‹ La Chine et le Japon au temps présentChapitre 4 sur 6 · SI · texte numérisé non relu

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somme qu'on rencontre sur la route. On ne voit lien que des étalons, les juments étant retenues à la campagne pour les haras ou pour la production. On appelle les chevaux ici « ponies, » mais ils ne méritent nullement cette dénomination, étant tout aussi grands que les chevaux de selle ordinaires en Europe. Je dois faire observer encore, qu'en opposition à Tusag^des autres pays, au Japon on monte à cheval du côté droit.

On nous apporta pour notre diner, dans des jattes de bois laqué aux dessins dorés, du riz, du poisson cru et cuit, et du saki, puis du thé, et on me présenta un papier avec des hiéroglyphes qui devait être l'addition , car un de mes yacounins me montra les cinq doigts d'une main en prononçant 1^ mot « itzebous; » il était donc clair qu'il fallait cinq itzebous (fr. 12 50) que je m'empressai de payer. On reprit alors la note et on me la rapporta acquittée.

Vers smidi, nous arrivâmes dans le port de Yédo, qui est défendu par six immenses forts, situés dans la mer à deux milles du rivage. Mais plus encore que par ces forts, Yédo est protégé par

le peu de profondeur de Teau dans le port, où la plus petite embarcation ne peut s'approcher du rivage à marée basse. Enfin, vers une heure après midi, nous entrâmes dans la ville même, et nous mimes les chevaux au pas pour pouvoir mieux observer. Nous passâmes d'abord par im des quartiers du grand trafic, où le rezde-chaussée de chaque maison est occupé par une boutique entièrement ouverte sur la rue, et où Ton apercevait partout à travers la maison le petit jardin à fleurs, orné d'arbres-nains *.

n n'y a nulle part au Japon, ni maison sans jardin, ni jardin sans aquarium^ ou étang en miniature, bordé par de petits rochers artificiels et rempli de poissons rouges aux queues en forme d'éventail.

Les maisons à Yédo 3ont en bois, à deux étages et, comme partout au Japon, il y a, au lieu de fenêtres, des châssis à coulisse tendus de papier

1. A l'aide d'atlaches on estropie pour ainsi dire les arbres qni doivent servir de principal oenement au jardin, et on les rend nains ; on les appelle en anglais : dwarf trees.

blanc très-fin, mais fort durable , de sorte qu'il peut être longtemps exposé à la pluie sans se déchirer. De temps en temps on voit des maisons « en ptséi^ à Tépreuve du feu, et je crois, qu'en moyenne, on peut compter une maison en pisé sur vingt-cinq maisons en bois. Malheureusement la construction de maisons en pierre n'est pas possible au Japon à cause de la fréquence des tremblements de terre. Toutes les rues de Yédo sont macadamisées comme les boulevards de Paris, et les plus étroites d'elles n'ont pas moins de sept mètres de large; la largeur moyenne des rues des quartiers du commerce est de quatorze mètres, tandis que dans les quartiers des palais des Daïmios ou princes japonais, elles ont de vingt à quarante mètres de large.

Vers deux heures après-midi, nous arrivâmes à la légation des États-Unis, au grand temple de Dsen-fou-si, mot qui signifie : « félicité étemelle» » On y entre par une énorme porte de granit, d'où un chemin pavé de grands blocs de pierre ,conduit, à travers la vaste cour, au grand temple ; à gauche de ce dernier il y a un temple plus petit

ainsi qu'un vaste bâtiment habité par les quarante prêtres qui font le service de ces sanctuaires. 11 y avait du côté droit un bâtiment pareil jadis habité par les prêtres et qui servait dès 1860, à titre de location, à l'ambassade des États- Unis; mais cet édifice ayant été détruit, il y a quelque temps, par un incendie, il a été rebâti par le gouvernement japonais et la Légation s'y trouve à présent de nouveau installée. C'est ici que je jouis depuis trois jours de l'hospitalité du chargé d'affaires 1^. Portman , qui me prodigue ses bons soins et ses attentions. , La maison est à un étage et entourée d'une galerie, et tous les murs extérieurs et intérieurs consistent en châssis à coulisse tendus de papier blanc.

M. Portman me conduisit d'abord à l'entour des deux temples et des deux bâtiments contigus pour me faire voir ce qu'il appelle : « ses fortifications, » qui consistent en deux palissades de bambou et en nombreux postes de garde et de guérites, dans lesquels veillent pendant le jour plus de deux cents, et

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pendant la nuit plus de trois cents yacounins armés de sabres et d'arcs, de fusils et de poignards. Chaque soir le mot de passe ou le mot d'ordre est déterminé pour la durée de la nuit, et celui qui tenterait de passer sans pouvoir prononcer ce mot serait à l'instant taillé en pièces.

Il continuait de pleuvoir à verse, mais mon désir de voir Yédo était si grand que je ne pouvais y tenir, et après m'être rafrfidchi dans le bain je sortis de nouveau à cheval en compagnie de cinq autres officiers de police ; nous allâmes, comme précédemment, tous en ligne l'un après l'autre; deux d'entre eux d'un rang supérieur me précédaient, les autres formaient l'arrière-garde. Nous passâmes par plusieurs des nombreux quartiers de Daïmios, dont les palais se trouvent invariablement au milieu d'une vaste cour quadrangulaire, qui mesure de chaque côté de trois cents à six cents mètres, et qui est entourée d'un immense bâtiment en bois à deux étages, servant d'habitation aux trabans des I)4ïmios et à leurs familles; ces vastes bâti-

ments ne suffisent même pas à loger toute la suite de ces princes ; aussi trouve-t-on toujours encore dans la cour une masse d'autres habitations.

Les Daïmios sont obligés par la loi d'habiter leurs palais de Yédo pendant six mois de l'année et d'y laisser leurs familles en otage pendant leur absence. Ils.partent de Yédo et y reviennent avec une nombreuse suite, dont l'importance est en proportion de leurs possessioQs et dépasse che2 les plus riches le nombre de quinze mille hommes armés. Quelques-uns de ces palais de Daïmios sont couverts de pisé, les autres sont simplement en bois et blanchis au lait de chaux, mais tous sont entourés de fosjés plus ou moins larges et quelques-uns sont en, outre environnés de hautes murailles. Il y a au Japon plus de quatre cents Daïmios, qui ont tous un ou plusieurs palais à Yédo, et on compte que ces palais occupent un tiers de la ville. Il y en a vingt parmi eux dont, d'après les listes officielles publiées à Yédo, les revenus annuels excèdent :

263,700 kokous de riz ou à fr. 17 30 c. par kokou, fr. 4,562,010 c; et parmi ces vingt il en est quatre dont les revenus annuels excèdent six cent mille kokous de riz ou fr. 10,380,000, à savoir :

Le Daïmio Kanga-Maida Kaga-no-Kami qui a par an 1,202,700 kokous de riz ou à raison de francs 17 30 c. par kokou, francs 20,806,710.

Le Daïmio Satsouma-Matsdaïra Satsouma-no- Kami, 760,800 kokous à francs 17 30 c, francs 13,161,840.

Le Daïmio Oari-Tokungavav Ovari-Dono, 629,500 id. à id., fr. 10,890,350.

Le Daïmio Moutsen ou Xendaï-Matsdaïra Moutsen-no-Kami ou Xandaï 626,000 id. à id., fr. 10,829,800.

Sir Alcock fait observer avec raison que le Taïcoun est tenu en échec et contrôlé par le respect traditionnel pour les anciens usages et les anciennes lois, mais beaucoup plus encore par les Daïmios ou princes féodaux, qui professent une subordination nominale, mais soutiennent

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lin antagonisme réel; ils possèdent presque toutes les terres du pays, sur lesquelles ils régnent d'une manière absolue,' bien qu'ils soient ostensiblement les sujets des deux monarques et soumis aux lois de l'État, mais ils s'opposent à l'autorité du Taïcounet du Micado ^^ et la limitent à mesure qu'ils en trouvent l'occasion ou que leurs intérêts et leurs passions le leur dictent. C'est une féodalité sans chevalerie, c'est une oligarchie vénitienne de nobles. Le seigneur est ici tout , la classe ouvrière n'est rien, et néanmoins nous voyons ici paix, contentement général, abondance, le plus grand ordre, et un pays cultivé avec plus de perfection qu'aucun autre pays du monde.

Nous allâmes d'abord à Atango-Yama, où nous donnâmes les chevaux à nos six bettos qui nous avaient suivi. C'est une haute colline, sur laquelle on monte par un bel escalier de granit. Il y a

i Le Micado est l'empereur spirituel héréditaire et réside à Osaca, tandis que !e Taïcoun est Tempereur temporel héréditaire et réside à Yéilo; — ces deux monarques gouvernent le pays d'après une constitution féodale.

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sur cette colline de beaux jardins de thé. On jouit de là d'une vue magnifique sur Yédo dont on voit cependant à peine le tiers, parce que la ville n'a pas moins de douze mille anglais en toute direction. Le panorama était des plus variés. A peu de distance devant moi je distinguai la résidence du Taïcoun, laquelle est située sur un terrain élevé et entourée d'immenses fossés et de hautes murailles. Cet enclos, qui a plus de huit kilomètres de circonférence, est considéré comme sacré, et l'entrée en est interdite aux simples mortels. Pourtant je tiens de la bouche de mon aimable hôte, le chargé d'affaires M. Portman, qui a assisté à l'audience que le Taïcoun a accordée^ en 1862, aux ambassadeurs étrangers, que dans l'intérieur de cet enclos il faut encore franchir deux grands fossés et deux hautes murailles avant de parvenir au palais du Taïcoun; ce palais est en bois, n'a qu'un étage, et sa construction porte un- caractère de simplicité sévère. Les portes et les colonnes en bois qui, supportent le plafond, sont ornées de belles sculptures; mais il n'y a pas une seule fenêtre vitrée, et

comme partout ailleurs au Japon, les murs ou parois consistent en châssis à coulisse tendus de papier; les chambres sont parfaitement dépourvues de meubles, et le plancher couvert de belles nattes de bambou bordées de soie, sert à Sa Majesté japonaise à la fois de chaise et de table, de canapé et de bois de Ht.

A droite de la résidence, je vis, également sur un terrain élevé, le cimetière qui contient les mausolées des Taïcouns; il a quatre kilomètres de circonférence, est planté d'arbres gigantesques et également entouré d'un grand fossé, mais tout ce que je pus y découvrir en fait d'édifices, c'est la tour en forme fantastique d'un des trente-huit temples qui s'y trouvent. Malgré tous mes efforts je n'ai pas réussi à obtenir la permission de visiter ce cimetière, qui n'est cependant pas aussi inaccessible que l'enclos des palais impériaux.

Plus à droite de ce cimetière, j'aperçus, en hgne directe à perte de vue, des palais de Daïniios, ou plutôt des palais avec leurs dépendances, car ces palais, quoique vastes, sont tellement

bas qu'on a de la peine à les distinguer des Jiombreuses dépendances qui les entourent; dans chaque enclos d'édiGces de Daïmio se voit un jardin et un parc planté d'arbres conifères et autres.

En me tournant encore plus à droite je vis le grand quartier de commerce, que je venais de parcourir, et qui s'étend jusqu'au port. La monotonie des maisons bourgeoises aux toits de tuiles bleuâtres est variée par la belle verdure de leurs jardins, par les tours de garde en bois semblables aux clochers en Europe, et par les nombreux temples aux sommets sémi- circulaires.

Plus adroite encore, je remarque le vaste port avec ses six forts et ses nombreuses jonques. Sept grands pyroscaphes japonais étaient mouillés sur la rade ; ces bâtiments, qui ont coûté au gouvernement plus de quinze millions de francs, sont négligés et semblent destinés à pourrir sans aucune utilité pour TÉtat.

Nous descendîmes ensuite d'Atango-Yama, remontâmes sur nos chevaux et fimes le tour de la résidence impériale.

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Comme je crois ne devoir rien omettre de ce qui est en contraste complet avec ce qu'on voit dans le reste du monde, je dois dire : que la queue des chats au Japon a à peine un pouce de long, et que les chiens , à Faboiement et à la poursuite desquels mes montures à St-Pétersbourg'et à Constantinople, au Caire et à Calcutta, à Delhi et à Péking, montraient toujours la plus violente opposition, sont au Japon tellement flegmatiques qu'on ne les entend point aboyer, et qu^ils restent tranquillement couchés au milieu des rues, même quand ils nous voient venir, de sorte que nous devons toujours faire un détour pour ne pas les écraser.

Nous retcrurnâmes à la légation vers sept heures du soir, et après le diner, M. Portman fit encore une fois avec moi la ronde des fortifications, qui doivent nous protéger contre les assassins pendant la nuit; tous les postes étaient bien munis de « yacounins » et illuminés de nombreuses lanternes de papier aux hiéroglyphes rouges et noirs. Ces lanternes ne coûtent qu'ime bagatelle, et elles sont beaucoup

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plus durables que nos lanternes européennes; on peut les plier ensemble quand on n en a pas besoin. Le naot de passe pour cette nuit-là était a dare » (qui vivel) pour la question, et « kaat-zé » pour la réponse.

Le 26 juin je partis de grand matin, avec l'escorte habituelle de cinq oiSciers de police à cheval, pour visiter les maisons des autres légations. Pour la première fols depuis un mois le ciel s'était éclaircl et un soleil tropical resplendissait dans tout son éclat.

Nous allâmes d'abord à la légation de France, qui se trouve dans la m^son des prêtres du temple de Saï'Kai'Dsi^ et n'a qu'une petite cour entourée de deux palissades de bambou, La maison de la légation se trouve à gauche du templC; au bord d'un précipice ; elle est assez vaste, mais inhabitée et négligée, puisque l'ambassadeur de France, qui redoute les assassins de Yédo, ne veut plus y résider et habite constamment Yokohama.

C'est devant la porte de cette légation, au

temple de 9aï-Raï-Dsi, que fut assassiné en 1862, M. Heusken, interprète à l'ambassade des États-Unis,

Nous nous rendîmes de là à la légation des Pays-Bas, au Temple de Chiogi; on y parvient en passant par un beau jardin, planté de camélias doubles et de palmiers; à l'extrémité du jardin, est un escalier de granit, de 20 mètres de haut, conduisant au temple, derrière lequel se trouve, au pied d^une colline, la maison de la légation, qui n'est protégée que par deux palissades de bambou, dû côté du temple, et par tirie seule palissade du côté de là colline, de sorte qu'il serait presque impossible de la défendre en cas d'attaque. Le chargé d'affaires hollandais a donc sagemeilt agi en l'abandonnant et en se retirant toui à fait de Yédo.

Nous reprimes nos montures et allâmes à la maison de l'ambassade anglaise, au temple de Toden-si, laquelle mérite une description plus détaillée, à cause des scènes sanglantes dont elle a été le théâtre. On entre par une grande porte

de granit dans la vaste cour, qui a environ cinq cents mètres de long sur soixante-six de large, et est plantée de grands pins. Un large chemin dallé de blocs de granit conduit de la pc»rte en ligne droite, par un magnifique « propylacum » à deux étages, au grand temple de ïoden-si, à gauche duquel est un vaste bâtiment à un étage qui sert d'habitation aux nombreux « Bonzes* »; à droite est la maison de l'ambassade anglaise, également à un étage et contenant de vingt à vingt-cinq chambres et plusieurs corridors ; tant les parois des cloisons que les murs extérieurs consistent en châssis à coulisse tendus de papier, de sorte qu'il est presque impossible d'y trouver son chemin, la nuit, à moins qu'on ne connaisse parfaitement la localité. Ce n'est qu'à cette circonstance qu'a dû soîi salut le ministre plénipotentiaire anglais, sir Alcock, lors de l'attentat qui fut dirigé contre sa vie, en juillet 1862, et dans lequel dix personnes furent tuées et quinze grièvement blessées. On voit encore en plusieurs en-

<. Bonze est la qualification du prêtre japonais.

droits sur le papier des cloisons de grandes taches de sang humain qui datent de cette catastrophe. De l'autre côté de la maison est un vaste parc d'arbres gigantesques, dont elle est séparée par un étang, qu'on traversait sur un pont de bois étroit. Des assassins s'introduisirent aussi de nuit, en 1863, de ce côté, en donnant le mot de passe , tuèrent deux caporaux anglais, mais s'enfuirent à l'arrivée d'une force supérieure^ sans avoir pu atteindre leur but qui était d'assassiner le chargé d'affaires anglais, par intérim, colonel O'Neale. A présent le pont sur l'étang est détruit et la maison de la légation est entourée par de doubles et triples palissades de bambou et par de nombreuses maisonnettes pour les postes de garde. Mais, néanmoins, les Anglais ont peur du sol, physiquement et méthaphoriquement volcanique de Yédo, et ont depuis longtemps transféré leur légation à Yokohama, et leur maison de Yédo est inhabitée et négligée. Près du temple est suspendue une grande cloche, qu'on sonne à l'aide d'une poutre de dix

pouces d'épaisseur, laquelle est suspendue ho-

rizontalement par quatre chaines. On sonne dans ee pays toutes les cloches de cette même manière; les petites clochettes elles-mêmes n'ont pas de battant, et on les sonne atee un mar-^ teau*

Je retournai de là avec mon escorte à la Légation américaine et, après ie déjeuner, je me mis de nouveau en route avec cinq autres yacounins pour visiter le célèbre temple d'Asaha-Quannon.

Le fleuve 0-Kava, qui est trôs-lâtgfî à son embouchure, mats àtittement sans împortaiifee, divise Yédo en deux parties inégale^, dent Tuile est appelée Hondjo et l'autte Tédo, pto'pi'emeiit dit. Yédo est subdivisé en trois partiel, à sav(J^^ : Midsi (la Ville), Sird (les palaisi du Taïfecrun) et Soto-Siro (les enviroils de ces palais). Le temple d'Asaksa-Quaniioti, est pt-esque à Textrémîté de Midsi;

Nous parcourûmes au grand trot les quartiers monotones et uniformes des résidences

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desDatiftios, côtoyâmes sur upe bonne distance, le cimetière des Empereurs et ralentîmes la vitesse des chevaux en traversant les quartiers de commerce afin que je pusse les observer plus à mon aise.

Nulle part, je ne vis ni boucherie^ ni laiterie, ni boutique de beurre, ni magasin de meubles, puisque les Japonais ne ^langent pas de viande^ ne connaissent ni lait^ni beurre, et ignorent complètement ce que c'est que les meubles. Je vis, par contre, un nombre immense de boutiques éontenant des objets de bois laqué , comme par exemple des plateaux, des vases resplendissants comme des glaces et embellis de magnifiques dessins dorés; je vis des boutiques de poFcelaines qui pourraient avar^tageusement rivaliser avec la fabriquede Sèvres, tant pour la finesse de la fabrication que pour la beauté des dessina, de^ tasses de porcelaine minces comme une coquille d'œuf, et néaumoins très-solides, d'autres entourées d'un treillis très-fort de bambou ou de canne, mais d'une finesse tellej qu*il est impossible de rqponnaitre, sans î»icro^cope , si o'^sfl;

canne ou porcelaine. Mais nous autres Européens nous ne saurions nous servir de ces porcelaines que pour orner nos chambres, parce que ces tasses sont trop petites pour nous, et qu'en outre, elles n'ont ni soucoupes ni apses ; nous ignorons aussi l'emploi des autres porcelaines, de forme fantastique, qui complètent le petit catalogue des ustensiles du ménage japonais. Je descendis de cheval, donnai la monture à un des a hettos^ » et allai sur une distance de plusieurs milles à pied, pour pouvoir mieux examiner leà mille curiosités que les boutiques renfermaient. Je vis beaucoup de magasins d'objets d'art en bronze et en acier, de vases incrustés de grand prix, et, pour donner une idée de la valeur de ces derniers, je peux dire qu'on me demanda 4,300 itzebous (fr. 10,750) d'un vase qui n'était pas encore de toute première qualité ; je vis beaucoup de boutiques contenant des colliers de boules incrustées, d'autres avec des objets d'art en ivoire, des arcs et des sabres. Ces sabres japonais sont très-célèbres dans tout l'Orient, et on m'assure de toutes parts qu'ils ont une solidité et un tran-

chant tels, qu'on peut couper avec eux d'un coup une tringle de fer de l'épaisseur d'un doigt; on les vend ici à raison de 80 itzebous (fr. 200) les deux sabres, — un grand et un petit. J'offris iOO itzebous pour un seul sabre, pourvu que l'arnaurier voulût couper avec la lame un clou en ma présence avant que je payasse; mais comme il se refusa à soumettre l'arme à cette épreuve, je ne l'achetai pas, et je crois qu'on m'avait exagéré la qualité de ces sabres, parce que le clou que je voulais faire couper n'avait pas même la sixième partie d'un pouce de diamètre. Les arcs sont encore fort en usage au Japon, et j'en vois ici, dans les boutiques, de deux à trois mètres de long ; on les vend à raison de 58 itzebous (fr. 145) la pièce, avec le carquois de bois laqué rempli de flèches. Je remarquai grand nombre de boutiques où on vend de véritables chefs-d'œuvre en fait de sculptures sur bois ; les Japonais excellent surtout dans leurs imitations d'oiseaux, mais ils sont inhabiles en sculpture sur pierre, et à peine voit-on de temps en temps des boutiques contenant des petits objets insi-

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gnifîants sculptés en pierre tendre ; on semble ne pas connaître du tout le marbre au Japon.

Mes yeux furent frappés par le grand nombredes magasins de soieries japonaises, dans chacun desquels il y a plus de cent employés, hommes et femmes, et qui pourraient rivaliser en grandeur et en richesse avec les plus vastesl ma*gasins de Paris ; mais leur arrangement intérieur est un peu différent de ce qu'on voit dans les autre» pays. Ils sont ordinairement aux coins des rues et entourés de « verandahs » ou de galeries ouvertes; les murs du rez-de-chaussée, qui donnent sur la rue^ consistent en châssis tendus de papier ou en portes à coulisses ; et, comme dans toutes les boutiques du Japon, ôfl enlève ceô châssis ou portes le matin pour les replacer le soir, de sorte que 6es magasins sont toujours ouverts sur tonte leur longueur et leur largeur; Le plancher est élevé d'un pied âu-dessus de la rue, et couvert de nattes fines de bambou bordées de soie. Ces nattes conservent pendant de longues années un air d'extrême propreté, parce qu'on n'y va que pieds nus. Les bottes et les souliers sont inconnus

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ici, personne n'a d'autres chaussures que des sandales de bois, de paille ou de bambou^ qu'on n'omet jamais de déchausser et de laisser devant le plancher natté ; ce dernier est parsemé de tas de dix ou vingt pièces d'étoffé^ et à côté de cha* que tas^ deux employés sont assis sur leurs ta^ lons^ et les acheteurs qui viennent se mettent auprès d'eux, dans la même attitude^ pour examiner l'étoffe et pour marchander. S'ils ont besoin d'autres étoffes, on ne les retire pas d'une armoire ou d'un tiroir, mais on va les chercher au magasin de réserve au deuxième étage^ où les mar<ihandises se trouvent dans de petites boites de papier, placées les. unes sur les autres. Je pas* sai devant un grand nombre de boutiques de sandales, de parapluies et de lanternes de papier, et plusieurs librairies où l'on yend des livres d'instruction, et les livres saints de Gonfucius et de Mencius, à si bon marché, qu'ils sont à la portée du plus pauvre ; je vis aussi un nombre immense de boutiques de jouets d'enfants que les Japonais fabriquent à si bas prix et avec une telle perfection, et souvent avec un mécanisme si ingénieux

qu'ils laissent loin derrière eux les fabricants de Nuremberg et de Paris ; on y achète, par exemple, pour quelques sous, des cages avec des oiseaux artificiels, lesquels se tournent sans cesse au moyen d'un mécanisme que le moindre vent met en mouvement, et pour trois sous on obtient une tortue automate. Le joujou dans la fabrication duquel les japonais excellent particulièrement, c'est la toupiCy dont il y a ici plus de cent variétés différentes, et Tune toujours plus curieuse que l'autre. Je m'arrêtai aussi à beaucoup de boutiques où étaient étalées des peintures et des tableaux pour lesquels les Japonais semblent avoir une grande passion, mais les représentations des hommes, dans leur vie de tous les jours, y sont très-souvent trop fidèles pour être suffisamment délicates et fines. Naturellement, où les mœurs et les liabitudes de la nation offrent partout à l'œil dans les maisons et dans les rues des formes nues ou quasi-nues, sans qu'on ait la moindre idée qu'un tel manque de vêtements puisse être une indélicatesse, là le peintre des coutumes et des mœurs du peuple

dessine nécessairement ce qu'il voit continuellement^ et il le fait dans des attitudes qui ne correspondent guère aux notions européennes.

La vue d'un étranger fait événement dans la capitale du Japon, et l'on criedt de toutes parts : « todsin I todsin I » (étranger) avec l'accent d'une vive curiosité quand je passais par les rues. Ces exclamations'étaientparticulièrementvives quand je me trouvais devant des bains publics, et des scènes semblables à celle de Yokohama se répétaient chaque fois que j'avais le malheur de passer à pied devant un de ces bains.

Nous traversâmes aussi le fameux pont appelé Nipon-Bassi (pont du Japon) d'où on mesure toutes les distances dans le pays. Enfin nous arrivâmes au grand Propylaeum du TeiJaple d'Asaksa-Quannon,d'où une longue et belle avenue conduit à la porte intérieure du Temple, Cette avenue est bordée des deux côtés d'un immense nombre de boutiques qui forment un vaste bazar, où on vend principaleinent des jouets d'enfants, des idoles, des ornements dé femmes et surtout des épingles à cheveux dorées, à tètes

de verre, creuses et remplies d'un liquide coloré et de paillettes d'or. Cette avenue était encombrée de femmes, d'enfants, de fainéants, d'acheteurs et de vendeurs. Nous nous airètâmes dans un cimetière, à côté du temple, laissant nos ehevaux à nos ce bettos » ; en montant au temple nous vîmes récurie des deux chevaux blancs sacrés qui sont au service exclusif du Dieu Quan-Non; — les prêtres prétendent qu'il les monte chaque nuit en parcourant sur eux des espaces immenses. Gomme partout ailleurs au Japon, ces chevaux sont placés dans l'écurie de telle sorte que leurs têtes se trouvent là où, selon les habitudes en Europe, devraient se trouver leurs queues ; récurie est ornée de nombreux tableaux contenant des « ex vofos » en caractères chinois. A côté de cette écurie s'en trouve une autre contenant un grand cheval de bois laqué ; devant ces deux écuries séjourne un vendeur de fèves cuites, et les dévots en achètent pour les donner en offrande tant aux deux coursiers viv«mts qu'au cheval de bois.

Sur le temple est un grand nid de cigognes,

dont on voyait les deux propriétaires avec leur nombreuse progéniture ; ce nid est un ornement pour l'édifice.

J'entrai dans le temple avec mes cinq officiers de police et je restai plus d'une heure pour en examiner les détails ; une foule de plus de cent personnes des deux sexes et de tous les âges se pressait continuellement autour de moi en criant : « Todsin I Todsin I » et mon escorte eut la plus grande peine à les empêcher de me toucher et de m'arracher le morceau de corail que je porte à la chaîne de ma montre, et qui était partout au Japon et particulièrement ici au temple, l'objet d'une vive curiosité.

Le temple a de vastes dimensions. Au miUeu du grand sanctuaire sur une a chouboutra^ » espèce d'estrade ou de piédestal, est le grand autel en bois laqué noir sur lequel se trouve un dais doré en forme de maison. De chaque côté de ce dais, on voit une idole dorée de soixante-six centimètres de haut et, de front des fleurs de lotus de bronze doré d'un mètre de haut; il y a à droite et à gauche deux autres dais, dont cha-

eim contient une vingtaine de statuettes dorées de divinités féminines. Un prêtre en longue robe pourpre officiait devant Tautel, brûlait de l'encens, sonnait une clocbe en la battant avec un marteau et récitait des prières en joignant les mains à plat sans entrelacer les doigts, taudis qu'une vingtaine d'autres « bonzes » chantaient des hymnes en langue sanscrite. A droite et à gauche du grand sanctuaire, est placé un sanctuaire de moindre dimension, orné d'un grand nombre d'idoles dorées ; dans celui de gauche on voit, à côté des divinités, les portraits d'un grand nombre de courtisanes, natives de Yédo, qui se sont distinguées par leurs grâces et leurs charmes; quelques-uns de ces portraits sont peints sur soie, les autres sur papier, — tous sont encadrés.

Rien ne saurait mieux donner une idée des mœurs du peuple japonais que la présence de ces portraits dans le sanctuaire du plus grand et du plus célèbre temple du pays.

Dans tous les autres pays, on plaint les courtisanes et on les tolère, mais on regarde leur état

comme déshonorant et infâme, et jusqu'à présent j'ai eu beaucoup de peine à concevoir, que les Japonais puissent envisager leur condition comme honorable ; mais les voir aller jusqu'à rendre des honneurs divins à ce qui, par toutes les autres nations du monde, est considéré comme déshonneur et infamie — cela me parut un paradoxe si inouï, si inconcevable, si énorme, que je restai longtemps comme stupéfait devant les images divinisées de la prostitution, sans pouvoir revenir de mon ébahissement.

Au milieu du temple, il y a sous un dais ouvert la statue en bois de Budha et devant elle ime caisse fermée par une grille. Chacun jette quelques pièces de « Kash » dans cette caisse, touche et retouche la face de l'idole et se frotte ensuite sa propre figure avec la même main.

Par ce frottement continuel une grande partie de la figure de l'idole a déjà disparu. Il y a des caisses semblables, mais beaucoup plus grandes, devant les trois sanctuaires et chacun y jette quelque chose avant de prier. Tant les murs que les grandes colonnes qui supportent le plafond

sont couverts de statuettes et d'images de diyinités, et à toutes celles qu'on peut atteindre! avec la main on a attaché des offrandes, tandis que sur les autres^ qui sont suspendues trop haut^ on a lancé au moyen d'un soufflet ses vœux écrits sur de petits morceaux de papier en forme de boulettes humectées. Ces boulettes se collent sur les idoles sur lesquelles elles sont lancées et y restent fort longtemps ; il y en a beaucoup sur les portraits des courtisanes, ce qui me prouve usqu'à l'évidence que celles-ci sont divinisées.

Vingt lanternes de papier d'une grandeur énorme se trouvent suspendues dans le temple et parmi elles j'en ai compté plusieurs de sept mètres de long et de trois mètres trente centimètres de large. Tout ce que j'ai vu jusqu'à présent de la religion japonaise me donne la conviction que cette religion ne pénètre pas profondément dans la vie du peuple, et que les classes supérieures de la société japonaise sont plus on moins sceptiques. Leurs cérémonies religieuses et leurs temples sont amalgamés d'une manière étrange avec leurs divertissements publics.

Dans la vaste cour du temple d'Asaksa-Quannon, il y a des exhibitions de figures semblables à celles de madame Tussaud en Bakerstreet à Londres, des Jardins de Thé, des bazars, dix galeries pour s'exercer au tir à Varc, des théâtres, des exhibitions de jongleurs de toupies, etc.

Je ne crois pas qu'un tel mélange puisse s'accorder avec de sérieuses convictions religieuses.

Je visitai dans la cour du temple tous ces divertissements et j'admirai particulièrement Tart de lancer les toupies. Le jongleur lança des toupies haut dans l'air, les rattrapa sur la pointe de sa pipe, puis, tout en parlant avec elles comme si elles étaient des hommes, — il leur indiqua la route qu'elles devaient suivre : à l'une il commanda de se tourner sur la pointe de son sabre et d'aller et de retourner sur le tranchant; à une autre toupie il ordonna de faire l'ascension d'une corde tendue sous un angle de vingt degrés et puis de descendre; une troisième fut lancée en l'air, il la rattrapa sur un doigt et lui commanda de monter le long de son bras, de faire ensuite le tour de son dos et de retourner par l'autre

bras; et les toupies obéissaient toujours comme des êtres vivants, et pourtant je puis jurer qu'elles étaient sans mécanisme intérieur. La force et l'adresse du jongleur étaient telles, qu'une toupie, à laquelle il ne donna apparemment qu'une faible impulsion avec deux doigts, tourna pendant dix minutes.

Si jamais cette page tombe sous les yeux du fameux américain M. Barnum, je lui conseille d'abandonner l'exhibition des nains et de la vieille négresse sourde, muette et paralysée qu'il prétend être la nourrice du grand Washington et de se hâter de venir au Japon afin d'engager un jongleur de toupies pour donner des représentatations en Europe et en Amérique; c'est un art' merveilleux qui ne pourrait pas manquer d'exciter la juste admiration de tout le monde civilisé et de lui rapporter des millions par an. Il est vrai qu'il est sévèrement défendu aux Japonais d'émigrer, mais il n'y a rien d'impossible pour M. Barnum.

Je visitai ensuite le grand théâtre, appelé en japonais : « Taïsibaya, » malgré mes cinq

yacôunins qui voulaient m'en empêcher à toute force. C'est un vaste édifice en bois à deux étages, qui peut contenir six à huit mille personnes. Ce théâtre est bien différent des théâtres cliinois, puis qu'il y a ici une scène de vingt-trois mètres de large, et en outre un rideau, des coulisses et des décorations comme en Europe, mais de qualité inférieure. Au lieu de belles peintures on voit, au milieu du rideau, des inscriptions japonaises en caractères chinois d'un mètre et demi de long, et, à l'entour, des hiéroglyphes de moindres dimensions, entrecoupées de fleurs. Dans tout le théâtre il n'y a ni chaise, ni banc, ni table, et tant le parterre que les galeries en bas et en haut sont tapissés de nattes de bamboil de deux mètres de long et deux mètres de large, sur lesquelles les spectateurs s'asseoient sur leurs talons.

On donna d'abord une pièce dramatique et ensuite des pièces burlesques, qui furent jouées si admirablement bien, qu'on pouvait tout comprendre sans connaître la langue japonaise. Ici, eomme en Chine, il n'y a ni régisseur ni souffleur,

car les comédiens n'ont absolument besoin ni de l'un ni de l'autre. Au lever du rideau on vit trois cooliSy ou portefaix^ assis sur leurs talons dans la rue et jouant aux dés, un offîcier de police survint et les arrêta parcequ'il est sévèrement défendu au Japon de jouer dans les rues. Mais les trois délinquants prodiguèrent tant de mots flatteurs à Toffîcier qu'il se laissa enfin séduire et prit part au jeu. D'abord la fortune lui était favorable et il gagna, mais, excité par le gain, il commença à jouer gros jeu et perdit non-seulement ce qu'il avait gagné, mais aussi tous les itzebous et tempos qu'il avait sur lui. Puis, voulant à tout prix regagner ce qu'il avait perdu, il mit en jeu son éventail^ sa blouse^ sa casquette laquée^ son pantalon, ses sandales^ sa chemise^ et enfin même .son sabre; mais le malheur voulut qu'il perdît tout et qu'il restât tout nu sur le pavé. Les trois ouvriers se partagèrent sa garde-robe et prirent la fuite. Alors arriva le gouverneur de la ville, qui resta stupéfait de voir son officier tout nu sur la voie publique. Celui-ci se prosterna devant lui ef se remettant

ensuite à genoux et tenant le front profondement incliné, il lui raconta que des larrons venaient de Tattaquer et de le dévaliser, et il le pria de lui pardonner la perte de son sabre * 1 II mit tant de persistance et versa tant de larmes que le gouverneur en fut touché et lui accorda plein pardon.

Au même instant arriva une jeune femme qui avait été l'amante de l'officier, mais celui-ci l'avait abandonnée et dépouillée de tous les ornements qu'elle avait reçus de son précédent maître, et il •n avait fait cadeau à sa nouvelle maîtresse. Elle se plaignit de ses torts au gouverneur et ajouta que l'officier lui avait dit des mensonges, qu'il n'avait été ni attaqué ni volé, mais qu'il avait été victime de sa propre imprudence au jeu. Le gouverneur en courroux dit alors à l'officier qu'il mourrait sur l'heure même d'une mort ignominieuse, par la pendaison, s'il ne faisait à l'instant le hara-kiru (la coupe du ventre). La

1. La perte d'un sabre est considérée comme un déshonneur qui entraine la peine capitale. Les lois sont sommaires et draconiennes au Japon.

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jeune femme s'empressa alors d'aller chercher un sabre, et l'officier, après avoir humblement remercié le gouverneur pour la grâce qu'il venait de lui accorder de mourir d'une mort honorable^ adressa une courte prière aux dieux, eijipoigna des deux mains le sabre et sembla exécuter le hara-kiru^ en tombant par terre dans une mare de sang; il implora en mourant le pardon de son ancienne amante, et en poussant un grand soupir il parut expirer ; puis le rideau tomba.

L'opération du hara-kiru était si naturelle que tous les spectateurs semblaient en être dupes, et on vit des larmes dans tous les yeux. On appela l'officier avec frénésie, et quand il reparut sain et sauf, il fut accueilli par de vives acclamations de joie. Je ne puis pourtant pas m'expliquer comment on a fait pour obtenir la mare de sang, car l'acteur n'avait pas même une ceinture dans laquelle le liquide aurait pu être caché.

On représenta ensuite plusieurs vaudevilles, mais on aurait pu trouver que le rideau tombait

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toujours trop tard, si les spectateurs japonais étaient susceptibles d'être offensés par des spectacles obscènes.

Le théâtre était comble, et il y ayait autant de femmes que d'hommes ; du reste tout le monde semblait se divertir excessivement.

Vraiment, je ne puis pas concevoir comment des sentiments de pureté et de sainteté peuvent exister dans la vie d'un peuple, où non-seulement les deux sexes fréquentent les mêmes bains publics ; mais auFsi où les femmes de tous les âges se divertissent au plus haut degré comme spectatrices de tableaux obscènes.

Nous ne quittâmes le théâtre qu'à six heures du soir, et comme M. Portman m'attendait à dîner à sept heures , nous allâmes presque toujours au galop; mon avant-garde dispersait la foule qui encombrait les rues, par des cris continuels : «Haï! haï! abonaï! » (Attention, prenez, garde) ; nous arrivâmes ainsi à sept heures et et demi à la légation au temple de^ Dsen fou-si.

Le mot.d'ordie était pour cette nuit, à la ques-

tion : « dare » (qui vive) Taï *. Je suis ici à Tédo tout à fait comme prisonnier, et quoique la cour et les alentours de la maison de la légation soient soigneusement gardés par des centaities de « yacounins » armés, plusieurs officiers de police me suivent chaque fois que je vais au bain ou à récurie, bien que l'un ou l'autre se trouve dans cette même cour; en vain protesté-je contre ces ennuyeux excès de soins qu'on prend pour ma sauvegarde, en vain je me perds en conjectures pour en deviner la cause ; j'en suis d'autant plus surpris que je sais parfaitement que les Yacounins ne me prodiguent point leur ennuyeuse» surveillance par intérêt, car la plus grande offense qu'on pourrait leur faire, ce serait de leur offrir de l'argent, et ils se feraient plutôt le Bara-kiru, que d'accepter une gratification. Mais si cet excès de zèle, dont je suis

1. Le mot Taï signifie : grand. Phoon signifie en japonais et on chinois : t vent » et Taï-phon : le grand vent ou l'ouragan ; ainsi l'étymologie du mot anglais Typhoon (ouragan) n*est point du mot grec : TU(pt(av, mais des dtux mots chinois Taï et Phoon.

l'objet, me fatigue pendant le peu de jours que je passe à Yédo , combien est alors à plaindre mon illustre bote le chargé d'affaires, M. Portman, qui est tout autant surveillé que moi et ne peut jamais sortir dans la rue sans avoir une avant-garde de deux et une arrière-garde de trois officiers de police 1

Hier, 27 juin, je partis de grand matin avec cinq yacounins poiu» visiter la célèbre pépinière de Dangozaca^ le parc, les fameux jardins de thé d'0rf-5i, et retourner de là par le temple d'Asaksa'Quannon^ que je désirais yoir encore une fois ; c'était une tournée de trente-cinq milles anglais, et il fallait se dépêcher pour avoir le temps de voir tout et de prendre des notes.

Nous parcourûmes d'abord au galop un grand nombre de rues et de places publiques, bordées de palais de Daïmios, et puis la belle avenue qui longe le vaste fossé des palais du Taïcoun; ce fossé est toujours couvert d'une masse innombrable de volailles sauvages, tels que oies, canards, etc., qui se sentent ici tellement en sécurité que rien ne semble pouvoir les effaroucher.

parce qiie, sons peine de mort, personne n'ose les tuer, ou seulement les molester.

Nous rencontrâmes en route plusieurs processions de Daïmios ou de membres de familles de Daïmios, portés dans des norimons noirs laqués, précédés et suivis par un grand nombre de satellites à pied et à cbeval, armés de deux sabres, et tous avec des chapeaux de bambou laqués et dorés, et avec des tuniques de couleur bleu-clair, sur le dos desquelles était indiqué en grands caractères chinois le nom et le rang du maître; des pantalons étroits de couleur foncée, des bas bleus et des sandales complétaient leur habillejnent ; ils faisaient belle figure et constituaient un train imposant; ces processions étaient toujours suivies par dix ou douze coolis portant sur des perches de bambou des bagages enveloppés de papier noir huilé.

De l'extrémité nord du Siro ^, d'où on jouit d'une vue superbe sur Yédo, notre route descendait dans la partie basse de Midsi 2, dont elle

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