‹ La Chine et les Chinois (volume 2)Chapitre 13 sur 27 · PORTE DE MAISON · texte numérisé non relu

PORTE DE MAISON

On remarquera les génies des portes, môn-chen; les écriteaux, toi-lyen; et le haut des murs bâti à jour en tuiles, xwa-tsyaù.

devise ou une maxime. Il en est de même du toi-lyen collé aux cotés de la porte. Celte habitude de mettre des devises et des maximes sur les portes se retrouve en Europe; on l'observe surtout en Hollande. Presque toutes les maisons de campagne situées aux environs des grandes villes y sont ornées d'inscriptions latines ou grec-

ques. A côté et en dehors du toi-lyen peut se placer le môn-pay, carré ou oblong suivant les lieux, qui porte le nom du maître de la maison.

D'après un ouvrage sur l'art militaire, qui donne divers modèles de môn-pay tombés en désuétude et qui peut-être même n'ont jamais été usités, on peut considérer le môn-pay ordinaire d'un cultivateur comme une feuille divisée en treize colonnes verticales partant de la droite et portant :

L'espèce de feu, le nom, l'origine, l'âge, la profession du chef de famille, le nom de sa Ici n me;

Le nom de sa terre, le lieu où elle est située, sa nature (à riz ou à blé, etc.);

Le nom et l'âge de ses ascendants;

Le nom. l'âge, la profession de ses frères, de leurs femmes et de leurs enfants:

Le nom, l'âge, la profession de ses propres enfants mâles;

Les mêmes renseignements sur ses petits-enfants mâles;

Les mêmes sur ses filles ;

Les mêmes sur ses petites-filles;

Le nombre de ses domestiques;

La mention des bûtes logés sous son toit;

Le nombre total des personnes nommées;

Le nom de la commune, pao, et celui du commissaire de police ;

La date du document.

Après avoir franchi la porte, on contourne un écran de brique appelé pin-fon. destiné à préserver l'intérieur de l'habitation des regards extérieurs. La porte est rarement, d'ailleurs, en face des pièces habitées, et on la place de préférence à l'une des extrémités du bâtiment ou du mur de la cour. Un grand vase placé au centre de la principale cour s'appelle kin-yu-kan. Si l'habitation est grande, il y a plusieurs cours : chacune d'elles a. surtout dans le Nord, un petit bâtiment détaché sur chacune de ses faces. Chacun de ces bâtiments compte une. trois ou cinq pièces : on entre par celle du milieu. Les bâtiments et chambres placés sur la droite et la gauche de la cour s'appellent syan-fan ; le bâtiment en face de la porte comprend, au milieu, le ta-tin ou ko-tan, sorte de passage, de vestibule ou de salon, qui est le tablinum des Romains, el à droite et à gauche de celte pièce, les chambres appelées tuien-fan. La seconde cour offre la même disposition. En face du ta-tin est le lan-w» : c'est dans le fond de celle pièce, qui sert de salon de famille, que se placent les tablettes des ancêtres, les inuiges des dieux lares et protecteurs. Lorsqu'il n'y a pas de tan-ws, leur place est dans le ta-tin. Les chambres ou appartements, tmen-fafi, attenants au tan-w», sonl occupés : ceux à droite en entrant, c'est-à-dire à gauche des autels domestiques, par le père et la mère, et ceux à gauche en entrant par leur lils aine et les siens. Le

second fils occupe le tmen-fafi attenanl au la-tin. qui correspond à celui du père de famille. Les autres logements sont distribués entre les autres enfants et les serviteurs d'après cette même règle, qui les classe du fond vers l'entrée et de la gauche à la droite en partant du fond.

Un l'an ou appartement (littéralement maison, demeure) se compose fréquemment de deux pièces : la première, un peu plus grande, appelée wb-tso. est une sorte de salon ou une grande chambre; la seconde, appelée tao-kyen, est une chambre ou un cabinet.

Dans le nord et dans une grande partie de la Chine, les murailles des pièces habitées sont tendues d'étoffes ou couvertes de papier peint. Ce papier ne se vend point en rouleaux, comme le nôtre, mais en petits carrés dont la dimension varie entre Om.346 sur 0m.26G. et 0m.994 sur 0m.625. Il porte des rosaces, des fleurs, des bambous: le prix en est forl modique : le mètre carré de papier à rosaces et reflets argentés revient à environ II centimes.

Les portes et les fenêtres sont souvent garanties du soleil par des nattes. A Tyentsin, on tend au-dessus des cours des sortes de tentes formées de toiles ou de nattes, et qui se manœuvrent comme le velarium des théâtres romains. Les fenêtres sont fermées par des châssis assez serrés et très-élégants, de bambou ou de bois, qu'on peut relever. Une petite vitre de couleur, quelquefois même trois ou cinq de ces vitres en occupent le centre ou divers points; le reste est. sur la partie qui regarde l'appartement, recouvert de papier non de chiffon, mais de coton brut : ce papier, très-solide, brave la pluie et tamise la lumière comme nos rideaux blancs. On le change ordinairement chaque année, en automne.

Les vitres, dont l'usage commence à s'introduire en Chine, pourront y devenir l'objet soit d'un commerce, soil d'une fabrication très-étendue.

On suspend symétriquement, dans les pièces habitées, de longues bandes portant des inscriptions verticales. Ce sont encore des toi-lyen ou toi-tsô. On y place aussi des tableaux d'une forme analogue, par jeux de deux, de quatre ou de six. et appelés kwa-pin ou tyao-fs, et quelquefois par jeux de douze, et appelés alors wei-pin.

On ne connaît guère, en Europe, le dessin et la peinture des Chinois que par les albums sur papier dit de riz, rapportés de Canton, où on les fabrique pour l'exportation. Il s'en faut de beaucoup que l'art chinois s'arrête à ce niveau. La Chine a plusieurs écoles et plusieurs genres de peinture. 11 y a eu une école des jésuites Castiglione, Attiret. etc. : il y a une école moderne à Canton, mais il j a aussi d'anciennes écoles chinoises. Il y a la peinture fine exécutée sur soie, la peinture rapidement jetée sur papier non collé, par des mains habiles qui savent se priver de retouches; il y a, enfin, l'esquisse hardie à l'encre : on m'en offrit une, un jour, d'un grand

REDUCTIONS TRES-FIDELES DE DEl'X PEINTURES CHINOISES TRES-LECEliEJIENT JETEES SUR PAPIER NON COLLE.

maître qui vivait, au siècle dernier, dans le Kyan-nan; elle représentait en demigrandeur, et avec d'excellents raccourcis, un Mantchou cl sou cheval. Je refusai d'en donner neuf cents francs; je l'ai regretté depuis. La ligure humaine est rarement bien traitée: la perspective n'est pas toujours mauvaise, mais elle est toujours prise d'en haut, comme à Pompéi et en général dans les œuvres anciennes. Le dessin d'un ermitage donné dans la partie de cet ouvrage qui traite de la religion, à la page 91, permettra d'en juger. Dans la même partie, aux pages 50, 52 et 75, on trouvera de lions spécimens de dessin chinois. Je recommande aussi quelques gravures que j'ai l'ait copier : ce travail a été fait avec une exactitude parfaite. Les oiseaux et les vases à Heurs que je donne ici rendent admirablement aussi le dessin original et permettront de juger mieux des arts du dessin en Chine. Les peintures que j'ai fait exécuter moi-même, et dont les gravures sont répandues en plus grand nombre dans ce livre, sont médiocres; les artistes me manquant, j'ai dû me contenter de l'exactitude des détails que je voulais faire connaître au public européen.

Les mobiliers chinois sont variés et souvent d'une grande élégance. Les Chinois, plus civilisés que les Arabes et les Turcs, font habituellement usage de sièges, de lits cl de tables de même forme que les nôtres. Le bambou ou le rotin entrelacés, l'ébène et les bois durs habilement travaillés, divers marbres, parmi lesquels le marbre ruinaire, en fournissent les matériaux. Les sièges ne sont point rembourrés, mais seulement recouverts de housses non cousues, habituellement rouges. Les tables sont couvertes de même par une housse qui en cache le côté tourné vers la porte, et qu'on appelle tuibo-myen ou tuibo-lyen, c'est-à-dire la face de la table. Le siège appelé kan est une sorte de banc à dossier, long de cinq à six pieds, large de deux à quatre, et divisé en deux portions, pouvant recevoir chacune une personne, par une petite table dite kan-tnr&o, de la même hauteur que les bras du meuble (environ un pied), sur laquelle on pose les théières, les tasses et les pipes.

C'est sur le kan (pion fait asseoir les visiteurs distingués : on les y fait placer à gauche ou à droite, suivant leur rang. On peut remplacer le kan et le compléter par des tailles de chaque côté desquelles se trouve un siège. On offre le thé sur la table du kan ou sur ces tables.

La boiserie des lits est soignée et de bon goût. La couche est peu garnie : dans le Sud, elle est souvent à jour et reçoit des nattes fines; dans le Nord, elle consiste en un foyer percé à sa base d'une petite ouverture par laquelle on introduit des pailles de sorgho ou du menu bois. La chaleur s'y répand à travers des canaux adroitement ménagés entre les briques. On allume le foyer le soir, et l'on est souvent obligé de l'alimenter pendant la nuit. Ceux qui, comme moi, aiment les lits durs et délestent le poids des couvertures et des draps trouvent ce mode de couchage préférable à tous

IlÉDUCTION TRÈS-FIDÈLE D'UN TABLEAU CHINOIS SUR SOIE.

42 VIE IMUYEE.

les autres : il n'y en a pas de meilleur pour des soldais qui doivent coucher vêtus. On avait cependant imaginé de les remplacer, dans quelques maisons de Tyen-lsin. par (\v^ lits de camp où les hommes étaient glacés. Les habitudes acquises dominent trop souvent ainsi ceux qui commandent; d'aveugles préjugés viennent s'y joindre : c"esl ainsi que l'on représentait comme insalubres et qu'à défaut de vin on ne distribuait point aux soldais les eaux-de-vie chinoises, peu agréables peut-être, mais assurément salubres, puisque des centaines de millions d'hommes en boivent sans inconvénient depuis (\(>+ siècles. L'une des premières recommandations à faire à tous les officiers qui en pays étranger commandent (\l^ troupes devrait être d'observer avec soin la manière de vivre des habitants, afin d'y puiser constamment des leçons.

Les appareils de chauffage soûl tantôt de grands et hauts braseros de cuivre, pareils à ceux qu'on voit en Espagne et en Orient, et qu'on alimente avec du charbon de bois: tantôt des poêles mobiles de cuivre ou de faïence, ces derniers cylindriques, ceux de cuivre habituellement de forme sphérique, soutenus sur trois ou quatre pieds et couronnés d'une sorte de plateau carré percé d'une petite ouverture : c'est par cette ouverture qu'on y introduit des boules faites d'anthracite menu, mouillé et façonné comme un mortier, puis séché au soleil. Ces boules brûlant sans fumée, il n'y a pas besoin de recourir à un tuyau. Ni ce système, ni les braseros, ne présentent les inconvénients qu'une science de cabinet pleine de préjugés veut y voir : il faut seulement que le brasero soit allumé au grand air et qu'on ne l'introduise dans les pièces habitées que lorsque tout le charbon est incandescent; si l'on a négligé celle précaution, et iiue l'acide carbonique paraisse en excès, on perce avec le doigt le papier d'une fenêtre ou l'on ouvre une petite vitre. Les maisons ferment si mal. en Turquie, que celle précaution n'y sérail pas même nécessaire. Les cheminées auxquelles on se brûle soûl assurément plus dangereuses que le brasero, expérimenté par assez de peuples et assez de temps. La seule objection qu'on y puisse faire, et c'est la plus grave de toutes, esl qu'il chauffe assez mal. Le poêle chinois, comme tous les poêles. chauffe au contraire très-bien el sa forme est bien entendue.

Les plafonds sont souvent ornés de lanternes peintes ou de lanternes de corne admirablement divisée et réunie avec un grand art. Les chandeliers de cuivre ou d'argent sont travaillés avec goût.

Les coffres qui renferment les effets, souvent superposés et s'ouvranl de côté, comme des buffets, forment de grandes et belles armoires à fermoirs de cuivre poli : des casiers tourmentés contiennent divers petits objets, des jardinières, des vases, des tabatières en forme de flacon où le tabac se puise à l'aide d'une spatule adhérente au bouchon, des jj;-i. des colliers, des éventails, des chasse-mouches, des brûle-parfums, îles statuettes, des encriers, des compteurs, des livres, enfin, divisés en minces cahiers

COSTUME. ï."î

enveloppés d'un cartonnage qui se ferme avec des chevilles d'ivoire. Il y a partout des livres : les paysans du Tiui-li. qui passe pour la Béotie de la Chine, en avaienl tous : c'étaient des almanachs, des traités de culture, des récits miraculeux, des ouvrages classiques, des histoires de voleurs, des chansons et des romans pins ou moins moraux. Partout aussi l'on trouve de petites collections. Les Chinois, comme les Hollandais, ont la passion du biblot. Je ne la partage point : mais je ne puis y voir que la marque d'un caractère doux, d'un esprit rangé, comme je vois dans la malpropreté des nations méridionales de l'Europe l'inséparable stigmate de leur ignorance et de leur paresse.

Le costume des Chinois, plus commode que celui des autres peuples de l'Asie, est assez varié : très-long et très-ample chez les riches, très-réduit et très-simple chez les travailleurs, il présente chez les gens d'un état moyen quelques traits tels que les chausses collantes, le chapeau mou, la veste serrée comme un justaucorps ou la demi-robe entrouverte qui rappellent les bourgeois français du siècle de Louis XL

Il consiste d'abord, pour les hommes, en une chemise courte, un caleçon, des bas cousus, le tout en toile de coton généralement belle cl épaisse quand elle est l'aile en Chine et particulièrement dans le Kyan-nan, sans force, au contraire, quand elle provient des économiques importations anglaises. Les toiles de Chang-hai ou de Sshkyan, larges d'un pied, valent de II à 12 centimes le pied. Celles de Tyen-tsin, moins bonnes, mais un peu plus larges, se vendent à un prix équivalent.

Le caleçon est tenu par une ceinture qui porte la bourse, disposée de façon à recevoir la montre. Un col de velours se ferme autour du cou, et par des appendices se rattache en avant et en arrière à la ceinture. Des jambières en soierie de couleur, qui se rattachent à la ceinture, emprisonnent les jambes jusqu'au-dessus du genou.

Une robe ou une demi-robe de soie à manches longues, serrée à la taille par une autre ceinture à boucle dorée et se boutonnant près de l'épaule gauche par un seul bouton, couvre ces premiers vêtements et est couverte elle-même par une autre robe ou une veste. On emploie en Chine beaucoup de draps russes, larges de quatre pieds cinq pouces. Le prix de ces draps varie, suivant la couleur et la qualité, entre 5 francs et 7 fr. 50 cent, le pied. Les velours russes noirs, larges d'un pied trois pouces, se vendent 75 centimes le pied; les velours chinois, de la même largeur, valent 2 et 3 francs. On porte, surtout dans le Nord, beaucoup de fourrures zibeline, renard doré, astrakhan, etc. : on les double en soie et on les porte tantôt le poil en dehors, tantôt le poil en dedans. Les fourrures, fort usitées dans le nord de l'Asie, l'est et le nord de l'Europe, l'étaient également parmi nous il y a quelques siècles. Le nombre des pelletiers était énorme à Paris. On chauffait mal les maisons, et

l'on vivait plus au dehors. Je crois que cette manière de vivre valait mieux que la nôtre. L'usage des fourrures est bien préférable à celui de nos vêlements d'hiver, lourds, durs et élriqués. Il est à remarquer, du reste, que pendant l'été les Chinois se couvrent à peine, et que, même dans le Nord, les gens du commun vont presque nus, et les marchands ne sont souvent couverts que d'un caleçon et d'une large chemise blanche.

Les coiffures sont la calotte, le chapeau mou. le chapeau d'hiver à bords relevés et inflexibles, et le chapeau d'été, de paille el de forme conique. Les chaussures sont des pantoufles à semelle mince, des souliers de feutre ou de velours, à haute semelle. brodés avec goût, et des bottes de soie à semelle également très-haute.

Les Chinois, non plus (pie les Turcs, ne savent pas encore distinguer, clans la fabrication des chaussures, le pied droil du pied gauche : c'est le plus grand inconvénient de leurs chaussures, qui sont un peu lourdes, mais très-chaudes et suffisamment imperméables.

En cérémonie, on porte des vêtements longs, les manches abaissées sur les mains; des bottes, et les chapeaux d'hiver ou d été : on n'ôte point ces chapeaux, mais on oie la calotte devant les magistrats, lorsqu'on parait devant eux avec cette coiffure négligée. La queue, dont l'extrémité est garnie d'une tresse de soie, se roule souvent autour de la tête; mais il serait inconvenant de paraître ainsi dans la rue ou devant des supérieurs. Les domestiques la laissent toujours pendre lorsqu'ils servent : l'oubli de cette règle, chez quelques Européens, donne à leur maison les allures d'un cabaret-

Les femmes portent généralement des robes ou des paletots de soie à manches couiles et très-larges, échancrés au cou. croisés sur la poitrine et garnis sur les parements de broderies larges et fort élégantes. La manière d'arranger leurs cheveux varie de district à district, et rappelle dans quelques endroits, par sa disposition et par l'usage de grandes épingles, certaines coiffures italiennes. La tète est quelquefois ornée de petits diadèmes en métal encadrant ou soutenant des fleurs et des papillons en plumes d'un beau bleu de lapis et d'un effet très-gracieux.

On sait que les pieds des femmes sont habituellement réduits et déformés par la compression : il est à remarquer qu'ils le sont suivant des méthodes très-différentes sur divers points de l'empire. C'est ce dont ne se doutent pas les touristes et les médecins qui publient pour la millième fois les mêmes contes ou les mêmes détails anatomiques. Les femmes mantehoues, celles de la famille impériale même, ne connaissent point celle mode barbare, et si leurs pieds sont petits, c'est à la nature seule, qui les a fort bien traitées, qu'elles en sont redevables. La plupart des femmes chinoises du peuple, surtoul dans les provinces où elles travaillent à la terre, sont également soustraites au supplice de la réduction des pieds. Les petits souliers brodés.

Page 1