Midsi est la yille
parcourait le quartier le plus commerçant, et les rues étaient tellement encombrées de monde que les cris de mon avant- garde: « Haïl haï! abonni I y> n'aidaient plus à rien, et nous étions forcés de ralentir le pas de nos montures pour ne pas causer quelque malheur.
Nous passâmes ensuite de nouveau au trot par des quartiers occupés par des palais de Daïmios, parmi lesquels on distingue à sa vaste étendue le palais du prince Ranga-Maida-Raga-no-Rami, qui est l'homme le plus riche du Japon, et nous entrâmes ensuite dans les grands quartiers des maisons de campagne, qui sont toutes pourvues d'un beau jardin dont une grande partie est toujours occupée par des pépinières d'arbres-naïns *, et de plantes rares.
Nous arrivâmes, après une marche de deux heures et demie, à Darigozaca, fameuse pépinière située sur la pente d'une colline avec un grand
1. Dwarf'irees, ou en allemand Zwergbaume; je ne sais pas traduire autrement que par arbres-nains, toutefois je crois qu'il y a pour ce mot une meilleure expressioa dans dans la langue technique de rhorticulture.
escalier de granit et maintes imitations de rochers. On y voit une masse énorme ^''arbresnains de toute espèce, élevés avec art -dans de grands pots à fleurs et rendus nains par des attaches de bambou^ et entre autres des pins qui n'ont qu'un mètre et demi de haut^ et dont les branches parfaitement horizontales forment des parapluies de six mètres et demi de diamètre. On y remarque en outre un grand nombre d'arbres, auxquels Fart du jardinier a su donner la forme d'animaux^ comme par exemple, de tigres, de chameaux, d'éléphants, etc. Mais ce que je vis de plus merveilleux, c'était un pin en forme de grenouille, à douze tiges, qui se joignaient à neuf ou dix pouces au-dessus du sol dans une seule tige, et un oranger qui n'avait que soixante centimètres de haut, mais à la tige duquel on avait su donner une épaisseur de cinq pouces en coupant toujours les branches.
La partie de Yédo qu'on voit de la colline de Dangozaca a l'apparence de deux vastes villes au milieu d'une fbrêt.
Nous continuâmes notre route à travers de
beaux jardins et de beaux pares jusqu'à Od-si, charmant village, célèbre par ses jardins de thé^ situés sur le bord d'une rivière, qui y forme une magnifique cataracte. De l'autre côté de ce fleuve s'élève une colline d'environ trente-trois mètres de haut avec un magnifique parc de bambous et d'arbres gigantesques. J'y montai avec mes infatigables yacounins par un escalier de granit, et je trouvai au milieu du parc le célèbre temple Gongen-sama-notera^ qui a été érigé par Hiéas, le fondateur de la dynastie des Taïçoons actuels. Ce sanctuaire est orné de peintures encadrées d'oiseaux et de portraits de courtisanes qui se sont distinguées par leurs charmes ; il y a en outre de belles sculptures sur bois représentant des oiseaux et des arbres, des vases de bronze, des objets de bois laqué et quatre lanternes de bronze de deux mètres de haut en forme de tours fantastiques et d'un travail admirable. Devant la porte on voit un grand tambour de bronze et un Propylaeum contenant deux idoles rouges de grandeur colossale. De belles avenues entrecoupent ce magnifique parc. Eu descendant,
j'entrai dans une pépinière d" arbres-nains, et je trouvai une maisonnette de quelques pieds de haut, qai sert de sanctuaire ou de petit temple, mais ne contient que deux mauvaises peintures représentant deux chiens qui veillent à un feu. Ce jardin semble être situé à une extrémité de la vaste ville, puisqu'on ne découvre de là, dans la plaine, que des rizières.
J'allai avec mes cinq Argus à un des nombreux et magnifiques jardins de Thé, qui bordent la rivière; j'y avais commandé le déjeuner en montant au temple. Ces jardins de Thé^, sont des maisons en bois à deux étages, qui resplendissent de propreté ; les planchers polis ou laqués sont couverts de belles nattes de bambou bordées de soie et, comme partout ailleurs, ces maisons sont parfaitement dépourvues de meubles; le service est fait par un nombreux personnel de jeunes filles de douze à dix-sept ans, d'une beauté éclatante, habillées coquettement de lon-
1. Je rappelle que Jardin de Thé est une expression japonaise qui signifie amplement : Maison de Thé,
gues robes, serrées par de grandes ceintures, de telle sorte que la partie inférieure de la robe permet à peine à la propriétaire de marcher, et montre une tendance anti-crinoline des plus prononcées. Elles ne sont chaussées que âe sandales de î)ois, qu'elles laissent toujours devant le plancher natté des chambres, et leurs coiffures sont de véritables chefs-d'œuvre de l'art du perruquier. Aussitôt qu'un convive entre et s'assied sur ses talons, une des jeunes sirènes lui apporte, en faisant une profonde révérence, une pipe et une petite caisse de bois laqué contenant deux vases de bronze, dans Fun desquels il y a du tabac et dans l'autre des cendres avec des charbons brûlants, tandis qu'une autre sirène lui présente, également avec une profonde inclination de corps, sur un plateau de bois laqué, à dessins dorés représentant le volcan Fusiyama ou des Gigognes, une petite coupe remplie de thé vert, sans sucre ni lait. Ces maisons sont environnées de jardins à fleurs, qui bordent le fleuve et sont ornés de beaux pavillons ouverts et d'arbres nains. Pour nous séparer des autres
convives, on nous conduisit dans un de ces pavillons, d'où Ton voyait, à peu de distance , la cataracte.
Une des jeunes demoiselles me servit dans des jattes rouges de bois laqué, revêtues d'abondantes dorures, du riz, du poisson cru et du poisson cuit, à une sauce très-appétissante, des homards^ des herbes de mer, des rejetons de bambou (qui ressemblent aux asperges), des œufs durs ; puis dans un vase d'étain, en forme de trompette, du Saki froid, et une petite coupe de porcelaine au lieu d'un petit verre. Comme je ne pouvais pas parvenir à m'asseoir à la japonaise, sur mes taions, je me mis en position horizontale auprès de mon déjeuner. Une autre jeune femme servit à mes cinq yacounins du riz, du poisson cru et cuit, des conserves, et. Tune après l'autre, au moins six théières avec du saki chaud, que ces gens préfèrent au saki froid. On m'apporta ensuite le compte, qui montait à six itzebons (15 francs).
Après le déjeuner nous partîmes dans l'ordre habituel pom: le temple d'Asaksa-Quannon. La
route était presque constamment bordée de maisons de campagne, de pépinières et de jardins de légumes. Les seuls objets intéressants que je vis en route, sont une forge et une école japonaises. J'entrai dans Tune et l'autre, pour les examiner de plus près.
La salle de l'école était^dans toute sa longueur^ ouverte sur la rue, et il n'y avait naturellement, ni bancs ni tables; une soixantaine de petits garçons de quatre à six ans étaient assis sur leurs talons, sur le plancher tapissé de nattes, et chacun tenait à la main un rouleau de papier, sur lequel il imitait les mots, ou les sons japonais, que le maître écrivait en caractères chinois, à la craie blanche, sur une planche noire placée obliquement.
Celui-ci me fit les honneurs de l'école, mais, en raison de la difficulté de nous comprendre mutuellement, notre conversation ne fut ni longue ni intéressante ; pourtant je compris, qu'à cause de la nature compliquée des diflFérentes écritures japonaises, on enseigne d'abord à la
jeunesse à écrire le japonais avec des caractères chinois.
Ce qui frappa mon attention dans la forge, c'est un soufflet double , de construction aussi ingénieuse que simple ; il consistait en une caisse fermée, placée longitudinalement, d'un mètre seize centimètres de long, sur trente-neuf centimètres de large et quarante-deux centimètres de haut. Pour l'entrée de Tair il y a deux soupapes, dont l'une se trouve dans la planche de devant et l'autre dans celle de derrière. Dans le fond de la caisse est un trou, qui communique à l'aide d'un tube souterrain, avec le feu, lequel se trouve dans un large trou de huit centimètres de profondeur, à fleur de terre, au milieu de la forge. Devant la caisse est assis un garçon qui ne fait que tirer à soi ou repousser du pied la poignée du tampon de l'espèce de pompe qui se trouve dans la caisse et, soit qu'il la tire à lui, soit qu'il la repousse, le vent sort toujours avec grande véhémence, par le canal souterrain, et anime le feu.
Je restai quelques heures dans le temple d'^l-
saksa-Quannon et dans les places de divertissement qui r.entourent, et retournai ensuite à la Légation des États-Unis, au temple de Dsenfou-sL Le mot de passe était hier soir à la question : dare (qui vive!). Musmé (femme).
Je fus éveillé ce matin, à quatre heures et demie, par le son de la cloche, qui convoquait — comme toujours, à cette heure — les bons prêtres de notre temple, à chanter la messe du matin. Je me hâtai de m'hahilier pour voir la cérémonie.
A peine sorti de ma chambre, je fus accosté par trois yacounins qui me suivirent au temple. Le service était le même qu'au temple d'Asaksa- Quannon ; le prêtre en longue robe pourpre officiait devant l'autel, sur lequel était allumée une masse de cierges; vingt autres prêtres étaient assis sur leurs talons et chantaient des hymnes en langue sanscrite. Tous les prêtres du Japon se rasent la tête et sont voués au célibat. La religion primitive du pays est celle de Siniou^ qui est encore observée. On importa en outre, de
Chine, il y a treize ou quinze cents ans, les doc-
trines de Confucius, et enfin, au vu® siècle de notre ère, la religion de Budta; cette dernière est à présent la religion dominante.
Je partis ce matin à sept heures et demie avec une escorte de six officiers de police à cheval, dont un me quitta plus tard; six bettos nolis suivirent — comme toujours — au pas de course^
Nous allâmes directement au temî)le de Scan" gava Hatsiman, en passant par la partie de la ville que je n'avais pas encore visitée.
Nous passâmes presque toujours dans le voisinage du port, par des rues bordées de palais de Daïmios; nous parcourûmes ensuite plusieurs grands quartiers commerciaux et traversâmes le long pont appelé Yetaî-Bassi, lequel est jeté sur le fleuve 0-Rava, tout près de son embouchure. En une heure trois-quarts, nous arrivâmes au temple de Scangava-Hatsiman, qui est un des plus beaux de Yédo. Nous entrâmes par une grande porte de gfanit, d'où un ctemin dallé de grands blocs de pierre mène directement au
temple, à travers la vaste cour, en passant par différents propylaca.
Le temple est en bois et se trouve sur une espèce de chouboutray ou piédestal en pierre. Devant Tédifice, il y a, à droite et à gauche, un lion et une magnifique lanterne de granit à fenêtres de papier ; ces lanternes ont deux mètres et demi de haut et sont placées sur des piédestaux de deux mètres d'élévation; à quelques pas plus loin on voit deux lanternes de bronze, ornées de dragons et d'inscriptions, de deux mètres soixante-sept centinaètres de haut, sur des piédestaux de granit de soixante centimètres d'élévation. A droite est une cloche sans battant de deux mètres de haut, qu'on sonne à l'aide d'une poutre horizontale. Le temple est orné de belles sculptures en bois, et les murs et le plafond sont embellis de peintures représentant des cigognes. Le sanctuaire consiste en deux pièces, dans chacune desquelles il y a des autels, des jattes de bois laquées, une masse d'idoles, des lions de bronze, des vases d'argent, des fleurs de lotus dorées, etc., etc. Je fus suivi dans ce temple par
une foule immense aux cris de : todsin! todsin! Derrière le temple, sur la cime d'un arbre sec, se trouve un nid de cigognes.
Je me rendis de là avec mon escorte au temple de Sakee-Benten^ à côté duquel se trouve, sur un piédestal d'un mètre de haut, un daïbouts^ ou idole masculine, de bronze, posée assise sur ses talons et mesurant deux mètres vingt-deux centimètres de haut.
A quelques pas de ce temple et siu* le rivage même de la mer, on voit un jardin de thé ; nous y prîmes l'infusion favorite du pays dans un pavillon d'où on jouit d'une vue superbe sur le port et sur les jardins voisins remplis de pins, dont Tart du jardinier a conduit toutes les branches hozizontalement. Il y a dans ce jardin de thé un télescope de fabrication japonaise, mais on voit encore mieux avec les yeux non armés que par cet instrument. Je retournai à la légation par le second pont appelé Liogokou- Bassi.
Après le déjeuner, je visitai le parc du temple d'Ahabané, qui a servi de cimetière japonais, et
qui est remarquable parce qu'il contient le tombeau de Henry Heusken, interprète à l'ambassade des États-Unis d'Amérique, qui fut assassiné ici le 19 janvier 1860; c'est le seul chrétien mort ou enterré à Yédo. Il est sans doute aussi le seul étranger qui soit jamais parvenu à lire et à écrire correctement le japonais, et c'est la connaissance parfaite de cette langue qui a été la cause de sa mort, parce que les Japonais avaient peur qu'il ne vit trop bien et qu'il ne révélât les secrets de leur système gouvernemental. Ce cimetière est considéré par le peuple comme profané depuis que Henry Heusken y est enterré, et il est à présent abandonné.
La société japonaise est divisée en six classes ou castes distinctes, dont les trois premières sont séparées l'une de l'autre et des trois dernières presque aussi rigoureusement que le sont les castes des Hindous dans les Indes. La première classe est celle des samourvis (nobles], qui ont de grands privilèges et portent denx sabres. La deuxième classe est celle des bosans (hommes de lettres), à laquelle appartiennent les prêtres et
les médecins, qui ont égalenient le droit de porter (Jeux sabres, Dans Ja troisième classe on range les pêcheurs, les artisans, les marins, les marchands et \es agriculteur3. Personne de cette classe ue peut parler à quelqu'un de la première classe sans se mettre devant lui à genoux. Lgi quatrième classe est celle des hettas (hommes qui versent le sang), et on y range les bourreaux, les écorcheurs et ^es tanneurs, qui sont tous considérés comme impurs et doivent demeurer hors des villes; ils sont gouvernés par un dan-saïman (roi), qui réside à Yédo et paye un tribut considérable au Taïcoun. L,a cincjuième classe est celle des kotsedjikis (mendjants), qui sont subdivisés en quatre catégories dont chacune a un chef à Yé^o. Une de ces catégories ne contient que d'anciens nobles dégradés qui, honteux de l'état de misère auquel ils sont réduits, cachent complètement leur figure sous un immense chapes^u de bambou, en forme de tuyau, de soixante-six à soixante-dix centimètres de long qui repose sur leurs épaules. L'incognito de ces malheureux est protégé par l'État, et il
est défendu sous peine de mort de lever leur masque. La sixième Ciasse est celle des kristens (chrétiens). Ce sont les descendants des Japonais qui ont embrassé le christianisme vers le milieu du XVII® siècle, et qui furent massacrés en 1684; on épargna alors la vie de leurs enfants qui furent élevés dans la religion de Budha, mais quoique celle-ci ait été la foi de leurs descendants jusqu'à présent, et bien qu'ils n'aient pas la moindre idée du christianisme, ils sont profondément méprisés, considérés comme impurs et forcés d'Uabiter un quartier isolé de Yédo.
Comme il n'y s^ pas d'état civil au Japon et comme le gouvernement ue fait pas de cens^ il est difficile d'indiquer, même approximativemeut, le chiffi'e de la population de Yédo, lequel est diversement estimé de deux millions et demi à trois millions d'habitants.
Le chargé d'affaires, M, Portmau, qui a visité le pays eu qualité de secrétaire (\\x commodore Perry, en 1854, et qui résidp depuis 1859 constamment à Yédo, croit que le uombre des habitants de cette capitale ne suipassti pas
deux millions et demi, et qu'il se divise ainsi : Fonctionnaires, domestiques et soldats appartenant à fa maison de l'empereur. . 225,000
Daïmios et leurs satellites 600,000
Hettas, mendiants et kristens. . . 50,000
Clergé et médecins 225,000
Marchands, artisans, pêcheurs,
agriculteurs, marins. 1,100,000
Pèlerins et voyageurs. 200,000
Courtisanes 100,000
2,500,000 Toute cette population est purement japonaise et les seuls étrangers qui se trouvent à présent à Yédo sont les chargés d'affaires, M. Portman et moi. Mais, même à la population des trois ports de mer ouverts au commerce étranger, les autres nations n'ont fourni qu'un très-faible contingent, et le nombre des étrangers est :
A Yokohama, environ. . 200 ANangasaki, — . . 100 AHakodadé, — . . 15
Ainsi, en tout au Japon. 315
Ils habitent à Yokoliama un quartier séparé, sur le rivage de la mer; leurs maisons sont à deux étages, à fenêtres vitrées et entourées de verandahs en bas et de galeries en haut; elles sont invariablement bâties au milieu de beaux jardins plantés de fleurs et d'arbres. Parmi ces jardins se distingue celui de mon jeune ami M. W. Grauert, par sa riche collection de palmiers, de camélias et d'arbres conifères. L'ameublement de sa maison prouve aussi à l'évidence à la fois le bon goût et le talent du maître et l'ingéniosité de son charpentier japonais, qui a fabriqué tous les meubles d'après les dessins de M. Grauert et sans avoir jamais vu un meuble in natura^ puisqu'il n'y en a pas au Japon.
Je prévois qu*a mon retoù/ à Saîntt^étersbourg, mes amis me demanderont comment j*ai trouvé la civilisation au Japon, et je devrai nécessairement leur répondre par la question : « Qu'est-ce que vous entendez par ce mot civilisation? « Si l'on entend par ce inot une civilisatioii matérielle^ alors je dirai que les Japonais sont très-civiîisés, car dans les arts industriels ils sont parvenus au plus haut degré de perfection qui pourrait être atteint sans l'aide de machines à vapeur; — en outre, rëducation est ici plus générale même
que chez les nations les plus civilisées de l'Europe, et tandis que tous les autres peuples de l'Asie, et même les Chinois, tiennent leurs femmes dans une ignorance complète, il n'y a au Japon ni homme ni femme qui ne sache au moins lire et écrire la langue du pays en caractères japonais et chinois. Mais si on entend par le mot civilisation : propager et conserver ce qu'il y a de vital dans la religion, — dans la religion comme les chrétiens la comprennent, — pour stimuler les plus hautes aspirations du cœur et les plus nobles conceptions de l'intellect, pour détruire la superstition ef inculquer la tolérance, si on appelle cela civilisation, alors certainement la nation japonaise n'est rien moins que civilisée, parce que, outre les puissantes raisons, énoncées dans les précédentes pages, qui doivent nécessairement s'opposer chez les Japonais à l'éclosion des nobles sentiments faits pour susciter la pratique des plus sublimes vertus qu'on voudrait considérer comme la haute expression de la civiUsation, il y a encore d'autres causes qui devront forcément maintenir dans un état infime
les aspirations morales de ce peuple. C'est d'abord la tendance répressive du régime féodal qui limite et supprime l'exercice des libres énergies, puis le malheureux système d'espionnage secret et avoué, sur lequel est basé tout le gouvernement du Taïcoun, dont la délation est l'arme la plus puissante. Jamais un employé du gouvernement ne va seul, il est toujours accompagné d'im ometzky^ — (traduction littérale : œil qui voit, ou espion), — qui surveille toutes ses actions, et en fait un rapport au gouvernement. Depuis que je suis ici, un des gouverneurs du ministère est venu chaque soir pour affaire chez M. Portman, et chaque fois il était accompagné d'un ometzky pour le surveiller. Ce système d'espionnage, semblable à un réseau ou filet artificiellement tissé, est étendu sur chaque famille des deux premières classes, il sème la méfiance dans le peuple et rend la vérité aussi impossible que l'honnêteté. Aussi il est tout naturel que le mensonge soit devenu chz les Japonais plus qu'une mauvaise habitude, parce qu'il est une
institution et un des ressorts qui impriment le
mouvement régulier à tout le mécanisme de leur système gouvernemental et de leur adinîhisiration.
Le Taïcouh est animé des meilleures iiitentions à l'égard des relations étrangères, et voudrait leur donner toute l'étendue et toute l'activité dont elles sont susceptibles, parce qu'il voit bien que tant les intérêts de l'agriculture que ceux de l'État ne pourraient qu'en profiter énormément. Mais malheureusement il est contrôlé par les Daïmios ou princes féodaux, qui sont les véritables dominateurs du pays et qui ne consultent que leurs propres intérêts. Ces princes ont assez d'esprit pour voir que l'extension des relations commerciales devrait nécessairement metfré les étrangers de jour en jour plus en rapport et en contact avec les Japonais, dont le progrès intellectuel et moral ne pourrait pas manquer de produire des changements fondamentaux, dont le premier serait là destruction de leur jalouse et restrictive domination féodale. Voilà la cause unique de lôur constante hostilité contre rétablissement des relations étrangères et contre leur
développement. Ce sont ces Daimiosanssi qui excitent continuellement le peuple contre les étrangers, et rendent d'ici longtemps l'ouverture du port de Yédo impossi})le, parce (Jue le gouvernement japonais serait impuissant à défendre les étrangers qui voudraient s'y établir, et leur vie ne pourrait être protégée que par une grande armée étrangère, qui placerait son camp à côté de leurs maisons. et ferait parcourir la ville, jour et nuit, par de fortes patrouilles.
Même une imposante flotte étrangère, stationnée dans le port de Yédo, ne saurait empêcher les nouyeaijx colons étrangers d'être tous massacrés, parce que, à cause du peu de profondeur de l'eau, les grands navirfes ne peuvent ancrer qu'à une distance de quatre à cinq milles du rivage, et que la plus petite embarcation ne peut parvenir jusqu'à la ville à marée basse.
Mais aucune des grandes puissances admises par les traités ne se souciera jamais d'envoyer une armée au Japon pour protéger son trafic à Yédo, car en définitive les frais seraient loin d'être couverts par les bénéfices.
yGopgle
Le commerce du Japon avec la Russie et la Prusse est nul; avec la France, la Hollande et les États-Unis il se réduit à peu de chose. En effet, le tiers au moins de tout le commerce étranger du Japon se fait avec l'Angleterre, mais néanmoins il n'atteint cas même à un cinquantième de tout le commerce extérieur de la Grande-Bretagne ; il est donc certain qne celle-ci ne voudrait pas tenir une armée de 30,000 hommes à Yédo, même au risque de perdre ses relations avec le Japon. Je crois qu'on fait déjà à présent pour la préservation du commerce avec le Japon plus de frais que les bénéfices n'en comportent, puisqu'il y a dans le port de Yokohama :
7 navires de guerre anglais ; 2 — — français;
1 — — hollandais;
puis un régiment de troupes de terre de 800 anglais et 120 soldats français, en outre, un navire de guerre anglais à Nangasaki.
Tant par suite de la baisse énorme des prix des
soies, des thés et des cotons en Europe, qu'à cause des nouvelles et toujours nouvelles entraves opposées de la part du gouvernement japonais^ — et produites par la haine des Daïmios, — le commerce est depuis un an tellement languissant à Yokohama, qu,*il y a peu de négociants qui fassent leurs frais; et à peine en pourrait-on citer trois qui réalisent des bénéfices. Parmi ces derniers est mon jeune ami M. Grauert, fils du célèbre docteur Grauert, à Lingen en Hanovre, qui, — grâce à son merveilleux tact en affaires commerciales, continue de faire d'excellentes opérations et accumule rapidement une grande fortune.
Pour donner seulement une idée des nombreuses entraves que le gouvernement du Taïcoun, à l'instigation des Daïmios, fait peser sur le commerce extérieur, je puis citer ceci : en vertu des traités conclus avec les puissances étrangères, toutes les monnaies étrangères d'or et d'argent doivent avoir cours au Japon et doivent être librement échangées contre les monnaies japonaises, poids contre poith ou selon leur valeur intrin"
sèque en cas de différence dans la finesse du mêlai. . Mais loin de tenir compte de cette sage et juste stipulation^ le gouvernement japonais n'admet aucune monnaie étrangère excepté les piastres mexicaines^ et même celles-ci ne sont échangées qu'à Yokohama, à Nangasaki et à Hakodadé au misérable prix de 2 Itzebous 2 Tempos à 2 Itzebous 5 Tempos, tandis que leur valeur réelle est de 3 Itzebous plus 1 Tempo et 76/100. Ainsi — à part les autres énormes frais et droits que le gouvernement invente pour entraver le commerce étranger — il prend sur l'échange de la seule monnaie étrangère qu'il admette un béné^ fice net de 34 1/2 à 46 0/0 au préjudice du commerce étranger et il commet cet énorme abus en parfaite contravention aux stipulations claires et précises des traités. Pour prouver enfin que le gouvernement ne peut pas chercher à justifier cette criante iniquité en plaidant son ignorance quant à la valeur réelle des piastres mexicaines, il me suffira d'affirmer que, pour aggraver le mal, qu'il fait au commerce étranger, et probablement dans des iuteulions pires que celn, il
permet à tous les diplomates étrangers dans le pays, à tous les attachés aux ambassades et aux consula.ts, ainsi qu'aux équipages de tous les navires de guerre dans le port, depuis l'amiral jusqu'au simple soldat, d'échanger une certaine somme pm^ mois à la douane au taux de 3 Itzebous par piastre. Par exemple un ambassadeur peut échanger à ce prix 2000, un consul général 1500 et un vice-consul 1000 piastres par mois et cette différence donne à ces dignitaires un énorme bénéfice au détriment du commerce.
Les négociants de Yokohama et de Nangasaki ont beaucoup protesté contre ces indignes procédés, mais sans aucun effet.
Comme de tels procédés de la part d'un gouvernement devront paraître incroyables dans les pays civilisés, j'ajoute que quiconque pourrait douter de la véracité de mes paroles n'a qu'à consulter l'ouvrage en deux volumes écrit sur le Japon, par sir Alcock, qui a é\i\ pendant trois ans ambassadeur anglais dans ce pays et qui avoue avoir touché ces bénéfices et en donne les détails.
29 juin. — J'avais écrit ces notes lorsque j'ai assisté au cérémonial des funérailles d'un Yacounin noble, qui est mort hier au soir et qui faisait partie du corps de garde stationné à l'entour de la légation américaine. Le défunt, revêtu des habits qu'il avait portés lorsqu'il était de service, avec deux sabres et un éventail attachés à la ceinture et un chapeau noir de bambou laqué sur la tête, fut mis dans un cercueil, semblable à une boîte à chapeaux de femme, de quatre pieds de haut, sur deux pieds de large et d'une épaisseur de deux pieds ; on lui plia les jambes et les bras de sorte qu'il était assis et exactement dans la position de l'enfant avant sa naissance. Les japonais suivent cette habitude, parce que leur religion leur prescrit d'ensevelir les morts dans l'attitude dans laquelle ils sont nés. Auprès du cadavre furent mises des jattes contenant des fèves et d'autres légumes pour que l'âme ait de quoi se nourrir dans le monde des esprits.
Puis le cercueil fut cloué, couvert d'une couverture blanche, ornée de guirlandes de fleurs de lis, et placé sur une estrade devant le grand au-
tel du temple. Tous les trois cents yacounins de notre cour, revêtus d'une robe blanche, se mirent alors à genoux autour du cercueil en joignant les mains à plat sans les entrelacer et eu priant, tandis que le prêtre alluma tous les cierges sur l'autel, brûla de l'encens, sonna une cloche et pria; et une quarantaine d'autres prêtres,^stationnés des deux côtés, entonnèrent des chants funèbres en langue sanscrite ; — l'officiant et les prêtres étaient vêtus en blanc. Aussitôt que le service religieux fut terminé; Tun des prêtres sortit sur le perron du temple, ouvrit une cage dont il était porteur et donna la liberté à un pigeon blanc, qui y était enfermé. Après cet acte symbolique, le sarcophage fut entouré de cordes de bambou ; on y passa une perche, et deux Japonais à chaque bout l'emportèrent au pas de course au cimetière qui se trouve près du temple. On le descendit ensuite dans la fosse et chacun des assistants y jeta une poignée de terre. Le blanc est au Japon la couleur du deuil, et la plus grande offense qu'on puisse faire à un Japonais, c'est de lui faire une visite en habits
blancs. Aussitôt que le msdtre d'une maison meurt, on couvre son nom, sur les enseignes, de papier blanc.
Je retournerai aujourd'hui avec ime escorte de cinq yacounins à cheval à Yokohama.