CHAPITRE XIX
es chansons de geste , germaines par leurs origines, sont chrétiennes dans leur fond. Il y a mieux : ce sont les plus anciens poèmes populaires que nous puissions interroger, parmi nous, sur les doctrines de l'Église catholique. Sans doute elles n'ont rien de théologique, et leurs auteurs n'étaient pas des clercs; mais elles sont spontanées, dans le meilleur sens de ce mot, et nous révèlent l'état exact des croyances « extracléricales » durant les premiers siècles du moyen âge. «Quelle idée nos pères se faisaient-ils de Dieu, de l'homme et de la vie future? » A ces questions nul ne saurait répondre plus pertinemment que nos vieux poètes.
Nous savons déjà ce qu'ils pensaient de Dieu. Dex l'apirital, Dex li creator : ces deux seules épithètes, ces deux paroles superbes, mille
et mille fois répétées en nos chansons, suffisent pour placer cette théodicée bien au-dessus de celle d'Homère ou de Virgile. On ne saurait, en effet, affirmer, d'un ton plus tranquille, que l'humanité chrétienne avait rejeté pour toujours les plus dangereuses erreurs de toutes les religions et de toutes les philosophies antiques. Entre le polythéisme de l'Iliade et la foi naïve de nos chevaliers, il y a un abîme.
Il en est de même pour la vie future, et c'est ce qui frappera le regard de tout observateur impartial : « Qu'est-ce que la mort laisse subsister chez les héros homériques? Une âme, une vaine image, qui, dès que la vie a abandonné les ossements, s'échappe et voltige comme un songe. Dans la demeure de Pluton, il est quelque âme, quelque image, mais il ne reste plus de sensation. Et que penser d'Orion qui, après sa mort, chasse encore dans la prairie d'Asphodèle les bêtes que jadis il a tuées! Que penser du fantôme d'Hercule et de son arc toujours bandé qui épouvante la foule des morts1 ! »
Tout autre est la doctrine chrétienne, telle qu'elle est comprise et exprimée par nos épiques. « Gréé à l'image de Dieu, l'homme était destiné au ciel; mais, le premier homme ayant péché, toute l'humanité fut précipitée dans l'enfer. Jésus alors descendit sur la terre et nous délivra des Démons, contre lesquels, soutenus par les Anges, nous devons lutter jusqu'à la mort. Tous les hommes qui sont baptisés et ne meurent pas en état de péché mortel sont, depuis lors, sauvés et placés dans les saintes fleurs du Paradis; mais l'Enfer attend les autres. » C'est là, comme nous l'avons dit ailleurs1, le résumé exact de ce qu'on pourrait appeler le Traité de l'homme dans notre théologie épique. Nous avons voulu conserver à ce résumé les couleurs de l'original.
Il faut avouer que nous sommes bien loin des splendeurs de ce saint Anselme, de ce saint Bernard et de ce saint Thomas d'Aquin, qui sont cependant les contemporains de nos trouvères. Mais, encore un coup, il ne faut chercher ici que l'expression populaire d'une doctrine populaire, et voilà ce qui rend si précieux le témoignage de nos vieux poètes. Rien ne saurait le remplacer.
Les images qu'ils se font de l'Enfer sont des plus grossières, et ils
* Giguet, Essai d'encyclopédie homérique, eu sa traduction d'Homère, p. 626 =s * L'Idée religieuse dans la Poésie épique du moyen âge, p. 24.
MORT DE GUILLAUME LE MARECHAL, COMTE DE PEM8R0KB RÉGENT D'ANGLETERRE, 1219 (P. 7781
Aucune terreur ne vient troubler ses derniers moments. Far instants il semble presque gai. C'est une scène gracieuse et triste tout à la fois que celle où, la veille de sa mort, il avoue à son fidèle Jean d'Erlée que depuis trois ans il ne s'est senti pareille envie de chanter. Lors dist Johan : « Sire chantez, — Por amoi Deu, si oo» poiez. — Taisez-vous, Jean. On croirait que j'ai perdu la tête. » Mais il se décide à faire venir ses filles. 11 les fait chanter l'une après l'autre : « Chantez, Maheut, premièrement... Joane, chantez, » et les reprend lorsque leur voix défaillante trompe leurs efforts. » ( Vit de Guillaume le Maréchal, v. 18528-18584. Notice de Paul Mever. Hnmania. 1882, p. 71
768 Composition d'ANDRiouj.
se le représentent, le plus souvent, sous la forme de je ne sais quel Léviathan de fantaisie : une gueule abominable, énorme, et qui s'ouvre sans cesse pour engloutir de nouvelles victimes; ils placent cet enfer étrange au centre de notre terre, et le figurent de la sorte dans leurs cartes plus que naïves. L'épithète qu'ils lui décernent le plus habituellement n'a rien de plus relevé, et on ne les entend parler que d'enfer le puant1. Les auteurs de nos Mystères n y ont pas mis plus de délicatesse, et tout le monde sait que, dans la représentation de ces drames primitifs, le bas de la scène était occupé par la gueule, épouvantable à voir, de ce Léviathan qui figurait l'Enfer. Dieu! comme les petits enfants avaient peur!
En dépit de toutes ces naïvetés un peu épaisses, la pureté du dogme fut toujours sauvegardée. Sur l'éternité des peines de l'enfer, il n'y a aucune indécision dans l'esprit de nos poètes : Diable emportent l'anme en enfer à tous dis. Et ailleurs : En enfer le puant dont jamais n'en istra. C'est décisif.
Le ciel n'a pas été compris par nos poètes à la façon des théologiens et des docteurs ; mais ils en affirment sans cesse l'existence et la beauté. Nous avons eu déjà l'occasion de parler des saintes fleurs du Paradis' et de ce lit « paré5 » réservé là-haut aux chevaliers qui se sont si longtemps battus sur la terre et ont tant besoin de repos. Nos pères s'élevaient aisément à de plus nobles images, et leur Paradis, à bien approfondir les choses, n'avait rien de matériel. Ils ne parlent pas sans doute de la lumière béatifique, ni de celle claire vue de Dieu qui est l'essence de la félicité éternelle;
• Jérusalem, v. 689; Gaylon, v. 5216; Doon de Maience, v. 464. — a. Nos poètes peuplent cet enfer de Diables dont les noms méritent l'attention. On ne comprend que trop bien le « Satan »; on s'explique Apollin, Nahom, l'ilate, Néron, et Cahu ; on constate sans peine que plusieurs de nos poètes ont partagé la doctrine de ceux des Pères qui ont vu des Démons dans tous les dieux de l'antiquité païenne; mais il a fallu jadis plus d'effort pour reconnaître l'antique Belzebuth sous le nom de Burgibus, qui a peut-être passé par la forme Berzebut (Caufrey, v. 6061 ; Montage Renoart, Bib. Nat., fr. 568, f* 258. — b. Les Démons sont fort occupés, en nos poèmes, à recueillir, sur tous les champs de bataille, les âmes de Ions les païens morts et à les emporter dans leur enfer qui est placé au centre de la terre. — c. Lorsque l'idole de Mahomet- Gomelin est consultée par les Sarrasins, par celte « gent de l'Aversier », ce sont encore les Diables qui parlent en son nom (Jérusalem, v. 5571 et suiv.). — d. Les damnés enfin les évoquent dés cette vie, et on les met en fuite avec un signe de croix (Garin de Montglane, Bibl. Nat., fr. 22403, f 25 et suiv.}. = * Roland, v. 2898. = » Antioche, I, pp. 52, 53, Cf. Renaut de Monlauban : « E Diex ! » — Vos metés lo soie ame eV ciel superior (p. 420, v. 23). Dans la Prite de Pampelune, il est question, pour les âmes, « de la gloire aso-
niais ils nous font voir les Anges penchés sur tous les chrétiens qui meurent en bataille, recueillant leurs âmes et les emportant pieusement « au Pareïs, entre les glorius ', » tandis que les aversiers ou les Démons emportent dans l'enfer les âmes des païens'. Nos poètes n'ont pas embelli l'idée chrétienne de l'autre vie, mais ils ne l'ont ni faussée, ni avilie, et il convient de leur en savoir quelque gré.
Je ne m'étonne pas qu'ils aient si rarement parlé du Purgatoire3, et c'est le propre des poètes populaires de ne s'attacher qu'aux extrêmes, au Paradis par exemple et à l'Enfer; mais je suis surpris que le dogme de la résurrection des corps n'ait pas frappé plus vivement ces esprits simples et vifs. En revanche, la pensée du Jugement dernier, considéré en lui-même, est celle alors qui domine et effraye très salutairement toute la race chrétienne. Elle a été agrandie par cette idée, elle a été sauvée par cette terreur. On y pensait sans cesse en pâlissant, à ce grant jour du juïs\ et les chevaliers y songeaient avec autant d'effroi que les clercs ou les vilains. Je ne connais rien de plus beau qu'une page des Chetifs où l'on décrit l'horreur de ce suprême Jugement, dont la pensée, vers la même époque, inspirait si bien l'auteur inconnu du Dies irse : « En ce jour, dit le poète, les SJnts « eux-mêmes trembleront comme la feuille du figuier, quand a Jésus montrera ses plaies et les fera saigner. » Quelque baron est-il parfois tenté de s'abaisser à une vilenie? On le rappelle à lui-même, en lui parlant de ce même jour « où tous les traîtres recevront leur châtiment6. » Et enfin, si un roi (oui, un roi même) vient à manquer aux devoirs sacrés de la royauté chrétienne, il se trouve toujours quelque chevalier qui, avec une belle liberté de langage, ne craint pas de l'arrêter en lui criant : « Si vous agis- « sez de la sorte, les Saints, les Martyrs, les Apôtres et les Inno- « cents se lèveront contre vous au grand Jugement8. »
lue «.C'est plus élevé. = ' Se cist m'ocist.ce soitàDeu comment: — M'arme en iert salve;... — En Paradis l'anporteront chantant — Ange de P ciel avec Deu. (Montage Renoart, Bibl. Nat., fr. 1448, f" 504). En Paradis Damnedé nos atant. — Je ouay les Anges qui cy nous vont querant. — De nous touz vont les armes atendant. (Aquin, v. 1574 et suiv.) Cf. Doon de Maience, v. 85. = s Renaus de Montauban, p. 83, v. 16, 17; Gaufrey, v. 2571, 6961 ; etc., etc. = » Ogier,\. H001, 11002. = 'Jourdain* de Rlaivies, v. 474. = ' Chetifs, éd. llippeau, p. 221 . = • Attribué à Queues de Béthune (I) ; Romancero françai*, de P. Paris, p. 102.
Telle est la foi dans laquelle notre chevalier a vécu, dans laquelle il va mourir.
Il avait toujours rêvé de finir ses jours près de Jérusalem, mais bien plus encore dans la Ville sainte reconquise, et les lèvres collées contre le Saint Sépulcre. Si l'on pouvait enfin venger la honte de Tibériade! Si l'on pouvait... Mais non : les nouvelles de là-bas étaient toujours de plus en plus désespérantes, de plus en plus noires. Lorsqu'il était parti en Egypte, il avait conçu l'espérance d'y laisser sa vie : car il n'était même pas besoin, disaient les clercs, de prier pour ceux qui succombaient là-bas, et Jésus, le vrai Juge, sauvait toutes leurs âmes. Ils étaient assurés de leur salut, et s'en allaient sur-le-champ dans le Paradis, « tête fleurie et en chantant ». Ce qu'il aurait désiré (chacun a son idéal), c'est le martyre au milieu des Sarrasins, et d'être plutôt écorché vif que de renier Jésus-Christ. Ah ! la belle mort , et combien de fois il l'avait demandée à Dieu ! \
Notre baron n'avait été qu'à moitié exaucé. Il allait mourir (c'est certain) des blessures qu'il avait reçues durant la croisade; mais hélas! mourir lentement, prosaïquement, dans son lit. Certes, il avait éprouvé une grande joie à revoir sa femme et ses enfants, et s'était pâmé de bonheur en les serrant dans ses bras; mais il avait dans les yeux je ne sais quels regains d'héroïsme, et jetait quelquefois un long regard de regret vers l'Orient. Le jour où il ne lui fut plus possible de se lever, il eut, sous ses couettes, le loisir de songer à tout ce que les jongleurs lui avaient chanté. La mort de Roland lui apparut alors dans une lumière nouvelle, et il ne l'avait jamais si bien comprise. Jadis il l'estimait trop haute pour pouvoir être atteinte; mais aujourd'hui, les approches de sa propre mort éclaircissent le regard de son esprit, et il voit sans cesse, avec les yeux de son imagination, ce grand roc de Roncevaux entouré d'anges blancs qui se tiennent debout auprès du neveu de Charlemagne et attendent avec respect le départ d'une aussi grande âme. Ce qui le ravit, c'est la simplicité de cette mort. C'est ce mourant qui retrouve encore assez de force pour aller chercher, sur le champ de bataille, le corps de cet Olivier qu'il aimait tant, pour
l'étreindre entre ses bras et pour le déposer pieusement, avec ceux de ses autres pairs, aux genoux de l'archevêque Turpin. Ce sont les larmes de cet incomparable chevalier, lorsque de plusieurs choses à remembrer lui prist et surtout de dulce France'. C'est cette prière si humble et ce beau geste naïf du vassal qui, en signe de soumission et d'obéissance, tend son gant au souverain seigneur. Notre pieux baron fait involontairement le geste de le tendre lui-même, et s'étonne que les Anges ne descendent pas du ciel pour le lui prendre entre les mains. Délire de chevalier.
Le dirai-je? 11 est une mort qu'il préfère à celle de Roland, et nous oserions ici être presque de son avis : c'est celle du roi Orri de Bavière, qui est moins connue sans doute, mais n'est certes pas moins belle. Donc Orri a été fait prisonnier, dans une sortie malheureuse qu'il a faite contre les païens. Dans sa ville, dans sa chère ville, la Reine est restée avec tous les siens, et le pauvre roi va connaître l'épouvantable supplice d'avoir à opter entre sa foi et ses plus chères amours : « Livrez-nous le palais et la tour, crient « les païens aux assiégés, et nous vous rendrons votre seigneur « Orri. — Ne les rendez pas, répond le roi ; je vais mourir » : et il se prépare tranquillement à la mort, au martyre. Il sera terrible, ce martyre; elle sera épouvantable, cette mort. On l'attache à un gros pieu, et on le prend pour cible d'un abominable tir à l'arc. Les flèches pleuvent sur lui, le percent, le tuent; mais il a encore la force de se laisser tomber sur ses pauvres genoux, de tendre à Dieu ses pauvres bras meurtris, et de murmurer d'une voix éteinte : « Recevez l'âme, Seigneur; car c'en est fait du « corps. » Et des légions d'anges s'abattirent d'en haut pour cueillir cette âme aussi belle que celle de Roland*.
Toutes ces ligures le visitent en ses rêves, et bien d'autres encore. Son lit est entouré de ces nobles visions. C'est Vivien, dans Aliscans, qui entr'ouvre ses lèvres blanches où l'hostie sainte vient de descendre, et fait entendre ces derniers mots : « Saluez pour moi Guibourc3. » C'est Bérard, dans la Chanson des Saisnes, qui laisse cette belle parole à Hélissent au cler vis : « N'aimez pas pire que moi*. » C'est Fierabras, le païen, qui devient un jour saint Florent
« Roland, v. 2355-2396 = » Auberi, éd. Tobler, p. 140-143. = s Aliscans, v. 922. = * Saisnes, II, p. 153, dernier vers de la laisse ccuvi.
de Itoye. C'est Otinel dont on a pu dire : « Sa fin fut bêle, plaine de grant bonté1. » C'est le Danois Ogier, dont les dernières années furent si dignement remplies par toutes les œuvres de miséricorde chevaleresque et féodale. Mais c'est surtout saint Renaud de Montauban, dont la mort fait toujours pleurer notre baron. Ce Renaud possède en lui (chose rare) la tendresse en même temps que la force. 11 a lutté, presque seul, contre le grand empereur Charles; il a passé la mer, et délivré le Saint Sépulcre; il est au faîte de la gloire; mais il se repent un jour d'avoir tué tant d'hommes en sa vie, et va, comme nous l'avons vu, se faire pauvre manœuvre et valet de maçons à Saint-Pierre de Cologne. On le tue, et son corps se met de lui-même en mouvement pour conduire la foule ébahie jusqu'au lieu de sa sépulture. Décidément c'est Renaud que notre chevalier voudrait imiter'. Que ne peut-il quitter son lit, et aller travailler, inconnu, à celte Notre-Dame de Paris, qu'on est en train de construire et qui sera si belle !
Ce serait mal connaître la nature humaine que de la croire « entière et une », même chez notre chevalier. Il a des heures de piété tendre et des quarts d'heure qui sont encore militaires. Alors, il pense à son cheval Passavant; il s'assied sur son lit, presque farouche, et s'écrie : « Je referai la guerre à V fer et à l'escu; » il déclare en lin qu'il va se lever, et parle même d'aller sur l'heure abattre une quintaine. Ceux qui ont veillé les malades connaissent ces poussées de jeunesse, qui ne durent point. Lorsque le mal l'oppresse un peu plus fortement et l'avertit ainsi de son impuissance, il revient aisément aux sentiments tendres, et demande pardon de ces enfances à ceux qui l'entourent. Tous les huit jours il se confesse3. 11 a l'esprit lucide, le cœur fort, l'àme en Dieu. 11 est prêt.
L'autre jour, ses blessures s'étaient rouvertes et l'on crut qu'il allait mourir; mais le bon mire qu'il a près de lui (un moine) assura, d'une voix très calme, que le baron vivrait encore trois mois. 11 le lui a dit à lui-même, et le malade n'a point pâli.
Rien n'égale la sérénité de ce mourant. Il a la tranquillité d'un stoïcien, mais sans en avoir l'orgueil : « Il serait bon, dit-il un « matin, que j'achevasse mon testament, mais surtout que j'eusse
1 Otinel, v. 2132. — -Renausdc Montaiiban , pp. 412-447. = 3 Histoire de Guillaume le Maréchal, y. 18060 : Fu il cliacuns uit jors confès.
« grand'cure de mon âme; car je me persuade que le corps est « en aventure. 11 me faut décidément penser aux choses celestiennes « et me dégager des terrestres. Débarrassons-nous, tout d'abord, du t testament1. » Là-dessus il fait son devis avec la plus scrupuleuse attention et le plus sévère esprit de justice. Il estime tellement son fils Anseau qu'il est sur le point de le déshériter, par esprit de tendresse et de confiance : c'est à grand'peine qu'il lui laisse quelques livrées de terre « pour la ferrure de ses chevaux ». Ce qui le préoccupe le plus vivement, c'est le sort de sa fille Jeanne qui n'est pas encore mariée : il lui donne un tiers de plus de livrées qu'à son frère et se rassure un instant sur le destin d'une tête aussi chère. Puis, il continue placidement ses partages entre tous ses enfants. Tant de terres à l'un, tant de terres à l'autre, si com sis cuers li adona. Le testament s'achève sans trouble, et l'on croirait qu'il s'agit d'un contrat de mariage.
Il est un peu fatigué, cependant, et se recueille un instan* ; puis s'adressant à son meilleur ami et conseiller, qui l'assiste en ces heures difficiles : « Jean, lui dit-il, vous allez partir à Faye. — Et « qu'y ferai-je? — Vous m'en rapporterez deux draps de soie que « j'ai donnés en garde à Etienne. » Ces draps de soie attristent • le cœur de Jean, car il en devine l'usage; mais il ne discute point, part et revient. Le malade, à son retour, se soulève sur son lit et regarde les draps d'un œil qui n'a rien de triste ni de fiévreux : « Comment les trouvez-vous? — Un peu oscurs. — Dépliez-les, et « vous verrez comme ils sont beaux. Je les ai jadis rapportés d'outre- « mer. Vous les étendrez sur ma bière, le jour où l'on m'enterrera. « S'il pleuvait ce jour-là, vous les couvririez de bureau. » L'autre pleure, et le baron, sans la moindre émotion, remet sa tête sur son oreiller.
« Où voulez-vous que votre corps repose après votre mort? Où vou- « lez-vous gésir? » C'est la question que lui fait son fils, le lendemain, avec une voix mal assurée et pour accomplir un devoir saint : « J'ai tant aimé les Templiers que je leur ai donné mon pauvre « corps et veux reposer dans leur chapelle. Je leur fais, en échange,
» Tout ce qui suit est tiré (souvent mot pour mot) du beau poème découvert par Paul Jleyer, V Histoire de Guillaume le Maréchal. Ce Guillaume le Maréchal, comte de Pembroke, régent d'Angleterre pendant les trois premières années du règne de Henri III,
« présent d'un de mes manoirs. » C'est à peine s'il est besoin d'ajouter qu'il veut, suivant l'habitude de tant d'autres barons, mourir avec l'habit d'un ordre religieux et se faire moine en ses derniers moments. Avec ce costume, on entre mieux au ciel. Il est toujours très calme; mais ces recommandations suprêmes ont ému tous ceux qui l'entourent. Son fils pleure, ses valets et ses sergents pleurent. Tout devient solennel.
Les jours suivants, la maladie fit de terribles progrès, et l'on jugea que la mort était proche : mais ce corps était si robuste qu'il résistait, comme un grand vieux chêne, à tous ces orages. On avait savamment organisé la veillée à son chevet, et l'on se relayait, trois par trois, auprès de son lit, nuit et jour. Son fils ne le quittait pas.
La pensée de son devis le hantait toujours, et, ne le jugeant pas suffisamment authentiqué par son sceau et par ceux de sa femme et de son fils, il voulut qu'on l'envoyât à son évêque et à l'abbé de ses chers Cisterciens qu'il nomma ses exécuteurs testamentaires. Ils y mirent leurs propres sceaux, et le lui renvoyèrent : il le tint longtemps entre ses mains, regardant les empreintes de J cire, et songeant. Puis, comme il vit sa femme auprès de lui, son cœur, si solide jusque-là, éclata enfin : «Embrassez-moi, lui dit-il : « car plus jamais ne m'embrasserez ». Il se pencha sur elle, et la baisa. Et le vieux poète, auquel nous empruntons presque littéralement tout ce récit, ne peut qu'ajouter ces cinq mots : // plora, et ele plora. On fut obligé d'emporter ses filles.
Le mal empirait toujours, et un clerc jugea opportun de lui demander, avec toute espèce de précautions oratoires, s'il avait réellement la conscience en paix, et s'il avait bien restitué tout ce qu'il avait pu tolir. Notre chevalier, qui n'était pas fort patient de son naturel, s'emporta contre ce téméraire, et lui jeta à la tète ce cri qui caractérise bien les préjugés, plus ou moins légitimes, des nobles contre les clercs : Trop nous vont barbianl de près. Il me plaît de croire que, puisqu'il se confessait tous les huit jours, il se repentit sincèrement de cette petite colère, qui fut la dernière de sa vie. A
mourut à près de 80 ans, le 1 i mai 1219. Nous devons à l'extrême obligeance de M. Paul Meyer la communication de sa copie. Le récit de cette mort s'étend du v. 18119 au t. 18982 (Voy. Romania, XI, pp. 70-74).
770 LA MORT DU Cil FA' ALI EH.
quelque temps de là ses filles le visitèrent, et ce fut, suivant le mot d'un poète de nos jours, « comme l'entrée d'un rayon de soleil ». Mais l'épreuve était trop forte, et Jeanne s'évanouit.
Tous ceux qui ont vécu auprès des malades savent que Dieu leur ménage souvent, avant la mort, quelques jours de demi-santé qui font croire à leur guérison. Ils se sentent mieux, ils respirent, ils rient. C'est ce qui advint à notre baron : « Vous ne pouvez pas savoir, dit-il un jour à celui qui le veillait, jusqu'à quel point j'ai en ce moment l'envie de chanter. En vérité, depuis trois ans je n'en eus jamais tel désir. — Eh bien ! chantez. — Non, non, je sens trop bien que ce serait ridicule ; mais faites venir mes filles. Elles me chanteront quelque rien et me mettront l'âme en reconfort. » Les filles arrivent, tout en larmes. 11 y a là Maheut et Jeanne, qui s'assoient au bord du lit, le long de Yespondele : « Allons, Maheut, « chantez la première. » Elle aurait bien voulu ne pas "obéir ; mais c'était son père qui lui donnait cet ordre, et, o simple voix et o doz ton, elle se mit à chanter tout un couplet de chanson. « A votre tour, Jeanne ». La pauvrette dut entonner une rotruange; mais sa voix fléchissait et s'étranglait dans sa gorge ; et le mourant, à chaque fausse note, de la reprendre doucement et de lui montrer comment il fallait chanter. Rien n'est plus naturel, ni plus émouvant qu'une telle scène ; mais pour la bien conter, il faudrait un maître conteur, et notre voix est, hélas I comme celle de Jeanne.
L'avant-veille de sa mort, le chevalier appela son fils, et lui dit : « Quand on m'enterrera, vous aurez soin de vous tenir tout près de « ma bière, et de donner de mon avoir à tous les pauvres. Vous en « vêtirez cinquante, vous en nourrirez autant. » Sentant sa fin venir, il fait alors ses dernières générosités à tous les monastères, et à ceux notamment qui l'ont admis à leur societas ou beneficium, c'està-dire à la participation de toutes leurs bonnes œuvres ou prières. Il n'oublie rien, d'ailleurs, de ce qui touche à l'administration de sa terre et ordonne qu'on distribue à ses chevaliers les livraiso?is de robes qu'on leur doit faire chaque année à la Pentecôte. Mais ce dernier effort l'a visiblement fatigué : « Qu'on donne le reste, dit-il, « à la pauvre gent. » Il s'endort : la fièvre vient, le délire commence. « Ne voyez-vous pas deux hommes blancs, l'un à ma droite, l'autre à « ma gauche? » Au délire succède l'agonie, et le pauvre baron, qui
s'est confessé ce matin et de pain benoît prist communiement, est saisi par les granz espointes de la mort. « Qu'on ouvre les fenêtres, et qu'on fasse venir son fils et sa femme, avec tous les siens. » Ils arrivent, blêmes, et trouvent notre chevalier qui, sans mouvement et sans couleur, est appuyé contre la poitrine de son ami Jean. Sur son visage, qui est à la fois pâle et noir, on s'empresse de jeter de l'eau de rose, qui le ranime un instant. Mais il sent que pour le coup c'est la suprême minute de sa vie qui est proche : « Je me meurs: à Dieu vous commant, et il tombe aux bras de son fils. Vite, vite, apportez la croix. Le mourant la voit, le mourant l'adore, et se lapine sur son fils tandis qu'on lui donne l'absolution, avec l'indulgence plénière au nom du Pape. Il frémit une dernière fois, et meurl. Prion Dieu qu'en sa sainte gloire — Le mêle et en son Paradis1.
Telle est cette mort de notre chevalier racontée, en toute simplicité, par un témoin oculaire, qui n'était pas mystique. D'autres morts offraient le caractère d'une piété encore plus élevée, et c'est un élément qu'on y peut très scientifiquement ajouter, d'après cinquante autres textes. Les chevaliers du temps de Philippe Auguste mouraient en réalité avec une foi ardente, munis de la chair de Dieu et ayant encore dans leur œil éteint l'image cherchée du Saint Sépulcre. Il y avait alors peu de barons qui, même en France, ne mourussent pas en croisés.
Le bon chevalier' est étendu mort sur son lit, dont on a éloigné les femmes. Ses serviteurs sont là, et son fils, qu'on éloigne à son tour. Le corps est ouvert par la main amie et respectueuse du mire qui l'a si vaillamment assisté durant cette longue maladie. Les entrailles3, avec le cœur (qui était énorme), sont enveloppées en d'épaisses étoffes de parle, et portées au moutier voisin, où elles doivent être pieusement conservées. Le corps est refermé , et on le lave alors avec des vins épicés et de l'eau'; puis, on l'étend de
1 Cest ici que s'achève notre résumé àe\' Histoire de Guillaume le Maréchal. Le vers cité plus haut: Et de pain benoît prist communiement, ne lui appartient pas. =2Commerécit typique d'obsèques féodales, \oy. Garin le Loherain, II, p. 243-272.=* Anseisfils de Girbert, Bibl. Nat.,fr. 4988,f"290: L'enlraille font à Saint-Seurin porter.Cf. Roland.v. 2965,=' Raoul
nouveau sur le lit que l'on a aménagé à cet effet. On jette un drap sur ce grand corps blanc, et l'on croise ces mains exsangues sur la vaste poitrine1. Quelques heures s'écoulent ainsi; on le vient voir,
et tout le monde jette ce cri
si connu de tous ceux qui visitent les morts : « Il n'est pas changé, et a l'air d'être vivant. » Singulières consolations que nous nous donnons à nous-mêmes pour nous faire illusion sur les ravages de la mort.
La bière est prête. On prend le corps et, silencieusement, gravement, on l'enferme en une magnifique pièce de satin que l'on coud sur lui et qui, bientôt, cache jusqu'à son visage8. Ce linceul ne suffisant pas, on enveloppe une seconde fois le baron dans une peau de cerf3, que l'on coud également, et c'est cette masse oblongue et sans forme que l'on dépose dans la bière. On y accumule tous les parfums, toutes les herbes odorantes que l'on a pu trouver, et c'est à peu près, alors, le seul embaumement que l'on connaisse*. La bière reste ouverte, mais on jette par- dessus ces fameux draps de soie que le chevalier avait rapportés de la Terre Sainte et qu'il avait toujours destinés à cet usage1. Ses serviteurs se le rappellent, et pleurent.
Pour faire honneur au mort et à la croix sainte que l'on vient de
Fig- loi. Scène funéraire, d'après le ms. de la Bibl. Nat., fr. 100, f- 1 16.
de Cambrai, éd. Le Glay; p. 329 ; Garins li Loherains, II, p. 247. Le Chevalier au Cygne, v. 5602. = ' Garins li Loherains, I. ]., p. 243. = * Ibid., p. 247. On emploie aussi la toile (Raoul de Cambrai, éd. Le Glay, p. 3'29). = 5 Garins li Loherains, 1. 1., p. 247; Enfances Ogier, v. 7551. = * Anseïs /ils de Girbert, Bibl. Nat., fr. 4988, f" 290. Cf. Renaus de Montauban, p. 45, v. 5. On ne trouve pas dans nos chansons (à notre connaissance) une seule mention, antérieure au xiv" siècle, de cette abominable cuisine qui, loul au moins depuis le im', a consisté à faire bouillir les cadavres pour séparer les os de la chair. Voy. Prise de Panpelune,y. 3855 et suiv. : Le cors... lu boilli e cuit e desevré... — La zarn fuenterée au grant temple sacré — Et les osses furent par moût grant dignité — Lavés et embaumés, et on un paile roé — Furent envolupiés. = « Cf. Raoul de Cambrai, éd. Le Glay, p. 329.
LA MO/rr DU CHEVALIER.
Fig. 15i. Une bière avec le paiU, les chandeliers et la croiï, d'après le ms. de la Bibl. Nat., fr. 786, f> 81.
placer près de lui, on allume, autour de la bière, cent ou deux cents cierges'. Vingt encensoirs1 brûlent dans la chambre, et sur les tapis dont on a couvert le pavement de marbre, trente ou quarante chevaliers et vilains sont assis tout en larmes*. Ses frères viennent d'arriver avec leurs femmes, et il en est un qui a voulu le voir une dernière fois. Il a écarté le drap; il a décousu le cuir de cerf et le linceul à l'endroit du visage, et il a regardé longtemps ces traits décomposés où éclate déjà le triomphe de la mort*.
La veuve a demandé qu'il lui fût permis d'en faire autant et de le contempler un instant ; mais les forces lui ont manqué, et elle s'est pâmée.
Dès le lendemain on l'a porté à l'église, où les Vigiles des morts ont été dites en présence de tous les prêtres de la contrée. Puis la veillée funéraire a commencé*, et rien n'est plus saisissant que le spectacle de cette église, toute plongée dans l'ombre à l'exception de la chapelle où la bière est déposée dans la pleine lumière des grands tortils de cire. Cette chapelle est celle où notre chevalier avait fait jadis sa veillée des armes; c'est celle de saint Martin. Seulement, quand vient le jour, ce n'est plus la messe joyeuse de son adoubement, mais la messe de Ilequiem, grave et lente, que l'on chante en grand appareil. Un vieux prêtre donne l'absoute, en essayant de retenir ses larmes, et l'on entend cet admirable Libéra qui est un des plus antiques et des plus beaux monuments de notre liturgie funéraire.
De l'église au cimetière il n'y a pas loin; mais il pleut, et il faut jeter, sur le drap de soie qui recouvre la bière, la pièce de
• AnseU, I. I., f 290. = « Garin», I. t., p. 213, 247, 265. = » Garins, 1. 1., p. 248 ; AnseU, I. I., f 290. = * Bibl. Nat., fr. 4988, f 168. = s Garins, I. I. , p. 254. Renaus de Honluuban, p. 41, v. 31, etc. = • Garins, I. 1., p. 243; Anlioche,\, p. 140.
grosse étoffe que le baron avait fait jadis préparer dans ce dessein. Chaque tombe est en pierre, et est ombragée par un arbre*. On dépose en terre le corps du baron ; mais on espère que l'on pourra bientôt lui ménager une plus noble demeure dans l'église même, devant le grand autel. Au reste, il avait souvent, durant sa vie, témoigné le désir qu'on ne lui élevât point une de ces tombes orgueilleuses où l'on voit le corps d'un évêque ou d'un baron étendu comme sur un lit et sculpté en demi-relief, les pieds sur un lion, la tête sur un coussin, les mains jointes. A ce véritable chrétien une simple dalle suffira, avec une croix au milieu8 ; mais on pourra, sans vile flatterie, y graver un jour cette inscription bien chevaleresque : « Ce fu li mieudres qui sor destrier