ESPRIT DES POPULATIONS
[a soie. Quant à la civilisation, il va sans dire qu'il n'y en aurait pas; car c'est du commerce et du rapprochement des peuples qu'elle est née par toute la terre : il n'y a pas même une de nos inventions à laquelle plusieurs nations n'aient contribué, et qui, confinée à son berceau, n'eût été perdue pour tout le monde. Le plus simple bon sens montre donc que cette règle abstraite n'est pas faite pour le genre humain, auquel appartient toute la terre. L'humanité s'en est partagé les lambeaux, non en vertu de quelque droit particulier à chacune de ses races, mais en raison de leur développement, en proportion de leur force, et souvent à la suite de luttes séculaires et sanglantes.
Chaque peuple, en se constituant sur un certain sol, en mettant ce sol en culture, a fait acte de propriété; mais cet acte n'a pu ravir ni aux. autres peuples le droit de libre visite sur son territoire, ni à lui-même le droit de libre visite sur le territoire des autres : nul n'a le droit de fermer un chemin sous prétexte qu'il traverse son champ; il peut seulement exiger que ceux qui suivent le chemin s'abstiennent de dévaster le champ. La race humaine est une, et ses fractions sont solidaires : il ne dépend pas plus d'elles de se refuser à vivre en société qu'il ne dépend d'un Français ou d'un Anglais de se soustraire aux obligations légales que sa nationalité lui impose.
S'il y a une chose que nul ne peut contraindre, c'est le commerce. Si les Chinois ne voulaient point de nous, leurs cultivateurs et leurs marchands n'auraient qu'à se refuser à l'échange des produits de la Chine contre les nôtres; ils manifesteraient ainsi clairement le sentiment qu'on leur prête. Leur conduite, cependant, témoigne de la manière de voir la plus opposée; elle est comme un plébiscite en faveur des libres relations de leur pays et des nôtres.
La Chine nous vend déjà pour près d'un demi-milliard des produits de son sol et de son travail. Sans nous, ces produits n'existeraient point ou seraient perdus; sans nous, le peuple chinois aurait un demi-milliard de moins à consacrer à l'entretien de sa vie. Nous donnons donc à vivre à plusieurs millions d'hommes, dans une contrée où l'homme surabonde et trouve difficilement sa subsistance; et en supposant même que l'opium, connu de tout temps en Chine et cultivé dans plusieurs provinces, n'existât pas sans ce commerce, en supposant que trois millions de Chinois fument cette drogue, en supposant, enfin, qu'il en résulte tous les malheurs dont on a parlé, il n'en resterait pas moins établi que le commerce européen est un bienfait pour la Chine. Le peuple de la Chine est loin d'en douter : non-seulement il apprécie le bénéfice que nous lui portons, il aime encore nos lois et notre caractère. Il a pu, à T«n- Tmes et à Pékin, être abusé et excité contre nous; il n'a pu l'être à Tyen-tsin, où nous étions déjà connus. Tandis que ses maîtres nous appelaient des rebelles, des barbares
ou des diables, le peuple de cette ville nous qualifiait seulement de mao-tso, c'està-dire gens barbus et chevelus (poils). Il plaisantait avec nous sans aucune malveillance, recherchait notre société et ne nous cachait rien de ce qui pouvait, en nous servant, nuire à ses maîtres. La première évacuation de Chusan, comme la dernière, furent regardées par les habitants comme des malheurs publics. Les populations affluent autour de nos établissements; Chang-hai prend des proportions immenses; une ville s'est formée autour de nos factoreries. Hong-kong, enfin, qui comptait en 1846 sept mille habitants, en compte aujourd'hui plus de cent mille, et toutes les colonies européennes se peuplent de Chinois, parmi lesquels il se rencontre nonseulement des hommes très-honnêtes et très-laborieux, mais encore des hommes trèshabiles (1).
Le patriotisme chinois n'a opposé de résistance à nos armées que dans des brochures publiées loin de la Chine. Ce patriotisme, en effet, n'existe pas, et il est facile même, sans connaître la Chine, même sans avoir rien lu sur ce pays, de s'en rendre compte. Le patriotisme est en raison inverse de l'étendue des empires, et en raison directe de la liberté dont jouissent les citoyens et de la part qu'ils prennent aux affaires publiques. En Chine, un peuple immense subit plus ou moins une même tyrannie. Il ne s'est pas groupé librement; des étrangers sortis d'une région barbare sont devenus ses maîtres. Il croit à l'empire comme les sujets de Néron pouvaient y croire. Nos aïeux ne s'inquiétaient guère du triomphe de Galba, de Vitellius ou d'Othon, de la victoire des Germains, de l'irruption des Goths ou même du sac de Rome. La géographie a lixé les limites de l'empire; mais dans cet empire si vaste les communications sont lentes ; les provinces sont comme isolées l'une de l'autre ; on peut remarquer même que la plupart d'entre elles (je citerai le Sso-tmuen comme exemple) ont auprès de leur capitale, comme un centre et un cœur, quelques districts pleins de villes et très-peuplés, tandis que leurs extrémités, leurs frontières, sont à peine habitées. Ce sont donc comme autant de royaumes dont le langage diffère plus ou moins, ainsi que les coutumes, aussi diverses au moins d'une province à l'autre, en Chine, qu'elles le sont d'un royaume à l'autre en Europe.
Il résulte de cet état de choses une profonde indifférence pour les destinées de l'empire comme pour le sort des portions éloignées du pays. Qu'importe à Kyan-si que Tyen-lsin soit pris par les Européens, ou au Kan-ss que le Yun-nan soit en rébellion !
Dans toutes les grandes villes, les Chinois étrangers à la province, les forestieri, comme on dirait en italien, se groupent en petits corps de nation dont chacun élit un chef qui agit officieusement auprès de l'autorité locale et remplit à peu près les
(1) Je connais à Hong-kong un banquier chinois qui a maison à San-Francisco et maison à Melbourne.