‹ La chevalerieChapitre 6 sur 70 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Le» quatrième, cinquième et sixième Commandement!.

o aimeras le pays où tu es né » : ce n'est pas assurément sons cette forme dogmatique que nos vieux poètes ont fait parvenir ce noble précepte jusqu'aux oreilles et à l'âme de leurs auditeurs populaires. Ils ont été imieiiv inspirés, et ont mis en scène des Français qui aimaient la France.

« La France aimée il y a huit cents ans! » Voilà qui est fait pour étonner aujourd'hui quelques esprits, et neul Français sur dix se persuadent en effet que leur France n'est aimée que depuis cent ans. Nous nous souvenons d'avoir lu certain Discours de distribution de prix, prononcé sous le Directoire, et où l'on trouve textuellement ce paradoxe candide :

« Chers enfants, vous n'avez de patrie que depuis cinq ou six ans. » A en croire les défenseurs convaincus de ce système naïf, il n'y avait en France, avant 1789, ni gouvernement, ni unité; ni industrie, ni art; ni lumière, ni vie. Avant ce Quatorze Juillet qui est la date exacte de la naissance de la France, rien. Depuis lors, tout1.

Nous sommes la seule nation, dans l'univers entier, qui méprise ainsi son passé et prenne un vif plaisir à ne dater que d'hier. Nos puissants voisins, les Allemands et les Anglais, s'ohstinent à placer leurs origines très haut et à les aimer d'un ardent amour. Ce sont des nations traditionnelles, et qui puisent dans leur tradition les meilleurs éléments de leur unité et de leur force. Elles sont loin cependant d'avoir des annales qui soient comparables à notre histoire et aucune patrie ne mérita jamais d'être autant aimée que la nôtre.

Ce n'est pas à dire que l'on soit arrivé, d'un bond, à cet amour.

La vieille patrie celtique, tant aimée jadis, avait fini, grâce aux violences et aux habiletés de la politique romaine, par se fondre avec l'Empire lui-même, et tout nous autorise à croire qu'au ve siècle de notre ère le culte de la Gaule comptait peu de fidèles. Nous ne pouvons, d'un autre côté, appeler de ce beau nom : « amour de la patrie » l'attachement grossier que ce grand et fort guerrier frank, que cette sorte de sauvage aux longs cheveux porte , dans les forêts germaines, à sa tribu nomade, à son clan. Un jour, cependant, cette tribu se met en marche, attirée par l'Occident, comme le fer par l'aimant, et la voilà dans le territoire qui lui a été un jour concédé par Probus. On donne à cette contrée le nom, le cher nom de Francia, comme on le donnera successivement à tous les pays habités par la Confédération franke; mais ce n'est pas encore là une vraie patrie. Enfin, ces errants font halte, et s'installent victorieusement dans le grand pays qui doit garder leur nom : Saliens, d'un côté; Ripuaires d'un autre. Chaque tribu conserve d'abord son indépendance et sa loi ; mais ce sont des fragmentations sans nombre et des déchirements sans fin. D'étranges royaumes sont formés et déformés, un peu au hasard, par la force des événements et par la fantaisie de ces princes mérovingiens qui souhaitaient avoir un

• C'est contre ce système que M. Renan a protesté dans un de ses derniers Discours à l'Académie française, lorsqu'il a parlé de cette patrie française, « construite au prix de mille ans d'héroïsme et de patience, par la bravoure des uns, par l'esprit des autres, par les souffrances de tous. »

large royaume au nord et quelques cités au soleil du midi. Puis, c'est encore la grande division en Austrasie et en Neustrie qui n'a rien de factice, celle-là, et représente deux civilisations, deux tendances et, pour ainsi parler, deux races différentes. Que veut-on que devienne l'amour de la Patrie au milieu de tout cet éparpillement de forces mal dépensées, et sans but comme sans unité? Attendons. Les Carlovingiens se montrent à l'horizon et vont hâter l'heure bénie où nous aurons une patrie. A vrai dire, ce sont des Tudesques, ces Carlovingiens; mais des Tudesques qui ont le sens de l'unité et savent faire le sacrifice de leurs idées germaines à l'idée latine dont l'Église est, à leurs yeux, la meilleure incarnation et le dernier asile. Ils s'inclinent devant elle, et se mettent bravement à rebâtir le vieil Empire romain. Il semble, à première vue, que rien ne soit plus contraire à cet amour de la patrie dont nous cherchons, non sans quelque angoisse, à déterminer les origines; mais cette patrie et cet amour étaient décidément impossibles avec tous les tiraillements mérovingiens, et il fallait, de toute nécessité, qu'une puissante unité fût de nouveau fondée dans notre monde occidental. Cette unité, sans doute, n'a pas eu de durée; mais elle a donné aux nations modernes le pouvoir et le temps de se reconnaître. Le siècle même où meurt Charlemagne est le siècle où l'on voit se séparer nettement les Allemands, les Italiens, les Français. Le duché de France devient chez nous le noyau de la patrie; mais ce nom si glorieux se dilate et s'étend avec les progrès lents et sûrs des premiers Capétiens. Ceux-ci sont des Français, et cette dynastie est vraiment nationale. On en vient fort naturellement à appeler France tout le domaine du roi de France, et ce domaine, grâce à Dieu, s'agrandit tous les jours. Il se fait aimer, on l'aime. Aux rois un peu tremblants des x* et xi" siècles, vont bientôt succéder ces rois à cheval, ces rois militants du xne siècle, don/ Louis VI est le premier type, et non pas le moins noble. Mais il n'est pas besoin d'aller jusque-là pour avoir la joie de saluer la patrie définitivement constituée et chaudement aimée. Dans la Chanson de Roland, qui fut composée entre 10fî6 et 1095, le pays aimé par le neveu de Charlemagne, c'est notre France du nord avec ses frontières natureu.es du coté de i/est et ayant pour tridutaire toute la France du midi. Le pays qu'aimait Roland est donc celui que nous aimons, et

la France pour laquelle il est mort est cette même France pour laquelle meurent nos soldats de 1884*. La patrie, voici la patrie. Elle a mis de longs siècles à se former, a se faire ; mais, aux battements de nos cœurs, nous sentons qu'elle existe, et qu'elle est aimée.

Telle est la patrie que nos poètes ont célébrée*; telle est celle que le Code de la Chevalerie ordonne à nos héros de chérir jusqu'à la mort; telle est celle qu'ils ont aimée.

Il ne faut pas confondre, avec ce large amour, le petit attachement que nous avons pour la ville ou pour le village où nous sommes nés. Rien n'est plus naturel, plus humain, plus louable que ce sentiment de second ordre, et il est aisé d'en rencontrer l'expression dans notre épopée du moyen âge. Lorsque l'évêque de Mautran propose successivement la royauté de Jérusalem à tous les chefs de la première croisade, il voit ses offres successivement rejetées par chacun d'eux. Et quel motif les poussait à refuser une aussi belle couronne? Entre tant d'illustres barons, le seul Godetroi était véritablement humble : les autres étaient simplement fatigués et désiraient revoir leur château, leur pays natal. « Plût à Dieu et à saint « Simon que déjà je fusse à Arras, en ma maîtresse maison, et que « je sentisse autour de mon cou les bras de mon fils Baudouin5! » Ainsi parle Robert le Frison, ainsi pensent tous les autres. La der-

* Le nom de France est donné cent soixante-dix fois dans le Roland (texte d'Oxford), à tout l'empire de Charlemagne, lequel, en dehors de la France proprement dite, renfermait, d'après notre Chanson, la Bavière, l'Allemagne, la Normandie, la Bretagne, le Poitou, l'Auvergne, la Flandre, la Frise, la Lorraine et la Bourgogne. Aix-la-Chapelle est en France, et l'on se trouve en France au sortir des Pyrénées (v. 818). 11 est vrai qu'en plusieurs autres passages du vieux poème, ce même mot « France » est employé, dans un sens plus restreint, pour désigner le pays qui correspondait au Domaine royal avant Philippe-Auguste, et c'est ce qu'atteste nettement la nomenclature des dix Corps d'année de Charlemagne (v. 5014 et ss.); mais il ne faut pas perdre de vue le sens général, qui est le plus usité. (Chanson de Roland, 12* édit. de L. G., p. 6.) Voir notre mémoire : L'Idée politique dans les Chansons de geste, Revue des Questions historiques, t. VII (18G9), p. 84. = - « Il est un lyrique infécond que, dans notre honteuse ignorance, nous avons longtemps vénéré comme le plus vieux de nos poètes : Malherbe, dont quelques vers ont éveillé le génie de La Fontaine. Or, cinq cent cinquante ans avant ce père d'une strophe immortelle, quatre siècles avant le grand poète de la Ballade des dames du temps jadis, Douce Franco et Terre major étaient déjà célébrées dans les quatre mille décasyllabes de la Chanson de Roland, poème français qui sort d'une âme épique et tragique.... Le même cri d'amour, d'enthousiasme et d'orgueil traverse nos autres poèmes de Chevalerie.... Pour ces interminables conteurs.... la patrie est toujours Douce France, le plus gai pays, et Terre major, le plus grand royaume. De nos jours, huit cents ans après a Chanson de Roland, la France n'a plus droit qu'au premier de ces noms. » (France, par Onésime Reclus, pp. 1-5.) = 5 Jérusalem, p. 184.

Bière pensée de ces chevaliers chargés de fer était souvent pour cette petite patrie. Lorsque Aleaume, dans Raoul de Cambrai, est mortellement frappé par Guéri le Sor: « Sainte Marie, » s'écrie-t-il en chancelant, « je ne verrai donc plus Saint-Quentin, ni Nesle1 ! » Leur pays, d'ailleurs, leur parait toujours plus beau que tous les autres, et c'est ce qu'exprime sans ambages le comte de Flandre, en contemplant les solitudes arides qui entourent Jérusalem : « Je me « merveille fort que Dieu, le fils de sainte Marie, ait pu habiter un « tel désert. Ah ! combien j'aime mieux le grand château de mon « bourg d'Arras* ». Le bon chevalier regrettait évidemment que Jésus-Christ ne fut pas né à Arras. Encore un coup, c'est humain, mais étroit. Ce n'est pas la patrie : c'est le clocher*.

C'est la grande patrie que nos chevaliers doivent aimer; c'est la vraie France; c'est celle qui s'étend « de Seint-Michicl del' Péril jusqu'as Seinz » et « de Besançun jusqu'as porz de Guitsant' »; c'est celle qui s'épanouit au soleil « dès Saint-Michel qui desor de la mer sist — Jusqu'à Germaise qui siet desor le Rins» et « dès Huiscent sor la mer de ci que à Saint-Gille ' ». C'est ce vaste et noble pays que nos poètes louent sans cesse au détriment des Lombards7 (c'est-

* t Et cil s'en vait cui p.iroit la boele; — Forment li bat li cuers sous la mamele : — « Sainte Marie, glorieuse pucele, — (Se dist Aleaumes qui por la mort chancelé); — Mais ne verrai Saint-Quentin ne Neele! » (Ed. Le Glay, p. 185). = • a Merveille moi de Deu, le fd sainte Marie, — Qui chi se heberja en ceste desertie... — Miex aim del' bore d'Arras la grant castelerie — Et d'Aire et de Saint-Pol la grant caroicrie — Et de mes biaus viviers la riche pescherie — Que tôle ceste terre, ne la chité antie. » (Jérusalem, v. 915-954.) — 'Qu'il y ait eu des confusions possibles entre ces deux amours, c'est ce que démontre le document suivant, écrit dès les premières années de la Révolution, en un temps où l'amour de la Patrie était le plus ardemment exalté : « La Patrie est le pays où l'on est né et où l'on a ses parents, sa famille et son héritage. L'Amour de la Pairie est rattachement que l'on a pour sos parents, pour son pays et pour tous ceux qui y demeurent et sont nos frères. » (Catéchisme français à tusage des gens delà campagne, s. d.) = * Chanson de Roland, v. 1 l'„>8, 1 429. « Saint- Michiel del' Péril », c'est le mont Saint-Michel ; les Seinz, c'est Cologne ou Xanlen ; Guitsand, c'est Wissant (Pas-de-Calais). =» Carins li Loherains, II, p. 47. Cf. Il, p. 115. Germaise, c'est Worms. = • Gui de Bourgogne, v. 63. = ' Les Lombards sont les poltrons de notre drame épique, cl l'on est assuré de les voir toujours s'enfuir à l'heure de la bataille : « Qu'on « leur fasse garder les chevaux > (dit l'empereur Louis qui vient d'en tuer dix de sa propre main), < en attendant qu'on les brûle dans un fumier. » (Enfances Vivien, liibl. nat., fr. 1448, f* 196. Voy., dans Mol (v. 8836 et suiv.), un épisode comique où les Lombards jouent le plus triste rôle. On y rappelle que Charlemagne « une porte de picre fist taillier à un jor. — Lonbars le flst baisier as grans et as menors. — Puis lor fist mangier ras et grans cas surceors ». Et l'on reproche de nouveau à ces mêmes Lombards leur poltronnerie légendaire : s Et portent grans espées, si ont grans pessans makes, — Et jetent trcslout jus, quant viennent en bataille. » (Aiol, v. 8866, 8867.) Cf. Renaus de Monlauban, éd. Mirhelant, p. 231, v. 31, 35 : « Il ne sunt pas Lombart ne Anglois d'outremer, — Ains sont li meillor prince que l'on puisse trover. » Un seul poème, la Prise de

CO LE CODE DE LA CIIEVALEIilE.

à-dire des Italiens) et des Tiois' (c'est-à-dire des Allemands) comme pour bien marquer les limites exactes de notre nationalité, et la séparer nettement des deux grands pays avec lesquels on aurait pu la confondre. C'est cette terre incomparable, « la plus vaillant do mont' », et qui est belle au regard autant que plaisante au cœur. C'est cette terre charmante « qui abonde en bo4s, en rivières et en prés, en pucelles et en belles dames, en bons vins et en chevaliers redoutés3. » C'est cette douce contrée où tous les habitants ont le cœur sur la main : « Quar France est un pais el' quel on doit trouver — Honor et loiauté et tout bien savourer* »; et ailleurs : « En nul pays n'a gent plus douce ne plus vraie5 ». C'est par excellence la patrie des âmes hères : « Cil poples est plus fiers que lupart ne lion6 ». C'est ce peuple qui a eu pendant plusieurs siècles l'incontestable honneur d'être confondu avec la race chrétienne elle-même dans tout ce monde musulman où le mot « Franc » est glorieusement synonyme du mot « chrétien », à tel point que ce n'est pas l'Orient latin qu'il faudrait dire, mais l'Orient français. C'est ce sol, béni de Dieu, « d'où tant de bonne gent est sortie ». 11 ne faut pas confondre la France avec ces peuples médiocres « où l'on a souci des oiseaux de chasse, et où les chevaliers ont chacun leur amie ». Non; le souvenir de la vraie Croix y est sans cesse vivant, et celui du digne Sépulcre1. « I/Espagne lutte alors pour son existence contre les ennemis africains de sa foi; l'Italie saigne en tronçons ennemis; l'Angleterre est française par sa cour, ses nobles, ses tribunaux, ses livres; sous le vain nom de Saint-Empire, l'Allemagne est un campement de barbares8 ». Mais la France des xie et xue siècles est vraiment une patrie.

Pampelune, donne aux Lombards un beau rôle ; mais il ne faut pas oublier que ce poème a été écrit en Italie et par un Italien. = * Les Tiois ne sont pas mieux traités que les Lombards. On leur confie les plus viles besognes et Charlemagne les traite de pute gent saurage. Saisîtes, II, p. 58. Cf. Entrée en Espagne, f° 128. =2 Renaus de Montauban,p. 404, v 20. = 3 Philippe Mouskes, Chronique, v. 8063-8067.) Cf. Cliomadcs, 257 et ss., cité par Schultz, t. I, p. 121 : Car en anciens escris — Trueve on que tousjours a esté — France la llours et la purté — D'armes, d'onnour, de gentillece, — De courtoisie et de largece. — Ce est la touche et l'exemplaire — De ce c'on doit laissier et faire. = * Girart d'Amiens, Charlemagne, Bibl. nat. fr., 778, f° 30 r". = 8 Berte aux grans pies, éd. P. Paris, p. 13; éd. Scheler, p. 9, v. 219. = 9 Antioche, I, 141. = 7 Beneoiste soit France et de Dieu absolue. — Que tant de bone gent en est de li issue. — Cil conquisent la terre sor la gent mescreùe. — Il ne se penent mie d'oisiaus traire de mue, — Ne chascuns cavaliers n'i a mie sa drue. — La vraie Crois i est sovent ramenteûe — Et li dignes sépulcres.... (Antioche, I, pp. 147, 148.) = «Onésime Reclus, France, p. 5.

L'amour de cette patrie, qui a enfin conscience d'elle-même, éclate à toutes les pages de nos vieux poèmes. Écoutez plutôt : « Quand Dieu fonda cent royaumes, le meilleur fut douce France, et le premier roi que Dieu y envoya fut couronné sur l'ordre de ses anges. Depuis Gharlemagne, toutes terres relèvent de la France : la Bavière, l'Allemagne, la Bourgogne, la Lorraine, la Toscane, le Poitou, la Gascogne jusqu'aux marches d'Espagne. Mais le Boi, qui de France porte au front la couronne d'or, a le devoir d'être un vaillant et de conduire une armée de cent mille hommes jusqu'aux ports de l'Espagne. S'il n'agit pas de la sorte, France est deshonorée, et l'on s'est trompé en le couronnant1. » Ces mêmes idées sont répétées presque textuellement au début d'un autre de nos poèmes : « La première de toutes les couronnes est celle de France, et le premier roi de France fut couronné par les Anges en chantant : « Tu « seras, lui dit Dieu, mon sergent sur la terre, et tu y feras triom- « pher la Justice et la Loi*. » C'est avec cette belle fierté que nos pères parlaient de leur pays. Ces vers excitaient sans doute des applaudissements frénétiques toutes les fois qu'un jongleur les chantait, et les jongleurs devaient les chanter souvent. C'était une sorte de chant national auquel il a manqué seulement une mélodie entraînante et populaire. La Marseillaise n'est pas plus belle.

De tels accents sont significatifs, une telle poésie est éloquente. Mais enfin nous sommes une race concrète et il fallut condenser un jour la patrie française en un homme. Ce résumé vivant de la Patrie fut Boland. Boland, sans aucune exagération, c'est la France faite homme. Bien ne peut arriver à Boland qui n'arrive en même temps à la France. Quand il se prépare au combat, la France espère; s'il est vainqueur, elle éclate en joie; s'il est vaincu, elle pleure et meurt de douleur. Au moment où va commencer le grand désastre de Boncevaux, il se passe en France quelque chose d'analogue à ce qui s'est réellement passé dans le monde entier à la mort de l'Homme-Dieu. Le poète, qui certes était un sincère

• Couronnement Looyt, Bibl. nat., fr. 774, f 184. Cf. la version publiée par Jonckbloet, qui n'est pas aussi complète. (V. 11 et suiv.) Le poète ajoute : « Qui fait tort au roi de France doit être poursuivi par bois et par vaux jusqu'à ce qu'il soit mort ou repentant. » = • La corone de France doit cstre si avant — Que totes autres doivont estre à lui apandant... — Le premier roi de France fist Dex par son commant — Coroner à ses Angles dignemant en chantant. — Puis le commanda esibe ax teriie sox seh-

et profond chrétien, n'a pas craint d'imaginer ou plutôt de constater (car il croyait à ce prodige) tout un ensemble de présages surnaturels : « En France, il y eut alors une merveilleuse tource mente; un tremblement de terre depuis Saint-Michel du Péril « jusqu'à Xantcn, depuis Besançon jusqu'à Wissant. A midi la terre « se couvrit de ténèbres1. » Ne croirait-on pas, en vérité, qu'il s'agit du Calvaire? Mais non, détrompez-vous : C'est li granz doels pur la mort de Rollant. » Cet illustre vaincu ne pense d'ailleurs qu'à l'Empereur et à la France. A chacun de ses grands coups d'épée, il se demande : « Qu'en dira la France? » et l'honneur de sa famille le préoccupe bien moins que celui de son pays. S'il se refuse si énergiquement à sonner du cor pour appeler son oncle à son secours, s'il commet cette admirable imprudence dont la sagesse d'Olivier cherche en vain à le dissuader, c'est uniquement à cause de sa patrie : « À Dieu ne plaise, » s'écrie-t-il à deux reprises, « que douce France soit abaissée à cause de moi ! A Dieu ne « plaise, à ses Saints et à ses Anges, que France perde pour moi de « son honneur8! » El il se lance, éperdu, dans la mêlée. Pendant toute la durée de ce Waterloo, il a la bouche pleine de ce mot : « France ». Quand les barons chrétiens sont tous morts, une parole touchante vient se placer sur ses lèvres : « Terre de France, » dit-il en pleurant, « mult estez dulz païssl » Enfin l'heure de sa propre mort vient à sonner. Il meurt comme il a vécu, en Français, et, tout rayonnant d'une fierté qui n'est pas, comme on le voit, d'origine espagnole, jette ce cri : « 11 n'y aura jamais d'homme tel que « Roland en France la solue*. » Puis, quand il sent la nuit envahir ses yeux, quand ces affreuses ténèbres l'avertissent des suprêmes approches de la mort, un de ses derniers regards est encore pour la France : « De pluseurs choses à remembrer lui prist, de dulce « France5. » Et dulces moriens reminiscitur Argos....

Aucune nation ne pourrait, même dans les temps les plus voisins du nôtre, nous offrir un type, un idéal plus glorieux de cet amour de la patrie; mais Roland n'est pas le seul qui soit brûlé de ce beau feu. Tous les Français de nos Chansons sont autant de Charlemagne et de Roland. Ils sont représentés comme une nation choisie,

ja.nt, — Tenir droite Justise et la Loi mètre avant (Saisnes, I, p. 2). = l Roland, v. 1425-1457. == 2 Ibid., v. 1062-1092. = 5 Ibid. v. 1861. = * Ibid., v. 2511. — » Roland,

comme une race d'élite. L'auteur de notre Roland énumère quelque part les différents corps de l'armée chrétienne, de même qu'Homère fait l'énumération des vaisseaux de la flotte grecque. Dans Yost de Charles, trois échelles, trois corps d'armée, sur dix, sont composés de Français. Mais il faut lire le portrait que le vieux trouvère en trace : « La dixième échelle, dit-il, est formée des « barons de France. Ils sont cent mille, de nos meilleurs capitaines. « Ils ont le corps gaillard et fière la contenance, la tête toute « blanche et la barbe chenue. Ils montent à cheval, et demandent « la bataille : « Montjoie! Montjoie! » crient-ils. Charlemagne est « avec eux'. »Et, voulant les définir en un seul vers, qu'on retienne aisément, le poète ajoute : « Ce sont là ceux de France, qui conquièrent les royaumes'. » Roland est fier de ses Français, et s'arrête à les considérer : « Pas un, lui crient-ils, ne vous fera défaut pour mourir*. » Et plein d'admiration pour les hommes de la « grande terre* », le neveu de Charles s'écrie : « Français sont bons; ils « frappent en braves*. » Les autres Chansons de geste ne présentent pas nos Français sous un jour moins avantageux. Partout on les reconnaît à leur courage souvent téméraire, à leurs discours souvent trop longs, à leur gaieté qui fait du bruit. Le caractère, national n'a pas changé. Les poètes ont, pour peindre nos héros, un mot qui les peint bien : « Des chevaliers gaillards!' » Sous leurs heaumes apparaissent des figures fines, facilement souriantes, légèrement railleuses. Ils hasardent volontiers quelque plaisanterie, et se permettent quelque bon mot, même devant le corps de leurs ennemis expirants. Ils s'avancent au combat, grands, superbes, terribles, et toujours avec ce sourire gaillard et cette fière allure. Leur entrée au champ de bataille est la même à Roncevaux et à Waterloo. Les Sarrasins eux-mêmes, comme plus tard les Anglais, ne peuvent s'empêcher de les admirer : « Certes, qui pourrait être « fait comme ces Français, leur ressembler et avoir leur conte- « nance, il en devrait vivre plus longuement!1 » La parole

». 2375-2581. = ' Ihid., y. 3084-3092. Il faut entendre ici le mot « Français «dans le •ens restreint, et ce sont les hommes du domaine royal à la fln du u" siècle. = * « Suz col n'ad gent que Caries ait plus cliière, — Forscels de France ki les rognes conquièrent. y>(Ihid., t. 3031-3032.) = * V. 1848. =* V. 600 : a Tere Majur remeindreit en repos. » = 5 V. 1080, = • ( Roland s'en rit, le chevalier gaillard. » {Entrée en Espagne, Bibl. Saint-Slarc, ;'\ Venise, XXI, f 145, y. Cf. Roland, v. 2805, 5086, 3115; Saisncs, I, p. 51.) = ' Chanson n" As-

Gh LE CODE DE LA CUEVALEIUE.

est énergique, et le poète la met sur les lèvres d'un païen.

Ce doux pays de France, on l'aimait tant qu'on n'avait pas la force de le quitter. Avec quelle joie on va en France! Et que de larmes, quand on est forcé de s'en éloigner ! « Douce mère, » dit Berte à sa mère dont elle se sépare pour longtemps, « il semble que « j'aie au cœur comme un coup de couteau. — Fille, » répond la mère, « soyez joyeuse et gaie. Vous allez en France'. » Aye d'Avignon, prisonnière des Sarrasins, demande à Garnier, son mari, qu'elle ne reconnaît pas : « Je suis née en France; parlez- « moi donc un peu de mon pays et me donnez nouvelles de la « douce contrée'. » Les étrangers, les païens, éprouvent le même regret. L'ambassadeur des Sarrasins, Balan, au moment où il quitte la cour de Charles , « se retourne plusieurs fois afin d'apercevoir encore les Français. » 11 regrette Charles, « son riche baronnage, et les Français qui sont si beaux5. » Les adieux de Guillaume d'Orange sont encore plus touchants : « Vers douce France il s'est retourné, et un vent de France le frappe au visage : il découvre sa poitrine pour le laisser entrer plus à plein. Placé contre le vent, il se met à genoux : « 0 doux souffle qui vient de France! « Là sont tous ceux que j'aime. Je te remets entre les mains du « Seigneur Dieu; car, pour moi, je ne pense plus te revoir. » Alors, de ses beaux yeux, il commence à pleurer. L'eau lui coule en ruisseaux sur la face et tout son bliaut en est arrosé *. C'est ce mémo sentiment qu'un troubadour5 a si bien exprimé dans ces quatre vers que nous avons nous-même bien souvent répétés, quand nous étions loin de la France : « Quand le doux vent vient à souffler — du côté de mon pays, — m'est avis que je sens — une odeur de Paradis. »

Il n'est pas étonnant que la France se soit fait aimer à ce point, et un tel pays mérite bien un tel amour.

La France est comme une reine, assise sur un trône au pied duquel deux océans se rencontrent. Sous un ciel d'une douceur et d'une égalité charmantes, elle étale la beauté de ses grands fleuves,

premont, p. 8, vers 6-8. = ' Berle aux gratis pies, 218. = * Aye d'Avignon, v. 1992, 1993. s = Chanson d'Aspremont, p. 7, vers 140-44. = * Charroi de Nîmes, Bibl. nat., fr. 1448, P 94. = » Bernard de Ventadour. « Quan la doussa aura venta — Deves nostre païs, — M"es veiaire que senta — Odor de Paradis. » Pour être tout à fait juste, il faut observer que, dans le texte du Charroi de Nimcset dans plusieurs autres, il s'agit particulièrement de là

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