IX. Tu seras libéra), et feras largesse à tous
X. Tu seras, partout et toujours, le ebampion du Droit et du Bien conlre l'Injustice et le Mal'.
Le premier commandement de ce Code trop peu connu en est le plus important et le plus sacré. On ne pouvait devenir chevalier sans être chrétien, sans avoir reçu le baptême. C'était la condition officiellement requise et rigoureusement nécessaire : « Sainte ordene de chevalerie — Seroit en vous mal emploie, — Se n'avez balesmc ne foi*. > Cette foi était aux yeux de nos pères l'équivalent absolu de la certitude : c'était la certaine loi*. L'idée de Dieu alors remplissail
pour qu'il nous soit permis d'invoquer ici leur témoignage. Elles appartiennent à la même famille, sont animées du même esprit, rendent le même son. = « Ces Commandements ont été souvent exposés sous d'autres formes, et se sont compliqués, plus tard, de certains raffinements de piété, inconnus au xir» siècle. En 1217, Guillaume, comte de Hollande, ayant été élu roi des Romains, voulut, avant d'être couronné à Aix-la-Chapelle. recevoir l'ordre de la Chevalerie, et voici d'après le Magnum llel.jii Chronicon (œuvre du XV siècle) les règles qu'on lui proposa : 1 La première était d'ouir tous les jours l'office de la Passion de Jésus-Christ; la deuxième d'exposer courageusement sa vie pour la foi; la troisième de protéger l'Eglise; la quatrième enfin, de défendre les veuves, les orphelins. les pauvres. 1 — En 1330, Guillaume, comte d'Ostrevant, reçut de l'Évèque de Cambrai une direction plus explicite : !• Entendre tous les jours la messe à jeun; 2* Mourir, s'il le fallait, pour la foi; 3* Protéger les veuves et les orphelins; 4* Ne faire aucune guerre sans raison; 6* Ne pas favoriser les causes injustes, mais protéger les innocents opprimés; 6* Être humble en toutes choses; 7* Garder les biens de ses sujets; 8° Ne rien faire de contraire au sort de son souverain. (Annales Hannoniie, cap. xxxvn). Les deux exemples qui précèdent sont empruntés, textuellement, aux Dissertations historiques et critiques svr la Chevalerie du P. Honoré de Sainte- Marie, Paris, 1738, pp. 348 et 550.) Cf. Revue des Questions historiques, III, 1807, p. 555. = « VOr.lene de chevalerie, éd. Barbazan, Lausanne, 1759, p. 110. Dans Aliscans on ne fait Renoart chevalier qu'après l'avoir baptisé, (éd.Jonekbloct, v. 7012 et 7080, etc.) = » « Et si creùrent en la certaimue loi. » [Auberon,
tout, animait tout, et c'était l'air même que l'on respirait en ces siècles croyants l. On eût dit que « Dieu était présent même physiquement et, à chaque souffle qui frémissait, on croyait le sentir comme derrière le rideau *. » Mais cette idée de Dieu n'avait rien de vague, et elle était précisée par l'affirmation de la divinité du Christ : « 11 nous aima tant qu'il nous a donné son nom, et nous nous appelons chrétiens 3. » Avant cette célèbre bataille d'Aliscans, qui doit se changer en un si grand désastre pour la race chrétienne tout entière, le jeune Vivien, qui va bientôt mourir, fait une courte harangue à ses chevaliers : « Ces païens, dit-il, ne croient qu'à « l'Antéchrist, et tous leurs dieux sont chétifs et misérables; mais « nous croyons, nous, au Roi du paradis, qui est mort et est res- « suscité *. » Puis il ajoute, en levant ses yeux au ciel : « Pensez « à nos âmes, ô mon Dieu, et réunissez-les là-haut. Quant à « nos corps, il en sera ce que vous voudrez5. » Là-dessus il court, quedis-je? ils courent tous à la mort, au martyre. La foi de ces rudes soldats, cette foi qui est si précise, n'a également rien de fade, ni de mièvre, ni d'efféminé. Nous n'avons pas affaire aux petites sucreries de certaines dévotions contemporaines, mais à un bon et franc miel sauvage. C'est un catholicisme grossier, mais loyal. On ne s'étonnera pas, d'ailleurs, que de tels chrétiens aient été rigoureusement logiques. Ils entendent bien ne pas se tenir sur les hauteurs stériles de la théorie et savent qu'ils doivent pratiquer leur foi : « Écoutez ma chanson », dit à ses auditeurs l'un
v. 1 556.) = * « La croix de par Dieu est mise en tête des lettres, des chartes, des alphabets. On inaugure les voyages, les combats, les jeux même par le signe de la croix. Le charpentier, à son premier coup de hache, ne manque pas de dire : « Or i soit Deus. » Le barbier, en prenant son rasoir, fait le même vœu : « Or i ait Deus part. » (Histoire littéraire, XXIV, 415. Cf. XXI, 165.) 11 va sans dire que cette citation ne s'applique point uniquement aux xu* et xiii" siècles. = 2 Sainte-Beuve, cité par G. Ilubault (de l'Enseignement de l'Histoire de France, p. 26). Tout le passage mérite d'être cité. «On croyait alors en Dieu, non pas en général et de cette manière un peu vague et arbitraire, dans ce lointain où la science moderne le fait de plus en plus reculer; mais dans une pratique continuelle et comme si Dieu était présent dans les moindres occurrences de la vie. Le monde alors était semé à chaque pas d'obscurités et d'embûches ; l'inconnu était partout ; partout aussi était le Prolecteur invisible et le Soutien... Le ciel au-dessus était ouvert, peuplé de figures vivantes, de patrons attentifs et manifestes... Le plus intrépide guerrier marchait dans ce mélange habituel de crainte et de confiance, comme un tout petit enfant. » = 5 Anliochc, éd. P. Paris, t. I, pp. 7 et 8. = * Covenans Vivien, vers 595-599. (Nous avons emprunté une variante au ms. de la Bibl. nat. fr. 1448.) Cf. les vers 569 et suiv. : « Dist [Vivions] : Bone gent asolue, — N'aiez peor de la gent mescreûe. — Il n'ont de Deu ne force, ne aûe. » Etc., etc. = « Covenans Vivien, v. 455-457.
de nos derniers poètes. « Vous y apprendrez comment on doit se « peiner ici-bas pour y accomplir la loi de Dieu', cette loi à la- « quelle obéissent les hommes de bien*. » Essanplir la loi Deu: tout est là.
L'idée de l'athéisme n'était pas faite, on le comprend, pour entrer dans l'esprit du baron féodal qui se transformait de plus en plus en chevalier chrétien, et c'est à peine si, dans toute notre vieille épopée, nous rencontrons quelques figures d'athées. Ce farouche Raoul de Cambrai, cette sorte de sauvage qui n'est chrétien qu'à fleur de peau, a des moments d'athéisme féroce. Danslepoèmesi primitif qui lui est consacré et où nous retrouvons, encore toute chaude, la tradition du dixième siècle, il est une heure solennelle entre toutes : c'est celle où Raoul se trouve dans la bataille en face d'Ernaut, comte de Douai, dont il vient de frapper le neveu, et dont il a tué, jadis, ou laissé tuer les deux enfants*. Ace duel, où Ernaut représente le droit et Raoul la force, le vieux poète ne craint pas de consacrer plusieurs pages. Le pauvre comte de Douai n'est pas de taille à lutter longtemps contre un pareil ennemi, et voilà qu'il s'enfuit, à travers champs, le poing coupé, perdant tout son sang, et plus qu'à moitié mort. Toute sa fierté est tombée : il se sent perdu, et demande grâce avec l'accent touchant que Chénier doit plus tard donner à sa jeune captive : Juene* hom sui, ne vuel encor morir. Il ajoute qu'il se lera moine et laissera sa terre à son vainqueur. Mais rien n'attendrit Raoul, et le seul mot « Dieu » le jette en une rage de possédé : « Je renie Dieu, je le renie, » s'écrie-t-il. t Puisqu'il en est ainsi, lui t répond Ernaut, je ne t'estime pas plus qu'un chien enragé. Quant « à moi, la terre et l'herbe elles-mêmes me viendront en aide, et le « Dieu de gloire, s'il a pitié de moi4. » C'est Raoul, d'ailleurs, et non pas Ernaut qui va mourir, et, dans cet instant suprême, le comte de Cambrai retrouve soudain sa foi d'enfant : « Glorieux père, « justicier universel, et vous, douce dame du ciel, venez à mon
1 Entrée en E$pagne, Bilil. Saint-Marc, à Venise, mss. fr. i», M. = « Cirait de Rovuillon, Iracl. P. Noyer, p. 126, § 244. = « Raoul de Cambrai, éd. Le Glay, p. 110. = * « Voir, dist Raous, il le covient tenir... — Terre ne erbe ne te peut atenir, — Ne Dieï « ne hom ne t'en puet garantir, — Ne tuit li Saint <|ue Dieu doivent servir. » — Ernaus foi; s'a gelé un soupir. = Li quens Raous ot tout le sens changié. — Celé parole l'a forment empirié, — Qu'à celui mot ot-il Dieu remue, etc. » (Haoul de Cambrai, éd. Le Glay,
secours. » Telles sont ses dernières paroles', et il est aisé de voir que ce n'est là qu'un faux athée.
Un véritable athée, c'est Gaumadras, dans Garni de Montglane, et l'on peut le considérer comme le type du Damné. Si le mot Dieu est prononcé devant lui, il tombe soudain en convulsion. Dans sa lutte contre Garin, il a pour alliés les démons, avec lesquels il a contracté le pacte féodal de l'hommage lige. Il leur appartient tout entier, et se réjouit de leur appartenir. Quand arrive l'heure de sa mort, il se décide à mourir en révolté, en Satan, comme il a vécu. On ne le tuera pas : il se tuera. Il choisit d'ailleurs une mort théâtrale, une mort à grand spectacle. Il s'embarque avec les siens sur une nef qu'il conduit droit contre un roc. Le fatal vaisseau est impétueusement entraîné vers l'infranchissable obstacle où il doit se briser. Les malheureux passagers voient le danger et, affolés de terreur, se réclament de Dieu : « Non, non, s'écrie Gaumadras, c'est le Diable qu'il faut invoquer »; et ce possédé les tue. Puis il fait le signe de la croix à rebours et, debout sur le vaisseau qui va sombrer, le front levé contre Dieu, implacable, horrible, entend sans effroi le coup de la nef qui heurte le rocher et s'entr'ouvre : « Accourez, démons, accourez; je suis votre homme, je suis à vous, je... » L'eau entre enfin dans cette bouche qui blasphème, et il meurt'. C'est le plus brutal et le plus cynique athée de notre littérature épique. Mais ce n'est pas le seul.
Il ne faut pas sans doute attacher trop d'importance à certaines boutades sacrilèges de quelques-uns de nos héros, auxquelles on peut appliquer la belle parole de Lamartine : « Ce sont là de ces cris qui s'échappent des lèvres, mais après lesquels l'âme court bien vite, avant que Dieu les ait entendus3 ». Lorsque Fromondin apprend
pp. H8, 119.) = * Raoul de Cambrai, pp. 122, 123. = * Garin de Monlglane (chanson Je la première moitié du xme siècle), Bibl. nat., fr. 21403, f° 107 v°. On trouvera une traduction littérale de tout cet épisode en nos Épopées françaises, IV, 2° éd., pp. 107, 108. Cf., dans Gaidon, les paroles désespérées du traître Thibaut : « Ma place est en enfer avec Ganelon » (v. 1790), et le scepticisme qui éclate en un passage de Tristan de Nanteuil, bien commenté par 51. Paul Meyer : « Car li bons qui morra, — 11 ne scet qu'i devient, ne ne scet où il va. » (Notice sur le roman de Tristan de Nanteuil; Jahrbuch fur romanische und englische Literatur, I, i, p. 10.) C'est également ce que dit Alard à Renaud de Montauban : « Puis que li bons est mors, ne vaut-il un boulon (Renaus de Montauban, p. 70, v. 29). « Ce scepticisme, dit avec raison M. Paul Meyer, est rare au moyen âge. » Et il ajoute « qu' Aucassin et Nicoletle et Flamenca en fournissent d'autres exemples. » = ' Le
qu'on met la main sur son fief : « Alors même, dit-il, que je serais « déjà au Paradis avec les Anges, j'aimerais mieux descendre en enfer « avec les Diables que d'abandonner ainsi ma terre1. » Ce n'est là, après tout, qu'une folie passagère, un juron quelque peu prolongé, et qui ne se peut vraiment comparer à la révolte satanique de ce traître Herchembaut que l'auteur de Doon de Maience a peint avec un coloris si violent. Cet autre Gaumadras renie Dieu et crache contre le ciel : « Oui, je te renie, s'écrie-t-il, toi et tes bontés. Ni toi, ni les tiens, je ne vous aimerai jamais*. » C'est un second degré d'athéisme, qui ne ressemble guère au premier et paraîtra mille fois plus haïssable. Mais il y a pire encore, et l'athéisme, dans nos poèmes, finit par se condenser en une sorte de société secrète et d'institution redoutable. La fameuse « geste des traîtres » arrive à devenir la geste athée, et Hardie, dans Amis et Amilet, expose nettement les idées de la secte : « Ne t'avise pas de « servir Dieu, dit-il à son filleul Alori, et ne dis jamais la vérité. « Si tu rencontres un honnête homme, déshonore-le. Brûle villes, '< bourgs et maisons. Abats les autels et brise les crucifix1. » Nous ne connaissons que trop bien ce langage ; mais qui se serait attendu à trouver, au m* siècle, une telle explosion de nihilisme4?
De telles exceptions ne sauraient infirmer la règle, et le plus grand nombre de nos héros croient, sans peine, à un Dieu créateur et personnel. Les chevaliers sont appelés plus d'une fois les hommes de Dieu. « C'est pour Dieu que vous supportez tant de douleurs. « Oui, vous êtes vraiment les hommes de Dieu, et votre récompense « est au Paradis*. » Ainsi parle à Aliscans le jeune Vivien, dont la mort sera tout à l'heure aussi radieuse que celle d'Olivier et même de Roland. Dans la Chanson d'Antioche, dans ce poème qui vaut une chronique, nos barons sont appelés li Jhesu chevalier, et le vieux trouvère complète sa définition en ajoutant : Cil qui Damedieu servent de loial citer entier*. En toutes les circonstances de leur
Tailleur de pierre* de Saint-Point, éd. Hachette, 1802, in-18, p. 03. = « Gilbert de Met* Bibl. nat. fr. 19100, f 201 , v Cf. Iluon de Bordeaux, v. 581)7 : Se jon dévoie tos les jors Din flamer — Dedens infer, ens la cartre cruel, — Si ferai-jou toute vo voleuté. = * Doon de Maience, v. 5099 et suiv. : t Damedieu renoia si l'escopi assés, » etc. = * .4»ii* et Amilet, v. 1525-1031. = *Nous n'avons pas à traiter ici la question des renégats qui se font musulmans. Ils sont l'objet d'un mépris tout exceptionnel (Garin* li Loheraiut, I, 159; Antirt de Carthage, liibl. nat., fr. 793, f" 12 V, etc. = • Covenans Vivien, v. 775-780. =6 Éd. P. Paris, H, 153. Les Ordres militaires sont particulièrement appelés a la Chevalerie de Dieu t.
vie, dans toutes leurs peines et dans toutes leurs joies, lorsque, dans la grand'salle de leurs châteaux, ils caressent leurs enfants et entendent chanter les jongleurs, ou lorsqu'en pleine mêlée ils ont du sang jusqu'au poitrail de leurs chevaux, partout, toujours, ils élèvent naïvement leur pensée « vers le Dieu qui fit le ciel et la rosée1 ; qui « créa les terres et établit les lois'; qui fit jaillir tous les biens « de la terre3 ; qui nous forhia à son image*; qui jamais ne mentit"; « qui naquit de la Vierge' et se laissa, pour nous, peiner en sainte « croix7; qui a tout à sauver8 et au nom duquel, enfin, sont faits et « créés tous les chevaliers de la chrétienté9. » Jamais, non, jamais, race ici-bas n'a été plus profondément pénétrée de l'idée de Dieu. Nos chevaliers ne se contentent pas de croire en Dieu: ils estiment que leur devoir est de s'abandonner à lui et de ne point lui mesurer leur confiance. Cette confiance fait intégralement partie du Code de la Chevalerie : Qui en Dieu a fiance, il ne doit eslre mas, dit l'auteur de Jérusalem 10. Et ailleurs : Qui en lui a fiance ja n'aura se bien non11. Un jour le feu grégeois tombe sur le camp chrétien et voilà que nos plus fiers barons perdent la tète : « Décidément, » disent-ils, « on ne peut lutter contre de tels ennemis », et ils pleurent. L'évêque de Mautran relève alors leur courage : « C'est Dieu, « dit-il, qui permet ces épreuves; mais sachez que, le jour où il le « voudra, vous serez dans Jérusalem 1!. » Ces simples paroles suffisent pour ranimer la foi au cœur de nos croisés : leurs âmes se revigourent et leurs fronts se relèvent. Judas Maccabeus, lui, se trouve un jour avec cent hommes devant vingt mille ennemis : son espérance ne bronche pas, et fiance a que Dex H aidera iZ. Mais ce n'est pas seulement sur le champ de bataille que se révèle cet abandon à la Providence : « Tu es aussi pauvre que fier, » dit Charlemagne à Aimeri deNarbonne. « — Rien n'est plus vrai, répond le damoiseau; « mais est-ce que Dieu n'est pas là-haut dans le ciel1*? » A tant de petits railleurs qui le plaisantent sur sa pauvreté, Aiol répond, avec
1 Beuvcs de Commarchis, v. 481, etc., etc. — '-Raoul de Cambrai, éd. Le Glay, p. 85, etc. = ' Bataille Loquifer,BM. nat., fr. 2494, f 197 V, 198 r°. = *Bueves de Commarchis,?. 5557 = 5 Ibid., v. 14G9, etc., etc. = 6 Fierahras, v. 5971, etc., etc. = 7 Raoul de Cambrai. éd. Le Glay, p. 81. Fierabras, v. 5iG. Parise la Duchesse, v. 2020, 2381 , 2025, etc., etc. = »Fierabras, v. 2107, etc. =9 Bibl. de l'Arsenal, 5351, f> 88 v", f° 90 r°. (Version en prose de Girart de Viane.) = l0 Jérusalem, éd. Hippeau, p. 6. = ■' Jérusalem, p. 5. = '3 Jérusalem, p. 14. = 13 Auberon, v. 130. = " Aimeri de Narbonne, Bibl. nat., fr. 1448, f* 45.
la même fierté : « Si je suis pauvre, Dieu a assez' », et il n'est ici que l'écho de son père Élie, qui, en lui donnant quatre sous le jour de son départ, avait ajouté à ce pauvre cadeau ces nobles paroles : « Quand ils seront dépensés, Dieu est aux cieux '. » Mais je préfère encore le mot simple et profond de Fromondin dans Garin le Loherain* : Guillaume de Monclin vient, en bons termes, de professer à son neveu Fromondin tout un cours abrégé de Chevalerie : « Si « vous suivez mes conseils, lui dit-il, vous monterez en haut pris. » Et le jeune homme se contente de répondre : «Tout est en Dieu. »
H ne faut pas s'étonner si de tels soldats savent prier et s'ils sont rigoureusement astreints à la prière par le Code qu'ils ont librement accepté. C'est une pratique, d'ailleurs, qui est commune aux héros de toutes les épopées humaines, et l'on peut dire que l'épopée exclut l'athéisme. On ne se figure pas de tels poèmes sans dieux ou sans Dieu. Sous tous les cieux, dans tous les siècles, les hommes vraiment épiques ont levé les yeux en haut et attendu de là le secours qui doit donner la victoire à leur courage insuffisant, à leur force imparfaite. Nos héros fiançais n'y manquent jamais, et leurs prières ne sont ni moins naturelles ni moins nobles que celles des héros de l'antiquité orientale, grecque ou latine. La meilleure prière, dit un poète du moyen âge, est celle qui à la bouche met lecucr* : telle doit être, telle est celle de nos chevaliers. 11 ne conviendrait pas de leur demander les élans de l'oraison mystique. Ce qui frappe le plus ces esprits ignorants et simples, ce ne sont pas des raisonnements, mais des faits, et nous verrons ailleurs que leur prière offre partout ce caractère. Ils se plaisent à y rappeler les miracles de l'Ancien ou du Nouveau Testament, et s'attachent de préférence à ceux de ces miracles qui ont le plus vivement saisi leur imagination un peu matérielle et grossière. C'est Jonas vomi par le monstre marin; ce sont les trois enfants chantant à plein gosier dans la fournaise où le feu ne les touche pas; c'est Daniel au milieu des lions qui lui lèchent les pieds dans l'ombre; c'est saint Lazare à qui Jésus cric : « Lève-toi »; c'est saint Pierre, surtout, que Dieu tient par la main, qu'il sauve de la tempête, qu'il conduit victorieusement à Home et place enfin sur le
• Aiol, y. iHU. = ' lliid., v. 246. = sEd. P. Pans, II, 161. Ce mot se retrouve dans plus d'un autre poème. == 'Gautier de Coincy, éd. l'oquet. col. 435- iôd : « Cil sagement chante et psaimoie — Et ses prières bien emploie — Qui à lu bouche met le cuer.
lit) LE CODE DE LA CHEVALERIE.
trône du monde. Après cette énumération de faits bibliques qui, chose digne d'attention, concorde exactement avec les peintures des catacombes et avec les sculptures des premiers sarcophages chrétiens1; après ce résumé militaire de l'Ancien et du Nouveau Testament, nos héros jugent toujours nécessaire d'affirmer nettement leur foi en tous ces miracles : Si corn c'est voirs et nos bien le créons, et ils s'estiment enfin autorisés à passer de là à l'objet spécial de leur prière. Mais ici ils sont brefs : quelques mots leur suffisent, et c'est ainsi que souvent, dans ces curieuses oraisons, la préface tient plus de place que le livre*.
Ont-ils commis quelque méfait ou quelque faute dont ils se repentent vivement, les chevaliers voient soudain passer devant leurs yeux la consolante figure de Marie-Madeleine, qui a été durant tout le moyen âge le type le plus populaire de la pénitence bénie par Dieu. Et l'on entend alors tous les pécheurs jeter ce cri au ciel : « Vous qui à Marie fcïstes vrai pardon, ayez pitié de nous. » Les meilleurs, au reste, se croient toujours coupables et évoquent cette image de la Madeleine au moment du danger ou à l'heure de la mort. Le bon chevalier par excellence, ce Godefroi de Bouillon qui a l'heur d'être aussi grand dans l'histoire que dans la légende, est le premier à rappeler ce souvenir évangélique, lorsque, sous les murs d'Antioche, il est bleciés cl" foie et el' pomon et qu'il a naïvement le frisson et la peur de la mort : « Glorieux sire père, qui, par « votre bénédiction, avez ressuscité le corps de saint Lazare; Marie-
* « Ce qui. me semble dominer dans le cycle des représentations figurées sur les tombes chrétiennes des premiers siècles, c'est l'idée même dont s'inspirent [alors] les liturgies funéraires, et qui [plus tard] fit mettre aux lèvres du pieux Roland ce cri suprême : « 0 noire « vrai Père, toi qui ressuscitas saint Lazare d'entre les morts et défendis Daniel contre les « lions, sauve mon âme et protège-la contre tous périls. » (Edmond Le Blant, Éludes sur les Sarcophages chrétiens antiques de la ville d'Arles, Paris. Imp. nat., 1878, p. 59.) = s Un exemple, un type est ici nécessaire, et nous remprunterons à l'un de nos plus vieux romans : « Dex, dist Amiles, par ton saintisme non, — Mois saint Pierre au chief de Pré Noiron — Et convertis saint Pol et saint Simon, — Jonas sauvas el' ventre dou poisson — Et Daniel en la fosse au lyon, — Sainte Suzanne garis dou faus tesmoing — Et à Marie feïstez vrai pardon, — Si com c'est voirs el noz bien le créons, — Garissiez hui, etc. » (Amis et Amiles, v. 1177. Cf. v. 1607, 1762.) Dans le Roland, la formule Si com c'est voirs n'a pas encore été trouvée ; mais la physionomie des prières est réellement la même (v. 2584, 3100). = A ceux de nos lecteurs qu'une telle étude intéresserait, nous offrons ici l'indication de trente types de prières empruntées à nos Chansons et dont nous nous contentons d'indiquer le premier vers : Roland, v. 2584; 5100. — Antioche, éd. P. Paris, I, p. 156 (en deux vers); II, p. 272. — Ogier, v. 571 ; 2946; 9167; 10958; 11605. — Amis et Amiles, v. 1177; 1277; 1667; 1762. — Renaus de Montauban, pp. 175 et
« Madeleine, la belle, s'approcha de vous dans la maison de Simon, « et là, Seigneur, fit une telle pleuraison de toutes les larmes de son « cœur qu'elle lava vos pieds de ces pleurs, et puis, par bonne intente tion, vous les oignit de myrrhe. Elle fit sagement et en fut bien réce compensée : car elle reçut de vous le pardon de tous ses péchés. « Si c'est vrai, Seigneur, et s'il est vrai que nous le croyions, pré- « servez mon corps de la prison et de la mort1. » Ainsi prie, ainsi doit prier le chevalier.
Nous n'avons pas encore parlé de la dévotion à la Vierge, mais en réalité elle anime, elle éclaire tous nos vieux romans, et le nom de Marie y est presque autant de fois répété que celui de son fils. Cette dévotion n'a pas, dans nos poèmes sincèrement épiques, le caractère gracieux qu'elle offrira dans les œuvres du xme siècle. Elle est toute virile et militaire. C'est plus tard qu'on imaginera la légende charmante, mais quelque peu risquée et puérile, de la Vierge qui remplace un chevalier au tournoi, et tant d'autres récits aimables jusqu'à la frivolité et qui ne sont pas sans porter atteinte à la majesté de la Mère de Dieu. Ici comme ailleurs, nos poètes des xi* et xue siècles sont plus simples et plus pieux. Avec ces primitif, nous gagnons en élévation ce que nous perdons en grâce, et il n'y a rien, dans les contes dévots de Gautier de Coincy, qui soit comparable à cette scène de la Chanson d'Antioche : « Toute l'armée française tombant à genoux pour demander à Dieu de lui montrer le vrai chemin de Jérusalem* », ou à cet autre épisode d'un poème du même cycle, alors que les Croisés aperçoivent pour la première fois la Ville sainte et se mettent soudain à fondre en larmes1. Un vers mâle et fier vaut mieux que tout un poème mièvre et fade.
Le Chevalier était assujetti à d'autres lois religieuses qu'à celle de la prière. Il devait prendre part à la vie sacramentelle des autres chrétiens, mais avec certains privilèges qui paraîtront étranges et dont il est parfois difficile de préciser l'origine.
176; 426; 431. — Gui de Bourgogne, v. 2543; 265 i. — Parité la Duchesse, v. 800; 1385.
— Iluon de Bordeaux, y. 1509. — Aiol, v. 2969 ; 6185; 6210. — Aquin, v. 1022; 2632.
— Fierabras, v. 920; 1169. — Bataille Loquifer, Bibl. liât., IV. 2191, P 176, V. — Gaiilon, ». 2554. — Otinel, v. 497. = Uoon de Maieuce, v. 4041. — Buevet de Commarchit, v. 102. Etc., etc. Dans notre chapitre intitulé : Vie domestique du chevalier; la Journée du baron, nous aurons lieu de revenir longuement sur les Prières du matin et du soir. • Antioche, éd. P. Paris, II, 272. = * Antioche, I, 195. « Dont sont tous nos François cochié à genoillon. » = 5 Jérusalem, v. 15 et suiv.
On peut dire que l'assistance quotidienne à la messe est, sinon un devoir, à tout le moins une habitude de tous les barons, et il ne semble pas qu'ils aient fait à cet égard de distinction sérieuse entre le dimanche et les autres jours de la semaine1. Tous les malins, souvent avant le jour et lorsque tout le château est encore plongé dans le silence, le chevalier se lève et, le plus souvent à jeun, va pieusement entendre la messe de son chapelain*. S'agit-il du roi de France, la dévotion est la même et le réveil n'est pas moins matinal : le rite est seulement plus solennel, et c'est un évêque qui remplace le chapelain. Aux jours de fête, c'est le Pape qui officie5; le Pape, dont nos vieux poètes n'ont pas toujours compris la souveraine magistrature et qu'ils transforment trop volontiers en un aumônier aux gages de l'Empereur.
On a beaucoup écrit sur la beauté des messes militaires, et plus d'un peintre s'en est heureusement inspiré. Mais" que dire de ces messes du xne siècle, de ces messes chantées devant le front d'une armée chrétienne, le matin d'une bataille, au petit jour, dans quelque plaine immense où l'on entend gronder le bruit terrible d'une innombrable armée de Sarrasins qui jettent à l'avance des cris, des hurlements de victoire? Que dire de ces soldats couverts de mailles de fer, qui se prosternent en même temps devant l'autel improvisé, et offrent leur vie en silence à Celui qui mourut sur la croix? Un rite aussi austère, mais plus singulier, doit précéder et précède toujours le duel judiciaire : les deux champions sont légalement astreints à entendre la messe, avant de se jeter farouches l'un sur l'autre, avant de se dire : « Je mangerai de ta chair et boirai de ton sang. » Ils approchent tous deux de l'autel, s'agenouillent, ouvrent leurs lèvres, reçoivent l'hostie sainte, communient *. L'un d'eux est précisément le coupable que l'on
1 « Nos anciens chevaliers ne se dispensoient presque jamais d'entendre la messe, lorsqu'ils étoient levés, suivant le précepte qu'on lit dans le Doctrinal manuscrit de Saint-Germain, f 105, col. 1. » (Sainte-Palaye, Mémoires, t. Il, p. 59, note 11). Cf. Honoré de Sainte- Mario cité plus haut, (Dissertations, etc., pp. 548 et 350). = 3 Quant li baron se sunt et vestu et paré, — Un gentil chapelain lor a messe canté. (Gaufrey, v. 8045-8046.) Celé nuit fut Kollans laidis et malmenés. — L'endemain par matin, quant solaus lu levés, — Li a canté lu messe li capelains Fourrés. (Fierabras, v. 39-41. Cf. Gaufrey, v. 14-26 et 14-.»9.) Les textes abondent et surabondent. = 5Karles fuàLoon... — L'Apostole s'apreste por la messe chanter. (Saisncs, éd. Fr. Michel, t. I, p. 23.) Etc., etc. = * Thierri et Pinabel, sur le point de commencer leur duel, « bien sunt confès e asolt e seigniet ; — Oent lur messes, sunt
LE CODE DE LA CHEVALERIE. hZ
cherche, el, de ces deux communiants, chose horrihle'.un seul est innocent et pur. Ce duel est, en outre, un usage brutal, une superstition grossière contre laquelle s'est élevée jadis la voix indignée d'un Agobard et de tant d'autres prêtres de Jésus-Christ. Qu'importe? Ces barbares prétendent sanctifier leur brutalité, et font entrer Dieu dans les intérêts de leur rage. Mélange bizarre de sauvagerie et de foi, que l'Église a dû tolérer, et auquel elle a pu seulement donner un caractère plus élevé. Il est inutile d'ajouter que ce duel nous vient des Germains, et l'on voit par là, une fois de plus, que cette race violente a décidément taillé trop de besogne à l'Église.
La confession est exigée de nos chevaliers tout aussi sévèrement que du dernier des serfs. Au reste, ce sont des âmes droites et simples, et le rigoureux aveu de leurs fautes ne parait pas leur coûter un grand effort. Ils se confessent avant tous les actes solennels de leur vie, et tout d'abord avant la bataille : « Que chacun de « vous se confesse, et que personne ne cache un seul péché. Puis, « lançons-nous dans la mêlée, et tuons chacun un païen1. » Pierre l'Ermite, cependant, ne croit pas inutile de raconter aux croisés que saint André lui est apparu dans la lumière, pour leur recommander d'être vraiment confès*. On se confesse avant le duel judiciaire*. Avant de partir pour un long voyage, on se confesse encore. Quand Bègue traverse toute la France pour aller revoir son frère Garin qu'il aime tant, il ne manque pas de s'arrêter à Grandmont pour ses pechiés grhir à un ermite qui Grantmont ettabli*. C'est la grande préoccupation au moment de la mort. Richard, le fils d'Aiinon, est au pied du gibet; il a déjà la corde au cou, et l'Empereur exige qu'on
acumeniiel. (Roland, v. 3859.) Ces vers son! conformes à la Térité historique. Quand le champion allait entrer en lice, on célébrait en effet la messe de la Résurrection, ou celle de saint Etienne ou celle de la Trinité. Puis l'on chantait devant lui le Symbole de saint Alhanase. Voir le Cérémonial d'une épreuve judiciaire au douzième siècle, publié par Léopold Delisle; le Jugemrnl de Dieu par Vépreuvede la Communion, par llilse, Berlin, 1807, in-8°, et un article de II. lieuss, Rctue critique, t. IV, 1867, pp. 229-251 . = • « Chescon or se confesse, ne soil pechiés celés; — Puis (ornerons arière; kar près soines fine. — Chescon son enemi ficre ou brant acéré. » Destruction de Rome, Romania, t. Il (1873), p. 3r>, v. 1071-1073. =a « Mais sains Andrex me dist, ja mar le raescreés, — Que chascuns de vous soit vraiement confessés. (Anlioche, éd. P. Paris, t. II, p. 165.) = 5« Un prestre devant li a tantost apelé; — Mené l'a une part ens u vergier ramé; — Devant li à genous es vous Doongeté — Et de tous ses péchés boiiiieine.it confessé. — Il a en penttanche au prestre demandé — D'aler sus Sarrazins au premerain esté. I (Doon de Maience,\. 6791-0800.) = « « Garanti Loherains,
pende ce jeune baron comme un malfaiteur de bas étage. Certes, Richard n'a pas peur, et il le fait bien voir; mais, en cette suprême angoisse, il ne cesse de répéter : « Je veux être confès; » et il ne se console que quand l'évêque Daniel a entendu sa confession1. On comprend bien, d'ailleurs, que je ne parle pas ici de ce grand phénomène de la conversion et de ces coups de foudre sur le chemin de Damas qui précipitent nos pires chevaliers aux pieds du prêtre : « Tu as bien offensé Dieu; mais, si tu le voulais, tu pourrais encore « être son ami. Oh! je le désire tant*. » Tel est le dialogue qu'on entend plus d'une fois dans nos chansons de geste et qu'on entendra, je pense, jusqu'à la fin de ce triste monde. Malgré tout, il arrivait que les meilleurs chevaliers différaient parfois l'aveu sacramentel, et de tels délais, encore aujourd'hui, ne sont que trop faciles à constater. Mais, le soir de la bataille, rouges de sang, percés de vingt coups de lance et sentant leur âme sortir de leur corps, les barons se repentaient d'un tel oubli et, promenant leurs regards autour d'eux, cherchaient avidement un prêtre. S'ils n'en trouvaient pas, ils allaient dans la mêlée aborder leur plus proche parent, l'attiraient à l'écart et se confessaient à lui5. A défaut de parent, un ami, un compagnon d'armes suffisait. Par la voix de ses docteurs les plus autorisés, l'Église semble, à tout le moins, ne pas désapprouver cette pratique, et Pierre Lombard, en son Livre des sentences qui a été le Manuel théologique et, pour ainsi parler, le grand « classique » de tout le moyen âge, n'hésite pas à proclamer qu'il faut confesser ses péchés à Dieu d'abord, au prêtre ensuite, et, faute de trctre, à un parent ou à un compagnon : proximo vel socio\ L'histoire et la légende s'accordent à nous offrir
éd. P. Paris, t. Il, p. 221.) = > Renaus de Uontauban, p. 276, v. 16. = a Gilbert de Metz, Bibl. nat.. fr. 19160, r-340, v°. = 3 Le type de cette confession à un laïque est, comme nous le disons plus bas, le touchant et célèbre épisode du jeune Vivien qui, à Aliscans, se confesse à son oncle Guillaume. C'est Guillaume lui-môme qui l'y invite : « Niés, dist li cuens, or te ferai certain ; — De tes péchiez verai confès remain. — Je sui les oncles, n'i as or plus prochain — Fors Damledeu le verai Soverain. » (Aiiscans, éd. Jonckbloet, v. 886- 889.) Lorsque, dans Raoul de Cambrai, Bernier est sur le point de mourir, il appelle Savari : « De ses pichiés à lui confès se fist ; — Car d'autre prestre n'avoit-il pas loisir ». (Ed. Le Glay, p. 527.) Il en est ainsi d'Aleaume dans le même poème : « Confès se fist li bers de ses pechiés — As deus baron[s] qu'il vit aparilliés — Que d'autre prest[re] n'estoit-il aaisiés. » (Ibid., pp. 185, 186.) Cf. Gaufrey (v. 6178); Renaus de Monlauban (p. 181, v. 28). Etc. = 4 « Si defuerit sacerdos, proximo vel socio suo est fucienda confessio ; sed curet quisque sacerdotem quœrere, qui sciât ligare et solvere » (Pétri Loin-
le spectacle de ces confessions à un laïque, dont l'usage a persisté très tard. Bavard sur le point de mourir se confesse humblement à son maître d'hôtel « par faute de prestre1 ». Et rien n'est plus noble, rien n'est plus touchant que cette scène historique, si ce n'est peut-être ce récit légendaire que nous lisons au début de notre Aliscam, et où l'enfant Vivien joue le premier rôle Le soir de cette fameuse bataille où la dolor fu grant, ce héros de quinze ans fait, avant de mourir, un suprême et douloureux effort pour se pencher à l'oreille de son oncle, le vieux comte Guillaume, et lui confier tout bas l'aveu de ses péchés: « J'ai reculé un jour devant « les païens », lui dit-il. Et il ne se souvient pas d'un autre péché. Cette confession n'est pas le seul sacrement à l'usage des chevalière qui nous offre quelque obscurité, et il en est de même pour cette étrange communion symbolique c avec trois brins d'herbe ou trois feuilles d'arbre », dont nous pourrions aisément citer vingt exemples empruntés à nos meilleurs, à nos plus anciens poèmes*. Tous nos barons, en effet, ne ressemblent pas au comte Guillaume, qui prend soin de se munir d'une hostie consacrée lorsqu'il engage
bardi, Sententiarum libri quatuor, lib. IV, dist. XVII, § 5; Palroloijie, t. I, p. 883). Il va sans dire que ces confessions à un laïque ne sont pas suivies de cette absolution sacramentelle qui appartient ai mètre seul. Au reste , nous n'avons pas qualité pour juger le Tond de la question, et la soumettous à qui de droit. = • Le loyal Serviteur, éd. de la Société de l'Uistoire de France, p. 418. = * Rainaus de Tor, dans la Chanson tTAnlioche (un poème historique!), communie ainsi « sous l'espèce » symbolique de l'herbe : De Cerbe devant lui a-il trois peut rompus; — En l'oneur Dieu les use. (Éd. P. Paris, t. Il, p. 235.) Avant la bataille entre Raoul de Cambrai et les (ils d'Herbert, • mains gentix hom s'i acumenia — De trois poux (ferbe, q'autre prestre n'i a (Raoul de Cambrai, éd. Le Glay., p. 9b). Savaii, après avoir confessé Bernier, lui administre ce sacrement de l'herbe : Trois fuclles d'arbre maintenant lï rompi; — Si les resut per corpus Domini (Ibid, p. 327). Sur le point de mourir, Bègue de Belin f trois foillet derbe a prins entre ses pies ; — Si les conjure de la vertu del' ciel. — Por corpus Deu les reçut volentiers (Garins li Loherains, t. Il, p. 210). In trailre, du nom de Gui, tue à la chasse le duc Beuves d'Antone qui lui demande en vain la communion symbolique : « Companh, si à vos plaz, — Ab de la fuelha e vos me cumergas. » (Daurel et lleton, v. 427, 428.) Elie de Saint-Gilles communie de la sorte le fils du comte Amauri de Poitiers : i Prisl une feulle (ferbe, à le bouce li mist. — Dieu li fait aconnoistre et ses peciés jehir. i (Elie, v. 241-245.) Quand llrruoul de Beauvais sent les approches de la mort : • Il a pris un poil d'erhe, si le prisl à seignier, — En sa boche le mist... el' non corpus Dei. a (Les Chetift, éd. llippeau, p. 222). Dans Renaus de Monlaubans, Richard s'écrie : « Car descendons à terre et si nos confesson — Et des peus de celé erhe nos acommenion (p. 181, v. 26). Cf. Gaufrey (v. 575) : Puis a pris trois peus d'erhe pour aquemuneison ; YEstorie des Engles de Geoffroy Gaimar (Fr. Michel, Chroniques antjlo-normrmdes,p. 55) : Prist des erbes od tut la flour ; — In poi en list au roi mangier ; — Issi lequide acumenier; Calien (Epopées françaises, 2' éd., t. III, p. 329.) Etc., etc. = Mais on ne saurait trop le répéter : c On ne se confesse à un laïque qu\ défait de frètiu; et
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avec les Sarrasins le formidable combat d'Aliscans \ et la plupart se contentent, comme nous le verrons, de peus d'erbe et de feuilles. Mais à quelle époque remonte ce curieux symbole et quelle en est la source? C'est ce que nous n'avons pu déterminer, malgré de longs efforts. D'autres seront peut-être plus heureux que nous.
Parmi les obligations du chevalier qui se rapportent à ce premier commandement de la Chevalerie, il en est une encore, une dernière : « mourir dans la foi, mourir pour la foi. » Ce n'est pas ici le moment de raconter la mort de nos barons et de montrer combien cette mort ressemble à un martyre; mais il faut se persuader qu'une telle fin passait à leurs yeux pour un devoir : Chevalier en ce monde-ci — Ne peuvent vivre sans souci. — Ils doivent le peuple défendre — Et leur sanc pour la foi espandre*. Ils doivent : remarquez ce mot. C'est donc pour obéir à la seule voix du devoir que Roland meurt au sommet de son rocher de Roncevaux, couché sur Durandal, les yeux tournés en conquérant du côté de l'Espagne, entouré d'anges3. C'est pour obéir à la seule voix du devoir que le roi Orri, dans Àuberi le Bour- (joing, meurt à la façon de Régulus, mille fois plus beau que le héros antique, et jetant dans son horrible agonie ce cri suprême, ce cri superbe : « A Dieu ne plaise que je trahisse mon roi et mon Dieu*! C'est pour obéir à la seule voix du devoir que, dans un autre de nos poèmes (peu connu celui-là), le vieil Àimeri deNarbonne, centenaire sans peur et sans reproche, tient tête aux païens qui l'ont fait prisonnier et refuse d'adorer Mahomet. On bat le vieillard à coups d'églantiers et de verges, on lui tranche la chair vive, on lui dresse un bûcher, et le Narbonnais entend déjà le crépitement de la flamme qui va le dévorer. Rien n'y fait et, apercevant sur les remparts de la ville sa femme Ermengart qui assiste en pleurs à cet épouvantable supplice : « Laissez-moi mourir, lui crie-t-il; mais pour l'amour de « Dieu, le fils de sainte Marie, ne rendez pas la ville6. » Pourquoi, d'ailleurs, citer ces quelques traits de préférence à tant d'autres? C'est pour obéir à la seule voix du devoir que meurent les héros
l'on ne communie avec des feuilles qu'A défaut d'hostie. » = ' A s'aumonière misl Guillaume sa main; — Si en tret hors de cel beneoist pain — Qui fut seigniez sor l'autel Saint-Germain. (Aliscans, v. 883-885.) = - Eustache Descliamps. = = Roland, v. 2259-2386. = * Auberi, éd. Tobler, pp. 140-143; éd. P. Tarbé, pp. 30-55. Nous avons donné ailleurs une traduction complète de ce bel épisode. {Epopées françaises, 2" éd., t. I, p. 491.) = « Mort d' Aimeri de Narbonne. Bibl. nat., fr. 245G9, f" 15.
légendaires de tous nos poèmes, et que sont morts aussi les héros historiques de toutes nos croisades. Car, ici comme partout, l'histoire vaut la légende ou la surpasse.
Tel est le premier commandement de la Chevalerie, et il ne reste plus à ceux qui l'ont accompli sur la terre qu'à en être récompensés là-haut par la possession de la gloire asolue1 et par le parfum des c saintes fleurs » du Paradis*.
Un second Commandement particularisait le premier, et le Soldat chrétien devait sans cesse avoir sous les yeux ces mots qui étaient laits pourlui servir de cri d'armes : « Défends l'Église. » Nous évitons ici de citer trop souvent ce petit poème du xni" siècle, VOrdene de chevalerie, que nous considérons comme un document fait après coup, alamhiqué et quintessencié. Nos vieilles Chansons valent mieux et prouvent davantage. Néanmoins, l'auteur de VOrdene a parfois le mérite décondenser avec bonheur toute la doctrine éparpillée dans nos vieux poèmes, et c'est à ce point de vue qu'il faut faire estime de ces deux vers si caractéristiques où l'on s'adresse aux chevaliers eux-mêmes : * Tout votre sanc devez espandre — Pour la sainte Eglise deffendre1. » C'est aussi net qu'un article du Credo.
11 convient de distinguer ici deux courants.
L'auteur de VOrdene est un clerc qui parle et écrit cléricalemcnf, et il représente toute une famille de théologiens qu'il faut se garder de confondre avec nos vieux poètes nationaux, beaucoup plus militaires, beaucoup moins pieux.
Voulez-vous connaître la véritable pensée de l'Église? Ouvrez le livre officiel où elle a pris soin de la formuler, ouvrez le Ponhfical, et lisez : « Reçois cette épée au nom du Père, du Fils, du « Saint-Esprit; sers-t'en pour ta défense, pour celle de la sainte « Église de Dieu et pour la confusion des ennemis de la Croix du
* • La renoraée de nous sera pour lous creûe — F.l nous armes seront en la gloire asolue. » (Priée de Pampelune, éd. Mussafla, citée dans les Epopées françaises, '2* éd., I. III, p. 472.) Cf. Iknaus de Honlauban, p. 113, v. 20 : « Qui muert pour l'amour Dieu loier en a mult grant : — Par devant Nostre Sire est couronne portant. Etc., etc. = * Roland, y. 185G, etc. = * Ordcne de chevalerie, éd. Barbazan-Méon, Fabliaux, l, p. 05, note. On y
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« Christ. Va, et rappelle-toi que les Saints n'ont pas conquis les « royaumes par le glaive, mais par la foi '. »
Pour tout dire en quelques mots, la Chevalerie, aux yeux de l'Église, n'a jamais été, elle n'est encore, elle ne sera jamais que., la Force armée au sekvice de la Vérité dés armée /Et je ne sache pas qu'on en ait jamais donné une plus haute, une plus exacte définition.
Le Chevalier, tel que le comprend, tel que le veut, tel que le fait l'Église, doit se tenir en armes à la porte de ce palais souvent menacé d'où la Papauté distribue la vérité aux hommes; il doit, l'épée au poing, se tenir, terrible et fier, derrière ce trône des Souverains Pontifes dont l'indépendance est nécessaire au monde. On doit le voir, à la porte de nos Conciles, montant la garde (s'il m'est permis d'employer ici un mot aussi vulgaire) pour assurer la liberté de ces Assemblées où l'on agite pacifiquement les plus grands problèmes, les plus sociaux, les plus vivants. C'est lui, c'est encore lui qui est fait pour protéger virilement ces milliers de temples du vrai Dieu; ces fonts baptismaux d'où sortent les générations chrétiennes; cet autel où se renouvelle l'immortel Sacrifice qui leur sert à la fois d'expiation et de modèle, et cette chaire enfin d'où l'on dénonce toutes les erreurs, où l'on attaque tous les vices, où l'on proclame toutes les vérités, où l'on enseigne toutes les vertus. C'est lui, c'est encore lui qui est le protecteur né de tous les Ordres religieux, et qui leur doit dire : « Evangélisez, instruisez, baptisez, convertissez, expiez. « Je suis là pour vous défendre. Allez. » C'est grâce à lui que le Bénédictin peut librement défricher tant de terres incultes, instruire tant d'âmes ignorantes, entreprendre tant de missions lointaines, écrire tant de livres vainqueurs. C'est grâce à lui que le Dominicain possède la liberté de l'éloquence, et le Franciscain, la liberté de la pauvreté. Les Œuvres de miséricorde elles-mêmes ne sont pas sans lui devoir quelque chose de leur utile et belle floraison ; elles grandissent sous sa garde, et voilà que les Maisons- Dieu reçoivent partout des milliers de malades, les maladrerics
lit plus loin : « Se n'estoit chevalerie, — Petit vauroit no signourie, — Car il de f fendent sainte Glise. » (Ibid.; v 437-459.)= f « Accipe gl.idium istuin in nomine Patris et Filii et Spiritus Sancti et utaris eo ad defensionem tuam ac sanctee Dei Ecclesiœ et ad confusionem inimicorum crucis Christi ac fidei Christianœ. » (Pontifical Romain : De Benedictione novi militis.) Hoc ense... ita famulus [tuus] utatur, quatenus et hoites Ecclesiœ Dei insidiantes réprimai, etc. (Pontifical de Besançon, cité par D. Martène, De antiquis Ecctesi<e
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des milliers de lépreux, les monastères des milliers d'affamés. Partout enfin où est l'Église, le chevalier doit se trouver aussi, pour acccompagner cette mère et pour la défendre. Ubi Ecclesia, ibi miles.
Il ne faut pas s'attendre à trouver dans nos Chansons de geste une doctrine aussi élevée, aussi profonde; mais, à défaut de ces idées qui sont demeurées trop souvent a l'état de théories, on y rencontrera une notion populaire et franche des devoirs du chevalier à l'égard de l'Église : « En toutes ses actions, dit l'auteur de YEntrée en Espagne, le Chevalier doit se proposer un double but : le salut de son âme et l'honneur de l'Église dont il est le gardien1. » Maintenir la chrétienté : c'est un mot qui est souvent répété dans nos vieux poèmes, et il dit bien ce qu'il veut dire. Quand les jeunes damoiseaux quittent la maison paternelle, la dernière parole de leurs mères est pour leur rappeler ce devoir auguste : « Servez Jesus-Christ et la sainte Église. » Mais ce n'est pas encore la formule décisive, et la voici. Aux yeux de tous nos épiques, l'humanité chrétienne se compose d'une foule immense, d'un peuple faible pour lequel il faut prier, pour lequel il faut combattre. Au-dessus de cette multitude, qui a droit à la protection et à la prière, planent deux familles d'élite, deux aristocraties, deux groupes lumineux et puissants. Le premier, ce sont les Clercs que Dieu a faits pour prier. Le second, ce sont les Chevaliers que Dieu a faits pour protéger ceux qui prient et ceux pour qui l'on prie. Telle est la théorie qu'expose en bons termes l'archevêque de Reims, au début de Car in le Loherain, et nous ne pouvons mieux faire que de lui céder la parole : « Nous sommes « clercs, et notre devoir est de servir Dieu que nous prierons « pour vos amis. Mais, quant à vous, chevaliers, n'oubliez pas t que Dieu vous a faits pour être le rempart de l'Église*. » C'est le même sentiment qui a inspiré ces imagiers naïfs des derniers siècles, représentant un prêtre, un soldat et un laboureur, lesquels se donnent la main et disent : « Je prie pour la France; je la défends; je la nourris. » A-t-on trouvé mieux?
ritibui, t. II, p. 6G7.) Etc., etc. = * « Que mielz me soit à l'arme por le vos loi enplir — Et onor n'ait saint Glise qe devons maintenir, rt (Itibl. Saint-Marc, à Venise, mss. fr. XXI, I* 229, r*.) = 'a Nus sommes cler; si devons Dieu servir; — Nous prions Dieu por treslous vos amis, — Qu'il les deiïende de mort et de péril. — Chevalier estes : iNostre Sire vos Gst — Et comanda et de bouche vous dit, — De sainte Eglise salver et garan-
L'Église est ici-bas une faiblesse, mais ce n'est pas la seule, et le Clievalier a la mission de les protéger toutes. Or, malgré les beaux dédains de Cervantes, c'est une mission qu'il faut tenir en estime, c'est un idéal qu'il faut admirer, et nous sommes persuadé que quelques pages, comme YOrdene de Chevalerie, font plus d'honneur à l'humanité et lui ont peut-être été plus utiles que ce Don Quichotte dont certains admirateurs excessifs exagèrent la valeur philosophique et la portée morale. Quoi qu'il en soit, le chevalier devait défendre tout ce qui était ici-bas sans défense, et particulièrement les prêtres et les moines « qui font le service de Dieu5 », les femmes et les enfants, les veuves et les orphelins. L'origine de ces prescriptions n'est pas douteuse ; elle est toute chrétienne, et il n'y a ici aucun mélange d'éléments romains, celtiques ou germains. Pas d'alliage : l'or pur.
Ce commandement, qui ressemble à un article de foi, n'était pas toujours d'une pratique aisée. Mais, chose étrange! c'est le dévouement aux prêtres qui a parfois coûté à nos chevaliers les plus pénibles, les plus cruels efforts. 11 est trop certain qu'entre le soldat et le prêtre il y a toujours eu un singulier modus vivendi. Durant la guerre, ils s'estiment, ils s'aiment, ils se tiennent la main dans la main; mais, en temps de paix, ils se délient visiblement l'un de l'autre. Les brutalités du soldat révoltent le prêtre; la placidité du prêtre agace le soldat. Nos vieilles chansons sont pleines de cet antagonisme inattendu, et nous verrons ailleurs quelle forme sauvage l'auteur de Garin le Loherain a donnée à cette haine du baron contre le clerc. Le clergé séculier, que les fabliaux ont tant gouaille, sert rarement de point de mire à nos épiques, et c'est aux moines qu'ils s'en prennent. Ces moines, à leurs yeux, sont trop riches et trop gras. Ils en rient d'un gros rire anterabelaisien : ils s'en amusent, ils les raillent, et rien ne ressemble plus aux grosses plaisanteries du Moniage Renoarl et du Moniage Guillaume que certaines caricatures de nos jours. C'est plus que gallican.
tir. » (Gariru li Loherains, éd. P. Paris, I, p. 7.) = ' « EL si fuisoient le Dainedieu mes-
Malgré tout, le précepte est là, et il s'y faut plier : « Tu honoreras les clercs. » On ronge son frein, mais le plus souvent on finit par obéir. Quand le roi Charles épouse la femme charmante qui était destinée à Girard de Roussillon et que Girard aimait, le comte sent la colère lui monter au cerveau, et est sur le point de jeter à Charles un défi violent ; mais le respect du clergé le retient. Ce monstre, qu'on appelle Raoul de Cambrai, se met un jour en tète de détruire le moutier d'Origni, et de fait, il le brûle, y compris les nonnes. Mais c'est là un crime véritablement exceptionnel, prodigieux, et dont tout le moyen âge a retenti comme d'un scandale sans pareil. Les chevaliers de Raoul sont, d'ailleurs, les premiers à avoir horreur d'un sacrilège aussi épouvantable : «Nous ne sommes pas », disent-ils, « de ces tyrans qui s'attaquent aux corps saints. » Et l'ami le plus sûr du comte de Cambrai, Guéri le Sor, nature sauvage et abrupte, ne craint pas ici d'adresser à son seigneur les plus sanglants reproches : « Tu es vraiment trop démesuré, lui dit-il, « et, si Dieu te hait, c'en est fait de toi. Par les frans homes est cil Hus « honorés; Ne doit pas estre li cor sains vergondez'. » On sait le reste, et comment Origni fut brûlé. Les nonnes sortent placidement de leur moutier, leur psautier à la main et chantant, d'une voix calme, l'office monastique. Elles supplient Raoul que tout le pays supplie avec elles. Vains efforts, prières inutiles : elles sont bientôt atteintes, mordues, dévorées par les flammes. Un poète de nos jours, M. Coppée, a raconté en beaux vers une légende analogue, à laquelle il a donné un plus heureux dénouement. Son Liseron rappelle notre Raoul de Cambrai...
Rien n'était plus triste avant Jésus-Christ que le sort des veuves, et les Juifs eux-mêmes regardaient le veuvage comme une honte. L'Église primitive élargit d'aussi étroites idées, et les veuves furent considérées par elle, « comme l'Autel du Seigneur' ». Elles occupèrent presque toujours la première place dans la hiérarchie des pauvres de Jésus-Christ; elles en vinrent même à former un ordre véritable, et saint Jean Chrysostome ne craint pas de dire que « sans elles la plénitude de l'Église n'aurait pas son entière perfection 5 ».
lier. 1 (Raoul de Cambrai, éd. Le Glay, p. 52). Il s'agit des nonnains d'Origni. = * Raoul île Cambrai, éd. Le Glay, p. 51.=:* Constitutions apostoliques, U^G.^Homilia XXX in Epist. prima ad Corinlhios. V. le bel ouvrage de il. l'abbé Tollemer : Des Origines de la Charité
Quant aux orphelins, l'Église en prenait le même soin : elle leur donnait des professions, les nourrissait, les mariait' et enfin leur ouvrait toutes grandes les larges portes des Orphanotrophia*. Toutes ces traditions chrétiennes passèrent dans la Chevalerie, et rien ne se ressemble davantage que les prescriptions des Constitutions apostoliques et les plus belles pages de nos vieux romans. Mais encore ici faut-il se garder de rien exagérer. Devant une société aussi grossière et aussi armée que l'était la société féodale, il ne convenait pas de procéder à la façon de l'Église primitive. Au lieu de dire à nos barons : « Vous défendrez la veuve et l'orphelin », il fallait commencer par leur dire : « Vous ne leur ferez aucun tort » ; puis, un peu plus tard : « Vous ne permettrez pas qu'on leur en fasse ». C'est l'ordre qui fut suivi ou encouragé par l'Église. Dans la Chaînon d'Aspremont, Naimes, que l'on peut considérer comme le type du chevalier accompli et dont on a dit cette belle parole : Tel conseillier n'orent onques li Franc, Naimes reçoit du poète cet éloge dont tous nos chevaliers avaient à faire leur profit : « Il ne donna conseil petit ne grant — Par coi preudome deserité fussant, — Les veves famés ne li petit enfant3. » Animé du même esprit et sentant les approches de la mort, Charlemagne recommande à son fils de ne pas enlever leurs fiefs aux orphelins, ni leur dernier argent aux veuves*. Ce fils, hélas! n'est que trop rapidement oublieux des paroles de son père, et, dans le Charroi de Nîmes, on le voit proposer cyniquement au comte Guillaume de lui donner les fiefs de tel et tel baron qui vient de mourir. Mais Guillaume n'est pas de ceux qui écoutent patiemment de telles propositions. Il se révolte, il frémit, il bondit : « Et les « veuves? Et les orphelins? » Le roi pâlit et tremble sous le mépris de Guillaume : « Si l'on touche à ces petits ou à leur terre,» dit ce vrai chevalier, « voici l'épée qui coupera la tête des traîtres et des
catholique. = * Constitutions apostoliques, IV, 1 et 2. =; - Cod. Justin, lib. XXXII, I, tit. in. = s Aspremont, éd. Guessard, p. 1, col. 1, v. 6-8. Un peu plus loin, le duc Naimes conseille à Charlemagne ce même amour des petits, mais à un point de vue moins désintéresse, plus politique : « Aimez les povres, que ce vos a mestier. — Les orfenins ne vos chaut d'essilier. — Norrissiez les, ils vos auront mestier. » (Ibid., p. 1, col. 2, v. 59-60 ; p. 2, col. 1, v. 1.) Les deux fils naturels de Pépin, les usurpateurs du trône de Charles, suivent une politique analogue, lorsque, pour assurer leur pouvoir illégitime, ils protègent les petits, les vilains et les pèlerins. {Maincl, fragments publiés par Gaston Paris. Romania, 1875, p. 316, v. 57-63.) = * Couronnement Looys, v. 152 : « lié! Loojs, dist Karles, sire hlz, — Tu auras tôt mon roiaume à tenir. — Par tel covent le puisses retenir — Qu'à
« larrons. » El personne n'ose regarder cette grande épée vengeresse, ni celui qui la porte'.
Jusqu'ici cependant, nous n'avons entendu que des préceptes négatifs, et il est temps de nous élever sur de plus hauts sommets. Dans l'Entrée en Espagne*, il est dit sans ambages que le chevalier doit avant tout « les enfans et les veuves maintenir, essaucier ». Ce n'est pas seulement une certaine catégorie de délaissés ni une certaine sorte de faiblesses que le Chevalier doit défendre : tous les petits, tous les faibles, tous les pauvres ont un droit rigoureux à sa protection. Charlemagne mourant le répète encore à son fils : « Devant les pauvres, il faut t'humilier, il faut te faire petit. Tu leur « dois aide et conseil*. » L'Ordene de Chevalerie, qu'il nous faut citer en dernier lieu, est naturellement beaucoup plus précis et plus complet : « Le devoir du chevalier est de se faire le gardien des pauvres gens, afin que les riches ne les injurient point. » Et le poète ajoute : «Le devoir du chevalier est de se faire le soutien des faibles, afin que le fort ne les vilipende point*. » Dès qu'il aperçoit un pauvre homme ou un étranger, « tout gentilhomme, tout chevalier doit l'accompagner afin qu'on ne le touche pas et qu'on ne le frappe point : car telz e%t poires qui a coraige fier. » Ainsi parle un de nos poêles qui méritent le plus cette épithète de « fier* », si peu recherchée aujourd'hui, et l'auteur de Girarsde Vianc ne lait ici que condenser en. quelques vers un précepte courant et universel.
Avant lui, d'ailleurs, l'Église avait parlé. Dans le plus ancien livre liturgique où l'on puisse lire des prières consacrées à la bénédiction d'un chevalier, dans un cérémonial des premières années du xi* siècle, le soldat chrétien est invité « à être la proteclion
hoir enfant ja son droit ne tolir, — N'a veve famé vaillant un angevin. » = ' Charroi de Nlines, v. 512; 322; 366-376. Cf. un passage curieux de Girurt de Roussillon (trad. P. Meyer, § 127, p. 69), où l'on voit que l'un des plus grands éloges que l'on pût adresser à un baron était < de ne faire nul tort à aucun voyageur, bourgeois, vilain ou marchand. » C'est, du moins, ce que Girard affirme au sujet de Fouque. = * lîibliotb. Saint- Marc, à Venise, mss. fr. XXI, f* i. = s « Envers les povres te dois humelier — Et si lob doiz aidier et conseiller. » {Couronnement Looijf, v. 183.) = * « Il doit la povre gent garder — Ke H riches ne l'puist foler, — Et le feble doit soustenir — Que li fors ne le puisl honir. » (Éd. Méon, v. 214). Dans la petite édition de Barbazan (Lausanne, iïh'J), ce passage est défiguré. = * Aux xrr*et xv« siècles, ces idées se sont encore accentuées : « A esté ordonné le très noble et très excellent estât de chevallerie pour conserver, deffendre et garder le peuple en transquillité, qui communément e-;t plus grevé par les adversités de la guerre.* [LeJouvenccl de Jean de Deuil, Prologue, éd. Leceslre et Fabre.) Etc.. elc. = » «Que
vivante de toutes les faiblesses1 ». Lorsqu'au xme siècle, à Rome, ou consacrait un chevalier dans la basilique de Saint-Pierre, l'Archiprêtre lui disait solennellement : « Sois le défenseur et le champion viril des églises, des veuves et des orphelins8. » Et nous avons la joie, encore aujourd'hui, de trouver, dans le Pontifical romain, l'expression de cette même doctrine que le monde païen n'a point connue et qui demeurera l'éternel honneur de la race chrétienne*.
Ici, comme partout, la pensée de l'Église est plus élevée que celle de notre épopée militaire.
Nous avons lieu d'espérer que personne ne s'en étonnera.
quant on voit un povre home cstraingier, — Tuit gentil home li dotent acointier, — Ains qu'on le doie ne ferir ne tochier, — Car telz est povres qui a coraige lier. » (Girars de Viane, éd. P. Tarbé, p. 19.) = * Ms. de la Bibl. Vallicellane, à Rome, D 5, f> 1. = * Spondeat suo sacramento militandus in manihus doinini Archipresbyteri vel Prioris dicle Basilice, omnium aliarum ecclesiarum, viduarum et orphanorum esse delensor. (Bibl. du Vatican, ms, 4748, xm" s.) = 3 « Exaudi, Domine, preces nostras quatenus [hic famulus tuus...] essepossit delensor ecclesiarum, viduarum, orphanorum omniumque Deo servientium, contra sœvitiam paganorum atque hereticorum, etc. » (De Benèdiclione novi Militit.) Ce sont exactement les mêmes paroles que dans le manuscrit de la Vallicellane. Or ce manuscrit appartient au commencement du xi« siècle, et l'on voit par là que ces nobles idées ont une origine lointaine.
Le premier roi de France couronné p»r les Aoget fp. «Il — Compoelllon de Lui-Olivier Mcrson.