GUET- APENS
portant aux Chinois des propositions nouvelles: du capitaine Chanoine, allant reconnaître remplacement d'un camp ; du caïd Osman cl de quelques spahis escortant nos diplomates: enfin de trois hommes plus à plaindre que moi. puisqu'on ne les ;i plus revus : le colonel d'artillerie Grandchamps , l'intendant Dubul cl le père Duluc . interprèle du général en chef (1). C'est à Ma-tao que j'allais; ils se rendaient à T«n tuiOK et me demandèrent si je suivais la même roule. Il n'y avait que neuf lieues à faire : je les suivis. En approchant de Ma-tao. le guide que j'avais pris dans un village me dit en me montrant quelques champs plus foncés que les autres : « C'esl là que campaient hier les Mongous »; je traduisis ses paroles à mes compagnons de route, sur lesquels malheureusement elles ne produisirent aucune impression.
Arrivés à quelque distance de Tvir-tmev, mon convoi m'ayant retardé de quelques moments, mes compagnons déroule m'y devancèrent. A trois kilomètres de la ville, je laissai mon escorte pour aller avec mon lettré préparer nos logements; mais une terreur que celui-ci n'osait m'expliquer semblait le paralyser: deux fois il se laissa tomber de cheval: je ne pus l'y faire remonter : j'attendis alors mes bagages pour n'entrer qu'avec eux. Je traversai Kyan-kya wan, où l'on devait se battre le lendemain. L'attitude de la population m'y parut assez hostile pour que je me crusse obligé de tirer mon sabre, de mettre mon cheval au galop, et de la forcer par celle petite charge à disparaître dans les rues adjacentes et les maisons. En approchant de la ville, je passai les vedettes de l'ennemi, puis les grand'gardes. Mes compagnons avaient déjà fait ce chemin. Comme j'entrais à Trâ-tmeK, des mandarins vinrent au-devant de moi et m'offrirent de chercher avec moi mes logements. Je laissai là mes bagages et je les suivis: ils ne m'offrirent rien qui me parût convenable : ils voulurent me loger avec les Sikhs de M. Parkes, déjà trop nombreux pour une petite pagode; il me fallait un assez vaste espace pour mes chevaux et mes voitures. Je cherchai donc moi-même, et j'eus bientôt trouvé ce qu'il me fallait (2). J'envoyai un domestique qui m'avait suivi à la recherche de mes bagages; ils n'arrivèrent qu'au
(1) Soixante officiers, diplomates, employés, ou soldats européens cl sikhs, précédaient les deux armées, envoyés par les ambassadeurs ou les généraux. Quatorze Français, vingt-six ou vingt-huit Anglais, furent pris. Sur les quatorze Français, huit périrent. Ce sont : MM. Dubul, Foullon-Grandchamps, Duluc. Ader, et lis soldats Godiehot, Ouzouf, Blanquel et Faurien. Parmi les Anglais, treize ou quatorze ont péri, parmi lesquels MM. de Nordman, Anderson, Brabazon et Bowlby.
(2) Le propriétaire de la maison dans laquelle je descendis, mandarin du sixième ou septième ordre, se conduisit avec une extrême impertinence. Je le traitai moi-même avec peu d'égards, et lui désignai les pièces que j'entendais occuper. Il se mit alors à en faire enlever tous les meubles, manière peu polie de me faire entendre qu'il me regardait comme un voleur. Je lis réintégrer les tables et les chaises : nos relations se bornèrent là. Dans un récit de ma captivité, publié d'après mes prétendues confidences, je lis cependant que je « dépensai la » soirée en douce causerie avec mon hôte, et que je me pénétrai de la parfaite franchise et de la bonhomie
bout d'une heure. Le soldat qui les conduisait était, en arrivant, d'une humeur massacrante; il se plaignait d'avoir été promené dans la ville par des mandarins qui prétendaient faussement connaître le lieu où j'étais descendu. C'était un nouvel avertissement du ciel; je le méconnus comme les autres. Je ne me préoccupai point dans la journée de retrouver mes compagnons de route (1). J'étais fatigué d'ailleurs, ayant été récemment malade; je fis seulement quelques pas dans les rues : la population s'empressait à me voir: son altitude n'était pas bienveillante, mais rien n'annonçait une catastrophe prochaine.
Le lendemain, après avoir déjeuné, sur les onze heures et demie, je sortis pour me promener encore dans la ville. J'avais l'espoir d'y rencontrer les nôtres, qui avaient dû arriver dans la matinée ; je fus surpris de n'en voir aucun dans les rues que je traversais. Je m'éloignai de près de deux kilomètres; puis je voulus regagner la maison. A peine avais-je fait quelques pas dans celte direction nouvelle que j'entendis derrière moi un grand tumulte et de grands cris. Je me retournai : la foule me suivait depuis longtemps; mais ici il n'y avait plus à s'y méprendre, c'était un attroupement hostile. Je m'arrêtai. Je lui lis face et menaçai ceux qui poussaient contre moi des cris de mort de la vengeance des miens. Je jetai les yeux autour de moi : une multitude furieuse sortie des maisons, des boutiques, des pagodes, m'entourait de tous côtés.
Frappant de ma canne ceux qui se jetaient sur moi, je poussais les cris de France!... France!... A moi!... Trahison! Une clameur immense étouffait ma voix. Saisi par cent mains, lancé à terre, foulé aux pieds, je voyais les uns courir chez les barbiers, les autres chez les bouchers pour s'y procurer des instruments de mort. Tout d'un coup je fus relevé ; la foule , grondant toujours , s'ouvrit un peu : un mandarin à bouton de cristal la contenait; il m'avait pris le bras. « Je veux rentrer chez moi », lui dis-je. J'y avais deux revolvers et un sabre; j'y avais le soldat qui me servait et ses armes, deux chevaux que l'on pouvait brider à la hâte. De chez moi à la pagode occupée par les Sikhs il n'y avait pas assez loin pour que quatre ou cinq hommes jetés par terre ne me permissent de l'atteindre, et, une fois réuni à vingt-quatre braves cavaliers , la lutte devenait égale. Le mandarin voulait me conduire chez le magistrat de la ville; je vis qu'il fallait en passer par là.
«cordiale du liravc homme de Chinois », disais-je. Et, un peu plus loin, que «le propriétaire delà veille, le » brave homme de Chinois, était à la tète de cette horde furieuse » par laquelle je fus assailli. Il n'y a rien de vrai dans cette anecdote, inspirée, comme beaucoup d'autres, par le désir de paraître informé ou par une certaine malveillance.
(1) Je sus plus tard qu'une sorte de banquet leur avait été offert le soir par les diplomates chinois, qui, ne m'ayant pas sous les yeux, ne m'avaient pas invité.