) « Après li ontvestuun haubert doblentin. » (Godefroi de Bouillon, v. 1586.) A doble maille fet, moult fort et moult serré. (Doon de Maience, v. 6586.) 16» « La fabrication des tissus métalliques, employés dans l'armement, fut[au xn= siècle] portée à la perfection. On fit des tissus à doubles et triples mailles, à enchaînement d'anneaux accouplés, tout en leur donnant une légèreté et une souplesse inconnues jusqu'alors. » (J. Quicherat, Histoire du Costume, 1"= éd., p. 151.) On se servait surtout des mailles doubles pour préserver certaines parties du corps, lesépaulesetlapoitrine(Viollet-le-Duc,Dicrto)maire(fM.'V/oli7ter,VI,p.85). 17" Les mailles étaient le plus souvent blanches : El' dos li ont vestu un blanc haubert. (Aiol, v. 7143.) Li dui enfant vestirent les blans auberts. [Parise, v. 1866.) On ne se contenta pas long-
Fig. 133. Le haubert, débordé au bas et aux manches par la chemise ou le bliaut, d'après le sceau de Galeran, comte de Meulan, 1165.
départ, engageaient leur patrimoine, vendaient leurs terres, et profitaient, avec une singulière élasticité de conscience, de ces privilèges exorbitants de la crois prinse on à prendre, notrebaron,lui, n'entend pas laisser un seul créancier derrière lui. Sa femme, qui est une vraie chrétienne, l'approuve bruyamment, et feint d'être courageuse
temps de celte simplicité, et l'on vernissa le métal en diverses couleurs, « de telle façon qu'ilyeutdes armures rouges, noires, vertes, azurées». (J.Quicherat, Histoire ducostume en France, 1" éd., p. 157.) Les princes et les grands seigneurs faisaient dorer ou argenter leurs hauberts : La maile est de fin or et d'achier et d'argent. (Chélifs, éd.
Hippeau, p. 228, etc.) —les hauberts riches, en acier, étaientornés àleur extrémité inférieure (et, sans doute, aussi au bout des manches) de grossières broderies en fil d'archal. On entrelaçait ces fils jaunes sur les maillas d'acier, de manière à produire certains dessins qui n étaient ni très compliqués ni très fins. Cette broderie s'appelle safre. — Les hauberts qui en sont ornés sont des hauberts dunt li pan suntsafrel (Roland, v. 3141), ou des hauberts safris : Le sanc s'en ist par le hauberc safré.
(Aimeri de Narbonne, Bibl.
Nat., fr. 24369, f* 25, r°.) — Rien n'était plus aisé dans la bataille que de désafrer un haubert (Roland, v. 3426). On trouve un exemple frappant du haubert safre en un Psautier de 1200 (Bibl. Nat., lat. 8846) dont Viollet-le-Due a reproduit une figure (Dictionnaire du Mobilier, V, p. 84). — IV. les manches du haubert. Les manches de l'antique brunie oubroigne « s'arrêtent au poignet et s'évasent quelquefois en entonnoir, pour la liberté du mouvement du poignel : précaution qui indique le peu de souplessedes vêlements». (G. Oemay, Le Costume au Moyen iUjed'aprèslessceaux,\>. 112.) Quelquesbroignes sont à manches très larges. (G. Demay, Le Costume de guerre et d'apparat, pi. I, flg.2.)Bref,lamancheduhauberts'arrêtegénéralementaupoignet. (I6ùL,pl. VIII, fig.29; pi. XII, fig.55, 56);maisdèslasecondemoitiôduxn° siècle, les mains elles-mêmes sont couvertes démailles (sceauxde Richard Cœur de lion en 1193 et d'Arthur Ier, duede Bretagne. (LeCostume auMoyen âge, pp. U4et 1 15.) Les manches, au lieu de se terminer au poignel, se continuent alors en une poche enveloppant la main j usqu'au bout de ses doigts. (lbid., p. 115.) Vers le milieu du même siècle et avant que cette dernière mode eût été adoptée, on avait vu les manches du vêlement de dessous (le bliant suivant Demay, la chemise selon Quicherat) «s'échapper du poignet en flottant ». (Demay, Ibil., p. 1 13.) En même temps que ces manches extra va t'a nies, se vissait l'usage ridicule de la jupe ilo liante qui dépassait le haubert par en bas (Ibil., fig. 62). — IV. les fentes du haubert. Les fentes du haubert étaient généralement pratiquées, non pas sur les côtés, mais sur le devant et
Fif. 13'». Le haubert m la lin <lu fui siècle, avec les maille* qui c les main*, d'après Richard Cœur <le lion [1195}
en tous ces apprêts d'un départ qui la tue. Vous vous rappeiez sans doute que le lendemain de ses noces, elle s'écriait avec sa petite voix vaillante : « S'il veut partir à la croisade je lui dirai : Va ! » Ah ! nous sommes bien loin de ce cri-là, et, c'est : « Reste ! » qu'elle voudrait dire aujourd'hui. Mais elle croit au Christ, et arrête énergiquement ce mot qui lui vient sans cesse à la gorge et l'étouffé. Vous n'attendez pas de moi que je vous fasse assister au départ du mari, du père. Il est trop connu qu'on partait vingt là-bas, et qu'un seul revenait. C'étaient donc, le plus souvent, d'éternels adieux. Des étreintes qui se prolongent et qui voudraient durer toujours; des yeux qui ne peuvent plus pleurer, tant ils ont pleuré; des résignations mornes et qui ressemblent à des désespoirs; des cris de femmes, et ces silences de l'homme qui contiennent tant de douleur; puis, dans le cas présent, des piaffements de chevaux qui s'impatientent; des bruits d'armures froissées, des allées et venues d'écuyers qui affectent de n'être point émus et voudraient qu'on ne les vit pas pleurer ; la dernière étreinte, le dernier baiser, le dernier regard, et enfin le dernier bruit que font, dans le lointain, ces êtres chers
le derrière du vêtement. En ce cas le haubert avait deux pans. — Cependant on a fabriqué des chemises de mailles qui n'étaient « fendues que latéralement ». Voy. dans Viollet-le- Duc (Dictionnaire du Mobilier, V, p. 75) une représentation saisissante de cette façon de haubert, formant tablier par devant, et qui était, à coup sûr, bien moins commode pour moi; ter à cheval. — D'un autre côté (entre les années 1180 et 1220), on eut l'idée de combine]' parfois les deux systèmes et de fendre à la fois le haubert latéralement et « devantderrière », de manière à ce qu'il se séparât en quatre pans quand on était à cheval. (Viollet-le-Duc, Dictionnaire du Mobilier, Voy. p. 80.) — Le premier système (une feule par devant, une fente par derrière) est de beaucoup le plus naturel et le plus usité). — V. le plastron du haubert. Dans la tapisserie de Eayeux (fin du xf siècle), on voit toujours s'étaler, sur le devant du haubert, un plastron-volet dont l'usage est loin d'être universellement adopté (Viollct-le-Duc, Dictwmiaiie du Mobilier, V, pp. 75 et 74). — Nous eslimons que dès la seconde moitié du xn° siècle (peut-être avant) il était absolument tombé en désuétude. — Viollet-le-Duc se persuade que ce plastron « servait à passer le haubert » ; Quicherat (Histoire du Costume en France, l" éd., p. 139) est tenté d'y voir une poche. Nous pensons, quant à nous, qu'il était destiné à dissimuler la fente supérieure de la chemise de mailles et à remédier à ce qu'on appellerait aujourd'hui « le défaut de la cuirasse ». — VI. Le capucuon du haubert. Ce capuchon était de mailles comme le haubert ; mais il était doublé d'étoffe pour amortir le frottement des mailles contre le crâne du chevalier. (Dictionnaire du Mobilier, VI, p. 84.) — Ce capuchon encadrait le visage, où il ne laissait à découvert que les yeux, les lèvres et le nez (lequel était préservé par le nasal). Cf. Viollelle-Duc, Dictionnaire du Mobilier, V, 79, et surtoutla planche xii de la Tapisserie de Bayeux, dans les Yelusla monumenta (Londres, 1856), où l'on voit un chevalier sans heaume et revêtu d'un seul capuchon de mailles. — La partie inférieure du capuchon de mailles, celle gui couvre le menton, s'appelle « la ventaille ». — Sur le capuchon de mailles on lace le heaume avec un certain nombre de lacs de cuir. — Une dernière observation sur le haubert trouve ici sa place naturelle : cette chemise de mailles fut, à une époque indéterminée
qui s'en vont et n'osent pas jeter un coup d'œil en arrière, de peur de rester, t Ah! la parole expire où commence le cri. « Silence aux mots humains ! »
Il a été décidé que l'expédition sainte débuterait par la conquête de l'Egypte : ce plan a triomphé de tous les autres, et c'est vers
JfJr'&tnjnt galexm.
du xi* siècle, complétée par des chausses de mailles ; mais il n'entre pas dans notre
plan de traiter ce dernier sujet, et il vaut mieux rester sur le spectacle de ce haubert dont
parle l'auteur de la Mort d'Ahneri de
Narbonne: En un trésor à Rome fu
trouvé. — Qui la flairour en sent
el'tcms d'esté — Ou en hiver, quant
il est eschauffé, — De Paradis li por-
roit remembrer. (Bibl. Nat., fr. 24369,
f* 13). = II. Le heaume. — i. Dbfi-