PRÉLIMINAIRES DE LA CAMPAGNE
fleurir dans cette armée une discipline que je veux louer, parce qu'il y a des gens qu'elle étonne; celte discipline qui n'use pas plus du cachot que du bâton, fondée sur la fraternité d'armes et de sentiments des chefs et des soldats, la noble solidarité des camps, le commandement léger, l'obéissance instinctive, le sacrifice volontaire, et ce murmure même entre les batailles qui montre la vie des armées et la force de leurs chefs, comme la presse libre montre la vie des peuples et fait ressortir la puissance des rois.
Cette grande discipline, que les armées de caserne ne connaissent pas, n'est pas seulement française, elle a suivi les drapeaux de tous les conquérants; mais il n'existe pas d'armée, peut-être, dans laquelle l'officier et le soldat aient plus d'estime l'un pour l'autre, plus de confiance mutuelle. Il n'y a point dans notre armée deux classes d'hommes, l'une s'étayant seulement pour commander de quelque petit privilège (1) ou de quelque petite science, l'autre née pour servir et pour mourir obscure : il n'y a qu'un seul soldat, gentilhomme ou paysan noble par son habit, noble par les sentiments qui l'animent. Ce que l'officier sait, il l'enseigne à ses frères, et cette école, que toute la France traverse, rend à nos campagnes des citoyens meilleurs, des âmes plus fières et plus loyales. Toute notre civilisation passe par cette petite porte, et ce que l'officier donne de son temps et de son cœur, il le retrouve sur les champs de bataille : blessé, des mains pieuses le relèvent et le pansent; mort, son souvenir plane autour du drapeau. Ainsi, l'armée est une famille, et cette famille est l'école et l'exemple de tout le pays.
Notre petite armée, digne d'un plus grand théâtre militaire, avait à sa tête des hommes dignes de la conduire. Ce n'est pas à moi qu'il appartient de dire combien tous ses services furent bien dirigés, à quel point son chef d'état-major sut faire son devoir, à quel point il fut bien secondé. Je ne rappellerai pas les difficultés, les épreuves sans nombre dont l'habileté, la patience, l'énergie de notre général pouvaient seules triompher. Parmi ceux qui nous conduisaient, je n'en nommerai qu'un seul, dont la mort a livré le nom à l'histoire. C'est de Collineau que je veux parler. Ouvrier, disait-on, avant d'être soldat, il avait lu peu de livres. C'était un grognard difficile à mener, un chef taciturne et dur. Mais il possédait au degré le plus haut cette intuition soudaine et cet amour silencieux de la guerre qui font le grand soldat et le bon capitaine. Collineau était vraiment l'homme de guerre, âme des armées qui parfois le détestent et toujours le suivent, création étrange et rare qui, le jour où les
(1) Avant la révolution, la noblesse envahissait de plus en plus les emplois peu nombreux de l'armée; elle n'en reçut toutefois le monopole que par la loi du 22 mai 1781. Mon grand-père fut de ceux qui protestèrent avec le plus de force contre cette loi, qui, venue plus tôt, eût privé la France des services de Fabert et de Duguay-Trouin.
hommes se mesurent, apparaît surgissant du fond d'une boutique, d'une chaumière ou d'un atelier, et devant laquelle tous les rangs s'ouvrent.
Ce héros de MalakolT et de bien d'autres combats qu'il ne racontait pas est mort à Tyen-tsin de maladie. La fortune lui devait une autre fin. Quand nous apprîmes cet événement, un officier d'un grand mérite qui n'aimait pas Collineau s'écria : «C'est une perle qu'a faite la France. » C'était une perte, en effet; mais combien il y a peu d'hommes dont on osât faire un si grand éloge!
A nos côtés marchait une armée anglaise dont le chef avait appris la guerre sur bien des champs de bataille, composée de beaux et braves régiments, parmi lesquels on remarquait les king's-dragoons et la cavalerie sikhe de Probyn et de Fane. Cette armée était plus nombreuse que la nôtre; mais elle comptait quelques régiments indous, panjab infanlnj, formés d'hommes inférieurs aux Européens par leur constitution, comme par leur énergie, leur intelligence, leur sens moral.
Une entente cordiale présida aux opérations combinées des deux armées, bien que dans les deux camps quelques esprits chagrins fussent constamment préoccupés de la crainte d'être devancés par des rivaux plus jaloux que scrupuleux. Ceux qui craignaient ainsi d'être trompés les uns par les autres étaient également loyaux : il ne leur manquait sans doute que de se mieux comprendre. Le charlatanisme militaire ne survit pas à des guerres comme celles de la Crimée, de l'Italie ou de l'Inde. Les deux armées firent également leur devoir : l'une ne triompha point sans l'autre ; l'une ne fit rien de plus et rien de moins que l'autre. Supposer, comme on le fait sans cesse en France et en Angleterre, qu'une armée anglaise ou française puisse être quelque part sans y jouer un grand rôle, ou feindre de le supposer, donne sans doute auprès des sots un brevet de patriotisme ; mais je ne descendrai pas à le leur demander. L'histoire ne doit pas procéder, comme le récit d'un caporal, par élimination, entre deux armées attribuant tout à la sienne , et dans cette armée retirant toute part active à tous les corps et tous les régiments autres que le sien.
La Chine était assez vaste, le peuple chinois assez indifférent aux vicissitudes de la politique de ses maîtres pour qu'il nous fût possible de localiser complètement la guerre dans le Nord. Chang-hai, ainsi placé en dehors de la lutte, devint notre point de ralliement et notre base ; nous consentîmes même à protéger cette ville et ses environs immédiats contre les rebelles. L'intendant, ou tao-tay, de cette partie du Kyans» eut pour nous les plus grands égards ; mais il chercha , comme cela devait être , à nous faire perdre du temps, d'abord en annonçant des négociations que nous ne pouvions accepter que sur les bords du Pei-xo, ensuite en cherchant à nous engager contre les rebelles, sous prétexte de sauver ou de reprendre Ss-tuie*; (Sou-tcheou). Rien n'eût été plus juste ni plus chevaleresque : mais la recherche du beau n'était