ENSEIGNEMENTS DU VOYAGE
pionniers de l'Australie; race audacieuse, robuste et grande, comme la race du Kentucky, elle a poussé sans tutelle sur une terre vierge. A bord , on voit des enfants blonds et roses, imberbes encore, hommes déjà par l'âme et les habitudes : ce sont les cadets de l'Angleterre, attachés aux régiments de l'Inde ou aux comptoirs de la Chine. Ils sont partis, le cœur léger, pour conquérir la fortune ou dompter les Barbares. Ceux-là encore ont appris à se passer de lisières.
Dans une même race, il n'y a, entre les hommes, d'inégalité que celle établie par la fortune, impartiale puisqu'elle est aveugle, et qui se déplace incessamment. De deux enfants qui naissent parmi nous, l'un sera duc et l'autre berger; mais on peut les changer de berceau sans que le inonde le sache. D'une race à l'autre, il n'en est pas de même : la couleur de la peau, de toutes les choses qui les séparent, est la moins importante, bien que la plus visible. Tout ce qui est grand et beau est l'œuvre de notre race. J'ai vu le nègre sauvage, esclave et affranchi; je l'ai vu idolâtre, musulman et chrétien : je l'ai toujours et partout trouvé le même. Dès qu'il approche du blanc, il faut qu'il serve ou disparaisse : il ne saurait se maintenir en face de nous: car, comme on le dit en Amérique , he cannot compele.
L'inégalité des races humaines a créé les castes de l'Inde. Épaves de plusieurs peuples naufragés tour à tour sur ces plages, la sottise et la méchanceté les ont de jour en jour séparées davantage, tandis que la nature les rapprochait par la constante dégénérescence des types les plus élevés. Aujourd'hui encore, en Asie comme en Amérique, il se forme des castes. Le génie, la religion, les habitudes des peuples européens y répugnent : la force des choses les entraîne ; eux-mêmes et les races qui les entourent prennent spontanément différents niveaux, comme des liquides d'inégale densité versés dans un même vase.
Sur les bateaux à vapeur même il y a des castes : il y a la caste des passagers, des officiers, des timoniers et des serviteurs blancs : inégaux par la fortune, la nature les rapproche; le dernier de ces blancs est plus que le premier des autres.
II y a la caste des métis portugais, marmitons et gens de peine ; celle des matelots chinois; celle de l'équipage, en général arabe ou indou; celle, enfin, des nègres employés seulement comme chauffeurs.
Le même phénomène s'observe en Chine : les Européens y ont de grandes maisons de commerce et de banque; venus presque tous sans capitaux, ils s'enrichissent tous rapidement. Les Portugais de Macao, cependant, familiers au langage comme aux mœurs de la Chine, incapables de rivaliser avec les gens d'Europe, n'y songeant même pas, les servent comme interprètes, comme commis, comme caissiers.
A côté des Européens se montrent des Parsis , descendants des Perses de Darius . adorateurs du feu. Émigrés à Bombay d'abord, ils ont suivi en Chine les Anglais.
Malgré l'étrangeté de leur culte, malgré les particularités de leur costume, nous voyons en eux presque des égaux, car ils pensent, écrivent, travaillent et trafiquent comme nous. Ils ont des ingénieurs, des médecins, des journalistes, des théologiens tjui défendent le feu, des philanthropes qui bâtissent des hôpitaux et des collèges : aussi l'Angleterre ne s'étonne-t-elle pas de voir un Parsi baronnet.
Pour comprendre bien ce que nous sommes, pour nous estimer à notre juste valeur, il faut avoir quelque temps vécu loin de l'Europe. On en vient alors à s'étonner, non pas du triomphe de notre race, mais de la disproportion singulière qu'on remarque entre son génie et ses progrès. On s'étonne, en regagnant nos contrées, de voir les l ues balayées, les services les plus vils rendus par des hommes supérieurs à ceux qui régnent sur une moitié de l'espèce humaine. On s'étonne de voir pourrir dans la misère et végéter dans l'ignorance tant d'enfants que la nature avait faits capables des plus grandes choses, dignes du rôle le plus élevé.
Avant de visiter la Chine, je ne possédais sur ce pays que les vagues notions que quelques lectures, difficiles à bien entendre en Europe, avaient pu m'en donner. Je ne savais de la langue chinoise cpie le peu que des recherches générales sur le mécanisme du langage m'avaient contraint à en apprendre. C'est par là que je dus commencer : visiter un pays sans en parler le langage, c'est charger son esprit de nouvelles ténèbres. Les interprètes sont à peu près, en Chine, ce qu'on a dit qu'ils étaient en Orient, où les uns savent l'arabe, mais non le français; les autres, le français, mais non l'arabe; les plus nombreux, enfin, ne savent ni l'un ni l'autre : il y en a qui comprennent les mots, il y en a moins qui comprennent les idées. Étudier un peuple, c'est écouter les paysans qui causent, l'enfant qui chante, les gueux qui se querellent; converser avec les gens instruits, questionner tout le monde. Vers ce perpétuel dialogue, il me fallait un guide; il me fallait un homme instruit qui pût aussi m'aider dans mes travaux. La fortune m'en fit rencontrer un dont l'intelligence rapide devançait presque ma pensée, et qui quelquefois, la développant, poussait au delà de la limite que je leur avais assignée dans mon esprit des recherches intéressantes et nouvelles. Le concours de ce lettré, natif du Tmi-li, et dont le nom était Yé, fut trop loyal et trop éclairé pour que je puisse le passer ici sous silence.
J'avais divers ouvrages latins , anglais, portugais ou français , traitant de la langue chinoise. Ces ouvrages, presque tous excellents, ne me donnaient toutefois qu'une imparfaite représentation de la prononciation des mots chinois. C'est cette lacune que mon lettré devait d'abord combler. Pendant deux mois, je pris chaque jour des leçons, que je pourrais dire d'une journée. La langue chinoise, comme je l'expliquerai ailleurs, est, dans tout ce qui n'est point sa forme littéraire, d'une extrême facilité. L'étude et l'usage d'un grand nombre d'autres idiomes, de formes très-variées,