CHAPITRE IV
Les quatre derniers Commandements.
Grandeur et Décadence de l'Idéal chevaleresque.
ccomplissement rigoureux de tous les devoirs féodaux, fidélité du vassal à son suzerain : tels sont les devoirs compris dans le septième. Commandement de la Chevalerie. Le vassal doit strictement l'obéissance à son seigneur toutes les fois qu'il ne lui demande rien de contraire à la foi, rien de préjudiciable à l'Église et aux pauvres. « Dès que l'on tient fief ou terre d'un baron, — On doit partout - Pourvu qu'il ne s'agisse pas de détruire les églises — Ni de faire du mal à la pauvre gent : — Car nul ne doit contre Dieu guerroyer. » Ainsi parle l'auteur d'une de nos vieilles
lui venir en aide,
chansons1. En ce temps-là, paraît-il, on n'osait pas déclarer la guerre à Dieu.
Nous avons protesté plus haut contre cette doctrine, si étrange et si répandue, qui confond la Féodalité avec la Chevalerie; nous avons, plus vivement encore, protesté contre certains fanatiques qui, au lieu d'accepter la féodalité comme une phase nécessaire de l'histoire, la divinisent aujourd'hui comme la plus parfaite de toutes les formes de gouvernement. L'un de ces enthousiastes nous disait un jour : « Malheur à ceux qui attaquent ces deux institutions si visiblement providentielles, la féodalité et l'esclavage! » On ne réfute pas de telles folies : s'indigner suffit. Mais il importe de ne pas aller trop loin, et de constater que le régime féodal, tant de fois funeste à l'Église et au Bien, était vraiment inévitable au milieu de ce terrible effarement du ixe siècle. Nulle unité n'est plus possible; le pouvoir central perd la tête et abdique; mille ambitions surgissent partout à la fois ; les vaisseaux normands remontent les fleuves du nord; les dernières invasions sarrasines effrayent les populations maritimes du midi ; le vieux sang germain frémit de nouveau, et la barbarie menace de redescendre, comme une nuit, sur le monde épouvanté. C'est alors, comme nous l'avons dit, que les petits eurent l'idée fort naturelle de se serrer autour des puissants et de leur crier, d'une voix étranglée par la peur : « Protégez-nous, protégez-nous. » Telle est la féodalité. Il n'y a là rien de divin, ni de parfait; mais un phénomène imposé par la force des choses, nécessaire et, dans le bon sens de ce mot, fatal.
Il est, au reste, facile de comprendre que cette protection des grands n'a pas été accordée gratuitement aux petits, et il a fallu que ceux-ci se missent entre les mains de ceux-là : « Nous vous servirons; nous serons vos hommes; nous vous suivrons à la guerre; nous vous serons fidèles jusqu'à l'effusion de notre sang, jusqu'à la mort2. » De là, la force incomparable du lien féodal. C'est la reconnaissance passée à l'état de loi sociale; que dis-je?
1 Girars de Viane, éd. P. Tarbé, pp. 99 et 100. Quand les fils d'Aimon se soumettent à CharlemugiiL!, ils s'engagent à faire toute sa volontés for renoier Jhesu (Renaus de Montauban, p. .ISO, v. 52), etc., etc. Tous nos poètes, cependanl, ne font pas cette exception en faveur de Dieu, de la morale et de la justice : « Soit drois,soit tors, s'ai oï tesmoingnier — Doit li lions liges son droit seignor aidier. » {Gatjdon,\. 5005, 5064.) = *« Sire, che dit
c'est la reconnaissance qui entre dans les mœurs et dans les habitudes de toute une race, de tout un monde. Reconnaissance brutale et grossière, je le veux bien, mais sincère et forte. Sans elle et Dieu, c'en était fait de nous.
Ce dévouement du vassal à son seigneur, il est aveugle, excessif, insensé. Quelle que soit la volonté de son baron, le vassal lui répond toujours parce mot qui est passé à l'état de formule : Si soit com roux agrée. Lisez, relisez ce poème barbare, ce poème ultraféodal, ce Raoul de Cambrai dont nous avons déjà parlé. Lorsque le héros de cette épopée de sauvages, lorsque Raoul s'apprête à brûler le moutier d'Origni, son vassal Dernier, dont la mère est religieuse en ce couvent, consent à le suivre jusque dans ce crime : m Mon seigneur Raoul, dit-il, est plus félon que Judas, mais il est « mon seigneur. Pour rien au monde, je ne lui manquerais1. » C'est déjà prodigieux, mais ce n'est rien encore. Le crime se consomme; Origni est en flammes; cent nonnes meurent dans l'horrible brasier, et la mère de Dernier n'est pas épargnée. Elle est là, étendue sans vie, avec son psautier qui brûle encore sur sa poitrine. Son fils l'aperçoit : quelle douleur! quelle rage! Mais Dernier est le vassal de Raoul, et c'est encore avec un certain tremblement de respect qu'il va trouver l'assassin de sa mère. Raoul, lui, ne se repent de rien, traite Dernier de bâtard et le frappe d'un terrible coup à la tête. Le sang coule à flots sur le visage de ce fils en larmes, qui ne cesse pas d'être un vrai vassal, supporte placidement cette suprême injure et se contente de demander ses armes' : « De ccxte corl partirai sans congié ». 11 ne frappe pas ce misérable; il ne lui rend pas insulte pour insulte, soufflet pour soufflet. 11 s'en va, et c'est tout*. Ainsi comprenait-on le type du vassal durant l'âge héroïque de la féodalité, et ce terrible roman de Raoul de Cambrai est fondé, ne l'oublions pas, sur des faits historiques du x" siècle. On ne saurait, je pense, aller plus loin.
li leres, por Dieu que jou aour, — Je deving vostrc lion liges, demain avra quart jor. — Par saint Denis de Franche miex voit morir o tôt — Entre gont sarrasine et souffrir grant dolor — Que repairier en France à joie et à baudor (Elie de Saint Gilles, v. 1554- 1558). = ' Raoul, mes sires, est plus fel que Judas. — 11 est mes sires ; chevals rne donne et dras. — Et garnemens et pailcs de liaudas. — Ne li fauroie por l'onnor de Damas, — Tant que luit dient : « Dernier, le droit en as. n (Éd. Le Glay, p. 50.) = * Ibid.. p. 68. Il faut ajouter que Raoul sollicite très humblement le pardon de son vassal. = * L'enfes Bernier à lachière menbrée — D'un siglaton a la teste bondée. — 11 vest l'au-
Les liens de la vassalité sont plus forts que ceux de la famille1 : le seigneur est plus qu'un père et le vassal est plus qu'un fds. En veut-on une autre preuve, véritablement tragique et plus horrible peut-être que le crime d'Origni? Un traître du nom de Fromont assassine un jour son seigneur, Girart de Blaives, et, dans sa rage intéressée, veut faire disparaître jusqu'au dernier membre de cette famille dont il a tué le chef. Il ne reste, hélas! qu'un tout petit enfant de quelques mois, et ce fils unique de Girart a été confié aux soins d'un vassal dévoué qui s'appelle Renier, et dont la femme se nomme Erembourc. Le traître somme ces braves gens de lui amener le fils de Girart, le petit Jourdain, qu'il veut tuer. Après de longues et émouvantes péripéties que nous aurons lieu de raconter ailleurs, ils s'y refusent et finissent par livrer au meurtrier leur propre enfant, qu'ils font passer pour celui de leur seigneur. Oui, ils sacrifient ainsi leur vie, leur sang, leur chair, et assistent en frémissant au supplice du pauvre petit. Ils pleurent, ils se pâment, ils se meurent; mais, somme toute, ce sont des vassaux, et ils croient accomplir un devoir en sauvant à ce prix l'enfant de leur seigneur*. C'est rude.
Le Code de la Chevalerie a tempéré cette rudesse, mais en se gardant bien de trop l'atténuer. L'Eglise elle-même a compris que c'en était fait de ces jeunes et sauvages générations si, dans l'excès d'une fausse sensibilité, l'on voulait amoindrir la fidélité du vassal, si l'on jetait bas ce rempart, si l'on amollissait la dureté de ces mœurs. Elle s'est contentée de donner aux devoirs du seigneur le même relief qu'à ceux du vassal et de jeter dans ces relations farouches l'esprit de mesure et l'esprit de sacrifice. « Cher fils » (dit Odilon sur son lit de mort à son neveu Girart de Roussillon qu'il veut réconcilier avec Charles) , « observez toujours « mesure et sens; aimez votre seigneur et soyez-lui fidèle5. » Cette « mesure » n'exclut pas les rapidités du dévouement. Guillaume,
berc dont la maille est ferée — Et lace l'elme, si a çainte l'espée. — El destrier monte à la crupe estelée... — Il sonne un cor à molt grant alenée. — Cinc chevalier ont la noise escoutée, — Homme Bcrnier, s'en tiennent lor contée. — Vers Berneçon viennent de randonée. — Ne li [auront por chose qui soit née. » (Raoul de Cambrai, éd. Le Glay, pp. 71, 72). = ' On demande un jour au duc Naimes s'il est marié : « Non, dit-il, à mon seigneur ai tôt mon citer doné. » (liibl. nat., fr. 2495, f" 100.) = 2 Jourdains de Blaivies, vers 487 et suiv. = 3 Girart de Roussillon, trad. Paul Meyer, § 180, p. 101.
ce libérateur perpétuel des rois de France, Guillaume est à l'église : il se marie. On en est arrivé à cette partie du rite auguste où le Gancé tend son anneau à sa fiancée, quand, tout à coup, on voit entrer dans le moutier un messager tout effaré, qui apporte de mauvaises nouvelles de l'Empereur : « Mon seigneur Louis est en danger », s'écrie Guillaume. Et laissant là l'autel, le prêtre, sa fiancée au clair visage qu'il ne veut plus regarder et qu'il ne reverra plus, le bonheur auquel il ne veut pas penser, il part. Il a le cœur brisé, il est tout en larmes; mais il part'. Si Victor Hugo rimait cet épisode, il en ferait un beau pendant à son Âymerillot. Même héroïsme chez ce Fouqueret que le père d'Aubri le Bourguignon a jadis nourri et fait chevalier. Aubri est le mortel ennemi de ce vassal dont il a tué les neveux, dont il a voulu déshonorer la fille. Mais voici que le Bourguignon est vaincu et va succomber. Il est désarmé, à pied, perdu. Tout aussitôt le devoir de la vassalité fait entendre sa voix puissante dans le cœur de Fouqueret; le souvenir de ses enfances lui revient soudain en l'esprit; il se rappelle le bon seigneur qui l'a élevé, et, sans plus hésiter : « Tiens, dit-il à Aubri, prends mon cheval et mon épée. « Va. » Et il le sauve*. C'est ce que fait Didier pour Charlemagne, dans la grande bataille sous les murs de Pampelune*; c'est ce que font tant d'autres vassaux. Il est vrai, toutefois, qu'il y a certaines heures où ce noble sentiment semble s'éteindre dans l'âme de nos meilleurs chevaliers. Oui, certains barons se révoltent brutalement contre leurs seigneurs et portent la main sur ceux « qui les ont nourris. » Mais ce sont là des heures d'aberration et d'aveuglement passagers : ces révoltes n'ont rien de profond , et l'on voit tôt ou tard les révoltés tomber aux pieds de leurs seigneurs, fondant en larmes et demandant grâce. Les quatre fils
• Couronnement Looys, vers 1403-1406 et ss. « Guillaumcs bese la dame o le vis cler — Et ele lui : ne cesse déplorer. — Par tel covent einsi sont dessevré. — Puis ne se virent en treslot lor aé. » = * Auberi, éd. Tobler, p. 198, v. 21 et ss. « Moult ot preudone el' vassal i'ouqueri. — Quant esmaier vil ensi Auberi, — De la pitié li cuers l'en atendri. — Corne charbon le viaire ot noirci. — Dont li ramenbre der bon duc seignouri, — Der duc Basin qui fu père Auberi, — Qui longuement l'avoit soef nouri, — Adoubé l'ot et d'oneurl'ot saisi. — Lors dist en bas que nus ne l'entendi : — « Dieu ! que ferai, vrais Rois qui ne menti? — Cist *rr mes sibes que ci voi devant moi. — Se on l'ocist, donques l'ai je Irai. » ^ s Quand Dexirier rit Zarlle, plus isnel che livrier, — Se gista de l'arçon et, par le frain d'or clier, — Amena suen cival à Çarllon sans tardier. — Puis li dist doucement : a Mo* sku.m.ur dkuitirier, — Pour mien amour, vous pri que vous doiés montier— Sour cest cheval...» (Prise de Pampelune,
d'Aimon1, les fils de Garin', Doon de Mayence5 et Gaidon4 tombent ainsi aux genoux de Charlemagne, comme les fils et les petits-fils d'Aimeri de Narbonne tomberont, plus tard, aux pieds du trop débonnaire et trop faible Louis5. Un jour on voit (c'est dans Renaus de Montauban) quatre mille sept cents chevaliers s'acheminer tête basse, nu-pieds et en chemise, vers la tente du redoutable empereur contre lequel ils se sont révoltés. C'est Girart de Roussillon et Beuves d'Aigremont, c'est Aimon et Doon, ce sont les plus grands seigneurs de France. A peine aperçoivent-ils la majesté du roi, qu'ils se précipitent tous à genoillons et lui jurent, en larmes, de ne plus forfaire à leur seigneur*. C'est que c'était là le crime des crimes, et celui qu'on ne pouvait comparer qu'à la seule apostasie. Sur les murs de toutes les salles, dans tous nos châteaux du xne et du xme siècle, on eût pu écrire ce vers vengeur d'une de nos vieilles chansons : « Qui boise son seigneur bien a Dieu relenqui'. » Si l'on a commis un tel crime, on ne saurait assez s'en repentir. Mais ce repentir n'a pas suffi aux créateurs inconnus du Code de la Chevalerie et ils ont voulu, ils ont dû se montrer plus sévères. Une pénalité existe contre les vassaux qui ont trahi leur devoir, et elle leur est rudement appliquée. Ce Bernier, de Raoul de Cambrai, dont nous parlions tout à l'heure, et qui en vient un jour à tuer son seigneur Raoul en un combat singulier, ce vassal avait bien des raisons pour se venger ainsi de celui qui avait brûlé- sa mère dans Origni en flammes et qui l'avait lui-même indignement outragé. Qu'importe! Le lien de la vassalité n'est pas brisé, il ne peut l'être, et voilà Bernier, tout en pleurs, qui, pour expier un aussi grand crime, s'offre à faire aussitôt le grand pèlerinage d'outre-mer8. Pourquoi Renaud de Montauban quitte-t-il un jour sa femme et ses enfants? Pourquoi fait-il, lui aussi, le voyage de Jérusalem? Pourquoi s'achemine-t-il vers Cologne, cachant sa gloire, sa naissance, son nom? Pourquoi revêt-il l'humble habit du dernier des com-
v. 1883-1905). = « Renaus de Montauban, pp. 557-346 ; 520-236. Cf. 289, 291. = *Girars de Viane, p. 1 08. = 5 Doon de Maiencc, v. 7508. = * Gaidon, v. 10296 et ss. = 8 Enfances Vivien, liibl.nat., v. 1448, f° 196. Etc., etc. = <> Renausde Montauban, p. 58, v. 9 et ss. = ^ Renaus de Montauban, p. 79, v. 19 : « Et qui son seigneur boise bien a Dieu relenqul. » Cf. Charroi de Nîmes, v. 422 et suiv. — « Vo droit seignor ne devez pas haster, — Ainz le devez servir et hennorer, — Contre toz homes garantir et tenser. » = 8 « Por l'amandise irai à Acre, au
pagnons maçons1? Pourquoi? C'est qu'il s'est révolté jadis contre son seigneur, et que cette expiation lui parait encore mille et mille fois trop douce.
Une telle loi méritait d'avoir une telle sanction*.
Un commandement nouveau pour la condition militaire et que les anciens ont à peine connu, c'est l'horreur du mensonge. « Ne pas mentir » est une des traditions chevaleresques qui sont demeurées le plus vivantes au milieu des générations modernes. Il n'est pas besoin de citer ici un grand nombre de textes, et nous n'en signalerons que deux, dont l'un est emprunté à l'une de nos plus anciennes chansons, et l'autre à l'une des plus récentes. Ce sont là comme les deux pôles sur lesquels a tourné toute la poésie du moyen âge: Fins cuers ne puet mentir, dit l'auteur de Raoul de Cambrai1, qui écrit au xm* siècle avec les traditions et l'esprit du xe. Même note dans cette Entrée en Espagne, qui est une œuvre de notre décadence épique. Quand Roland fait en Perse ce voyage fabuleux qui est raconté dans la seconde partie de ce singulier poème, quand il est appelé à professer tout un cours de Chevalerie au fils du roi païen, à Samson, il lui donne une série de conseils précieux, et notamment le suivant : « Amis, li dit Rolant, caiit-toi de mentir : — Car ce est une tache qui moult fait repentir1.
Nous avons vu plus haut qu'un des plus beaux éloges qu'on ait jamais adressés à la noble France, est celui-ci: «C'est la plus vraie de toutes les nations», c'est-à-dire la plus sincère. Ainsi parle l'auteur de Berle aus yrans pies, et il est bon d'ajouter que
port, — Servir au Temple, etc. » (Raoul de Cambrai, éd. Le Glay, p. 154.) = • Renaus de Monlauban, p. 403 et ss. Une première fois Renaud avait dit que, « pour son seigneur Charles, il irait en langes jusqu'au Mont Saint-Michel. » (p. 170, V 6). = * Sur le dévouement du vassal à son seigneur, voy. encore Girart de Roussillon, trad. Paul Meyer, § 40, p. 10 et §156, pp. 74, 75; Êlie de Saint-Gilles, v. 1380 et suiv. ; Aspremont, éd. Guessard, p. 14, v. 64 et suiv. et KM. nat., fr. 2105, f 100; Renaut de Monlauban, p. 362, v. 15; etc., etc. — Au m* siècle, Eustache Deschamps place encore ce devoir parmi ceux qui sont le plus nécessaires au chevalier: « 11 doit amer son seigneur droiturier — Et dessus tout garder sa seigneurie. » = * Ed. Le Glay, p. 180, v. 8. Cf. Renaut de Monlauban : « Car cuers ne puel mentir, pièça que le dit-on » (p. 195, v. 11). « Car cuers ne puet mentir, quant ce vient au besoing î (p. 227, v. 2.) Etc., etc. =* Entrée en Espagne, Bibl. S. Marc à Venise,
cette épithète homérique « au cœur franc », est une de celles que l'on décerne à nos chevaliers dans l'antique chanson de Giratz de Rossillho et dans plusieurs autres1. Si l'on veut bien, d'ailleurs, remonter à la véritable origine de nos sentiments modernes les plus justement vantés, on reconnaîtra sans peine que « le respect pour sa parole » remonte à l'époque de la Chevalerie. Le respect pour les engagements féodaux a entraîné le respect pour tous les autres engagements. « Ne pas mentir » et « tenir parole » sont, encore aujourd'hui, les deux marques auxquelles on reconnaît un gentilhomme*.
Il importe peu d'ailleurs que la parole ait été donnée, sous forme de serment, devant l'Évangile ouvert et devant les châsses d'or qui renferment les reliques des saints3; ou que la promesse ait été faite, plus simplement, par le chevalier étendant sa main nue*; ou que l'engagement, enfin, n'ait été accompagné d'aucune solennité, d'aucun rite. La parole suffit, seule.
Lorsque le comte Guillaume revient de ce grand désastre d'Aliscans où la chrétienté a été vaincue avec lui; lorsqu'il rentre à demi mort et en larmes dans ce beau palais d'Orange qui a jadis abrité tant de prospérité et tant de gloire, lorsque enfin, toute haletante et sans lui laisser seulement le temps de panser ses blessures, l'héroïque Guibourc, sa femme, le pousse sur le chemin de Paris où il va réclamer le secours de l'Empereur contre les Sarrasins, la pauvre comtesse, au moment de dire adieu à son mari, sent tout son courage défaillir soudain et redevient femme une minute. « Ah! lui dit-elle, tu en verras là-bas, qui sont plus belles « et plus jeunes que moi. Tu vas m'oublier. » Guillaume alors, pour la consoler, lui jure de laisser croître sa barbe et ses cheveux jusqu'à son retour auprès d'elle, et de ne jamais, en son voyage, toucher d'autre bouche que la sienne. Il part, et tient parole.
Mais qu'est-il besoin de tant de récits accumulés? Un mot suffira
fr. XXI, f° 265 r°. = « Ce fut à la Pentecôte, au gai printemps ; Charles tenait sa cour à Reims. Il y avait maintes personnes au cœur franc. (Girartde Roussillon, trad. Paul Meyer, ss. p. 1 .) = 2 « Amis, ce dit Rolant, se tu vais esanplir — Chun is plus gentils home, gart toi de mentir, etc. » [Entrée en Espagne, 1. I,f° 265, v°.) = 3 « Les sainz li aporterent, n'i ot plus atargié — Et Floovant jura, quant s'est agenoilliez, — Que il n'antrerai mais en France le renier. » (Floovant. v. 142-1 -M). « Tu l'ais sor saihs et plevit et juré. » (Hervis de Metz, Bibl. nat., fr. 19160, t° 59, V.) = « « De ta main nue te vi-je flancier. — N'auroie garde fors que d'un chevalier. » (Raoul de Cambrai, éd. Le Glay, p. 187.)
pour montrer jusqu'à quel point nos pères faisaient estime de la Sincérité, de cette haute vertu dont le nom est synonyme « d'Honneur ». Parmi toutes les épithèles dont les trouvères accompagnent le nom de Dieu, la plus usitée est celle-ci : « Par Dieu