MON ARRESTATION
Arrive au ya-mon, on me fit entrer dans la cour; les portes se refermèrent sur la foule; les soldats m'entourèrent, nie saisirent par les manches du petil burnous blanc que je portais, puis par les bras. Je demandai à voir le magistrat : on se mit à rire. Je me tus, et j'attendis. Quiconque n'a pas vu les édifices publics des Chinois ne saurait s'en faire une idée. Ces édifices, ou plutôt ces baraques entourant de grandes cours, sont bas et misérablement construits; neufs, ils ont été bariolés de diverses couleurs; on y a grossièrement peint des dragons ou des dieux : les cours ont été ornées de mâts et fermées de grilles rouges. Mais ces constructions de briques et plus encore de bois, analogues à des boutiques ou à des théâtres forains, sont aussi peu de temps neuves que rarement réparées; aussi présentent-elles presque partout le même aspect lugubre et dégoûtant : des cours pleines d'herbes, des peintures détrempées par la pluie, des mais courbés ou fendus, des grilles à demi brisées, des châssis défoncés et dont la doublure en papier pend par sales lambeaux.
Qu'on ajoute à ce tableau les figures qui l'animent d'ordinaire , des soldats misérables conduisant de hâves criminels, des valets déguenillés coiffés de chapeaux en pointe ou de couronnes en cuivre doré , escortant quelques mandarins à l'air cauteleux et grimaçant, marchant derrière un parasol déchiré, et l'on aura une exacte peinture du spectacle que j'avais sous les yeux.
Je n'y restai toutefois pas longtemps, l'ordre ayant été donné par un personnage invisible de me conduire dans un temple peu éloigné. Je m'y rendis suivi toujours par un peuple braillard. Je fus conduit dans une cour de ce temple par line vingtaine de soldats. Je m'assis dans un coin; ils se groupèrent autour de moi. De temps à autre ils faisaient dégager les abords de la cour. Ma position était toujours mauvaise, mais j'espérais en sortir bientôt. Plusieurs fois je demandai à parler au gouverneur, au plénipotentiaire chinois, enfin à M. Parkes, que je croyais encore à Txn tuies. On finit par me répondre que le gouverneur était monté à cheval pour aller chercher M. Parkes. Les soldats avaient appuyé leurs piques contre un mur. Deux d'entre eux, ayant repris les leurs, s'amusaient à faire de l'escrime chinoise. Sans autre intention que celle de passer le temps, dans un moment où l'on me gardait mal, je pris une pique et me mis à essayer devant les Chinois l'escrime à la baïonnette. Cet acte entièrement inoffensif parut les troubler beaucoup ; ils auraient voulu me désarmer, ils n'osaient pas le faire. Au bout d'un instant je déposai de moi-même la pique et je fus m'asseoir au milieu d'eux, ce qui parut leur être fort agréable.
Vers les deux heures . à un appel venu du dehors , les soldats qui me gardaient prirent les armes. Un mandarin précédé d'une quinzaine de soldats entra dans la cour : le mandarin me salua avec une apparente déférence ; les soldats m'entourèrent comme mus par une innocente curiosité; j'étais en pleine confiance, quand tout
«l'un coup, ii un signe du mandarin, je fus à. la fois saisi par les épaules, par les liras, par les jambes, et jeté la face contre terre. On me lia alors les mains et les pieds derrière le dos. en joignant les mains aux pieds par une corde qui pouvait avoir un pied de long. On m'arracha ma montre et mon mouchoir, que je vis passer dans les mains du mandarin qui présidait à celle brutale arrestation : deux hommes, me soutenant par les deux extrémités de la corde qui joignait mes pieds à mes mains, me portèrent, suivis de tous les autres, dans la cour d'un ya-môn éloigné d'environ cent cinquante pas. Mes pieds étaient garantis par des bottes ; tout le poids de mon corps pesait sur mes mains, étroitement garrottées. Dans la cour du ya-mon, on me jeta sur le dos: je promenai autour de moi mes regards : la cour était pleine de soldats qui, comme tous ceux auxquels j'avais eu affaire jusqu'alors, appartenaient à la milice provinciale, à l'infanterie régulière, ou faisaient partie de la maison militaire de quelque mandarin d'un rang élevé. Des appels bruyants ou plutôt de grands cris s'échangeaient d'un bout de la cour à l'autre. L'ordre de me mettre à mort venait d'être donné et transmis de la sorte, quand je vis entrer dans la cour, portés à la main . deux objets sans forme et sans nom. Je crus d'abord que c'était des criminels chinois, et que, pour ajouter à mon supplice, on allait m'exécuter avec eux. L'un d'eux cependant me reconnut , et me demanda en français ce qu'on allait faire de nous. « On va nous tuer, lui dis-je; mais la France nous vengera. » Je poussai le cri de Vive l'Empereur! et, d'une voix plus basse, je priai Dieu de prendre ma mort en expiation de mis fautes. Tous les soldats s'étaient précipités sur moi... Les ordres de mort qui avaient été donnés n'étaient qu'une honteuse comédie! Saisis de nouveau par nos cordes, on nous jeta dans des charrettes. Je me trouvai dans l'une d'elles avec l'homme qui m'avait parlé. Je lui demandai qui il était : il me répondit que lui et son camarade étaient les ordonnances du capitaine Cbanoine, qu'ils avaient été pris bors de la ville ; que leur capitaine , qui se trouvait en avant , devait avoir pu s'échapper.
Nos charrettes se mirent en marche , escortées par des cavaliers mongous et suivies d'une foule immense qui nous poursuivait de ses buées, de ses injures, de ses menaces. Les gens qui. nous conduisaient avaient eu soin de remplir la charrette de clous à tête plate, semblables à nos clous de tapissiers. J'étais surtout l'objet de cette persécution. On poussait les clous de mon côté; ils n'étaient heureusement pas trèslongs: ils ajoutèrent toutefois d'une manière notable aux souffrances que je ressentais déjà. A deux ou trois kilomètres de la ville, le camp tartare se présenta devant nous. Notre convoi s'arrêta; on nous enleva des voitures, on nous porta dans la cour d'une petite pagode; on me jeta la face la première sur un tas de paille, afin . dit-on, que mon sang souillât le moins possible le sol. L'ordre de nous couper la tète était de nouveau donné. Plusieurs mandarins, dont aucun ne portait le bouton rouge, insigne