‹ La Chine et les Chinois (volume 3)Chapitre 15 sur 45 · LE PEUPLE ET LE PAYS · texte numérisé non relu

LE PEUPLE ET LE PAYS

Dans presque tous ces villages, il y avait des musulmans dont je visitai les mosquées, et avec lesquels j'eus de longs entretiens. 11 en fut de même entre Tyen-lsin et Pékin. Les musulmans étaient dans le ravissement de voir un Européen connaissant l'arabe et leurs livres. Le monothéisme les rapprochait extrêmement de nous. Ainsi, au bout du monde, je me trouvais en pays de connaissance; je puis presque dire au milieu d'amis.

Le fleuve que je côtoyais, humble et petit par le volume de ses eaux, n'est cependant pas moins célèbre dans l'histoire qu'il n'est important de nos jours. C'est par son canal que s'écoulait jadis le fleuve Jaune, le fleuve par excellence, le Xo (Ho). Ce grand fleuve eut plus tard deux bras, puis le bras septentrional fut délaissé, conservant seulement le nom de fleuve du Nord, que de plus petits cours d'eau se donnent aussi. Par les anciens canaux qu'avait suivis le grand fleuve, par celui de la rivière I et de son principal tributaire, par celui d'un petit affluent septentrional, enfin, un canal nouveau fut ouvert par la main des hommes, sous la dynastie des Mongous Yuen el pour l'approvisionnement de leur capitale, Ta-ts, qui est le Pékin actuel. Ce canal passe à Tyen-tsin, le port céleste, ville nouvelle, aujourd'hui chef-lieu d'un f>>, ou district; wey, ou forteresse seulement, sous les Min (1), et se termine à peu près à Tsn (Toung tchcou), l'arrivée, après avoir passé à Yan-fsun, le village des saules, et à Ma-tâo, le port. Depuis quelques années, le canal entre Tyen-tsin et le Sud s'est envasé, les

(1) C'est aux Min probablement que remonte aussi la construction dos premiers ouvrages de Ta-kou. Entre 1oG0 et 1 566 , les Japonais ravagèrent le Chan-loung, envahirent le Kyafi-nan et la Corée, et inspirèrent à la cour de Pékin des craintes très-sérieuses. Dans un numéro du journal de la capitale [Kin-pao), du commencement de 183.3, on voit que des navires européens s'étant montrés dans le golfe, le gouverneur de Pékin a été chargé d'un rapport sur la défense du fleuve, et a conclu à l'inutilité de fortifications nouvelles. Je crois que les défenses de Ta-kou et de la côte ont été remises en état et complétées seulement après le traité de 18o8.

Plusieurs forts semblables à ceux de Ta-kou existaient entre Sin-xo et Tyen-tsin. Une carte dressée par San-ko-lin-sin , et que je vis plus tard , montre qu'un grand nombre d'ouvrages de cette nature avaient été élevés dans la partie orientale du Tchi-li, entre la grande muraille et le Pei-xo.

Le canal entre ces deux villes est très-fréquenté en temps ordinaire. Par une confusion singulière, dont l'armée n'a pas la responsabilité et sur laquelle le général en chef ne tarda pas à être éclairé, un canal différent fut pris, au départ de Tyen-tsin , pour le canal que notre matériel eût dû suivre, et reconnu innavigable. Nous faillîmes être ainsi privés d'une roule d'eau que tous les habitants de Tyen-tsin et des centaines de bateliers pouvaient indiquer aux interprètes, et qui était portée sur la carte de la province dressée par d'An ville et sur un grand nombre de cartes locales très-détaillées, de façon à prévenir toute confusion. J'avais moi-même ces cartes; mais j'étais loin de soupçonner une erreur dont je n'ai eu connaissance que beaucoup plus lard. Les missionnaires de Tchi-li, sur lesquels ou comptait peut-être pour ces renseignements, ne se montrèrent qu'à la fin de la campagne et ne pouvaient être d'aucune ressource.

Nous avions avec nous deux autres missionnaires, le père Delamarre, homme d'une grande érudition chinoise, et l'abbé Duluc, fait prisonnier et décapité par les Chinois. Malheureusement, ces deux hommes distingués avaient jusque-là vécu très-loin de la province dans laquelle nous portions la guerre.

arrivages ont pris la voie de mer, et gagnent Tyen-tsin par le fleuve, en passant à Ta-kn, Si-kî, et Ko-ks (1).

Tyén-tsin et T»n sont donc à Pékin ce que le Havre et Rouen sont à Paris. Tyentsin et ses faubourgs couvrent environ 500 hectares et peuvent compter de 120 000 à 150 000 habitants; Tkïï doit avoir à peu près la même population.

Tyen-tsin .s'ouvrit devant nous. J'y entrai moi-même avant l'armée, et je n'y rencontrai ni visages hostiles, ni malveillance déguisée, ni méfiance, ni réserve. Une maison très-convenable fut mise à ma disposition, ainsi qu'une dizaine de serviteurs que je rétribuai honorablement et qui me servirent avec zèle et fidélité, par l'homme d'affaires du chef des marchands de sel (2), Tman, qui, dans des temps difficiles, avait offert huit millions de francs à l'empereur, et reçu en échange les honneurs du premier rang de la hiérarchie chinoise.

Un plénipotentiaire chinois était arrivé, et l'on traitait avec lui. De jour en jour, cependant, l'aspect de la ville changeait; au milieu d'un peuple ami, on ne pouvait trouver ni domestiques, ni voitures, sans avoir recours à des menaces. L'ordre de nous tout refuser avait été donné, et le peuple effrayé se soumettait. Le vice-roi, dont la résidence naturelle était à Pao-tin ft>, capitale du Tmi-li, nous avait rejoints à Tyentsin, et n'en bougeait pas. Un jour, j'avais eu besoin d'une voiture de plus, et je n'avais pu en trouver à vendre : il ne me fallut pas longtemps pour obtenir l'explication que je devinais. Je fis alors une chose dont je n'avais aucun droit : je me rendis au palais du vice-roi, et j'y laissai ma carte de visite chinoise, sur laquelle j'avais fait

(1) On peut transcrire tous ces noms d'une autre manière, mais il faudrait éviter de les défigurer : d'écrire sin-ko, par exemple, au lieu de sin-xo ou sin-ho, et tang-ko au lieu de tang-kou. Il faudrait surtout s'abstenir de fabriquer des noms tels qaeleantz, qui n'ont jamais pu être chinois. Tan ici veut dire chaussée; peï tan, chaussée du nord; kou écrit comme kou, vendre, par la clef idéographique de l'eau; et la phonétique kou, ancien, paraîtrait signifier au moins dans le dialecte local un étang, un marécage; tan kou, si kou, ta kou, signifieraient alors : étang de la chaussée, étang de l'ouest, grand étang. C'est, du reste, le nom même du Pei-xo, que plusieurs caries désignent sous le nom de Kou et de Tchen-kou ou véritable Kou, par opposition, sans doute, à un autre Kou qui prend sa source près de Tsun-xira (Tsun-hoa) et se jette dans la mer près de Pei-tan (Peh-lang). Tsun (pas dans tsun-xwa) et trou signifient village; xo-si-tvou, village à l'ouest du fleuve. Je ferai remarquer encore qu'on dit aujourd'hui Tchi-li, et non Péi-tchi-li ou Pe-tchi-li, c'est-à-dire Tchili du Nord, dénomination usitée seulement alors qu'on pouvait, tlans le langage de la conversation, nommer deux Tchi-li, c'est-à-dire deux provinces principales, contenant chacune une capitale ou une semi-capitale de l'empire.

(2) Tyen-tsin est le centre de l'administration des fermes du sel, qui versent au trésor 30 millions de francs chaque année, d'après, du moins, l'annuaire impérial. Tchafi, qui a le titre de Pae-chafi kan-tsoufi, fait ses versements entre les mains du yen-yuan , directeur général des fermes du sel, qui, comme rang, est son inférieur. Il y a encore à Tyen-tsin, en fait d'officiers importants, un tsoufi-pifï (officier général du deuxième rang, première classe), et un tao-tay. A Toufi-tcheou , il y a deux vice-rois (tsoufi-tou) , l'un Mantchou et L'autre Chinois, chargés des greniers impériaux , et un tao-tay.

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