‹ La chevauchée d'Yeldis et autres poèmes,Chapitre 7 sur 9 · L UUKS ET 1. A 15 [JE S SE · texte numérisé non relu

L UUKS ET 1. A 15 [JE S SE

Puis dans le même cadre de pierre,

La meule hurlante parla clairière

Sous le fouet des servants qui lui barrent le [lorclie

Et l'Empereur qui met pied à terre,

Se signe et dévoloment s'approche.

L'abbesse, alors, se lève et dit :

« Charlemagne, l'asile est inviolé. « Et l'Empereur s'agenouille et prie Et reprend la chasse à travers la vallée.

saison vient où les jours vont décroître. L'ours suivait l'abbesse au long du cloître Où l'on va et vient en priant Dieu ; Et, couché au seuil de sa cellule, il dort, Pour la suivre, au réveil, par bs corridor.-?, A Matines, à Laudes, jusque dans le saint lieu ; Et dans le verger où l'on (ile la laine L'ours la suivait comme un page la reine.

Hors la Prière où l'on parle à Dieu L'on ne parlait pas dans c:; calm? lieu,

46 l'oursetl'abbesse

Et l'ours, ainsi, entendait l'abbesse

Qui parlait des yeux ou d'une caresse,

Et l'abbesse, dans le silence, savait

Lire en les yeux de l'uurs ce qu'ils savaient rêver ;

Ils se disaient ainsi ces choses qu'on ignore

Parce que la parole est trop sonore,

Que la vie est brutale et banale par elle

Et que le silence est la langue éternelle

Où les hautes choses et les choses saintes

Flottent de rêve en rêve, de pensée en pensée,

Où l'ample idée s'éveloppe sans la feinte

Des pauvres mots de nos lèvres osées :

Le silence ami où la Belle et la Bête

Parlaient le rêve du poêle.

Ij'abbesse pâle et frêle lui disait, aussi, En lui flattant le cou de sa main posée, Le rêve revécu de son ancien souci :

« Bel ours, ma vie et la tienne sont mêmes Et c'est pour cela que je l'aime et tu m'aimes : Je vivais, aussi, dans le calme des bois, Dans le vert donjon de mon père, ami : Nul bruit de guerre n'y mettait l'émoi

l'ours et l.'.VBBESSE 47

Et il n'est pas de nuit où je n'aie dormi Calme auprès de ma mère à moi ; Toi, tu vivais dans la forêt bleue, Dis-moi, bel ours, tu vivais heureux ? »

— Et elle lisait dans ses yeux levés Le calme rêve de la forêt.

I II vint un seigneur qui, me voyant belle.

Offrit son amour et j'y fus rebelle ;

Et mon père qui ne voulut me céder à lui

Dut lever, un jour, le pont-levis.

Et l'assaut fut tel que j'en frémis encore !...

Bel ours ! te souvient-il du cor?... »

— Et elle lisait dans ses yeux levés La nocturne terreur de la forêt.

« II vainquit mon père qui me dut céder.

Et je priai Dieu qu'il me vint aider :

Je pris le voile noir et la robe blanche

Et, fuyant l'amour et son baiser vil,

Je m'en vins (comme toi), la veille d'un dimanche.

Au pied de l'autel où tu trouvas asile ;

Si bien qu'en la vigile du jour de Dieu

Le portail s'ouvre grand sur la clairière

48 l'ours ET l'aCIîEs sE

Conviant ù la prière hospitalière

Quiconque cherche asile et se tourne vers Dieu ;

Et c'est ainsi que nous sommes, tous deux,

Les élus du silence et de la prière,

Bel ours >, dit-elle et vit que ses yeux dorés

Priaient la prière de la foret.

« Je voudrais, maintenant que ma vie est morte.

Que le ciel de Dieu m'entr'ouvre sa porte ;

Mais je voudrais que tu passes le seuil,

Avec moi, comme au jour où tu vins des bois ;

Le ciel serait triste sans ton clair bon œil

Qui me suit, sans cesse, et me parle et me veille

Je voudrais m'en aller à Dieu avec toi. »

— Elle inclina la tête et lui baisa l'oreille.

JL'LLE était assise sous un arbre en fleurs

Qui semait sa robe de ses pâles pleurs,

Le soleil de Juin faisait couler l'or

Au long des marches du cloitre sonore

A peine d'un chant de bergeronnette ;

La tête sur l'épaule, elle rêvait, peut-être.

Car, en rouvrant les yeux vers le grand soleil,

l'ours irr l'abbesse 4U

Au lieu où le bel ours devait èlrc,

Elle vil Jksus dans sa gloire vermeille

Qui lui dit, en un sourire indéfini

— Comme on sourirait d'un mot d'enfant :

« Petite abbesse si frêle et si pâle.

Que ta petite âme soit bénie

Pour la pitié de ton cœur virginal;

Viens, mon père exauce ton vœu confiant :

C'était Moi, ton Dieu, ce pauvre animal. »

SAINT MARTINIEN

SAINT MARTINIEN

Ijlle était reine, alors, de Césarée Par la beauté dont Dieu l'avait parée Et par ce lâche amour qui fait de nous Des sots toujours et quelquefois des fous. Lui, las de tout ceci, de tout cela, Rendit son or au Pauvre, et s'en alla Afin que la misère de son cœur imprude Mourût pieusement de solitude.

IVIalgré qu'il nous peinât d'un vain remords

Sa volonté nous fut un réconfort,

Et, lâches, nous louions son mâle deuil

El sa fierté nous était quelque orgueil ;

SAINT MARTINIEN

Car celte honte amère de Taimer

A cause de son rire parfumé,

A cause de son haut regard et de ses mains

Et de ses ongles rougis de carmin

Et de la volupté de son dédain

Faisait si viles nos vaines jeunesses

Qu'il ne nous restait plus que la noblesse

Du beau Martinien à la voix douce

Qui l'avait dédaignée, au nom de tous.

Nous le louions, mais elle riait de nous : « La route est là, que ne l'y suivez-vous ? » Nous restions sans réponse à ses mépris, Heureux de l'écouter même à ce prix.

Puis elle dit : « Le beau courage, en vérité ! Le beau mépris qu'il fait de ma beauté ! N'étais-je telle qu'à me voir On s'agenouille devant mon pouvoir Aurait-il fui, le pauvre, ma beauté?

Son crand courage est une lâcheté. »

Nous restions cois, ne sachant que répondre Elle nous déliait de la confondre

SAIN T M A R T I N I E N 5o

Et dit, soudain — elle l'aimait, je crois : — « Si je voulais le suivre dans les bois Rien qu'au frou-frou de ma robe dans l'herbe Il frémirait d'amour, son cœur superbe, Et pour mon seul baiser dont il fait û Il foulerait du pied son Crucifix! »

La révolte nous prit de ces paroles :

« Zoé, lui dis-je, malgré tous les rôdes Que ta beauté maudite a pu jouer Et bien qu'il te plaise de bafouer Les larmes des épouses et des mères.

Il ne fut jamais, entre cieux et terres, De plus vil rêve que ce rêve-là ; Va, nous te défions! » —Elle s'en alla.

Ija nuit

(J'ai su ces choses bien après)

La nuit tombait des cieux et sourdait des cyprès ;

La pluie à lourdes gouttes par la sente

Semblait marcher dans l'ombre hallucinante;

Si bien qu'aux coups frappés, à la voix grêle

Qui l'appelle,

o6 SAINT MARTI ME N

Martinien, agenouillé dans Tombre

— Son cœur battant les secondes sans nombre —

Sentit la mort le frôler de son aile,

Eut peur et cria comme un matelot qui sombre :

« Ta voix, que me veut-elle '?

Satan qui vas rôdant dans les ténèbres. »

Et reprit à voix haute les psaumes l'unèbres.

« Je marche depuis l'aube, il pleut, j'ai froid;

Asile au nom du Dieu mort sur la croix ! »

Il voulut dire : « Passez votre chemin ! »

Mais, songeant aux mérites du Samaritain

Et qu'il est dit : Frappez et l'on vous ouvrira,

11 se signa du signe de la croix.

Et, calme, ouvrit la porte et fit du feu.

Pour que la vieille qui frappait au nom de Dieu

Séchât ses bardes et réchauffât ses membres las;

Puis, tourné vers la croix où saignait le Dieu Christ

Il se reprit à dire les sept psaumes tristes.

ajlle parlait — hâbleuse comme sont les vieilles

Tantôt à demi-voix, tantôt, selon la phrase,

De voix aiguë et rauque — ainsi qu'un vent qui jase.

SAINT MAHTINIEN 57

Chuchote, se tait, s'endort, et soudain s'éveille Et dit confusément des mots à votre oreille —

11 priait — « Dieu, épargne-moi dans ta fureur

Et ne me juge pas dans ta colère. »

Elle parlait - a II se faisait nuit avant l'heure.

J'ai perdu le chemin à la clairière... »

11 priait, et, toujours, jasait à son oreille

Le conte interminable de la vieille

Au point que, pris de lassitude, il entendait

— Sans vouloir l'écouter — des mots qu'elle disait.

Maintenant, c'était : « Gésarée... » et des mois vagues :

11 entendait le bruit voluptueux des vagues...

Elle disait : « La nuit... » et c'était, malgré lui,

Comme un clair de lune qui sur la Ville luit...

«... Les portes étaient closes... B — il pensait à la porte

Qu'il avait refermée bruyant, de sa main forte ;

Et sa honte était telle en son âme troublée

Que sa prière, éperdument, se fit tremblée

Et, couvrant ses oreilles de ses mains

11 se prit à chanter ce qu'il priait en vain.

Mais, s'il prenait haleine entre les longs versets, La Voix s'entendait fraîche et nette à mots pressés

o8 SAINT MARTINIEN

Et filtrait vers son cœur en gouttes irisées Comme un poison inéhriant qivElle eiU verse, Encor! comme jadis, aux soirs de Césarée...

x\lors, se retournant, il eut la vision Eblouissante et folle de sa damnation :

Zoé, debout dans l'ombre derrière elle profonde,

Ivoirine et rosée aux rayons du foyer

Apparut, sous sa chevelure déployée

— Telle la Cythérée

Rose d'aurore surgit de l'onde —

Muette et rayonnante et telle qu'il en pleura;

11 fait un pas, et retombe à deux genoux Abritant de son bras ses yeux trop lâches et fous, De l'autre il la chassait d'un geste de dégoût : Mais sa main étendue, un baiser l'effleura.

Alors, tourné vers elle, il lui dit lentement : « Selon la chair je L'aime, encore, épcrdument. Car toute chair est vile et Dieu le souffre ainsi , Mais je t'aime, Zoé, selon ton àme aussi,

SAINT MARTIN lEN 59

Et je te veux si pure et si chaste et si belle Que de tes blonds cheveux Dieu te fasse des ailes Et que ta douce voix s'épande harmonieuse Devant le trône d'or de la Vie bienheureuse... »

Il parle, lentement ; en un très calme geste Sa main droite, étendue à travers le feu clair, Urûle, cependant qu'à voix calme il l'admoneste De tout son vain souci du péché de la chair.

« Je t'aime, maintenant que mon corps crie merci.

Selon le seul amour de Celui que voici

Et qui pour tes péchés saigna tout son doux sang... >■

Prenant de sa main saine un crucifix sanglant,

Il dit : « Viens, d'un baiser purifier ta bouche,

Ces plaies font pure de honte la lèvre qui les touche.»

Zoé, tremblante — encore drapée du voile pourpre

Dont se devait farder la honte de son stupre —

Dans un baiser craintif dont le ciel s'émerveille

But sur les plaies de Dieu le Vin que nulle treille

Humaine ne mûrit pour l'ivresse mortelle.

Qui fait qu'en titubant on marche vers le ciel.

Le vin dont il fut dit, selon le Testament :

Prenez et buvez fous, car Ceci est mon Sana;.

6G SAINT MARTIMEN

Ijlle s'en fut mourir auprès de Bethléem

Où naquit Celui-là qu'aima la Madeleine ;

Martinien est mort et j'ai conté sa peine.

Jésus crucitié, vois la douleur humaine :

Est-ce pour les péchés du monde, aussi, qu'on s'aime

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