‹ La Chine et les Chinois (volume 3)Chapitre 23 sur 45 · INTÉRIEUR DE LA SALLE COMMUNE · texte numérisé non relu

INTÉRIEUR DE LA SALLE COMMUNE

J'ai suppose la destruction partielle du mur donnant sur la cour. Au milieu, le poste des gardiens : leurs chapeaux sont suspendus au plafond ; au-dessus des lits de camp pendent des chaînes; à droite, la table qui constituait le théâtre ; une petite tablette suspendue à une colonne portait les noms des prisonniers.

de dimensions à peu près égales à la prison, laquelle n'avait qu'un étage et n'était fermée sur la cour que par un mur de quatre pieds de haut et des barreaux de bois ; à un bout de cette cour , sur la gauche en sortant de la prison , se trouvait une petite chapelle bouddhiste; à droite se trouvait la cuisine; entre la cuisine et contre l'un des petits côtés du bâtiment principal se trouvait une petite cour servant de latrines à tous les prisonniers, et contre les murs de laquelle s'asseyaient pendant le jour les enchaînés, admis seulement de nuit dans la prison. A peine couché sur le lit de camp, je m'endormis; je dormis longtemps. Pendant les quatre premiers jours , je ne pus manger que quelques fruits offerts par les prisonniers. C'est au bout d'une dizaine de jours seulement que je pus faire quelques pas sans être soutenu. Dès le second jour, mes mains me causèrent une douleur insupportable; j'avais quelques autres blessures assez légères, mais je ne me les rappelais que lorsqu'elles étaient atteintes par quelque choc. J'avais bien dormi la première nuit; mais pendant les vingt jours

i6 CAMPAGNE DE PÉKIN.

et les vingt nuits qui suivirent, mes mains me permirent peu de sommeil. Je passais la nuit, comme le jour, sur mon lit de camp, tantôt accroupi, les mains appuyées sur les genoux, tantôt couché et les mains au-dessus de la tète. Mes vêtements , mon visage, étaient couverts d'un pus infect. Les phlyetènes tombèrent, mais bientôt mes mains ne furent plus qu'une plaie. Assiégé par les mouches, les vers s'y mirent. Un médecin chinois , petit vieillard à l'œil fin et spirituel . qui était venu me voir par curiosité , mit sur mes plaies une poudre qui paraissait contenir de la myrrhe. Cette poudre fit disparaître les vers. 11 écrivitune petite ordonnance et laissa quelques sapèques à l'aide desquels on acheta un peu d'une huile épaisse et jaunâtre appelée xwan-ye«kao, avec laquelle les prisonniers purent me faire deux pansements. Malheureusement je n'avais pas un morceau de toile pour couvrir mes plaies. Un prisonnier m'apporta une petite loque bleue que pendant quinze jours je promenai d'une main à l'autre. Les prisonniers étaient en général pleins d'attentions pour moi ; sans leur assistance, je n'aurais pu ni boire , ni manger , ni faire un pas. De jour et de nuit je les trouvais disposés à me rendre tous les services.

La nourriture qui m'était allouée était aussi misérable qu'insuffisante. C'était une tasse de riz détestable et quelques queues d'oignons salées le matin et le soir. Je souffrais continuellement de la faim. Quelques enfants bien sages dont ma vue était la récompense, des visiteurs musulmans avec lesquels j'avais parlé du Coran, m'apportèrent des fruits et des gâteaux. Les prisonniers m'en donnaient aussi de temps à autre ou partageaient avec moi leur pitance; tous n'avaient cependant pas pour moi la même bienveillance. Un jour que l'on m'avait, pour quelques instants, fait asseoir dans la cour, un enchaîné que je n'avais point encore vu et qui était arrivé du même jour vint, comme faisaient les autres, regarder mes bottes, palper mes vêlements. Il me fixa du regard. « Sais-tu , me dit-il , qui je suis? — Je n'en sais rien , répondis-je. — Eh bien , je suis un voleur de grande route, un homme qui tue les autres : si jamais tu as encore de l'argent, j'espère te rencontrer sur quelque chemin. — Ah! lui dis-je, si j'étais sur un chemin et libre, il me serait bien indifférent de t'y rencontrer. » Cette réponse fit rire ceux qui nous écoutaient. Le haut bout de la prison était tenu par sept mandarins dégradés et condamnés pour divers crimes. Mon meilleur ami était un jeune homme de vingt-deux ans, enfermé depuis deux ans pour avoir tué un homme qui faisait la cour a sa maîtresse. Sa mère, qui pouvait avoir cinquante ans, venait le voir de temps à autre. L'affection de ces deux malheureux l'un pour l'autre avait quelque chose de touchant.

Il y avait aussi là un homme, âgé d'une cinquantaine d'années, qui était pour moi d'une extrême complaisance. Un jour que nous étions seuls dans la salle commune, il se départit du silence qui lui était habituel. « 11 y a vingt-sept ans, me

LES CONDAMNÉS. \i

dit-il , que je suis ici. — Qu'avais-tu fait pour y venir? — J'avais introduit du plomb dans des lingots d'argent. Y a-t-il en France des gens qui en lassent autant? — Il y en a eu, lui dis-je. » Il se mit à rire silencieusement et regarda ses pieds, ce qui était son attitude ordinaire lorsqu'il n'avait pas la distraction de me servir. Je repris la conversation. « Comment s'appelle le lieu où nous sommes? lui dis-je. — 11 s'appelle iilen-pn (Cheng-pou, ministère de la justice) », me répondit-il. C'était aussi le nom de la prison du tribunal criminel. N'en sachant rien, je crus que c'était celui d'une ville ou d'un village, bien que nous fussions à Pékin (1). 11 me dit ensuite que la prison où nous étions comptait neuf chambrées pareilles à la nôtre, et que le nombre des condamnés, qui s'y était élevé quelquefois à sept cents, était pour le moment de quatre cents seulement. Il finit en m'engageant à me confier à Bouddha, et à répéter de temps à autre l'invocation consacrée, A-mi-to-fo! (2)

(1) J'avais traversé Pékin sans me douter que je fusse dans une ville, tant les chemins y sont larges et les maisons clair-semées. J 'étais, de plus, couché sur le dos dans la charrette; en prison, constamment surveillé par les gardiens. Je n'avais encore pu faire aux prisonniers aucune question relative soit à la prison, soit aux événements extérieurs qu'ils savaient, mais dont ils n'osaient, à cause des gardiens, s'entretenir devant moi.

(2) Remarquant que depuis vingt-sept ans il invoquait Bouddha sans aucun résultat, je crus inutile de l'imiter. Dans beaucoup de prisons on sacrifie des coqs, et on fait quelques offrandes les premier et quinzième jours de chaque lune.

Il y avait encore dans la prison un eunuque du précédent empereur, qui avait volé son maître; il était là depuis bien des années. Le soleil d'un nouveau règne ne lui avait pas apporté la liberté.

Un autre était en prison depuis près de cinquante ans. Il avait, à l'âge de cinq ou six ans, mordu le doigt de son père qui le battait. Son père, qui l'avait fait emprisonner, n'avait jamais pu payer ce qu'on lui demanda ensuite pour le faire sortir.

Il y avait un prisonnier toujours prêt à me rendre service; mais ses services m'étaient désagréables, parce qu'ayant été acrobate, il ne manquait jamais de les accompagner de sauts périlleux, de culbutes ou de promenades sur la tète. Ses jambes et ses bras avaient, du reste, par sept années d'emprisonnement, perdu tout leur ressort, et il exécutait ses culbutes avec la lenteur singulière, la fiacca, que les prisonniers, gens qui ont beaucoup de temps devant eux, mettent à tout ce qu'ils font, et qui, jointe à leur regard oblique et voilé, suffirait à les faire toujours reconnaître. Il avait frappé son maître bateleur d'un sabre qu'il devait avaler, et disait, en riant très-fort, qu'il ne l'avait pas fait exprès.

Un autre condamné avait un oiseau savant qui retirait, avec son bec, d'une liasse de petits papiers pliés avec soin celui sur lequel on avait écrit un caractère. Ce tour, assez joli du reste, se renouvelait tous les jours et toute la journée, depuis plusieurs années peut-être, et toujours avec succès, à la grande satisfaction de tous les détenus.

Nous avions jusqu'à un théâtre. Dès que notre salle commune était fermée le soir et que certaine ronde avait eu lieu, une ou deux chandelles étaient allumées sur une table placée au bout de la prison. Deux ou trois prisonniers ou gardiens s'approchaient de la table, et la représentation commençait. Une voix de fausset servait à rendre les rôles de femme. Il y avait du dialogue et du chant. Ni le dialogue, ni le chant, n'étaient extrêmement chastes : on ne pouvait s'y attendre. Toute la poésie et tout le drame chinois sont remplis de calembours oitscènes. Les pièces les plus anciennes et les plus renommées ne sont pas à l'abri de celte tache que les Européens ne peuvent y apercevoir, à moins d'avoir fréquenté bien mauvaise compagnie. Le mot lepus signifie en

Deux fois je fus interrogé par un mandarin à bouton bleu clair (1). Après m'avoir regardé un instant, se tournant vers deux mandarins d'un rang moins élevé qui l'accompagnaient, il leur dit en me montrant : « Voilà encore un de ces rebelles à longs cheveux (tinan-mao, longue laine) qui viennent de la province de Canton. — Je ne viens pas de la province de Canton, répondis-je, et je ne suis pas rebelle, n'étant pas sujet de votre empereur. » Le mandarin feignit de ne pas entendre ma réponse.

Après m'avoir demandé mon nom et mon rang, le mandarin me demanda si je n'étais pas Russe. Je répondis que j'étais Français. Il me demanda alors combien les Russes et les Américains avaient amené de troupes. Je répondis que , n'étant point en guerre avec la Chine, ils n'en avaient point amené. Il voulut savoir le nom de l'Empereur, qu'il qualifiait de prince des Français; par qui il avait été nommé; s'il tenait ses pouvoirs du chef du Céleste Empire ; s'il portait un boulon de mandarin ; enfin , s'il viendrait en Chine. Je répondis à ces questions que l'Empereur des Français, qui pouvait armer 800000 hommes, tenait son pouvoir de Dieu et de son peuple, et qu'il ne viendrait point en Chine , devant rester dans son pays pour le défendre par lui-même s'il était jamais attaqué. Cette observation à l'adresse du jeune empereur chinois , qui ne sait monter à cheval que pour prendre la fuite , passa inaperçue, parce que leur empereur est, pour les Chinois, un personnage trop élevé pour qu'ils puissent se le figurer combattant lui-même et exposant sa propre vie. Le mandarin me demanda si j'étais musulman; pourquoi l'on avait trouvé chez moi des livres musulmans; pourquoi, sur ma route, j'avais visité les mosquées. Il me parut qu'il était disposé à croire que je m'étais mis en relation avec les musulmans afin de les soulever. Je répondis que j'appartenais à la religion du Tyen-tuiK (seigneur du ciel), et que l'histoire de l'islamisme en Chine était le seul intérêt qui m'avait amené à

latin un lièvre, mais il signifie encore autre chose. Une pièce de vers où l'on parlerait du lièvre et de la tortue aurait de même en chinois une portée tout autre qu'en français. C'est pour cela qu'au théâtre on voit si souvent le public rire aux éclats après une phrase des plus naturelles, ou même une maxime des plus morales, et qui paraît n'avoir rien de risible.

Le calembour et le trope obscène, dont la découverte remonte sans doute à la fondation de la monarchie, sont la lèpre de la littérature chinoise. Le langage chinois est, du reste, plus crû que le nôtre. En Chine, comme dans toute l'Asie et comme chez les anciens, tout se montre et tout se dit. La pudeur est cisalpine. L'Italie la connaît moins que nous, et quant à la Turquie, la conversation des petites filles de ce pays ressemble a celle des zouaves du notre. J'ai remué assez de poussière en voyageant pour pouvoir entendre bien des choses; mais je n'aime pas qu'elles soient chantées sur un diapason aussi élevé, avec des intonations aussi criardes qu'elles l'étaient dans la prison, à deux ou trois mètres de mes oreilles : aussi ne regardais-je pas les opéras comiques dont j'étais gratuitement régalé comme une agréable distraction ; j'avais toutefois d'autant moins le droit d'en montrer de l'humeur que le soir de mon arrivée mes compagnons de captivité, afin de ménager mon premier sommeil, s'étaient privés d'eux-mêmes de cette récréation bruyante.

(1) Dans ce rapport, j'ai mêlé les deux interrogatoires.

Page 1