‹ La chevauchée d'Yeldis et autres poèmes,Chapitre 8 sur 9 · Il y CL longtemps que je voulais mourir · texte numérisé non relu

Il y CL longtemps que je voulais mourir

;r.cUre iTun suicidé (le douze ans. Les Joxu-nanx, duc. 1891.)

11 Vil. pour l'amour du Christ, ajipreiiilie duns la mort le dogme de la résurrection... »

Paul .\OAM.

u es un homme! » le disail-on, parfois, Et, radieux, c'était ton jeune orgueil ; Et mieux le vaut ne l'avoir pas été.

Kl de dormir — au large — en Ion cercueil; Mieux vaut mourir comme iu meurs, je crois, Mieux vaut se détourner de notre indignité.

Pourquoi hausser tes épaules maigries Pour porter l'architrave du halcon des vies ?

64 ■ ÉriTAPiiE

"Va mourir, tu vis trop de choses :

Vingt émeutes, joyeuses ou moroses, Font faillite en ton cœur et se renient; Si l'on guette ta chair, c'est qu'elle est rare (On ne naît plus, la mort sait devancer la vie), Si l'on guette ta jeune chair, fils du hasard, C'est pour la boucherie.

Au moins veux-tu choisir ta mort,

Et sache bien mourir, sans crainte niaise :

La lâcheté, c'est le travail sans pain.

Le suicide lent des mines et des fournaises ;

Ne tremble pas, sois fort

De ton dédain

Et fais grève à leur Vie, enfant sans pain...

1 A chair que tu rendis, fier et serein, Ainsi qu'on fait d'un sou brûlant la main — Connut pourtant des ivresses meilleures Qui firent de dix-huit fois cent années La survie haletante d'une heure Là-bas, une seule fois, sonnée :

La Troisième Heure où tout fut consommé.

Él'lTAl'UE 65

Du carillon pascal — dont, morne encore, L'écho vibrait vers toi d'une autre aurore — La musique était douce et solennelle Et rappelait l'Avril en témoignage De résurrection perpétuelle...

Je crois des choses que je t'aurais dites : 11 tombe comme un rayon sur qui médite, La nuit pensive s'illumine soudaine D'un éclair qui fait toute l'ombre vaine ; 11 chante une Parole dont l'écho Tremble affaibli au vers balbutié...

Sans doute inconscient, conscient peut-être, Tu t'es tué sans blasphémer ton être ; Je te crois sage, et scrute ton exemple, — Nulle sagesse ne peut être éludée — Un Enfant blond, jadis, émerveilla le Templ-, Sage entre les vieillards de la Judée.

Tu fus la Vie boulante au vent d'espoir Du Calvaire en Vendémiaire, ivre de croire,

66 ÉI'ITAI'IIE

Tu fus la Vie aux batailles sonores

Et lu t'es bravement tué, jadis, encore,

Aux Thermopyles de tous tes foyers

Et, quand tu mourais, rayonnant, pour la ratric.

Certes, ton cœur croyait,

Et, certes, en la mort même tu fus la Vie.

Car la Vie est belle et sainte,

La Vie est joie et douleur et mystère,

Et pour mourir, ainsi que toi, sans crainte.

Il faut aimer le rêve de la terre:

Ils en ont menti, ceux qui faisaient d'elle

Un peu de pain, un peu de vin mortels ;

Ils t'ont tué trois fois, ceux qui niaient

L'Amour et Dieu et ton humanité ;

Mais s'ils t'ont fait la Vie selon leur honte,

En repoussant leur vie offcrie, tu les domptes :

Certe, à l'égal des glaives et des torches,

Brandis aux seuils des palais, sous les porches,

Mieux, certes, que la haine d'Or semée

Qui lève en révoltes du sol opprimé.

Mieux que le blé crevant le sillon qu'on foule

Mieux que la foule lâche qu'on refoule,

ÈI'ITAI'UE 67

Mieux que la mer de? pleurs qui hurle el houle, Ta murl proteste d'uu frisson d'aurore Surgi du Golgotha qui saigne encore !

J 'ÉCOUTE, avide, comme l'autre Voix

Du divin Suicidé de la Croix,

Les simples mots de ton espoir suprême :

^ Il y a longtemps que je voulais mourir »,

Le regret de cette heure où tu naquis,

Le dégoût de la chair que tu vainquis,

Ton pâle regard vague vers la terre,

Où rien n'est conscient de son mystère,

Ton pâle regard détourné du monde

Où grouille en blasphémant la foule immonde

— Et s'en aller, ainsi, vers l'au-delà :

« 7/ y « longtemps que je voulais mourir... »

Il n'est pas de mots doux dans les poèmes Qui vaillent, pour ta tombe, ces mots-là ! 11 n'est pas, entre ceux qui te blasphèment, 0 Christ, Dieu de la douleur, Dieu suprême, Un seul qui ne Irissonne à ces mots-là.

»! E serai la reine de ton palais,

Je serai ta reine si je te plais ?

Mais le prince passa sans un regard.

Elle leva les yeux vers les jeunes blés :

— Je suis la fiancée du Hasard! —

Je serai l'épouse de ta maison,

Je ferai le pain de ta moisson ;

Mais le laboureur détourna son regard

11 songe au beau temps pour la fenaison

— Je suis la fiancée du Hasard ! —

Je serai la vierge de ton autel

Si le doux vouloir de la grâce est tel !

Et le Christ Jésus, sur la croix, hagard :

Sois reine de l'Epoux immortel.

Je suis ton fiancé, le Hasard.

HiTJe lui dis :

« Songes-tu, douce amour, que Ion rêve

Est scellé d'un baiser à peine?

Que toute chanson est brève ?

Que toute promesse est vaine ?

Songes-tu que tes lèvres sont douces

Pour un peu de temps seulement? »

Elle dit : « Ta voix me repousse

Et ton bras m'étreint, mon amant! »

Et je lui dis :

« Sais-tu qui je suis ? Qui je fus ?

Qui je serai, demain, à matines?

Si je suis orgueilleux ou confus

De ta rose pudeur enfantine ?

Sais-tu si je vaux ton trésor

Que je pille en un baiser de feu ? o

Elle dit : « n'es-tu pas, encore,

Mon père, et mon frère, et mon Dieu ? »

Et je lui dis :

ï Veux-lu donc mourir.

Que lu me parles d'une voix lointaine ?

11 n'est plus de parole à dire, ô ma Vie,

Plus de parole humaine !

Et toi? que m'es-tu, qui m'élreins

D'un rêve d'Eternité?... »

Elle dit : « Celle-là que tu crains :

La mort de tes vanités !

1 DUT ce qu'il saigne devin Des pressoirs de l'aurore Au gris flanc des amphores Le boirons-nous demain?

Et tout ce qu"il poudroie à l'occident,

D'or prodigué,

Quel geste fatigué

Doit l'amasser, ce soir, pour des luxes d'amant?

Printemps, tes beaux clairs milliers d'émeraude, Les foulerai-je, encor, vers l'autre été? Sur nos cieux en grisaille un hiver rôde Depuis l'Eternité ?

Urois : Vi

ie ou Mort, que limporlc, En l'éblouissement d'amour?

Prie en ton âme forte :

Que t'importe nuit ou jour ?

Car tu sauras des rêves vastes Si tu sais l'unique loi :

// n'est pas de nuit sous les astres El toute l'ombre est en toi.

Aime : Honte ou Gloire, qu'importe, A toi, dontvoici le tour?

Chante de ta voix qui porte Le message de tout amour?

Car tu diras le chant des fastes Si tu dis ton intime émoi :

// n'est pas de fatals désastres, Toute la défaite est en loi.

LA CllEVAlCllEE D YELDIS

ijEs tourelles qui La couvraient de leur ombre

Se fuselaient en orgue, sur le ciel,

Ces soirs de juin aux voix sans nombre;

Et, vraiment, toutes les musiques

Qui vibraient aux terrasses riches en miel.

Tout ce lent juin ensoleillé,

Etaient comme un seul long cantique

A maintes voix, émerveillé....

Yeldis accueillait, dès le seuil,

Parfois,

Et parfois, nous attendions, haletants,

Assis au porche ombré de deuil,

A l'écouter chanter comme un printemps :

8U LA CHEVAUCHEE d'yELDI;

Et le vieillard, son père ou son époux,

Tendait sa main de bon accueil

Vers tous ceux qu"Elle éclairait d"un sourire ;

Ce furent des jours de larmes et de rires.

Des soirs sereins :

Nous venions là comme des pèlerins...

Le pays était plantureux et riche en vins,

Gai du soleil qui dans la mer se mire

Et le port

Etait vivant matin et soir,

De la foule bigarrée ;

Toute heure de marée

Etait de bon espoir.

D'accueils, d'adieux :

Il entrait des navires de tous les horizons,

De Carthage, de Rome et d'Orient

Et du Nord et de l'Ouest mystérieux:

Il partait des vaisseaux vers tous les cieux

— Avec leurs voiles claires, comme en riant.

X HiLARQLE et moi, nous veillions au port: Et pour du vin, du blé ou pour de l'or.

LA CHEVAUCHÉE d'veldis; 81

Selon l'échange,

Nous prenions l'ambre ou les épices, Vidant nos celliers et nos granges Au gré des vents propices.

Ce vieillard vint pour échanger des ors étranges,

Quelque matin ;

Nous le connûmes de la sorte ;

Son regard souriait, lointain.

Gomme vers sa jeunesse longtemps morte,

Il marchait calme dans le tumulte des quais,

Boulants, au cri de la vigie au guet,

Vers les jetées;

Et comme il nous dit sa demeure

Hors de la ville, au coteau des chênaies,

Nous fûmes lui porter de plus jeunes monnaies,

Et nous vîmes Yeldis parmi ses fleurs ;

Philarque, en comptant les vieux ducats d'or,

Croyait la reconnaître aux effigies.

Et dut les recompter, et se tromper encore...

i\ OLs venions là comme des pèlerins Qui vont dévotement sans soif ni faim :

Philarque et moi et Luc et Martial

— L'un grave, l'autre hautain — Et Claude avec sa petite viole Qui (disait-il) console;

C'était des soirs d'heures douloureuses et douces, Parfois, Yeldis chantant, nous pleurions tous Et nous riions, après, de son clair rire ; Et d'autres soirs c'étaient d'autres paroles Meilleures, pires...

Ua printemps, le vieillard mourut

— Ainsi qu'on meurt au point du jour — Comme en rêve (dit-on) avec des mots d'amour Et bénissant sa vie dans la mort même;

Et quand dans le cortège Elle apparut,

De sa jeunesse rose toute fleurie

Et, malgré quelques larmes, toute d'aurore,

— Symbole de la joie humaine :

Souriante encore que désolée —

Ce fut comme les funérailles que nirnent. L'aube à l'ombre, et le jour à la nuit. Et la Vie à la Mort, El l'avril à l'hiver par la saulaie ensoleillée !

LA CHEVAUCHÉE DVELDIS 88

Pliilarque me dit, ce soir-là — seul, ce soir —

Philarque me dit : « Je l'aime » et je lui dis :

« Philarque, nous l'aimons tous» et, ce disant, souris;

Et lui, re£;ardait devant lui, sans voir...

Nous sOlmes qu"Elle partait ce soir...

Ije porche était bas avec sa grille

Close d'un triple fer forgé;

Les terrasses s'étageaient,

De fruits en fleurs, jusqu'aux charmilles,

Avec des treilles aux muscles tors

Du poids (il semblait) des grappes gorgées...

Martial prit lune d'elles, du dehors,

Brusque, et disant à demi-voix :

« Soyons ainsi pour Elle,

Cessons de défeuiiler ses marguerites

Et jurons d'accepter son choix,

Et sans querelles. »

— Le couchant riait rose jusqu'au zénith —

Nous le jurions par notre ànie immortelle.

Cependant

Yeldis, avec sa traîne de ténèbre triste

84 LA CIIEVALCIIÉE d'yELDIS

Vint, dans le chuchotis des graviers sous ses pas, Plus blanche avec ses longs yeux d'améthysle Et toute sa rose chevelure échafaudée.

Gantée de violet,..

— Je la vois, là,

Telle qu'en cette veille de Chaldée,

Qui sourit, par delà la grille, et — d'un sourire —

En un geste qui congédie : « Etes-vous Tous ?

C'est tard; qu'aviez-vous à me dire "? «

Nous restions là; mais elle, riant encore :

« Le voyage est lointain, dit-elle.

Du côté de l'aurore.

Et je vais seule, sans même un chevalier.

Sans même un écuyer qui tienne en selle. »

Elle riait, comme pour nous railler.

Sachant que chacun la suivrait.

Lieue après lieue, et pas à pas.

Par fausse route et route vraie.

Jusqu'au trépas.

Martial voulut parler, mais Luc. l'adroit, Avant qu"il n'eût parlé, dit : « Me voici ! »

— « Et moi ! » dit Claude ; et, tous, nous dîmes : * Moi

— Il l'ut ainsi.

LA CHEVAUCHÉE DVELDIS So

Le soleil montait clair quand nous partîmes, Les guis harnais sonnaient comme des rimes...

Jl HiLARouE était riche et noble de race antique

Venue au long des côtes de l'Afrique

Avec les astres de Chaldée et tous les arts

Vers l'Occident, selon l'exode des vivants ;

11 savait le secret de tous hasards,

Il avait lu les livres des savants,

11 parlait d'oasis où l'eau est dieu-donnée,

Il était dur de verbe aux mendiants :

Le désert nourrit-il l'imprévoyant ?

Leur disait-il en les chassant,

Puis, il riait, et donnait des monnaies ;

Il semblait vieux, parfois, de cent années.

Luc était rose et roux :

11 semblait un adolescent issant d'enfance,

Malgré qu'il fût l'aîné de nous ;

Son père était des villes de la Hanse,

Sa mère vénitienne ; il aimait boire,

86 LA CHEVALCIlÉi: DVEI.DIS

Il riait vif et vain, jaloux de plaire ;

Je l'ai vu triste et gai dans la même heure,

Prudent ou téméraire,

Selon le ciel, et ce qu'il croyait de la vie :

Tantôt un pauvre leurre.

Tantôt répouvantail que l'on défie.

Martial, son frère de mère, était de Rome ;

Il était dou.x au.v femmes et sans amour,

Il le disait ;

11 marchait seul parmi les autres hommes ;

Nous fûmes fiers lorsque nous le connûmes ;

Sa vie avait une ombre de tristesse.

De vieilles pensées grises comme la brume

Songeaient en lui, qui sait?

11 était maitre des âmes groupées

Selon le geste seul de sa pensée,

Pourtant il n'usait pas de son pouvoir :

Il chantait, comme on prie, très bas et seul,

Le soir.

Et tuait d'un affront ou de l'épée;

Sa haine était sereine et sans retour

Comme le fut son seul et bel amour.

J.A CHEVAUCHÉE d"vELI)IS 87

Claude était pâle, avec un sourire,

Gai d'une gaité étrange comme un songe.

De voix si douce dans le rire

Qu'elle démentait sa raillerie ;

Un gai mensonge

Voilait son âme d'effronterie

Faisant rêver de ses paroles ;

Il portait à l'épaule sa viole

Et jouait — se jouant — des airs

Si clairs

Avec leurs songes entonnés

Qui se mêlaient si bien aux rêves de nos cœurs,

Qu'au second refrain nous nous joignons tous,

A demi-voix, faisant le chœur ;

Il aimait Yeldis d'un amour étonné.

Et quand, Soleil, dans tes Rayons de lyre,

La cavalcade descendit

Avec des grelots et des rires,

Je jure qu'il n'est pas homme qui ne vendit

Son cœur, son àme et son espoir

Pour être des nôtres, ce soir...

88 J.A CHEVAUCHÉE d'yELDIS

Il y eut de belles chevauchées.

Des haltes lasses, gaies :

Eperons aux flancs et les brides lâchées,

Nos chevaux dès l'aube entraient dans le jour

Et, du jour dans la nuit, ils passaient au galop;

Il y eut des halles, lasses ou gaies.

Au pied d'un hêtre, au seuil d'un faubourg ;

Nous arrivions tard et nous partions tôt.

Un jour radieux,

Philarque et Luc quittèrent la route

Et s'en furent sans adieux

Vers le soleil occidental,

(]omme en déroute;

Yeldis sourit et fouetta son cheval ;

Martial et Claude se détournèrent, pâles ;

Et nous la suivions, trois, sans dire mot.

Ce soir vint orageux et sombre;

Au haut d'une colline, nous fîmes halte

Parmi des châtaigniers

Où nous marchions foulant des feuilles sans nombre ;

L'heure était grave et l'ombre m'ctreignait.

I,A CIIKVAUCHÉE d'yELDIS 89

Yeldis nous parla ;

Et, dans la nuit, sans souftle est sans étoiles,

Seule d'elle m voix vivait

— Ce nous sembla —

Et, malgré ses b^aux yeux, sa chevelure,

Sa svelte grâce que le jour dévoile

Et tout le charme aimé de sa parure,

Voix en la nuit, ainsi, elle semblait plus belle

(Ne ferme-t-on les yeux, oyant un air?

Pensant, ne fermc-l-on les yeux pour y voir clair 1)

Il pouvait croire rêver, qui l'oyait :

Elle nous dit de telles paroles, telles

Que chaque mot s'élargissait de songe et d'ailes.

Et qu'on n'osait tout croire, et qu'on croyait.

Le passé s'estompait au lointain d'hier,

Sans écho — comme un val de neige où dort l'hiver;

11 s'ouvrait comme un voile sur la vie ;

La ténèbre légère était plus claire

Que le soleil de juin en son raidi ;

C'était, aussi, comme un sourire ;

Les parfums étaient autres dans la nuit. Et ses paroles, belles à en mourir.

Je l'avais suivie, de là-bas, sans doute,

Par quelque amour futile et oublié.

Car, ce soir-là, mon âme laima toute

En un premier émoi balbutié ;

Ce n'était pas Téveil d"un lendemain :

.le ne me souvenais plus des chemins.

Des tournants et des heures de la route,

De rétape d"hier qui s'éloigne ;

Je Taimai comme la Vie et toute joie.

Me sentant naître d'elle comme un fils

Pour quelque jour sans fin dont l'aube poigne.

C'était comme une mort dont sourd l'éternité,

L'étreinte irrêvée de mon âme obscure.

Le soudain triomphe de certitude,

L'éclosion soudaine, inespérée

De la fleur chaste et pure

Et qui fait dire en soi : c'est bien...

Et nous sanglotions dans l'ombre, clyséens...

LA i.lll:: VAUCIIÉE DVELIUS 1)1

Le vent s'était levé, rythmant ses phrases, Et quand elle se tait, toute Tombre jase, Et petit à petit, de branche en branche, Toute la forêt chante comme un dimanche...

Uès ce soir-là, dès cette nuit Dont l'ombre phosphorescente luit Comme la nuit de nos paupières De diffuses clartés sourdes et claires, Dès cette heure-là je vécus d'Elle, Dès cette nuit toute d'étincelles, Effulgescente de mystère...

A l'aurore nous entrions (Jualre de front dans une ville, Au son levé de cent clairons.

Aux cris confus des foules viles ; Tout était autre, et nous et elle.

Et l'heure et l'aube surnaturelles ;

De grandes murailles empourprées en perspective Sur nous, penchaient, comme des rives, Tassant des tours lourdes et brutales

\)'2 LA CHEVAUCHÉE DYELDIS

Et, dans la rumeur de fleuve de la foule

Qui piétine et coule,

Le cliquetis des fers.

Le clair heurt des sabots ferrés de feux aux dalles.

Et, sur la place, le fleuve roule et houle

Comme une mer.

— Et toujours les clairons en volées triomphales

Et le cuivre et le fer —

Nos chevaux foulaient d'immondes patriarches Qu'un vœu prostrait sous notre marche ;

Puis sous la large porte basse

Des hommes d'armes en arroi

Tiraient l'épée et saluaient trois fois,

Cependant que tonnait au pont-levis,

Comme un défi.

L'essor de notre galop vers la plaine,

Et s'éteignait soudaine,

Par delà la muraille résurgie,

La rumeur de la foule humaine ;

Nous rentrions dans le printemps épanoui.

1 ELDis était royale, M

Et, me souvenant de l'effigie

Aux ors qu'avait comptés Philarquc,

Je la revoyais, telle et pâle ;

Et je me rappelais le port et la vigie

Le quai, de jour, de nuit, et chaque barque

Et le vieillard qui mourut sans blasphème ;

Elle souriait plus grave et plus lointaine.

iJA chevauchée reprit ;

Des plaines s'en allaient derrière nous

Avec le soleil et le jour, parfois avec la nuit ;

Des collines lointaines que l'aube dévoile

S'approchaient vers le soir lent, calme et doux,

Avec la lune au faîte, et les étoiles

Par les branchages roux ;

De grands noyers bordaient la route, parfois.

En passant dans leur ombre nous avions froid,

Et nous prenions le trot

Sans dire mot.

HiT Claude, un soir de halte, se disant las, Regarda Yeldis et voulut chanter très bas,

94 LA CIIEVAUCIIÉE J)'VEL1)1S

Il s'endormit — la tète contre sa robe - Et ne s'éveilla pas quand revint l'aube ; Nous l'ensevelimes, Martial et moi, Près d'une source qui riait comme lui; C'était au mois Où l'on taille les buis.

J-JA plaine s'ouvrait immense, désormais;

Le grand repos des choses accomplies

Vaguait à brise lente sur les blés

Avec le frémissement des panoplies,

Et chantait doucement avec les cloches,

La moisson proche ;

Je sentais que mon âme était comblée

Du calme de la plaine avant qu'on fauche .,

Martial, tout pâle (je le vois encore : Nous avions l'ait halte sous un sycomore. Près d'un ruisseau sans voix où je buvais — Genoux à terre et face à face Avec moi même et de si près que je buvais D'entre mes propres lèvres qui buvaient — El je me redressai pour l'écouter :

LA c iiKVAUCiiÉi; d'vki.ius Uo

S;i voix était ferme de sûie audace

Tremblante, un peu, comme s'il redoutait...)

Martial dit — comme on dit un poème — :

« Sur mon àme, je vous aime,

Et veux mourir, s'il vous plait que je meure

Mais dites-moi le but !.. »

Yeldis se retournant, sourit et but

La coupe d'eau qu'elle prit de sa main

Puis, d'un geste moqueur, montra la routo unique.

— Je les vois encor, là : sans longs mots vains,

L'un pâle et droit, et l'autre énigmatique —

Il marcha vers elle et lui prit la main,

Viril et franc,

Elle fléchit le front comme une enfant ;

Et, soudain, beau de toute sa jeunesse

Et de sa volonté et de son bel amour

Sans un détour,

Il la prit sans un cri et sans un geste

Et sans un mot,

Bondit debout dedans ses étriers

Et cabra son cheval vers un galop...

11 était beau de toute sa jeunesse,

Elle était rose de toutes ses promesses;

Sans doute, leurs destins étaient liés.

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