NATURE DES ETUDES
la sagesse et dans l'imitation de l'antiquité la base de leur gouvernement, comme les musulmans dans la foi et dans des pratiques dévotes. Tandis que noire philosophie vacille et qu'un changement de ministre en pourrait amener un dans l'origine de nos idées ou nous priver de notre libre arbitre, la philosophie chinoise ne connaît de variations que dans ses commentaires.
Les cinq livres dits Kin, traitant de l'histoire, des anciens usages, renfermant diverses poésies ou des hiéroglyphes incompréhensibles; les quatre livres Ssô urs, qui contiennent la doctrine de Confucius et de ses disciples, forment l'esprit et le cœur de tous les Chinois aisés, comme l'Iliade et Y Enéide effleurées, quelques fables et Télémaque, celui de tous les Français dans la même situation.
Il faut convenir que si l'étude de certains livres suffisait à faire des hommes d'Etat, ce ne serait pas, au moins, l'étude des Kin chinois qui opérerait un tel prodige. Ils sont écrits en un beau style, avec une concision que la langue chinoise pouvait seule permettre, et qu'on ne peut comparer qu'à celle de Tacite : cette concision les rend très-obscurs. En raison même de leur antiquité, ils ne peuvent contenir que des maximes politiques surannées; leur valeur historique n'est pas bien grande. Leur morale est belle : la morale est partout la même, et il ne me semble pas, en définitive, que ces livres soient en rien supérieurs à ceux que d'autres peuples ont produits vers les mêmes temps. Ils ont eu, sans doute, autrefois une certaine valeur: ils n'en ont plus, de nos jours, que par la curiosité qui peut s'y attacher. Personne ne serait assez fou pour nous engager à en faire la base de notre éducation, et l'écrivain qui en composerait aujourd'hui de pareils n'en retirerait pas beaucoup de gloire.
Les Chinois apprennent tout par cœur, et sans se préoccuper même d'abord du sens de ce qu'ils apprennent : ainsi, tandis que nous apprenons des idées, ils n'apprennent que des mots ; et tandis que nous arrivons à former des raisonnements, ils n'arrivent qu'à réciter des phrases. Apprendre par cœur un ensemble inintelligible d'abord, difficilement entendu plus tard, est une tâche aussi longue qu'elle est fastidieuse et ingrate : il faut une dizaine d'années d'application constante, et quelquefois bien davantage, pour arriver aux examens. Ces études ont, d'ailleurs, un caractère de patient acharnement heureusement inconnu en Europe. Tandis que nos écoliers passent, dans leurs études et dans la même journée, d'un sujet aride à un sujet intéressant, tandis qu'il leur est accordé quelques heures de récréation, l'écolier chinois, placé en face de son livre qu'il lit et récite, ou psalmodie depuis le matin jusqu'au soir, ne goûte quelque repos qu'au moment des repas; encore en est-il beaucoup qui mangent en étudiant. Entendant un jour dire d'un magistrat que celait un nez noir, je demandai l'explication de ce terme singulier : cela veut dire, me répondit-on, qu'il met à son travail tant d'acharnement, qu'en refusant de le cesser pour
prendre son repas, tenant d'une main son livre et de l'autre son pain, il doit lui arriver souvent de mettre de l'encre dans son riz. ou d'y tremper du pain et de s'en barbouiller ainsi le nez.
Ce système féroce d'éducation a pour résultat inévitable d'abrutir ceux qui y sont soumis par le refus de tout repos et l'impossibilité de toute initiative : il n'est pas moins fatal à leur santé qu'à leur esprit. Les écoliers chinois pâlissent vraiment sur les livres; on les reconnaît à leur teint blafard, à quelque chose de triste et de maladif que l'on ne rencontre pas chez les autres enfants. Beaucoup ne résistent point à une si rude épreuve et périssent sur leurs livres; les plus robustes ou ceux qui ont la mémoire la plus facile arrivent seuls au port. Ce ne sont pas les plus intelligents, on doit le comprendre, qui réussissent le mieux, mais, bien au contraire, ce qu'on appelle en Chine les bœufs, c'est-à-dire ces intelligences lourdes et patientes qui traînent lentement, mais sans repos, une charrue pesante dans un sol dur et stérile. S'ils habitaient l'Europe, il y a lieu de croire qu'ils seraient forts en thèmes grecs et qu'ils sauraient par cœur la table des logarithmes.
L'instruction primaire est plus répandue en Chine qu'en France, bien que le suffrage universel n'y rende pas indispensable l'éducation des masses. Les méthodes y sont mauvaises : on y apprend, sans les comprendre, des caractères qu'il faut nommer quand le maître jette les carrés de papier qui les portent, et des livres qu'il faut réciter d'un bout à l'autre. Dans les écoles nombreuses, le prix annuel revient, en argent ou en riz, à huit, dix ou quinze francs; dans les écoles particulières, qui comptent dix à douze élèves, ce prix est de quarante à cinquante francs. L'instruction se donne souvent à domicile. Je ne connais pas d'écoles d'internes : il doit y en avoir: s'il en était autrement, je n'en plaindrais pas les Chinois.
Les Chinois admettent quatre grades littéraires, qui sont ceux de syeb-tsay, kyujen, tsin-uio, xan-lin. Les missionnaires ont traduit ces dénominations par celles de bachelier, licencié, docteur, académicien.
Pour obtenir le grade de bachelier, il faut se présenter d'abord au concours du myen, ou arrondissement. Après être sorti vainqueur de ces épreuves préliminaires, on se présente au concours définitif, qui a lieu, selon le gré de l'examinateur, soit dans la capitale de la province, soit dans le chef-lieu du département. Le candidat doit faire trois compositions ayant pour texte les quatre livres Ssô-uik; deux de ces compositions, wen-tuian, sont en prose et ont de quatre à six cents caractères chacune; la troisième, uiao-mô, qui est en vers, peut comprendre cent soixante caractères.
Pour devenir licencié, les compositions exigées sont : une composition, en prose, sur les quatre livres : elle doit avoir six cents caractères au moins; une composition