HOSTILITÉ DES GOUVERNANTS
foliotions de nos consuls. Le mot dont on se sert pour désigner un Chinois, Tuisnkwo-jen, est de peu d'usage; on ne l'emploie jamais, au moins dans le Nord, pour désigner un homme du Fo-kycn ou de Canton, qu'on appelle simplement Fo-kyen-jen et Kwan-txn-jen, et l'on a bien soin, quand un étranger les qualifie de Chinois, de lui faire remarquer qu'il se trompe.
Ni les Cantonnais, dont le dialecte est très-caractérisé, ni les Fo-kyenois, qui ont un dialecte et une langue à eux et coiffent des turbans noirs, ne se regardent comme les compatriotes des gens du Nord, qu'ils qualifient de bœufs stupides, tandis que les autres les appellent pirates, enfants de singes et mangeurs de chiens.
Une animosité extrême règne entre ces diverses races, dont les unes sont conquérantes et les autres conquises. Les Cantonnais que nous avions amenés dans le Nord ont pris part d'eux-mêmes à l'attaque des forts. Ils n'avaient qu'à porter des échelles; mais l'officier qui les commandait, et eux-mêmes, trouvèrent moyen de jouer un rôle plus important dans le combat. La population du Nord redoutait beaucoup ces Cantonnais, qu'il nous était difficile de contenir et de surveiller assez pour empêcher de regrettables scènes, et je crois qu'il eût mieux valu ne pas amener ces hommes dans un pays où des moyens de transport plus convenables ne firent jamais défaut.
Il y a des empires qui se maintiennent , comme l'empire ottoman , non par le patriotisme qui y est inconnu, mais par le fanatisme, par le lien religieux, à défaut du lien national. Tout lien religieux manquait à la Chine : elle a une religion ou des religions; elle a des temples, des cultes, des autels; mais, indifférente à tout cela, elle n'entretient contre notre religion aucune hostilité. Si elle repousse le baptême, ce n'est pas qu'il lui répugne ; c'est qu'elle ne s'en soucie pas. Le christianisme est à ses yeux aussi bon que le bouddhisme ; elle se refuse seulement à reconnaître qu'il soit meilleur. Le christianisme a été persécuté en Chine comme association politique patronéc par l'Europe; il ne l'a jamais été à titre de foi religieuse.
Le peuple chinois n'avait donc point de motif et n'avait nul désir de nous fermer son pays.
Il est clair que l'opposition qui nous était faite venait du gouvernement seul (1). La même chose se passe aujourd'hui au Japon , où l'oligarchie et ses sicaires assas-
(I) Le gouvernement chinois n'avait cependant aucun intérêt réel ù nous repousser. 11 tire des douanes imposées au commerce européen 100 millions de francs par an.
C'est même à l'aide d'un prélèvement sur ce produit qu'il acquitte aujourd'hui l'indemnité de guerre.
La somme de ses autres revenus directs et indirects est, d'après le plus récent annuaire, évaluée à 340 millions; et comme, en raison des soulèvements qui désolent plusieurs provinces, il n'est peut-être pas perçu par le trésor public plus de 250 millions, on peut dire que c'est du commerce européen que le gouvernement chinois tire le plus clair de ses revenus.
sinent les Européens et font sauter les ambassades , tandis que les marchands et le petit peuple nous témoignent de l'amitié et de la confiance. Les despotes détestent les peuples libres qui les jugent; les princes barbares, les peuples civilisés, dont l'aspect les humilie; ils excitent contre eux, à l'aide des calomnies les plus absurdes, leurs sujets ignorants et crédules, et, s'armanl du désordre qu'ils ont fait naître dans les esprits, ils écartent les étrangers en alléguant leur impuissance à triompher de la répulsion populaire. Il n'y a pas de conte ridicule qui n'ait été débité au peuple chinois sur les Anglais : ils mangeaient les enfants; l'air qu'ils respiraient était un poison; ils manquaient d'articulation au genou, et, ne pouvant fuir, devaient tomber sans défense sous les coups des braves.
Le gouvernement, qui mettait à prix les têtes des Européens, publiait toutes ces sottises. Par ses affiches anonymes, ses proclamations, ses intrigues, il avait excité contre nous le peuple de Canton; nous ne pouvions, sans les plus grands périls, franchir les portes de cette ville. Lorsque, cependant, des injures sans nombre nous eurent contraints à la prendre, nous n'y trouvâmes plus qu'un peuple laborieux et docile : un petit nombre de soldats européens suffit à y maintenir l'ordre, résultat que notre prédécesseur dans le gouvernement de Canton, le vice-roi Ye (Yeh), ne croyait pouvoir obtenir que par l'exécution de soixante-dix mille suspects dans une année (1).
L'histoire des commencements du commerce européen en Chine est un véritable martyrologe. Sans doute, parmi les pionniers de l'Europe, il se rencontra beaucoup d'aventuriers peu scrupuleux, de flibustiers même; mais l'Europe ne leur prêta aucun injuste secours : elle les traqua, au contraire, et plus d'une fois s'abaissa jusqu'à les livrer, au lieu de les châtier elle-même.
La Chine, d'ailleurs , comme la Turquie, alors même qu'elle avait raison , trouvait moyen de se donner tort, en recourant à des insultes et à des violences inexcusables. Les crimes les plus atïreux furent commis contre les Européens les plus inoffensifs. Il y a quelques années, un vice-roi de Canton alla jusqu'à faire assassiner le gouverneur
(I) Il faut respecter, dans l'extrême Orient, la neutralité du peuple. Il ne faut pas se faire des ennemis irréconciliables de gens dont les intérêts sont les nôtres, et dont le massacre serait sans gloire. Il vient de se passer à Kagosima, au Japon, des faits très-regrettables. L'amiral anglais poursuivait la réparation des attentats commis par le prince de Satsuma : le général qui commandait à Chang-hai n'osa point lui confier ses soldats; la marine agit seule, et l'on put constater une fois de plus ce que la théorie nous avait appris, ce que l'expérience a confirmé souvent depuis dix ans, la supériorité des fortifications sur les navires. La ville, étrangère au combat, fut alors couverte de projectiles et incendiée. Je sais qu'il n'y a point de guerre où la force ne soit contrainte d'improviser toujours, et que quelque chose doit être passé à ceux qui tuent les hommes par grands nombres : je veux leur rappeler cependant ici qu'au Japon la guerre est féodale, et dès lors doit toujours se faire par-dessus la tète des petits.