TRANSPORT DES PRISONNIERS. M
du premier et du second rang, vinrent successivement nous examiner. Us me remuaient avec les pieds pour me mieux voir. Je supportai avec patience celle nouvelle injure, espérant qu'une mort prompte allait mettre fin à mes souffrances. Je me lis ôter ma cravate, mais nous ne fûmes pas plus exécutés là qu'à Tkû tme>;.
toutefois, le jeu était plus sérieux, car l'armée réclamait notre mort, .l avais vu amener dans la cour mon lettré, qui y avait été interrogé, et un de nies serviteurs. Ils étaient donc dans une des voilures du convoi. Je ne pus leur faire aucune question. Je ne vis aucun autre de mes gens; qu'étaient-ils devenus? Ma maison avait été pillée: les soldats qui nous escortaient se racontaient le butin qu'y avait fait la milice chinoise.
Rejelés dans nos charrettes, nous subîmes encore l'examen d'une quarantaine de cavaliers mieux montés que les autres, et qui me parurent être l'état-major même de l'armée. Je ne pouvais juger des grades ni me rendre un compte exact des plumes qui ornaient leurs chapeaux, ne pouvant les contempler que de bas en haut. Ils étaient vêtus , comme les soldats , d'une longue robe grise , jaunâtre ou bleue ; tous portaient le chapeau d'hiver et des bottes de soie noires. Parmi les cavaliers , les uns portaient des arcs et des flèches , les autres étaient armés de lances ; quelques-uns avaient des mousquets, d'autres seulement deux sabres passés dans la selle, à droite et à gauche, sous la jambe du cavalier. On nous remit en marche. A trois kilomètres de là. nous fûmes soudain croisés par trois ou quatre cents cavaliers évidemment en déroute : «Sauvez-vous! sauvez-vous! » crièrent-ils à notre escorte. Notre escorte se consulta un instant : immolerait-on les prisonniers? les garderait-on comme otages? On retourna les voitures et nous partîmes au galop. Croyant sentir le voisinage de nos troupes, espérant que la cavalerie anglaise était sur nos traces, je ne cessai de crier : « France!... à moi!... France!... trahison!... England!... Help!... Dragoons help !... » Ces cris me valurent bon nombre de coups de lance, qui ne firent toutefois que me piquer.
Après une heure d'une course effrénée sur des clous pointus et une route raboteuse, nous nous arrêtâmes un instant. On en profita pour serrer mes liens avec plus de force : on y introduisit des coins de bois ; on les tordit à l'aide d'une baguette ; on les arrosa pour les faire gonfler. Notre route se continua à une allure plus modérée et par des chemins inconnus; nous traversions des troupes innombrables de cavalerie. J'entendais crier à plus de quarante files de distance, et, soit dans la soirée, soit dans la nuit, je ne crois pas que nous ayons passé moins de vingt mille chevaux. Cette cavalerie venait du nord : il était facile, d'après quelques mots échangés en chinois, de juger qu'elle n'avait encore figuré dans aucune affaire. La plupart des hommes parlaient une langue que je pensai devoir être le mongou. Les Chinois qui
menaient nos charrettes qualifiaient d'ailleurs ces cavaliers deTa-tsô (4), qualification qui ne s'applique point aux Mantchous, appelés ordinairement Tiui jen par les Chinois. Cinq fois ces cavaliers, se précipitant en désordre sur notre convoi, en arrêtèrent la marche, réclamant à grands cris notre mort immédiate. Les officiers supérieurs chargés de notre conduite s'efforçaient de gagner du temps; et quelque officier général, informé des ordres qui nous concernaient, finissait par nous remettre en route.
Partout, sur notre passage, de jour comme de nuit, la population, évidemment prévenue d'avance, était sur pied et nous accablait d'injures. A chaque relais, le maître de poste ou quelque autre personnage venait nous reconnaître. On nous soulevait alors la tête , que l'on laissait ensuite retomber sur l'oreiller de clous dont j'ai parlé. Le soldat qui partageait ma charrette, atteint de trois blessures, ne cessait de s'agiter, ce qui me causait de cruelles douleurs , et de demander à boire, ce qui nous attirait, à l'un comme à l'autre , bon nombre de coups de bois de lance.
Quant à moi , je m'étais dès le premier moment tracé une ligne de conduite dont je m'écartai aussi peu que pouvait le permettre la nature humaine. J'avais résolu de ne pas me plaindre, de ne rien demander, de n'adresser aux Chinois aucune question. Un fait assez singulier vint frapper mon attention vers le milieu de la nuit. Je vis le long de la route, probablement dans le voisinage de quelque hameau, passer une longue procession précédée d'un homme portant une croix, et j'entendis distinctement chanter en latin les prières des morts. Nos cavaliers voulaient se jeter sur la procession ; le commandant du convoi les en empêcha. Je crus d'abord que nous étions l'objet de ces prières. Un missionnaire me dit plus tard que ce devait être quelque enterrement. En tout cas, je ne fus le jouet d'aucune illusion; j'avais toute ma présence d'esprit (T). Tantôt, pour me distraire des maux actuels, j'essayais de repasser les vers que je savais par cœur; tantôt, examinant ma situation, je cherchais à deviner le sort qui pouvait m'être réservé. Évidemment, la trahison dont j'étais victime atteignait plusieurs de mes compagnons de la veille. La veille on avait dù se battre. Qu'était devenue l'armée marchant avec confiance, en petit nombre et presque désarmée? L'insolente audace des Chinois était d'un triste augure. Nous devions nous attendre à quelque supplice atroce et raffiné, à d'horribles tortures; peutêtre encore serions-nous promenés à travers la Chine dans des cages, comme cela était arrivé, il y a quelques années, à dès Anglais ; peut-être encore serions-nous con-
(1) On disait autrefois Ta-ta; c'est notre mot Tatare ou Tartarc.
(2) Les chrétiens ont coutume de faire leurs enterrements la nuit pour éviter de donner de l'ombrage au gouvernement, qui du reste les laisse libres, et n'est mal disposé que contre les prêtres venus d'Europe et en relation avec d'autres Européens. Le convoi funèbre avait évidemment été surpris par l'arrivée inopinée du nôtre et se retirait avec beaucoup de dignité.
LA PRISON DU IIIEN-Ptf. ï:\
duits en Mongolie, avec le mince espoir d'atteindre un jour la Sibérie, cauchemar de tant d'autres, devenue pour nous la terre promise. Je me voyais regagnant la France, après trente années d'un pareil exil, ayant presque oublié ma langue, mendianl mon pain, trouvant ma maison vide, méconnu de ceux de mes amis qui seraient encore vivants. Je me rappelais cette figure émouvante du colonel Chabert tracée par la plume de Balzac, et je craignais de fournir aux romanciers futurs la matière d'un récit analogue.
J'ignore où l'on nous mena pendant la nuit. J'ai eu depuis quelque lieu de croire que nous fûmes conduits au palais que l'empereur occupait hors la ville , palais auprès duquel on rencontra depuis des effets ayant appartenu à d'autres prisonniers qui y avaient subi d'horribles tortures. Vers le point du jour, nous franchîmes une muraille élevée, épaisse, flanquée de tours. La longueur de la route que nous avions faite depuis Tsn tmes me fit d'abord penser que c'était la grande muraille. Des deux cotés , le large chemin que nous suivions était bordé d'arbres, de jardins, de maisons basses, de baraques, de boutiques, de ya-môns et de pagodes; tout cela, jeté comme au hasard, sans ordre et sans suite, ne présentait guère à l'esprit l'image d'une grande ville, mais plutôt celle des abords de quelque résidence impériale. Une foule plus compacte et plus bruyante que toutes celles que j'avais vues jusque-là grouillait autour de nous. Pendant cinq heures, ce théâtre et ces personnages ne changèrent point. Nous avions franchi une nouvelle enceinte, et il était à peu près dix heures du matin quand, arrivés devant quelque chose qui ressemblait à l'entrée d'un ya-mon , on m'enleva de dessus la charrette , toujours à l'aide des mêmes procédés. On me fit traverser plusieurs cours ; mes liens furent enlevés ; on me mit les fers au cou , aux pieds et aux mains ; puis l'on me porta plutôt que l'on ne me conduisit jusqu'au seuil d'une petite chambre aussi sale que peut l'être une chambre chinoise, au fond de laquelle trônait un mandarin à bouton bleu foncé. « A genoux! me dit-il. — A genoux! cria son entourage. — Je suis mandarin français, répondis-je , je ne dois point m'agenouiller. » Ceux qui me tenaient par les bras me lâchèrent, et ne pouvant me tenir debout, dans l'élat d'épuisement où j'étais, ce n'est point à genoux, mais à plat ventre que je nu* trouvai. On me demanda mon nom, je le donnai; on me demanda mon emploi et mon rang, je répondis que j'étais mandarin civil du quatrième rang. L'ordre fut alors donné de nouveau de me mettre à mort. De mauvais sabres furent aiguisés ; puis, précédé et suivi des gens qui en étaient armés, je fus conduit dans une petite cour où mon cortège s'arrêta. Je me crus alors autorisé à adresser une demande au mandarin à bouton blanc qui m'avait mené là. Je lui demandai de me faire donner de l'eau : depuis vingt-quatre heures je n'avais ni bu ni mangé . et depuis vingt heures je subissais une torture permanente, aggravée à chaque village que je traversais par des
hommes, ou plus souvent des enfants, qui venaient arroser de nouveau mes liens, les tirer ou les tendre, en glissant dessous des pierres ou des morceaux de bois. Le mandarin me lit donner une tasse d'eau: puis lui et ses estafiers me quittèrent.
Une soixantaine d'individus m'entouraient, les uns vêtus un peu plus mal que la classe moyenne ne l'est en Chine, les autres mal couverts de haillons abjects et comme moi chargés de fers. Quelques hommes coiffés de chapeaux d'été à floche rouge me soutenaient ; ils me permirent de m'asseoir, puis de m'étendre sur la terre. Je pus alors ramener mes mains sur ma poitrine et les regarder : elles étaient gonflées,