DERNIÈRE RUPTURE
de Macao. On lui porla la tête et la main de sa victime, et le vice-roi ne rendit ces odieux trophées qu'après des pourparlers monstrueux.
Le gouvernement chinois voyait dans la question de l'opium l'exportation de toul l'argent du pays , en échange d'une drogue inutile. 11 y avait quelque erreur dans cette appréciation financière de la question; car, bien que l'opium s'échange contre de l'argent , cet argent reste ou revient de lui-même dans le pays pour s'échanger contre de la soie ou du thé. Le commerce de l'opium était aux mains de l'Inde anglaise, les traités en interdisant la culture dans les établissements français de l'Inde, et les Hollandais ayant volontairement fait une concession du même genre à l'Angleterre. Le gouvernement anglais n'avait pour ce commerce, dont il ne comprit l'importance que fort tard, aucune sympathie; l'opium était combattu à Londres et odieux aux missionnaires. L'Inde lutta longtemps avant d'en imposer la protection à la diplomatie et à la marine de la métropole. L'Angleterre, d'ailleurs, voulait ménager le commerce du thé et n'hésitait pas à sacrifier l'opium , noyant les cargaisons et pourchassant ceux qui cherchaient à les introduire. Il est clair qu'elle ne pouvait rien de plus, à moins de garnir de douaniers anglais toutes les côtes de la Chine.
L'Angleterre n'a point d'attrait pour la guerre. Les commerçants , toujours prêts à sacrifier l'intérêt permanent du commerce, qui veut une base large et des garanties sérieuses, à leur intérêt passager, qui se contente de beaucoup moins , sont toujours en faveur de la paix, de la temporisation, des demi-mesures. On sait quelle influence les commerçants exercent sur les décisions du gouvernement anglais : ce ne fut donc jamais qu'à son corps défendant que l'Angleterre, comme après elle la France, acceptèrent la lutte, et l'on peut dire que chaque fois qu'une clause nouvelle fut insérée dans un traité, elle n'y entra que comme la réparation ou n'y figura que comme le châtiment d'attentats innombrables longtemps impunis.
L'empereur Kin-man, qui a donné à son règne le nom de Tao-kwan, avait consigné dans son testament et comme légué à son successeur la haine des Européens. Cette haine, à chaque instant manifestée par de nouvelles violences, avait entraîné, en 1858. une nouvelle guerre. Une action armée avait eu lieu dans le Nord ; on avait voulu que l'empereur comprit que la guerre exposait non pas seulement les pauvres habitants de ses provinces les plus reculées , mais encore sa capitale et lui-même. L'entrée du Peixo (Pei-ho) avait été forcée; Tyen-tsin avait vu conclure un traité dont les dispositions étaient satisfaisantes pour l'Europe sans être dures pour la Chine.
Grâce à ce traité , les ambassadeurs allaient se trouver en rapport avec le gouvernement central de l'empire , au lieu d'être accrédités seulement par le fait auprès du commissaire de police chinois de Macao ou de l'intendant militaire et financier de 8s, Sb-n et Taï, dont la résidence officielle n'est pas même Chang-hai. Mais, pas plus
que les Japonais effrayés par les Américains, les Chinois n'entendaient tenir leur traité. Ils avaient mis non-seulement le Pei-xo (Pei-ho), mais encore toute la côte en état complet de défense, et, se pensant invincibles, préparaient une rupture. Lors donc qu'en 1859 les ministres anglais et français se présentèrent à l'embouchure du Pei-xo, manifestant l'intention de gagner Pékin, on commença par leur proposer de passer par Pci-tan (Peh-tang) : ce n'était pas la route d'eau; il suffisait, pour s'en assurer, de regarder la carte. Ce pouvait être la route de terre, mais moins directe que par Ta-ks (Ta-kou), à moins qu'on ne traversât, comme le fit le ministre américain, des plaines désertes et désolées, au lieu de suivre la bonne route et de traverser les riches villages de la rive droite du Pei-xo. Il était singulier que la route de tout le commerce fût fermée aux ambassadeurs, rejetés sur des chemins de sauniers ou de pêcheurs. Avec les Asiatiques il ne faut rien céder, à moins d'être prêt à successivement céder tout. Les ambassadeurs ne cédèrent pas; ils firent bien, car si eux et les marins n'eussent poursuivi bravement un échec facile à réparer, on n'eût pas tenté d'expédition sérieuse, et les Chinois fussent, par une victoire diplomatique, restés maîtres du terrain.
L'ambassadeur américain a suivi la route de Pei-tan. On s'est, sans doute, amusé à exagérer les tribulations de son voyage : la voiture fermée dans laquelle on s'est plu, en Angleterre, à l'emprisonner, n'est ni plus ni moins que celle dont les mandarins se servent, et dont nous nous servions nous-mêmes en Chine ; mais ce n'est évidemment pas là le train qui convient aux représentants de deux puissances telles que la France et l'Angleterre : nobles par leur histoire et grandes par leurs armes , elles ne doivent nulle part oublier leur rang , et quand leurs ambassadeurs visitent l'Asie , la vue de leur équipage et de leur suite , comme les honneurs qu'ils exigent , doivent faire connaître au peuple que ce sont des souverains qui les envoient; que ce sont de grandes nations qu'ils représentent; qu'ils ne sont point venus pour se traîner le front dans la poussière ou manger les restes de la cuisine impériale , comme certains ambassadeurs ont, il y a un siècle, pu le faire en Chine, et même, avec quelques légères variantes, en Turquie.
La campagne de Chine fut courte et brillante. Des esprits superficiels en ont conclu peut-être qu'elle était sans difficulté et sans péril. Sans doute, ïa-k« ne pouvait pas plus se comparer à Sévastopol que les retranchements cochinchinois au quadrilatère vénitien; mais il y avait devant nous une grande aventure cherchée au loin, nouvelle pour nous, et dont plus d'une fois l'issue put paraître douteuse. Nous avions une bien petite armée; mais chacun de ses soldats, toujours prêts et toujours gais, était un volontaire accouru au premier appel et choisi parmi beaucoup d'autres. On voyait